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Fiction » Romance » The Wrecks font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Lakesis
Fiction Rated: M - French - Angst/Drama - Reviews: 12 - Published: 10-11-08 - Updated: 12-02-08 - id:2582623

THE WRECKS

- Les épaves -

Prologue

Le bruit infatigable d’une horloge égrainait le temps, un tic-tac agaçant qui battait la mesure comme le sang qui frappait dans ses tempes. Il faisait à peine jour, mais le temps était gris, et seule une lumière filasse passait au-travers de rideaux jaunis et ça et là tâchés de moisissure. La tringle était cassée et le bout de tissu pendait plus d’un côté que de l’autre. Un évier mal fermé goutait paresseusement. Des papiers s’entassaient au sol ; des enveloppes déchirées, des ordonnances ou des journaux à peine parcourus.

Un gémissement douloureux lui échappa alors qu’il essayait de se tourner sur le côté et il ferma les yeux. Dans son lit au matelas défoncé, il bougea à peine, cherchant ses membres engourdis par un sommeil désagréable. D’un geste las, il dégagea le drap et le jeta plus loin, dégouté par la sueur et l’odeur de vomi qui s’en échappaient. Oh, il l’entendait déjà d’ici. Pourquoi continues-tu ainsi ? ou encore Ca a assez duré, reprends-toi ! Mais hélas, il lui semblait à lui que ça venait à peine de commencer. Il voulut s’assoir mais une nausée le recloua au lit et il exhala un autre geignement. C’était chaque fois pareil. Sa poitrine le brûlait et ses yeux voyaient trouble. Sa tête était prête à exploser. Et son bras était une véritable boucherie. Il avait tenté de résister, comme on lui faisait promettre à chaque fois, mais, comme supplicié, il avait besoin de ça, pour tenir, juste un petit peu. Il ne se promettait pas, ne se promettait plus, une longue vie, mais il avait encore trop peur de mourir, trop d’espoir en lui pour croire que c’était déjà la fin, que c’était juste ça, la fin. Il passa la main sur son visage émacié, blessé de gros cernes noirs, et se tourna sur le côté, dos à la fenêtre. Il resta là, en position fœtale, ses bras trop maigres autour de ses épaules saillantes.

C’était pas comme ça, la fin… C’était pas comme ça…

Alexis avait pris un jour de congé aujourd’hui et marchait, l’air sombre. Il s’arrêta à une boulangerie et acheta du pain, esquissant à peine un sourire à la jeune femme qui lui rendit sa monnaie. Le lacet de son parapluie autour du poignet, il leva la tête et jeta un œil au ciel, avec une petite moue sceptique, puis il consulta sa montre. Il s’assit un des sièges de l’arrêt de tramway, s’échinant à boutonner son manteau. Il secoua la tête pour chasser une mèche blonde de devant ses yeux et fixa les rails, guettant l’arrivée de la rame. Il s’écarta pour laisser passer une femme et sa poussette, puis alla se coller contre la vitre, griffonnée et tagguée. Il ne savait même pas pourquoi il allait le voir, pourquoi il continuait à vouloir le tirer de cet enfer. Puis il se rappelait, et se résignait, comme si c’était un devoir. Il l’aimait trop pour le pousser dans le précipice, et il l’aimait trop encore pour reprendre la main qu’il lui avait tendue. Même s’il le lui rendait mal, même s’il continuait de l’ignorer et de s’enfoncer toujours un peu plus, Alexis se bornait à vouloir lui faire sortir la tête de l’eau. Il s’extirpa du tramway et jura entre ses dents. Il avait commencé à pleuvoir. Il déploya son parapluie et accéléra le pas, jusqu’au bas d’un petit immeuble coincé entre une agence de voyages et un cabinet de dentiste. Il tapa le code d’entrée puis poussa la porte et monta lentement les marches en bois, s’agrippant à la rampe. Il s’arrêta enfin et fouilla dans sa poche. Il voulut ouvrir la porte mais la clé dans la serrure ne tournait pas et il poussa un grognement agacé. Il avait laissé la sienne de l’autre côté, l’imbécile. Alexis ne voulait pas se dire qu’il l’avait fait exprès pour ne pas qu’il rentre. Il avait sans doute déjà oublié qu’il devait lui rendre visite, comme toujours. Alexis soupira et se mit à frapper contre le battant. Ca pouvait durer longtemps, jusqu’à ce qu’il l’entende, puis qu’il trouve la force de se lever, de se traîner jusque là et de le laisser entrer.

