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Selfmade Boy
Author:
Lakesis PM
Gayfic - Andrew n'a jamais été et ne sera jamais un garçon comme les autres...
Rated: Fiction M - French - Drama/Romance - Chapters: 2 - Words: 39,519 - Reviews: 24 - Favs: 23 - Follows: 7 - Updated: 12-15-08 - Published: 11-16-08 - id: 2597189
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SELFMADE BOY

Chapitre 1

Une grosse femme qui sentait la sueur et un parfum bon marché lui écrasa le pied, alors qu'elle reculait pour laisser passer un père et sa poussette. Andrew laissa échapper un gémissement de douleur entre ses dents et grommela un « je vous en prie » ironique face à l'absence déconcertante d'excuse. Il aurait pu simplement tout envoyer par la poste, mais Andrew avait une tendance élevée à la paranoïa dès que des documents importants entraient en jeu. Alors, il faisait la queue dans ce service administratif depuis une heure déjà. Un type monopolisait l'unique employée disponible. Le ton montait doucement, mais sûrement, quand un second guichet leur fit la grâce d'ouvrir. Andrew quitta la file en même temps que quelques autres personnes. Il croisa les bras, tapant du pied, agacé, et tendit le cou pour voir. Le jeune homme qui était venu à la rescousse de sa collègue semblait un peu perdu, et Andrew soupira. Aujourd'hui était vraiment un mauvais jour. Son réveil avait sonné avec une heure de retard puis il avait fait tomber son ordinateur portable. Bilan de la catastrophe : un disque dur ruiné et une machine bonne pour la casse. Il avait ensuite passé trente minutes au téléphone avec son assureur pour enfin obtenir une maigre compensation, et malgré la guigne pathologique qui le poursuivait depuis le lever du soleil, il avait décidé de se rendre dans un des bureaux administratifs de Chicago, pour enfin obtenir ses nouveaux papiers. Il passa la main dans ses cheveux bruns, libérant ses yeux verts, puis eut un soupir de soulagement quand vint enfin son tour. Il s'approcha, son dossier à la main, et le posa sur le bureau, d'un air décidé et ferme. Le jeune homme en face de lui referma un tiroir et lui lança un regard inquiet. C'est bien ma veine, tiens. Un boulet de première… Andrew le salua malgré tout poliment et lui expliqua brièvement son problème. Le visage de son voisin se décomposa, et le jeune homme se mit à feuilleter frénétiquement un petit carnet qu'il venait de sortir de sa poche. Andrew le regarda faire, interloqué, et au bout d'un long instant, il l'entendit bafouiller :

« Je suis désolé. C'est mon premier jour, et je… Je ne suis pas encore au courant de tout. Je vais demander à une collègue. »

Il se dirigea vers la gauche et glissa quelques mots à une femme qui eut un mouvement exaspéré de la tête. Elle revint avec lui et s'empara du dossier d'Andrew, y jetant un coup d'œil furtif, puis toisa le jeune homme du regard, avant de lui lancer :

« Il est incomplet, votre dossier. Faudra revenir.

— Comment ça, incomplet ? J'ai apporté tous les papiers.

— Bah, vérifiez, j'vous dis qu'il en manque un. »

Elle tendit la pochette en carton à Andrew avec un profond mépris, et l'observa chercher, fébrile, parmi la masse affolante de papiers, presque déchirés pour certains. Andrew n'avait jamais été très soigneux de ses affaires, encore moins quand celles-ci étaient capitales à ses yeux, pensant sans doute que ce simple état suffirait à les protéger de toute catastrophe. Il dut finalement se rendre à l'évidence et secoua la tête, dépité.

« Putain de merde, maugréa-t-il entre ses dents. Bon, c'est si important, ce truc ou pas ? Je veux juste mon passeport, et c'est tout.

— Non mais vous plaisantez, j'espère, là. Revenez une fois que vous aurez tout avec vous. Au revoir ! »

Le ton fut sec, péremptoire, plein de dédain. Andrew plissa le nez, fourra les quelques feuilles qui s'étaient échappées dans la pochette et rangea celle-ci dans son sac, sans grand soin. La femme s'était déjà éloignée, et seul le jeune employé restait là, à le fixer, les yeux ronds.

« Elle croit quoi ? Que je viens ici pour m'amuser ou quoi ? Putain. »

Le jeune homme ouvrit la bouche, mais déjà derrière lui, elle s'écriait :

« Doryan, viens t'occuper de la cafetière ! Je vais prendre ta place.

— Euh, oui, j'arrive… Je suis vraiment désolé, je…

— Ça va, c'est bon. Je repasserai un autre jour, en espérant que madame la Kapo soit dans un meilleur jour. »

Andrew tourna le dos sans un mot de plus et sortit le pas lourd, l'insulte murmurée du bout des lèvres. En déboulant sur le parvis, devant le grand bâtiment, il constata, avec un désespoir teinté de résignation, qu'il pleuvait désormais à grosses gouttes, et qu'ayant stupidement écouté la météo ce matin, il n'avait pas pris de parapluie. Il utilisa son sac comme protection de fortune et courut jusqu'à l'arrêt de bus le plus proche. Il s'ébroua et se laissa tomber sur le banc en plastique. C'est définitif, j'en ai la preuve. Dieu me hait, et moi, je l'emmerde au passage, tiens ! Il rentra chez lui de mauvaise humeur, trempé de la tête au pied, éreinté et abattu. Il balança son sac sur le canapé, mais l'objet finit sa course au sol, sous la table basse. Trop fainéant pour le ramasser, Andrew préféra retirer ses chaussures, ses chaussettes trempées, son pull et son pantalon, pour se jeter ensuite sur le divan, où il s'étira de tout son long. Sa main tomba sur le téléphone, et il appuya machinalement sur le bouton de la boîte vocale. Une voix impersonnelle lui annonça un message en attente. Andrew ferma les yeux, prêt à s'endormir.

« Bonjour, Tiffany. C'est maman. Écoute, je… je sais que tu ne veux pas que je t'appelle. Et que tu vas encore sans doute changer de numéro... Mais j'ai besoin de te voir… S'il te plaît… Rappelle-moi... »

Andrew rouvrit les yeux et se redressa d'un coup. D'un geste qui ne trembla pas, il effaça le message. Au fond, cela l'agaçait ; il ne supportait plus d'entendre ces plaidoyers larmoyants laissés à Tiffany par cette femme dont il ne voulait plus rien savoir. Il songeait presque à déménager pour enfin avoir la paix et ne plus être ennuyée par une folle hystérique qui n'y comprenait rien. Andrew se leva et s'enferma dans la salle de bain, pour prendre une douche chaude. Ses cheveux lui glaçaient encore la nuque. Il passa un t-shirt noir et un caleçon, abandonnant ses vêtements sales dans un coin de la pièce, puis partit mettre de l'eau à bouillir dans la cuisine, pour se faire un thé. Il retourna dans le salon avec une tasse fumante, la posa, puis se décida enfin à récupérer son sac. Il en tira son dossier qu'il mit bien à plat sur la table et tria ses documents. D'un air presque trop sérieux, il rangea, dérangea, jeta. Trente minutes plus tard, il poussait un soupir dépité. Il avait réussi à mettre la main sur la lettre de félicitations de son avocat, mais bien évidemment, il lui fut bien impossible de retrouver son précieux sésame. Ses amis le lui répétaient à l'envie ; Andrew n'avait aucun sens de l'ordre. Par distraction ou indifférence, il se laissait porter plus souvent qu'à son tour par les évènements, et ne devait son salut qu'à de bien tardives prises de conscience. Dépité, il attrapa son téléphone et prit une voix désolée quand une voix lui répondit enfin. Il lança :

« Allô ? Euh… Andrew Clayton à l'appareil. Oui, oui, je vais bien, je vous remercie. En fait, maître, si je vous appelle, c'est que j'ai un petit souci. »

Andrew entendit très clairement le soupir à la fois résigné et attendri de son avocat.

« Voilà… Pourriez-vous me faire parvenir une copie du jugement ? Normalement, j'avais rendez-vous aujourd'hui pour tout régler, mais j'ai eu un petit contretemps. Il paraîtrait qu'ils n'en avaient pas eu connaissance. Donc j'aimerais avoir une preuve. Vous me le faxez dans la soirée ? Merci. Merci beaucoup. Au revoir. »

Andrew, soulagé, s'autorisa enfin un sourire satisfait. Il but son thé à petites gorgées, et s'empara de son agenda, posé négligemment au pied du canapé. Il l'ouvrit au mois d'octobre et traça du bout du doigt le rond rouge autour du chiffre quatre. Il comptait les jours, les heures presque. Il claqua un peu trop brusquement la tasse sur la table, et quelques gouttes de thé vinrent gondoler les pages. Andrew se laissa chuter en arrière. Il plaqua ses mains sur ses yeux puis se frotta le visage, et lâcha un profond soupir. Dehors, il continuait de pleuvoir, et les gouttes tapaient à la fenêtre avec une régularité presque captivante. Il n'avait pas faim et se leva pour déplier le clic-clac qui lui servait de lit, avant de faire un tour dans la salle de bain. Il alla ensuite fermer les volets du salon, puis s'allongea, se réfugiant dans ses draps. Sa journée d'aujourd'hui lui restait au travers de la gorge, comme un autre échec à ajouter à tout le reste. Il ruminait son inconstance à négliger sa vie, et le mépris des gens autour de lui à toujours tenter de le renvoyer de là où il venait. Au regard du chemin déjà parcouru, Andrew refusait se lâcher prise. Pourtant, à vingt-huit ans, il se sentait parfois épuisé et découragé face aux obstacles et aux difficultés qui l'attendaient à chaque moment, chaque seconde de son existence depuis son enfance. Habitué à force, il s'en accommodait, mais venaient des jours où, acculé, accablé, il ne voulait que toucher, rien qu'une fois, à la normalité. Il y avait toujours des détails, qui, aux yeux des autres, étaient des évidences de sa différence. Le monde autour de lui était incapable d'un discernement qui allait au-delà de ce qu'il comprenait ou percevait, et continuait à imaginer l'univers comme une dualité où seuls deux choix étaient possibles. Andrew était fatigué de devoir affronter des esprits bornés, des donneurs de leçons et des censeurs immodestes. Il fit passer la couette au-dessus de sa tête, pour atténuer le bruit incessant des voitures qui remontaient la grande avenue aux abords de laquelle il louait un petit studio de deux pièces.

Dans le noir, il repensait à son avocat, au juge, à son rendez-vous prochain, aux deux employés de l'administration, et à son corps qui lui avait fait mal durant trop longtemps. Il passa sa main sur sa gorge en y songeant. Il ferma les yeux, tout d'un coup exténué de cette journée sans but. Demain, il se levait tôt pour se rendre dans la librairie où il travaillait, mais le sommeil ne venait plus depuis longtemps. Sous les yeux verts d'Andrew, se dessinaient de gros cernes noirs, qu'il tentait parfois de masquer, mais sans succès. Il se tourna sur le dos, les bras en croix, les jambes légèrement écartées, et rouvrit les paupières, en bâillant. Il avait des somnifères sur sa table de nuit, mais il hésitait toujours à les prendre, n'aimant pas se noyer sous les médicaments ; il avait déjà son lot. Andrew se tourna de nouveau sur le côté et se recroquevilla en position fœtale.

Il dormit à peine. Il partit sans manger. Le bus était presque vide, chaque fois qu'il le prenait à sept heures du matin. Il n'aimait pas la foule et préférait se lever plus tôt pour être tranquille que de subir les désagréments des cars bondés. Tranquillement assis près d'une fenêtre, il avait croisé les bras pour se tenir plus chaud, grelottant dans la petite veste qu'il avait prise à la va-vite ce matin, sans faire attention. Andrew arriva avec de l'avance, comme toujours, et rangea le magasin, en attendant l'arrivée de sa patronne et des autres employés. Il partit ensuite boire un café dans le bistrot d'en face, et à huit heures pile, il était dans la librairie, rejoignant une grande femme d'âge mûr aux longs cheveux blonds.

« Bonjour, madame Stevenson.

— Ah, tiens, bonjour, Andrew. Eh bien, tu as une petite mine, aujourd'hui.

— Je n'ai pas très bien dormi… confessa Andrew.

— Alors ?

— J'ai eu un petit souci technique, dirons-nous. En gros, faut que j'y retourne.

— Qu'est— ce que tu as fabriqué, encore ?

— Pas pensé à prendre un truc, et ces connards ont fait comme s'ils pouvaient pas vérifier, juste pour me faire chier. Enfin bon… La seule chose qui me console, c'est que ça fait un jour de moins à attendre pour octobre.

— Voilà. Vois le bon côté des choses. »

Amanda sourit et allait reprendre quand la petite clochette de la porte se mit à tinter avec pertes et fracas.

« Bonjour ! », s'écria une voix tonitruante.

Une petite jeune femme se tenait sur le seuil, les poings sur les hanches. Elle avisa Andrew et se jeta presque sur lui.

« T'as intérêt à me dire que ça s'est bien passé !

— Sinon ?

— Tu veux pas le savoir.

— Merde, parce que je me suis foiré, justement. Désolé, Sarah…

— Qu'est-ce que tu as encore foutu ? se désespéra la jeune femme.

— Il me manquait un truc. Rien de grave. Juste chiant.

— Ah. Bon, ça va, je te laisse en vie. »

Sarah lâcha Andrew et salua Amanda. Un autre jeune homme se tenait derrière elle, un sourire aux lèvres. Andrew serra la main de James puis passa derrière la caisse, s'installant sur un tabouret un peu bancal. Il réajuste la petite plaque dorée qui portait son nom, accrochée à son t-shirt bleu pâle. Le matin, la librairie était peu fréquentée, et Andrew passait son temps à observer la rue et les allées et venues des passants. Il avait posé son coude gauche sur le comptoir, et son menton sur le revers de sa main. Sarah était partie dans l'arrière-boutique aider Amanda à déballer les stocks. Plus loin, James époussetait une étagère avec une attention toute particulière. Andrew en profita pour reluquer, avec un petit sourire en coin et sans se priver, les fesses de son collègue alors que celui-ci se baissait pour ramasser son chiffon. L'entrée d'un client l'arracha à sa contemplation éhontée, et Andrew regagna un peu de prestance. Il salua l'homme qui venait d'entrer et écouta d'une oreille distraite sa conversation avec James au sujet d'un quelconque livre sur le Canada. Il revint à la caisse avec un guide touristique, qu'Andrew encaissa machinalement, avant de lui rendre sa monnaie sur son billet de dix dollars. Le client repartit enfin, et Andrew regarda James s'avancer vers lui.

