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Histoire réeditée et corrigée le 26/06/09. Genre : Fantasy (car je suis nulle en histoire ^_^....mélange renaissance italienne/antiquité, etc.)
Merci pour tous les gentils commentaires laissés pour cette histoire. Ca fait plaisir :) Pas de suite prévue pour l'instant, désolée *_*
FABRIZIO
I. La punition.
Son père, il le haïssait, voilà tout. Il savait que la cruauté plissait souvent cette bouche. Il voyait déjà les lèvres fines se resserrer autour d’un os de poulet, suçant sournoisement la graisse, les dents arrachant une chair copieuse. Il quittait la bibliothèque pour rejoindre la salle de réception où ce spectacle l’attendait certainement. Ses pas obéissaient aux ordres du Signore, mais ils furent quelque peu suspendus lorsqu’il remonta une cuissarde brune récalcitrante. Son esprit commença à échafauder divers scénarios possibles, comme pour apaiser son cœur agité en le confrontant à un semblant de liberté. Il aurait pu se réfugier dans sa chambre, livres, parchemins en poches et en mains. Un plateau de victuailles, apportant du pain baigné dans l’huile d’olive, un pichet de lait de chèvre et une grappe de raisins aurait suffi. Enfin, il aurait voulu récolter les dessins inachevés sur son bureau, les déchirer et refaire l’ensemble.
« J’ai une affaire que j’aimerais vous confier, il mio sangue. », lui parvint la voix de son père. Ses pas l’avaient conduit bien vite devant cette table où, immanquablement, à chaque déjeuner, s’accumulaient tous les plats inimaginables concoctés par un cuisinier trop inventif.
- Quel affaire, Signore ?
- Oh, rien de bien méchant. Une chose aisée, cela va sans dire. Vous pourrez certainement la régler très rapidement.
- Je vous remercie de votre confiance. J’espère que je serai à la hauteur de vos espérances.
Il Signore Battista sourit avant de séparer cette fameuse aile de poulet d’une carcasse bien entamée.
- Antonio, vous savez que je suis un homme très occupé ces temps-ci.
Deux petits bruits de succion ne manquèrent pas d’ajouter du dégoût, et même du mépris dans l’inventaire des sentiments peu flatteurs suscités par son vis-à-vis.
- Il me tarde alors d’alléger votre peine. En quoi consiste cette affaire ?
- Le sarcasme ne vous va pas, il mio sangue. Cela vous donne mauvaise mine, mais soit…cette affaire…le petit pont, tout juste à l’entrée de mes terres, s’est écroulé, ce matin. Il faut que vous contactiez l’Atelier afin qu’il missionne un de leurs ingénieurs.
- Cela sera fait.
- Bien. Allez-vous manger quelque chose ?
Il regarda ce porc aux amandes, cerné de fruits secs. Il leva à nouveau les yeux et contempla cette imposante figure, assise sur un siège en velours rouge. La réponse semblait évidente. Il Signore de ses doigts courts, aux ongles impeccables, tapait le bord de la table. Le sourire était toujours là, tenace comme une sangsue. Pourtant, la beauté des traits avait persisté malgré l’écoulement des années. Le sablier du temps n’avait pas changé ce visage à la barbe blonde soignée. Les yeux d’un bleu coupant étaient d’une incroyable lucidité. Les tempes commençaient à se faire grisonnantes, cependant.
-Non. Si vous me le permettez, je souhaiterais m’occuper au plus vite de la lettre de mission.
-Bien sûr. Je n’attendais pas d’autre réponse venant de vous. Vous êtes prévisible, mon fils. Partez, je vous prie…
Jamais ordre ne lui parut plus doux. Il se dépêcha de s’y conformer. Un garde lui ouvrit la porte. D’ailleurs, la brillance de l’armure de ce guerrier immobile lui blessait les pupilles. Antonio aurait le cœur plus léger dès qu’il aurait franchi le seuil de la pièce.
« …et dites à Fabrizio de venir ici le plus vite possible. »
La rage monta d’un coup. Il se retourna très violemment et jeta sèchement :
- Cette requête est indigne de ma position. Je ne suis pas un serviteur ! J’ai…
- Je vous l’ordonne !
A voir les joues rouges de son père, il valait mieux ne pas poursuivre plus loin cette charmante conversation. Ses épaules s’affaissèrent devant une nouvelle défaite de plus. Ses doigts crispés agrippèrent le pan de sa veste. Il ralentit sa respiration, se força à inspirer lentement des bouffées d’air qui lui paraissaient brûlantes. Sa mâchoire se desserra et il put enfin parler, sans cracher les syllabes : « Pardonnez-moi, Signore, j’y vais de ce pas. »
- Quel enfant vous faites Antonio…
- Vous devriez plutôt dire quel esclave je fais ! lança-t-il, incapable encore de contenir sa colère.
Il regretta aussitôt cette pique quand son père le dévisagea avec froideur. Sa gorge se serra de peur, oui, de véritable peur, car, lorsqu’il Signore avait ce regard-là, Antonio pouvait s’attendre à coup sûr à une punition d’une férocité particulièrement étudiée.
- Oh non, cher fils. Votre traitement est loin d’être celui d’un esclave. Pour vous montrer toute la différence, vous servirez Fabrizio pendant une semaine, en faisant preuve d’une soumission exemplaire. Surtout, je ne veux pas entendre ne serait-ce qu’un mauvais mot à votre encontre.
- Le servir ? C’est impensable ! Je refuse cela ! cria-t-il, sa voix ayant revêtu une splendeur belliqueuse.
Le souffle de son père se coupa durant un bref instant. Il ne doutait pas qu’il avait aggravé la situation par cette dernière provocation, mais désormais, il était trop tard. En son for intérieur, il blâmait déjà l’ire foudroyante qui avait envahi ses sens. La réponse du Signore Battista fit l’effet d’une douche froide.
- En disant cela, avez-vous conscience que vous défiez mon autorité ? Antonio, vous le faites ou vous n’êtes plus l’héritier de cette Maison. Que choisissez-vous ?
- Ma…ma réponse est que ce n’est pas un choix.
- Que choisissez-vous ? Je ne suis pas très patient, Antonio, alors décidez-vous.
- Je…je me soumets à ce qu’il y a de plus honteux, de plus déshonorable, à ce qui ternit le sang qui coule dans mes veines, votre sang !
- Vous garderez le confort de votre chambre et l’immense plaisir d’accomplir votre devoir filial. N’oubliez pas notre petite affaire, et puis, occupez-vous de Fabrizio. Tenez, vous l’accompagnerez aux bains et vous le laverez. Dites-lui aussi que vous êtes son nouvel esclave, mon cadeau pour lui, pour cette nuit qui est passée bien trop vite. Maintenant, partez. Cela n’a que trop duré.
La stupeur immobilisa ses membres. Son courroux était devenu glacial. Comprendre la portée de ces mots ahurissants s’avéra, au départ, difficile. Il lui fallut quelques minutes de concentration afin de se remémorer ce qui venait d’être dit à l’instant. Son père, irrité, leva un sourcil devant sa stature figée. Son entendement agit, alors, tel un éclair. Il salua d’un court signe de tête il Signore avant de prendre congé.
Dans les couloirs successifs qu’il parcourait à grandes enjambées, Antonio fulminait. Lors de son avancée à travers el Palazzio, son poing pouvait même rencontrer à intervalles irréguliers un murs adjacent. Il jetait aussi des coups d’œil rageurs aux portraits qui défilaient, ceux des dignes héritiers de la Maison Battista. Il sentait ses ancêtres gronder avec lui devant tant d’infamie. L’arrivée de cet esclave avait causé de nombreux désagréments. Fabrizio était bien plus que le nouveau favori de son père. L’esclave avait réussi à capturer ce cœur, pourtant sec et implacable, cruel et impitoyable. Ce cœur, n’avait-il pas massacré, détruit, organisé les pillages aux alentours pour agrandir le domaine et détruire les Maisons concurrentes ? N’avait-il pas tramé des intrigues complexes et fines dans leur perversité ? N’avait-il pas lancé des campagnes d’assassinat et d’espionnage ? Le bien de leur Maison qui se mesurait, surtout, en terme d’influence politique et de richesses en terres et en argent, primait sur les vies humaines n’appartenant pas au clan des Battista. Ce bien avait la bénédiction du Pape tant que les intérêts de ce parti adverse étaient considérés.
Dans ces couloirs où s’alignaient peintures et statues, Antonio avait le tournis. Cette superbe chute d’un état à un autre, de celui d’héritier à celui d’esclave, faisait des ravages dans ses pensées tourmentées. Et puis, il arriva à destination, à l’aile nord où résidait son père. Il ne frappa même pas à la porte de la chambre pour demander la permission d’entrer. Il n’était pas prêt à le faire. Il ne serait esclave qu’au moment où il le dirait devant cette chose, devant ce moins que rien qui le mettait toujours très mal à l’aise. C’était un court répit avant l’inévitable ignominie qui suivrait.
Fabrizio dormait.
Un mollet ferme reposait sur des draps aussi blancs que le marbre du sol. La courbe du dos, fine et longue, se soulevait au rythme d’une respiration apaisée. Le visage était caché par un bras au teint brun foncé, cerclé d’un bracelet en or. Si quelqu’un éprouvait encore de l’hésitation quant à savoir l’utilité de cet esclave, il comprendrait maintenant que toute la charge échue à Fabrizio se résumait à la pleine occupation du lit du maître, aux activités qui s’y référaient. Antonio serra les dents et avança vers l’homme endormi. Il rendit sa marche bruyante, espérant annoncer ainsi sa présence sans avoir à toucher une épaule carrée. La masse désordonnée de boucles de cheveux noirs frissonna sous le coup du réveil. Antonio se réjouit de cette maigre victoire, même s’il savait qu’elle serait de courte durée.
Le bras bougea. Le corps se leva, s’étirant et enlevant toutes traces de la torpeur provoquée par le sommeil. Le drap qui glissa reverra au passage un torse parfaitement imberbe. Oui, il n’y avait rien de féminin dans ce corps mais, il fallait bien le reconnaître, du charme et de la sensualité transparaissaient.
Fabrizio le regardait.
Antonio, surpris, interrompit sa contemplation. Le haut de ses joues brûlait. Les yeux sombres de l’esclave, brillant d’intelligence et de moquerie à peine dissimulée, le fixaient toujours. Il déglutit et puis, ronchonna cette phrase monotone :
« Il Signore te demande dans la salle de réception, mais avant, il faut que je te lave.»
