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Fiction » General » Le Grand Mechant Loup et le Gentil Petit Lapin font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: le.temps.des.cerises
Fiction Rated: K - French - General/Fantasy - Reviews: 4 - Published: 09-11-08 - Updated: 09-11-08 - Complete - id:2570186

Note : récit écrit d'après un livre pour enfants de Rascal et Cirel intitulé « Ami-Ami »

Note bis : Un grand merci à Itoe pour la correction et l’amélioration de ce récit : papouilles à toi.

Le grand méchant loup et le gentil petit lapin

Dans un lointain royaume vivaient Dargen et Lindel.

Lindel travaillait dans un cirque. Jongleur, musicien, acrobate... et beau garçon, il gagnait son pain sans vraiment faire d'effort et aimait cette vie sans attache. Enfin, ça c'était avant que leur caravane ne se fasse attaquer par des pillards et qu'il ne s'enfuie pour échapper au carnage. Alors qu'il s'approchait de l'orée d'une forêt, son sang elfe se réjouit : dans les arbres, il pourrait aisément se dissimuler. Lindel accéléra encore sa course, à peine avait-il pénétré dans la forêt que les pillards arrêtaient leur montures henissantes et faisaient demi-tour.
Se demandant pourquoi, le jeune elfe voulut sortir de sa cachette... il se rendit vite compte qu'une barrière invisible mais particulièrement douloureuse l'empêchait de quitter la forêt.
Au bout de quelques jours, Lindel s'était habitué à sa nouvelle vie. Il avait trouvé une maison de bûcheron abandonnée et se l'était apropriée. Après tout, il n'avait pas vu âme qui vive à des kilomètres alentour.
Le matin, en faisant chauffer l'eau pour sa tisane de feuilles de malorme, il se disait :
- Le jour où j'aurai un ami, j'aimerais qu'il soit elfe comme moi.

Tyran condamné à l'exil par un groupe d'aventuriers aux dents longues, Dargen était un être sombre et mélancolique. Il vivait dans un chateau tombant en ruine au milieu d'une forêt maudite où personne jamais n'entrait.
Enfin personne... en deux siècles, quatre paladins y étaient parvenus, pour tuer le Monstre. Dargen avait tenté de les raisonner mais sans succès. Au fur et à mesure que les années passaient, les pouvoirs de la bête qu'il était devenu grandirent. Il devait prendre son mal en patience, bientôt la barrière ne lui résisterait plus. Bientôt il pourrait sortir. Bientôt.
En attendant, l'homme traînait sa masse imposante, errant comme une âme en peine dans les couloirs déserts ornés de portraits de seigneurs morts il y avait des siècles de cela.
Il ne sortait que pour chasser l'ennui et le gibier.
Dans sa demeure de pierre, en regardant le soleil se lever loin derrière la mer d'arbres, verte et mouvante , Dargen pensait :
- Le jour où j'aurai un ami, je l'aimerai immensément.

Lorsque les gens voyaient Lindel pour la première fois ils se disaient trois choses : qu'il devait être naïf, qu'il devait être calme, posé et enfin qu'il devait être faible.
Ils se trompaient lourdement.
Oh bien sûr il était plutôt petit et menu. Cela ne l'empêchait pas d'être musclé. Après tout, ne jonglait-t-il pas avec ses pieds ? Ne se balançait-il pas au dessus du vide, volant de trapèze en trapèze ?
Sa carrure n'avait rien à voir avec celle d'un forgeron, mais il n'était pas faible.
Tout comme il était loin d'être naïf, calme ou posé. La forêt raisonnait fréquemment des bordées de jurons à faire rougir une prostituée que lancait l'elfe dans ses mauvais jours.
Les animaux s'étaient peu à peu habitués à la présence bruyante de l'intrus. Ils ne s'enfuyaient plus, nombre d'entre eux allaient jusqu'à manger dans sa main.
- Le jour où j'aurai un ami, j'aimerais qu'il soit végétarien comme moi.

Dargen déposa sur la table en bois de la cuisine les deux lièvres qu'il venait de tuer. Alors qu'il les dépeçait, il ne put s'empêcher de penser à ceux qui l'avaient condamné à cette existence solitaire.
Qu'il aurait aimé leur infliger le même sort.
Oh, pas l'exil, non. Il aurait aimé les écorcher. Vivants. Centimètre après centimètre.
Et les plonger dans l'eau salée.
Il n'était pas de nature brutale. Enfin pas excessivement.
Ce n'est pas parce qu'on est tyran qu'on tue par plaisir. Mais eux ...
C'était un guerrier puissant et il aurait facilement pu venir à bout des six aventuriers sans même s'essoufler... sauf que ces imbéciles avaient formulé un Souhait. Et contre cette magie-là, il ne pouvait rien.
Si au moins ils avaient choisi leurs Mots plus soigneusement... il aurait été coincé ici jusqu'à sa mort, pas pour l'éternité... Quels incapables !
L'homme soupira en soulevant le couvercle du chaudron où fremissaient l'eau et quelques plantes aromatiques. Il y jetta les lapins.
Tout en dressant la table, il se disait :
- Le jour où j'aurai un ami, je l'aimerai tendrement.

