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Titre : Le Grand Cerf (première partie)
Auteur : Aélane
Genre : conte, conte de fées, conte des origines
Rating : PG-13 pour cette première partie (gen), R (& slash) à venir
Avertissement : ce n'est guère là une version épurée, voire disneyenne, des contes de fées..., le niveau rejoint plutôt celui des tragédies grecques (qui sont une inspiration flagrante). Bref, pas pour les enfants et/ou les âmes sensibles.
Disclaimer : merci de ne PAS reposter ce texte nulle part, même en mentionnant mon nom ou cette page, car texte & univers m'appartiennent (je les ai créés à la sueur de mon front). Par contre, les idées ou archétypes ou structure, eux, sont à tout le monde, et relèvent des thèmes universels des contes.
Résumé : Il était une fois l'Ubris, mère de tous les maux...
Nombre de mots : environ 3800 pour la première partie, comptez à peu près pareil pour les seconde & troisième (en cours d'écriture).
Note de l'auteur : écrit sur un thème de & pour Shinrin – critiques bienvenues.
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Quand les semaines comptaient treize jours et non sept, les hommes portaient des semelles de vent. Quand terre, bois et ciel n’étaient nôtres que douze jours durant, il naquit un treizième fils sous la plus humble des tentes. Les augures crépitèrent de joie. L'enfant miraculeux deviendra le plus grand chasseur qui soit, promirent-ils au milieu du feu. La prophétie attira les plus modestes des errants autour de la plus humble des hordes. Choyé de tous, le benjamin grandit en buvant tel le lait de sa mère les connaissances que ses aînés s’empressèrent de lui dispenser. Et, effectivement, une fois l’enfant prodige devenu un homme aguerri, nul ne souffrit plus jamais de la faim sous les tentes du plus humble des seigneurs de ce temps-là.
L’on accourut bien vite des quatre coins de l’horizon pour se presser autour du camp du plus grand chasseur des hordes. Jamais le jeune prince ne revenait bredouille. Griffons, cerfs plus hauts que deux hommes, sangliers plus gros que trois de nos daims et myriades d’autres animaux dont nos contes n’ont même plus souvenir, il les débusquait tous, tous tombaient sous ses flèches, sa lance ou sa dague. « Si vous rejoignez le feu du Seigneur des Chasseurs, vous n’aurez plus jamais à errer en vain sur la terre hivers après étés en quête de nourriture » promettaient les rumeurs dans le vent : « par monts et par vaux le Chasseur chassera pour vous sans trêve ni repos douze jours durant ».
Car c’était là sa raison d’être, s’excusait-il parfois d’une voix fébrile, le treizième jour, quand il n’arrivait point à se reposer au milieu de tous les hommes affalés autour du feu de son père. Le treizième jour, il arpentait le campement, contait ses exploits aux bambins extasiés, formait ses rabatteurs, fourbissait ses armes, dépouillait ses proies de la semaine, le cœur harcelé par les rêves de nouvelles chasses. Et par monts et par vaux, il parcourait la terre entière, pistant, traquant, tuant, sans trêve ni repos, douze jours durant. C’était là son seul plaisir, grognait-il parfois d’une voix impatiente, le treizième jour, quand il tournait comme un lion en cage autour du feu de son père. Le treizième jour, il caressait d’un air distrait les femmes qui se glissaient alors dans sa couche comme les présents que venaient lui offrir les seigneurs des hordes, le cœur rempli par le désir de repartir traquer. Et cette passion lui dévora si bien tout le cœur qu'un soir, un douzième soir, il cracha à terre, cracha à la face du Grand Cerf, cracha au visage de son père.