« Pas grand monde, aujourd'hui, hein ?

— On peut pas dire que ce soit la folie, c'est clair.

— Et toi, ça va ?

— Ouais, ça peut. Et toi ?

— Pareil. »

James passa sa main dans ses cheveux coupés très courts, puis son doigt descendit le long de son nez aquilin.

« Tu fais un truc à midi ?

— J'irai sûrement bouffer un truc dans un resto pas loin, répondit Andrew.

— Ça te dit de venir avec moi ?

— Ok, pas de souci.

— Bon, plus que deux heures à tirer. J'espère que ça va être un peu plus animé que ça. »

Malgré les apparences, la librairie marchait bien, et ce matin était simplement un mauvais jour, comme il leur en arrivait parfois. Le temps morose, la fin de semaine, n'arrangeaient rien, et les affaires allaient reprendre certainement samedi. À midi, accompagné de James, il partit prendre son déjeuner quelques mètres plus loin, dans leur coin habituel. Les deux jeunes hommes s'entendaient bien, mais se voyaient rarement hors du travail, et leur amitié restait assez superficielle. Andrew se sentait plus proche de Sarah, qu'il appelait régulièrement, et avec qui il faisait de nombreuses sorties.

L'après-midi fut plus animée, et de meilleure humeur, Andrew rentra avec Sarah, ayant presque oublié ses déboires. Mais ils restaient tapis, et une fois seul, le jeune homme dut y faire face, encore une fois. Le silence faisait peur, parfois, et ce soir, plus encore. Il alluma la télévision pour avoir un bruit de fond, pendant que son plat tout prêt chauffait dans le four micro-onde. Il finit par l'oublier, et le laissa refroidir, trop absorbé par le livre qu'il avait emprunté à Amanda.

Plus jeune, il avait eu beaucoup de mal à trouver des oreilles compréhensives et attentives, face à toute la détresse qu'il avait en lui. Puis il avait su trouver les bonnes personnes, même s'il ne les avait jamais rencontrées, se fiant simplement à leurs dires. Il n'aurait jamais été capable de confier ses soucis à ses parents, ni mêmes à ses quelques amis au collège. Il avait habité depuis tout petit l'Illinois, et était venu à Chicago, ne supportant plus l'atmosphère pesante et accusatrice qui enveloppait sa petite ville de province, où les vieilles commères s'amusaient à épier chaque habitant. Jamais il n'aurait pu être lui-même, là-bas, et il n'avait jamais regretté ce choix qui l'avait poussé à partir, sans se retourner. Il avait fait des études de droit, plus par distraction que par réel intérêt. Il les avait financées par de petits boulots, refusant l'aide de ses parents pour ne plus rien leur devoir. Il en avait bavé, avait parfois voulu tout arrêter, épuisé, fatigué, mais il avait malgré tout continué, sachant qu'au bout, il y aurait la fin, et puis son renouveau. Confiné dans son tout petit studio, il avait réappris à vivre, balayant des années d'une éducation qui n'avait fait que le contraindre, le forcer à être d'une manière et pas d'une autre. Libéré du joug de la pensée unique, il avait tout recommencé. Il savourait à l'avance toutes ces choses qu'il imaginait obtenir une fois que tout serait terminé.

Andrew se sentait seul, surtout seul avec lui-même, mais également avec les autres. Il n'avait jamais été à l'aise avec les gens, timide, introverti et toujours en retrait. Il avait ses raisons mais elles restaient secrètes et personnelles, et beaucoup l'avaient pris pour ce qu'il n'était pas. Il avait l'habitude, dans bien d'autres domaines, et sa dure carapace l'avait aidé à passer outre pendant de longues années. Aujourd'hui, son endurance avait touché son terme. Parce qu'enfin il distinguait la liberté, il cherchait à s'arracher pour de bon à lui-même, dans ce monde où la différence semblait être devenue une barrière de plus. Longtemps, sa sexualité avait été complexe et fluctuante, indécise et terrifiée. Il lui avait fallu parcourir du chemin pour enfin accepter toutes les composantes de son être sans s'admonester, sans craindre de se parjurer soi-même. Depuis, il préférait se dire qu'il avait un goût prononcé pour le compliqué et l'alambiqué, pour ne pas s'arrêter et juste pleurer. Il détestait pleurer.

Andrew referma son livre et le rangea sur l'étagère posée au sol, près de la petite télévision. Ses journées d'attente le fatiguaient, et il se déshabilla lentement. Dans le reflet de la fenêtre, il aperçut sa silhouette et eut un sourire. En s'allongeant, sa main partit instinctivement sous son t-shirt et remonta vers son cou. Elle passa sur sa poitrine, et Andrew plissa le nez, en effleurant un de ses tétons. Ses doigts s'y attardèrent un peu, mais Andrew n'avait pas beaucoup de sensibilité, et il n'aimait pas cela. Sa main repartit vers son nombril, frôlant la légère ligne de poils qui plongeait vers son pubis. Ses ongles passèrent sous l'élastique de son caleçon et se faufilèrent parmi la toison brune, mais n'allèrent pas plus loin. La main d'Andrew prit le chemin inverse et revint sagement se poser contre son ventre, se soulevant au rythme de sa respiration calme. Elle resta inerte quelques minutes puis repartit sous son t-shirt. Le bout d'un doigt traça une ligne courbe en dessous de ses pectoraux, chacun à leur tour, arrachant une grimace au jeune homme. Il frissonna, et enfin, se tourna sur le côté, passant son bras droit sous sa gorge, tandis que le gauche restait amorphe, jeté devant lui. Il ferma les yeux.

-o-

Octobre

Andrew se tenait à Sarah, malmenant son pullover avec une vigueur presque criminelle.

« Lâche-moi, tu me fais mal !

— Désolé, mais je suis dans un état de merde…

— J'ai remarqué, oui…

— Tu peux pas savoir comment je te remercie d'être venue… Sans toi, je crois que je serais mort.

— Oui, ben, en attendant, tu essayes de survivre, et tu me lâches ! Sinon, c'est moi qui t'éclate. »

Andrew finit par obéir et se calma, se redressant quelque peu dans son lit d'hôpital. Il attrapa un des barreaux qu'il tapota joyeusement et en rythme sous les yeux agacés de Sarah.

« Je reste avec toi jusqu'à ce que le toubib vienne te chercher, puis je reviens à six heures. On m'attend à la boutique pour que je leur raconte tout.

— Au secours, je veux pas rester tout seul…

— Sois un peu courageux. Tout va bien se passer, puis oublie pas qu'ensuite, c'est terminé ! Plus rien ! Du moins, plus rien de forcément nécessaire à tes yeux.

— C'est vrai… À la base, y'a déjà plein de choses qui ont changé, mais là, ça sera la dernière des dernières…

— T'as attendu assez longtemps pour ça.

— Je sais… »

La porte de la chambre s'ouvrit, et Andrew changea de couleur, tirant sur le vert pâle. Sarah dissimula un petit rire derrière sa manche, et le jeune homme tenta de lui donner une tape sur la tête. Sarah l'esquiva et se redressa, saluant le médecin qui arrivait avec un sourire, le dossier d'Andrew coincé sous l'aisselle.

« Alors, on est prêt ?

— Oui, m'sieur…

— J'espère en tout cas, parce que c'est le grand jour. C'est une opération longue comme je vous l'ai déjà expliqué, et il faudra bien faire attention pendant plusieurs semaines. On fera des visites de contrôle régulières. Mais je suis persuadé que tout se passera bien.

— C'est ce que je lui dis depuis tout à l'heure, remarqua Sarah, joyeuse.

— Il n'y a pas de raison. Bon, il est l'heure, jeune homme ! Respirez un bon coup, dites à tout à l'heure à votre amie, et c'est parti. »

Andrew jeta un regard implorant à Sarah qui se pencha vers lui pour lui déposer un petit baiser.

« Alors, t'en fais pas, quand tout sera fini, tu te sentiras mieux. Je sais bien que tu as une peur panique des opérations et tout ça, mais tu l'as déjà fait une fois, tu peux bien recommencer ! Dis-toi que c'est pour la bonne cause ! »

Andrew lui répondit par un profond soupir, et Sarah le réconforta encore, avant que deux infirmières vinssent chercher le jeune homme qui se mordit la lèvre en les voyant arriver. Sarah lui serra une dernière fois la main et le regarda partir sur le lit à roulettes qui l'amenait en chambre d'anesthésie. Elle lui souhaita bonne chance, lui rappela qu'elle l'aimait, et attendit qu'il eût disparu à un coin du couloir pour gagner la sortie. Amanda lui avait donné sa matinée pour accompagner Andrew mais elle ne pouvait pas se passer de deux employés trop longtemps, et Sarah avait accepté de prendre sa place durant l'après— midi. Andrew n'allait pas être en état avant six heures au moins, et elle avait tout le temps de lui trouver un petit cadeau.

Pour Andrew, le lit avançait soit trop vite, soit trop lentement. Il haïssait les hôpitaux. Si seulement Sarah avait pu rester avec lui, même dans le bloc opératoire… Quand le masque pour l'anesthésie fut posé sur son nez, il obéit machinalement à l'ordre du médecin qui lui demandait de compter, et il perdit le fil alors qu'il n'était arrivé qu'à trois.

Il était encore sous le coup de son opération quand il ouvrit les paupières en salle de réveil. Son premier geste fut de toucher son ventre, et il sentit les discrets fils qui avaient servi à lui recoudre la peau. Il n'osa pas trop les tripoter et préféra lâcher un long gémissement douloureux. Il avait toujours été douillet et avait failli faire tourner en bourrique l'aide-soignante qui s'était occupée de lui, un an et demi auparavant, dans ce même hôpital. Il n'avait pas encore rencontré la pauvre victime qui allait en faire les frais cette fois-ci, mais il prévoyait déjà de lui faire subir les pires avanies. Le médecin avait préféré le garder deux jours, bien qu'il n'y eût pas de réelle nécessité. Le docteur Rosenberg était un homme prudent qui refusait de mettre en danger la vie de ses patients, et par extension, la réputation de sa clinique. Andrew vit à peine l'une des infirmières s'approcher de lui, distinguant simplement une forme blanche. Même sa voix paraissait encore lointaine.

« Monsieur Clayton ? Vous êtes réveillé ?

— Euh… Oui… répondit Andrew, la langue pâteuse.

— Vous allez rester encore un peu ici, juste pour bien reprendre vos esprits, puis je vais vous ramener dans votre chambre. Je reviens dans une petite demi-heure.

— D'accord… »

Andrew eut un instant la pensée fugace de se tourner sur le côté, mais la petite douleur qui le traversa dès son premier mouvement lui interdit tout changement de position, et il referma les yeux. Il n'avait pas envie de dormir. Quand l'infirmière revint le chercher, il resta aussi muet qu'une tombe et aimable qu'une porte de prison, mais la jeune femme n'eut pas l'air vexé, et vérifia si tout allait bien avant de le laisser se reposer au calme, dans sa chambre. Il attrapa la télécommande posée sur la table à côté et alluma la télévision, zappant sur toutes les chaînes. On cogna à la porte, et la tête rousse de Sarah apparut dans l'entrebâillement.

« Je peux rentrer ?

— Oui, oui, lui indiqua Andrew, éteignant le poste.

— Alors, comment tu te sens ? demanda Sarah, s'asseyant sur le fauteuil près du lit.

— Bof… Je réalise pas encore, puis j'ai mal…

— Ça, fallait s'y attendre. Tiens, je t'ai apporté ma console de jeu, puis des bonbons, pour que tu te goinfres en attendant que ça passe ! annonça-t-elle, en posant le tout sur la tablette, devant Andrew.

— Merci… T'es adorable.

— Amanda m'a demandé de prendre de tes nouvelles. Elle passera avec James et moi demain, après le boulot.

— C'est gentil de leur part… J'avoue que si vous n'étiez pas là tous les trois, je serais complètement seul. Mes parents ne sont plus là pour moi, et je n'ai pas gardé les amis que j'avais dans mon pauvre village. Il y a des gens que je connais sur le net, mais ils ne peuvent pas se déplacer juste pour moi. Je sais qu'ils pensent tous à moi, plus ou moins, mais ils ne sont pas physiquement présents… Alors, merci d'être là, toi, Sarah…

— Je ne t'aurais jamais laissé tomber… »

Sarah embrassa Andrew tendrement, comme l'aurait fait une sœur pour son petit frère. Alors qu'ils étaient tous deux serrés l'un contre l'autre, la poignée de la porte s'abaissa peu à peu, et les deux jeunes gens sursautèrent quand le nouveau venu s'exclama :

« Bonjour, j'espère que je ne vous dérange pas. »

Sarah lâcha Andrew, se rassit correctement sur sa chaise, puis se tourna vers l'infirmier qui avait fait son apparition, avant de rougir et de baisser les yeux. Andrew haussa les épaules, puis jugea préférable de se taire. L'infirmier sourit encore et reprit :

« Je vais m'occuper de vous pendant les deux jours que vous allez passer ici. Je m'appelle Ashley.

— Enchantée, moi, c'est Sarah, répondit la jeune fille avec son plus beau sourire.

— Et vous, vous êtes… monsieur Andrew Clayton, continua Ashley, après un rapide coup d'œil à la plaquette retenant une feuille et qu'il avait dans les mains.

— C'est ça, oui…

— Bon… Comment ça se passe, alors ?

— J'ai un peu mal… Mais on m'a donné des calmants, alors c'est supportable.

— N'hésitez pas à m'appeler au moindre problème.

— Je suis sûre qu'il n'y manquera pas, remarqua Sarah, ignorant le regard meurtrier d'Andrew.

— Je reviendrai quand votre amie sera partie. Je vous apporterai votre dîner en même temps. Je repasse vers six heures et demie ! Ça vous laisse une petite demi-heure », conclut-il, toujours avec amabilité.

À peine eut-il quitté la chambre que Sarah se tourna vers Andrew, la bouche ouverte sur un « oh » silencieux de stupéfaction.

« Mais tu as vu ça ?!

— Oui, je suis pas aveugle.

— Andrew, j'aimerais trop être à ta place ! Me faire chouchouter par ce type, ça serait juste le pur bonheur ! Le faire venir au moindre de mes désirs… Ah, ça me laisse rêveuse !

— N'importe quoi, puis je vais pas sonner dès que j'aurai une page de journal à tourner.

— Tu devrais, y'a pas de mal à se faire du bien aux yeux.

