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NOCTURNE
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Notes de l'auteur : Quelques explications de vocabulaire pour les non-germanophones.
- "Wie lange" : combien de temps
- "Mutti" : maman
- "Vater" : père
Ensuite un néologisme :
- "raver" : personne fréquentant les rave party.
Les extraits des chansons sont issus de l'album "Up" de REM.
Wie lange ?Premier violon à l’Orchestre Impérial de Vienne.
C’est ce que j’aurais pu être, et bien plus encore.
Mon père était hongrois, de noble lignée, et ma mère allemande, aristocrate. Nous habitions une riche villa d’inspiration italienne, en plein cœur de Vienne. Mon père avait toujours eu du goût pour les excentricités. Il travaillait à la Chancellerie Hongroise. Il était bien vu.
J’étais le cadet, je suis entré à cinq ans au Conservatoire, et je n’en suis plus jamais sorti, jusqu’à ma mort.
Wie lange ?Je regarde de loin, le repérant facilement dans la foule des ravers de Munich. Cette ambiance ressemble aux hystéries des grands concerts viennois. Oui, il y a quelque chose de cela, mais la foule autrichienne, hongroise et allemande, avait en ce temps-là moins de désespoir dans son regard.
La première fois que je l’ai rencontré, c’est sans doute ce désespoir qui m’a intrigué. Des yeux qui ne croyaient plus en rien, même pas en la mort. Des yeux qui ne cherchaient jamais à me juger, à me dire à quel point j’étais… Enfin… Aujourd’hui ces yeux-là m’adorent, et cela me dérange… un peu.
Wie lange ?Premier violon.
Ma nomination avait été lancée une semaine auparavant, et je devais la recevoir officiellement lors de ce concert.
Je l’avais répété encore et encore, à m’en écorcher les doigts, à m’en crever les yeux, ne sortant de ma chambre qu’en de très rares occasions, quand Mutti m’appelait pour le repas, une seule fois par jour. Mozart résonnait dans mes oreilles et Mayseder dans ma mémoire. Dépasser le maître, montrer au public que ma nomination n’était pas volée, malgré mon âge.
Si jeune et déjà décoré.
Je n’étais pas un génie, mais déjà je n’avais qu’un seul amour et qu’une seule passion, qui me menait dans un monde intemporel, où rien ne comptait sauf la musique, encore et toujours la musique.
Wie lange ?Je hais l’Allemagne.
Que faisons-nous là ? Je voudrais retourner en France, ou en Angleterre. Oui, sur les larges collines balayées par le vent, le seul endroit au monde où je peux enfin être seul avec ma musique.
Mais nous sommes ici.
Je ne sais pas où sont les autres. Je ne vois que lui, qui danse, qui bouge plutôt, son corps envahi de spasmes plus ou moins harmonieux.
Je ne sais pas si je l’aime.
A punch toy volunteer
A weakling on his knees
Je chante, doucement, comme si ma voix pouvait couvrir les battements techno qui envahissent tout l’espace.
Is all you want to seeCette chanson s’adresse à qui? A moi ? A lui ? A tous les autres ? Ceux que j’ai pu croisé lors de mon long, si long voyage. Je les avais à la fois aimés et haïs. J’avais tellement besoin d’eux. J’ai tellement besoin de lui.
Romantically, you’d martyr me
And miss this story’s point
It is my strength, my destiny
This is the role that I have chosen
Cette foule me donne la nausée. Je veux sortir, mais pas avant lui.
Je veux partir de ce pays. Mais pas sans lui.
Vivement que nous retraversions la frontière.
Trop de souvenirs sont enterrés ici.
Wie lange ?Quinze ans.
C’était mon âge.
Vater avait loué une somptueuse calèche pour l’occasion, tirée par quatre magnifiques chevaux de Camargue. Je n’avais encore jamais vu la Camargue. Nous étions à quelques jours de Noël, et les rues s’étaient couvertes d’un épais manteau de neige. Je n’avais pas vu le paysage changer ainsi, et ce fut un choc quand Mutti me prit la main et me guida jusque sur le trottoir.
Je me souviens avoir levé les yeux vers le ciel alors si clair, si profondément bleu malgré l’absence de lune.