Il crut déceler une lueur d’étonnement dans les pupilles qui lui faisaient face, mais cet éclat s’évanouit si promptement qu’il imagina qu’il l’avait rêvé. Le rire, par contre, était bien réel. Le timbre grave de la voix de Fabrizio roulait comme une eau de source endiablée. L’esclave avait du mal à retrouver son flegme légendaire. Après quelques longues minutes d’abandon, il essuya d’un revers de main les larmes qui pendaient à ses paupières fardées. La bouche d’un brun ocre reprit son rictus habituel, cette moue de dédain présentée à toutes les personnes qui n’étaient pas il Signore. Fabrizio sortit du lit : les jambes musclées au galbe presque absent se déplièrent et des pieds fins touchèrent le marbre du sol. Il était complètement nu et il ne semblait pas le moins du monde incommodé par la présence d’Antonio.
Le fils Battista n’osait pas regarder directement ce qui lui faisait face. La gêne la plus profonde rythmait les battements de son cœur.
- Jeune Signore, je ne comprends pas.
- Selon le souhait de mon père, je dois te servir pendant une semaine.
- Le Maître veut-il vraiment cela ?
- Oui, mais sache que j’ai une très bonne mémoire…il Signore n’est pas éternel, et l’épreuve que je dois subir n’est que temporaire.
Le sourire de Fabrizio s’allongea, dévoilant une rangée de dents blanches et parfaites. Antonio n’aimait pas ce sourire. D’ailleurs, il n’avait jamais aimé Fabrizio. Il avait su, dès le premier jour qu’il l’avait entraperçu, que le nouvel esclave serait une source future de problèmes.
« Fort bien. Dirigez-vous vers ce placard et prenez le nécessaire pour le bain. Ensuite, rejoignez-moi. » conclut Fabrizio d’un ton frôlant l’impudence. Antonio eut à peine le temps de rétorquer que l’esclave était déjà parti. En colère, il ouvrit le placard, prit des serviettes qu’il empila, du savon noir et de l’huile d’avocat. Il voulait jeter le tout par terre et y marteler ses pieds.
Sans surprise, le bain se révéla être un petit enfer sur terre. L’objectif d’éviter de toucher cette peau honnie s’avéra impossible à réaliser. Il voulait utiliser le gant, cette barrière en tissu étant infiniment plus souhaitable qu’un contact direct. Fabrizio n’avait rien voulu entendre. La malice habitait cet esprit au plus haut point, Antonio en était persuadé. L’esclave avait dû sentir l’incroyable gêne qu’il ressentait devant sa nouvelle situation, et il profitait de cette faiblesse avec beaucoup d’entrain.
« Savez-vous que même le Maître fait cela mieux que vous ? Frottez donc plus fort ! Plus fort!»
Antonio grinça des dents, une fois encore. Il soupira, s’appuyant sur le rebord du bassin d’eau chaude. La vapeur qui s’en dégageait lui faisait tourner la tête. Il était accroupi près du favori de son père, favori qui l’incendiait du regard et qui, ainsi, lui demandait silencieusement les raisons de cet arrêt abrupt. Fabrizio était assis sur un petit escalier couvert de mosaïques qui descendait dans l’eau bleue. C’était étrange, mais il lui semblait que cette peau était plus brune, maintenant. Elle n’était pas parfaite, cette peau, pas aussi intacte que le velours d’une pêche. Antonio y trouva quelques cicatrices qu’il n’avait pas remarquées au premier abord.
« Qu’attendez-vous ? Je suis sûr qu’il Signore s’impatiente… », ajouta Fabrizio d’une voix nasillarde.
Antonio haussa les épaules. Il sentait que sa pauvre tête allait exploser sous le poids de la continuelle torture imposée par ce nouveau Maître. Sans préambule, il se leva donc pour sortir du bassin. Il attrapa une serviette et essuya fort mal son corps car l’envie de partir au plus vite était irrésistible. Il voulait s’enfermer dans sa chambre et oublier cette journée catastrophique.
« Mais…où allez-vous ainsi ? », continua l’esclave.
Il se vêtit d’une simple tunique et ne prit même pas la peine d’enfiler ses cuissardes. Fabrizio contemplait cette scène, le menton posé sur le rebord du bassin, ses bras, brillant d’humidité, servant d’appuis complémentaires.
- Il n’y a pas à dire, vous faites un très mauvais esclave. Vous méritez le fouet, vous savez, pour cet affront. On en a battu pour moins que ça.
- Je vous laisse à votre bain, Maître, voyez la serviette et la tunique…elles sont juste à côté…je crois que vous savez comment les agripper ou faut-il que j’avance le tout pour vous épargner cette souffrance ?
- Oh, un peu de rébellion, vous pouvez vous le permettre ?
- Autant que le peut le futur héritier de cette Maison !
- Mais je suppose que cette punition que vous subissez et que vous ressentez d’une façon aussi effroyable, vous ne l’aurez pas suivie s’il n’y avait pas le genre de menace qu’on met en place en cas de refus ?
- Que veux-tu dire ?
- Je connais il Signore, un homme se révèle dans son lit, n’est-ce-pas ? Et si j’allais le voir pour dire de quelle horrible façon vous vous conduisez envers votre nouveau Maître ? Je me demande ce qui se passerait…
- Comment oses-tu me parler ainsi ! Tu n’iras pas le voir ! Je te l’interdis !
- Vous faites un bien drôle d’esclave, en vérité !
Antonio mordit nerveusement sa lèvre inférieure. Cette colère qui attaquait si souvent ses sens, ne pouvait empêcher le cri d’une raison qui lui rappelait l’importance de son avenir en tant qu’héritier, et non en tant qu’homme renié par son père. Sa gorge se serra et il murmura d’une vois monotone :
- Que dois-je faire, Maître ?
- Déjà si désireux de me servir? Non, il me faut des excuses que vous formulerez à genoux, et peut-être que je n’en dirais rien à votre père. Ensuite, vous continuerez ce que vous alliez faire avant cette crise stupide.
- Des excuses ?!
Les traits de Fabrizio s’obscurcirent, reflétant de la sévérité. Seuls les yeux laissaient transparaître une pointe d’amusement malsain liée à ce renversement de rôles. L’esclave sortit du bain à son tour et se posta devant Antonio.
« Si vous continuez ainsi, j’ajouterais à vos excuses, l’obligation de me lécher les pieds.», ajouta Fabrizio d’un ton très sarcastique.
Antonio pâlit devant cette menace supplémentaire : pour rien au monde, il ne voulait être réduit à cela ! Il fut pris d’un soudain vertige.
« Alors ? Ces excuses ? », ricana Fabrizio.
Antonio était la proie de sentiments contradictoires, mais ses jambes s’affaiblirent tant qu’il se retrouvait déjà par terre, agenouillé devant Fabrizio, qui le surplombait de tout son corps. Il refusait obstinément de lever les yeux. Il préféra observer les mosaïques turquoise et blanche qui recouvraient cette partie du sol. Il murmura, à contre cœur : « Je vous présente mes excuses. ».
Fabrizio répliqua durement : « C’est tout ce que vous avez à dire ? Le ton n’y est pas ! Je veux vous voir supplier, soumis comme un chien. Regardez-moi avec vos yeux ! Leur bleu doit bien servir à quelque chose ! »
Il voulait l’étrangler, de ses mains crispées, aux paumes refermées, martyrisées par des ongles vengeurs.
« Pensez à votre précieux héritage, il pourrait vous passer sous le nez… », continua cette voix malicieuse et impitoyable.
Il hoqueta : c’était un sanglot pris dans sa gorge qu’il refusait de laisser sortir. Il n’allait tout de même pas ajouter à cette humiliation, la honte de montrer ses larmes. Il les retint à tout prix, et s’exécuta. Il leva la tête, ses iris escaladant une montagne de chair au teint hâlé, évitant soigneusement de fixer trop longuement les parties interdites, pour enfin s’arrêter sur un visage au regard perçant, féroce dans sa noirceur. La panique teinta ses lèvres et ses mots se firent hésitants. Pourtant, il y ajouta une pointe de désespoir qui passa pour de la supplication.
«Je… J’implore votre pardon, Maître, que je ne mérite certainement pas. Excusez mon insolence, due à la récente nouveauté de cet état auquel je suis réduit. Je suis à vos ordres et j’y obéirai désormais, sans failles. Je vous supplie d’accepter mes excuses devant ma piètre prestation. Peut-être devrais-je prendre modèle sur vous… »
Fabrizio sourit à cause de la petite pique de sarcasme transparaissant dans cette dernière phrase. Il semblait qu’Antonio ne pouvait s’en empêcher.
- Comme vous suppliez si bien, jeune Signore, vous avez finalement trouvé votre véritable vocation. Ce rôle vous va à merveille. Maintenant, habillez-moi.
- Merci, Maître, lança Antonio, le dernier mot étant craché comme un serpent jetant son venin.
Antonio accomplit prestement sa nouvelle et, il espérait, dernière tâche. La tunique fut lacée avec doigtée et rapidité, les sandales déjà mises aux pieds. Fabrizio exprima son contentement en tapotant légèrement la tête blonde d’Antonio, non sans avoir jeter en signe d’adieu temporaire : « Très bien, mon chien fidèle. Vous pouvez prendre congé, je dois voir le Maître.».
Antonio résista à l’impulsion d’asséner un coup de poing : il n’aimait vraiment pas le qualificatif de « chien fidèle », mais le désir de retrouver au plus vite sa chambre prima. Il salua d’une belle pirouette Fabrizio et sortit en trombes de la pièce.
Antonio, après tout, n’avait pas oublié qu’il devait écrire cette lettre de mission demandée par son père, au tout début de l’entrevue qu’il avait eu avec celui-ci et qui avait si mal terminée.
II. L'épreuve.
Il avait recommencé plusieurs fois ses dessins, mais chaque nouvelle tentative aboutissait à un massacre des plus furieux. Il déchira une autre feuille gâchée par son coup de crayon. Antonio soupira de dépit. Il ressentait de l’amertume et de la rancune. La distraction qu’exerçaient ses sentiments mettait fort mal en point son inspiration défaillante. Cette passion pour le dessin qu’il avait entretenue depuis la plus tendre enfance, grâce à la contemplation des peintures et des statues superbes qui encombraient el Palazzio, et plus tard, grâce à l’apprentissage de traités d’architecture, n’arrivait pas à le satisfaire ces derniers temps. Le refuge que représentait d’habitude cette activité avait été ébranlé par la situation nouvelle dans laquelle Antonio se trouvait.
Ce dernier devenait malheureux lorsqu’il ressassait ces deux jours qui venaient de s’écouler, et la honte qu’il éprouvait à la lumière de ces rappels incessants faisait contracter douloureusement sa gorge. La cruelle routine consistait à se lever tôt, vers les neuf heures pour, ensuite, se diriger vers la chambre du Signore où dormait toujours le favori. Là, parfois sous l’œil attentif de son père, il s’exerçait au nouvel état d’esclave, lavant, habillant, coiffant Fabrizio. Un matin, Fabrizio montra même toute l’étendue de sa cruauté espiègle en obligeant Antonio à le nourrir, telle une mère apportant à la bouche de son enfant chéri les aliments nécessaires à son développement. Mais Antonio n’avait pas les attentions d’un esclave et encore moins d’une mère. Il avait ainsi ardemment souhaité que les grains de raisin qu’il tendait à cette bouche adverse fussent empoisonnés.