« Demain, je rassemblerai mes fidèles compagnons, les plus jeunes de vos fils, ceux qui ne tremblent pas comme des vieilles femmes sous les lois absurdes des chamans », déclara-t-il. « J'irai chasser, hurla-t-il dans un silence de mort, et vous verrez bien que nulle malédiction inventée de toutes pièces ne s'abattra sur moi. » Le treizième jour, ils partirent en chasse, le ventre noué par l’excitation, par la rage de vaincre. Aujourd’hui, ils étaient les briseurs de loi, les conquérants de l’impossible, les bâtisseurs d’une nouvelle ère, les maîtres des dieux des forêts, des plaines et des eaux. Nul animal n’échapperait à leurs armes fébriles, promirent-ils. Que les cieux abattent sur eux dragons, lions sabre et loups monstrueux, ils combattraient pour leur liberté jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais, à leur grande surprise, de créatures féroces ils ne rencontrèrent point, bien au contraire. Jamais chasse ne fut plus aisée. Jamais besaces comme filets n’avaient autant débordé. Leurs couteaux s’émoussaient à force de dépecer les proies qui tombaient à leurs pieds par centaines.
Ivres de sang, ils allaient rentrer au campement de leurs pères, la tête haute, des cris de triomphe aux lèvres, lorsqu’ils aperçurent un dernier cerf les contempler du haut de la colline. C’était le plus énorme jamais vu de mémoire de chasseur, ses bois semblaient toucher les nuages et sa peau lustrée resplendissait d’or dans les derniers rayons du treizième jour. « Un signe, c’est un signe », beuglèrent-ils. « C’est là notre dernière courre, hulula leur prince, les yeux brillant d’orgueil, ce soir nous abattrons le grand cerf, ce monde sera enfin entièrement nôtre. » Ils le coursèrent à travers forêts et prairies, montagnes et plaines, lacs et rivières. Ils noircirent l’air de leurs flèches, comblèrent le soudain silence de leurs grognements, de leurs halètements. Par monts et par vaux, leur proie laissait tomber ça et là quelques gouttes de sang que les pisteurs reniflèrent avec impatience. Bientôt la maudite bête n’aurait plus la force de les narguer ! Leurs cris de victoire monteraient jusqu’aux cieux, jusqu’aux oreilles de leurs pères ! L’hallali résonnerait aux sept coins du monde – non point quatre, car, en ce temps-là, telle était sa forme.
Pourtant, le grand cerf toujours les distançait. Les vallons se couvrirent d’ombres. Les sentes s’effacèrent les unes après les autres. Les plantes revêtirent peu à peu des formes étranges. Et le grand cerf toujours les distançait.
Quand une lune rouge se leva sur la nuit du treizième jour, sa trace s’évanouit dans les profondeurs d’une forêt qui semblait n’avoir jamais connu l’homme.
« Il ne sera pas dit que je serai un soir rentré bredouille, gronda le Chasseur, ce soir-là encore moins que tous les autres !
— Cela ne peut pas être ! clama la meute de ses suivants.
— Nous l’avons tant pressée que la bête doit s’être terrée pour mourir. Nul ne me privera de ma juste victoire ! Ce soir, je le dis, ce soir, je le jure, ses andouillers orneront ma tente ! »
Ils formèrent une longue ligne, puis, leurs longues lances en avant, fouillèrent les ronciers, fouillèrent les taillis, fouillèrent les sous-bois. Un long brame d’agonie les arrêta net. L’oreille dressée, le nez aux aguets, ils suivirent cette mélopée d’un seul trait jusqu’à l’orée d’une clairière. Le cerf y gisait de tout son long, la peau pommelée de sang, la langue gonflée, les yeux révulsés, mort. Mais ce ne fut pas ce qui les fit surgir des bois en poussant des hululements à en crever le ciel. Non, pas exactement, ou, plutôt, pas uniquement.
Car, tout autour de la bête, se pressaient à genoux quinze des plus belles filles de la terre, les mains nouées, les tuniques déchirées, les nattes défaites, la tête basse.
« La Bête n’est plus, vous êtes libres ! s’exclama le prince en relevant de force la plus proche par les poignets, nous sommes tous libres ! Plus jamais les hommes n’auront à se soumettre à des coutumes infâmes ! Plus jamais les hommes n’auront à partager avec d’autres !
— Ne me touche pas » se mit à hurler la jeune femme, comme tirée soudain de son apathie par le contact de l’homme.
« Ne me touche pas » supplia-t-elle en ruant farouchement. « Ne me touche pas » gémit-elle en griffant le Chasseur chez qui la perplexité laissait peu à peu place à la rage. « Ne me touche pas : tu me rends me grosse ! »
Les pisteurs attroupés ricanèrent.
