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Les chats de Schrödinger
-Bon, on se dépêche avant que les Schrödinger arrivent! Claironna Daniel quand Lola, Patrice et lui revinrent de leur exploration.
Nous étions six, tout au plus. Patrice, le doyen du groupe, depuis que le coeur de Marthe avait lâché, deux jours auparavant, Daniel et Lola, des amis dont les insultes tenaient de l'amitié d'enfance, le petit Mickaël et sa grande soeur Charlotte, et moi, Antonio dit Tony, leur infortuné baby sitter. Cela faisait un mois que nous étions enfermés dans la maison de Patrice. Il nous avait trouvé cachés dans une cave, affamés et ramené ici, avec Daniel, Lola, et quelques autres qui étaient apparemment là depuis le début.
-Schrödinger?
-C'est une connerie de Daniel ça encore, grommela Lola en laissant tomber une lourde caisse à ses pieds.
-Plus doucement Lola, protesta Patrice.
-Quelqu'un a un pied de biche? Reprit la jeune femme sans prêter attention au quinquagénaire inquiet à ses côtés.
Daniel aussi blond qu'elle était brune, lui tendit une barre de métal avant de ramasser planches et marteau et se diriger vers la fenêtre la plus proche. Il fallait souvent refaire les fortifications, tout les jours parfois, et nous commencions à manquer de matière première. Daniel avait bien suggéré de souder une plaque de métal devant chaque ouverture, mais Patrice et Lola n'avaient pas encore réussi à trouver le matériel adéquat. Je bordais Mickaël dans le fauteuil aménagé en lit pour bébé puis m'assurais que Charlotte était sage avant de rejoindre Daniel.
-Pourquoi Schrödinger?
-Tu connais sa théorie? Demanda le blond en clouant soigneusement la porte.
-J'en ai vaguement entendu parler...
-Pour simplifier, mais alors à l'extrême, c'était un savant qui a enfermé un chat dans une boite avec une machine qui le tue ou pas si on ouvre. Donc, on ne peux pas savoir si le chat est mort ou vivant tant qu'on n'a pas ouvert la boite mais c'est justement le fait d'ouvrir la boite qui tue le chat ou pas. S'ensuit beaucoup de réflexion mathématique, physique et tout le tintouin avec la conclusion finale que le chat est mort... ou vivant... Ou les deux.
-Je comprend pas la blague.
A ce moment là, la fortification de la fenêtre trembla et Daniel laissa tomber son marteau, s'arc-boutant de toutes ses forces sur la fenêtre.
-Bordel! Lola! Pat! Y'en a un!!
-Nom de dieu de nom de dieu, grommela Lola en s'échinant sur la caisse, mais quelle idée de clouer la caisse!!
-Ouvre la! Hurla Patrice en venant nous aider.
-Je fais ce que je peux!
Un coup ébranla à nouveau la charpente maladroite et une planche se fissura.
-Ça tiendras paaaaas, Murphy nous hait, je le savais, psalmodia Daniel.
-Tony, trouve une arme, ordonna Patrice.
Je fouillais rapidement la pièce et revint avec une des dernières armes que nous avions rassemblés. Les autres avaient été brisée dans les précédents assauts. Ma vieille batte de baseball avait tenu longtemps, mais pas assez à mon goût, et la hache était trop lourde pour moi.
-J'ai qu'un râteau...
La planche explosa, manquant de peu la tête de Daniel et une odeur pestilentielle se répandit dans la pièce.
-FOUS Y UN RATEAU! Hurla Daniel avant d'exploser d'un rire hystérique.
Ce que je fis, assenant un coup du côté des dents sur le bras qui tentait d'agripper à l'intérieur.
-Ou une pelle: Roule lui une pelle! Reprit Daniel, de plus en plus hystérique.
Les dents déchirèrent une large plaie, arrachant des morceaux de chair mais le bras continua de se tordre comme si de rien n'était.
Ça ne les arrêtait jamais.
On en avait vu des coupés à la taille continuer d'avancer, des troncs se tortiller à la recherche de chair fraîche, même la tête continuait de s'accrocher et mastiquer une fois tranchée. Les combattre tenait plus de la boucherie que du street fight en règle. Je levais à nouveau le râteau.
-Tony, écarte-toi!
Lola était militaire de carrière.
