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Si j'écris aujourd'hui, ce n'est pas pour que mon nom passe à la postérité.
Sachez que La Plume n'est qu'un surnom et que si vous venez chercher La Plume à Port Terren, on vous sourira ou rira au nez, mais personne ne vous dira qui est cet écrivain mystère.
Tout ce que je peux vous dire, c'est que je suis ici depuis des années, et que si je n'ai pas vu Port Terren se construire, je suis arrivé quand la taverne sentait encore le bois frais et que les navires regorgeaient d'esclaves et de soldats.
Port Terren... Je ne sais pas si j'aime cette ville ou si je la hais. Il y a eut tellement de mal fait dans cette ville, et tellement de bons... C'est un endroit paradisiaque, excepté dans la période entre l'hiver et le printemps, où le port est fermé, les vents et les courants trop violents pour y naviguer. Le reste du temps, il y fait toujours bon et doux, les vents sont favorables, les récoltes abondantes et le commerce agréable.
Quand les glabres sont arrivés sur cette côte, l'île n'était peuplée que de paisibles chimères. Quelques mangoustes, des raton laveurs, une tribu d'iguane, quelques chauve-souris, aussitôt exterminées pour leur aspect effrayant, semblable aux démons des glabres.
Les chauves sont venus et les ont tous décimés. On trouve encore quelques ratons laveurs, et des mangoustes, descendants des femelles parquées dans des maisons de passes pour les glabres aux goûts exotiques, mais de leurs anciennes coutumes paisibles, il ne reste rien.
Les envahisseurs ont vite vu le potentiel de l'Archipel de Port Terren, mais il fallait des bras pour élever les agneaux végétaux, les borametz, ou dans les mines de sucre à l'intérieur des terres. Ils firent alors venir d'autres chimères. Des hommes singes du sud, immenses et sombres, aux muscles impressionnants, les félins de l'est, les nahuals à la fourrure claire et aux yeux dorés, fiers, mais brisés par l'assassinat de leur dieu roi. Du nord virent des jackalopes, lièvres aux cornes de cerfs, timide peuplade aux terribles pouvoirs magiques, les skinwalkers, loups ou coyotes, des chupacabra, aux pieds de chèvres mais amateurs de viande fraîche et tant d'autres, aux monstrueux pouvoirs magiques.
Ce fut des peuples du nord que vint la révolte. Ce fut eux qui levèrent les armes en premiers quand les glabres tentèrent de renverser leurs chefs spirituels et attaquèrent les totems, les animaux albinos qui régnaient dans chaque tribu. Même à Port Terren, j'entendis les récits des milliers de jackalopes qui bondissaient comme autant de diables, faisant trembler et onduler la roche sous leurs pieds, des skinwalkers qui semblaient apparaître et disparaître dans la nuit, ne laissant derrière eux que les cadavres écorchés de leurs ennemis, des chupacabras et leurs macabres habitudes alimentaires, buvant le sang de leurs ennemis...
Et je vis le jour se lever en pleine nuit, quand, repoussant les glabres vers le sud, vers Port Terren, les peuples du nord envoyèrent leurs hérauts comme un défi.
J'ai gardé les yeux ouvert quand les terribles oiseaux tonnerres traversèrent le ciel en hurlant, montés par les shamans du nord. J'ai admiré leurs plumes de foudre, blanches et bleues, dont le moindre frôlement était mortel, leurs becs acérés, dentés de pointes féroces, leurs griffes qui pouvaient aisément saisir un homme... Ils sont venus, ont traversés les cieux de Port Terren, puis sont repartis.
Cette nuit là, tous les esclaves se révoltèrent en même temps.
J'ai vu les débuts de la fameuse révolte des chimères, quand les faces poilues ont jetés à l'eau les glabres et leurs fers. J'étais parmi eux, j'ai poussé des vestes noires par dessus bord, moi aussi. J'étais là quand on a renvoyé le gouverneur à Port Impérial, enveloppé dans une peau de mouton ensanglantée, la langue tranchée et portée autour de son cou, pour qu'il ne puisse mentir sur le contenu de la lettre.