« Quelles fadaises est-ce là ? Auriez-vous tout oublié des hommes ? » glapirent-ils avant de rajouter, les lèvres retroussées : « oh, non, toucher votre peau douce comme de la fourrure, caresser ces lèvres plus fraîches que la brume du petit matin, saisir à pleines mains vos seins si fermes, toucher ne suffit pas, toucher ne nous suffit pas ! »
Les filles prostrées les contemplèrent bouche bée, incrédules. Lorsque les chasseurs s'avancèrent pour les encercler, tels des animaux blessés, elles fuirent, se débattirent, mordirent, en vain.
« Le cerf est mort, nous le dépèceront et le mangeront ce soir ! Vous êtes nôtres à présent, nôtres ! » trancha le Seigneur des hommes, une fois sa proie farouche emprisonnée sous lui. « Nous vous forcerons jusqu'à ce vous soyez nôtres, promit-il, nous vous engrosserons avant que l'aube ne se lève sur la nouvelle ère, notre ère ! Vous porterez les enfants de la nouvelle ère. »
Le lendemain, leurs nouvelles femmes à la main, la viande sacrée à la bouche, ils se sentirent l'égal des dieux.
Le surlendemain, ils rentrèrent au camp en tonitruant leur triomphe, brandissant leurs conquêtes.
Douze jours plus tard, ils créèrent leurs propres feux et se gaussèrent de ceux qui, de moins en moins nombreux, se terraient toujours près des tentes de leurs pères, comme si à tout instant les animaux sauvages allaient accourir par centaines de milliers des profondeurs de la plaine, des hauteurs des arbres, de l'immensité du ciel, pour châtier les scélérats. Rien ne vint.
Douze jours plus tard, ils dépossédèrent enfin leurs pères de leurs pouvoirs, les envoyant nourrir ces bêtes qu’ils craignaient tant.
Douze semaines plus tard, la première des femmes capturées mourut, le ventre à peine rond sous sa nouvelle tunique toute de perles et d’argent, en s'arrachant la langue. Ils eurent beau les couver du regard, les menacer, les cajoler, les attacher, elles succombèrent les unes après des autres, muettes, le regard vide, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une, celle du Prince, le ventre tendu à en éclater. Alors que ses eaux se répandaient à terre sous la tente du plus puissant des hommes, haletant de douleur, la sauvageonne prit pour la seconde fois la parole.
« Vous êtes maudits, ânonna-t-elle, maudits, maudits. »
Alors qu’elle poussait de toutes ses forces, elle promit entre des dents si serrées que seules les accoucheuses l’entendirent : « …maudits, vos plaines seront vides, vos rivières arides et la forêt vous refusera ses fruits. Elle vous les dérobera tant et si bien que vous en viendrez à servir les dieux d’en bas, enchaînés à cette terre où plus jamais vous n’errerez, aussi libres que le vent… » Alors que le nouveau-né poussait son premier cri, elle ajouta : « … maudits, les fils massacreront leurs pères, les frères envieront leurs frères, les filles fuiront leurs maisons pour s’unir à des étrangers, et jamais plus vous ne connaîtrez la paix… » Alors que son sang abreuvait le sol sans que nul ne puisse rien y faire, elle hoqueta une dernière fois : « … maudits jusqu’au Vengeur, le treizième de nos fils. »
On dit qu’après cela les accoucheuses vinrent présenter, les mains tremblantes, son premier fils au premier des rois qui attendait impatiemment sur le trône que ses hommes lui avaient bâti avec les os du Cerf. Certains prétendent qu’elles lui rapportèrent les derniers moments de sa femme, les premiers de son fils, mais qu’il ne les crut pas. Certains pensent qu’elles tentèrent de le prévenir mais qu’il les fit mettre à mort sur-le-champ. D’autres racontent qu’elles n’osèrent pas, ne transmettant la vérité qu’au premier de leurs enfants. Quoiqu’il en soit, il est certain, dis-je, aussi certain que…
Les plats se fracassèrent à terre au milieu des plus rares venaisons et des plus belles baies en leur fine sauce, le vin se répandit en longues traînées sanguines, la table de chêne gisait au sol, si violemment renversée sur le dos qu’un hanap vint frapper le bras du conteur au centre d’une salle abassourdie.
