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Fiction » Romance » L'héritière font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Tidoo
Fiction Rated: T - French - Angst/Romance - Reviews: 13 - Published: 11-12-08 - Updated: 11-22-09 - id:2595455

Perdre son père, même quand on a plus de vingt-cinq ans n'est pas une chose facile. Hériter de son entreprise de fabrication de pièces de moteur non plus, surtout quand on n'y connait rien en mécanique, qu'on a un travail très prenant ailleurs, qu'une énorme multi-nationale a décidé de tout racheter, que le CA veut votre peau, et que les employés comptent sur vous pour préserver leurs emplois.

Quand en plus le fisc s'en mêle, il y a de quoi friser la crise de nerfs. Si en plus on rajoute un ancien amant qui réapparait comme par hasard dans l'affaire, ça devient carrément la panique...


Avant toute chose, cette histoire est mon projet pour le Nano, ce qui signifie que la quantité est nettement privilégiée sur la qualité, même si je me suis appliquée et que contrairement à la théorie, j'ai relu, corrigé et modifié des passages entiers.
Si je poste maintenant, c'est pour pouvoir avancer un peu plus vite et arrêter de perdre mon temps à toujours vouloir améliorer mon texte, parce que ce n'est pas le but de l'épreuve. Il est donc très possible que j'édite plus tard, en décembre ou après pour avoir enfin quelque chose de logique et cohérent.
Sinon, je ne suis ABSOLUMENT pas juriste et je n'y connais vraiment rien en droit. J'ai fait quelques recherches, me suis fait aider par des gens compétents (merci Spicy), mais je suis pleinement consciente qu'une bonne partie de ce que je raconte est idiot, voire carrément faux, mais c'est pour le bien de l'intrigue, alors soyez indulgents. Bon si vraiment il y a une énormité, signalez-le moi quand même que je vois si je peux réparer les dégats, merci.

Voilà, et comme toujours, si ça ressemble à la réalité, c'est purement le fruit du hasard puisque tout sort de ma petite tête.


Chapitre 1 Tombée du ciel

Assis à son poste depuis près de deux heures maintenant, Arthur s'étira en soupirant et se leva pour admirer le lever du soleil par la fenêtre.

Il avait obtenu depuis quelques semaines déjà cet immense bureau dans l'angle Nord-Est du bâtiment et chaque matin, il s'arrangeait pour être à sa place et profiter du spectacle simple et pourtant si extraordinaire du jour qui pointait enfin.

Bientôt, ses collaborateurs arriveraient et il pourrait dire adieu à sa tranquillité.

Mais pour les prochaines minutes, il était encore seul à l'étage, sans personne pour le déranger, lui poser une question idiote sur sa soirée, ou tenter d'obtenir son aide pour un dossier délicat.

Après, il aurait Daniel qui viendrait lui parler de sa dernière conquête, suivi par Brice qui ronchonnerait, puis le défilé commencerait pour de bon.

C'était tous les jours pareils.

Finalement, s'il venait travailler si tôt ce n'était pas pour paraître zélé et justifier aux yeux des autres avocats, plus anciens, plus âgés ou plus ambitieux, qu'il méritait bien les privilèges qui lui avaient été accordés. Non s'il arrivait aux premières heures du jour, c'était surtout pour avoir un peu de temps pour lui, pour relire ses documents, préparer sa journée, revoir un contrat ou simplement travailler dans le calme.

Et profiter de la vue, ajouta-t-il à sa liste mentale.

La lumière était vraiment exceptionnelle avec ses teintes chaudes, comme si le ciel s'embrasait juste en face de lui. Ce spectacle éveillait toujours en lui cette émotion si particulière.

Un mélange de joie et de déception qui lui laissait à chaque fois un sourire triste aux lèvres.

Lui qui avait toute son enfance vécu dans une maison de banlieue, avec une vue aussi dégagée que possible n'avait jamais pris la peine d'admirer le paysage. Il n'avait découvert les plaisirs simples de rester planté devant une fenêtre que pendant ses études. Pendant sa dernière année pour être précis, quand il vivait à Vornay, dans ce duplexe improbable et se retrouvait régulièrement traîné sur la terrasse pour admirer le ciel.

Elle aimait vivre en hauteur et dehors.

Quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, quelle que soit la saison, elle finissait toujours par l’emmener avec elle sur ce balcon branlant et lui ouvrait son cœur.

Arthur soupira et chassa l'image de ses yeux dorés perçant à travers sa frange blonde de son esprit.

Le lever de soleil était comme elle. Eblouissant et chaleureux et en même si naturel qu'on n'y prêtait jamais assez attention.

Un instant, il eut envie de l'appeler. Prendre de ses nouvelles. Savoir ce qu'elle devenait. Mais dans ce cas, il devrait lui parler de lui. De ce qu'il avait fait de sa vie. Il grimaça intérieurement en imaginant sa réaction.

Il n'avait pas honte de son travail. Il avait un emploi tout à fait respectable, était en passe de devenir un des plus jeunes associés du principal cabinet de droit d'affaire de toute la ville. Il venait d'obtenir une promotion importante, qui lui avait entre valu d'avoir ce bureau spacieux à la vue imprenable, en plus d'une augmentation substantielle et il avait même aidé à sauver une entreprise de la faillite en organisant un rachat inespéré pour les employés qui avaient donc évité de peu le chômage technique.

C'était une chance formidable pour lui d'avoir ce poste.

Il avait en plus retrouvé deux de ses camarades de l'université et avait des collègues très agréables. Il n'avait aucune raison de se plaindre ni de se sentir coupable de sa réussite.

Pourtant, il n'avait pas le courage de lui en parler.

Elle l'avait toujours encouragé et soutenu pour qu'il réalise son rêve et il en était loin maintenant. Et il n'était pas sûr de sa réaction si elle apprenait ce qu'il faisait de ses diplômes. C'était tellement différent de ce dont il lui parlait à l'époque.

Arthur regarda le soleil s'extraire complètement de son lit de nuage et perdre petit à petit sa teinte rougeoyante pour redevenir simplement jaune pâle, perçant difficilement à travers la brume hivernale. Lui-aussi semblait éteint, il manquait de chaleur.

Toujours face à la fenêtre, Arthur entendit sa porte s'ouvrir et il reconnut immédiatement la voix de Daniel, suivie comme prévu d'un grognement de Brice alors que ses deux amis s'invitaient dans son bureau.

« Encore en train de glander, Kellenc ?! C'est à se demander avec qui t'as couché pour avoir une place pareille ! »

Daniel s'installa tranquillement dans un des fauteuils de cuir face à la baie vitrée et il avala une gorgée de café brûlant avant de se mettre à jurer sur la température inacceptable de son breuvage.