C'est moi qui ait rédigé la lettre, la fameuse lettre; laissez moi m'enorgueillir de ce fait. C'est moi qui ait prit les mots des faces poilues, encore maladroits et grossiers et qui en ait fait cette superbe déclaration d'indépendance et de guerre.
Le gouverneur général n'a bien sur pas reconnu cette défaite, ni ne nous à prit au sérieux et a envoyé ses navires de guerre, faisant le siège de Port Terren.
La première vague d'assaut fut meurtrière pour les anciens esclaves de Port Terren. Nous n'avions pas la connaissance des mers des glabres, nous savions à peine user de leurs armes. La défaite semblait inéluctable.
Et puis un félin, resté à quai se leva.
On le connaissait sous le nom de Runayaku, l'homme de l'eau. C'était un vieux prêtre magicien des nahuals, emmené comme prise de guerre par l'ancien gouverneur et qui lui servait d'homme à tout faire avant la révolte. Il avait, depuis, rassemblé les félins de Port Terren et les avait unifié sous les mêmes croyances. Ce n'était qu'une petite tribu d'un cinquantaine de membres à peine, maintenant réduit de moitié après l'offensive des glabres. Runayaku prit ses trois plus proches amis et suiveurs et leur parla longuement, tentant de les convaincre de quelque chose. Puis il prit une barque et s'éloigna seul vers la bataille, ramant aussi vite que ses vieux bras le lui permettait. Et, arrivé à quelques dizaines de mètres de la bataille, manquant à tout moment d'être fauché par les boulets de canons et les balles de mousquet, Runayaku se leva. Il apostropha les chimères les plus proches, leur ordonnant de rentrer au port, insulta les glabres dans leur propre langue, que quinze années de servitude lui avait enseigné.
Puis il brandit un couteau de pierre noire.
Et il s'ouvrit le ventre.
Et, toujours debout, alors que ses intestins se déversaient à ses pieds, Runayaku entama une longue prière.
Une tempête s'éleva aussitôt, certains vaisseaux des chimères n'eurent pas le temps de rentrer au port et ceux qui parvinrent à terre se ruèrent vers les maisons aussi vite qu'ils purent, se piétinant à moitié.
La tempête mugit pendant des jours. Quiconque mettait le pied dehors était emporté par les vents.
J'ai interrogé un des amis de Runayaku, lui demandant ce qu'il avait fait.
J'ai appris ce jour là que toutes les chimères possédaient une magie, antique et terrible, et que les peuples du sud et de l'est avaient cessé de l'utiliser, de peur qu'un cataclysme du passé se reproduise. Runayaku, en tant que descendant d'une longue lignée de prêtres, gardait des démons des tempêtes enfermés dans son corps et les avaient libérés.
Ce n'était que le début, ajouta le félin en rallumant sa pipe, les glabres avaient semé les graines de la destruction, et les démons libérés par Runayaku s'attaqueraient autant aux glabres qu'aux chimères.
Très vite, la réputation de Port Terren, port indépendant faisant la nique au gouverneur impérial, se répandit dans tout l'archipel, et dans les mers et terres alentours. Des navires marchands, soucieux d'économiser les taxes, vinrent faire escales et marchander. Les négriers comprirent vite qu'il ne faisait pas bon s'y aventurer, même s'il leur fallut perdre plusieurs équipages pour cela. D'autres navires, d'une réputation plus ou moins reluisantes, vinrent aussi s'amarrer à Port Terren, des pirates, ou aventuriers, qui eux aussi ont apprit à se comporter convenablement à Port Terren. Les lois des glabres n'avaient pas prise ici, mais tant qu'il n'y avait ni meurtre ni viol, les malfaiteurs des mers étaient tolérés. Certains se prirent d'affection pour Port Terren et ses habitants, des équipages acceptèrent des chimères à bords, leur enseignant l'art de la navigation. Très vite, les shamans de toutes directions se firent commun, instruit par les héritiers de Runayaku, les sorciers vaudous du sud ou les shamans du nord, et chaque équipage voulu son maître des vents à bord, pour prédire les arrivés des démons ou des vestes noires, attirer la chance et les bons esprits.