« Barde, mon ami l’aède ! intervint soudain une voix de derrière un siège, vois ce que tu as fait ! Ce roi-ci est sanguin, comme tous les rois, n’est-ce pas mon roi ? Plus un homme est puissant, plus prompte est sa rage ! Et cher cher collègue errant, en quelque sorte, ignores-tu que tu te trouves sous le toit du plus puissant des hommes que le vent puisse trouver d’est en ouest, du nord au sud ? Rasseyez-vous donc, mon roi. Mais, vois-tu, voyageur, mon maître a la colère juste, contrairement à beaucoup d’autres. Nous comprenons tous fort bien la morale de ton conte ! L’orgueil des puissants ? C’est d’un classique ! Simplement… cet exemple-ci est quelque peu malséant en ce jour ou bien ignorerais-tu tout autant, messire de la Lune, que tu es là uniquement pour divertir le cœur du roi et sa cour alors que nous attendons tous impatiemment la naissance du premier de ses fils ? Aie, aie, aie, vous ai-je déjà signalé, mon bon maître, que le pommeau de votre épée n’était vraiment pas assez rembourré ? »
« Fou » finit par s’exclamer le roi d’une voix tonitruante qui résonna longuement sous les voûtes de la grande salle. « Fou tu es, continua-t-il, assurément, pour détourner mes foudres sur toi quand ce va-nu-pieds a sciemment alourdi mon cœur par ses fadaises. Toi, le saltimbanque, retourne sur l’heure manger les chardons et la poussière des routes, ou j’oublierai tout de ces soi-disant lois qui immunisent les gens de ta sorte. »
« Roi… » osa protester le conteur avant d’être interrompu par les cris de liesse d’un écuyer, bientôt repris par toute la Cour assemblée.
« C’est un fils ! hurla le messager.
— Mais encore…, murmura le nouveau père d’un air sombre, en se rasseyant enfin.
— Né coiffé, ce qui est de bon augure selon les Sages ! Il est bien portant, costaud même. Son premier cri fut vigoureux, nous l’entendîmes du couloir ! Il avait si hâte de sortir qu’il en a épuisé votre dame qui se repose. Et… euh… Souhaitez-vous qu’une femme vous amène l’enfant, votre Majesté ? » finit par ajouter d’un air circonspect le jeune homme, comme s’il ne remarquait vraiment qu’à présent les débris de la grande table devant lesquels il s’était agenouillé à la fin de sa course.
Une servante essoufflée apporta bien vite l’enfant emmailloté au fond de son couffin, tout pleurant d’avoir été transbahuté. La Cour détourna les yeux pour laisser le roi être le premier à contempler le visage de son fils. La Cour se pétrifia d’horreur lorsque le père fracassa le crâne du nouveau-né à terre. Une telle abomination ne pouvait être la chair de sa chair, le sang de son sang, vociféra-t-il. Il ordonna que l’on pende celle qui avait dû forniquer avec des bêtes, que l’on passe par le fil de l’épée le conteur au dit maudit car il aurait été le treizième prétendant au trône d’os, cet enfant dont la cervelle et le sang marquèrent la pierre d’une tâche indélébile.
Il prit pour deuxième épouse le plus pur joyau de la Cour, fille de son vassal le plus loyal. La belle dame resta cloîtrée avec ses servantes dans ses quartiers, dix chevaliers des plus fidèles montant la garde à leurs pieds, jour comme nuit. Le roi la besogna sans relâche, nuit comme jour, jusqu'à ce que la reine, épuisée, annonçât fièrement qu'elle portait son enfant. Sept mois plus tard, au petit matin, les servantes nettoyèrent les bouts d'os et de chair du deuxième prince, et sa mère se jeta du haut de sa tour tandis que ses pauvres gardiens protestèrent en vain de leur innocence.