— Oui, bon, il était pas mal…

— Pas mal ? C'est tout ? T'es difficile !

— Non… Il est mignon, c'est vrai. Et ensuite ? Premièrement, y'a des chances que tu sois plus son genre que moi. Ensuite, je vois pas l'intérêt de se pâmer devant quelqu'un qu'on ne connaît pas. Enfin… J'm'en fous…

— Tu n'es vraiment pas drôle ! Tu pourrais parfois être un peu plus aimable.

— Bah, c'est une perte de temps, tout ça.

— Je suis persuadée que ça ne sera pas définitif. Un jour, tu tomberas amoureux. Oh putain, rien que d'y penser, je sens venir l'apocalypse. Malheur à la pauvre victime.

— Va crever », sourit le jeune homme.

Sarah ébouriffa les cheveux bruns d'Andrew puis jeta un coup d'œil à son portable.

« Je vais rentrer. Les heures de visites sont presque terminées. Fais attention à ma console ! On repasse demain, avec Amanda et Peter. D'ici là… Trouve-moi des infos sur Ashley », conclut-elle, mutine.

Andrew lui tira un petit bout de langue, et se laissa tomber plus en arrière sur son lit, s'enfonçant dans l'oreiller et le matelas. Il n'avait jamais été amoureux, pas réellement en tout cas. Il avait déjà été attiré, ressenti un petit quelque chose, mais cela avait toujours été platonique, à sens unique. Il ne voyait que l'image, se cantonnant au superficiel sans oser creuser, sans se dévoiler. Nombre de fois, il n'avait même pas osé parler à ces quelques personnes qui avaient marqué son cœur. Il avait un tas de raisons pour ne pas le faire, toutes valables, mais pas forcément compréhensibles pour les autres. Cela faisait peur à Andrew qui n'aimait pas les jugements. Il ne voulait pas être catalogué. Il avait eu deux relations avec des femmes, pour essayer. Voir s'il pouvait se retrouver en elles, et être normal. Mais cela n'avait fait que lui confirmer ce qu'il savait déjà depuis si longtemps. Il sursauta quand une main tomba sur son poignet, et il releva les yeux vers Ashley, qui le regardait, visiblement inquiet :

« Vous vous sentez bien ?

— Euh… Oui, excusez— moi… Je… Je rêvais…

— Je vous apporte votre dîner ! Du poisson et des pommes de terre… C'est pas de la grande cuisine, mais je pense que ça se mange, plaisanta-t-il.

— Ça me convient parfaitement. Merci, continua Andrew, alors qu'Ashley lui approchait le plateau.

— Vous n'avez pas trop mal, sinon ?

— Non, ça va…

— Vous êtes ensemble depuis longtemps avec votre copine ?

— Euh… Vous parlez de Sarah, là ?

— La jeune fille qui était avec vous. Je m'excuse, je suis du genre curieux, sourit Ashley.

— Je vois ça… Donc, non, ce n'est pas ma copine. Je vous donnerai son numéro de téléphone, si vous voulez. Elle a bloqué sur vous, d'ailleurs.

— Je ne veux pas la vexer, elle est très jolie, mais ce n'est pas mon genre, répondit poliment Ashley.

— C'est comme vous voulez. C'est vous qui y perdez. »

Andrew ne prêta guère d'attention à la réponse d'Ashley, et jeta un œil à son repas qui ne payait pas vraiment de mine. Il poussa le poisson rectangulaire du bout de la fourchette et parut presque surpris en constatant qu'Ashley était toujours dans la chambre.

« Je… Je peux vous demander quelque chose ?

— Euh… Oui ?

— C'était… Euh, non, excusez-moi, c'était stupide… »

Ashley baissa les yeux et annonça à Andrew qu'il repasserait dans trente minutes, puis lui souhaita un bon appétit avant de sortir de la pièce. Le jeune homme fronça les sourcils et n'avala qu'une minuscule portion de son repas. Il somnolait quand Ashley revint, et il entendit à peine le jeune homme lui demander s'il avait bien mangé.

« Ouais… Merci… »

Ashley osa un sourire timide et passa sa main derrière sa nuque. Il était grand, dépassant Andrew d'au moins une large tête, et il avait un visage agréable, avenant et sympathique, de ce genre de personnes avec qui l'on avait envie de parler, sans même les connaître. Ses yeux noisette paraissaient rieurs et trahissaient une certaine vivacité d'esprit. Son nez droit, parcouru de taches de rousseur, surplombait une bouche fine. Son visage s'encadrait de cheveux bruns et clairs, coupés assez courts. Il n'était pas d'une beauté extraordinaire, mais il avait beaucoup de charme.

« Si vous le permettez, je vais vérifier l'état des fils.

— Euh, ouais, après tout, c'est votre boulot, hein. »

Ashley sourit encore, et Andrew releva légèrement le t-shirt. L'infirmier se pencha vers lui, observant avec une attention presque religieuse le bas de ventre d'Andrew, en hochant la tête. Il massa un instant de chaque côté, puis déclara :

« C'est parfait.

— À part que ça gratte à mort.

— Ah ça, vous êtes bon pour une semaine, mais vous inquiétez pas, ça repousse, hein ! plaisanta Ashley, en éclatant de rire.

— C'est pas tant que ça me manque, mais bon… Ce n'est pas agréable. »

Andrew détourna la tête pour fixer la fenêtre puis ferma les yeux. Ashley annonça qu'il allait le laisser se reposer et qu'il repasserait demain matin, à sept heures et demie. Le jeune homme acquiesça, et poussa un soupir de soulagement quand l'infirmier quitta la pièce. Mal à l'aise en sa présence, il tendit le bras pour éteindre la lampe qui brûlait depuis plusieurs heures déjà, puis appuya sur le bouton qui ferma les volets. Le lit était plutôt confortable, bien qu'un peu dur, mais Andrew, qui dormait d'habitude sur un vieux clic-clac revêche, le trouvait parfaitement à son goût. La douleur lointaine, mais lancinante, qui lui brûlait le ventre parvint à le tenir éveillé une heure de plus, l'obligeant à regarder l'obscurité, le poussant à réfléchir, et à prendre conscience. Ce tournant dans son existence consommait pour de bon le parcours qu'il s'était imposé durant tant d'années, toutes les souffrances et les privations qu'il avait subies. Il revivait.

Ses amis vinrent lui rendre visite comme ils le lui avaient promis. Amanda, toujours prévenante, un peu comme une seconde mère pour Andrew, s'inquiéta pour lui, et lui proposa même de venir quelques jours chez elle, pour être certaine que tout allait bien. Le jeune homme refusa poliment, prétextant ne pas vouloir la déranger, mais il préférait être seul et se retrouver. James resta en retrait, comme à son habitude, mais il demeura gentil et agréable avec Andrew. Sarah harcela celui-ci au sujet d'Ashley, et Andrew se contenta de hausser les épaules, en ajoutant qu'il n'avait pas cherché à le connaître, et qu'à première vue, c'était un gentil garçon. Sarah bougonna bien un peu, mais retrouva immédiatement son sourire charmeur quand l'objet de toutes ses attentions pénétra dans la chambre.

« Je m'excuse de vous déranger, mais je dois vérifier si tout va bien. Ordre du médecin !

— Pas de souci, rétorqua Andrew, monotone.

— On va vous laisser, alors, annonça Amanda.

— Oh, non, non, ne vous inquiétez pas, j'en ai pour cinq minutes à peine. Enfin, sauf si ça dérange Andrew, bien sûr.

— Monsieur Clayton pour vous, et non, ça ne me dérange pas.

— Euh… Très bien, monsieur Clayton », se reprit Ashley en insistant sur le « monsieur », avec un air plus sombre.

Sarah se leva de sa chaise et cogna légèrement son ami sur l'avant-bras, avec reproche. L'infirmier resta silencieux, fit son travail, puis repartit en annonçant à Andrew qu'il reviendrait pour lui apporter son déjeuner.

« Mais pourquoi tu as été si désagréable avec lui ? s'étonna Sarah.

— C'est vrai, Andrew, appuya Amanda. Ce pauvre garçon ne t'a rien fait.

— C'est pas mon pote, c'est tout. Ce n'est que l'infirmier qui s'occupe de moi.

— Justement, sois reconnaissant, plaisanta James.

— Dans ces conditions, je parie que tu ne lui as même pas demandé son numéro, déplora Sarah.

— T'as qu'à lui demander toi-même.

— Laisse tomber, Sarah, ce type est gay, s'amusa Amanda.

— Ça serait bien ma veine, ça, tiens, déplora la jeune fille. J'ai toujours le chic pour flasher sur des mecs inaccessibles.

— Je dis ça, je n'en suis pas sûre, tu sais. C'est simplement une impression. »

Sarah geignit encore sur sa malchance chronique avec les hommes, mais cela sonnait bien faux aux yeux d'Andrew, d'abord persuadé qu'Ashley aimait les femmes.

Andrew n'avait pas le courage de les mettre dehors, eux qui s'étaient déplacés et avaient pris leur journée pour lui. Alors il les supporta, fit la conversation, et évacua toute discussion au sujet d'Ashley, qui commençait à lui taper sur les nerfs même quand il n'était pas là.

Quand ils repartirent, Andrew poussa presque un soupir de soulagement. La tête lui tournait, et toutes ces voix le mettaient au supplice. Il allait goûter à un repos qu'il jugeait bien mérité quand on pénétra dans la chambre, et il se rendit compte qu'il avait faim. L'odeur de nourriture qui vint lui assaillir les narines le fit grogner, et il se redressa légèrement, pour voir Ashley, qui, les sourcils froncés et la mine renfrognée, déposait un plateau devant lui. Andrew leva les yeux au ciel et maugréa :

« Désolé si j'ai été sec, tout à l'heure.

— Ce n'est pas grave. Nous ne sommes pas amis après tout.

— C'est ce que je me disais.

— Vous avez quelque chose contre moi ou quoi ? demanda brusquement Ashley, en redressant la tête, agrippant le regard d'Andrew au passage.

— Hein ? Non, pas du tout…

— J'essayais juste d'être sympa, moi.

— Je sais bien… Je ne suis pas de très bonne humeur, c'est tout.

— Vous devriez pourtant. Après tout, vous avez ce que vous avez toujours voulu.

— Vous n'êtes pas à ma place, alors ne pensez pas pour moi, merci. Vous n'avez sûrement aucune idée de ce que je vis.

— Peut— être, mais ça ne vous interdit pas d'être agréable avec les gens qui veulent venir vers vous.

— C'est votre boulot, non ?

— Ouais, peut-être… Vous prenez mon intérêt pour de la curiosité malsaine, pas vrai ? demanda Ashley, changeant de sujet brusquement.

— Je n'aime pas être une bête de foire. Maintenant, je pense que les autres patients attendent leur repas.

— C'est ça… »

L'infirmier partit visiblement contrarié, et Andrew jura entre ses dents. Il n'avait pas envie de devenir le centre d'un intérêt déplacé, simplement guidé par ce qu'il était. Il s'était préparé, depuis longtemps, à subir les interrogations, les regards en biais ou méprisants, mais il détestait cette sensation atroce de ne pas exister comme il le voudrait aux yeux du monde, et de demeurer coincé dans cette case qui n'était pas faite pour lui. Repousser Ashley, qui tentait de forcer sa garde, lui garantissait cette sécurité dont il avait besoin, celle qui lui permettait de survivre et de camoufler sa nature parfois trop sensible. Andrew ne le faisait pas de gaité de cœur, et de temps à autre, il aurait même préféré souffler, se décharger de la pression qui l'accablait. Jouer un rôle n'était pas facile, et il en avait déjà fait l'expérience, durant toute son adolescence. Il en était à mâchonner sa fourchette en plastique quand la porte s'ouvrit une nouvelle fois tout de grand, avant d'être refermée soigneusement, par un Ashley qui se campa sur ses deux jambes, les poings sur les hanches.

« J'ai fini, vous inquiétez pas, tenta Andrew, ironique.

— Il ne s'agit pas de ça. On n'a pas fini notre conversation.

— Quelle conversation ?

— Je veux savoir si j'ai fait quelque chose de mal.

— Mais qu'est-ce que ça peut vous faire ? Demain, je suis plus là.

— Justement. Je n'aime pas que les gens s'imaginent des choses fausses à mon sujet.

— Alors, on est pareil sur ce point-là…

— Honnêtement, j'ai fait quelque chose qui vous a déplu ?

— Rien du tout. Mais je viens de subir une opération, vous comprendrez que je ne suis pas forcément d'humeur…

— D'accord… Je veux juste être clair sur un point. Je ne vous considère absolument pas comme une bête de foire, ou quoique ce soit d'autre.

— Ok, merci. C'est tout ?

— Non, ce n'est pas tout, répliqua Ashley, ignorant la plainte exaspérée d'Andrew. On a presque le même âge, on devrait pouvoir s'entendre, pourtant.

— Excusez-moi de briser votre doux rêve de bonheur universel, mais ce n'est pas parce qu'on a le même âge qu'on doit être les meilleurs potes du monde ou se trouver un tas de points communs. Vous n'avez pas d'autres patients ?

— Ils peuvent attendre. En parlant de points communs, j'en partage un avec vous. Je ne suis pas comme les autres, moi non plus. Je connais le sentiment d'être montré du doigt, surtout qu'avant j'habitais dans un village du Tennessee, alors les jugements, j'y ai goûtés.

— Huh ?

— Je suis gay. Je sais pas si je vous le dis parce que je me sens proche de vous et que je pense que vous ne me jugerez pas, ou juste parce que je vous fais confiance. D'un côté, tout le monde le sait, ici, donc bon…

— C'est pour ça que vous m'avez dit que Sarah ne vous intéressait pas ?

— Entre autres, oui… »

Ashley s'était assis près d'Andrew, et ses yeux gentils et doux se posaient régulièrement sur lui.

« Vous n'allez pas avoir de problèmes, à faire ça ? Je veux dire… À rester ici, avec moi.

— Ils peuvent bien se passer de moi, juste pour quelques minutes.

— Après tout, c'est vous qui aurez des soucis après… »

Ashley sourit encore, amusé de la bougonnerie d'Andrew. Il ne la jugeait pas naturelle, forcée pour se construire une carapace destinée à n'être jamais brisée.

« Quoi ? s'agaça Andrew, gêné.

— Rien, rien… Tu… Vous…

— Tu, c'est bien aussi… Puisqu'on a le même âge…

— Ok… Tu viens d'où, toi ?

— D'un trou paumé de l'Illinois. Je suis venu à Chicago pour être libre, d'une certaine manière.