Trente ans passèrent ainsi.
Port Terren passa plusieurs fois aux mains des vestes noires, chaque invasion durement punie par les raids des frères des mers, pirates et flibustiers amis de Port Terren. La ville s'agrandit, des rues anarchiques se traçant autour du plan bien propret d'origine. Parfois, un frère des mers débarquait des esclaves volés à un négrier, afin qu'ils puissent rentrer chez eux, ou refaire leur vie à Port Terren.
C'est un de ces jours là que Bones et sa charge posèrent le pied à Port Terren.
Personne ne connaît exactement le nom de Bones. On l'appelle Maître Bones, Boney, Bo' pour ses amis. Personne ne sais exactement d'où lui viens ce nom, certains disent que c'est à cause de sa force, qui lui permet d'écraser les os de ses ennemis.
Personnellement, je penche pour une autre hypothèse, car la première fois que je l'ai vu, descendant du navire de sa démarche chaloupée, il était aussi maigre et dégingandé qu'un squelette. Un squelette monstrueusement fort, mais affamé, visiblement battu, et portant encore à la cheville un fer d'esclave auquel cliquetaient quelques maillons de chaînes. C'était un homme singe du sud, particulièrement grand, même pour sa tribu, couvert d'une fourrure noire et aux petits yeux sombres.
Mais le plus étonnant, ce n'était ni sa taille, ni sa force.
C'était l'enfant glabre juché sur son épaule.
C'était une petite fille, de sept ou huit ans, très menue, à la peau sombre et aux cheveux à peine plus clair, crépus et emmêlés. Elle avait des yeux dorés, comme ceux des félins, mais à la pupille ronde. L'enfant portait aussi des fers aux chevilles, et Bones dut faire toute la rue pour trouver quelqu'un d'assez charitable pour la libérer. Tout ceux qui tentèrent un geste malheureux envers la fillette se retrouvèrent les quatre fers en l'air, avec un Bones peu amène penché sur eux, à montrer les crocs et sa langue tranchée.
Bones était muet, les négriers lui ont coupé la langue, en punition pour une révolte probablement. La gamine parlait à sa place. Elle semblait toujours savoir ce qu'il voulait dire et Bones la suivait et lui obéissait en tout point. Elle se présenta sous le nom de Muirghen, que les gens finirent par transformer en Morgan.
Bones et elle passèrent quelques semaines à Port Terren, à se remettre de leur captivité. Bones travailla aux quais, transportant les marchandises en échange de quelques pièces ou de nourriture, tandis que l'enfant aidait à la taverne, frottant les casseroles et les gamelles. Les habitants du port la traitaient avec un mélange de dédain et de curiosité, il y avait peu de glabre à Port Terren, et encore moins avec sa couleur de peau. Mais quelques capitaines pirates venus de loin expliquèrent que les glabres, faute de chimères à asservir, s'étaient rabattus sur des glabres à la peau noire vivant à l'opposé de l'archipel. A défaut d'être une chimère, Morgan jouissait du statut d'ancienne esclave, ce qui adoucit l'attitude des Port Terren.
Morgan parlait la langue commune, quoiqu'avec un fort accent, et parsemant ses paroles d'un mélange de sifflements aigus et de grincements quand les mots lui faisaient défaut. Les quelques semaines à Port Terren comblèrent ses lacunes de vocabulaire à une vitesse étonnante, et elle fut bientôt aussi versée dans l'art des jurons que n'importe quel marin. Aussi, quand Bones se fut entièrement remis et qu'il l'amena aux quais, toujours sur son épaule, elle put clairement demander une place à bord d'un navire de pirate pour elle et lui.