Il geignit, plaquant les mains contre sa tête, quand les coups sur la porte se répercutèrent dans le vide de son appartement. Arrête ça… Arrête ce bruit… Dégage, fiche-moi la paix… Mais cela continuait, inlassablement. Avec un râle éraillé, il sortit de son lit. Plutôt… Il rampa hors des draps, tombant à moitié sur le parquet sombre et lisse. Il se redressa en grimaçant et se hissa sur ses jambes, respirant fortement. Il marcha jusqu’à la porte et tourna lentement la clé.

Alexis entra enfin, tentant un sourire qui ne voulait rien dire.

« Salut, Ryan ! Tu dormais ? »

Ryan ne dit rien et retourna jusqu’à son lit, s’y rallongeant, fixant le plafond. Alexis lâcha un soupir et le rejoignit, s’asseyant prudemment sur le bord. L’air qui régnait était lourd et lui donnait des haut-le-cœur, cette odeur le prenait à la gorge et lui retournait le ventre. Il choisit de ne pas regarder les détritus qui jonchaient le sol et penchant la tête sur le côté, il reprit :

« Ryan… Il faut que tu sortes de là. »

Seul un regard absent lui répondit.

« Ryan, bon sang, dis-moi quelque chose, commença à s’impatienter Alexis, que l’anémie du jeune homme énervait chaque jour un peu plus.

-Laisse-moi, grinça-t-il.

-Et puis quoi encore ! Je te signale que je me suis levé à six heures pour venir te voir, alors que je suis en congé ! Si tu crois que je vais repartir, tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’à l’épaule. »

Alexis se pencha sur Ryan, cherchant son regard bleu fané. Il ne put retenir son sourire tendre et ses doigts s’élevèrent doucement pour chasser une mèche brune qui collait à la joue de Ryan, glacé. Puis son regard partit plus bas, passant sur les trous de son t-shirt trop grand, s’attardant sur ses hanches qui semblaient prêtes à percer sa peau, puis remonta enfin jusqu’à son bras gauche. Alexis ferma les yeux. Les traces de piqures s’épandaient autour des veines bleuies, en dessous de la marque de la sangle que Ryan utilisait pour les faire ressortir plus facilement. Alexis aperçut enfin la seringue qui trainait par terre et eut une expression profondément peinée. Ryan n’avait que ça pour croire que tout n’existait pas, pour faire semblant d’aller mieux en oubliant que tout se fracassait autour de lui. La main d’Alexis effleura son visage et il soupira, en lui soufflant enfin :

« Il faut que tu ailles te laver.

-Va-t-en… Laisse-moi, je veux être seul.

-Ryan, tu vas venir avec moi jusqu’à cette salle de bain ! Regarde un peu dans quel état tu es ! Allez, viens-là… »

Alexis attrapa la taille de Ryan, le tirant doucement vers lui, avant de passer un bras sous son dos pour le faire s’asseoir. Ryan se laissait faire, mais de mauvais gré, et alors qu’Alexis avait enfin réussi à le mettre debout, une nausée le prit et il tomba à genoux, vomissant une bile acide qui lui brûla la gorge. Alexis détourna les yeux une seconde puis passa sa main sur sa nuque moite, avant de reprendre son rôle, l’aidant à se relever, titubant avec lui jusqu’à la salle de bain. Il l’assit sur le carrelage, contre la baignoire, et ouvrit le robinet d’eau chaude. Ryan tourna vers lui des yeux lugubres et il lui demanda, étrangement :

« Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi tu me laisses pas crever ?

-Parce que je ne peux pas, c’est tout. Lève les bras. »

Ryan obéit mécaniquement et Alexis lui retira son t-shirt qu’il jeta dans la poubelle en plastique. Il fit de même avec le caleçon et aida son ami à s’installer dans l’eau chaude. Ryan eut un grondement désagréable alors qu’Alexis lui plongeait la tête sous l’eau pour le débarbouiller. Le jeune homme s’était plié à son rôle sans jamais rechigner. Le voir nu, le toucher, le sentir… Tout ça n’était plus que des illusions dépassées, des espoirs fantoches devenus palpables, mais d’une réalité bien noire. Il s’était résigné, au fond, à ne jamais rien obtenir de lui, à ne jamais rien recevoir d’autre que des sourires ou des tapes amicales, des soirées entre copains pour aller voir un match de base-ball ou en discothèque pour s’amuser un peu. Rien n’était plus pareil à présent. Ryan était une ombre et Alexis était l’ombre d’une ombre. Il soupira en se relevant, décidé de le laisser un peu dans sa baignoire le temps de ranger l’appartement. Il laissa la porte de la salle de bain ouverte, pour jeter un coup d’œil de temps à autre. Ryan s’assoupirait probablement dans l’eau et Alexis n’avait pas envie qu’il se noie. Il retourna dans la chambre, et la première chose qu’il fit fut de jeter la seringue usagée. Il nettoya ensuite le parquet puis ramassa les papiers, triant le courrier. Il ouvrit les enveloppes qui ne l’avaient pas déjà été, plia les deux factures qu’il mit dans sa poche et jeta le reste. Il retira la tringle à rideaux et ouvrit la fenêtre pour renouveler l’air vicié, puis il changea les draps. Il fit un tas de linge sale dans un coin, puis passa à la cuisine, où il ne trouva qu’une vieille casserole de pâtes à moitié pourries. Depuis combien de temps encore n’avait-il pas mangé ? Alexis s’essuya le front et retourna dans la salle de bain avec des vêtements propres.