Je me rappelle avoir serré fort mon violon contre moi, bien protégé dans son étui. Je portais un nouveau manteau et un chapeau qui me donnait l’air d’un petit adulte. Avais-je jamais eu conscience de l’image de petit singe que je donnais aux gens ?
Non, sans doute pas. Je ne vivais pas pour les gens. Je ne vivais ni pour Vater, ni pour Mutti.
Mais les frémissements d’anticipation qui secouaient mon corps me rendaient fébrile et impatient.
L’Empereur serait là, venu de Budapest pour la période de Noël, m’avait dit Mutti. Vater avait répliqué en disant que ce n’était pas une grande faveur, vu que l’Empereur n’avait de pouvoir que de mettre sa signature au bas des papiers officiels. Mais quand même… Ce n’était pas comme si je jouais devant les regards envieux de mes camarades de Conservatoire.
Je me rappelle que j’étais égoïste et profondément imbu de moi-même, en ce temps-là.
La calèche s’est engouffrée dans les rues de Vienne.
Après…
Après…
Je me rappelle des couloirs veloutés du Conservatoire, où Vater m’avait déposé avant de rejoindre l’Opéra.
Je me rappelle être entré dans la salle de répétition.
J’étais seul à ce moment-là.
Je me rappelle m’être regardé dans le grand miroir qui courait le long d’un des murs. Je me rappelle que j’étais beau, mais encore un enfant. Mes longues boucles blondes s’échappaient du nœud de velours qui les emprisonnaient pour se déposer sur mes épaules. Mes joues étaient encore rosies par le froid de l’extérieur, et mes yeux verts brillaient de larmes, larmes dues au vent et à l’impatience, maudite impatience. Je me souviens que je devais ressembler à un tableau de Gainsborough ou de Lawrence.
Je me rappelle avoir attendu mon maître, assis sur un tabouret, mon violon sur les genoux, observant par la fenêtre les lampadaires, les guirlandes et les calèches animant les rues blanches de la ville.
Je me rappelle…
Wie lange ?
Nous repartons.
Je m’installe à l’arrière de la voiture, près de la fenêtre, sans rien dire. Il s’installe à l’avant, par habitude, une clope à la main, et la main négligemment passée par la fenêtre ouverte.
Nous traversons la banlieue déserte de Munich. Je hais cette région du monde, mais, étrangement, j’aimerai retourner à Vienne, juste une seule fois. C’est peut-être parce qu’il neige cette nuit, parce que nous venons de passer devant un marché de Noël, parce qu’une affiche de l’Orchestre Philharmonique de Munich vient d’attirer mon œil. Qu’avaient-ils au programme ? Schumann ? Je l’ai rencontré, une fois.
La radio est allumée, comme d’habitude.
Quelle chanson ? Quel groupe ? Quel genre de musique ?
I’m what you found I’m upside downYou’re in the air you’re in the air
And I’m breathing you
Encore… C’est la nuit spéciale, le best-of du groupe dans ma tête et ici. Doucement je m’extrais de mon siège et viens passer mes bras autour de son cou. Poser mon menton sur son épaule et se laisser bercer par la musique. Fermer les yeux et respirer… respirer son âme.
Wie lange ?
Les couloirs du Conservatoire étaient vides. Je commençais à avoir froid, et surtout à trouver le temps long.
Le concert devait débuter dans moins de deux heures, et toujours aucune nouvelle de mon maître.
Agacé, je descendais de mon tabouret et sortais de la salle. Je déposais un mot sur la porte, disant que j’allais à l’Opéra seul. Mon message aurait pu paraître adulte, mais il ne révélait que l’impatience d’un enfant.
Les rues me parurent moins animées une fois que je foulais les trottoirs de Vienne. L’Opéra n’était qu’à cinq minutes de marche, et je connaissais le chemin par cœur. Je me rappelle avoir presque couru, au risque de me casser le cou, pour arriver plus vite là-bas, pour voir plus rapidement le public se prosterner à mes pieds, et s’évanouir devant la musique que je savais si bien jouer.
Je n’ai jamais atteint l’Opéra.