Le jeune héritier émit un bâillement. La fatigue était une autre conséquence de cet état dégradant : fatigue nerveuse et fatigue physique s’additionnaient. Il marchait durant toute la journée jusqu’à en perdre haleine, pour pouvoir répondre aux désirs de son maître.
Et bientôt, déjà, il faudrait quitter cette chambre. L’horloge affichait presque les neuf heures et demie, et il savait que Fabrizio tenait à être réveillé pour les dix heures. Antonio se prépara donc, malgré l’extrême lenteur qui affectait ses mouvements.
Il coiffa d’une main distraite ses cheveux blonds. Les mèches précieuses formaient un dégradé savoureusement orchestré autour d’un visage aux traits angéliques. A chaque coup de peigne, celles-ci retombaient en une pluie de blés ruisselante. Et si les yeux, étrécis par le manque de sommeil, s’accompagnaient malheureusement de cernes, leur bleu d’été ensoleillé, reflétait une grande vivacité impossible à ternir. La bouche restait triste, cependant. La lèvre supérieure, rendue plus fine par l’anxiété, arquait d’une très belle façon sa comparse pulpeuse et veloutée comme la chair d’un abricot. Antonio avait un de ces visages connus pour leur ambiguïté exquise. La beauté qui s’en dégageait et, qui provoquait toujours une grande fascination chez les deux sexes, possédait un caractère froid et inatteignable, mystérieux et étrange.
Pourtant, cette figure n’avait pas réussi à charmer son père pour le faire revenir sur sa décision. Pourtant, l’honneur, la respectabilité de leurs conditions respectives, et même l’amour paternel, n’auraient pas permis la survenue d’une telle infamie. Si Antonio se perdait dans ses réflexions, il avait du moins l’explication de cette épreuve. Les causes ne provenaient que d’une seule source, d’un seul puit de malheurs : Fabrizio. Comme il détestait ce visage-là!
Les minutes défilèrent à un rythme plus rapide que prévu. Il interrompit le cours de ses pensées pour être à l’heure. Il enfila donc lui-même ses vêtements, son nouvel état lui interdisant l’assistance d’un esclave. Les cuissardes se révélèrent plus compliquées à mettre, et il maugréa, comme souvent dans ce type de situations, une jolie liste de jurons avant d’avoir le résultat escompté.
Antonio avait gardé une autre de ses mauvaises habitudes, cependant : celle de ne pas frapper avant d’entrer.
L’envie de vomir se manifesta devant cette scène qui lui faisait face. La douleur exprimée par un des visages était telle que son estomac se noua d’horreur. La face empourprée du Signore, quant à elle, affichait une grande colère. Des grognements furieux s’accordaient au balancement frénétique du corps de son père. Il Signore remarqua sa présence lorsque Antonio émit un couinement involontaire. Le fils Battista, effaré, et ne pouvant en supporter davantage, s’apprêta à sortir mais son père lui hurla un Restez ! abominable.
Sa volonté réduite à celle d’un pantin, il attendit, nauséeux, la conclusion de ce spectacle. Maintenant, il reconnaissait le visage grimaçant : c’était celui de Fabrizio. L’expression affichée lui avait paru tellement neuve qu’il n’avait pas réussi, au départ, à identifier le corps prisonnier. Antonio fut captivé par les yeux du favori. Le regard d’un noir éclatant l’abandonna seulement lorsque le supplice s’acheva finalement. Le pantalon fut refermé d’un geste vif. Il Signore sortit du lit, poussa rageusement Antonio au passage et claqua violemment la porte derrière lui. La pièce redevint silencieuse. Les jambes d’Antonio étaient toujours ancrées dans le sol. Il devait avoir un teint plus pâle que d’habitude.
Fabrizio s’allongea doucement. L’esclave n’avait poussé aucun gémissement. Seule l’expression du visage l’avait trahi. Un bras se leva. Une main hésitante toucha un front en sueur. Il s’était approché de ce lit sali. Il avait posé spontanément ses doigts tremblants sur ce front qui s’était plissé auparavant.
Les yeux de Fabrizio s’étaient agrandis d’étonnement devant ce geste, avant de se fermer complètement.
« Je ne vous dirai rien. » annonça l’esclave d’une voix monotone.
Mal à l’aise, Antonio se racla la gorge. Sa main avait déjà abrégé le contact involontaire. Il préféra l’utiliser à d’autres fins plus utiles. Il revint plus tard dans la chambre avec une bassine d’eau chaude et un chiffon qu’il déposa à côté du lit. Il était prêt à repartir, à fuir en fin de compte, quand l’esclave réclama son assistance.
- Voulez-vous bien m’aider, je vous prie ?
- C’est que…
- Le père blesse, le fils répare, ne voyez-vous pas la logique ou êtes-vous lâche à ce point?
- Je ne suis pas un lâche ! C’est que je ne supporte pas la vue…
- La vue est-elle aussi désagréable que cela ? ajouta Fabrizio, en souriant légèrement lorsque les joues du fils Battista s’enflammèrent à nouveau.
- Je…je ne voulais pas dire cela…Je n’aime pas la vue du sang.
-Oh…et bien…vous pouvez prendre congé et revenir une heure plus tard.
Mais Antonio n’écoutait déjà plus son impulsion première. Il constata la peine qu’avait Fabrizio à se relever et s’empressa de secourir l’esclave.
L’heure qui suivit se passa dans le calme le plus complet. Un corps s’était penché pour laver et soigner une blessure.
Antonio avait demandé ensuite un médecin qui, arrivé au chevet du blessé et après avoir ausculté la victime, laissa un onguent à appliquer au réveil et au coucher.
Or justement, le soir tombé, cette recommandation plongea Antonio au cœur d’un problème épineux. Fabrizio s’apprêtait à dormir, mais auparavant, il fallait soigner l’anus déchiré. L’esclave fit une requête des plus étonnantes qui ne manqua pas d’ébahir de stupeur le fils Battista et de mettre à rude épreuve sa pudeur.
- Jeune Signore, je vous dis qu’il m’est difficile d’atteindre cet endroit. J’ai besoin de votre main.
- Je l’ai fait une fois et je ne vois pas pourquoi je devrais le refaire encore ! Vous vous sentez mieux. Cette position ne devrait plus vous faire autant mal, aussi vous pouvez très bien le faire sans moi.
- Oh, vous savez, je connais un nombre incalculable de positions pour le faire, mais j’avoue qu’une tierce personne ajoutée à la chose m’arrangerait infiniment.
Cette réponse ambiguë provoqua l’embarras du futur héritier. A force de rougir, les joues risquaient de garder définitivement l’horrible couleur. Fabrizio fit tant de commentaires aussi gênants les uns que les autres qu’Antonio céda, finalement, assommé par une avalanche de sous-entendus étranges et déstabilisants. L’esclave prenait toujours un malin plaisir à l’humilier, et il ne s’arrêtait que lorsque victoire était acquise. Pour Fabrizio, ce succès devait être aussi délicieux que du nectar quand l’infernale couleur rouge s’étalait des pommettes jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.
- Si vous me permettez…
- Enlevez votre jambe de mon épaule !
- C’est plus confortable ainsi. Je n’ai rien de plus que vous n’ayez déjà vu.
- Justement, je me passerais bien de cette vue-là ! Vous êtes beaucoup trop proche !
- Si vous le mettiez dès maintenant, cela irait beaucoup plus vite…l’onguent, bien sûr…
- Bien sûr l’onguent ! Je n’imaginais pas autre chose, impudent personnage que vous êtes ! Restez tranquille et taisez vous !
Antonio contraignit ses pensées à prendre une tournure plus apaisée s’il ne voulait pas ajouter involontairement de la douleur à cette application. Il accepta à contrecœur la cuisse posée effrontément sur son épaule, car, à priori, Fabrizio n’avait aucune intention de l’ôter. Il essaya de ne pas penser à la situation dans laquelle il se trouvait, à l’image qu’ils renvoyaient tous les deux à ce moment-là. Il étala consciencieusement la pommade, avec une infinie douceur. Préoccupé, il ne put s’empêcher de murmurer : « Je ne vous blesse pas ? »
- Cela pique juste un peu. Vous faites cela très bien avec vos doigts de fée.
- Je n’aurais pas dû vous adresser la parole. Vous sortez toujours des inepties de votre bouche.
- Quel excellent esclave vous faites, je n’aurais pas rêvé mieux.
Antonio grommela des mots incompréhensibles : il ne faisait aucun doute que ceux-ci étaient peu flatteurs. Malgré tout, il trouva le courage d’insérer un doigt dans l’orifice qui avait été malmené auparavant. Le médecin avait précisé que la voie d’une bonne guérison consistait en une blessure recouverte entièrement de cette pommade aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur. Antonio se demanda si le médecin ne ressentait pas quelques passions inavouables pour avoir osé dire une chose pareille. L’intrusion causa, cependant, un léger sursaut de la cuisse. L’inquiétude le poussa alors à poser une nouvelle question.
- Vous ai-je fait mal ?
- Non, j’ai été surpris, voilà tout.
Il trouva la réponse un peu courte à son goût mais il continua tout de même son office. L’autre sursaut provoqua cette fois-ci de l’exaspération.
-Qu’y a t-il donc à la fin ?
- Vous…vous respirez trop fort sur cette zone sensible. Excusez-moi si cela m’indispose.
- Cela m’indispose aussi si vous sursautez tout le temps ! J’ai l’impression de faire tout de travers !
- Oh non, vous ne faites rien de travers. Vous êtes très efficace, en fait, et si vous le voulez bien, je crois que cela suffira pour aujourd’hui.
- Je respirerais moins fort si cela vous arrange. Je n’ai pas tout à fait terminé.
- Non merci. Je vais très bien. Vous pouvez vous retirer, vous et votre doigt, cela s’entend.
Antonio résista à la tentation de retirer trop abruptement ce doigt. Cette parole miraculeuse avait transformé l’irritation en colère à peine contenue. Il déposa l’onguent à proximité et souhaita d’un ton sarcastique une bonne soirée, politesse à laquelle Fabrizio ne s’efforça même pas de répondre. Constatant que cela était dû plutôt à de la distraction et non à de la goujaterie, Antonio ne le lui reprocha pas.
Le jeune Signore quitta la chambre. Il s’évertua à fermer la porte laquée doucement, son action se voulant ainsi l’inverse du comportement violent de son père. Derrière lui, il crut entendre un bruit mais il fut si léger qu’il se dit qu’il l’avait peut-être imaginé. Il se dirigea sans s’inquiéter davantage vers ses appartements.