Assis sur l’une des branches d'un des plus hauts arbres de la forêt, Lindel jouait de la flûte de pan. Il l'avait taillée dans les roseaux qu'il avait cueilli près du marais. Il connaissait la forêt maintenant, suffisament en tout cas pour ne plus se perdre. Enfin, la partie sud de la forêt.
Il ne s'éloignait jamais à plus de trois jours de marche de sa demeure.
Les animaux lui rapportaient des nouvelles assez inquiétantes venant de l'est et il préfèrait ne pas s'y aventurer.
De son perchoir, l'elfe laissa traîner son regard vers la direction que semblaient éviter les habitants des bois : une masse sombre se dessinait dans la brume. Mais même ses yeux perçants ne purent distinguer ce que c'était.
Un frisson glacé lui parcourut le dos.
Il se secoua puis haussa les épaules en reprenant la flûte. Un air léger et entrainant en sortit.
Il avait pour principe de ne jamais se poser de questions quand il savait que la réponse n'existait pas. A quoi bon se demander "Pourquoi avons nous été attaqué ?" "Pourquoi ai-je fui ?" "Pourquoi cette barrière m'empêche-t-elle de sortir ?" "Quelle est cette chose au loin ?"...
Se torturer sur le passé qu’on ne pouvait changer ou l'avenir que l’on ne saurait connaître n'avait aucun sens. Seul le présent comptait.
Certains le considéraient comme un grand sage, d'autres comme un crétin fini.
Lindel penchait plutôt pour la première option, mais il n'était pas très objectif.
La musique était finie, un écureuil lui grimpa sur l'épaule.
- Le jour où j'aurai un ami, j'aimerais qu'il soit musicien comme moi.

Alors que les dernières notes de l'orgue résonnaient dans la chapelle déserte, Dargen ferma les yeux et se massa les tempes. Il aurait aimé avoir de nouvelles partitions. Depuis le temps qu'il jouait celles-là...
Il en avait bien composé quelques-unes mais l’orgue n’était pas son instrument de prédilection.
L’homme se leva et sortit du lieu saint. Il s’adossa à une colonne et contempla le chateau. L’aile gauche menacait de s’écrouler et il fallait vraiment qu’il s’occupe de la toiture de l’aile droite avant l’hiver.
Il se rappela sa vie, avant.
Il avait conquis plus d'une dizaine de royaumes qu'il avait assemblés en un unique Empire.
Il gouvernait entouré de courtisants qui ne demandaient que sa perte et d’ennemis aussi entêtés qu’insipides.
Mais toujours seul.
Seul même au milieu de la foule.
Les galants et les galantes ne parvenaient pas à le faire sourire. Les fous le crispaient.
Les corps qu’il étreignait la nuit contre des montagnes d’or ne parvenaient pas à le réchauffer. Alors il passait de longues heures assis devant son clavecin, écrivant sonates, fugues et ballades.
Le guerrier avait découvert dans la musique un exutoire à sa solitude.
Mais maintenant, ce n'était plus assez.
- Le jour où j'aurai un ami, je l'aimerai avec talent.

Lindel aimait jouer : aux dés, aux cartes, aux dames, aux échecs. Il avait passé nombre de soirées dans des auberges à jouer pour quelques pièces de cuivre. Il trichait, mais à peine. Juste de quoi forcer la chance et se remplir un peu les poches. Depuis qu'il était prisonnier de la forêt, il avait quelquefois soupiré après la vie facile qu'il avait mené jusqu'alors. Mais pas très longtemps. Ce n'est pas en pleurant qu'il reviendrait en arrière.
La vie ici n'était pas aussi dure que ce qu'il aurait pu craindre. Ce n'était pas comme s’il n'avait pas passé toute son enfance et une partie de son adolescence dans les arbres. Et puis, à la veille de ses soixante ans, alors qu'il n'avait même pas atteint sa majorité, il était parti pour la ville. Erna l'avait pris sous son aile. Elle n’aimait pas le mot “voleuse” et se définissait elle même comme “une artiste de la subtilisation”. Elle lui avait enseigné les ficelles du métier. Et l'amour du jeu.
Mais seul, il n'avait pas eu l'occasion de sortir ses dés qui ne quittaient pourtant jamais ses poches.
- Le jour où j'aurai un ami j'aimerais qu'il sache jouer comme moi.

