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LA NUIT OÙ LE CHASSEUR EST MORT
Note de l’auteur : Le texte reprend une sublime chanson de Massive Attack, chantée par Tracy Thorn, “The Hunter Gets Captured by the Game”.
Everyday brings change, and the world puts on a new face
Sudden things rearrange, and this whole world seems like a new place
Je suis revenu d’Egypte il y a à peine quelques jours. Le coup d’Etat m’a permis de faire quelques prises intéressantes. C’est toujours plus original que de se retrouver coincé dans la jungle indochinoise. Et puis, j’ai toujours préféré le climat désertique aux pluies tropicales. Question de goûts, mais pour quelqu’un qui est né dans un des pays les plus venteux et pluvieux de cette partie du monde, préférer le désert peut sembler un rien… excentrique.
Maintenant, peut-être que j’irai quand même faire un tour du côté de l’Asie, un de ces jours, histoire de voir un peu si le sang chinois a le même goût que le sang arabe. Je suis certain qu’il y a une différence, ne serait-ce que parce que les proies ici et là ne mangent pas la même chose.
Je suis un monstre, je le sais, mais je l’étais déjà bien avant de mourir.
Je tuais les phoques en pleine tempête, nageant aux pieds des falaises comme si tout cela n’était qu’un jeu. Combien de fois mon père a pu me mettre des raclées pour être aussi inconscient. Combien de fois ma mère a prié le ciel pour que son fils soit un bon protestant, et n’aille plus violer les sirènes ou chercher le chemin d’Avalon, nu dans les vagues de la Manche et de l’Océan Atlantique.
Aujourd’hui tout cela m’arrache un franc sourire.
Mon vœu n’avait jamais été de trouver ces figures mythiques, mais juste de tuer. Un phoque, un dauphin, une baleine. Modestement, je m’en tenais aux phoques, mais je serais tombé sur une sirène, sur une fée, je l’aurais sans doute aussi tuée.
Et puis je suis mort.
Je suis mort et aujourd’hui je parcoure les rues de Marseille, à peine débarqué du Caire.
L’air de la mer me plaît, mais celui-ci est plus doux que celui de l’Est, et n’a rien à voir avec l’air du Pacifique. Un jour je tenterai l’Océan Arctique, mais déjà le froid me révulse… un peu.
Secretly I been tailing you
Like a fox that prays on a rabbit
Ce n’est pas tant tuer qui me plaît, mais la chasse.
Trouver une proie, et la suivre jusqu’à la fin, jusqu’à sa fin.
Pendant des années je me suis donné la tâche de poursuivre plusieurs proies à la fois. Les Indiens d’Amérique du Sud comme les colons espagnols, puis anglais et irlandais - fameux compatriotes -, aristocrates français et nobles libertaires, Vénitiens marchands d’or et pirates mauresques… La guerre, entre deux voiliers ou entre deux nations… Ma vie pendant plusieurs siècles.
Les tranchées de 14-18, côté allemand, je crois…
Je m’arrête dans ma réflexion, arrivé au pied de Notre-Dame. Il fait nuit noire ce soir, nous sommes en hiver.
N’est-ce pas un enfant qui vient de passer ?
Etrange sentiment de déjà-vu. Hm… Difficile à replacer.
Il sera le prochain.
Je le vois contourner la cathédrale et redescendre vers la ville. Mes yeux le suivent en silence. Bien, il ne va pas trop vite, je ne vais avoir absolument aucun mal à le suivre.
Quand me suis-je mis à attaquer des hommes ?
Quelques jours avant ma mort. Cet homme était apparu devant moi, et, aussitôt, j’eus envie de le suivre, de le connaître. C’était le passager d’un voilier que nous avions attaqué au large des côtes d’Espagne. Il s’est échappé, mais je m’étais donné pour mission de le retrouver, coûte que coûte. Dommage, car c’est lui qui m’a tué le premier.
Et il fut sans doute la seule personne qui parvint jamais à me rendre faible et… humain.
Le jeune garçon marche seul dans les ruelles, sans se douter que quelqu’un le suit.