Le jour suivant, il Signore Battista essaya de se faire pardonner de sa brutalité. Il couvrit Fabrizio de cadeaux aussi divers que variés. A voir l’expression sur le visage du Signore, ce midi, Antonio ne douta point que ses efforts furent acceptés et remerciés.
Dorénavant, une étonnante amertume s’emparait du jeune héritier à chaque fois qu’il se trouvait face à son père. S’il pensait, au début, que ce sentiment était intimement lié à la punition qu’il subissait, il fut surpris de constater que cette rancœur s’expliquait surtout par le spectacle auquel il avait assisté bien involontairement, il y a peu. Antonio n’arrivait donc pas à pardonner son père. Selon lui, l’amour ne justifiait pas un tel abus. Ainsi, il s’acheminait vers le bureau du Signore toujours en proie à une grande confusion. La porte claqua sinistrement derrière lui.
- Ah, Antonio. Vous êtes ponctuel, je vous félicite. Il me semble que vous le devez à la leçon que j’essaye de vous faire apprendre. Je suis sûr qu’elle vous apportera beaucoup en fin de compte.
- Je souhaiterais plutôt savoir la raison de cette entrevue, répondit-il sèchement.
- Il faudra travailler sur ce ton, cependant, et sur la mauvaise mine qu’il procure à chaque fois que vous l’utilisez. Mais, venons-en au fait. L’affaire qui nous concerne sollicite vos talents d’artiste. Je souhaite que vous fassiez le portrait de Fabrizio.
- Je le ferai avec joie mais je vous préviens que cela me prendra plusieurs jours. Je dois effectuer plusieurs croquis auparavant pour trouver la bonne posture. Je procède toujours ainsi.
-Très bien. J’attendrai alors, mais laissez-moi vous signaler mes préférences quant à la composition de ce tableau.
- Je vous écoute, Signore.
- Un nu me ferait très plaisir. Je veux voir Fabrizio dans toute sa splendeur, voyez-vous. Son corps est magnifique et il serait dommage de le cacher.
- C’est entendu.
- Si vous pouviez surtout le montrer dans les affres de la passion, cela me réjouirait encore plus.
Le fils Battista ne put réprimer son étonnement.
- C’est une requête pour le moins étrange, Signore ! Pouvez-vous préciser vos pensées ? J’ai peur de mal interpréter le sens de votre phrase.
- Vous avez très bien compris. Je veux pouvoir admirer son corps travaillé par le désir. La représentation de ce désir doit être retransmise intégralement.
- In…intégralement ? souffla Antonio, apeuré.
- Oui, je veux que Fabrizio soit fier de ce corps et du délice que celui-ci me procure, Antonio. Essayez de trouver un endroit discret et apaisant. Je ne pourrais malheureusement pas assister à toutes les séances, même si mon envie est de suivre l’évolution de ce tableau d’un bout à l’autre.
- Je vous assure que vous pouvez me faire confiance ! dit vivement le fils Battista, outré que son père puisse douter de lui à ce point.
Il Signore hocha la tête en guise d’acquiescement, signifiant ainsi la fin de cette conversation. Il se replongea, ensuite, dans la lecture de certains papiers étalés sur son bureau d’ébène et désormais, ignora complètement Antonio. Le jeune Signore ne vit là rien qui ne pouvait le retenir plus longtemps. Néanmoins, ce qu’il ne comprenait toujours pas, c’était la désagréable habitude qu’avait son père d’émettre des propos déconcertants dès qu’il franchissait les seuils des pièces dans lesquelles avaient lieu ces entrevues.
- Antonio, n’avez-vous rien d’autre à me dire ? Vous entendez-vous bien avec Fabrizio ?
- Pourquoi cette question ? Je n’ai rien d’autre à vous dire. Je ne vous cache rien, si c’est que vous insinuez.
- Je n’insinue rien, il mio sangue. Je trouve, cependant, étrange que vous ayez accepté aussi vite de réaliser ce tableau. Il me semble que votre merveilleuse pudeur vous a fait défaut cette fois-ci.
- J’ai accepté parce que vous le souhaitiez. Je me conforme à vos désirs. Si cela vous gêne à ce point, vous pouvez me retirez cette affaire, et aussi lever cette punition idiote qui me force à obéir à un être inférieur.
- Je retire donc ma question, Antonio. Quant à cette affaire, je maintiens que vous êtes la personne qu’il faut pour ce travail. Vous avez un je-ne-sais-quoi dans vos dessins qui font tout leur charme. Pour la punition, il est absolument hors de question que je revienne dessus.
Antonio repartit de cet entrevue particulièrement frustré.
Plus tard, alors que l’après-midi était déjà bien avancée, le fils Battista évoqua enfin à Fabrizio l’affaire qu’il devait mener à bien. Comme Fabrizio ne parut pas suffisamment surpris, ce dernier eut à expliquer au jeune Signore la raison de ce manque de réaction. L’esclave avoua qu’il Signore lui avait déjà parlé ce matin, en des termes beaucoup plus crus, de son souhait d’avoir son portrait. Il était évident que le tableau ferait parti de la collection très personnelle du Signore, et donc, que cette intimité affichée et peinte clairement serait contemplée par peu de destinataires.
Antonio ne put s’empêcher de demander d’où provenait ce besoin soudain de rendre éternel les traits de l’esclave. Mal lui en prit : aussitôt, Fabrizio se lança goulûment dans le type d’explications qui aboutissent presque toujours à une de ces situations cocasses auxquelles Antonio commençait à s’habituer (mais pas au point de l’accepter avec indifférence).
- Ce matin se révéla particulièrement agréable, jeune Signore. Le Maître, après s’être excusé bien des fois et après m’avoir enseveli sous une montagne de présents, avait retrouvé une certaine ardeur.
- S’il vous plait, épargnez-moi les détails de cette ardeur.
-Alors, jeune Signore, pourquoi posez-vous cette question si vous refusez d’entendre l’ensemble de la réponse ? D’où vient cette curiosité mal placée ?
- Il me semble tout à fait normal de m’interroger sur l’origine de cette requête, car après tout, c’est moi qui me charge de son exécution ! Et comment ose-t-il vous toucher après la blessure qu’il vous a infligée ! Il n’a quand même pas….
- Voilà des mots bien amers, Antonio. Je n’ai aucun ressentiment. Il Signore s’est expliqué et cela m’a suffit. Quant à nos ébats, ils n’ont pas affecté cette blessure. Voulez-vous les détails? taquina Fabrizio.
- Non, certainement pas ! Le fait de l’imaginer me met déjà en colère !
Antonio regretta immédiatement cette dernière réponse qui lui avait échappée. Il se reprocha d’avoir laissé transparaître les sentiments étranges qu’il ressentait à ce moment de la conversation. Fabrizio était devenu pensif aussitôt que ces paroles avaient été prononcées. Son front plissé était certainement le signe malencontreux d’interrogations toutes personnelles.
Sans ajouter un mot de plus, les deux hommes se dirigèrent vers l’endroit choisi pour les séances. La pièce de destination était tout à fait charmante. Au centre, on y trouvait une fontaine simple mais belle à cause de la géométrie pure et naturelle du bassin qui recevait l’eau projetée. Des palmiers et des lauriers roses en pots étaient la seule végétation présente. Ils occupaient les recoins sombres de cet espace recouvert entièrement de mosaïques multicolores. Enfin, une élégante méridienne de velours bleu avait été posée sur une diagonale imaginaire qui partait de la fontaine pour s’arrêter aux colonnes ouvragées entourant le puits de lumière du toit.
Antonio pensait que l’endroit constituerait un arrière-plan idéal pour le tableau. Le lieu avait aussi l’autre avantage d’être suffisamment isolé du reste du Palazzio pour qu’ils ne soient pas dérangés. Le jeune héritier se réjouit une fois encore de l’absence de son père, il Signore étant en déplacement pour une affaire pressante.
Fabrizio se déshabillait déjà. La méridienne accueillit bientôt cette chair découverte. Antonio empoigna son bloc de papier et s’approcha. Il s’assit par terre et mordilla un crayon, preuve d’une nervosité extrême. Comment pouvait-il dominer la gêne inévitable qu’il éprouvait dès qu’il posait ses yeux sur ce corps ? Comment avait-il pu accepter cette affaire ? Il avait l’impression d’être pris au piège.
- Et si vous…vous commenciez à vous sentir plus à l’aise. En vous voyant faire, je dessinerais ce qui en ressort, ce qui est le plus marquant.
- C’est une idée excellente, mais j’aurais plus de facilité à le faire si, par exemple, vous me parliez d’une de vos fantaisies.
- Une fantaisie ?
- Oui, vous n’êtes pas à ce point innocent. Il y a bien quelque chose qui enflamme vos sens.
- Je ne peux pas.
- Oh, c’est fort dommage. Nous risquons de passer beaucoup d’heures ainsi. J’aurais du mal à être excité sans une aide extérieure.
Antonio n’était pas dans la condition idéale pour dessiner. Une confusion intense, couplée à un embarras profond, l’empêchait de créer. Il craignit que ce problème ne dure les jours suivants. Il devait absolument se faire violence.
- Ne pouvez-vous pas imaginer une fantaisie et vous laissez emporter ?
- Très bien. Déshabillez-vous.
- Quoi !
- J’ai besoin d’un semblant de réalité pour faire partir mon imagination.
- Mais vous m’avez vu nu aux bains de nombreuses fois, pourquoi ne partez-vous pas sur ces souvenirs ?
L’idiotie régnait en maître incontesté dans l’esprit d’Antonio. Il rougit fortement, écrasé par l’humiliation d’avoir révélé que la présence de sa personne dans une des fantaisies de Fabrizio ne le gênait pas. Le sourire de l’esclave n’avait jamais été aussi éclatant.
-J’ai à peine aperçu votre corps après votre plongeon dans le bain. Vous vous habillez aussi très vite. Alors, révélez-vous. C’est un juste retour des choses : considérez le nombre de fois que vous m’avez vu nu.
- C’est parce que vous êtes une personne sans-gêne !
Cependant, malgré le refus d’Antonio de coopérer, Fabrizio était trop content pour continuer à répliquer. Il s’attela donc à la lourde tâche d’exciter son corps. Il parut très étrange au fils Battista que cette excitation ne fut pas plus fastidieuse et il soupçonna fortement l’esclave d’avoir chercher un prétexte pour découvrir son corps sans la barrière des vêtements. Pourtant, Antonio laissa là ses réflexions et réalisa plusieurs esquisses, toutes plus ardentes les unes que les autres, toutes dessinées d’un trait de crayon plus lent que d’habitude.
La fin de la séance arriva très vite et Antonio signala à Fabrizio qu’il pouvait se rhabiller. Une deuxième séance était, d’ailleurs, prévue pour demain. Quelques minutes s’écoulèrent après cette annonce, et Antonio se retrouva plongé à nouveau dans ses croquis auxquels il ne manqua pas d’ajouter quelques coups de crayon supplémentaires. La main qui atterrit sur son épaule le fit sursauter.