Toutes les nobles pucelles du royaume se trouvèrent le soir même qui un époux, qui une vocation pressante, qui une main manquante, tant et si bien que les nobles attablés se retrouvèrent bien embarrassés lorsqu'ils découvrirent qu'ils avaient eu tous la même idée. La colère du roi menaçait d'éclater, plus féroce que jamais, et jusqu'au plus humble des barons, tous voyaient déjà leurs têtes orner les remparts, lorsqu'un vieux chevalier qui avait gagné son rang de comte en sauvant jadis le père du roi à la chasse, avoua qu'une fille lui restait.
« Deux de mes fils sont morts à la guerre, bredouilla-t-il d’une voix chevrotante, le troisième, vous lui avez donné terre sur la Frontière. Ma femme souhaitait garder un enfant pour nos vieux jours, la maison lui semblait si vide... Quoique ma cadette soit belle, sage, simple, pure et en âge de se trouver époux, je n'ai pas eu le cœur de le lui refuser. Toutefois, pour vous, pour le bien du royaume, mon roi... sa main, si vous le désirez, je vous l’accorde volontiers. »
La Cour trembla lorsque le Roi exigea que la jouvencelle lui soit amenée sur le champ avec ses plus belles robes, ses jouets, sa soubrette préférée. Car, si le vieux chevalier n’avait jamais cherché à marier sa dernière-née au point d’oublier de protéger sa fille comme ses pairs l’avaient fait, c’était parce que la belle était, à la vérité, quelque peu simplette.
La Cour respira lorsque son suzerain tomba vite sous le charme de l’innocente qu’il couvrit de cadeaux. L’enfant, toujours joyeuse, émerveillée par un rien, balayait son ire de ses rires, et, seule de tout le pays, n’avait point la présence d’esprit de le craindre.
« Roi » osa seul murmurer le fou qui s’était pris d’affection pour la pauvrette. « Roi » osa seul demander le bouffon ce soir-là, lorsque le roi prit femme pour la troisième fois, « Roi, mon maître, dans le visage de vos fils, que voyez-vous donc que nous ne voyons point ?
— Est-ce là une de tes foutreries ? gronda l’homme en écrasant le verre d'étain entre ses mains d'ours. Ou es-tu trop pleutre pour avoir aperçu, recroquevillé derrière mon siège, la Bête qui à chaque fois est sortie du ventre de mes femmes ?
— Non, mon Roi, je vous assure, je n’ai pas osé troubler votre contemplation la première fois, il est vrai, mais après, la curiosité l’a emporté, et l’enfant était, ma foi, tout à fait ordinaire ! » osa révéler le fou, les lèvres blêmissant sous son maquillage. « Je vous le jure, sur mon âme, sur mon nom, sur ma vie, ajouta-t-il bien vite, comme peuvent assurément vous le jurer les accoucheuses, les servantes et vos chevaliers et vos conseillers et…
— Ment-il ? Seriez-vous tous aveugles ? hurla le roi face à la Cour pétrifiée dans ses plus beaux habits d’apparat, suis-je le seul à voir la vérité ?
— Peut-être ne suis-je qu’un pauvre fol, mon bon maître » osa seul répondre le bouffon à une distance plus prudente que respectueuse. « Et peut-être est-ce là une idée tout aussi folle que moi que j’ose émettre devant vous à genoux car je suis fou, continua-t-il. Mais ne pourrait-ce l’inverse ? Roi ! Je vous prie ! Qu’avez-vous à perdre à écouter ma folie ? Vous avez de nombreux ennemis, l’un d’eux aurait pu trouver comment utiliser cette magie des Bêtes dont les contes parlent, pour vous accabler ! Pitié, mon maître ! Jirasa à l’est, Midwi à l’ouest, Dargmar au nord, Tell au sud, tous ont des fils qui peuvent prétendre au trône qui gouverne tous les hommes, au trône vide, au trône d’os ! Et tous vous craignent, tous se réjouiraient à l’extinction de votre lignée, au doute de vos loyaux sujets, au déclin de votre royaume ! Peut-être l’enfant ne devrait-il point être vu quelque temps par son père pour que la malédiction se dissipe ? Les Sages pourraient vous aider ! »
Ses derniers mots se répercutèrent à travers la salle, d’écho en écho, de nobles en servants, la bouche pleine d’espoir. Le visage du seigneur des lieux se renfrogna, imposant le silence.