— Je comprends… Moi, je suis venu ici pour suivre mon copain.

— Il y a longtemps ?

— Sept ans.

— Ah oui, quand même. Et vous êtes toujours ensemble ?

— Oui… Et on a même une petite fille.

— C'est possible, ça ?

— C'est biologiquement la fille de Stan, mais c'est notre enfant à tous les deux.

— Dire qu'un instant, j'ai cru que tu me draguais, le taquina Andrew.

— Désolé, mais je suis un homme fidèle, sourit Ashley. Je voulais juste parler avec toi, parce que je te sentais seul. Je n'aime pas les gens malheureux. »

Andrew hocha la tête, et rêvassa un instant, jusqu'à ce qu'Ashley reprît :

« Je t'admire beaucoup, en fait. Je n'ose pas imaginer le courage qu'il faut pour faire tout ça.

— Je ne pense pas que ce soit du courage, mais juste du bon sens. Après, c'est clair… Parfois, c'est difficile à supporter. Mais j'ai du mal à repenser à avant, parce que tu vois… Bah, c'est derrière moi, tout ça, et désormais, ça ne m'intéresse plus. Seul le présent compte. »

Ashley eut un sourire doux, et se leva, après avoir jeté un coup d'œil affolé à sa montre.

« Je te dis à ce soir, si je suis encore vivant après ce retard. Le docteur Rosenberg passera te voir demain matin.

— D'accord. Bonne soirée.

— Pareil. Merci de m'avoir écouté, au fait. J'avais peur de ta réaction.

— Y'a pas de mal. »

Ashley fit un petit signe à Andrew et repartit. Le jeune homme demeura un instant sans bouger, fixant la porte, les yeux vagues. La solitude, l'enfermement, avaient tué sa vie d'adolescent, et maintenant adulte, il ne voulait plus connaître le désespoir et la douleur de n'être rien qu'une ombre, un ersatz. Andrew s'assit prudemment au bord de son lit, puis posa un pied à terre, suivi du second. Il eut un frisson puis se ressaisit avant d'aller ouvrir le petit placard, où il avait rangé les quelques vêtements qu'il avait apportés pour ces deux jours. Jusqu'à présent, il n'avait changé que des sous-vêtements et de t-shirts, et était resté allongé, mais il avait besoin de se dégourdir les jambes. Il attrapa un pantalon, un pull, un caleçon propre et une chemise, puis s'enferma dans la minuscule salle de bain qu'il n'avait utilisée qu'une seule fois, sous la direction discrète d'Ashley qui avait attendu à la porte.

Andrew serra les dents ; les petites cicatrices le tiraient encore. Il finit d'enfiler son jeans puis son pull, et alla s'assoir sur le fauteuil, près de la fenêtre. Il avait commencé à piocher dans la boîte de bonbons que Sarah lui avait offerte, et il mâchonna un réglisse, tout en posant sur ses oreilles les écouteurs de son baladeur. Allait-il trouver une vie changée et à jamais chamboulée, en rentrant chez lui ? Ou alors reprendrait-il le cours monotone de son existence, où il ne faisait qu'observer, attendre, et regretter ? Andrew, dès qu'il lui prenait la stupidité de se souvenir de son passé, se découvrait des failles, des mémoires qui le blessaient ou qui lui faisaient honte, et méthodiquement, il les réparait après coup, cherchant à savoir ce qu'il aurait dit ou fait, avec le recul. Ce sentiment était épuisant et désagréable, car Andrew avait compris depuis peu qu'il n'était pas immortel, et qu'il n'aurait pas de deuxième chance. Il ne croyait pas en Dieu – comment aurait-il pu ? – et ne cherchait pas à comprendre ce qu'il y avait après la mort. Celle-ci le terrifiait ; combien de fois s'était-il réveillé en sueur, tremblant, désespérant à respirer pour ne pas s'éteindre ?

Il continua de picorer les bonbons, tapotant nerveusement son genou de ses doigts. Il songea soudain à Ashley et eut un sourire. Bien qu'un peu dépité que le jeune homme n'eût pour lui que des attentions louables, il comprit qu'il avait gagné un nouvel ami, un ami différent de ceux qu'il avait déjà. Un ami qui pourrait lui ouvrir de nouveaux univers, lui faire découvrir une autre facette du monde. Andrew repartait demain matin, et une joie nouvelle le prenait d'assaut, une joie qui se rappelait à lui à chaque seconde.

Je suis libre.

Le lendemain, le docteur Rosenberg vint le trouver, avant son départ, et discuta une bonne demi-heure avec lui, fixant plusieurs rendez-vous de contrôle, puis le libéra. Andrew le remercia chaleureusement et prit l'ascenseur qui menait au rez-de-chaussée, son sac de sport à la main. Il ralentit le pas en approchant de la porte-vitrée, et se mordit la lèvre quand il entendit son prénom, juste derrière lui. Ashley lui reprocha gentiment de ne pas être venu lui dire au revoir et lui tendit un petit carton avec son numéro de téléphone. Il lui fit promettre de l'appeler, et Andrew sourit, ravi.

Une fois dehors, il scruta discrètement le visage de tous ces gens qui allaient et venaient devant lui, et tenta d'y décerner le changement qu'il espérait. Il reconnaissait avec dépit qu'il n'y voyait pas grand-chose. Comment aurait-il pu de toute façon ? Le basculement était dans sa tête à lui, pas dans les yeux des autres. Il alla s'asseoir sur un petit banc, dans le carré de verdure devant l'hôpital, et appela Sarah pour lui donner des nouvelles. La jeune fille, enthousiaste, s'enflamma comme à son habitude, mais Andrew la ramena à la réalité, lui apprenant qu'Ashley était presque un homme marié. Sarah pesta, soupira, mais se résigna, et parla d'autre chose. Andrew raccrocha après une demi-heure et alla prendre son bus. Il avait envie de sourire et d'exister, envie de se montrer au regard du monde. Son appartement lui apparut comme autre, comme témoin et berceau d'une renaissance attendue durant vingt- huit années.

Il attendit la semaine suivante pour appeler Ashley, qui parut heureux d'avoir de ses nouvelles. Il lui proposa une sortie pour le lendemain, et Andrew accepta vivement. Ils convinrent d'une heure, et Andrew raccrocha, avant d'aller prendre les médicaments que lui avait prescrits Rosenberg, et auxquels il était astreint durant trois semaines.

-o-

Andrew retrouva Ashley devant un bar du centre de Chicago.

« Andrew, comment tu vas ?

— Ça va mieux, merci. Et toi ?

— Ça va super ! Allez, viens, ils nous attendent à l'intérieur !

— On sera combien ?

— Euh… Alors, laisse-moi réfléchir... répondit Ashley, en comptant sur ses doigts. Cinq, six avec toi ! »

Andrew suivit Ashley et se fraya un chemin parmi la foule qui se pressait dans le bar. Il se retrouva devant une table, au fond, près du mur, et quatre paires d'yeux s'engluèrent à lui. Andrew sourit et observa rapidement les amis d'Ashley, avant de s'assoir. Il repéra rapidement Stan, un grand afro-américain, quand l'infirmier vint s'installer presque sur ses genoux, passant ses deux bras autour de son cou, avant de le couver d'un regard indéniablement amoureux. Andrew fit l'effort d'enregistrer rapidement les prénoms de tous ces gens, jusqu'à ce que soudain, il haussât les sourcils, surpris.

« Et enfin, je te présente Doryan. C'est mon cousin.

— Euh… Salut », baragouina Andrew, en s'asseyant.

Doryan baissa la tête, et jeta un regard à Ashley, avant de porter la paille de son soda à sa bouche. Andrew s'entendit rapidement avec Stan, qui se révéla être un garçon agréable et intelligent, la tête sur les épaules. L'autre couple d'amis qui les avaient accompagnés était aussi de bonne compagnie. La jeune femme, Clarys, avait un rire communicatif, et son ami, Damon, savait le mettre à l'aise. Quant à Doryan, Andrew n'osait le regarder, de peur qu'il le reconnût. Ils ne s'étaient vus que quelques secondes, s'étaient à peine parlé, mais cela suffisait à Andrew pour ne pas avoir envie de lui adresser la parole. Il n'avait pas grand-chose contre lui, mais l'apparence maladroite et gauche de Doryan lui donnait un air de profonde bêtise, qui déplaisait à Andrew. Le jeune homme, mal engoncé dans ses vêtements débraillés et sans goût, parlait d'une voix mal assurée, faiblarde et traînante, qui devenait vite agaçante. Son visage enfantin mais avenant, ses cheveux d'un blond un peu terne, ses yeux bleu gris, ne trahissaient rien d'autre qu'un profond ennui. Doryan était à tout le contraire de son cousin si disponible, si amical, si aisé avec les autres. Andrew était lui aussi timide, mais pas timoré, et Doryan avait visiblement beaucoup de mal à faire des phrases de plus de trois mots. Son timbre tremblant l'enfonçait encore dans la médiocrité. Se fiant à ce qu'il voyait, Andrew jugea stupidement que ce garçon n'était pas intéressant, et préféra se tourner vers les quatre autres afin de passer une soirée agréable. Il rencontrait du monde, sortait de son confinement, apprenait et découvrait d'autres regards.

À minuit, Stan et Ashley voulurent rentrer chez eux, pour retrouver Cassy, leur fille qu'il avait laissée à la mère de Stan pour quelques heures. Clarys et Damon annoncèrent qu'ils partaient eux aussi, et Andrew se rendit à la raison du plus fort. Ils discutèrent cinq petites minutes devant la bouche de métro, à une centaine de mètres du bar, puis Ashley s'exclama, alors qu'il s'apprêtait à descendre les marches avec Stan et leurs deux amis :

« Vous n'avez qu'à rentrer ensemble, vous deux ! J'aime pas trop savoir Doryan tout seul dans les rues, comme ça.

— Il a quel âge ? Douze ans ou quoi ? maugréa Andrew, dont l'enthousiasme venait de retomber.

— À bientôt, Andrew ! Je t'appellerai dans la semaine », lui lança Ashley, alors que Stan lui avait pris le bras pour le faire descendre plus vite.

Andrew le regarda disparaître, en soupirant, puis se tourna vers Doryan, qui triturait la lanière de son sac en bandoulière.

« T'habites vers où ?

— Oh, pas très loin, répondit Doryan, de sa petite voix.

— D'accord. Je te raccompagne jusqu'à chez toi, et ensuite, je rentre.

— Ne te force pas. Ashley ne t'en voudra pas si tu me laisses rentrer tout seul.

— C'est sur mon chemin. Puis, c'est vrai que tu risquerais de te faire agresser. »

Doryan rougit, vexé, protesta mollement, et se mordit la lèvre en voyant Andrew se mettre à marcher et le devancer déjà de plusieurs mètres. Il courut pour revenir à sa hauteur, et fixant le sol obstinément, il avança à ses côtés, ennuyé par le silence pesant et l'aura froide du jeune homme. Après cinq minutes d'hésitation, il osa enfin :

« Je voulais te dire… que j'étais désolé…

— Pour quoi ?

— Pour la dernière fois, quand on s'est vus. Je te jure que je ne l'ai pas fait exprès.

— Je sais bien. C'est plutôt à ta supérieure qu'il faudrait que je m'en prenne. »

Mais tu ne m'as pas beaucoup aidé non plus, rajouta Andrew, pour lui-même.

« Tant mieux, si tu ne m'en veux pas, reprit Doryan. J'étais gêné pour toi…

— Comment ça ? Je n'ai pas honte.

— Non, ce n'est pas ce que je voulais dire… se défendit Doryan, plaintivement.

— Bon, on arrive bientôt chez toi ou pas ? demanda Andrew, sèchement.

— Encore cinq petites minutes à peine. »

Ces instants parurent interminables pour Andrew et quand enfin, Doryan lui annonça qu'il était devant son immeuble, il ne put réprimer le soupir de soulagement qui franchit ses lèvres. Le cousin d'Ashley fit semblant de ne pas l'avoir entendu, et, la main contre la porte, prête à la pousser, il se tourna vers Andrew. Il lui lança :

« Merci de m'avoir raccompagné.

— De rien…

— Tu veux monter boire un verre ?

— Non, je préfère rentrer, je suis crevé.

— Oh, d'accord… Bonne nuit, alors.

— C'est ça, bonne nuit. »

Andrew tourna les talons et enfonça les mains dans les poches de sa veste, puis courut pour attraper le dernier métro.

-o-

Sarah harcelait Andrew depuis qu'il avait passé la porte de la boutique, à huit heures ce matin.

« Sarah, quelle partie de « Ashley a un copain depuis plus de sept ans » tu ne comprends pas exactement ?

— C'est pas de lui dont je parle ! Comment ils étaient les autres ?

— Hétérosexuels, ou sans intérêt. Ça répond mieux à ta question ?

— Sans intérêt ?

— Ashley avait amené son cousin, et il était tellement vide que tu aurais pu y loger le grand canyon.

— T'es pas très sympa… Il s'appelle comment ?

— Doryan… Tu parles d'un prénom débile.

— Andrew, c'est mieux, peut-être ? »

Sarah esquiva la boule de papier que lui destinait Andrew, et reprit :

« Je suis sûre qu'il n'est pas aussi pénible que tu le décris. Comment il est ?

— Normal. On se retournerait pas vraiment sur lui dans la rue. C'est pas qu'il ne soit pas mignon ou quoi, mais… son attitude est un vrai refouloir. Rien qu'en le voyant, tu sais qu'il est timide. Mais pas juste un peu timide… C'est presque de la peur panique, hein. Sinon, il est pas foncièrement désagréable. En plus, je l'avais déjà croisé.

— Où ça ?

— Le jour où je me suis fait jeter pour mon dossier. C'est lui qui a tenté de s'occuper de mon cas, et devant son incompétence, m'a refilé à une vieille peau aigrie qui m'a envoyé promener.

— Ah, c'est peut-être pour ça finalement que tu ne l'apprécies pas ?

— Ouais… Y'a de ça, sûrement.

— Et il est comment, le copain d'Ashley, au fait ?

— Vachement sympa. Et très amoureux.

— Je n'avais pas l'intention que tu brises son couple, rit Sarah.