- Il me semble qu’il manque une partie, jeune Signore, murmura avec amusement Fabrizio, pointant son doigt sur le blanc présent à l’entrecroisement des jambes ébauchées.
- C’est…c’est difficile à dessiner. Je le ferai en dernier.
- Vous avez raison, il faut garder le meilleur pour la fin.
- Ce n’est pas le meilleur !
Fabrizio fit la moue devant cette exclamation, clairement vexé. La grimace qui s’en suivit était si grotesque qu’Antonio éclata de rire.
-Venez, il faut partir.
- Oui, esclave, partons. Vous oubliez que je donne les ordres ici, rétorqua Fabrizio d’un ton grave que contredisait l’expression espiègle de ses yeux.
Antonio ne lui en tint pas rigueur, et tous les deux partir dans leurs chambres respectives. Fabrizio avait, par ailleurs, averti qu’il n’aurait plus besoin des services d’Antonio pour ce soir.
Le jeune Signore réprima promptement le sentiment de déception qu’il ressentit à l’annonce de ces paroles, mais il se consola en se disant qu’il passerait au moins la nuit entière à retravailler les esquisses.
III. Le non-dit.
Le lendemain, l’avant-dernier jour avant la fin de la punition, le fils Battista était d’une bonne humeur tout à fait exceptionnelle. Les esclaves qui vaquaient à leurs occupations habituelles furent, du reste, étonnés de constater un tel changement en la personne d’Antonio. Des rumeurs commencèrent à se former, mais le futur héritier ne s’intéressa pas le moins du monde à leurs contenus. Il y avait donc, chez Antonio, une indifférence flagrante qui côtoyait l’impression bizarre d’être sur un petit nuage.
Jamais il ne s’était senti aussi heureux, même pendant l’époque où sa mère vivait encore. Depuis ses douze ans, Antonio avait été pris d’une tristesse douloureuse, consécutive à la maladie mortelle ayant infecté les poumons maternels. Ce chagrin devint amer au fil du temps, et il pouvait même ressurgir à n’importe quel moment avec une incroyable acuité.
L’impatience d’assister à la deuxième séance prévue avec Fabrizio dominait ces mauvaises pensées. A l’heure voulue, Antonio prit finalement son bloc de papier au grain grossier qui servait toujours à ses études. S’il avait passé une majeure partie de la nuit à retoucher les esquisses d’un corps magnifique à ses yeux, il ne se sentait pas pour autant fatigué. Hier soir, il s’était même surpris à retracer ces lignes avec un doigt qui s’était attardé sur les courbes et les angles. Comme Antonio s’interdisait de toucher Fabrizio de façon inappropriée, il dirigeait alors toutes ses attentions sur les multiples représentations de l’esclave.
Ainsi, il allait d’un pas joyeux vers la pièce où il devait retrouver Fabrizio. D’ailleurs, l’idée qu’il créerait de nouveaux croquis qu’il pourrait, par la suite, parachever la nuit, faisait naître en lui un feu étrange. Ce feu s’amenuisa considérablement lorsqu’il vit que son père était aussi présent pour la séance. L’insatisfaction se fit cruelle quand Antonio remarqua qu’il Signore se chargeait personnellement de l’excitation du corps de Fabrizio. Le baiser ne manqua pas de l’énerver. Cependant, le couple s’aperçut de son arrivée et les deux hommes se séparèrent aussitôt afin de commencer la séance. Fabrizio était déjà prêt. Il était évident que ce qui s’était passé auparavant l’avait fortement enflammé.
Malgré ces préparatifs, Antonio se trouvait incapable de dessiner correctement. Chaque coup de crayon lui semblait d’une platitude assommante. Une frustration extrême habitait le jeune artiste. Le visage tendu, il mordillait ses lèvres en permanence. Il soupira de dépit. Il Signore entendit ce soupir et demanda à Antonio ce qui le tracassait. Le fils Battista avoua, à sa grande honte, qu’il n’arrivait pas à faire la tâche qui lui était échue. Contrarié, il s’excusa pour son incompétence. Il Signore, qui avait un esprit perçant, déclara que le fils devait se sentir gêné par la présence du père, et que cette timidité le retenait dans sa passion de dessiner. Comme il Signore souhaitait une issue heureuse à cette affaire, il annonça qu’il se retirait. Antonio le remercia un peu trop chaleureusement, ce qui ne manqua pas de rendre suspicieux il Signore. Pourtant, ce dernier les laissa, ayant peut-être finalement jugé ses soupçons incongrus.
Mais si Antonio se retrouvait désormais seul face à Fabrizio, sa grande nervosité continuait à influer sur sa capacité à dessiner. De longues minutes s’écoulèrent et le crayon n’accomplissait toujours pas sa besogne. Fabrizio, cependant, n’en tira aucune remarque moqueuse. Il était surprenant que l’esclave soit à ce point maussade. Une reluctance inhabituelle s’était emparée du favori qui ignorait l’artiste. Puis, le corps perdit son excitation première, ce qui désempara tout à fait Antonio.
- Vous…vous paraissez préoccupé, dit alors celui-ci timidement.
- Oui, il semble que ce soit mon tour de ne pas être inspiré. Je pense qu’il vaudrait mieux s’arrêter là pour aujourd’hui.
Antonio fut décontenancé par cette voix monotone et froide qui lui avait répondu. Blessé, il serra les poings. Les sentiments de confusion et de frustration entraînèrent toutefois un résultat pour le moins imprévu.
Toujours déconcerté, Antonio fit quelque chose qu’il ne se serait jamais cru capable de faire. Et quel triomphe ! Désormais, Fabrizio, magnétisé, le regardait : tout le poids de ce regard faisait trembler le fils Battista qui se sentait particulièrement vulnérable. L’étonnement affiché sur le visage de l’esclave laissa place à une autre émotion, indéfinissable pour Antonio.
- Antonio ? murmura l’esclave, ébahi par ce corps qui s’était découvert.
- Cela vous inspire-t-il ? répliqua Antonio en baissant la tête, honteux de se montrer ainsi.
Le modèle, allongé sur la méridienne, ne trouva pas la force de répondre. Les secondes de silence furent rapidement suivies d’un halètement léger, au début, plus profond, par la suite. Les mains se mirent à parcourir un corps brun délassé. Les doigts errèrent longtemps, tranquillement, doucement avant de serrer brutalement leur destination finale. Chaque caresse, chaque étreinte était reliée au noir de ces yeux qu’Antonio n’avait jamais vu aussi brillant. Les iris le dévisageaient. Etaient-ils affamés à ce point ? Son cœur paniqua, s’affola, s’essouffla. Les crayons furent délaissés.
Le regard devint tour à tour perçant, trouble, délicieusement vacant. Les lèvres tremblèrent comme des feuilles bercées par la brise, s’ouvrirent comme une rose en larmes. Antonio eut un mouvement involontaire. Hypnotisé, il avait tenté de s’approcher de la méridienne mais il s’était retenu au dernier moment. Ce geste réprimé n’échappa pas à Fabrizio. Le modèle lança un sourire carnassier. Antonio se contenta de froncer les sourcils : il n’avait pas l’intention de s’avancer davantage.
Mais l’esclave était trop pris dans son désir pour le constater. Le dos se cambra, les jambes se crispèrent et Fabrizio n’avait poussé aucun cri. La bouche avait laissé passer un souffle plus profond que les autres, suivi d’une pause admirative, avant enfin l’expiration apaisée. Cette respiration avait de fâcheuses conséquences sur celle d’Antonio.
Arrivé à satiété, Fabrizio cachait à peine la douce joie liée à sa délivrance. Sa position sur la méridienne se fit plus langoureuse. C’était Antonio qui était bien gêné, en proie à une subtile torture, tiraillé par les innombrables frissons qui serpentaient sur sa peau. Fabrizio avait continué à le contempler mais ses yeux audacieux avaient changé d’orientation : ils fixaient maintenant un point en contrebas. Antonio rougit de plus belle et dissimula prestement cette partie qui s’était réveillée, il y a peu.
Il eut un mouvement de recul lorsqu’il vit l’esclave se lever de son siège et s’approcher vers lui. Il réprima un petit couinement de peur lorsque les mains de Fabrizio agrippèrent ses poignets pour les écarter. Antonio était tétanisé. Le va-et-vient des yeux de l’esclave, allant de son visage jusqu’à cette partie-là, le rendait infiniment nerveux.
- La séance est terminée et vous n’avez rien produit. Voulez-vous que nous recommencions un peu plus tard ? ajouta-t-il d’un ton espiègle.
- Oui…plus tard…non ! Je veux dire non ! Cela suffira pour aujourd’hui, j’arriverais bien à reproduire cela selon mes souvenirs.
- Alors, nous voilà satisfaits, et comme je suis de bonne humeur, vous pouvez aller à votre chambre, y rester une dizaine de secondes et me rejoindre à l’entrée de votre porte.
Antonio, trop impatient pour répliquer en conséquence, s’habilla, l’esclave suivant son exemple, et s’achemina ensuite vers sa chambre. Fabrizio l’accompagna. D’un bout à l’autre du trajet, ce dernier se permit de faire des commentaires piquants et humiliants sur la vitesse à laquelle il marchait et sur l’étrange allure de sa démarche. Antonio grinça particulièrement les dents lorsque Fabrizio se plaignit de son emploi du temps trop chargé, des habituelles occupations qu’il devait accomplir à toute vitesse, sans prendre le temps d’apprécier leur pleine réalisation. Le favori utilisa ainsi une quantité impressionnante d’expressions ambiguës qui ne manquèrent pas de rappeler encore plus à Antonio le cruel dilemme auquel il était confronté. Le jeune Signore s’interdisait un faux-pas dans ces couloirs qu’il traversait.
Sa chambre lui parut comme l’oasis rêvée du voyageur solitaire assoiffé. Antonio s’y réfugia avec toute l’ardeur d’un aventurier qui cherche un trésor incroyable. Il referma vivement la porte devant un Fabrizio ricanant.
Il se mit au travail tout de suite. Antonio avait attendu trop longtemps pour éprouver véritablement le plaisir de l’orgasme dans toute sa splendeur. Il éprouva surtout un immense soulagement quand il se libéra de cette insupportable tension. Il ne savait pas s’il était resté plus d’une dizaine de secondes dans la chambre, car, lorsqu’il ressortit, Fabrizio ne lui fit aucune remarque à ce sujet-là. L’esclave préféra aborder un autre point.
- Vous êtes bruyant, jeune Signore. Même de ce couloir, on entendait tout.
- Dites plutôt que vous écoutiez à la porte !
- J’aurais préféré vous regarder, à vrai dire. Il y avait un côté très désespéré dans ce dernier cri, j’aurais bien voulu vous réconforter. Je vous plaignais franchement.
- Gardez vos réconforts pour vous ! Je n’ai besoin de personne !