Elle leur fut d'abord refusé. Les capitaines de navire ne voulaient pas d'une femme à bord, même aussi petite qu'elle. D'autres, les équipages de chimères surtout, ne voulaient pas d'une glabre à bord. Mais un capitaine, à court de marins costaud, finit par se laisser fléchir et accepta qu'ils embarquent tous deux.
Ils partirent, pour le sud, pour la tribu de Bones, croyais-je.
Quand ils revinrent, presque six mois plus tard, Morgan avait grandit d'une bonne tête et grimpait au mat comme un singe. Le capitaine ne tarissait pas d'éloge sur Bones et elle, louant la force du singe et l'astuce de l'enfant. Il raconta comment Bones se ruait à l'attaque pendant les abordages, un gourdin épais comme une jambe à la main. Il expliqua comment la fillette se glissait à bord des navires et tranchait tous les cordages avant de retourner s'asseoir sagement dans la cabine où le capitaine l'avait enfermée. Son shaman raconta à mi voix comment la fillette le terrorisait, aussi capable que lui de prédire le temps qu'il ferait, l'approche des démons, mais surtout, sa capacité à deviner qui allait mourir sous peu.
Ce fut pour cela que Bones et Morgan ne reprirent pas la mer cette fois là. Bones redevint docker quelques temps, pendant que sa petite compagne parcourait la ville, à la recherche d'un shaman assez courageux pour lui enseigner la magie.
L'année suivante, Morgan allait sur ses neuf ou dix ans, ils remontèrent sur un bateau. Le shaman de ce navire mourut pendant la traversée, transpercé d'un coup de sabre pendant un abordage et Morgan prit sa place en attendant qu'un autre puisse être recruté. Le capitaine dut estimer ses services passables, puisqu'il ne recruta pas de remplaçant à son arrêt à Port Terren, et les emmena pour une seconde campagne.
A cette époque, Morgan commençait à avoir sa petite réputation. Chaque shaman héritait d'un surnom pour sa spécialité, il y avait Coupevent, pour ceux qui stoppait les mauvais vents, Désaleur, qui permettait de boire l'eau de mer, Foudroyeur dont le touché était à la fois glacé et brûlant, Fermeplaie pour les guérisseurs, rare, mais recherché, Mortemots, qui parlaient aux esprits des morts... Morgan était Mortemots, et savait demander son chemin aux noyés et naufragés. Quelques cheveux et ongles lui permettaient de faire des hommes une marionnette, le cri des goélands lui indiquait la route des ports et une paire de dés en os humains, cadeau de Bones, l'aidait à faire des prédictions grossières mais toujours justes.
Quelques années passèrent ainsi, Morgan grandissant à chaque escale. Elle aurait put rester sur ce bateau encore longtemps, si les marins ne s'étaient pas aperçue qu'en grandissant, elle devenait une femme. Le capitaine tenta bien de la protéger, non pas par convoitise, mais parcequ'elle l'avait l'age de sa plus jeune fille, et il tendait à la considérer comme telle. Mais le jour ou deux marins tentèrent d'abuser d'elle, Bones le prit comme un affront personnel et frappa les deux matelots jusqu'à ce qu'il ne leur reste aucun os intact.
Le capitaine ne pouvait garder Bones après ce fait, mais ne put se résoudre à le faire exécuter pour un crime qu'il aurait puni de la même manière. Il fit débarquer le singe sur l'île des naufrages, et dut dire adieu à Morgan qui suivit son ami sans un mot ni un regard en arrière.
Ha L'île des naufrages. Une légende pour les glabres, une réalité pour les frères des mers. Ce sont des îles artificielles, formées par des bateaux s'échouant sur des écueils. Certaines restent stables, d'autres, à la faveur d'une tempête, se décrochent et flottent au hasard, conglomérat de bateaux en ruines.
Quelques semaines après que la nouvelle du débarquement de Morgan et Bones soit arrivée à Port Terren, ils apparurent à nouveau.