Ça ne m'avait pas étonné outre mesure. Elle avait des bras de camionneuse, les cheveux très très court et plus d'autorité sur moi que ma mère n'en avait jamais rêvé. Après deux, trois gifles prises à force de rester dans ses jambes, j'avais vite appris à obéir à cet ordre.
Je me jetais à terre.
Il y eut plusieurs détonations, plus un petit déclic.
Un silence.
Et puis Patrice saisit Charlotte, Daniel attrapa Mickaël et Lola me traîna à moitié à l'autre bout de la pièce.
-Qu'est ce qui se...
La grenade explosa à ce moment là.
Quand nous osâmes sortir, tous munis des armes que les adultes avaient été volés, il ne restait plus du coupable que quelques morceaux de chair, inertes pour de bon.
-Tu avais BESOIN d'utiliser une grenade? Geignit Daniel.
-Tu avais BESOIN de paniquer? Rétorqua Lola avant de l'ignorer à nouveau. Tony, rassemble les affaires des enfants, Patrice, va démarrer le fourgon, on avance l'opération d'évacuation vers la zone saine, Daniel les vivres.
-Chef, oui chef, grommela Daniel.
Je calmais Mickaël et Charlotte, leur promettant un peu de chocolat s'ils étaient sage et les emmaillotant dans leurs anoraks. Puis, pendant que Lola nous couvrait, Daniel et moi les avons emmenés dans le fourgon blindé que nous avions déniché. Suivirent les vivres, et les armes, l'eau potable, les jerrican d'essence, nos rares affaires personnelles, et Patrice mis sa ceinture de sécurité.
Puis le clignotant.
-On n'en a plus besoin Patrice, risqua Daniel, sanglé à l'arrière avec les enfants et moi.
-L'habitude.
Et il accéléra, s'écartant le plus vite possible de sa maison. Il roula une ou deux fois sur des bosses molles, mais dieu merci, aucun monstre ne parvint à arrêter le véhicule blindé. Mickaël cessa de pleurer, distrait par la marionnette-chaussette que Daniel improvisa et Charlotte resta blottie contre moi, suçant son pouce tout en torturant les mailles de mon pull de l'autre main. Même avant l'épidémie, j'étais déjà son doudou attitré et elle exigeait que je porte toujours ce pull pour la câliner.
Nous partions enfin. A l'abri. En zone saine. Nos contacts radios nous attendraient dans une semaine à la frontière de la zone saine, avec toute une batterie de tests médicaux pour déterminer notre état de santé.
J'avais confiance, aucun d'entre nous n'avait présenté les symptômes de début d'infection. Pas de coups de soleil incongrus, pas de crise de convulsions, pas d' anémie soudaine ni d'envie de viande saignante.
Nous les avions vus ces signes, quand Nathalie avait commencé à les présenter et qu'elle avait supplié Patrice et Lola de l'achever et de l'incinérer. Ou quand Armel, après nous les avoir cachés pendant des jours, tenta d'attaquer Charlotte.
Lola l'avait décapité à coup de machette. Puis elle l'avait arrosé d'essence, flanqué quelques coups de pelle chaque fois que le cadavre tentait de se relever, puis avait dispersés les cendres dans la rivière.
Après elle avait pleuré. Quelques minutes seulement, effondrée contre le volant de la jeep qui nous avait servi à transporter Armel.
Quelques minutes puis elle s'était redressée, mouchée et m'avait ramené chez Patrice.
Tout à mes pensées, ce ne fut qu'après une ou deux heures de trajet que je me rappelais d'un détail et que je jetais un regard méchant à Daniel, affalé à sa place, Mickaël sur le ventre, un magazine de Sudoku à la main.
-Quoi? Marmonna t-il.
-Le chat était mort ET vivant, c'est ça?
-Ouais.
-Mort-vivant.
-Ouais, répéta-t-il avec un grand sourire, ravi que j'ai ENFIN fait le rapport.
-C'est de TRES mauvais goût Daniel!
-C'est Daniel, soupira Lola.
-Le cerveau d'un génie, l'humour d'un gosse de maternelle, ajouta Patrice.
-Ho allez détendez vous, on est sortit de la ville, en pleine campagne doit pas y avoir des tonnes de Schrödinger, non?
Lola se tourna à demi et tendit son arme vers le front de son meilleur ami.
-Invoque Murphy encore une fois, et je t'explose la cervelle, ami d'enfance ou pas.
Fin.