- C’est fort dommage, l’entraide est tout dans ce bas monde.
- Je m’en passerai. Et vous, quelle idée avez-vous eu d’aller ainsi jusqu’au bout ? Je ne vous demandais pas cela !
- Il y a des fois, jeune Signore, où je me dis qu’il y a de la mauvaise foi dans vos paroles.
- Je suis sincère.
- C’est vrai, votre corps est particulièrement sincère. Cela me réjouit. Il vaudrait mieux à l’avenir que vous le présentiez plus souvent. Cela éclaircirait un bon nombre de choses.
- De tout de manière, c’est la dernière fois que vous me voyez ainsi !
- Vous me brisez le cœur, mais je pourrais toujours vous forcer à être un peu moins rapide lors du bain de ce soir.
Antonio grommela, contrarié. Ce mécontentement provenait-il de cette conversation frustrante ou du fait que la punition d’Antonio touchait bientôt à sa fin ? Il se demandait s’il verrait l’esclave toujours aussi régulièrement après cette sanction, en dehors des séances pour la réalisation du tableau.
- Il est temps d’aller se rassasier, ne pensez-vous pas, jeune Signore ?
- Oui, je crois que mon ventre commence à gargouiller.
- Et bien, je vous attends à la terrasse. Faites apporter des plateaux de victuailles.
Quelques instants plus tard, il revint avec un autre esclave, les mains pleines de nourriture. Il s’installa rapidement à la table où se trouvait déjà un Fabrizio somnolent. Le repas fut apprécié. Antonio tapa son ventre en signe de satisfaction. Il y eut, cependant, un moment de distraction lorsqu’il observa le favori manger ses grains de raisin, mais, dans l’ensemble, tout se passa fort bien. Le moment de la sieste, par contre, fut une tout autre affaire.
Le futur héritier Battista se demanda une énième fois comment ils en étaient arrivés là. Il savait que sa volonté pouvait être inébranlable lorsqu’il le voulait, mais, à sa grande honte, il trouvait qu’il n’avait pas vraiment résisté face à cette injonction. Il pensait qu’il n’était plus maître de ses pensées, et encore moins de son corps. Parfois, il ressentait de la rancune à l’encontre de Fabrizio, car l’esclave était à l’origine de bien des déconvenues. Il aurait voulu remonter le temps pour rectifier son erreur et formuler un non plus catégorique. Il aurait dû être plus ferme, autoritaire même. Il aurait dû montrer que le sang qui coulait dans ses veines n’était pas n’importe lequel : c’était un sang fier, hautain, indomptable, mais aussi maléfique car il savait être cruel. Il vibrait lorsqu’on prononçait le nom de leur Maison et était dédaigneux envers les autres qui n’en faisaient pas parti. C’était un sang qu’il exécrait et qu’il admirait.
- Vos pensées sont trop fortes, jeune Signore. Elles m’empêchent de dormir.
- Excusez-moi, je n’arrive pas à trouver le sommeil.
- Ne pensez à rien alors. Forcez-vous.
- J’essaierai.
Fabrizio referma les yeux et reprit sa sieste. Comment Antonio avait-il pu accepter cette proposition ? Deux ignominies s’étaient incrustées dans cette activité innocente qu’était la sieste. Antonio les formula de façon logique. Il voyait dans son esprit troublé les numéros se former, accompagnés, comme par magie, de phrases limpides.
Avoir permis de dormir dans sa chambre personnelle, au lieu de celle du Signore constituait la première erreur. La seconde était d’avoir cédé, après un long débat, à l’envie de s’allonger à côté de Fabrizio, dans ce même lit. Il y avait de quoi se cogner la tête contre les murs. Jamais il ne s’était senti aussi distrait. Il était conscient de plusieurs choses. D’abord, ce corps si proche dégageait une chaleur magnétique. Ensuite, la tête de Fabrizio était presque sur son épaule. Les boucles noires touchaient même sa peau. Antonio avait beaucoup de mal à réfréner l’envie de vérifier plus assidûment leur texture soyeuse. Enfin, cette respiration dérangeait son cou, provoquant d’étranges frissons. Le repos était loin de venir et pourtant, il n’avait aucune envie de se lever pour vaquer à d’autres occupations. C’était très paradoxal.
Il dut se contenter d’un maigre expédient. Il s’écarta donc de quelques centimètres du corps de Fabrizio en espérant que cette distance l’apaiserait. Malheureusement, ce recul mit en avant d’autres qualités qu’il aurait préféré ignorer. Antonio ne pouvait s’empêcher, maintenant, de contempler avec avidité les lèvres qui avaient tant tremblé lors de la séance. Il les trouvait parfaites dans leurs formes, pleines et d’une belle couleur foncée. Il y avait juste ce petit renflement sur la lèvre inférieure, sans doute lié à une ancienne coupure. Mais même ce renflement était parfait. Déjà son esprit le trahissait en osant lui envoyer une image qu’il se dépêcha de refouler au plus profond de lui-même.
- Vous ne dormez toujours pas, dit soudainement Fabrizio en ouvrant les yeux.
- Non, toujours pas.
- Vous pouvez lire quelque chose si vous vous ennuyez.
- Non, ce n’est pas la peine.
Fabrizio le regarda un instant et finalement, se retourna. La vue du dos de l’esclave aurait dû le calmer, mais peine perdue, l’esprit très inventif d’Antonio formula de nouvelles images toutes plus dérangeantes les unes que les autres. Désespéré, Antonio en mordillait son oreiller. Et il se surprit à laisser exprimer sa curiosité toujours spontanée lorsqu’il s’agissait de l’esclave.
- Parlez-moi de vous, Fabrizio. D’où venez-vous ?
Quelques secondes passèrent. Antonio craignit d’avoir posé une question inutile, si Fabrizio dormait. Cette crainte n’eut plus lieu d’être lorsque Fabrizio enfin répondit.
- D’où je viens ? Oh Antonio, cela m’étonne que vous ne le sachiez pas ! Du ventre de ma mère, voyons.
- Non, idiot que vous êtes, je ne vous demande pas cela !
- Trop tard, le tour est passé, posez-moi une autre question.
- Bien. Où avez-vous passé votre enfance ?
- Dans la région de Clivus.
- C’est une très belle région. Je la connais bien car mon père et moi, nous y allons souvent. Où exactement dans cette région ?
- Un endroit que je ne verrai jamais plus, étant esclave. Maintenant, laissez-moi me reposer et repoussons cette conversation à une autre fois.
Antonio eut la sagesse et la délicatesse de ne pas poursuivre ce dialogue. A voir la tension des épaules qui lui faisaient face, il avait abordé un sujet qui était pénible pour le jeune esclave. Il se reprocha son manque de tact, mais il se demandait aussi pourquoi Fabrizio gardait ainsi tout le mystère pour lui. Le tournoiement de ses pensées, qui dura un bon moment, se transforma ensuite en un balancement des plus agréables si bien qu’Antonio se retrouva bientôt dans un profond sommeil.
Plus tard, une certaine prémonition le sortit de son repos. Il ne saurait dire combien d’heures s’étaient écoulées, et surtout, il remarqua que Fabrizio n’était plus à côté de lui. Il le chercha des yeux pour le trouver à son bureau en train de regarder les dessins qu’il y avait étalés la veille. Fabrizio se retourna avec plusieurs feuilles en main alors qu’un air de concentration faisait ressortir davantage le pincement de ses lèvres. Fabrizio, constatant le réveil de son esclave temporaire, lança cette constatation.
- Vous avez retravaillé dessus à ce que je vois.
- Oui, cela vous plait-il ?
- Beaucoup, je trouve que j’ai un très beau corps, bien proportionné en tout point. Vous y avez ajouté un élément d’importance par rapport à hier.
Antonio, rougissant furieusement comme à son habitude, grogna et se leva pour reprendre ses esquisses. Il s’arrêta lorsqu’il découvrit que Fabrizio était toujours plongé dans leur contemplation. L’expression qu’affichait le favori avait changé : il semblait rêveur, et même distrait, cette fois-ci. Antonio n’arrivait pas à s’expliquer les raisons des battements vifs de son cœur.
- Vous me voyez ainsi ? demanda l’esclave subitement.
- Et bien, oui, je suppose. C’est ce qui transparaît dans ces dessins.
Fabrizio le regardait intensément. Le fils Battista eut l’impression de tomber et de voler en même temps. Cette sensation très bizarre s’accompagnait d’une respiration plus haletante que prévue. Elle empira quand Fabrizio se rapprocha pour se tenir juste devant lui.
- Alors, si vous arrivez à me voir ainsi par l’intermédiaire de vos dessins, vous pouvez très certainement le dire avec des mots.
- Des…des mots ?
- Je vous écoute.
- Mais….
L’embarras submergea Antonio, et il ne fit que s’accroître lorsque l’esclave s'avança plus près du jeune homme. Et maintenant, Antonio ne voyait plus que ces lèvres, ces lèvres, ces lèvres et encore ces lèvres. Il voulait les mordre, les lécher, les mordre, les toucher doucement, les lécher.
- Alors, ces mots ?
Antonio sortit un instant de sa stupeur mais il ne put prononcer qu’une seule phrase car sa voix éprouvait une grande difficulté à s’échapper de sa gorge contractée.
- Je ne peux le dire.
- Alors, jeune Signore, je dois prendre congé. Veuillez me retrouver plus tard pour le bain.
Fabrizio lui tendit une des feuilles de dessin, posa les autres sur le lit, et sortit de la chambre. Une immense déception s’était logée dans le cœur d’Antonio. L’espoir tout jeune naissant avait été anéanti subitement. En proie à une grande confusion, le fils Battista s’assit sur le lit, ses jambes ne pouvant plus le soutenir. Quels mots aurait-il pu dire ? Ils auraient été très embarrassants, et même humiliants.
Antonio regarda machinalement le portrait que Fabrizio lui avait donné, une autre de ses esquisses qu’il avait réalisées hier. Ses yeux s’agrandirent. Oui, c’était bien…
Si Antonio avait passé la nuit dernière à caresser les traits qu’il venait juste de dessiner, il avait, à un moment donné, sans crier gare, déposé aussi un baiser.
Maintenant, il la voyait distinctement, la marque de sa lèvre sur le corps dessiné de Fabrizio.
Et, au bain de ce soir, ni l’un ni l’autre ne firent de remarques concernant cette trace. La soirée se déroula dans un calme surprenant. Antonio avait évité à tout prix que le passage de sa main sur ce corps ne prenne une autre signification. Fabrizio avait souvent frissonné mais il avait donné comme explication que c’était à cause de la fraîcheur environnante.
Antonio avait trouvé cette réponse étonnante, car la vapeur du bain chaud avait rendu agréable la température de la pièce.