On raconte encore leur arrivée à Port Terren, de nuit, sur un brick sans mat, à la coque maladroitement réparée. Le docker qui les as vu arriver gagna de nombreux verres gratuit à raconter et re-raconter leur amarrage. Le bateau voguait comme s'il glissait sur la mer, et stoppa le long du quai plus aisément que s'il avait été manoeuvré par vingt hommes. Bones et Morgan ne l'arrimèrent pas, se contentant de sauter à terre, et le bateau resta sur place, grinçant de temps en temps. Et à la proue, près de la statue à moitié pourrie, le nom du bateau s'étalait en lettres rouge passé.
La Caleuche.
Morgan trottina jusqu'à la taverne, un rouleau de tissu sous le bras et y entra. Quand elle ressortit, à peine quelques heures plus tard, elle était suivie de Bones et d'un chupacabra aux yeux ternes, une bouteille d'alcool de sucre au bout du bras. Il s'appelait Jubal. C'était le dernier survivant du naufrage de la Caleuche, quinze ans auparavant. Une fois revenu à terre, Jubal n'avait jamais reprit la mer, noyant son chagrin et sa peur des tempêtes dans l'alcool de sucre. Je ne sais ce que Morgan lui dit, mais le lendemain, Jubal avait jeté l'alcool, remboursé ses dettes et dirigeait les réparations de la Caleuche. Les histoires de fantômes, déjà initiées par l'arrivée lugubre du bateau, furent amplifiées, exagérées peut être par les ouvriers. On parla de portes qui s'ouvraient et se fermaient seules, de cordages qui se resserraient sous les yeux d'un ouvrier, de la nouvelle figure de proue qui partit d'un rire grinçant quand on acheva de la fixer à son emplacement.
Et à chaque fois, Morgan roulait des yeux et grommelait des réprimandes, comme à un enfant.
On hissa de nouvelles voiles, le bateau fut repeint et verni, le gouvernail décoincé, la coque goudronnée.
Quand la Caleuche fut réparée, c'était à nouveau un superbe navire. Morgan sacrifia un coq et de l'eau de mer, acheta de la nourriture, à boire et une chèvre avec leurs dernières pièces d'or, et la Caleuche repartit, Jubal à la barre.
Pas une seule fois, les Port Terréen ne se demandèrent comment trois personnes manoeuvreraient la Caleuche.
A peine un mois plus tard, la Caleuche débarquait un chargement d'esclaves affranchis et l'équipage recevait un nouveau membre, un jeune homme-oiseau de l'extrême ouest, bavard comme une pie, au plumage coloré comme un arc-en-ciel, le visage tatoué et qui s'appropria la vigie. Rangi devint vite la coqueluche de la taverne, avec son immense talent de conteur, sa capacité à parler quatre langages différents, lui permettant de stopper diplomatiquement n'importe quelle bagarre et surtout, sa connaissance des jeux de cartes et son incapacité chronique à tricher.
A leur escale suivante, la Caleuche possédait désormais un maître des cartes et un nouveau matelot. Alan, un glabre, ancienne veste noire et maître des cartes de la marine impériale, et son amant Nanuk, un skinwalker au sale caractère. D'après les histoires de Rangi, ils les avaient trouvés sur une planchette, ces petits radeaux de fortunes sur lesquels les marins débarquaient les traîtres et les mutins, les attachant de manière à ce qu'ils ne puissent se libérer les uns les autres, les condamnant ainsi à la mort. Leur relation, apparemment interdite chez les glabres pour plusieurs raisons, avait été découverte et Alan avait préféré la planchette plutôt que de tuer Nanuk pour prouver son innocence. Si leur préférence affichée ne manqua pas de mettre mal à l'aise beaucoup de marins, l'amabilité et la politesse d'Alan gagna le coeur des serveuses et des filles des bordels, qui le déclarèrent vite sous leur protection. Tout le monde s'accordait à dire que Nanuk et Alan formaient un couple aussi charmant que deux jeunes gens amoureux, si on exceptait la barbe d'Alan ou les crocs de Nanuk.