Il fallait traverser une ruelle sombre pour y parvenir. En plein jour, cela ne posait aucun problème, mais cette nuit-là, j’aurai dû éviter cet endroit.
Il n’y avait qu’un ivrogne, mais jamais je n’eus aussi peur de ma vie. Il en voulait à un argent que je n’avais pas. Quand il s’en rendit compte, il voulut me prendre mon violon, pensant pouvoir en tirer un bon prix. Il était trois fois plus épais que moi, mais son mouvement me mit en rage. Ma colère entraîna la sienne, et il me frappa, me balançant avec aisance contre le mur.
Le choc me fit perdre esprit quelques minutes.
Quand je me réveillais, je me trouvais toujours assis par terre, ma culotte mouillée jusqu’à la peau, mes bottes et mes gants crottés de neige sale, et un liquide poisseux derrière le crâne. Mon chapeau était encore par terre, à quelques mètres de moi. Mon nez coulait, et je devais bien pleurer.
Je me rappelle l’avoir vu tout de suite.
« Joue pour moi… »
Wie lange ?
Aujourd’hui je ne joue plus. L’envie, la passion a quitté mon cœur depuis bien longtemps. Mais, quelquefois, je traîne l’un de mes compagnons jusqu’à la salle de concert la plus proche, pour profiter, pour écouter, pour me replonger dans mes souvenirs.
La voiture file, comme si rien de pouvait l’arrêter. Nous avons le temps, le temps d’arriver jusqu’à Ulm. Vienne est de l’autre côté… Tant pis… J’ai encore le temps avant d’y retourner.
Wie lange ?
« Joue pour moi, Fritz. »
Il s’est approché de moi, doucement, lentement, une main nue tendue vers moi.
« Tu préfères que je t’appelles Fritz ou Friedrich ? Non… Tu as encore l’âge de t’appeler Fritz. Joue pour moi… »
Je me rappelle avoir eu peur, non pas parce qu’il connaissait mon nom, mais parce que tout son être respirait la menace.
Pourtant, j’ai joué pour lui, dans cette ruelle sombre de Vienne. J’ai joué comme je n’avais jamais joué avant. Sans doute les larmes continuaient-elles à couler, sans doute mes doigts étaient-ils déjà gelés, sans doute avais-je déjà la certitude de devoir mourir cette nuit-là… Je ne sais plus. Seulement que j’ai joué, sans avoir jamais l’intention de m’arrêter.
Je l’ai haï comme je n’ai jamais haï personne sur cette terre.
Il m’a volé mon triomphe, il a volé Vater et Mutti, il m’a volé la vie…
Il m’a violé, là, dans cette rue, et il a pris ma passion, la gardant pour lui, comme si il avait le pouvoir de commander mon existence.
Quand j’eus terminé mon morceau, il s’est approché de moi et a passé une main dans mes cheveux, comme on caresse un chien ou un petit enfant.
« Bien, bien, Fritz. Tu vas encore jouer pour moi. Encore, toute ta vie. »
Et il m’a pris dans ses bras, ses bras monstrueusement forts. Sous la violence de son geste, mon violon est tombé par terre, et s’est cassé net. Mes yeux n’arrivaient pas à s’en détacher. Toujours je garderai l’image de mon rêve brisé, brisé alors qu’il me tuait…
Wie lange ?
Victor m’a souvent parlé de la jouissance qu’il a ressenti la première fois que je l’ai touché. Son étonnement d’être caressé et ému ainsi par un gamin de quinze ans. Je n’ai jamais compris.
Quand mon maître, mon père a pour la première fois posé les yeux sur moi, je n’ai ressenti que haine, tristesse et désespoir. Jouissance ? Non, jamais. C’est un sentiment que je ne connais pas, que je n’ai pas connu à ce moment-là.
Il se nommait Manoel, mais cela, je ne l’ai su que bien des jours après.
Il m’a pris dans ses bras, alors que j’étais inconscient, et m’a emmené loin de Vienne, dans un village qui m’est toujours resté inconnu. Là, il a fait de moi sa poupée. Je jouais pour lui, et mon corps ne m’appartenait plus. J’obéissais en tout, me répétant, jour après jour, qu’un jour ce cauchemar finirait bien par s’arrêter.