IV. Le coup de théâtre.
Cette nuit-là, Antonio fut réveillé. Quelqu’un secouait son épaule. Le doux rêve qui le hantait s'arrêta brutalement, ce qui mit de très mauvaise humeur le fils Battista. Quelqu’un chuchotait avec insistance à son oreille : « Jeune Signore ! Jeune Signore ! Réveillez-vous ! ». Il cligna des yeux avant de voir distinctement le visage paniqué d’un esclave.
- Qu’y a-t-il ? Tu mérites le fouet pour m’avoir interrompu ainsi !
- Pardonnez-moi, jeune Signore, mais vous devez fuir d’urgence, el palazzio est attaqué !
- Que dis-tu ? C’est insensé ! Serais-tu devenu fou ?
Pourtant, l’esclave disait vrai. Une fois le sommeil évaporé, Antonio entendit au loin des bruits de bataille et des cris que même les portes de sa chambre n’arrivaient pas à camoufler. Devant l’expression apeurée du serviteur, il commençait à s’inquiéter.
- Il faut fuir ! Je vous en prie ! Vous devez partir tant que la voie est libre !
- Et mon père, notre garde ? Où sont-ils ? Ils doivent bien se battre en ce moment !
- Jeune Signore, c’est votre père qui m’envoie ! La situation est très critique ! Vous devez partir !
L’esclave poussait déjà les draps de son lit. Il empoigna Antonio, le fit se lever, lui jeta par-dessus une chemise, lui fit enfiler son pantalon et ses cuissardes. Le jeune héritier se laissait faire, médusé par tant d’impertinence, mais les mouvements frénétiques de ce serviteur témoignaient de l’urgence de la situation. Antonio suivit donc ce nouveau guide à travers les couloirs du palazzio. Quand son compagnon s'immobilisait pour surveiller les environs, lui aussi s’arrêtait, quand l’esclave longeait les murs, lui aussi le faisait, quand son comparse entrait successivement dans les pièces, lui aussi les traversait. La confusion qui régnait dans l’esprit d’Antonio pourrait expliquer cette étrange docilité. Son attitude hors du commun changea brutalement quand un prénom lui revint en mémoire. La panique s’empara de lui et il demanda à l’esclave d’une voix étranglée : « Et Fabrizio ? » Il apprit que Fabrizio était bien sûr dans la chambre du maître et qu’il n’y bougerait pas.
Il rebroussa chemin pour courir jusqu’à cette chambre. L’esclave, derrière lui, criait, l’implorait de revenir, mais Antonio ne l’écoutait pas. Il ignora cette voix qui se fit de plus en plus lointaine, car il n’entendait que celle de son cœur. Il crut apercevoir des formes sombres et gesticulantes au fond des couloirs. Il crut entendre des bruits horribles et des claquements métalliques dans les salles adjacentes. Il vit un homme couvert de sang, un autre s’apprêtant à lui asséner un coup d’épée, mais il les dépassa. Heureusement, il les perdit dans sa course.
Lorsqu’il entra dans la chambre du Signore, il constata qu’il n’y avait personne. Ses jambes s’affaiblirent, ses genoux se plièrent : il s’écroula par terre.
Pétrifié, il attendit, espérant son retour, attendit encore, mais personne ne revenait. Il ressortit en trombes, regarda autour de lui, vit des hommes s’approcher, et s’enfuit dans une direction opposée. Des cris retentirent derrière lui, féroces, réclamant son sang (il en était sûr) et il courut de plus belle. Car Antonio voulait vivre malgré tout. Il zigzagua, essayant de les semer. Il fut abruptement tiré dans une petite pièce voisine. Il n’avait pas vu la porte s’ouvrir et la main qui en était sortie pour l’attraper aussi vigoureusement.
C’était Fabrizio.
Fabrizio le contemplait d’une façon étrange. Les yeux noirs étaient d’un calme impassible, presque froid. Seule la mâchoire serrée trahissait son émotion. La main droite tenait une épée ensanglantée. Antonio n’y accorda pas plus d’attention. Déjà, il le serrait dans ses bras tout en refrénant l’envie folle de l’embrasser à pleine bouche.
« Vous êtes là ! J’avais peur pour vous ! » dit-il vivement.
L’esclave eut un sursaut, surpris de cette étreinte soudaine. Pourtant, l’instant d’après, il glissa inconsciemment un bras autour de la taille d’Antonio, et même, inspira très brièvement dans les cheveux blonds. Il reprit vite ses esprits. Il repoussa brutalement le fils Battista.
- Vous êtes incorrigible. A quoi cela sert-il que je vous envoie Pablo ? Fuyez.
- Fuir ? Et vous ? Je croyais que cet esclave avait été envoyé par mon père !
Fabrizio eut un sourire carnassier. Antonio se demandait si ce n’était pas la férocité qui faisait maintenant briller ces yeux noirs. Il connaissait trop bien cette expression. D’habitude, elle se logeait sur le visage du Signore. Il était surprenant que l’esclave connaisse aussi ce sentiment. Que se passait-il donc ?
Une main caressa sa joue qui rougit promptement. Antonio hoqueta en ressentant cette douceur imprévue. Malheureusement, le contact s’évanouit rapidement pour laisser place aux explications.
- Vous n’avez pas beaucoup de temps. Jeune Signore, c’est votre vie qui est en danger, et non la mienne.
- Que…que voulez-vous dire ?
- Je me souviens que vous m’aviez dit un jour que vous n’aimiez pas la vue du sang.
- Oui, mais…
- Alors, partez. Réfugiez-vous pour ce soir dans une auberge. Prenez cet argent. Dès que vous le pourrez, allez voir le chef de l’Atelier pour qu’il vous prenne dans son équipe. Je le connais bien, vous savez.
Antonio, de plus en plus déconcerté, ne comprenait pas ces recommandations, cette bourse placée dans le creux de sa main, l’attitude étrange d’un Fabrizio métamorphosé. Il en avait le tournis. L’esclave fronçait les sourcils.
- Vous êtes d’une naïveté étonnante, qui a son charme, j’avoue, mais en ce moment, elle est un peu irritante. Ne suis-je pas clair ? Vous restez, vous mourez. Si vous fuyez, vous vivrez.
- Et vous, et mon père, ma Maison, je ne peux abandonner tout cela !
- Mais vous les abandonnerez, si vous tenez à la vie. Votre père, il est mort. De ma propre main. Il a agonisé comme le porc qu’il était. Votre Maison, elle n’existe déjà plus. Un jour, le digne et noble Signore Battista massacra toute une famille, maintenant, les Battista récoltent les fruits de ma vengeance qu’ils ont eux-mêmes semés.
Antonio resta tétanisé devant cette déclaration avant que l’horreur de ces paroles ne se révèle finalement à sa conscience. Son cœur, lui, se contenta de pleurer des larmes de sang. Une rage aigue le submergea car il venait de se rendre compte qu’il était en train de tout perdre. Furieux, il envoya un poing que Fabrizio attrapa, l’écrasant sous sa paume sèche.
- Je vous laisse en vie, alors que je devrais vous tuer. Ne me demandez pas plus. Des années sont passées avant, des années passées dans la souffrance atroce de n’avoir plus rien. Je ne pouvais pas…je ne pouvais pas laisser passer cela. Ces années en tant qu’esclave, je... vous ne savez pas ce que c’est véritablement, mais vous saurez bientôt ce que c’est d’être privé de sa Maison, de sa famille, à cause d’un seul homme. Alors, partez. Vous êtes…la seule surprise qui me soit arrivée. Je ne voulais pas qu’elle me distraie de ma tâche.
- Monstre ! Vous êtes abominable ! Je vous hais ! Comme je vous hais !
- Alors, haïssez-moi, tramez votre vengeance si vous le voulez, mais partez…partez…
V. L’étreinte.
Il y eut, l’année qui suivit, bien des changements dans la vie d’Antonio. S’il travaillait à l’Atelier, dorénavant en tant qu’ingénieur et architecte, il eut aussi un petit succès grâce aux peintures qu’il vendait à ses clients. Antonio ne portait plus le nom de Battista et l’avait changé en Amabile. Cette vie étrange le poussait à faire de nombreux voyages afin de répondre aux commandes qui assaillaient l’Atelier. De ce métier technique, il n’y avait qu’un pas pour qu’il ne devienne aussi artistique, bien entendu.
Antonio s’impliquait principalement dans les agrandissements des palazzio des Maisons et dans l’organisation de leurs jardins. L’élaboration de labyrinthes paysagers ou encore l’établissement de majestueuses fontaines constituaient les points d’orgue de ce nouveau travail. Antonio était à la fois un créateur et un intermédiaire utile aux diverses professions liées au domaine dans lequel il travaillait.
Il s’occupait toujours l’esprit, ne le laissait jamais vagabonder, œuvrait pour sa passion d’enfance le plus ardemment possible. Cela lui permettait d’échapper au poids des souvenirs, et à l’idée atroce que sa Maison avait été anéantie. Cette année fut un prétexte pour oublier, pour plonger sa conscience dans une amnésie volontaire. Les bouts bleus de ses doigts, tachés par l’encre, témoignaient de ce refuge trouvé.
Pourtant, les occasions de se venger, de construire l’obscur plan de sa revanche n’avaient pas manqué. Il repensait à cet esclave qui, un jour, était venu directement chez eux, ce qui avait paru étonnant, car d’habitude, les ingénieurs se déplaçaient suite à l’envoi de lettres de missions. Cet esclave avait demandé leur aide dans la conception d’immenses jardins pour la Maison Giovanni. Les jointures des doigts d’Antonio étaient devenues blanches de tension en entendant ce nom là.
Oui, il aurait pu se porter volontaire pour réaliser cette tâche, entrer dans le palazzio, et projeter, par exemple, l’empoisonnement du nouveau maître. Il aurait pu soudoyer cet esclave, mais il était resté immobile sur son siège, incapable d’agir, perdu dans le tumulte de ses pensées. Un autre ingénieur s’était alors proposé, mais ce dernier était revenu plus tard, expliquant que la commande avait été finalement annulée.
Les années s’écoulèrent encore, monotones et amères, tristes et chargées de travail. Antonio refusait d’entendre généralement ce que lui disait son cœur. Pourtant, ce cœur avait, cependant, remporté une victoire incontestable. Antonio se savait incapable de tuer froidement. Il ne supportait pas l’idée d’effacer l’existence de cette personne qu’il haïssait. Il s’était résolu à la détester secrètement et de loin. Curieux, tout de même, il rechercha des informations sur cette fameuse Maison Giovanni qui était née à nouveau de ses cendres. Il glana des morceaux d’explications afin de reconstituer l’histoire. Et même si, au final, cette dernière s’avérait incomplète, elle constituait déjà un point de départ pour comprendre. Mais pardonner n’était pas possible.
Dans la région de Clivus, une Maison avait particulièrement prospéré. Sa puissance et sa richesse attirèrent cependant les convoitises de ses voisines. Parmi elles, une seule réussit là où les autres échouèrent.