« Les sages…, répéta finalement le roi, ces gardiens autoproclamés du trône d’os… Peuh. C’est la paix des armes qui rend le trône vide. Ceux-là ne sont que des vieillards imbus de leur légende, la tête perdue dans leurs fumées, la langue lapant à toutes les intrigues. Quel homme puissant irait ramper devant de tels parasites ? Il y aura toujours plus de vérité dans tes bouffonneries de fou que dans leurs conseils sagement obscurs. Car ton raisonnement n’est pas sans mérite, nous le reconnaissons. Oui, oui, il nous faut le reconnaître… »
« Nos ennemis nous auraient-ils tous embrumé l’esprit pour que seul un fou songe à une solution si simple ?! » rugit-il soudain.
« Soit, se reprit-il en se rasseyant, Fou, soit. Peut-être es-tu le plus fou d’entre nous, mais peut-être vois-tu par là-même la main de mes ennemis. Nous ne le parierons pas. Au premier cri de l’enfant, il te sera remis avec une bourse de perles et d’argent. Tu veilleras sur ce premier-né pour que soit épargné mon puîné. L’on te chassera de mon château, l’on brûlera ton accoutrement, l’on rayera vos noms, l’on oubliera vos visages. Disparaissez de notre vue. Que nul ne pose plus jamais les yeux sur cette abomination sauf toi. Puisses-tu emporter la malédiction avec toi ! »
« J’emporterai le… la… je l’emmènerai avec moi, mon maître, je… je réussirai… » finit par acquiescer le fou à voix basse, le regard fixé sur l’innocente qui battit des mains sans comprendre lorsque les murmures de soulagement fusèrent sous les voûtes de pierre.
Et il en fut ainsi que le roi l’avait ordonné.
Et il en fut ainsi que le fou l’avait deviné.
Lorsque treize mois plus tard les vivats retentirent à travers tout le royaume, le fou avait ouvert commerce sur les routes, débitant maintes fois le conte tragique de son amante morte en couches, ne lui laissant pour toute fortune que le plus bel enfançon du monde et ses yeux pour pleurer. Lorsque l’on chanta les prouesses de l’héritier du trône qui à cinq ans avait tiré sa première flèche, qui à six ans avait tué sa première proie, qui à sept ans se faisait obéir du pire des limiers, le fou jugea sage de fuir s’établir sur la frontière. Chaque nuit, il rêvait qu’on lui arrachait celui qui désormais souriait si fort, si fier de jongler à ses côtés avec ses quatre balles. Chaque jour, il craignait que le roi ne changeât d’avis et ne recherchât pour l’éliminer celui qui désormais l’appelait père.
Le fou avait longtemps fréquenté les méandres de l'âme des puissants. Il ne les connaissait que trop bien. Avec les années, le roi serait persuadé d’avoir assuré sa lignée. Qu’une faction puisse utiliser l’aîné qu’il avait chassé pour dénier tout droit de succession à son héritier le tiendrait éveillé nuit après nuit. Il rêverait d’éliminer cette souillure qui avait terni son sang. Il tiendrait la malédiction responsable pour sa folie passée, pour ses crimes à venir et ses défaites, pour les mauvaises récoltes et les inondations précoces, pour les tremblements de terre et les chutes d’étoiles. Il n’aurait de repos tant que cette Bête que lui seul voyait respirerait.
Le fou et son apprenti devinrent un berger et son fils à l’orée de la Frontière, par les grandes plaines venteuses, sur les franges de la grande forêt que l’on déchiffrait, le long des déserts de pierre. Il y avait toujours du bétail à faire paître au loin quelque part pendant que les hommes bâtissaient leurs villes, leurs forts, leurs champs. Ils gardèrent des troupeaux sur les monts déserts. Ils transhumèrent le long de rivières indolentes. Ils arpentèrent les vastes collines herbeuses. D’une saison à l’autre, l’enfant poussa droit comme une lance, toujours en mouvement, aussi libre que le vent.
à suivre...