Peu à peu, je me suis rendu compte de ce qu’il était vraiment, tout en étant certain qu’il ne souhaitait pas que je le rejoigne.
Il était sot et malade.
J’en ai profité.
Il n’était pas très vieux, ce fut sans doute ma chance.
Un soir, lorsqu’il se réveilla, il me trouva les poignets transpercés de morceaux de verre, sur le sol de ma chambre, noyé dans un flaque de sang. Il aurait pu me laisser là, mais ce n’est pas tous les jours que l’on trouve un jouet comme moi. Alors il s’est penché, et m’a donné plus de sang que d’habitude. Il m’en donnait un peu, tous les jours, à peine quelques gouttes, mais là, il se coupa la langue et m’offrit un répugnant baiser. Ce contact m’écœurait, mais dès que j’eut assez de force pour le repousser, je le plaquais contre moi au contraire, l’empêchant de briser ce contact, le vidant le plus rapidement possible, jusqu’à ce que ce soit lui qui s’évanouisse.
Aussitôt, je me défis de son poids et me blottissais dans un coin de la chambre, encore peu sûr de ce qui m’arrivait. Mon corps étaient parcouru de crampes insoutenables, et mes artères semblaient animées d’une vie propre. Tout le sang que j’avais bu me donnais envie de vomir et mes poumons avaient du mal à fonctionner correctement.
Je dus laisser passer plusieurs heures avant de bouger à nouveau.
Je le laissais sur le sol de la chambre, sans prendre même le temps de voir s’il était mort ou non.
Il fallait que je sorte, vite.
Je quittai ma prison cette même nuit, et me cachai dans les montagnes de mon pays pendant plusieurs semaines, évitant toute marque de civilisation.
Je ne sais toujours pas comment j’ai réussi à survivre jusque-là.
Wie lange ?Finalement, je me suis fait à ma nouvelle vie, un peu.
Sans maître pour me guider, je ne savais où aller. Je suis descendu jusqu’en Italie, où j’ai vécu quelques années. Je me suis habitué à vivre la nuit, et je me suis habitué à revivre parmi les hommes. Il le fallait bien, après tout.
Les années passèrent, rapidement, sans que je m’en rende compte.
Un jour, je me suis retrouvé à Paris. Le siècle était passé, et je faisais sans doute plus vieux que mon âge car je fus envoyé directement au front.
Une nuit continuelle, dans laquelle j’ai pu m’abreuver de tout le sang dont j’avais besoin. A m’en rendre malade. Sang vicié par les gaz, sang vicié par le manque de nourriture. J’étais du côté français, quelque part en Belgique, et je tuais sans discontinuer. Mes doigts de prodige maniaient le couteau et la mitraillette sans distinction.
J’étais fou, autant que tous ceux qui étaient autour de moi.
J’ai disparu des troupes pendant l’hiver 1917. J’en avais assez. J’ai déserté.
Mais c’était encore la guerre en Europe et je me suis caché pendant plusieurs mois.
La mémoire me manque par endroit.
Je me rappelle l’été 1925.
J’étais à Crémone, en Italie.
Pourquoi ? Peut-être par nostalgie.
Je me trouvais cette nuit-là devant la vitrine d’un magasin ô combien adoré des violonistes, l’entreprise plusieurs fois centenaires de Stradivarius. Des dizaines de violons brillaient devant mes yeux et, pour la première fois depuis quatre-vingt ans, je retrouvais un peu des quinze ans que j’avais laissés à Vienne. Je devais avoir l’air d’un gourmand devant une vitrine de boulangerie. Je m’approchais de la vitre et posais mes mains contre le verre, émerveillé.
« Tu en veux un ? »
La voix m’a fait sursauté, car elle n’existait que dans ma tête. Pourtant, elle ne m’appartenait pas.
L’homme qui me parlait se tenait derrière moi. Il portait un costume de la mode de l’époque, et un sourire sincère qui me réchauffa immédiatement. Quand il ouvrit les yeux, je vis à quel point ils étaient noirs et profonds.
« Tu en veux un ?
— Non.
— Alors, pourquoi tu les regardes ainsi ? »
Je ne répondis pas tout de suite.