Brice ricana derrière lui mais ne fit aucun commentaire.

Arthur se retourna enfin pour saluer les deux avocats et avec un sourire en coin à l'intention de Daniel, il lui répondit :

« Peut-être que c'est justement parce que, contrairement à toi, je n'ai pas couché avec toutes les femmes qui travaillent ici que je me fais un minimum respecter. »

L'intéressé prit un air faussement blessé avant de répliquer : « Excuse-moi de ne pas vouloir rentrer dans les ordres comme Brice et toi ! Je suis jeune, séduisant et en bonne santé, alors j'en profite. Le temps passe vite, tu sais ! »

Arthur esquissa un sourire et se posa face à son ami.

Effectivement, Daniel était jeune et plutôt séduisant. Il avait tout juste vingt-huit ans, était grand, athlétique, avec les cheveux blonds légèrement ondulés d’un surfeur et de grands yeux bleus espiègles qui révélaient immédiatement son caractère jovial. Ce qui le trahissait en revanche, c'était son sourire confiant qu'il affichait en permanence, montrant clairement qu'il était au courant de son effet sur la gent féminine. Il n'était pas horriblement arrogant, mais il flirtait avec toutes les filles qu'il croisait et n'était jamais sérieux dans ses relations personnelles.

En tout cas pas avec les femmes.

Il ne cherchait pas vraiment à briser les cœurs, plus à s'amuser, mais il causait tout de même de nombreux dégâts par sa nonchalance perpétuelle.

Heureusement pour lui, il était presque toujours accompagné de Brice, puisqu'ils travaillaient à deux sur la plupart de leurs affaires et l'autre avocat était nettement moins avenant mais aussi beaucoup sérieux.

Avec son visage anguleux et ses yeux froids, il était radicalement différent de son collègue.

Non pas que Brice soit un homme repoussant, simplement il était aussi renfermé que Daniel était extraverti. Il n'ouvrait presque jamais la bouche et quand il le faisait c'était généralement pour asséner une remarque cinglante et un commentaire acerbe. Il avait un humour pince-sans-rire assez déroutant pour qui ne le connaissait pas et sa timidité était souvent prise pour du mépris.

Et une fois encore, alors que Daniel détaillait les jambes incroyables de la nouvelle serveuse du café où il passait tous les matins pour avoir sa ration de stimulant, Brice fit part de son point de vue d'une façon relativement désobligeante pour la jeune fille concernée qui ne devait pas être bien maligne pour se contenter d'un emploi pareil et en plus se laisser séduire par les banalités du bellâtre.

Arthur s'amusa de leurs chamailleries et écouta distraitement la suite des potins rapportés méthodiquement par ses deux amis.

Brice avait beau prétendre trouver la conversation de son collègue inintéressante, il restait toujours avec lui quand il passait en revue les bruits de couloir qui faisaient la joie des secrétaires et servaient de source d'informations très utile dans certains cas pour connaître les précautions à prendre avant de demander une faveur.

En ce moment, le sujet qui faisait débat était sur la position délicate de Marianne, la petite sœur d'Agnès Sorel, une des jeunes avocates du cabinet.

En effet, Marianne avait été prise en stage pour deux mois et elle espérait bien pouvoir se faire embaucher à la fin, mais comme son aînée était en difficulté sur une grosse affaire, il allait lui être difficile de la placer.

Brice ne se gêna pour faire remarquer combien la jeune fille était empotée et ne méritait pas d'avoir une place définitive dans leur équipe, mais Arthur ne partageait pas son avis.

Marianne était une gentille petite, très dévouée et toujours serviable, qui n'hésitait pas à travailler tard si nécessaire et qui en plus, contrairement aux autres clercs, gardait son humeur égale en toutes circonstances.

Bien sûr, elle n'avait pas la formation adaptée à un emploi de clerc, mais elle pouvait tout à fait prétendre à un poste d'assistante juridique.

Elle savait faire des recherches, rédiger une note ou un contrat si jamais on lui donnait les éléments clés et elle préparait un très bon café.

Evidemment ce dernier argument fut accueilli très froidement par Brice et Daniel qui accusèrent leur interlocuteur de cynisme monstrueux avant de repartir sur l'affaire qui occupait Agnès.

La jeune femme était chargée de gérer le rachat d'une entreprise de fabrication de pièces détachées spéciales qui servaient à la construction du nouveau modèle d'Airbus et les choses ne se présentaient pas aussi bien que prévues.

Leur client était une multinationale importante qui avait des vues sur cette usine depuis des années déjà et avait voulu profiter du décès de son créateur pour s'en emparer, malheureusement rien ne se passait comme prévu.

Pour l'aider, Sylvain Louvesc, jeune prodige et principal rival d'Arthur au poste d'associé avait été mis sur le coup, mais de ce qu'en racontait Daniel avec ravissement, la situation était loin de s'être améliorée. Au contraire.

Avec un sourire en coin et un regard appuyé il glissa à Arthur qu'il serait certainement le prochain appelé à la rescousse si l'affaire ne progressait pas rapidement.

L'intéressé soupira longuement. Il avait déjà bien assez à faire et n'avait aucune envie de se retrouver sur un nouveau cas de rachat.

Il imaginait assez facilement le tableau. Alliacor, leur client voulait s'approprier cette petite entreprise familiale parce qu'ils ne pouvaient racheter leur brevet exclusif et si tôt qu'ils auraient obtenu ce qu'ils voulaient, ils fermeraient le site et délocaliseraient en Inde ou en Roumanie où la main d’œuvre était bien moins chère.

Arthur détestait ce genre de procédé. Et même si une bonne partie de son travail consistait à aider les grosses entreprises à racheter les plus faibles, il se faisait toujours un devoir de respecter les employés de la compagnie rachetée en leur assurant la conservation de leur emploi. Pour quelques années au moins.

Mais dans le cas présent, avec ce qu'il connaissait du dossier, c'était impossible.

Fenurgie avait des coûts de fonctionnement monstrueux, avec une des mains d’œuvres les plus chères de leur secteur, même dans leurs usines de production à la chaîne.

Fenette, le fondateur et chef d'entreprise jusqu'à l'an passé avait une politique sociale exceptionnelle vis à vis de ses salariés et leur reversait plus de trente-cinq pour cent des bénéfices, laissant des miettes à ses quelques actionnaires. Encore qu'avec les marges qu'il réalisait depuis leur marché avec Airbus, les 'miettes' étaient loin d'être négligeables et l'action de Fenurgie avait progressé de façon vertigineuse.