« Ryan ! »

Alexis se précipita vers lui, se plongeant à moitié dans la baignoire pour tirer son ami qui avait disparu sous l’eau. Ryan prit une bruyante inspiration en revenant à la surface et toussa contre l’épaule du jeune homme, qui s’écria, furieux :

« Mais t’es malade ! T’as vu la peur que tu m’as faite ! Qu’est-ce qui t’a pris, encore ?

-J’avais juste besoin de silence, haleta Ryan, abandonné contre Alexis.

-Bordel, Ryan, ne recommence plus jamais ça… »

Ryan ne répondit pas mais lâcha :

« J’ai mal.

-Où ?

-Partout. »

Alexis fronça les sourcils et le tira hors de la baignoire, trempant sa chemise noire. Il le frictionna avec une serviette, en pestant, puis il lui frotta énergiquement les cheveux, s’attirant une plainte agacée d’un Ryan qui en avait passablement assez. Il rasa sa petite barbe de quelques jours, en lui sommant d’arrêter de bouger sous peine d’être victime d’un malheureux égorgement dont il ne serait bien entendu pas responsable et il l’aida à s’habiller puis le ramena dans le salon, le poussant sur le canapé, en soufflant. Les poings sur les hanches, les manches retroussées aux coudes, Alexis dévisagea Ryan une seconde puis se retourna pour fermer la fenêtre.

« Je vais aller te faire tes courses et jeter le contenu de ton frigo, vu que bien évidemment, tout est périmé. Tu vas finir par mourir de faim. »

Un ricanement ironique ponctua sa remarque et Alexis jura. Ryan s’était détourné de lui et regardait, l’air ailleurs, un cadre- photo posé sur le guéridon. Qu’est-ce qu’il s’en foutait de mourir. Ca pouvait être de faim, de froid ou de rien, ça n’aurait même pas changé sa vision des choses. Il n’était qu’une loque en lambeaux, brisé en de si petits morceaux qu’il devenait impossible de les recoller.

Alexis abaissa le store puis vint s’asseoir près de Ryan, cherchant à le prendre dans ses bras, mais l’autre se dérobait, le repoussant de sa main, comme toujours. C’était étrange. Il acceptait qu’il le déshabille, qu’il le lave, mais il refusait ses étreintes, comme si ce contact était pour lui bien plus intime que tous les autres. Il l’avait vu malade, défoncé, en manque ou perché, mais Ryan refusait qu’il le voie abandonné à un réconfort qu’il méritait malgré son interdiction. Alexis se releva, caressa les cheveux bruns mal peignés, puis remit sa veste et partit vers la sortie.

« Je prends ta clé comme ça, je suis sûr que tu seras là quand je reviendrai.

-Peut-être que j’essaierai de sortir par la fenêtre. Ah oui, je suis bête, je vis au cinquième étage. Mais remarque, c’est sûrement ça que je veux ! Surveille le trottoir quand tu reviendras, on sait jamais ! »

Alexis préféra ne pas répondre et attrapa les deux trousseaux de clés qu’il mit dans sa poche après avoir fermé. Il traversa quelques passages piétons puis entra dans une superette de quartier. Ryan était devenu insupportable et méprisant, mais Alexis ne le blâmait pas, même s’il l’avait connu débordant de joie, de sourires et de gentillesse. Ce temps paraissait comme un mythe à présent, enterré par la crasse d’une vérité difficile à accepter. Il y a cinq mois encore, Ryan était un jeune homme heureux mais tout avait basculé, à la faveur d’un soir. Alexis n’avait même pas compris lui-même la raison du départ de Gregory. Quand au bout de trois ans, il avait claqué la porte, Ryan s’était complètement effondré, cassé par cette trahison. Il n’avait jamais compris, jamais pardonné non plus, et parce qu’il ne savait pas pourquoi, il s’était enfermé dans un cercle infernal où rien n’existait si ce n’était son amour buté et irraisonné et sa douleur insupportable d’avoir été abandonné, encore une fois.