« Ils te rappellent des souvenirs ? »
Je hochai gravement la tête.
« Vous avez quel âge ?
— Je suis mort il y a bientôt six cents ans… Je ne suis pas si vieux que ça… »
Il rit légèrement, et je me surpris à rire aussi. Il s’approcha et s’agenouilla devant moi, mettant une main sur mon épaule. Il était vraiment très grand, et je me sentais si petit, et si jeune devant lui.
« Et toi ? Quel âge as-tu ?
— Je… Je suis mort en 1845, je crois.
— Tu es si vieux que ça ? »
Son visage montrait un étonnement sincère.
« Et tu as un maître ?
— Non.
— Mais tu as bien quelqu’un qui t’a créé ?
— Je… Je me suis créé tout seul… »
Soudain, je sentis comme une aiguille me traverser l’esprit, et fouiller ma tête. De douleur, je commençai à crier, mais l’homme me prit doucement dans ses bras pour me rassurer. La douleur s’arrêta au bout de quelques minutes, quelques secondes.
« Je vois, dit-il dans un sourire. Désolé d’avoir fouillé dans tes souvenirs, petit Fritz, mais cela me surprend. »
Je gardai le silence, mais ne cherchai pas à me défaire de son étreinte.
« Je me nomme David. Je n’ai pas encore d’élève. Tu veux être le mien ? »
J’avais vécu près d’un siècle seul, j’avais vécu seul les révolutions de 1870 et la guerre de 1914, je m’étais habitué à cette solitude. Mais j’acceptai son offre. David m’assura qu’il ne me toucherait, ni ne me blesserait, ni ne me forcerait à faire quoi que ce soit sans ma permission. Il m’apprit beaucoup et je fus heureux avec lui.
Wie lange ?David s’est retiré du monde aujourd’hui.
Mais nous avons voyagé et je l’ai vu créer ses propres enfants.
A New York, Moscou ou Londres. Son clan s’est formé peu à peu, et les liens du sang ont pris de plus en plus d’importance. Je voyais ces enfants l’aimer et partager leur vie avec lui plus que je n’aurais jamais pu le faire.
David…
S’il avait été mon maître, j’aurais pu partager avec lui plus que mon lit ou quelques gouttes de sang.
Les autres me considéraient comme une pièce rapportée et, bien que je sois le plus vieux d’entre eux, ils me considèrent tous encore comme un enfant.
Est-ce parce que j’ai toujours l’air d’avoir 15 ans ?
Il doit y avoir un peu de ça, mais quand je veux les toucher, les embrasser, certains d’entre eux me regardent avec un air révulsé. Seule Gina me laisse faire, mais Gina est plus une mère qu’autre chose. David l’a trouvée dans une boîte de strip-tease de Harlem, dans les années Trente. Une belle Noire aussi douce et sauvage qu’une panthère. Elle m’aime bien, et je l’aime aussi.
Avant elle, il y eut Rudolf, un boxeur. Lui, je ne l’aime pas. Je ne sais pas ce que David lui a trouvé.
Il y a Elyzabeth, une petite Londonienne que David a sauvé de la prostitution. C’est moi qui lui avait demandé. Elle était si jeune, et si mignonne, aussi blanche qu’une poupée. Mais Elyzabeth me délaisse depuis plusieurs années maintenant.
Le seul qui m’ait un peu compris est Sergio. Il a 25 ans, et lui ne regarde ni mon âge, ni mon sang. C’est avec lui que j’ai passé la plus grande partie de mes nuits, après le départ de David.
Wie lange ?David.
Un jour je suis rentré dans ta chambre.
Nous étions descendu dans un riche hôtel de New York. Quelque part entre le Débarquement et Hiroshima. Tu voulais me montrer les galeries d’art new-yorkaises et m’éviter la vue d’une seconde guerre. Tu avais demandé deux chambres, et déjà à ce moment-là cette attention m’énervait.
Je suis donc entré dans ta chambre et je t’ai vu pleurer. Tu pleurais sur la mort d’une de tes rares victimes. Tu n’aimais pas tuer, mais il le fallait bien pourtant, pour vivre. Je pense que je te faisais peur, à tuer mes propres victimes sans le moindre regret, sans la moindre pitié. Mais toi, tu n’étais pas ainsi. Tu étais bon, tu as toujours été bon, David.