C'était aussi un des problèmes que rencontrait Agnès.

Alliacor n'était pas prête à débourser assez.

Ils considéraient que leur puissance à l'échelle mondiale était une telle force que Fenurgie ne pouvait qu'accepter de rejoindre leur groupe et donc, leur offre restait très en dessous de la valeur boursière de l'entreprise.

Ainsi la proposition de rachat était loin d'être vraiment intéressante pour les nouveaux responsables de l'entreprise et même si le conseil d'administration avait partiellement changé depuis la disparition du fondateur, les nouveaux administrateurs semblaient avoir d'autres projets en tête.

Daniel haussa un sourcil face à ce qu'avançait Brice et lui demanda d'où il tirait ses informations et la conversation dériva lentement mais sûrement vers un thème nettement moins professionnel.

Par chance, Marianne arriva avant que le débat ne dérape trop et Arthur lui en fut infiniment reconnaissant, même si elle ne venait pas lui annoncer de très bonnes nouvelles.

Comme Daniel l'avait laissé entendre, Gladys, une des associés du cabinet, souhaitait discuter avec Arthur et d'après ce que Marianne avait compris, c'était au sujet d'Alliacor.

Apparemment, Sylvain s'était plaint en haut lieu de différents problèmes et par conséquent, Arthur allait être envoyé en renfort.

Soupirant, le jeune avocat remercia la stagiaire et lui promit de passer voir sa supérieure en fin de matinée.

Marianne garda la tête baissée alors qu'il lui parlait et une fois qu'il eut fini, elle resta plantée dans son bureau sans rien dire, mettant les trois hommes relativement mal à l'aise.

« Autre chose, Marianne ? demanda Arthur le plus gentiment possible et la jeune fille se mit à rougir. »

Elle était toujours intimidée face à lui et perdait systématiquement ses moyens dès qu'il la regardait un peu trop longtemps.

Il était évident pour tout le monde qu'elle avait le béguin pour lui, mais Arthur continuait de ne rien voir. Même s'il la trouvait mignonne, elle était bien trop jeune pour lui et refusait d'envisager quoi ce soit de ce genre avec elle donc il s’appliquait à jouer les imbéciles face aux démonstrations d'affection de cette petite.

Et il préférait les blondes, mais il se gardait bien de l'expliquer à ses amis. Ou à Marianne.

Elle avait déjà changé de coiffures trois fois depuis son arrivée, essentiellement suite à des réflexions de sa part et il ne tenait pas à la retrouver décolorée un beau matin simplement parce qu'il aurait filtré une information aussi futile.

Marianne avait de jolis boucles noires, tout comme sa sœur, et avec son teint laiteux et ses yeux chocolat, le blond la rendrait immanquablement quelconque. Il valait mieux qu'elle reste comme elle était.

Surtout qu'elle n'avait aucune chance, quoi qu'elle fasse.

Réalisant qu'Arthur la dévisageait et qu'elle n'avait plus aucune raison de rester dans son bureau, Marianne balbutia quelques mots d'excuses et proposa son aide si jamais le besoin s'en faisait ressentir avant de disparaître aussi vite que ses talons hauts et sa jupe droite le lui permettaient.

Brice en profita pour prendre congé également, et il tira Daniel derrière lui. Si Arthur avait rendez-vous avec Gladys, c'était pour un remaniement des dossiers et par conséquent, les deux compères allaient sûrement se ramasser une partie de ses affaires. Ils avaient donc intérêt à boucler leurs cas le plus vite possible pour pouvoir absorber le surplus qui allait tôt ou tard leur tomber dessus.

De même, Arthur n'avait pas de temps à perdre. Même si Gladys était une femme intelligente et efficace, à chaque fois qu'il se retrouvait dans son bureau, il y passait des heures. L'avocate était assez bavarde et la conversation ne se limitait jamais au cadre purement professionnel. Ainsi, il était convaincu que ce qu'il avait prévu de faire sur sa pause déjeuner devrait être fait avant puisqu'il serait immanquablement accaparé par Gladys jusqu'en début d'après-midi.

Et effectivement, quand il retrouva l'associée dans son bureau, elle lui parlait de tout sauf de leur travail, jusqu'au midi où elle l'entraîna dans un petit restaurant du centre ville où elle avait réservé une table.

Gladys voulait aborder un sujet relativement délicat et préférait être dans un endroit neutre, le plus loin possible des oreilles indiscrètes qui traînaient toujours dans les couloirs du cabinet.

L'affaire Alliacor était compliquée à bien des niveaux, mais ce qui posait le plus problème, d'après Sylvain, c'était l'héritière de Fenurgie qui ne semblait pas consciente de ses responsabilités en tant qu'actionnaire principale.

Agnès n'avait pas réussi à la rencontrer parce qu'elle n'était jamais au siège de sa société et même Sylvain avait dû utiliser des ruses assez extravagante pour la coincer. Mais elle avait refusé de discuter avec lui quelles que soient ses approches.

Arthur ne put retenir un sourire face à la mine déconfite de Gladys quand elle lui racontait les déboires de son rival.

Ce n'était pas tellement par méchanceté qu'il réagissait ainsi, mais plus parce que Sylvain était connu pour avoir autant de tact et de délicatesse qu'un rhinocéros et il faisait toujours beaucoup de dégâts, en particulier quand il traitait avec des femmes.

Le jeune avocat était un peu vieux-jeu, pour ne pas dire légèrement macho et dès qu'il se retrouvait face à une femme de tête, il avait tendance à l'agresser. Il n'était donc pas étonnant qu'il ait du mal avec l'héritière de Fenurgie.

Gladys n'était d'ailleurs pas vraiment surprise de la tournure qu'avaient pris les évènements, mais ça n'en rendaient pas les choses acceptables, en particulier vis à vis de leur client.

Alliacor était un partenaire régulier et très puissant, il était donc impensable de perdre cette affaire. Et comme la situation se présentait, ils allaient avoir des problèmes sérieux. Voyant où la conversation les menait, Arthur décida de profiter de cette opportunité pour asseoir se position au sein du cabinet.

Il s'enfonça dans son siège et regardant Gladys droit dans les yeux, il demanda d'un air détaché :

« C'est vrai que Sylvain et Agnès sont dans une position délicate, mais quel est le rapport avec moi ? »

Il haussa légèrement les sourcils, comme pour provoquer l'avocate et celle-ci répondit avec un sourire froid. Elle se doutait bien de comment l'entretien allait tourner et en avait discuté avec les autres associés avant de l'inviter à déjeuner.