Las, il poussa le cadre photo sur le sol, où la vitre se brisa, sèchement. Ryan s’allongea sur le canapé et fixa les bouts de verre qui couvraient le visage de Gregory. Il voulut les enlever mais il se coupa et reprit sa main avec un soupir douloureux. Il observa son doigt coupé où s’était fiché un débris, et le sang qui coulait tout doucement. Il savait qu’il était pitoyable et inutile, qu’il n’était qu’un imbécile, il savait tout ça… Il avait honte, honte au plus profond de lui-même autant qu’il avait mal. Mais il l’aimait, il s’était entièrement donné à lui, il avait tout fait pour lui. Il revoyait encore ces trois années où son monde était un bonheur capitonné de coton, où les bras de Gregory le protégeaient de ses chutes, où sa poitrine le consolait de ses peines. Mais c’en était terminé. Rejeté, délaissé, encore. Mais c’était pire, en s’en allant, Gregory avait emporté les sourires de Ryan, sa volonté de vivre et son envie de se battre. Il l’avait poussé vers ses vieux démons. Désarmé et abattu, Ryan avait replongé dans la solitude. Il était seul, seul malgré les autres. Il était seul avec lui-même, et parce qu’il se détestait, il lâchait prise, confronté à son reflet. Comme quand il était petit, quand ses parents n’étaient pas là, ou quand il pleurait dans son lit, parce que son père avait frappé trop fort, cette fois. Ou quand il voulait crier à l’aide, mais que ses cris restaient muets. Avec Gregory, Ryan avait souhaité croire en la fin de son cauchemar. Il était si parfait et si salvateur. Et puis un soir…

Il était parti et depuis Ryan était un fantôme. Il avait cherché à soulager sa douleur et il avait basculé dans les méandres de la drogue. Pas souvent, juste parfois, quand il avait trop mal. Un peu d’argent, une piqure de rien du tout, et le tour était joué. Il était libre pour quelques heures, capable de s’oublier et de se croire heureux. Mais il ne travaillait plus et l’argent ne tombait pas du ciel, alors parfois, il quittait son antre pour trouver de quoi payer sa minute de bonheur. Il n’allait jamais loin et se contentait de se mettre à genoux pour quelques billets. Cela suffisait. Il n’avait plus assez de dignité pour refuser de se plier à ça. Il avait besoin, il se débrouillait. Il lui était arrivé de demander de l’argent à Alexis, ou même de lui en prendre sans le lui dire. Son ventre émit un grondement sourd et il se rendit compte qu’il n’avait pas mangé depuis trois jours. Il se tourna sur le dos, affalé dans son divan, et tendit la main pour attraper le plaid posé sur le dossier. Il avait soudain froid, envie de pleurer, enfin de se dire que ce n’était pas vrai. Quand il était désagréable avec Alexis, il tentait juste de l’éloigner, de lui faire comprendre que ça ne servait à rien, qu’il ne fallait pas l’approcher, qu’il était de toute façon perdu. Mais malgré ses insultes, ses rebuffades et ses menaces, Alexis restait, comme si sa fin à lui impliquait aussi la sienne, comme si, s’il devait tomber, alors lui aussi. Au lieu de se sentir rassuré, Ryan était terrorisé jusque dans ses tréfonds par la dévotion sans faille de ce jeune homme qui aurait pu, comme tous les autres, se détourner, être lassé de ses sautes d’humeur ou de sa méchanceté souvent gratuite. Il n’était qu’une poupée de chiffons sale qu’un gamin en manque de jouets avait récupérée. Ryan retint ses larmes par pure bravade, pour ne pas montrer ses yeux rougis à Alexis quand celui-ci reviendrait. Il n’avait plus de fierté pourtant, mais il ne l’avait jamais laissé apercevoir ses larmes. Il voulait juste faire voir la facette dure, imperméable, désenchantée. Mais ô combien tout cela était inutile, finalement. Qu’est-ce que ça lui en coûtait en force pour se retenir de pleurer, même quand il était tout seul. Il serra les dents à s’en faire éclater les mâchoires et se rencogna dans sa couverture.