Je me suis approché et, doucement, en silence, j’ai léché une à une les gouttelettes de sang qui ornaient tes joues et tes yeux. J’aime le goût de ton sang, David. J’aime encore plus celui de ta peau.
Je m’y sens… en sécurité. Loin de ma mémoire, loin de mes rêves passés et à jamais détruits.
Je me rappelle comme tu as été tendre avec moi cette nuit-là.
Nous n’avons rien dit, et même nos pensées restèrent totalement bloquées. Il n’y avait que nos mains, nos lèvres, nos corps unis dans une même solitude, dans le même espoir de rendre l’autre heureux, ne serait-ce qu’une seule seconde.
Après cette nuit-là, tu ne m’as plus jamais vu comme un enfant, je le sais.
Quand nous avons rejoint les autres quelques jours plus tard, j’ai senti la jalousie autour de moi.
David, sais-tu que j’ai choisi Victor simplement parce qu’il ne te ressemblait pas ? Car tu es unique.
Je sais qu’un jour il me quittera, et encore plus tôt que je ne le pense. Car il ne m’aime pas… pas vraiment. Enfin, je me fais peut-être des idées.
Tu me manques, David, tellement. Tellement.
Wie lange ?Nous avons trouvé un hôtel dans les environs de Ulm. Demain nous serons en France.
Victor et moi dormons ensemble. Les autres entre eux.
Victor me regarde bizarrement quand je sors une bougie de mon sac. Je la plante sur le gâteau au chocolat qui me sert de dessert et l’allume.
« Qu’est-ce que tu fais ?
— C’est mon anniversaire aujourd’hui…
— Ah. Et ça te fait quel âge ?
— 150…
— Wouah, dix fois plus que l’âge normal !
— Un peu de respect, je t’en prie… »
Il s’assoit derrière moi, sur la moquette de cet hôtel miteux. Ses bras m’enserrent la taille. Bien sûr, il est plus vieux que moi, il a 17 ans.
« Pourquoi tu fêtes pas ça avec les autres ?
— Parce que nous ne sommes pas de la même famille.
— Alors tu devrais te créer une famille.
— Je suis trop jeune pour ça.
— Alors pourquoi tu m’as créé ?
— C’est Coleen…
— Qui ? »
Coleen a été le premier fils de David. Mais il est bien plus vieux que nous tous. Nous l’avons rencontré à Mexico, quelques années auparavant. Les autres enfants de David l’ont vénéré immédiatement comme le Premier, mais moi je crois que je l’ai aimé, peut-être même autant que David. Un soir, il m’a dit que David l’avait créé pour remplir ses premières années de solitude. Car David avait perdu son maître juste après sa naissance.
Est-ce la réponse que je peux donner à Victor ?
Pas la peine… Il la lit déjà dans ma tête.
« C’est une bonne raison, Fritz. »
Un moment de silence, pendant lequel je souffle ma bougie, et partage le gâteau en deux.
« Tu n’es pas dégoûté, Victor ?
— De quoi ?
— Que j’ai l’air aussi jeune ? Que j’ai tué mon maître alors que c’est interdit ? Que…
— Rien à foutre. »
Il me serre un peu plus.
Etrange. Il n’est vieux que de quelques semaines, mais il sait déjà me protéger.
J’en pleurerais presque.
Soudain, la porte s’ouvre en grand et un énergumène torse nu saute devant moi. Il saisit ma tête de ses deux mains et m’embrasse comme si sa vie en dépendait.
« Bon anniversaire, Fritz !
— Sergio ?
— Tu crois que j’allais oublier ?
— Et moi alors ? »
A l’entrée se tient Gina, toujours aussi belle dans une robe dorée très courte. Je ne me lasse pas d’admirer ses longues jambes noires.
« Petit voyeur !, me fait-elle en riant, une bouteille de champagne à la main.
— Je suis plus vieux que toi !, je réponds, mais ma voix chevrote.
— Comme c’est mignon ! En plus il pleure ! »
Gina s’agenouille à côté de moi et dépose un baiser sur la joue.