La Maison Giovanni s’effondra suite à une trahison. L’intendant avait formé secrètement une alliance avec la Maison Battista. Il permit l’infiltration d’une garde au sein du château, commandée personnellement par le Signore Battista. Le massacre eut lieu la nuit, pendant que la Maison dormait. Une partie des soldats veillant à sa défense avaient été empoisonnés, suite au repas du soir. Il avait suffit de corrompre l’esclave qui s’occupait des cuisines, en formulant la promesse d’une liberté prochaine. Le serviteur fut assassiné par la suite, une fois la tâche accomplie.
On croyait, au départ, que le bain de sang avait emporté tous les Giovanni, père, mère, frères et sœurs. En fait, un neveu Giovanni avait réussi à s’enfuir. Malheureusement, dans sa fuite, il fut arrêté et reconnu par le traître. Pourquoi ne fut-il pas tué ? Personne ne le sait. L’intendant trouva peut-être l’idée plus alléchante et plus cruelle de vendre le nouvel héritier à un marchand d’esclaves. Il ne révéla pas cette histoire au Signore qu’il servait. Ce secret, il l’emporta dans la tombe car il fut à son tour assassiné. Il Signore Battista s’était méfié d’un homme qui pouvait tromper aussi facilement sa Maison d’origine pour une question d’argent.
Quant au jeune Giovanni, il passa des années dans l’état d’esclavage, et sa beauté ajouta à son malheur. Il se retrouva la propriété d’une Maison minime (dont le nom échappait à Antonio) mais cette Maison fortement endettée dut se résoudre à vendre une partie de ses possessions au créditeur. Par un de ces hasards dont le destin a le secret, il se trouvait que c’était la Maison Battista qui réclamait que les dettes soient payées. Il Signore Battista était instantanément tombé sous le charme du jeune esclave Fabrizio.
Pour la suite, Antonio en déduisait certains éléments même si des points restaient encore à élucider. Fabrizio avait réussi à ensorceler Il Signore et tramé patiemment sa vengeance en cachette. Il Signore, aveuglé par un désir qui se transforma bientôt en amour, n’avait rien vu venir. Fabrizio profita de l’appui d’amis de la Maison Giovanni qu’il arriva à contacter et bénéficia du soutien de Maisons qui craignaient l’influence des Battista. Cet appui, dont la solidité restait encore à vérifier, servit, cependant, à organiser ce qui s’était passé cette nuit-là. Antonio ne souhaitait pas se remémorer trop exactement cette nuit. Après cette tragédie, les biens des Battista furent saisis par une Maison Giovanni renaissante et partagés avec les autres Maisons qui l’avaient soutenue. Entre temps, l’héritier Giovanni était retourné dans la région de Clivus où il avait récupéré son palais d’origine.
Un jour, encore, un esclave se présenta à l’Atelier et remit à l’ordre du jour cette même commande qui avait été formulée quelques années auparavant. Les jardins autour du palazzio des Giovanni représentaient toujours une beauté à construire et à faire admirer. Une différence fut ajoutée, cependant, par rapport au premier essai. L’esclave demanda spécifiquement que la personne qui suivrait et qui coordonnerait cette opération soit Antonio Amabile. Le fils Battista montra de grandes réticences à prendre cette commande. Il déclara ouvertement qu’il ne souhaitait pas la réaliser, car son carnet de commandes était déjà bien chargé. Antonio n’émit pas d’autres explications même si son cœur en connaissait plusieurs.
Devant l’importance de la somme qui serait fournie à l’exécution de la commande, le chef d’Atelier eut un aparté avec Antonio. A l’issue de cette entrevue, Antonio se trouva dans l’obligation d’accepter cette mission sous peine de perdre son poste. Le fils Battista fut ainsi confronté, une fois de plus, à une situation qui ne lui laissait aucun choix.
De fort mauvaise humeur, il partit le jour même pour la région de Clivus. Il s’équipa rapidement avant de s’en aller alors que l’appréhension se mêlait à la colère. L’obligation de faire ce travail l’irritait au plus haut point et le rendait taciturne. Aux yeux de l’esclave qui l’accompagnait, il devait être un bien piètre compagnon de voyage.
Cette exaspération s’évanouit promptement lorsqu’il vit pour la première fois le palazzio. S’il était déjà venu dans la région de Clivus, il n’avait, cependant, jamais visité ce palais. Il fut réconforté à l’idée qu’il pourrait au moins apprécier les formes élégantes de cette architecture, en dépit de la rencontre éprouvante qui aurait bientôt lieu avec le Maître.
Il passa sous des arcades raffinées, recouvertes d’un marbre blanc strié de vert pâle, projetant des ombres parfaites en contrebas. Le mélange de pastels nuancés, jaune et bleu délavé, apportaient de la chaleur et de la douceur à ce bâtiment impressionnant. Emerveillé, il suivait mécaniquement l’esclave, qui l’emmenait à travers des couloirs et des salles tournées vers la lumière et le ciel. Suspendus aux fenêtres ouvertes, les rideaux blancs se tendaient, emportés par la brise, formant une dentelle ornementale presque magique. Il comprenait maintenant pourquoi les jardins existants faisaient grise mine en comparaison.
Devant tant de beauté, il se serait cru à satiété. Pourtant, le contraire se produisit. Il s’était dit qu’il ne devait plus rien ressentir après toutes ces années. Ses illusions ne résistèrent pas longtemps face à cette épreuve. Il dut constater que ses sentiments ne s’étaient pas suffisamment asséchés. La beauté de Fabrizio faisait mal. Elle lui blessait les yeux comme la lumière du soleil. Assis à une petite table laquée, le jeune Signore Giovanni jouait aux cartes avec deux autres compagnons. Antonio ne put réprimer un frisson lorsque ces iris noirs comme l’obsidienne remarquèrent sa présence. Fabrizio s’excusa aussitôt auprès de ses camarades de jeu et se fit remplacer. Il demanda à Antonio de bien vouloir l’accompagner jusqu’à son bureau.
Une fois arrivés, le jeune Signore exprima ses préférences quant à la conception des nouveaux jardins. Il souhaitait surtout un équilibre parfait entre la main de l’Homme et la main de la Nature. Les gestes liés au discours de Fabrizio étaient confiants, montraient une aisance distinguée et presque sensuelle.
Le charme était toujours là, même s’il avait pris une couleur plus distante. Antonio se sentait incroyablement mal à l’aise, et son ressentiment, mêlé à cette étrange haine, transparaissait parfois dans le ton qu’il employait. Les deux hommes se cantonnaient à leurs rôles respectifs. L’entrevue se termina au bout d’une heure de discussions. Des quartiers spécifiques du château avaient été réservés pour le fils Battista afin qu’il mène sa tâche à bien.
Antonio souhaitait rejoindre ce nouveau refuge au plus vite car il sentait qu’il ne pouvait plus maîtriser les émotions provoquées par le tête-à-tête avec le jeune Signore. Il passa quelques temps dans la chambre à ruminer, à montrer le poing à une personne invisible, à jurer dans le vide. Cette crise se termina par des sentiments de défaite et de profonde fatigue.
Surtout, il pensait à ce qui se trouvait dans ses affaires. Il avait gardé les esquisses. Il ne savait pas pourquoi il les avait prises avec lui. Il désirait peut-être les rendre au Maître, à l’Ancien Esclave. Non, il serait préférable de les déchirer, de les jeter définitivement. Les conserver avait été une preuve supplémentaire de sa lâcheté. C’était un déshonneur envers sa Maison inexistante. Il fallait remédier à cela tout de suite.
Il prit donc son courage à deux mains. Il s’empara d’un premier dessin qu’il déchira aussitôt d’un coup sec. Il regarda pendant un long moment ces morceaux qu’il avait produits. Il admira une dernière fois ces papiers en lambeaux autour de lui.
Il entreprit de faire de même pour les esquisses suivantes. Il s’exécuta avec beaucoup d’allégresse. Il les retrouva bientôt morcelées et éparpillées sur les damiers du sol. Ne comprenant pas pourquoi il se sentait tout d’un coup exténué, il décida de se reposer et s’enfouit dans son lit douillet. L’acte avait déclenché de honteuses larmes qu’il tenta de contenir avec difficulté. Il s’endormit ainsi, les poings serrés, les esquisses, des feuilles mortes jonchant le sol.
La nuit, un corps accroché derrière lui le tira d’un sommeil tourmenté. Il ouvrit tout grand les yeux à cause de cette intrusion, la peur et la panique glaçant son sang. Captif, il était immobilisé sur ce lit. Une main retint son cri.
« Vous les avez détruites. »
Il reconnut aussitôt cette voix et il se mit à gesticuler pour déloger le corps d’acier qui s’était refermé sur lui tel un étau. Les doigts s’enfoncèrent sur ses lèvres, l’empêchant de parler. Son cœur battait fort. Ce tambour furieux résonnait sinistrement dans sa cage thoracique. Il réussit cependant à pousser un gémissement.
« J’ai attendu. J’ai tant attendu.»
Fabrizio l’aplatit complètement sur le matelas du lit alors qu’il se débattait comme un forcené. Le souffle brûlant s’était déplacé sur sa nuque. Antonio se raidit et ferma les yeux. Ses poings se crispèrent autour de l’oreiller. Un baiser atterrit tout en douceur sur son épaule découverte. L’instant d’après, Fabrizio arrachait frénétiquement sa chemise avec la pointe d’un couteau. Antonio voulut se retourner pour lutter contre ce déshabillage forcé, mais le Signore Giovanni saisit sa gorge et la serra juste un peu avec ses doigts calleux. Antonio se calma immédiatement. De son autre main, Fabrizio jeta le couteau.
« Ces mots, je les ai attendus trop longtemps. »
Antonio entendit le bruit d’un vêtement qui s’ouvre et, prenant conscience de ce qui allait certainement se passer, essaya d’y échapper. Il rencontra à nouveau son lit violemment. Fabrizio respirait fortement, écrasé par le poids de sa passion. Dorénavant, le corps tendu du jeune Signore s’était plié sur celui d’Antonio, le dominant ainsi dans toute sa longueur.
Fabrizio plaqua une fois de plus sa main sur la bouche du prisonnier.
Cette nuit-là, Antonio ressentit une seconde trahison, et les seuls mots qu’il réussit à prononcer furent une plainte enragée mêlée aux larmes. Fabrizio les noya sous ses baisers et il souffla contre les lèvres endolories d’Antonio : « Si la haine te donne cette réaction là, alors haïs-moi autant que tu le voudras.»
Car cette trahison qu’Antonio ressentait était aussi celle de son propre corps et de son propre cœur.
Les quelques mois qui suivirent, les jardins autour du palazzio furent achevés et admirés de tous. Une statue, en particulier, attirait l’attention. La lutte violente représentée entre ces deux corps ennemis laissait échapper bien des sous-entendus que les esprits avertis percevaient sans aucune difficulté.
Fin.