J’ai un sentiment étrange. Je l’ai déjà vu quelque part. Mais cela me paraît pourtant impossible. Je ne suis pas revenu en Europe depuis bientôt trente ans, si ce n’est plus. Je n’ai jamais eu vraiment la mémoire des dates.
Il entre dans un petit hôtel des bas quartiers, assez loin du port.
Bon, je le laisse ici pour cette nuit et je reviendrai demain.
Had to get you and so I knew
I had to learn your ways and habits
Il m’arrive assez régulièrement de tomber sous l’emprise de mes proies.
Je les trouve fascinantes, dans leur humanité, dans leur mortalité.
Ce garçon n’échappe pas à la règle.
Il ne sort que la nuit, et occupe la saine activité de voleur. Il va régulièrement allumer un cierge à la cathédrale. Il ne refuse pas de vendre son corps, ce qui m’est beaucoup moins agréable à savoir. Mais je regarde. Réflexe du chasseur, je dois savoir tout ce que fait ma proie.
Il est blond. Ses cheveux sont longs et frisés. Sans doute à cause de la brise salée, car, visiblement, ce garçon n’est pas né ici, et a plus de sang germain que moi de sang anglais, ce qui n’est pas peu dire. Sa peau est très pâle. On le remarque tout de suite dans les bistrots où il traîne habituellement, en compagnie de deux ou trois arabes et de quelques italiens. C’est la petite star du quartier aussi. Il a de beaux yeux verts.
Il s’appelle Frédéric.
Je soupçonne que ce n’est pas son vrai nom, mais l’anti-germanisme est tellement fort ici, qu’il est préférable, pour la vie de ce garçon, qu’il taise ses origines.
« Pourquoi vous me suivez ? »
Il m’a pris au dépourvu, mais tant pis. Je sais que je l’aurai cette nuit. Alors, autant commencer tout de suite.
Il me sourit, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon. Il doit avoir quatorze, quinze ans, pas plus.
« Mais, je ne t’ai pas suivi, dis-je en souriant tout autant.
— Ah. Alors bonsoir… »
Il me tourne le dos pour dévaler la ruelle.
Je le veux.
Oooooh, you were the catch that I was after
I looked up and I was in your arms and I knew that I was captured
Je sens sa peau frémir sous mes doigts. Lentement je remonte sur son estomac, jusqu'à sa poitrine étroite. Sa chemise déboutonnée laisse apparaître un torse pâle et sans défaut sur lequel ma main ne se lasse de glisser. Mon autre main tient fermement sa hanche, le plaquant contre le mur de ce couloir désert. D’ailleurs, même si quelqu’un passait, je doute qu’il arrive à nous distraire.
Ses lèvres sont aussi douces que je les avais imaginées.
Une étrange sensation s’empare de moi alors qu’il mordille patiemment ma lèvre. Je sens le sang à l’intérieur de lui, mais aussi tout autour, sur sa peau, dans ses yeux, dans son esprit, partout.
Ma main remonte alors jusqu’à son cou, explorant un peu plus cette peau si douce et brûlante. Une cicatrice, à peine visible, mais je la sens quand même.
Un rire répond à mon étonnement.
Nos lèvres se séparent et je plonge mon regard dans ses yeux si verts, si profonds, si… enfantins.
« Voilà qui me surprend, Mein Herr. »
Je lui souris en réponse, caressant doucement ses cheveux, passant mes doigts entre ses mèches blondes et emmêlées.
« Moi aussi. Mais…
— Mais ?
— Cela change-t-il quelque chose ?
— A part le fait que je ne pourrais pas vous tuer demain matin ? Non, cela ne change rien.
— C’était à moi de dire cela… »
Un sourire lumineux est sa seule réponse.
« Tu es seul ici ? »
Sa petite main attrape ma nuque et me force à me baisser. Nos nez se touchent presque. Je sens son souffle chaud contre mes lèvres. Je sens aussi mon corps réagir à ses gestes, à sa subtile séduction.
« Attendons demain pour poser des questions, Mein Herr.
— Coleen.
— Co… Leen… »
Il allonge les syllabes de mon prénom en le prononçant, sa langue pointant entre ses lèvres.
« Tu es un tueur ? »
Sa voix change de ton, devenant plus aiguë, plus mutine, plus excitante, si cela est possible.