Elle avait donc une bonne marge de manœuvre pour le convaincre de reprendre le dossier.

« Et bien, c'est une bonne occasion pour vous de collaborer avec maître Louvesc. Je suis sûre qu'à vous deux, vous ferez de l'excellent travail...

-Et maître Sorel, elle sera déchargé de l'affaire ?

-Non, bien sûr que non. Mais vous avez déjà eu des cas avec Agnès, alors qu'avec Sylvain, j'avais l'impression que les choses étaient plus... tendues... » Elle eut un petit geste de la main comme pour montrer ce qu'elle entendait par là et Arthur lui sourit d'un air entendu.

« Raison de plus pour que je ne sois pas particulièrement enthousiaste pour me lancer dans cette affaire. »

Gladys haussa un sourcil, visiblement surprise par sa remarque et elle resta à le regarder, comme pour essayer de deviner ce qu'il ressentait vraiment.

Certes, elle savait qu'Arthur était ambitieux et il était clair qu'il lui demanda plus ou moins tacitement une promotion, ou au moins une bonne récompense pour sa participation à ce projet, mais il y avait autre chose en plus.

Même si la reprise de Fenurgie était un dossier très important, Arthur ne s'était pas proposé pour le traiter et s'il était retombé sur le bureau d'Agnès c'était en partie parce qu'il n'avait rien demandé.

Ca avait été une surprise pour Gladys qui voyait dans cette affaire une très bonne opportunité pour se faire connaître dans le monde des affaires et peut-être obtenir des contacts dans d'autres cabinets, plus importants encore que le leur.

Mais Arthur ne semblait pas intéressé par un poste dans ce secteur.

Par la suite quand Agnès avait appelé à l'aide, il était encore resté très discret, laissant Sylvain, qui était pourtant son concurrent direct au poste d'associé, prendre part au dossier.

Il n'avait non seulement pas cherché à intervenir, mais il avait même clairement laissé entendre qu'il ne souhaitait pas être mis sur cette affaire.

Pourtant maintenant il n'avait plus vraiment le choix.

Gladys comptait bien lui confier la négociation, tout en laissant la partie rédactionnelle de l'accord à Agnès et Sylvain qui étaient depuis des semaines déjà en rapport avec les deux parties. Il fallait un nouvel intervenant pour approcher l'héritière de Fenurgie et les talents de diplomates d'Arthur n'était plus à démontrer.

Et en plus de la flatterie facile, l'avocate ajouta, pour être certaine de le convaincre que s'il réussissait à conclure le contrat proprement avec Alliacor, il serait recommandé pour devenir leur consultant juridique attitré.

Bien sûr, Arthur savait que la recommandation équivalait à l'assurance du poste, mais Gladys n'était en position de lui promettre une place dont le choix revenait encore au client. Simplement comme le cabinet ne recommanderait personne d'autre, Alliacor ferait forcément appel à lui.

Seulement Arthur n'avait aucune envie de travailler pour eux. Il n'aimait pas les dirigeants de cette entreprise, ils étaient pompeux et arrogants et se croyaient tout permis uniquement parce qu'ils avaient de l'argent. Beaucoup d'argent.

D'un autre coté, cette place de consultant était une opportunité en or, elle ouvrait un pont superbe vers la place d'associé du cabinet et surtout, elle lui assurait un salaire colossal pour très peu d'effort, ce qui lui permettrait de se consacrer à ce qui l'intéressait vraiment.

Après tout, ce qu'il visait par la place d'associé, c'était la rente que chaque partenaire du cabinet touchait sur le travail des membres du cabinet sans même s'impliquer réellement dans les affaires. Ainsi, après avoir écouté les explications de Gladys et fait jouer sa prétendue ambition démesurée pour obtenir une compensation substantielle et une période de repos de plusieurs mois à la fin de l'affaire, Arthur finit par accepter de négocier avec Fenurgie pour le compte d'Alliacor.

Avec un sourire poli et une poignée de main assurée, Gladys s'en remit à lui pour mener à bien cette mission et après l'avoir raccompagné à son bureau, elle lui conseilla de voir avec Sylvain pour les détails pratiques.

Arthur la remercia de sa confiance et s'installa devant son ordinateur. Il ferma les yeux et s'accorda quelques minutes pour faire le point avant d'aller à l'autre bout du couloir pour discuter avec Agnès de la meilleure stratégie à utiliser.

La jeune femme était en train de préparer une note pour Alliacor et elle se fit un plaisir de donner à Arthur une synthèse de ce qu'elle avait déjà tenté pour convaincre les dirigeants de Fenurgie.

Arthur étudia brièvement les documents qu'il avait sous les yeux puis il se concentra sur l'avocate en face de lui.

Agnès, tout comme sa cadette, était très brune, mais elle portait toujours ses cheveux tirés en un chignon strict qui la vieillissait un peu. Tout comme lui, elle n'avait pas trente ans, pourtant, entre ses tailleurs austères, sa coiffure rigide et son collier de perle, elle avait l'air d'en avoir dix de plus.

C'était plutôt dommage selon Arthur. Il voyait bien qu'Agnès était une jolie femme, mais elle semblait en permanence se cacher derrière son statut d'avocate pour empêcher quiconque de l'approcher.

Elle était d'une timidité maladive, mais contrairement à Marianne qui rougissait à la première occasion, Agnès s'enfermait dans son rôle d'intellectuelle glaciale dès qu'elle était mal à l'aise.

Il n'y avait qu'avec Sylvain qu'elle se réchauffait un peu. Encore qu'elle ne soit pas particulièrement détendue avec lui, simplement, elle souriait un peu plus.

Et rougissait beaucoup, réalisa Arthur quand son rival fit son entrée.

Sylvain ne perdit pas de temps en politesse et afficha clairement sa contrariété d'être en partie déchargé de la négociation.

Il était bien conscient d'avoir lamentablement échoué dans sa relation avec Fenurgie, mais il blâmait uniquement l'attitude insupportable de « cette pétasse de Fenette. »

L'expression rendit Agnès plus rouge qu'un bégonia et Arthur leva un sourcil face à l'agressivité évidente de son collègue. Demandant quelques explications, Sylvain ne fut que trop heureux de lui faire part de ses déboires monumentaux avec la jeune femme qui avait hérité de l'entreprise familiale mais n'y connaissait rien à rien.

De ce qu'il en décrivait, Alexandra Fenette était une pimbêche arrogante sans cervelle, qui n'avait pas une once de politesse pour elle et qui passait tout son temps à dilapider la fortune de son père en soirées diverses où elle se pavanait de bras en bras pour finir sa nuit dans des draps inconnus trop imbibée pour se souvenir du nom de son amant.