Les lanières des sacs en plastique lacéraient ses doigts transis de froids. Alexis revenait tranquillement, saluant des commerçants qu’il avait appris à connaître en deux mois. C’était devenu un rituel, une habitude. Chaque semaine, il répétait les mêmes gestes, les mêmes mots. Ryan était le seul à changer de disque, renouvelant ses stupidités avec une imagination qui laissait pantois. Pas un jour sans qu’il ne trouve une façon de se faire du mal. Il cherchait à se punir, il cavalait après la souffrance comme on courrait après un train qui part, pour le retenir de nous échapper, et d’emporter avec lui ce qui tenait en vie. La douleur, c’était ça, pour Ryan. Alexis pensait sincèrement que s’il avait voulu mourir, il l’aurait fait depuis longtemps. Il existait mille manières de se suicider, mais Ryan s’entêtait juste à se blesser, à faire durer la fin, longtemps, longtemps, longtemps, encore.

Alexis avait connu Ryan à l’école de journalisme. Pendant un an, il l’avait observé du coin de l’œil, timide, sans oser aller vers lui. Un jour, Ryan était venu le trouver, à l’heure du déjeuner, et lui avait demandé, si naturellement qu’Alexis avait eu de la peine à le croire ; « Tu vas rester longtemps sans venir me parler ? ». Il ne leur avait fallu que ça pour démarrer une belle amitié qui les avait conduits jusqu’à travailler dans le même journal. Mais l’amitié d’Alexis pour Ryan allait bien au-delà, et avait rapidement dérivé vers un amour bien solitaire. Il en avait été malheureux, souvent, il en avait pleuré, parfois, et puis il l’avait détesté, quelques secondes. Ryan le savait bien mais avait choisi de l’ignorer, pour ne pas lui faire de peine. Alexis était trop réservé, trop effacé pour lui qui n’aimait que la fougue, l’instinct, la folie d’un instant dont on ignore tout. Ils avaient continué à être amis mais Alexis se posait la question de savoir si Ryan l’avait fait par pure politesse, ou parce qu’il le désirait vraiment.

Il tourna au coin de la rue et pressa la cadence. Inconsciemment, il jeta un œil au trottoir et secoua la tête, puis remonta jusqu’à l’appartement de Ryan, entrant en silence. Il alla d’abord ranger ses achats, vidant le frigidaire et le placard, puis alla faire la lessive, avant d’enfin, s’avancer prudemment dans le salon. Ryan était prostré sur le canapé, perdu dans son petit monde monochrome et froid. Alexis s’assit sur le parquet près de lui et fronça les sourcils en apercevant les débris de verre sur la photographie froissée. Il se releva pour les enlever et sortit prudemment l’image de son cadre, pour la reposer sur la table basse. Ryan ne dormait pas mais ses yeux restaient vagues, et Alexis en profita pour attraper son poignet. La coupure n’était pas profonde, mais il y avait toujours un éclat, et il voulut le retirer mais Ryan le repoussa soudain brutalement, sorti de sa léthargie. Il s’assit sur le bord du divan, l’air effrayé, alors qu’Alexis était tombé sur les fesses, perplexe. Ryan franchit les quelques mètres jusqu’à son lit et s’y écroula, se roulant en boule.

Bon sang, ne pleure pas. Ne pleure PAS. C’est pas si grave, alors ne pleure pas, ne lui montre pas.

Alexis hésita puis se rapprocha, s’asseyant au bord du lit, et passa une main qui se voulait réconfortante sur l’épaule de Ryan. Ils restèrent comme ça un moment, dans un silence de mort, percé par les sanglots étouffés de Ryan qui essayait encore de croire qu’Alexis ne l’avait pas entendu. Le jeune homme, le visage triste, osa enfin s’allonger à côté de lui, et se serra contre son dos, l’enfermant dans ses bras, la joue posée contre sa nuque. Il voulait boire sa peine, la prendre à lui, il voulait lui donner sa force et la parcelle d’espoir qui lui faisait encore défaut pour se relever. Alexis avait cru, quand il l’avait repoussé, que Ryan ne voulait pas être touché, mais là, pressé contre lui, il ne savait plus. Attrapant les mains glacées de son ami, Alexis ressentit l’aura sombre de douleur physique, de souffrance morale, qui émanait de Ryan. Mal à l’aise, subjugué, les os saillants de sa colonne vertébrale qui lui rentraient dans la poitrine, il se taisait parce qu’il ne trouvait rien à dire pour l’apaiser, comme s’il lui semblait que les mots s’étaient fanés, qu’ils étaient devenus déplacés. Alexis s’imaginait tout et rien. Ryan pouvait craquer pour un évènement sans signification comme se montrer aussi froid que du marbre face à une tragédie.