Une autre campagne amena Tez à bord. Tezcatlipoca de son nom complet et imprononçable pour la majorité de l'équipage de la Caldeuche. Avec Morgan, il devint l'un des plus jeunes marins de la Caldeuche. C'était un nahual au pelage couleur crème, aussi habile à charmer des serrures qu'à jouer du couteau. Rangi ne raconta pas grand chose sur Tez, silence dut en partie au fait que le nahual utilisait volontiers l'homme oiseau comme cible dès que celui ci se permettait la moindre indiscrétion. Le peu qu'on apprit sur Tez fut qu'il avait été libéré d'un navire glabre, que les officiers avaient dut l'attacher tête en bas et les mains dans le dos pour l'empêcher de s'évader, et que Tez visait toujours les jambes quand il voulait interrompre Rangi.
Cette fois là, Morgan fit charger une grande quantité de nourriture et d'eau potable, et se débarrassa de la majorité de ses trésors auprès du vieux Nérée, le receleur. La Caldeuche repartit, comme à son habitude, sans un bruit ni un accroc.
Un mois plus tard, le gouverneur général fit annoncer que l'équipage de la Caldeuche avait été capturé.
Presque un an s'écoula, triste année pour les Port Terréen et les frères des mers. Les uns après les autres, les bateaux pirates furent coulés par les glabres, ou portés disparut, parfois capturés. Le Naglfar, pourtant réputé insubmersible, fut coulé corps et âme. L'équipage de la Mary Céleste fut jeté par dessus bord et le navire abandonné. Même le Stormriser, mené par le capitaine-shaman Korventin, disparut en mer.
Sans les frères des mers, Port Terren était sans défense, la ville fut à nouveau envahie, et mise sous la direction d'un nouveau gouverneur. Les shamans furent exterminés, soudain incapable d'utiliser leurs pouvoirs. Les habitants furent contraint de travailler dans les champs et les mines, surveillés par des vestes noires, et vite trop épuisés pour se révolter.
Un an passa.
Et la Caldeuche revint.
Les vestes noires qui surveillaient les quais ne la virent pas arriver, un instant le quai était vide, celui d'après, un brick apparaissait, sans un bruit. Avant qu'ils aient put réagir, Tez avait lancé ses couteaux, tuant les deux vestes noires. Les dockers qui le virent sauter à terre eurent du mal à le reconnaître, maigre, puant, une crinière noircie de crasse tombant sur ses yeux. Puis vint Bones qui sauta sur le quai, comme il le faisait d'habitude.
Mais cette fois, il trébucha en touchant le sol et s'effondra. Tez fut aussitôt à ses cotés, l'aidant à se redresser. Bones était aussi sale que Tez, aussi maigre et mal en point, peut être même plus. Puis Rangi descendit au sol à son tour, avec précaution, pour ne pas heurter son aile, prise dans une attelle de fortune. Il traînait Nanuk par la main, celui ci serrant contre lui une épaisse natte blonde. D'Alan, pas de trace. Et Jubal gisait sur le pont, recouvert par une voile tachée de sang. Derrière eux venait un autre jeune homme, un glabre aux cheveux noir, au dos tatoué d'un dieu du vent. Korventin, le capitaine shaman du stormriser. Quelques autres marins suivirent, sales, blessés, traumatisés pour certains. Et puis elle arriva.
Une jeune fille avait quitté Port Terren un an auparavant, mais c'est une femme qui revint. Morgan était aussi resplendissante que ses hommes étaient pitoyables. Elle portait une robe rouge, richement brodée, mais qu'aucun homme n'aurait voulu pour sa fille ou sa soeur. C'était une robe qui mettait en valeur les courbes de Morgan, dévoilant un décolleté vertigineux qui ferait rougir la plus impudique des prostituées. Ses cheveux étaient maintenant plus longs, soigneusement coiffés à la mode des femmes des glabres, en superbes anglaises ordonnées. Elle avait même été maquillée, un peu outrancièrement peut être, ses lèvres aussi rouge que sa robe.