Le tableau n'était guère flatteur et Arthur se tourna vers Agnès pour avoir une autre version de l'histoire, mais curieusement la jeune femme confirma pour une bonne partie les dires de son collègue.

Fenette était quasiment inaccessible, elle n'avait même pas de bureau au sein de l'entreprise de son père, alors qu'elle en était clairement la dirigeante. Elle refusait de laisser la main à quelqu'un d'autre et ne voulait rien entendre à propos d'un rachat ou d'une collaboration avec Alliacor.

Agnès avait essayé de lui parler à plusieurs reprises, mais l'héritière ne répondait jamais à ses appels ni ses courriers.

Sylvain avait eu l'idée de la rencontrer directement, profitant d'une fête organisée pour le départ en retraite d'un des chef d'atelier, puisqu'elle refusait toutes les prises de rendez-vous, et c'était là que l'avocat avait commis l'irréparable.

Il s'était présenté et avait tenté d'obtenir une audience avec la jeune femme, mais Alexandra l'avait envoyé balader avec une virulence surprenante pour quelqu'un de son gabarit.

Après ça, elle s'était arrangée pour ne plus se laisser approcher et avait passé tout son temps au bar, vidant les verres les uns derrière les autres avant de quitter les lieux avec un bellâtre de dix ans de plus qu'elle.

Agnès avait assisté à toute la scène et bien que surprise par le comportement plutôt agressif de la jeune femme, elle avait par la suite découvert qu'elle était coutumière du fait.

Et pour l'avoir recroisée à deux reprises un peu après, l'avocate avait pu constater qu'en effet, Alexandra était tout sauf aimable avec ceux qu'elle côtoyait et si ce n'était grâce à sa fortune et son physique plus que flatteur, elle n'aurait certainement pas un tel cercle d'admirateurs collés en permanence à ses Manolo.

Arthur parut relativement contrarié par ces informations, mais il évita de commenter. Il passa directement à la partie technique, pour savoir comment il pouvait approcher cette héritière et si un nouveau plan d’action avait été envisagé par les deux en charge du dossier, mais visiblement, il en demandait beaucoup.

Il était impossible d'organiser une rencontre officielle et donc tout ce qu'Agnès avait à proposer était d'attendre la prochaine assemblée générale, à la fin du mois pour essayer de discuter avec les autres actionnaires.

Même si Fenette possédait le plus gros de l'entreprise, il y avait peut-être moyen de faire jouer en leur faveur les exigences des petits porteurs qui n'étaient jamais bien rémunérés malgré les résultats prodigieux de Fenurgie.

Et avec un peu de chance, les administrateurs changeraient, ce qui pourrait impliquer de grands bouleversements dans la gestion de la société. Deux des collaborateurs de Fenette père avaient parlé de prendre leur retraite et il y avait de bonne chance qu’ils laissent leur poste au CA vacant. Ainsi, les actionnaires devraient choisir leurs remplaçants.

Puisque l'actionnaire majoritaire n'avait aucune intention d'être le chef d'entreprise, il faudrait élire un directeur général, qui avec un peu de chance serait intéressé par une alliance avec une grosse entreprise comme Alliacor.

C'était du moins là-dessus que tablaient les deux avocats.

Arthur n'était pas sûr de bien saisir le rôle qu'ils attendaient de lui, mais il n'avait pas le choix et devait donc suivre leur plan. A moins qu'il ne trouve autre chose d'ici là, mais il n'était pas sûr d'avoir vraiment envie de chercher.

Il n'aimait pas cette affaire et par conséquent, il se contenterait de jouer les médiateur entre son cabinet, représentant d'Alliacor et cette mademoiselle Fenette.

Il avait une certaine expérience avec les femmes de caractère et ne devrait pas avoir trop difficultés à gérer celle-ci.

Pour la deuxième fois de la journée, l'image d'une certaine petite blonde passa dans sa tête, mais il s'efforça de ne pas y prêter attention.

Bien sûr, le fait que le siège social de Fenurgie soit justement à Vornay, là où il avait fait sa dernière année de droit et où l'avait rencontrée n'aidait pas, mais la ville était assez grande et la probabilité de tomber sur elle était quasiment nulle.

Ce qui était étrange, c'était qu'Arthur n'arrivait pas à savoir s'il en était soulagé ou déçu, mais il préféra ne pas s’étendre plus que ça sur le sujet et remerciant ses deux nouveaux collaborateurs, il repartit dans son bureau pour avancer le reste de ses dossiers.

Les deux semaines suivantes passèrent à toute allure ne laissant pas tellement d’occasion à Arthur pour réfléchir s’il devait ou non prévenir ses connaissances de Vornay de son passage en ville.

Quand il se retrouva à l’aéroport avec Agnès et Sylvain, il était un peu tard pour les appeler et par conséquent, il choisit de se concentrer sur le présent plutôt que de ressasser encore un peu plus le passé.

Il n’avait pas vraiment de souvenirs douloureux, au contraire, mais il avait fait un choix en partant et il devait s’y tenir. Au moins jusqu’à ce qu’il devienne associé et retrouve sa liberté d’action.

C’était curieux pour lui de prendre l’avion pour une si petite distance mais il préférait tout de même ça au train qui définitivement lui rappellerait trop de choses.

Ainsi en plus, il perdait moins de temps et s’épargnait six heures coincé avec les deux avocats dont la conversation n’était pas des plus passionnantes.

Sylvain critiquait tout et tout le temps comme un gamin capricieux et Agnès était incapable de parler d’autre chose que de l’affaire en cours, révélant ses angoisses à chaque phrase, comme si la conclusion de cet accord était devenu vital.

Arrivés à destination, les trois jeunes gens s’embarquèrent dans un taxi et après un rapide passage à leur hôtel, ils se rendirent directement au siège social de Fenurgie où se tenait l’assemblée générale.

Sylvain leur avait obtenu des invitations et ils n’eurent aucune difficulté à se perdre dans la foule des actionnaires, employés et autres journalistes venus assister à ce qui semblait être la réunion du siècle.

Arthur observait la danse des convives avec un mélange de fascination et d’indifférence, comme s’il n’était pas un instant concerné par ce qui se jouait devant lui.

Voyant comme son collègue parcourait des yeux la foule, Agnès le prit par le bras et se fit un devoir de lui présenter, au moins à distance, les gens importants dans le cadre de leur mission.

Il y avait Henry Guidroune, l’ingénieur en chef et surtout Malek Alzraoui son adjoint qui serait sûrement intéressé par une alliance avec Alliacor. Ensuite, elle lui montra quelques administrateurs, dont Galvin et Le Varec qui prenaient leur retraite et elle finit par Christian Covanelsky, l’actuel président du CA et ami fidèle de feu Hughes Fenette.