— Ce n'était pas la mienne non plus. Mais je suis plutôt content de m'être fait de nouveaux amis. Ashley a dit qu'on se referait une sortie. T'auras qu'à venir, je suis sûr que ça le dérangera pas. »

Sarah battit des mains et retourna rapidement à son travail quand Amanda, du fond du magasin, lui demanda de reprendre sa place derrière le comptoir. Andrew alla ranger des livres en rayon. Ses gestes mécaniques devenus sans pensée lui permettaient de songer à autre chose, de réfléchir à sa situation toute nouvelle. Sarah avait raison, il était injuste avec Doryan, et lui en voulait pour avoir contribué à son humiliation. Il n'avait pas été désagréable et n'avait fait preuve que d'incompétence, excusable par son inexpérience et sa visible terreur à aller vers les autres. Andrew se demandait d'ailleurs pourquoi il avait choisi un tel métier s'il ne pouvait souffrir le contact avec autrui. Dans sa fragilité exposée au grand jour, Doryan restait maladroit et touchant, vulnérable et pourtant, une petite once de caractère transparaissait parfois derrière ses yeux bleus si souvent baissés. Andrew n'avait été à son contact qu'une poignée d'heures, et son avis déjà bien arrêté sur lui n'était pas si juste, mais le jeune homme le savait bien. Il lui prenait parfois l'idée de ne pas apprécier des gens sans raison, d'oublier son passé et ce qu'il avait vécu, et juger sans recul, avec précipitation, sans donner une chance. Avec le temps, si Andrew continuait de fréquenter Ashley et ses amis, peut-être changerait-il d'opinion, et peut-être oublierait-il ses aprioris pour découvrir une toute autre personne.

Andrew reçut un appel d'Ashley deux jours seulement après leur petit rendez-vous. Il lui dit qu'il avait été très heureux de le voir, et lui avoua que tous ses amis l'avaient beaucoup apprécié. Ashley lui demanda aussi ce qu'il avait pensé de Doryan, et Andrew répondit poliment que le jeune homme était gentil, bien qu'un peu silencieux.

« Tu l'as reconnu, pas vrai ? s'amusa Ashley.

— Quoi ?

Doryan… Tu l'as reconnu…

— Euh… Ouais… Dur de faire autrement, surtout que j'avais entendu son prénom et comme il est plutôt original…

Je dois t'avouer que t'avoir rencontré était plutôt une heureuse coïncidence. Doryan m'avait parlé de toi, un jour, juste après que vous vous soyez… euh… croisés, disons. Tu sais que ça l'a marqué, cette petite expérience ?

— Non, mais il ne faut pas qu'il en fasse tout un plat, hein.

Doryan est comme ça. Du genre à ressasser pendant des jours en culpabilisant. Il m'a avoué que tu n'avais pas été très causant, en le raccompagnant, poursuivit Ashley, sur un ton plaisantin.

— Ah, ça… Je dois reconnaître que ton cousin est un peu décourageant…

Il est juste très timide, mais une fois en confiance, c'est quelqu'un de formidable, de très drôle et de très gentil.

— Dis donc, on dirait que tu essayes de me le vendre !

Peut-être… répliqua Ashley, énigmatique. Bon, sinon, tu fais quelque chose, demain soir ?

— Non, rien du tout.

Ça te dit, un petit dîner ? J'invite les mêmes amis, mais chez moi, cette fois. Cassy n'a pas d'école demain, donc elle pourra se coucher un peu plus tard.

— Ok, avec plaisir. Dis, ça te dérange si j'amène Sarah ?

Ton amie de la clinique ? Non, absolument pas, au contraire !

— Génial, donc à demain. Quelle heure au fait ?

Sept heures et demie, au plus tôt. T'as un papier et un crayon que je te donne l'adresse ? »

Andrew nota avec application l'adresse d'Ashley, et rangea le bout de papier bien en évidence, aimanté sur le frigidaire. Il passa un coup de fil rapide à Sarah et écarta une seconde le combiné de ses oreilles, pour s'épargner le cri joyeux de la jeune femme.

-o-

« Sarah, tu vas arrêter de me harceler deux secondes, ou pas ?

— J'y peux rien, j'en peux plus d'attendre !

— On arrive dans cinq minutes, alors un peu de calme. Évite de me faire honte, d'accord ?

— Hé, ho, dis tout de suite que je ne suis pas sortable.

— J'aimerais bien mais si je le fais, je suis mort. »

Andrew couina de douleur quand Sarah enfonça ses ongles dans son bras par pure vengeance, et se dégagea pour masser sa peau endolorie, en maugréant. Ashley et Stan habitaient en périphérie de Chicago une grande maison dans un quartier pavillonnaire huppé. Une petite fille métisse d'à peine sept ans vint leur ouvrir, avec un sourire doux.

« Cassy ! Je t'ai déjà dit de ne pas ouvrir la porte sans moi ! »

Andrew et Sarah regardèrent Stan soulever son enfant et la prendre dans ses bras, la grondant par un baiser sonore sur sa joue.

« Pardon, papa…

— C'est rien, ma puce… Bonsoir, au fait ! s'écria Stan, se tournant enfin vers Andrew et Sarah. Tiens, on ne se connait pas encore, mademoiselle.

— Je m'appelle Sarah. Je suis ravie de faire votre connaissance.

— Moi, c'est Stan, et le plaisir est pour moi, répondit le jeune homme, charmeur.

— Dis donc, toi ! s'indigna Ashley. Que je t'y reprenne, à faire du gringue comme ça !

— Jamais je n'oserai ! se défendit Stan, sa fille toujours dans les bras.

— Vous êtes piles à l'heure ! Clarys et Damon ne devraient plus tarder. Tenez, passez donc dans le salon. »

Ashley débarrassa Sarah et Andrew de leurs vestes, et Stan les accompagna jusque dans le grand séjour, où il posa Cassy par terre.

« Vous pouvez vous assoir », vous savez, sourit Stan, alors que les deux jeunes gens étaient restés debout, embarrassés.

Sarah et Andrew s'échangèrent un regard et s'installèrent l'un à côté de l'autre, au bord du canapé. Sarah fouilla dans son sac et sortit un petit paquet cadeau.

« On l'a acheté à la dernière minute, alors on n'a pas fait une innovation, mais si Cassy aime les chocolats, alors, ça sera parfait.

— Elle adore ça, pas vrai, ma puce ? »

Stan lui tendit la boîte, et la gamine se campa sur le fauteuil en face, découvrant avec gourmandise les sucreries cachées derrière le carton doré. Son père lui demanda de ne pas trop en manger, et Cassy promit, mais Stan savait déjà qu'elle ne tiendrait pas parole. Ashley revint alors avec Damon et Clarys, qu'il présenta à Sarah, avant de se relever une dernière fois, et de réintégrer le salon, pour se lover dans les bras de Stan, tandis que Doryan se trouvait une petite place près de Cassy. Sarah l'étudia attentivement, sans aucune discrétion, ignorant le pincement furtif d'Andrew sur sa cuisse, et poursuivit sa contemplation éhontée du cousin d'Ashley. Doryan se tortilla, mal à l'aise, et tenta de prendre part à la conversation, pour se défaire de l'attention incompréhensible de Sarah. Il se détendit, ses traits se firent moins crispés, et Andrew fut presque surpris de le voir sourire si simplement, de ne plus voir ses mains trembler, ou entendre sa voix déraper. Doryan, une fois dans un endroit sûr, connu, cloisonné par ses habitudes, oubliait ses inhibitions, sa terreur, sa timidité. Il restait réservé, calme, mais n'avait plus sur le visage cette marque de profonde crainte d'animal traqué. Cassy resta collée à lui jusqu'à ce qu'Ashley lui annonçât qu'il était l'heure d'aller se coucher, et la petite fille n'admit que Doryan, pour l'amener jusqu'à sa chambre.

« Bon, le temps que Doryan aille coucher Cassy, on va passer à table. Stan, va chercher les entrées, s'il te plaît. »

Stan obéit sans broncher, pendant qu'ils prenaient place autour de la table. La chaise vide près d'Andrew fut vite comblée.

« Tu vas bien, Andrew ? murmura Doryan, ses yeux fuyants se posant sur son verre vide.

— Euh, oui, merci. Et toi ?

— Ça va aussi, oui…

— Tu as l'air différent, annonça Andrew, sans détour.

— Tu crois ? »

Doryan fut sauvé par son cousin qui posait le plat principal au milieu de la table. Sarah donnait régulièrement des coups de pieds à Andrew pour le faire parler avec son voisin, mais le jeune homme s'entêtait à ne pas lui adresser plus que le strict nécessaire. Sarah tenta alors de discuter avec Doryan, mais ce dernier, réservé avec les inconnus, demeurait évasif et froid, se bornant à des réponses courtes, qui ne découragèrent pourtant pas la jeune femme, pleine de bonne volonté. Andrew préféra la compagnie de Stan et de Clarys, et son rire franc résonna souvent dans le salon.

« Je peux fumer ? demanda Sarah, à la fin du repas.

— Sur la terrasse, y'a pas de souci, répondit en souriant Ashley.

— Mais il fait froid, dehors ! se plaignit Sarah.

— C'est le prix à payer pour pourrir ses poumons, plaisanta Stan. Ashley n'a jamais permis aux gens de fumer dans la maison, à cause de Cassy, expliqua-t-il ensuite.

— Oh, je comprends. Y'a quelqu'un qui vient avec moi ou pas ?

— Bah, Doryan va y aller, je parie. Il s'en est pas grillé une depuis qu'il est là, il doit être en train d'agoniser », se moqua Ashley.

Doryan lui fit une petite moue mais se leva pour accompagner la jeune femme, qui attrapa au passage le bras d'Andrew. Celui-ci n'eut même pas le temps de protester. Il se retrouva à grelotter dans la nuit, à la lumière de la lampe d'extérieur, en compagnie de Sarah et de Doryan, qui sautillait d'un pied sur l'autre pour se calmer.

« Tiens, tu veux mon briquet ?

— Euh… Merci…

— Pourquoi je suis là à me les geler, moi ? Je fume pas à ce que je sache, rouspéta Andrew.

— Allez, on avait pas envie d'être tout seuls, rétorqua Sarah, en tirant sur sa cigarette. Hé, Doryan ?

— Oui ? répondit le jeune homme, apeuré.

— Pourquoi tu te détends pas un peu ? On ne va pas te manger. Puis t'es sympa, t'as pas à avoir peur des autres.

— Oh, euh, oui… Disons que quand je ne connais pas les gens, je ne sais pas trop comment me comporter.

— Bah, tu nous connais maintenant, pas vrai ! On ne te juge pas, tu sais. Pas vrai, Andrew ?

— Ouais, ouais…

— Bon, vous m'excuserez, j'ai un petit coup de fil à passer.

— À qui ? demanda Andrew, méfiant.

— Ah, mais ça te regarde pas ! J'en ai pour cinq minutes, vous n'avez qu'à rester tous les deux. Et toi, t'as intérêt à être là quand je reviens », menaça-t-elle, se tournant vers Andrew, un doigt pointé sur lui.

Elle s'éclipsa rapidement, et Doryan se mordit la lèvre, avant de murmurer une excuse.

« Pourquoi tu t'excuses ? interrogea Andrew, sèchement. T'as rien fait.

— Désolé… C'est une habitude…

— On dirait bien, en effet. Écoute, je sais pas ce que tu penses, mais je ne t'en veux pas, si c'est ce que tu crois.

— Oh, euh… D'accord… »

Doryan eut un sourire rassuré et porta sa cigarette à sa bouche, soufflant une longue bouffée de fumée, grise et chaude. Il y eut ce silence gênant entre eux, et Andrew commençait à s'impatienter, en attendant l'hypothétique retour de Sarah, qui lui tapait sur les nerfs.

« Sinon… Euh…

— Ouais ?

— J'espère que tu ne m'en voudras pas de poser la question…

— Qu'est-ce que je t'ai dit, Doryan ? De pas avoir l'air de t'excuser tout le temps. Exprime ce que tu penses, y'a peu de chances que ça me vexe.

— Oh… Bon, euh… Je voulais savoir si tout se passait bien depuis que tu étais sorti de l'hôpital…

— Ouais, tout va bien. Mieux que bien, d'ailleurs.

— Tu as eu tes papiers, au fait ?

— Ouais. J'y suis retourné une semaine avant d'aller à l'hosto.

— Dé… Euh… C'est bien… sourit faiblement Doryan.

— Je sais… Je commence à me les cailler… Je vais rentrer.

— Moi aussi alors… »

Andrew tourna les talons et s'apprêtait à faire coulisser la baie vitrée quand la voix de Doryan le retint. Il fit volte-face pour le regarder de nouveau.

« Je voulais savoir…

— Quoi ?

— Tu… Enfin… Tu pourrais me donner ton numéro de téléphone ?

— Pardon ?

— Oui, enfin, si tu ne veux pas, embraya immédiatement Doryan, rouge de gêne et de honte, ce n'est pas grave, je comprendrai… Tu es sympa, alors je trouvais que ça aurait été cool de rester en contact, mais je…

— Du calme, Doryan, j'ai pas dit que je ne voulais pas, l'interrompit Andrew. T'as un truc pour le noter, ou l'enregistrer ? »

Doryan jeta immédiatement le mégot de sa cigarette au sol avant de l'écraser du talon, puis sortit son téléphone, dans lequel il enregistra le numéro d'Andrew, avant de le remercier.

« On rentre, maintenant ?

— Euh, oui, oui… »

Andrew laissa Doryan passer devant lui et leva les yeux au ciel en voyant Sarah tranquillement installée sur le canapé du salon, un verre de champagne à la main.

« Heureusement que c'est moi qui conduis, hein, déclara le jeune homme, en s'asseyant près d'elle.

— Un petit verre parfois, ça ne fait pas de mal !

— Si tu le dis », commenta Andrew, en suivant Doryan du regard, alors qu'il montait à l'étage voir si Cassy dormait bien.

Ashley en profita pour tapoter l'épaule d'Andrew et lui dire :

« Il a réussi, finalement ?

— À quoi ?

— À t'extorquer ton numéro, tiens !

— T'étais au courant ?

— Il m'avait dit qu'il aimerait bien te parler, je lui ai conseillé de te le demander, mais je pensais pas qu'il aurait le cran de le faire ! »

Stan lui demanda gentiment d'arrêter de se moquer de Doryan, et Sarah donna un coup de coude à Andrew quand le cousin d'Ashley refit son apparition, souriant timidement, comme d'habitude.