Elle posa le pied sur le quai, aidée par Bones et quelques autres. Puis après un regard et une petite tape amicale sur le flanc de son bateau, elle rassembla ses jupes et se dirigea vers la ville. Les hommes qui la suivaient n'eurent aucune pitié pour les vestes noires. Ils furent abattus à vue, par la poudre ou les couteaux de lancer.
J'étais là. Je la vit remonter la rue, suivie de son équipage, et aller droit vers le bordel, semant la mort sur son passage. Je la vis ouvrir la porte et interpeller la patronne, lui demandant asile pour ses hommes.
Ils entrèrent tous. Une prostituée sortit chercher le médecin et acheter pansements et médicaments. Morgan ressortit, toujours en robe, une pelle sur l'épaule et suivie de Nanuk, toujours amorphe, mais quand elle revint, elle était seule et sa robe, tachée de sombre et de boue. Elle retourna dans le bordel. Autour du bâtiment, tout le monde attendait. Les vestes noires hésitaient à approcher, surveillant les accès d'aussi près qu'ils l'osaient, gênés par la foule. Le gouverneur était là aussi, monté sur son cheval, prêt à ordonner de tirer au moindre mouvement suspect. La porte s'ouvrit et Morgan sortit à nouveau. Elle portait cette fois des vêtements d'hommes, pieds nus, ses cheveux aplatis sous un foulard. Elle referma derrière elle, et fixa calmement les vestes noires. Le gouverneur fit mettre en joue et lui ordonna de se rendre. Elle soupira et approcha, fendant la foule entre elle et le glabre. Tout le monde pouvait voir, aux fenêtres du bordel, les hommes de la Caldeuche se presser aux fenêtres, surveillant leur capitaine d'un air inquiet. Elle s'arrêta près du gouverneur et tendit les mains d'un geste las, vaincu. Mais quand le glabre, satisfait voulut lui prendre les poignets, elle le tira de cheval d'un coup sec, tête la première.
Il se brisa la nuque en tombant.
Et à peine eut il rendu l'âme que tout les chamans qui vivaient cachés dans la mangrove, ceux qui attendaient dans les geôles du fort, ceux qui se tenaient dans le bordel, sentir leurs pouvoirs revenir.
On dit que la tempête qui régna ce jour là à Port Terren dépassa même celle de Runayaku.
On dit qu'un démon, attiré par le pouvoir qui se déchaînait, fut aspiré dans la tourmente et réduit en charpie.
On dit que Korventin marcha sur l'eau et saborda les navires glabres à mains nues.
On dit que Morgan ramena la Marie Céleste et le Nalfgar, les fit manoeuvrer par des morts et les envoya à Port Impérial.
Tout les navires levèrent l'ancre ce jour là, ceux des morts comme ceux des vivants. Et à chaque port, à chaque escale, d'autres bateaux se joignaient à la flotte des pirates. Le troisième jour, Port Impérial était encerclé par une immense flotte. Les officiers n'eurent même pas le temps de lever le drapeau blanc.
Korventin appela la foudre et les vents, Morgan fit lever les morts de Port Impérial, et tout les autres chamans appelèrent le feu, la peste, la vermine, les tremblements de terre. Raz de marée et incendies ravagèrent Port Impérial, les démons fondirent sur ses habitants, les dévorant corps et âme, et quand il n'y eut plus âme qui vive dans la ville, elle sombra, engloutit par les flots.
Puis Morgan recoucha les morts un à un. Elle prit place près de la barre, l'effleura à peine et le bateau vira de bord. La flotte se dispersa aussitôt, chacun retrouvant son port d'attache.
C'est ainsi que l'histoire se termine, votre Majesté. Le capitaine Korventin a pensé que vous aimeriez savoir ce qui était arrivé à votre bien aimé Port Impérial et ce qui arrivera de nouveau si un glabre remet les pieds dans notre archipel.
Les frères des mers n'hésiteront pas à venir couler votre propre pays, aussi grand soit il.
Prenez le comme un avertissement.
Et laissez nous en paix.
La Plume, porte parole des peuples de l'Archipel.