Arthur essaya de retenir chaque visage, avec son nom, sa position au sein de la société et ses préférences éventuelles en matière de développement pour la suite, mais il remarqua une curieuse tête blonde qui retint son attention.

Il était sûr d’avoir déjà vu cet homme quelque part et quand il le croisa à nouveau, accompagné d’une jeune femme châtain clair au carré impeccable mais à l’air un peu perdu, il sentit son cœur s’accélérer.

Agnès remarqua son intérêt pour les deux personnes qui discutaient vers l’estrade et elle fronça les sourcils. Se tournant vers Sylvain, elle lui désigna la jeune femme et discrètement, lui demanda s’il s’agissait bien d’Emilie Wagner, la consultante juridique de Fenurgie, ainsi que le nom de celui à qui lui parlait.

Sylvain jeta un œil vers le podium et confirma les soupçons de sa collègue avant d’annoncer que le blond était le type qui avait ramassé Fenette à la soirée où il était allé.

Il n’avait pas bien retenu son nom, mais c’était quelque chose d’exotique, comme Napalraji ou Naraljapi.

« Nawar Jarbil, corrigea Arthur en scannant la foule avec angoisse. »

Il avait pâli et quand Agnès l’interrogea pour savoir d’où il le connaissait, Arthur ne répondit pas. Il avança vers le buffet et laissa ses collègues en plan sans une explication.

Il se fit servir un grand verre de scotch, qui l’avala d’un seul trait et pria pour que tout cela ne soit qu’une horrible coïncidence. Nawar travaillait dans la communication, et avec la presse spécialisée qui couvrait cette assemblée exceptionnelle, ce n’était pas étonnant qu’il soit là. Ca ne voulait pas dire qu’il était avec elle.

Et Emilie était une amie à lui, juriste talentueuse, donc elle n’était peut-être là que pour l’aider avec les termes techniques.

C’était possible, même si ça paraissait improbable.

Arthur se fit servir, mais cette fois, il but plus lentement, en essayant de ressembler ses esprits et surtout de retrouver son calme.

Les murmures autour de lui s’intensifièrent et d’un coup, il sentit Sylvain lui tirer le bras et le retourner vers l’estrade pour lui présenter leur adversaire.

De là où ils étaient, ils ne pouvaient pas bien voir à quoi elle ressemblait, mais il était clair qu’Alexandra Fenette était une très jolie femme et qu'elle était bien entourée.

Arthur resta à admirer ses jambes interminables, moulées dans des bottes de cuir marron glacé et il retint son souffle en remarquant un petit mouvement du pied qui s’enroulait autour de sa cheville, comme si elle cherchait à se gratter la malléole avec la pointe de sa chaussure.

Elle portait des talons vertigineux mais n’était pas une seconde gênée de tenir en équilibre sur une seule jambe ce qui rappela à l’avocat de lointains souvenirs.

Arthur força sa mémoire à se taire et se concentra sur ce que disaient ses collègues.

Sylvain marmonna quelques mots à propos de son physique trompeur et Agnès, qui avait dû les rejoindre sans qu’Arthur ne s’en aperçoive commenta sa tenue, visiblement jalouse de l’allure de l’héritière.

Et elle n’avait pas tort.

Cette femme était une des rares au monde à pouvoir porter un bermuda et une paires de bottes comme la mode n’arrêtait de le suggérer à ses innombrables victimes et qui pourtant réussissait l’exploit de ne pas avoir l’air ridicule. Au contraire.

Comme elle leur tournait le dos, Arthur pouvait admirer sa chute de reins, délicieusement mise en valeur par une veste cintrée plutôt courte et il aurait sûrement eu envie d’aller vérifier son apparente fermeté si les circonstances avaient été différentes.

Mais ce genre d'idées impliquaient de faire abstraction de son cœur qui s’était pas mis à battre trop fort et de son sang qui bourdonnait dans ses oreilles. Sans compter ce curieux pressentiment qui le taraudait depuis qu’il avait eu le dossier sur Alexandra Fenette entre les mains et qui maintenant revenait lui vriller les entrailles avec une intensité stupéfiante.

Soudain, il l’entendit rire et il sut qu’il était perdu.

Ses mèches blondes, relevées dans un chignon compliqué, s’éparpillèrent alors qu’elle secouait la tête et il retrouva très exactement la vision qui le hantait depuis près de deux ans.

Arthur déglutit plusieurs fois, trouvant sa bouche et sa gorge étonnamment sèches et il laissa échapper un juron.

Sylvain posa son bras sur son épaule et avec un sourire en coin lui glissa : « Et ben alors, Kellenc, tu vois un truc qui te plait ? » Puis il se mit à ricaner niaisement, tout content de la gêne de son rival, jusqu’à ce qu’il ne croise le regard noir d’Agnès qui ne semblait pas apprécier la plaisanterie.

Sortant Arthur de sa transe contemplative, elle demanda d’un ton glacial : « Un problème ? »

Son haussement de sourcil était comme une provocation, montrant clairement qu’elle n’était pas dupe de leur comportement, mais elle s’abstint de tout commentaire.

« Non, tout va bien. J’ai juste été un peu surpris, dit Arthur d’une voix morne. D’après ce que vous m’aviez décrit, je n’imaginais pas… » Tournant la tête vers Alexandra, ses yeux parcoururent doucement sa silhouette, plus avec nostalgie que désir avant de revenir sur Agnès.

« Je suis vraiment surpris, mais il n’y a pas de problème. Je pense pouvoir lui parler sans difficulté, assura-t-il en retrouvant un peu ses couleurs. »

L’avocate ne paraissait pas vraiment convaincue, mais elle avait bien remarqué que la façon dont il la regardait n’avait rien à voir avec l’envie qu’elle devinait aisément chez les autres hommes qui découvrait cette femme pour la première fois. Il était clair qu’Arthur aussi la trouvait à son goût, mais il n’avait pas immédiatement pensé à la mettre dans son lit.

Non, il avait semblé fasciné et terrifié en même temps et ce n’était pas bien dans ses habitudes. Il n’était pas aussi coureur que Daniel Rimberg avec lequel il passait beaucoup de temps, ni désobligeant comme Sylvain qui considérait toutes les femelles comme des traînées ou presque, mais il n’était pas indifférent non plus aux charmes des femmes qu’il côtoyait et se permettait de filtrer de temps en temps si l'occasion se présentait et que celle qu'il avait en face de lui se prêtait au jeu.