-o-

Doryan l'avait appelé alors qu'il était encore au travail. Andrew avait écarté Sarah qui lui avait bondi dessus quand son portable avait sonné, et s'était réfugié dans les toilettes de la librairie, à l'arrière. Doryan, la voix mal assurée, lui proposa une sortie le soir même, et Andrew, quelque peu sadique, fit quelques détours, avant d'accepter. Il voulait savoir, à présent, ce qui se cachait derrière la coquille du jeune homme, et sa curiosité l'amenait à se poser de nouvelles questions. Ils convinrent d'une heure et d'un lieu, puis Andrew raccrocha, avant de tenter fébrilement d'esquiver Sarah qui jaillit sur lui, à peine avait-il mis un pied hors des toilettes. Elle exigea de tout savoir, et pour être tranquille, Andrew avoua. La jeune fille lui fit un de ses numéros d'hystérique joyeuse habituels, et lui fit promettre de tout lui dire, avant de minauder sur les intentions de Doryan.

« Tu lui plais, si tu veux mon avis…

— Dis pas de conneries. Ce mec a juste besoin d'amis, et c'est tombé sur ma gueule.

— Mais bien sûr… Ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, à la soirée, qu'il cherchait à être avec toi et à te parler.

— Y'a aucune raison pour que je lui plaise.

— Oh si, crois-moi, y'en a plein… Et toi, tu le trouves comment ?

— Euh… Je sais pas… Normal. Et trop réservé…

— Il est juste timide. Tu as bien vu, chez Ashley, qu'il se comportait parfois différemment, quand il se sentait en confiance.

— C'est vrai…

— Physiquement, tu en penses quoi ?

— Mais je sais pas, je te dis ! Il est plutôt pas mal, mais bon…

— Ah ah ! Et voilà ! Tu l'as admis. Andrew, je vais te parler franchement.

— C'est pas ce que tu fais, d'habitude ? railla le jeune homme.

— C'est pas la peine de plaisanter. Voilà ce que je veux te dire… S'il te plaît, fonce. C'est trop rare et trop précieux pour être gâché. Je peux me tromper, quand je te dis que tu ne lui es pas indifférent, mais j'en doute… Lui, il est un peu coincé, alors si faut attendre qu'il se décide, on n'est pas rendus. Au pire, tu te prendras un râteau, mais tu t'en remettras. Honnêtement, s'il te repousse, je me pends avec une corde à linge au balcon de mon voisin.

— Il habite au rez-de-chaussée…

— C'est pour le principe, ok ! Ce soir, tu as intérêt à te faire beau et à être gentil avec lui.

— J'essaierai… Ça dépendra de mon humeur… »

Sarah lui tapa dans le dos, confiante, et le laissa tranquille pour bien penser à sa soirée.

Le jeune homme se prépara sans se presser, refusant d'admettre qu'au fond, il avait fait un effort de présentation pour Doryan. Andrew arriva pile à l'heure, les mains vides et la mine boudeuse, se mordant la lèvre pour retenir un sourire quand Doryan apparut derrière la porte.

« Euh, salut, Andrew…

— 'Lut.

— Je mets ma veste et on y va, d'accord ?

— Où ça ?

— Oh, euh… Boire un verre dans un bar du coin. J'ai pensé que ça serait bien, répondit Doryan, le volume de sa voix faiblissant avec la longueur de sa phrase.

— Allons- y pour ça », soupira Andrew, qui patienta benoitement.

Doryan fourra son téléphone portable, son paquet de cigarettes, un calepin et un tas d'autres inutilités dans son sac, puis il ferma à clé, et demanda à Andrew de le suivre. Dans l'ascenseur, Doryan, recroquevillé dans un coin, garda les bras croisés devant lui, la tête baissée, alors qu'Andrew s'appuya sur la cloison, un air de profond ennui plaqué sur le visage. Il y avait chez ce garçon une étrangeté qu'il n'arrivait pas à saisir. Doryan marchait devant lui, tête baissée, les mains accrochées à la bandoulière de son sac. Il lui indiqua bientôt un petit bar à la devanture basse, peinte en un rouge bordeaux un peu passé. L'intérieur était intimiste ; une musique sourde, aux airs de jazz, s'échappaient du groupe coincé sur la scène minuscule dans un coin du bar. Doryan se glissa sur une banquette étroite et posa son sac à ses pieds. Les deux jeunes hommes commandèrent des sodas, puis restèrent silencieux un moment. Doryan alluma une cigarette et joua avec le cendrier en inox, avec nervosité. Andrew tritura les glaçons de sa boisson avec sa paille, puis demanda à Doryan, d'une voix un tantinet exaspérée :

« Tu m'as invité à boire un verre pour qu'on passe notre temps à se regarder dans le blanc des yeux ou quoi ?

— Non, non, se défendit mollement Doryan. Tu veux… Tu veux qu'on parle de quoi ? »

Andrew dévisagea le jeune homme avec un air affligé et secoua la tête. Doryan surprit ce regard un brin condescendant et moralisateur, et rougit, meurtri. Le jeune homme ne demandait pourtant qu'à lui parler, mais inhibé par sa timidité, il subissait l'attitude moqueuse d'Andrew. Celui-ci ne parvenait pas à se départir de son naturel cynique, et Doryan devenait la victime parfaite de son ironie.

« Bah écoute, je sais pas, moi. De ce que tu veux. Un truc intéressant, si c'est possible.

— Euh… Euh… Ben… Parle-moi de toi.

— T'as pas plus téléphoné comme question ? sourit Andrew. En plus, parler de moi en monologue, ça n'a aucun intérêt. Voilà ce qu'on va faire. On va tous les deux parler de nous, ok ? »

Andrew avait décidé de lui venir en aide, mis mal à l'aise, finalement, par la situation embarrassante dans laquelle Doryan s'était engouffré. Il lui posa quelques questions, auxquelles Doryan répondit maladroitement. Puis il lui parla de lui et de Sarah ; Doryan s'épancha sur Ashley et sur Stan. La discussion, au début forcée, devint plus naturelle, et Doryan, enfin, parlait d'une voix détendue. Il souriait. Vers vingt-et-une heure, il osa les yeux fuyants :

« Tu veux pas aller manger ? Il se fait tard.

— Hum… Pourquoi pas ? Je te suis, c'est toi qui connais le coin.

— D'accord… Il va falloir marcher un peu, je suis désolé.

— Ça va, j'ai l'habitude de marcher, hein. Ça va pas me tuer. »

Doryan recommença à se répandre en excuses avant qu'Andrew ne l'interrompît d'un geste sec et agacé. Ils marchèrent une bonne dizaine de minutes, et Doryan s'arrêta devant un restaurant coincé entre une boulangerie et une épicerie. Il poussa la porte prudemment, invita Andrew à le suivre et s'approcha de la réception. La femme qui se tenait derrière fit passer Doryan par-dessus le comptoir et le serra contre elle, avant d'écraser contre sa joue deux gros baisers bruyants.

« Maman… murmura Doryan, honteux, avant de la repousser gentiment.

— Excuse-moi, mais ça faisait longtemps…

— Deux jours.

— C'est ce que je dis… Alors… Tu as amené ton ami ? demanda-t-elle, joyeusement.

— Euh… Oui… Voici Andrew.

— Ravi de vous rencontrer, madame, rétorqua celui-ci, en tendant la main.

— Le plaisir est pour moi. Tenez, suivez-moi. Je dois bien avoir une table pour vous dans un coin tranquille ! »

Les deux jeunes gens se laissèrent guider par la mère de Doryan, et ils se retrouvèrent à l'autre bout du restaurant, près d'un angle, presque à l'abri des regards.

« Ici, vous ne serez pas embêtés ! Voilà les menus, je reviens dans cinq minutes !

— Merci, maman. »

Elle sourit et abandonna son fils pour aller accueillir d'autres clients. Doryan se mordilla la lèvre et souffla, embarrassé :

« Désolé si elle t'a fait peur.

— Pourquoi ? Elle n'a rien fait.

— Je pensais…

— Arrête de penser, ça sera mieux pour tout le monde, Doryan. »

Doryan parut blessé mais il ne dit rien, et se plongea dans la lecture de son menu. Il se balançait légèrement sur sa chaise, sans s'en apercevoir, pour se calmer.

« Franchement, Doryan, pourquoi tu m'as invité ? lui demanda soudain Andrew.

— Je… commença Doryan, surpris, rabattant brutalement les pieds de sa chaise sur le parquet. En fait… »

Sa mère, sans le savoir, vint à son secours, et sortant son petit carnet de sa poche, ainsi que son crayon, elle prit avec un sourire leurs commandes. Quand elle fut hors de vue, Andrew réitéra sa question, et Doryan, après s'être tortillé un bon moment, répondit :

« Je ne sais pas trop. Ashley m'a dit que ça serait bien…

— Et c'est tout ? Juste pour ça ?

— Non… Pas juste ça… Andrew m'a conseillé ça, après que je lui ai parlé…

— Parler de quoi ?

— Euh... Que j'aimerais bien te connaître un peu mieux…

— Et pourquoi ? insista Andrew, agacé.

— Comme ça… Parce que tu as l'air sympa.

— Moi, j'ai l'air sympa ? Si tu veux mentir, trouve un truc crédible au moins.

— Y'en a pas, alors… Je voulais simplement faire ta connaissance, comme ça… Pour une fois, j'avais envie de faire le premier pas… »

Andrew fronça les sourcils, parut réfléchir un instant, puis un minuscule sourire jaillit au coin de ses lèvres. Il accueillit d'ailleurs la mère de Doryan plus aimablement, et durant le repas, il observa le jeune homme avec attention, cherchant dans ses attitudes des réponses à ses questions. Mal à l'aise, Doryan préféra se perdre dans un flot ininterrompu de paroles, aussi inintéressant que banal, qu'Andrew eut bien du mal à contenir. Peu habitué à subir un tel déluge de mots, le jeune homme subissait, dépité, agacé, pressé de rentrer chez lui. Doryan, dans sa recherche pataude d'amitié et de sympathie, s'embourbait. Andrew jeta un coup d'œil peu discret à sa montre et interpella une des serveuses qui passait à proximité pour lui demander la carte des desserts. Doryan se tut enfin, au grand soulagement d'Andrew qui commanda une tarte aux pommes pour se calmer. Il insista pour payer sa consommation auprès de la mère de Doryan, malgré l'insistance de celle-ci à lui offrir le dîner, et quitta le restaurant après avoir promis d'y revenir. Le jeune homme n'en avait pas vraiment l'intention, mais le mensonge lui avait permis de recouvrer sa liberté.

Dans la rue, Doryan baissa la tête et joua avec son briquet.

« Je présume que tu vas rentrer maintenant, murmura le jeune homme, le regard fuyant.

— Ouais. J'vais te raccompagner, on sait jamais. Puis je vais rentrer chez moi.

— D'accord. »

Le silence revint, au grand bonheur d'Andrew. Doryan marchait tête baissée ; il se trouvait pathétique. Ils remontaient à présent la grande rue où habitait Doryan, quand le jeune homme freina brutalement des deux pieds. Andrew s'apprêtait à lâcher une remarque bien sentie, quand il vit le jeune homme s'accroupir devant un carton taché jeté sur des sacs-poubelle éventrés.

« Qu'est-ce que tu fous ?

— J'ai entendu un truc.

— Dans un vieux tas d'ordures ? Écoute, magne-toi, je suis pressé de rentrer, là.

— Attends, je te dis. »

Andrew haussa un sourcil ; la voix de Doryan avait été traversée par un léger ton d'agacement qui ne ressemblait guère à l'idée qu'il se faisait du jeune homme. Il afficha une mine dégoûtée quand Doryan écarta une vieille canette de bière, et allait l'invectiver quand l'autre se redressa enfin et se tourna vers lui.

« Qu'est-ce que c'est que ce machin ?

— À première vue, ironisa Doryan, je dirai que c'est un chiot.

— Ok, d'accord. Et qu'est-ce qu'il foutait dans une poubelle ?

— Il a dû être jeté là.

— Et qu'est-ce que tu vas en faire ?

— Bah, le ramener avec moi ! Je ne vais pas le laisser là, quand même. »

L'animal, dont la maigreur était un peu alarmante, léchait les mains de Doryan en jappant.

« Il est dégueulasse, ce clébard.

— Forcément, à force de rester là-dedans.

— Tu ferais mieux de l'amener dans un refuge ou d'appeler la fourrière.

— Ils ne vont pas s'embarrasser d'un chiot comme ça. Non, je le garde avec moi.

— Comme tu veux, hein. Tant que t'approches pas cette chose de moi, ça me va. »

Doryan secoua la tête en levant les yeux au ciel, et reprit sa marche. L'animal semblait s'être endormi et ne gigotait plus dans tous les sens. Andrew gardait ses distances, indisposé par le chiot, devant lequel Doryan affichait une mine stupide et attendrie.

« Bon… Merci pour ce soir, murmura Doryan, en s'arrêtant devant son immeuble.

— Euh, ouais, de rien.

— J'espère que tu ne t'es pas trop ennuyé…

— J'ai déjà vu pire, je suppose.

— Ah… Merci pour le compliment, plaisanta Doryan, en souriant. Je te proposerai bien de monter, mais je crois que tu n'en as pas envie, n'est-ce pas ?

— Bien vu.

— Au moins, t'es franc. Je…

— Quoi ?

— Cela te dérange si je te rappelle ? »

Andrew fit la moue puis finit par répondre :

« Non. Essaie juste d'avoir l'air moins terrifié de me parler. C'est gênant au bout d'un moment.

— J'essaierai de faire un effort », promit Doryan.

Andrew eut un rictus maladroit et s'éloigna de l'immeuble sans se retourner. Avec un tant soit peu d'honnêteté intellectuelle, le jeune homme reconnaissait que Doryan n'était pas un compagnon désagréable. Il restait timide, empoté, et lui tendait les nerfs plus souvent qu'à son tour, mais il offrait un regard sans a priori, dénué de toute appréhension. Cela surprenait d'autant plus Andrew que Doryan n'était pas ignorant de la situation. Il n'y avait aucune curiosité mal placée dans sa démarche, pas d'intérêt glauque pour la différence.

En rentrant, Andrew prit une douche et téléphona à Sarah pour lui raconter en détails sa soirée. La jeune fille lui reprocha un peu son comportement trop taciturne à son goût mais ne put cacher sa joie de le voir sortir et s'amuser à sa manière. Ce soir-là, Andrew s'endormit sans même chercher le sommeil.

-o-

Le portable d'Andrew sonna alors qu'il s'évertuait à réparer la cafetière de la librairie. Le jeune homme mit son téléphone en haut-parleur et continua à triturer l'appareil, qui l'aspergea gracieusement de marc de café froid à l'odeur nauséabonde. Il noya la cafetière sous une montagne d'insultes puis brailla enfin :

« Ouais ?!

Euh… Andrew ?

— Ouais. Désolé, je lutte avec une cafetière à la con.