Combien encore de surprises pour ce soir ?
« Ferme les yeux, Fritz… » M’ordonne Gina.
J’obéis, me laissant aller contre le torse chaud de Victor. Je sens ses lèvres sur ma nuque, comme je sens la main de Sergio sur ma joue.
« Quel est ton souhait le plus profond, Fritz ? »
Je ne sais qui pose cette question. Une voix dans ma tête que je ne peux reconnaître.
Ma vie repasse doucement devant mes yeux, je la partage. Ma course pour rejoindre l’Opéra de Vienne. Mes pieds dans la neige, mes joues rougies par le froid. Mutti et Vater qui m’attendent, attendent que leur fils illumine les voûtes dorées de la salle de concert.
« Je veux… jouer… pour vous. »
J’ouvre lentement les yeux. Je suis sans doute un peu déçu, car David n’est pas là. Mais aussitôt je souris.
Coleen est là, ses longs cheveux roux encadrent toujours un visage tanné par des années de voyages en mer. Ses yeux verts me regardent avec la même tendresse que ceux de David. Il me tend un violon.
Un Stradivarius ?
« David te l’avait acheté il y a bien longtemps. Mais tu n’avais jamais émis le désir d’en jouer, Fritz », m’explique Coleen.
Wie lange ?
Cette nuit fut inoubliable.
J’ai joué devant eux, dans cette misérable chambre d’hôtel. Je crois même que les autres enfants de David m’écoutaient.
J’avais Mozart dans la tête et plus rien ne comptait d’autre.
En 150 ans je n’avais jamais touché un violon et là tout ressortait comme si je m’étais entraîné jour et nuit. Je crois que j’ai pleuré aussi, et que Coleen a essuyé ces gouttes de sang de ses doigts.
Quand je m’arrêtai, je lus le respect dans leurs yeux. Voyaient-ils enfin que je n’étais pas qu’un enfant ? Que j’avais eu mon histoire ? Peut-être… Peut-être pas.
Je me rappelle que je me suis réveillé le lendemain soir et que nous étions trois dans le lit.
Sergio dormait de son côté, un bras encore posé sur mon ventre. Victor était de l’autre côté, et m’enlaçait avec douceur. Je me suis baissé pour l’embrasser puis j’ai regardé autour de moi.
« J’avais peur que tu sois parti trop tôt… »
Ma pensée rejoint Coleen, dont l’ombre se détache du mur de la chambre.
« Je n’aurais pas pu. J’ai un autre cadeau pour toi. »
Je m’avance à quatre pattes vers le pied du lit. Il se penche vers moi et nous échangeons un baiser. Un baiser de sang.
« J’ai rencontré David il y a quelques années, me dit Coleen. Il m’a demandé de tes nouvelles. Il m’a dit à quel point il t’aimait, et à quel point cela l’avait déstabilisé. Il m’a dit que tu n’étais pas son fils, mais qu’il n’avait jamais pu te considérer comme autre. Il voulait te dire de ne jamais perdre courage. Il voulait te dire que si, un jour, tu as mal à en pleurer, de le crier sur les toits de Crémone, et qu’il viendra.
— Et je dois me satisfaire de ça ?
— Non. »
Nos lèvres enfin se séparent, et la langue de Coleen vient essuyer le ruisseau de sang qui souille mon menton et mon cou.
Il me sourit encore une fois.
« Je suis jaloux, Fritz.
— Pourquoi ?
— David veut te faire un don.
— Lequel ?
— Le jour où tu le reverras, il te tuera… Et il fera de toi son fils. Tu seras le fruit de sangs mêlés, ce qui est rare. »
Je fronce les sourcils. Ce n’est pas quelque chose que je connais.
« Un vampire qui renaît deux fois est bien plus puissant que n’importe quel autre vampire, Fritz. Et tu seras son fils.
— Je ne veux pas de ce cadeau… Il ne me fera pas grandir. »
Ma réponse est brutale, mais elle ne fait que sourire Coleen encore plus. L’ancien pirate me caresse les cheveux avec tendresse.
« Pourquoi voudrais-tu grandir ? Tu réagis encore comme un gamin… »
Wie lange ?
Wie lange, David ?