Sauf que là, il avait réagi de manière plutôt étrange et rien dans son comportement par la suite ne permit à Agnès de comprendre d’où lui venait son impression qu’il leur cachait quelque chose.

L’assemblée générale se déroula sans trop de problème jusqu’au moment où un groupe d’actionnaires demanda des comptes sur leur part dans la redistribution des bénéfices, qui baissaient un peu plus chaque année, ne leur rapportant rien en comparaison des profits fulgurants de Fenurgie.

Alexandra se retrouva alors à prendre la parole et le silence se fit dans la salle qui resta médusée par son ton combatif et son argumentaire précis. Elle défendit consciencieusement les idéaux de son père, rappelant que si son entreprise réussissait si bien c’était uniquement grâce au travail des employés, qui méritaient de recevoir les fruits de labeurs, bien plus que les actionnaires qui ne avaient d'autre utilité que de s’enrichir sur le dos des autres.

Elle ne les traita pas ouvertement de parasites mais leur fit tout de même une leçon de morale qui laissa tout le monde sans voix et Sylvain se permit une remarque insidieuse sur le comportement déplacé de la jeune femme.

C’était facile pour elle qui était multimillionnaire de venir critiquer des capitalistes avérés et de se poser en défenseur des masses laborieuses comme si elle avait la moindre idée de ce que devait vivre les ouvriers qui étaient obligés de se lever à l'aube pour passer leurs journées sur des chaînes de montage.

Avec un mépris évident pour Alexandra, il insista longuement sur le fait qu'elle était plutôt mal placée pour faire ce genre de discours mais Arthur n’y lui prêtait aucune attention. Il avait les yeux rivés sur l'oratrice dont il buvait littéralement chaque parole avec délectation. Il avait un sourire amusé aux lèvres en permanence à l'écouter et quand elle quitta la tribune pour rejoindre Nawar et Emilie, il ne put retenir un soupir qui n'échappa pas à ses collègues, même s'ils en ignoraient la cause.

Arthur n’était vraiment dans une position facile et se prenait à détester Alliacor encore plus qu’avant pour l’avoir mis dans une telle situation qui l'obligeait à faire face à son passé bien plus vite qu'il ne l'aurait souhaité et surtout dans les pires circonstances pour lui.

De toutes les mégères de Vornay avec lesquelles il aurait pu avoir à traiter, il fallait qu'il tombe sur celle qu'il tentait d'éviter plus que n'importe qui d'autre au monde. Mais maintenant, il était au pied du mur et n'avait pas vraiment de moyen de retarder l'échéance. Tout ce qu'il pouvait espérer était d'avoir une bonne opportunité pour s'approcher d'Alexandra Fenette sans attirer l'attention sur lui.

La soirée se poursuivit dans le calme relatif après la présentation de chaque candidat au poste d’administrateur et petit à petit, la foule se dispersa pour s’intéresser au buffet, puis doucement, la salle de conférence se vida.

Agnès poussa Arthur du coude et l’encouragea à aller aborder Alexandra, mais l’avocat préférait toujours discuter avec les administrateurs, actuels ou candidats plutôt que d’aller parler à l’actionnaire principale.

A sa décharge, celle-ci était toujours bien entourée, que ce soit par ses amis ou par les proches de son père et elle n’était vraiment pas facile à accoster directement. Et après l’échec cuisant de Sylvain, il était logique d’être prudent.

Plus le temps passait et plus les invités se raréfiaient, mais Alexandra était toujours occupée.

Sylvain dut à plusieurs reprises fausser compagnie à ses collègues pour éviter de se faire remarquer et Agnès finit par lui conseiller de retourner à l’hôtel, ce qu’il rechigna à faire.

L'avocate était sur le point de le traîner de force vers la sortie quand un cri attira son attention vers Alexandra.

Une petite vieille à coté d’elle semblait paniquée alors qu’un des responsables de la sécurité la tirait par le bras.

Alexandra bouscula violemment le vigile et s’approcha de celle qui voulait lui parler, un sourire ravi éclairant son visage.

Le garde commença à pester et celui qu’Arthur avait désigné comme étant Nawar lui dit quelques mots qu’il ne sembla pas apprécier. Il quitta la pièce brusquement, faisant claquer la porte derrière lui.

L’incident aurait pu être tout à fait inoffensif et sans intérêt si d’un coup, il n’y avait pas eu un courant d’air qui emporta le bibi que la petite vieille avait sur la tête, l’envoyant promener par la fenêtre.

Le chapeau n’alla pas bien loin puisqu’il se retrouva coincé dans un des arbres qui bordaient le bâtiment, mais à l’air horrifié de la dame, il était clair que cet accessoire ridicule était d’une importance capitale et qu'elle devait absolument le récupérer.

Agnès regardait toute la scène avec incrédulité et n’entendit même pas le persiflage de Sylvain à ses cotés qui annonçait qu’il en avait assez vu et préférait rentrer, elle était bien trop stupéfaite. Mais là où elle crut carrément rêver ce fut quand Alexandra Fenette, héritière d’une entreprise au capital vertigineux, garce insensible et moralisatrice prétentieuse tendit sa coupe de champagne au grand blond qui la suivait en permanence, retira ses bottes qu’elle envoya à Emilie Wagner, sa conseillère juridique attitrée qui ne s’en offusqua pas une seconde et, montant sur le rebord de la fenêtre, elle sauta tranquillement dans l’arbre à la recherche du chapeau sans tenir compte qu'elle était au troisième étage et pouvait donc se briser la nuque à tout moment avec un mauvais mouvement.

Se tournant vers ses collègues, Agnès leur demanda leur avis sur ce qu’il venait de se passer mais elle découvrit qu’elle était seule.

Elle fit le tour de la salle du regard, et réalisa qu’Arthur avait filé lui-aussi. Elle s’approcha alors de la fenêtre, comme les autres pour découvrir que l’avocat était au pied du marronnier, à attendre que l’héritière veuille bien lâcher prise.

Alexandra n’avait eu aucun mal à atteindre la branche où s’était logé le bibi et elle l’avait attrapé facilement. Le problème était qu’elle n’avait pas tellement de prises possibles pour redescendre, surtout en ayant une main d’occuper pour retenir son précieux chargement.

Elle était en train de chercher comme se sortir de cette situation grotesque quand elle reconnut la voix de Nawar qui lui disait de sauter.

Un instant, elle hésita, mais ne voyant pas de meilleure solution, elle finit par se laisser tomber, priant pour que son ami ait bien la force d’amortir sa chute.

Ce qu’elle n’avait pas prévu c’était que celui qui la ramasse n’était pas celui qui avait crié.