Euh… Ok… »

Le ton de Doryan était amusé, étonné, et Andrew reprit :

« Ça avance, avec le truc que tu as récupéré ?

Eh bien, pour le moment, il dort. Je l'ai emmené voir le vétérinaire, qui a dit qu'il avait eu beaucoup de chance.

— C'est quoi, comme marque ?

Comme race, tu veux dire ?

— Ouais, comme race, si tu veux.

À première vue, d'après le véto, c'est un croisé berger allemand et doberman.

— Putain, mais c'est pas un chien, ça, mais un mutant. Qu'est-ce que tu vas en faire ?

J'ai toujours aimé les chiens, et c'est l'occasion rêvée. C'était le destin de le trouver comme ça.

— Tu crois vraiment à ce que tu dis, là ?

Plus ou moins.

— Pourquoi tu m'appelles au fait ?

Ashley va passer tout à l'heure chez moi pour voir le chiot. Je voulais savoir si ça te disait de venir, toi aussi.

— Je t'ai dit que je n'aimais pas les chiens.

Je sais… Mais c'était juste pour que l'on se voie un peu…

— Je t'envoie un message à midi pour te dire si je rapplique ou pas, ok ?

D'accord. À tout à l'heure, peut-être. »

Andrew raccrocha et retourna à sa cafetière. Alors qu'il s'évertuait à remettre le filtre, il croisa le regard de Sarah, qui l'observait, un peu plus loin.

« Qu'est-ce qu'y'a ? », grommela le jeune homme.

Sarah s'approcha de lui et déposa une pile de livres sur le comptoir, puis s'exclama :

« Tu retournes le voir, alors ?

— Bah, je t'ai raconté pour le clebs qu'il a trouvé dans une poubelle, là. Je vais voir comment ce truc se porte, histoire de.

— Mais tu lui as toi-même dit que tu n'aimais pas les chiens.

— Ashley vient aussi, ça me permettra de le voir.

— Je peux venir aussi ? Je veux voir le chien.

— Je pense que ça ne posera pas de problème.

— Génial !

— Je finis de réparer cette daube, et j'envoie un message à Doryan. »

Sarah eut un grand sourire, et regarda Andrew triturer les boutons de la cafetière.

« Je l'aime bien, Doryan, moi, reprit-elle. Il est gentil et sympa. Il est super mignon.

— Je sais très bien ce que t'essaies de faire.

— Tu me prêtes des intentions que je n'ai pas ! Bon, je retourne ranger tout ce bordel avant de me faire tuer ! Et m'oublie pas tout à l'heure.

— Ça risque pas », grommela Andrew, en envoyant un message à Doryan.

-o-

« Mon dieu, il est trop mignon ! »

Sarah s'extasiait sur ce qu'Andrew qualifiait volontiers de larve rampante. Le chiot dormait dans un panier, près du canapé. L'animal était maigre, mais ne semblait pas blesser. Ashley se pencha à son tour sur le chien et demanda à Doryan :

« Comment tu vas l'appeler ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu étais avec Andrew quand tu l'as trouvé, alors ?

— Ouais, répondit l'autre jeune homme. J'ai eu l'immense plaisir de voir Doryan fouiller dans un tas de déchets. Super, le rendez-vous.

— Ce n'était pas un rendez-vous ! », protesta Doryan, avant de rougir.

Sarah éclata de rire et s'excusa avant de reporter son attention sur le chiot, qui avait ouvert un œil. Elle s'assit par terre et l'attrapa délicatement avant de le serrer contre elle et de lui caresser la tête.

« J'espère que tu l'as lavé, remarqua Andrew.

— Mais oui, répondit Doryan, depuis la cuisine.

— Tiens, va donc l'aider toi », ordonna Ashley à Andrew, le poussant à l'épaule.

Andrew grogna mais rejoignit Doryan dans la cuisine. Le jeune homme s'occupait des glaçons.

« Tu sais, Andrew, je te jure. Ce n'était pas un rendez-vous, répéta Doryan.

— T'inquiète pas. C'était juste un peu de moquerie de ma part.

— Tu sais, ma mère t'a trouvé très gentil.

— Vraiment ? sourit Andrew, sceptique.

— Oui, je te promets. Hum… Elle a aussi dit qu'il faudra que tu reviennes.

— La prochaine fois que tu m'inviteras. »

Andrew, un peu cruel, s'amusait beaucoup de la naïveté et de l'inexpérience de Doryan. Celui-ci rougit et préféra se tourner vers le congélateur à la recherche de glaçons. Andrew attrapa quelques verres et les rapporta dans le salon. Sarah jouait avec le chiot, sous le rire d'Ashley, assis sur le canapé. Andrew posa les verres sur la table, bouscula Sarah sans s'excuser et se laissa tomber près d'Ashley.

« Bon, ça va, avec ce clébard, ouais ? C'est bon, c'est qu'un chien.

— Mais comment tu peux être insensible à cette petite bouille ? s'écria Sarah.

— Je peux et je fais. »

Ashley lui pinça la nuque pour se moquer de lui. Doryan s'installa près de Sarah et prit le chien sur ses genoux. L'animal se laissa faire sans broncher.

Vers six heures, Ashley s'exclama :

« Faut que j'y aille. Stan doit m'attendre.

— Tu négliges ton mari, c'est mal, plaisanta Sarah.

— On n'est pas mariés, même si j'aimerais bien, sourit Ashley. Allez. »

Ashley se leva, tapota l'épaule d'Andrew, embrassa Sarah et glissa quelques mots à l'oreille de Doryan, avant de marquer sa joue d'un petit baiser.

« Ashley, attends ! »

Le jeune homme se retourna pour voir Sarah lui faire de grands gestes de la main.

« Tu peux me ramener, s'il te plaît ? C'est sur ta route.

— Oh, bien sûr, pas de souci !

— Merci ! »

Sarah remit sa veste, salua Andrew et Doryan, puis suivit Ashley hors de l'appartement. Le chiot redressa la tête et tendit les oreilles puis se coucha sur le dos. Doryan observa pendant de longs moments un coin du plafond, en jouant avec son briquet.

« Bon, bah, je vais y aller aussi, hein, lança Andrew, grinçant.

— Tu peux rester dîner là, si tu veux. Ma mère m'a apporté de quoi manger, et… »

Doryan rougit face au regard dubitatif d'Andrew et se justifia :

« Je sais pas faire la cuisine, c'est pour ça.

— À vingt-trois ans, il serait peut-être temps.

— Hé, ma mère est comme ça, j'y peux rien. Je ne vais pas lui dire non, ça la vexerait. »

Andrew eut un sourire en coin et resta trente minutes de plus, avant de se redresser.

« Je vais y aller moi aussi. J'ai des choses à faire. »

Doryan hocha la tête et le raccompagna jusqu'à la porte.

« Merci d'être venu aujourd'hui.

— Oh, tu sais, j'étais curieux de savoir comment tu te démerdais avec le truc.

— Comme t'as pu le constater, je m'en sors pas trop mal. Bon… Je te rappelle, d'accord ?

— Si t'en as envie. »

Doryan se mordilla la lèvre, baissa les yeux puis déposa un baiser rapide contre la joue d'Andrew, au coin de sa bouche, et referma la porte sans même attendre. Andrew se gratta la tempe, resta à fixer la porte fermée, puis roula des yeux. Doryan restait enfantin dans sa démarche, un tantinet agaçant dans sa candeur. Il tentait de forcer ses gardes, l'air de rien, avec sa maladresse proverbiale et sa timidité pathologique.

Andrew prit l'ascenseur et sortit de l'immeuble. Doryan n'avait rien de spécial. Il était beau, mais sans éclats, sans panache. Cela ne suffisait pas à extraire Doryan d'un état de banalité affligeant. Ashley avait beau lui répéter que son cousin avait simplement du mal à se socialiser, Andrew ne voyait rien d'autre derrière ce visage timoré et ne percevait aucun des aspérités d'une âme. Pourtant, ce soir, Doryan avait outrepassé ses inhibitions pour oser un geste plein de témérité. Une question revenait sans cesse à Andrew. Pourquoi Doryan s'entêtait-il à courir après une chimère sans doute entretenue par un sentiment de culpabilité mal placé ?

Andrew se mit à marcher d'un pas traînant. Le jeune home n'était pas un sentimental. Jamais amoureux et jamais vraiment aimé, il avait perdu depuis bien longtemps la croyance en un amour romantique à toute épreuve. Même s'il avait que quelques aventures, il avait toujours vécu seul, sans rien demander d'autre que sa tranquillité. Celle-ci était à présent menacée par un jeune homme timide qui voulait forcer ses gardes. Andrew monta dans le bus, l'air plus renfrogné encore qu'à l'accoutumée.

Durant la semaine qui suivit, Doryan continua, avec une attention toute dévote, à inonder le téléphone d'Andrew de messages. Ceux-ci n'étaient jamais invasifs, plutôt superficiels et humoristiques, et l'autre jeune homme acceptait d'y répondre. Pas tout le temps, juste assez souvent pour maintenir le contact. Vendredi, Doryan l'invita une nouvelle fois à prendre un verre, et Andrew vit là la bonne occasion de discuter un peu plus avec lui. Il voulait mettre les choses à plat, redresser les malentendus, casser des illusions.

À vingt heures, il monta tranquillement les escaliers de l'immeuble de Doryan. Il ne frappa qu'une fois avant que la porte ne s'ouvrît sur un Doryan un peu mal à l'aise.

« Bon, je me prépare, et on y va, ok ?

— Ça marche.

— Tiens, installe-toi dans le salon le temps que j'arrive. »

Andrew s'assit sur le divan pendant que Doryan disparaissait dans sa chambre. Le chien, couché dans un panier, leva un œil, observa le jeune homme, puis se recoucha. Doryan réapparut en boutonnant sa veste et s'exclama :

« Ce soir, on ne pourra pas aller dîner au resto de mes parents. Je veux rentrer tôt pour le chien.

— Y'a pas de souci. Tu lui as trouvé un nom ?

— Non, toujours pas. »

Andrew précéda Doryan, qui ferma derrière lui. Ils retournèrent au bar où ils s'étaient déjà donné rendez-vous, une semaine plus tôt. Cette fois-ci, Andrew fut plus direct encore :

« Écoute, je pense que va falloir qu'on parle un peu.

— Je sais, murmura Doryan, en évitant son regard. Tu m'en veux pas, j'espère ?

— Pour ?

— Pour euh… avoir essayé de t'embrasser », avoua Doryan, de sa petite voix mal assurée. Andrew eut une expiration ironique et le corrigea :

« Ouais, non, ne t'inquiète pas. Mais j'aimerais bien qu'on discute un peu à ce sujet, tu vois.

— Oui, oui, bien sûr. On pourra le faire plus en détails quand on sera retournés à l'appart. Pour le moment, parlons d'autre chose, ok ? »

Andrew obtempéra sans trop de difficulté et changea de sujet. Il écouta Doryan d'une oreille distraite, puis le suivit quand celui-ci se leva après avoir payé l'addition. Le retour se fit dans un silence pesant. Ils entrèrent tous les deux dans l'ascenseur, et Andrew s'appuya contre la paroi recouverte de moquette. Il observa Doryan. Andrew n'avait jamais été capable de dépasser la barrière qu'il s'était imposée, la limite qui lui interdisait de s'accepter et de mettre derrière lui les années de souffrance et d'incertitude. Il avait bien eu quelques sentiments coupables, qu'il avait bien vite repoussés et rapidement oubliés. Malgré sa nouvelle confiance, qu'il portait en étendard, Andrew continuait à se contenter de son existence sans accroc et sans heurt. Il n'avait pas le courage de s'imposer une démarche fatigante et pénible, d'expliquer les choses, d'affronter l'incompréhension ou pire. Il avait bien plus de chemin à faire que les autres. Mais ici, une donnée variable entrait en compte ; Doryan savait. Était-ce un avantage ou une véritable entrave ?

« Hum… Je suis content, tu sais, commença Doryan.

— Pourquoi ?

— Je sais pas…

— Tu ne sais pas beaucoup de choses, mais tu les dis quand même…

— Oui… T'as raison », reconnut Doryan, gêné.

Andrew bascula la tête en arrière, fixa le plafond un peu sale, et se tourna brusquement vers Doryan, qui sursauta. Il recula quand Andrew s'avança vers lui, et se rencogna contre le mur recouvert de moquette, se rapetissant dans un coin. Andrew posa ses deux mains de chaque côté de sa tête et se rendit compte qu'il était plus grand que lui.

« Andrew… ?

— Tu sais quoi, Doryan… Je crois que tu me dis pas tout, que t'as une idée derrière la tête.

— Huh ? »

Doryan voulut protester mais Andrew leva la main et effleura de ses doigts les lèvres tremblantes. L'autre jeune homme tenta de se dérober, mais prisonnier et tétanisé, il restait là, frémissant. Il gémit un peu quand la bouche d'Andrew s'approcha de la sienne, sans se l'approprier pour autant. Le tintement sonore de l'ascenseur arrivé à destination les poussa loin l'un de l'autre, et Doryan, les joues en feu, sortit précipitamment, s'emparant de ses clés pour ouvrir la porte. Andrew le suivit, calmement, et quand Doryan lui proposa quelque chose à boire, il secoua la tête. Il lui attrapa le poignet et le tira vers lui, le coinçant sournoisement contre la table de la cuisine.

« Andrew… supplia le jeune homme.

— Y'a pas de Andrew qui tienne… »

Le jeune homme dévisagea Doryan et se pencha doucement vers lui. Ses yeux verts plongèrent parmi les iris bleus de Doryan. Celui-ci, poussé par une témérité étrange, posa ses deux mains sur ses épaules, mais resta immobile et indécis.

« Tu te rends vraiment compte ou pas ? demanda Andrew, durement.

— Je… Je sais pas… C'est… »

Doryan préféra ne pas répondre et posa ses lèvres contre celles d'Andrew. Le contact était mince et fragile, incertain et tremblant. Andrew sut qu'il s'abandonnait à son bon vouloir. Un brin pernicieux, le jeune homme l'embrassa encore, mais se fit beaucoup moins clément. Le baiser était plus agressif et brutal. Andrew chercha plus, mais comprit plus, également. Le baiser mal assuré de Doryan, et sa langue, visiblement inexperte, restait recroquevillée au fond de son palais, sans savoir quoi faire, ni comment agir. La distance et la peur, la timidité et l'anxiété du jeune homme, devenaient moins étranges à ses yeux. Il le libéra une nouvelle fois, et s'écartant, il lui demanda :

« Doryan… Tu n'as… jamais eu de copains ou de copines ?