Ryan s’épuisait à se taire, oppressé et à bout de souffle. Il cherchait à sentir son cœur battre encore, mais dans son trouble, il ne le trouvait pas. Il cherchait sa conscience et sa voix pour lui dire de le lâcher, mais au lieu de ça, il serra ses mains plus fort. Le calme religieux, simplement dérangé par ses soubresauts, le calma peu à peu et il se dégagea, avec cette brusquerie qui le caractérisait. Son existence, son personnage, ses sentiments n’étaient qu’un paradoxe.

Alexis se redressa sur un coude et le regarda se lever, s’approchant de la fenêtre. Sa silhouette cadavérique se dressait devant l’encadrement.

« C’est plutôt marrant en fait. »

Ryan appuya son avant-bras contre la vitre, puis posa son front dessus. Il offrit un petit rire triste, puis continua :

« Moi qui voulais la mort, j’ai eu droit à l’agonie. Le pire, c’est que de celle-là, j’en avais pas envie. Tu vois, même pour ça, je me débrouille pour me planter.

-Ryan…

-Ta gueule, Alexis. N’essaie pas de me sortir les conneries habituelles qu’on balance aux gens parce qu’on ne sait pas quoi leur dire et qu’on s’en fout, de leur putain de vie. Avant, dans un bon jour, j’aurais pu accepter de t’entendre me répéter que j’allais m’en tirer, mais à présent, je t’interdis même d’y penser. Je peux rien face à ça. »

Ryan écouta Alexis venir vers lui, marchant à pas feutrés sur le parquet. Il se tourna vers lui et le dévisagea, son regard abîmé surprenant ces yeux bleus angéliques.

« Je suis mort, Alexis. C’est fini. Y’a plus d’autres solutions, maintenant.

-Ryan, écoute…

-Je t’ai dit de te la fermer, ok ? T’as dû mal fouiller mes affaires parce que tu n’as pas l’air d’être au courant, hein.

-Je ne fouille pas, répliqua Alexis, vexé.

-Tu devrais. »

Ryan détourna les yeux un instant, tristement, avant de repasser au plus vite son costume d’apparente dureté.

« Je suis séropositif, déclara-t-il, guettant une réaction qui ne se fit pas attendre. »

Alexis plaqua une main sur sa bouche, choqué, et ses jolis iris se voilèrent de larmes. Muet, la gorge trop serrée, il avait senti la terre se dérober sous ses pieds. Ryan eut un sourire en coin, moqueur, et se penchant vers lui, il lui demanda, brutalement :

« Alors, Alexis, tu m’aimes encore après tout ça ? Dépressif, drogué, malade… Je te plais toujours ?

-Ryan… Ca ne change rien, tu sais.

-Alors, tu es bien plus stupide que je ne l’imaginais. »

La main de Ryan se posa sur le front d’Alexis, et le repoussa, avec dédain. Le jeune homme partit vers la cuisine, soudain affamé par sa déclaration. Alexis le regarda faire, anéanti et incapable de réagir. Etait-ce normal qu’il ait plus de peine que lui, qu’il se sente chavirer et au bord de l’asphyxie. Alexis rejoignit Ryan dans la cuisine et lui attrapa le poignet. L’autre garçon se tourna vers lui, en fronçant les sourcils, et il roula des yeux :

« Oh, je t’en prie, épargne-moi tes larmes. Est-ce que je pleure, moi ?

-Tout à l’heure… souffla Alexis.

-T’as dû rêver. Mais pousse toi, tu m’empêches de manger.

-Je vais le faire, assis-toi. »

Alexis obligea Ryan à s’écarter et lui prépara son repas, la tête ailleurs. Il pouvait sentir son regard sur lui et n’était pas capable de s’arrêter de pleurer. Il s’essuyait régulièrement les joues et ses mains tremblaient un peu.

« Arrête de chialer, Alexis, tu m’agaces.

-Je suis désolé… »

Alexis s’assit sur la chaise en face de celle de Ryan et finit par lui demander, du bout des lèvres :

« Tu le sais depuis combien de temps ?

-Trois jours.

-Tu es allé voir un médecin ?

-Bien sûr que non.

-Et qu’est-ce que tu attends pour le faire ?! s’écria Alexis.

-Ca changerait quoi ?

-On peut vivre avec le sida, aujourd’hui, tu sais.