« Oui… »
Ma voix au contraire est grave, à peine audible, mais ma bouche est maintenant tellement proche de son oreille, qu’il ne peut l’avoir manquée.
« Et tu vas quand même essayer de me tuer ? Ton nom ressemble à une caresse, Coleen. »
Ses mains blanches ont déjà défait les boutons de ma chemise, et s’affairent sur ma ceinture. Sa cuisse s’est insinuée entre les miennes et caresse mon entrejambe avec une hardiesse toute professionnelle.
Je ne sais pas encore si je vais le tuer. Mais il me plaît.
Beaucoup.
Trop peut-être.
What’s this whole world comin to
Things just ain’t the same
Any time the hunter gets captured by the game
Les rues de Séville, une nuit, il y a très, très longtemps, plusieurs centaines d’années.
Je me rappelle de son visage.
Je l’avais retrouvé. Je ne perds jamais une proie.
J’avais quel âge à ce moment-là ? Vingt-cinq ? Trente ans ? Je suis mort jeune.
Je l’ai retrouvé et il m’a reconnu. Il n’avait pas plus de vingt ans. Je n’ai pas vu à ce moment-là à quel point ses yeux étaient bien plus vieux que ça. Je l’ai pris pour une proie facile, mais beaucoup plus séduisante que la moyenne. Il avait les cheveux très courts. C’est cela qui m’avait frappé la première fois. Je ne sais trop pourquoi. Surtout que je n’ai jamais été quelqu’un très porté sur l’esthétisme des choses, sur la beauté physique des personnes. Ses cheveux étaient coupés au ras de la nuque et leur couleur noire tranchait singulièrement avec la pâleur de sa peau. Ses membres étaient d’une minceur à peine croyable, et les vêtements amples qu’il portait ne cachaient pas sa maigreur. Il semblait si faible.
« Vous aussi, vous êtes seul ? »
Sa voix était d’une douceur à peine croyable. Je n’en avais jamais entendu d’aussi belle. Mais avec le caractère qui était le mien, qui est toujours le mien, je ne me laissais pas retourner par ces quelques mots.
Je l’avais coincé dans une ruelle sombre de la ville espagnole, à l’arrière d’une taverne. La chasse avait duré plusieurs semaines. Ma poursuite relevait de l’obsession la plus totale.
Je croisais un instant son regard. Quelle profondeur. Quelle tristesse. Quelle solitude.
Je ne sentis pas sa main se poser sur mon bras.
Un éclair me déchira la tête, me rendant totalement aveugle un instant. J’en criai littéralement de douleur.
I had to lay such a tender trap
Hoping you might fall into it
Je crois que j’en ai encore honte aujourd’hui. Je me suis évanoui là, au pied de cet homme qui me paraissait si faible, qui avait à peine assez de poigne pour soulever une pinte de bière. J’étais vidé, comme si la mer en son entier était entrée dans mon corps et en était ressorti aussitôt, emportant tout sur son passage.
Au réveil, il faisait jour, et j’étais seul.
J’avais perdu ma proie. J’avais perdu.
Mon obsession ne me quittait pas. Je restais encore plusieurs jours à Séville, essayant de le retrouver. Je savais, j’étais certain de le revoir un jour. Il le fallait. Il fallait que je le tue. Il fallait que je voie son sang couler. Il fallait que je revoie ses yeux posés sur moi comme sur un jeune enfant. Il fallait que je sois sûr que je n’avais pas rêvé !
Je m’écroulai presque saoul dans la chambre qui me servait de refuge les rares fois où je n’étais pas en train de chasser.
Et il était là.
Je n’ai jamais su comment il était entré ici, tout ce que je savais, c’est qu’il était là, devant moi, et que je n’avais plus aucun désir de le tuer.
Etonnamment sobre, malgré mon visage en feu, je me suis levé. Je devais bien faire une bonne tête de plus que lui. Il n’a pas reculé. Son expression était indéfinissable. Ses yeux criaient : « Je suis seul ! » Mais je n’y faisais pas attention. J’ai posé ma main sur sa joue, sur son épaule, j’ai attrapé le revers de sa veste. Il n’a jamais rien fait pour me retenir.