Lorsque que les gens voyaient Dargen pour la première fois, ils se disaient trois choses : que le guerrier venait du Royaume de Xsarus (si la longue chevelure noire qu'il arborait était assez courante, ses iris rouges le trahissaient) qu'il devait être extrêmement intelligent et enfin qu'ils avaient la désagréable impression d'être un pauvre rongeur face à un serpent.
Et ils ne se trompaient pas.
Dargen était un excellent stratège. Ses victoires ne se comptaient plus.
On disait même qu'une armée de vieillards gagnerait face aux légions de Jungis si l'Empereur était à sa tête.
Mais si ,comme Jungis dont la lignée remontait à la nuit des temps, on peut naître roi, on ne naît pas tyran.
D'ailleur Dargen, fils de paysan, était simple gladiateur. Esclave qu'on avait placé dans l'arène pour amuser le peuple. Après tout un bon Xsarien était un Xsarien mort. Mais il avait gagné ses combats les uns après les autres. Il avait gagné sa liberté.
Puis vint la revanche.
Pions après pions. Batailles après batailles.
Il devint maître du royaume qui l'avait asservi. Et la partie n'avait fait que commencer.
Le soir, assis devant un plateau de jeu d'échec, il se disait :
- Le jour où j'aurai un ami, je l'aimerai même mauvais perdant.

Un jour d'automne, Dargen était allé chasser. Les animaux se faisaient rares, obligeant l'homme à s'enfoncer de plus en plus loin. Il suivait un chevreuil qui l'avait mené vers le sud. Mais qu'elle ne fut pas la surprise du guerrier de trouver sa proie réfugiée derrière un être humain.
Enfin humain... c'était un elfe. Un être vivant donc. Et armé.
Lindel qui cueillait des mûres avait vu venir vers lui un animal apeuré. Il l'avait calmé en lui caressant le museau et avait guetté la venue du prédateur, un kukri dans chaque main. Quant l’humain leur fit face, il murmura au chevreuil qui s'éloigna en quelques sauts.
- Tu viens de ruiner ma chasse.
- Rammassez des baies.
L'elfe rangea ses épées courtes, lui tendit un panier vide puis lui tourna le dos pour reprendre son activité.
Il ... il avait rangé ses armes et il l'ignorait ? Dargen sourit.
- Tu as du cran.
- L'hiver approche et je ne tiens pas particulièrement à mourir de faim. Je fais des provisions. Vous devriez en faire autant.
Dargen regarda le panier vide, s'accroupit non loin de l'elfe et se mit au travail. Un écureil descendit d'un arbre et le regarda longtemps, inclina sa petite tête à gauche puis à droite. Le guerrier prit la parole :
- Je n'avais pas encore senti ta présence sur mon territoire...
- Votre territoire ?
Le guerrier fit un geste vague pour signifier "la forêt".
- C'est vous qui avez créé la barrière magique qui m'empêche de sortir ?
- Non. Ce sont ceux qui m'ont enfermé ici. Rares sont les personnes qui ont assez de pouvoir pour la passer. Et ceux qui y parviennent ne le font que dans le but de me tuer. Mais toi, tu es différent.
L'elfe réfléchissait à toute allure. Quel royaume traversait la caravane pendant l'attaque ? Lindel se concentra mais les yeux de l'homme le dérangeaient : rouges, ils étaient rouges.
Ils passaient par Teseran non ? Il avait lu quelque chose au sujet d'une forêt à Teseran... et de quelqu'un aux yeux rouges...
- Deux cent trente ans ! Votre bannissement remonte à deux cent trente ans. Mais c'est...
- ... court pour quelqu'un de ta race.
- ... un miracle pour quelqu' un de la vôtre.
- Je n'appellerai pas ça comme ça. Mais ça résume l'idée oui. Même si je ne suis plus totalement humain.
Les yeux de l'elfe se mirent à briller :
- Dargen le conquérant ! Jamais un homme n'avait réussi ce que vous avez fait !
- Je prends cela comme un compliment.
- Un Xsarien comme empereur, certains devaient avoir la nausée rien que d'y penser.
- C'est donc pour ça que les trottoirs de ma ville étaient sales ?!
Dargen et Lindel se regardèrent un court moment avant de rire ensemble. Puis sans crier gare, le guerrier prit son hôte et le déposa sur son épaule comme un sac de pommes de terre.
- OWEEEEEEEEEEEEE !
- Tu deviendras mon ami.
- Quoi ?
- Tu n'as pas peur de moi et tu m'as fait rire. Tu seras mon ami.
- Je ne veux pas d'ami comme vous, je veux que mon ami soit elfe et vous êtes... humain. Je veux que mon ami soit végétarien et vous chassez. Je veux que mon ami soit mélomane et vous ne devez aimer que les chants barbares et la musique des tambours de guerre. Je veux que mon ami soit joueur et vous ne devez pas l'être...

Tout à ses jérémiades, Lindel n'avait pas remarqué que le paysage défilait beaucoup trop vite pour le pas du Xsarien : les deux hommes franchirent bientôt le pont-levis du château. Dargen ne déposa son fardeau que lorsqu'ils furent dans une salle où crépitait un bon feu. L'elfe, furieux, regarda l'ancien empereur poser les deux paniers de fruits sur une table avant de s'approcher de lui.
Il aurai pu fuir. Il aurait dû fuir. Mais il ne pouvait pas bouger.
Un rongeur devant un serpent.
Un frisson lui parcourut le dos quand Dargen lui souleva le menton d'une main ; mais le frisson n'avait rien de désagréable.
Parce que le sourire du tyran n'avait rien de cruel, parce que sa voix était douce.
- Moi, je t'aimes comme tu es.

FIN



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