-Et quelle vie ! Me transformer en pharmacie ? Je m’en passerai, merci. J’espérais juste une fin plus glorieuse.

-Quelle gloire ? répliqua Alexis. Regarde-toi. Et écoute-toi, aussi. Tu n’arrêtes pas de dire que tu veux mourir, mais depuis le temps, tu es toujours en vie.

-J’imagine que c’est ce qu’il me reste d’espérance. Mais la petite flamme s’éteint, t’en fais pas, ça ne durera plus très longtemps. Ta conscience sera libre, tu auras été un bon Samaritain pendant quelques mois. Tu pourras même te lever à dix heures, les jours de congés.

-Je ne t’aide pas pour avoir un bon karma, je t’aide parce que tu es mon ami, même si tu as tendance à l’oublier. Ryan, va voir un médecin. S’il te plaît.

-J’en n’ai pas besoin.

-Mais arrête à la fin ! Tu es malade ! Tu en as besoin ! Tu ne te rends même pas compte à quoi tu t’exposes en rejetant dédaigneusement l’éventualité d’un suivi médical. Avec des médicaments, ça sera dur, sans, ça sera un cauchemar.

-Qu’est-ce que tu en sais ?

-J’ai fait un article un jour sur le HIV.

-Bah, t’auras qu’à en faire un autre en rubrique nécrologique pour moi, d’accord ? Parce que je n’irai pas voir de toubib, un point, c’est tout. Je vais aller dormir, je suis crevé. »

Ryan laissa à Alexis le soin de tout ranger et alla se réfugier dans son lit, savourant les draps frais et propres. Sans son fidèle homme de ménage, dieu seul savait dans quel état aurait été son appartement au bout de trois mois. Il se tourna sur le côté, la tête à moitié sous les couvertures, et il observa Alexis, qu’il voyait depuis son lit. Le profil distingué du jeune homme se découpait dans la lumière de la fenêtre. Ses bras minces s’activaient à ouvrir des placards pour y mettre de l’ordre. Ryan se rendit soudain compte de la beauté de son ami, qu’il n’avait jamais vue auparavant. Sans savoir pourquoi, peut-être parce qu’Alexis, malgré tout, ne l’avait jamais réellement intéressé. Il l’avait toujours trouvé sympathique mais son aspect propre sur lui et sa gentillesse exacerbée agaçaient profondément Ryan. Pour lui, Alexis n’avait rien de spécial, hormis le fait d’être particulièrement pénible parfois. Mais, détaché de sa réalité à lui, Ryan voyait Alexis autrement, juste pour l’espace d’une seconde, comme si l’image, plus loin, n’était pas à lui. Ryan ferma les paupières quand Alexis s’approcha de lui et grogna quand la main du jeune homme se posa sur sa tête, gentiment.

« Je vais y aller. Tu as de quoi manger pour la semaine et si tu as un problème, tu peux m’appeler. Ryan…

-Hn ?

-Prends rendez-vous chez un médecin, s’il te plait.

-Casse-toi, Alexis, bougonna Ryan. »

Peiné, Alexis s’éloigna, remettant sa veste et attrapant son sac en bandoulière, puis son parapluie. Il eut un dernier regard pour son ami puis il sortit en silence de l’appartement. En rentrant chez lui, assis dans un coin du bus, il se demanda un moment si Ryan lui avait vraiment dit la vérité, puis il se rendit bien vite compte qu’un mensonge à ce sujet n’aurait pas changé grand-chose. Au contraire, grâce à sa maladie, Ryan gagnait encore plus dans son malheur, il se donnait le droit de couler encore jusqu’à toucher le fond. Alexis cherchait obstinément dans ses souvenirs le Ryan d’avant, espérant le retrouver. Il avait été un jeune homme dynamique, souriant, combatif et félin. Dominant, décidé, sauvage… Et que restait-il désormais de ce passé, à part quelques réminiscences fugaces qui avaient leur dernier sursaut. L’espace d’un instant, cette rage désespérée lui faisait relever la tête, sortir ses griffes, mais ce n’était que pour être mieux mis à terre ensuite. Alexis ouvrit son parapluie alors qu’il avait recommencé à pleuvoir. Il était furieux contre Ryan et lui-même, pour la passivité donc ils faisaient preuve tous les deux. Il pouvait détester Ryan pour ce qu’il était devenu mais il reportait tout sa haine sur lui-même pour ne pas réussir à le tirer vers la lumière. Il poussa la porte de son appartement et secoua son parapluie sur le palier, puis le rangea dans le pot, dans un coin de l’entrée. Il ne ressortait jamais indemne de ses visites à Ryan mais il s’obstinait. Têtu comme il était, il refusait de capituler face à l’attitude pénible de son ami. Quelle tête de mule, vraiment ! Rageusement, il mordit dans une barre au chocolat qu’il était allé chercher dans un placard. Je n’ai plus qu’à travailler… Il se releva pour aller chercher la sacoche qui contenait son ordinateur portable puis revint dans le salon. C’est parti…