Elle sentit deux bras l’attraper au vol et elle mit quelques secondes à ouvrir les yeux, reprenant son souffle après une chute assez impressionnante.

Quand enfin elle fit face à son sauveur, elle s’attendait à trouver un teint mate, des yeux clairs et des boucles blondes.

Mais elle n’avait que les yeux clairs qui correspondaient. La peau était plutôt pale et les cheveux franchement bruns. Plus courts qu’avant, remarqua-t-elle avec un petit pincement au cœur mais toujours aussi indisciplinés.

Son sourire, en revanche, n’avait pas changé et était tout aussi amusé et lourd de promesses secrètes qu’elle seule pouvait deviner, comme s’il cherchait encore une fois à reprendre là où ils s’étaient arrêtés.

Répondant à ce sourire par un de ceux qui la rendait si éblouissante, elle murmura d’une voix chaleureuse : « Hey ! Arthur ! Tu tombes super bien ! »

Son ton enjoué ne fut trahi que l'espace d'une seconde par la lueur de tristesse qui brilla dans ses yeux, mais elle cilla avant que l'avocat n'ait réellement le temps de la remarquer. Elle aurait adoré se donner une nouvelle chance, retenter quelque chose et cette fois, vraiment faire en sorte que ça marche, mais sa vie actuelle ne lui permettait pas se laisser aller à ces futilités et elle devait garder ses distances.

Pourtant Alexandra resta dans ses bras sans doute plus longtemps que nécessaire. Etre ainsi près de lui était tellement naturel, tellement simple que c’était à se demander comment elle avait tenu ces deux dernières années.

Pour Arthur aussi c’était une découverte. Il avait espéré qu’il ne ressentirait plus rien, en tout cas plus d’attirance ou de plaisir à l’avoir contre lui, mais son corps semblait fait pour être là et il n’avait plus aucune envie de la lâcher.

Ce n’était peut-être pas très stratégique de faire ainsi étalage de leur intimité passée mais aucun des deux ne paraissait s’en soucier et si la jeune femme finit par reprendre contact avec le sol ce ne fut que suite à l’intervention de Nawar qui la provoquait sur son comportement de séductrice maladif.

La concernée lui décocha un coup d’œil assassin et s’apprêtait à répliquer qu’elle ne risquait de faire un numéro de charme à son ancien colocataire, mais elle remarqua dans l’assistance une grande brune à l’air coincé qui lui était familière et elle arrêta sa phrase en plein milieu.

Elle sentit son cœur s’emballer à la façon dont cette femme la regardait, mais surtout face à son insistance à dévisager Arthur.

Celui-ci bredouilla quelques mots pour savoir si Alexandra allait bien et l'intéressée lui sourit avant de reporter ses yeux sur la porte.

Elle vit parfaitement Agnès suggérer silencieusement quelques mots à son collègue et elle comprit très vite de quoi il s’agissait.

Se plantant face à Arthur, elle retira la main qui était encore sur son épaule et se brossa les cuisses, pour retirer l’invisible poussière de son bermuda mais aussi pour ne pas avoir à le regarder.

Quand elle se redressa, son visage avait changé, elle souriait toujours, mais ses yeux noisette, normalement brillants d’espièglerie étaient voilés par un sentiment douloureux qu’Arthur ne connaissait pas.

En l’entendant le remercier, il eut le souffle coupé, comme après un violent coup de poing dans le ventre.

Sa voix était blanche quand elle lui tendit la main.

« Merci beaucoup… »

Le ton enjoué de leurs retrouvailles avait disparu, révélant en deux mots combien tout entre eux avait changé. Ils n’étaient plus un couple, ils n’étaient plus colocataires, ils n’étaient même plus amis.

Ils n’étaient plus que des étrangers. Et même si c’était douloureux, c’était certainement bien mieux ainsi.

Arthur réalisa qu’elle lui offrait alors une chance incroyable et malgré son dégoût de lui-même, il s’entendit répondre d’un ton relativement distant.

« Arthur. Maître Arthur Kellenc. »

Alexandra hocha la tête et resserrant mollement ses doigts autour des siens puis elle chercha à s’esquiver le plus vite possible mais Arthur la retint.

« C’est un plaisir de vous rencontrer, mademoiselle Fenette. » Il lui offrit un sourire professionnel qui contenait tout de même encore une trace de leur complicité mais il déchanta quand il vit son regard dur se poser sur lui.

Même si maintenant qu’elle était à plat, elle faisait près de vingt centimètres de mois que lui, elle le regardait de haut et il se sentit frissonner.

« Brisco. Alexandra Brisco. Vous autres rapaces de la finance pourriez au moins faire l’effort de connaître le nom des gens que vous voulez détruire. »

Arthur ouvrit la bouche pour se défendre mais face à la main levée d’Alexandra il se retint de répliquer. La jeune femme tendit le chapeau à Nawar et récupéra ses bottes, qu’elle enfila tranquillement en murmurant quelques mots à ses amis, puis elle se retourna vers Agnès qui attendait toujours à l’entrée du bâtiment et reporta enfin son attention sur Arthur.

D’un ton glacial, elle finit par lui annoncer : « Vous travaillez pour ces porcs d’Alliacor, j’imagine… Bien, et bien puisqu’il est impossible de se débarrasser de vous de façon traditionnelle, je vais utiliser votre langage. »

Elle évitait de regarder Arthur dans les yeux et affichait clairement son mépris pour ce qu’il représentait en parlant à sa cravate, comme s’il n’était qu’un pion servile plutôt qu’un individu réel et pensant, avec lequel elle avait vécu près de dix mois quelques années plus tôt.

Enroulant son bras autour de celui de Nawar elle fit mine de partir et alors qu’elle approchait Agnès, celle-ci eut la présence d’esprit de s’éloigner pour éviter de se faire marcher dessus.

Ressemblant son courage, Arthur demanda : « Et que comptez-vous faire ? »

Alexandra s’arrêta et gardant son dos face lui, elle répondit simplement : « Ecoutez vos balivernes pour pouvoir les rejeter en bloc parce qu’elles ne m’intéressent pas et vous poursuivre pour harcèlement si vous insistez encore. »

Puis elle s’adressa à Agnès, sans vraiment la regarder non plus et suggéra : « Appelez ma secrétaire et passez à mon bureau demain dans l’après-midi. Mais prévoyez court, je n’ai pas envie de perdre mon temps plus que nécessaire. » Et s’attendre sa réponse, elle disparut vers la salle de conférence où elle retrouva la propriétaire du chapeau qui se confondit en remerciements.



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