Il était à moitié nu, devant moi, mais, malgré sa soumission, totale, je n’ai plus rien fait d’autre. Si j’avais été un homme de sentiments, j’aurais certainement reculé, horrifié par ce que je venais de découvrir. Mais non. J’avais juste arrêté et me demandais quel effet cela ferait de caresser, d’embrasser ces cicatrices. Je me demandais aussi comment un homme pouvait survivre à de telles... blessures.
« Vous aussi vous êtes seul ? »
Je levai les yeux. Ma main restait posée sur sa hanche nue.
« Cette nuit ne pourra se terminer que par votre mort. »
Je sentis sa main prendre la mienne.
« J’ai été conduit au bûcher, dans ma jeunesse. Pour sorcellerie. Je n’étais pourtant qu’un jeune novice. C’est mon maître qui m’a sauvé...
— Quand ? »
Je ne m’étais pas rendu compte que ma voix déraillait. Toute assurance m’avait quitté. J’étais en rage. Je voulais qu’il abrège au plus vite son histoire, que je puisse me jeter sur lui et le violer sur place !
« J’ai vu que vous étiez un grand chasseur. Voulez-vous me rejoindre, Coleen ? Voulez-vous que nous... partagions notre solitude ? »
Je ne me souviens plus que de ses lèvres s’ouvrant sous mes assauts.
Love hit me with
a sudden slap
One kiss and then i knew it
Il me semble presque revivre cette nuit maintenant. Même la chambre où nous avons échoué ressemble à la chambre où...
Mais c’est différent.
Aujourd’hui je suis mort, et je suis bien plus puissant qu’avant.
Je n’ai pas pris la peine de regarder le passé de ce garçon, je ne sais pas qui est son maître, ni quel est son âge, mais, instinctivement, je sais que je me suis fait avoir, une nouvelle fois. Je n’en éprouve aucune colère pourtant, j’ai appris à accepter que j’avais quelque chose comme un cœur. Et puis, je suis seul depuis si longtemps.
Je pourrais aisément briser son corps. Il est si petit, si mince.
Il est rare que je croise des personnes de mon espèce. Et il est encore plus rare que je les laisse me toucher ainsi. Mais ses mains fines, je les laisse se faufiler dans mes cheveux pendant que je l’embrasse, encore et encore, veillant à ne pas déchirer sa peau. Pas tout de suite.
Ooooooh, my plans
didn't work out like i thought
'Cause i had laid my trap for you
but it seems that i got caught
« Je te connais... »
Je n’aime pas ce sourire ironique qu’il arbore. Il doit le sentir, car il sourit d’autant plus. Il n’a pas peur de moi.
Il s’étire, cherche une position plus confortable, étalé sur mon ventre, ses coudes plantés sur ma poitrine. Je vois une goutte de sang qui pointe sur son épaule, là où je l’ai mordu, un peu avant. D’un mouvement je le renverse et commence à sucer ce nectar avant que la plaie ne se referme totalement. Je le sens qui se tortille pour se dégager de mon poids, mais il n’y a rien a faire. Maintenant qu’il m’a en son pouvoir, il ne va pas pouvoir m’en déloger si facilement.
Il gémit doucement.
« Je te connais, Coleen. Je suis sûr que je t’ai déjà vu quelque part.
— Impossible... »
Je retourne à ma tache. La nuit est encore loin d’être fini, nous avons encore le temps.
« Tu dis ça parce que j’ai l’air jeune, hein ? Mein Herr, il ne faut pas prendre vos désirs pour des réalités ! »
Je redresse légèrement la tête et fixe ses yeux verts.
« Quels désirs ?
— Si ça se trouve, je suis plus vieux que toi... »
J’éclate de rire. Il me suit rapidement, se tortillant de plus belle jusqu’à me forcer à l’immobiliser. Je me rapproche lentement de son visage, passant le bout de la langue sur ses minuscules canines
« Peu importe quel âge je peux avoir. Je sais que je suis le plus vieux ici...
— Cela n’empêche que je t’ai déjà vu.
— Vraiment ? Cela fait plus de trente ans que je ne suis pas venu ici, et, à moins que tu aies déjà voyagé en Asie ou en Afrique, il y a peu de chances...