Ryan ne parvint pas à s’endormir et il sortit de son lit. Il se hissa jusqu’au guéridon et eut un sourire satisfait. Alexis lui avait laissé un peu d’argent, espérant encore qu’il l’utiliserait à bon escient. La candeur du jeune homme était décidément une vraie bénédiction et Ryan avait désormais de quoi s’envoyer au septième ciel sans se mettre à genoux. Son dealer ne pointerait pas le bout de son nez avant un bon moment, et il resta à tourner en rond dans son appartement, regardant dehors, attendant avec impatience l’allumage des premiers lampadaires. Il bondit vers son manteau quand enfin, le jour se fut tu, et il dégringola les escaliers, s’attirant une insulte d’un voisin. Ryan lui répondit sur le même ton et déboula dans la rue. Il prit le bus, comme d’habitude, puis vingt minutes plus tard, il marchait parmi les dédales de Polk Gulch. Quelle pathétique ironie pour un petit gamin de riches comme lui de se perdre ici. Ryan esquiva les prostituées qui le saluaient, à grands renforts de cris et de rires, habituées de voir cette épave venir s’échouer comme toutes les autres, contre les trottoirs délavés de Polk Gulch. La respiration de Ryan s’accéléra tandis qu’il s’approchait mais il fronça les sourcils. L’homme qu’il voyait là-bas n’avait rien à voir avec son dealer habituel. Pourtant, il occupait sa rue et seul un inconscient doublé d’un suicidaire pouvait s’imaginer prendre la place d’un des dealers des clans qui dominaient et ravageaient le quartier. Ryan avança encore, jusqu’à se retrouver en face de lui, et lui lança :

« Il est où, Swamp ? »

Ryan n’avait jamais su quel était le véritable nom de son dealer et tant qu’il lui donnait sa n°4 préférée, il s’en contrefichait. Le type redressa à peine la tête, cachée sous une capuche. Ryan ne pouvait pas voir ses yeux, ni sa bouche, cachée par un foulard noir. L’autre resta muet un moment et Ryan reprit :

« Je te cause, hé !

-Swamp ne viendra plus. Je le remplace, à présent. »

La voix était grave, comme forcée pour être plus basse encore.

« C’est quoi, ton nom ? »

Il y eut un autre silence puis enfin une réponse :

« Stefan. Et toi ?

-Ryan. Ravi de te rencontrer. Bon, maintenant, file-moi mes sachets.

-T’en veux combien ?

-Quatre, c’est possible ?

-T’as l’argent ?

-Seulement pour trois.

-Dans ce cas, t’en auras que trois. »

Ryan lâcha un profond soupir et se résigna à s’écorcher les genoux.

« Tu veux pas m’avancer ?

-Je fais pas ça.

-Swamp, il le faisait tout le temps, pour moi. Si t’aimes pas les hommes, ferme les yeux, tu verras pas la différence. Peut-être même que ça sera bien mieux, répliqua Ryan, avec un sourire aguicheur, se mettant à genoux, levant les mains vers la braguette du jeans de Stefan. »

Les poings de ce dernier se serrèrent imperceptiblement et le dealer repoussa Ryan, qui protesta en tombant par terre.

« Je me fais pas sucer par n’importe qui et encore moins par un toxico qui a pu choper toutes les saloperies qui traînent à San Francisco.

-Je peux utiliser une capote.

-Je prends pas d’avance, c’est tout. T’as la thune pour trois sachets, t’auras trois sachets, pas un de plus. »

Ryan se redressa, époussetant son pantalon, l’air furieux.

« Vu que j’ai pas le choix… »

Ryan lui tendit l’argent d’Alexis et récupéra ses sachets qu’il rangea soigneusement dans la poche intérieure de sa veste.

« A la prochaine. Et tu finiras par changer d’avis, tu verras. »

Ryan lui tourna le dos et repartit, pensif. En le regardant s’éloigner, Stefan s’appuya contre le mur, face à ses jambes qui semblaient ne plus vouloir le porter. Ses mains partirent vers son visage, le cachant dans ses paumes, le frottant comme pour détendre ses traits fatigués.

A suivre…


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