— J’étais en Amérique !
— Qu’est-ce que je disais. Je n’y ai jamais mis les pieds...
— Quel dommage... C’est un voyage à faire.
— Pour l’instant, je n’ai pas très envie de voyager.
— Dummkopf...
— Nipper... »
Il me sourit, mais cette fois-ci son sourire est loin d’être ironique. Je me rends compte que j’aime ça. Je me rends compte que peu de gens m’ont déjà souri ainsi. Même... lui. Même lui ne m’a jamais souri ainsi.
« Je te connais. Je me souviens maintenant...
— C’était quand ?
— En 1917. En Belgique.
— Vraiment ? »
Je suis étonné. Je ne lui donnais pas autant d’années. Peut-il vraiment être aussi vieux. Il faut bien le croire pourtant.
Son regard prend un air lointain, presque mélancolique.
« Je voulais déserter. Je suis allé jusque sur les lignes allemandes. Et je t’ai vu. T’étais tout seul sur un cadavre. J’me suis dit que t’étais un voleur ou quelque chose comme ça.
— Tu es sûr que c’était moi ?
— Oui. Je ne me souviens pas qu’un Allemand pouvait avoir des cheveux roux. J’avais très faim, et tu étais le seul vivant disponible. Mais j’étais tellement malade que je n’ai rien pu faire. Je me suis évanoui je crois. »
Ses yeux m’interrogent en silence. La solitude a du lui peser, à lui aussi. Il n’a donc pas de maître ?
« Tu n’as pas croisé un cadavre d’enfant, quand tu étais là-bas ? »
Je ne peux rien répondre. Il est possible, possible que je l’ai croisé, là-bas. Mais j’ai horreur de mentir, même quand c’est pour rassurer quelqu’un. Même pour le rassurer lui. Et pourtant je voudrais. Je n’aime pas cette étincelle de faiblesse dans ses yeux. Cela ne lui ressemble pas.
Tout d’un coup, son regard s’éclaire à nouveau, et ses dents réapparaissent.
« Dis, t’as vu un fantôme ? Tu me regardes d’un drôle d’air ! »
Je lui rends son sourire.
Je croyais que je pourrais à nouveau vivre seul.
Mais si lui n’a pas de famille, peut-être que...
Je suis un solitaire, je suis un chasseur, je l’ai toujours été.
Il faut que je demande, vite, tout de suite.
What's this whole
world comin to
Things just ain't the same
Any time the hunter
gets captured by the game
« Tu n’as personne, Nipper ?
— Tu as une drôle de façon de donner des noms aux gens, Coleen.
— Réponds à ma question.
— J’n’avais personne.
— Et tu as quelqu’un, maintenant ?
— Tu veux ma mémoire, Coleen ? »
Je garde le silence. Maintenant, son corps me paraît encore plus chétif. Il est fatigué.
« Tu sais... »
Il n’est plus un sans âge, il n’est plus un immortel, il n’est plus l’amant que je serrais dans mes bras, que je déchirais de mes dents il y a à peine une heure. Il n’est qu’un gamin qui n’était sans doute jamais sorti des jupes de sa mère avant de mourir.
« Tu sais, Coleen. Je n’ai jamais baisé avec un autre vampire avant, sauf une fois. Enfin, si. Mon maître faisait ça, mais j’étais encore en vie à ce moment-là. »
Le sang ne sied pas à son visage, et la tristesse non plus.
« Mais bon, quand j’étais mort, je ne l’ai fait qu’une seule fois. C’est comme ma mémoire, je ne l’ai donné qu’une seule fois. Enfin non, c’est pas ça, c’est lui qui me l’a prise, mais pour mon bien. »
J’ai du mal à répondre.
« Tu as donc déjà quelqu’un, Fritz ? »
Il hausse les épaules, joue avec une de mes mèches de cheveux.
« Regarde toi-même... »
Il est trop rapide pour que je puisse me protéger. Il est maladroit, très maladroit, et je vois sa mémoire pendant qu’il aspire la mienne. Ce n’est pas grave. Je m’en rends compte bien assez tôt, et c’est avec un sourire que je l’accueille quand il rouvre les yeux.
David... David, tu l’as trouvé avant moi.
FIN