— Je… Tu vas me trouver stupide…

— Oh, non, crois-moi. Loin de là…

— Je suis juste trop timide et trop banal, alors les gens passent sans me voir…

— Du calme, d'accord. Tu es timide, mais tu es loin d'être banal. T'es mignon, tu sais. Je pense pas que ce soit ça, le souci… Si tu penses que personne ne t'a jamais regardé, c'est simplement parce que tu ne les as pas vus.

— C'est gentil de me dire ça, mais…

— C'est la vérité. Regarde Ashley. Il est plutôt pas mal, mais tu es plus mignon, en toute sincérité. Seulement, lui… Il a confiance en lui, alors c'est plus simple.

— Tu as confiance en toi, toi ?

— Oui, enfin, un peu… Pas depuis longtemps en fait…

— Je comprends…

— Hé, où tu vas comme ça ? s'exclama Andrew, en retenant Doryan du bras alors que celui-ci tentait de se dérober.

— Je… Je voulais aller dans le salon... »

Andrew fronça les sourcils, en pleine réflexion. Déjà, Doryan lui avait échappé pour se réfugier dans la pièce attenante. Il était penché sur son chien, avec un sourire.

« Il a l'air d'aller bien, constata-t-il.

— Doryan…

— Oui ? »

Doryan se retourna et eut un soupir surpris quand Andrew lui prit le bras pour le tirer vers lui, sur le canapé. Il le fit asseoir sur ses genoux, une main sur ses cuisses pour le retenir.

« Andrew…

— Laisse-moi faire, d'accord. Si tu en as assez, dis-le-moi simplement… »

Doryan hocha la tête. Andrew entendait le cœur du jeune homme qui battait à tout rompre dans sa poitrine, et il l'installa plus confortablement, avant de glisser sa main dans ses cheveux blonds. Doucement, Andrew déboutonna le deuxième bouton de la chemise de Doryan puis glissa ses doigts sur son épaule puis sur sa nuque, avant d'embrasser délicatement sa gorge. Il gardait un œil attentif au jeune homme, qui, les yeux fermés, le souffle un peu court, semblait attendre avec appréhension la suite des évènements. Andrew évita soigneusement sa bouche et déposa baisers et caresses sur son visage, avant de revenir lentement à ses lèvres. Il fut d'abord bref et relativement tendre, sentant la peur du pauvre Doryan qui déglutit bien malgré lui. Il ne chercha pas à le forcer et laissa lui-même ouvrir lentement les lèvres. Andrew vint doucement chercher sa langue, et Doryan essaya de répondre, maladroitement, comme toujours, chez lui. Il y avait un petit arrière-goût de la grenadine qu'il avait prise, de la cigarette qu'il avait fumée en rentrant. Andrew s'allongea sur le divan, entraînant Doryan avec lui, et le jeune homme se retrouva étendu sur lui, retournant à sa première panique. Il se calma quand Andrew reprit leur baiser. Avec plus de témérité mais toujours aussi peu d'adresse, Doryan le lui rendit. Ce soir, ils ne franchiraient aucune barrière, et parleraient certainement beaucoup. Ils avaient tant de choses à se dire et à expliquer. Doryan s'arrêta soudain pour reprendre sa respiration, et Andrew rit légèrement, amusé. Doryan ferma les yeux et posa sa tête au creux de son cou. Sa main effleura le torse d'Andrew, et d'une voix si innocente qu'il ne put lui tenir rigueur de la question, il lui demanda si cela faisait mal.

« Ça dépend comment tu l'entends, répondit Andrew, après un instant.

— Tu ne m'en veux pas ?

— Pourquoi ?

— Pour avoir demandé…

— Non… De toute façon, à un moment, il faudra qu'on en parle… Il y a tellement de choses à se dire…

— Tu sais… Ça ne me dérange pas du tout…

— Que je sois différent ?

— Oui… Pour moi, tu es pareil que tous les autres…

— Oui, enfin, ça, c'est la théorie… En pratique, c'est pas vraiment le cas. Je peux faire illusion, mais à un moment, ça finit par se dissiper.

— Ça dépend des gens.

— Doryan… commença Andrew, en se redressant, poussant le jeune homme qui s'assit à côté. J'aimerais qu'on mette directement les choses à plat maintenant. Tu comprends bien que ça va plus loin encore qu'une petite anomalie ? Que ce n'est pas quelque chose que je peux te cacher ou que je peux nier ?

— Bien sûr que je le sais… Andrew… Même si tu n'es pas né comme tu aurais dû naître, moi, je te vois tel que tu es réellement. T'es né avec un corps de femme à la base, et d'accord, tu n'as pas tout à fait le corps d'un homme, mais moi, pour le moment, je fais pas la différence. Je comprends juste que ça arrive, voilà. Andrew, pour moi, tu es un homme. C'est comme ça que je le conçois. »

Touché, Andrew serra la main de Doryan un instant dans la sienne, puis murmura qu'il allait devoir rentrer. Le jeune homme hocha la tête, cachant mal sa déception, mais raccompagna Andrew jusqu'au bas de son immeuble.

« Appelle-moi, d'accord.

— D'accord, souffla Doryan, du bout des lèvres. Andrew ?

— Hm ?

— Je voulais juste te dire… Pour mon premier baiser, je n'aurais pas rêvé mieux… », avoua-t-il, rougissant, avant de s'enfuir rapidement pour ne pas s'humilier encore plus.

Andrew resta planté au milieu de la rue pendant un long moment, perdu et agacé, désarçonné par la naïve candeur de Doryan, qui, par le voile de son innocence, annonçait des vérités dont il ne pouvait ensuite être tenu responsable. Andrew décida de rentrer chez lui à pied ; ni le vent frais, ni la nuit noire ne le firent renoncer à son projet. Il remonta simplement le col de sa veste, rentra les mains dans ses poches, et baissa les yeux. Il trouvait Doryan trop compréhensif, trop tolérant, et au fond de lui, il avait tant de peine à l'accepter. Comment était-il capable de balayer si simplement sa différence, alors que lui-même avait mis tant d'années et de douleur à l'accepter ? Pour Andrew, c'était tout bonnement inconcevable, et il s'effrayait à penser que derrière l'apparente gentillesse de Doryan, se cachait une vérité moins reluisante. Mais il avait raison sur au moins un point ; Andrew avait toujours été un homme, un homme différent, incapable d'afficher sa virilité, et qui se dissimulait derrière sa masculine féminité, détestée et maudite, blessante et vicieuse. Ce qu'il avait d'acquis à la naissance avait constitué sa croix, sa honte, son désespoir. Quand il était petit, il n'avait pas compris, pas saisi jusqu'où cela allait le mener. Sa mère l'habillait comme une petite fille, mais pour Andrew, c'était juste un jeu. Quand cela l'agaçait, il se déshabillait, tout simplement, et allait chaparder des vêtements à son frère.

Un jour, les longs cheveux que sa mère s'amusait à tresser l'avaient énervé, et il avait pris des ciseaux, mettant à mort les boucles brunes qui étaient tombés au sol, dans une gerbe ronde, comme une couronne éclatée d'une reine déchue et sacrifiée. Parfois, il avait demandé à sa mère pourquoi il n'était pas tout à fait comme son petit frère. Ce qu'elle lui avait répondu ne l'avait pas inquiété ; il s'était dit que cela viendrait plus tard. Mais ce n'était jamais venu, comme tout le reste d'ailleurs. Andrew avait compris la différence entre lui et son frère à l'âge de onze ans, quand la douleur terrible qui l'obligea à se plier en deux donna naissance à un filet de sang qui coula le long de sa cuisse. Ce jour-là, Andrew sut. Au fil des jours, les bosses pénibles qui percèrent la peau de sa poitrine qu'il n'osait plus toucher, les poils qui couvrirent peu à peu son pubis, sa voix qui ne changea jamais, la courbe des hanches qui se forma, doucement, insidieusement, et qui le poussa même à tenter de perdre du poids pour ne faire qu'apparaître les os…

Tout cela l'obligea à accepter la première vérité, celle que l'on voyait. Alors, il avait tout caché derrière des montagnes de tissu, des pull-overs, des pantalons trop larges. Ses cheveux toujours courts, ses sourcils en bataille, son manque de coquetterie pathologique, faisaient se désespérer ses parents, qui pensaient à une crise d'adolescence plus violente et contestataire que celle des autres. Au collège, Andrew préféra souvent rester tout seul, s'emmurant dans un monde défait de sa différence. Il fut profondément malheureux, à cette époque. Il n'était pas moqué, pas montré du doigt. Il n'existait simplement pas, ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Quand on l'appelait par son premier prénom, il ne réagissait pas tout de suite, il se calmait, prenait sur lui, et enfin répondait. Mais entendre encore et toujours ce même son le replongeait dans sa tourmente, celle qu'il pensait éternelle et indéfectible. Il avait alors tenté de se remettre en question, de se dire que tous les problèmes venaient de lui, et qu'il fallait tout recommencer. Qu'au fond, il ne devait être « qu'un garçon manqué », un de plus, comme tant d'autres gamines. Il s'était dit aussi qu'il s'était rendu ainsi par peur de son homosexualité, mais il ne désirait pas les femmes.

Il avait fini par se convaincre, se dire que cela ne pouvait être que cela, et il avait cru détenir la solution. Il avait eu une petite copine au lycée, et dans une petite ville comme la sienne, ce genre de comportement allait contre toutes les convenances. Personne n'en avait jamais rien su, et cela n'avait pas duré longtemps, à peine six mois. Andrew ne l'avait jamais véritablement aimée. Il l'avait trouvée gentille, adorable, elle était une bonne amie, mais il n'arrivait pas à dépasser son appréhension. Il pensa trouver mieux, préféra s'imaginer que la jeune fille n'était pas faite pour lui, et s'échina à recouvrir le véritable problème d'une couche superficielle de vernis mensonger. Incapable de supporter l'environnement étouffant et douloureux de la maison familiale, il quitta sa bourgade à dix-huit ans, sans un mot, sans une seule explication pour ses parents et son frère. Il avait un peu d'argent, alors il avait décidé de partir aussi loin que sa maigre bourse le lui permettait. Sa destination finale avait été Chicago, à plus de deux-cent kilomètres de chez lui. C'était presque le bout du monde, pour lui. Andrew n'avait jamais mis les pieds dans une grande ville, et le couvercle des buildings, la fumée des voitures, l'obscurité des rues, lui firent soudain regretter sa fuite. Mais il se rappela tout ce qu'il avait déjà subi là-bas, et il se força à trouver un petit hôtel. Il n'avait pas dormi de la nuit, après avoir cru voir un cafard dans un coin de la pièce. Dès le lendemain, il avait écumé tous les cafés et les commerces du quartier, et il avait finalement obtenu un petit emploi de serveur, à mi-temps. Il avait eu beaucoup de chance pour une fois, mais après tout, il avait fait plus de cinquante établissements, et avait accepté des conditions de travail à la limite du licite. Tout était bon pour ne pas devoir revenir chez lui.

À son travail, il fit la connaissance d'une autre jeune femme, qui le dragua sans complexe. Andrew, qui s'appelait encore Tiffany et qui gardait cette apparence de lesbienne butch, et avait une nouvelle fois choisi de se forcer. Et de nouveau, cela n'avait pas tenu. Ils avaient pourtant couché ensemble, par un miracle que le jeune homme ne put jamais s'expliquer. Il ne parvenait pas à désirer une femme réellement, toucher ce corps que, quand il le voyait dans son propre miroir, il détestait. Andrew n'avait jamais su affronter son reflet. Quand il se voyait, l'impossible sensation de désirer s'arracher la peau le prenait, et il avait fini par s'habiller le dos tourné à la glace, et à se doucher dans le noir. Quand ils s'étaient séparés, la jeune femme avait eu une longue discussion avec lui et lui avait demandé s'il était réellement attiré par les filles. Gêné, Andrew s'était défendu mollement, et elle lui avait alors répliqué qu'elle ne le croyait pas. Tu as un secret. Voilà les mots qui avaient marqué Andrew. Il avait un secret qu'il avait gardé durant toutes ces années. Dix-neuf ans, c'était long… Protégés tous les deux par l'isolement de l'appartement du jeune homme, Andrew s'était confié, enfin. Il avait avoué chaque ressenti, chaque détail qu'il prenait pour un délire. Il avait expliqué qu'il ne se sentait pas à sa place, qu'il avait souvent l'impression de marcher près d'un corps qui n'était pas à lui, d'être un étranger, un simple inconnu. Il lui avoua sa haine de lui-même, le dégoût qu'il avait à voir et toucher son propre corps. Elle l'avait écouté parler, sans jamais l'interrompre, et quand Andrew conclut, avec austérité, qu'il ne pouvait rien contre cette vérité, elle répondit une seule chose, claire et concise. La vérité n'est pas toujours la réalité. Ce que je vois est une vérité, mais elle n'est pas vraiment réelle. Tiffany… Ou… Quel est ton prénom ? Son prénom… Andrew. Pourquoi avait-il fait un tel choix ? Il n'en savait rien, il avait toujours eu l'impression de s'appeler ainsi.

Alors, la jeune femme avait repris, utilisant ce nouveau prénom comme s'il n'avait été que le seul à avoir existé. Elle raya, par cette simple attitude, Tiffany de la surface du monde, aussi facilement que si elle n'avait été qu'un château de cartes. Andrew sentit cette partie de lui mourir à cet instant précis, et stupidement, il se mit à pleurer comme un enfant, comme un nourrisson qui venait à la vie. Les dix-neuf ans qu'il avait vécus s'effondraient comme s'ils avaient été vains. Mais qu'allait-il lui rester désormais ? Il n'avait plus rien, même pas sa propre identité.

Elle lui expliqua beaucoup de choses, lui permit de cerner son mal. Andrew, tu es transsexuel. Cette reconnaissance suffit pour un temps à apaiser les peines du jeune homme. Il pouvait enfin nommer, expliquer, comprendre. Mais il ne voyait pas encore le bout du chemin, et pour dire la vérité, il n'en avait même pas discerné le commencement. Peu importait qu'il pût identifier, cela ne changeait rien, au fond, à ce triste état de fait. Il n'allait pas se transformer du jour au lendemain, il allait devoir traîner sa carcasse jusqu'à la fin de sa vie. Plus jeune, Andrew, si épuisé, avait souvent pensé à se suicider, mais trop peureux, il n'en avait jamais eu le courage.

La jeune femme resta une bonne amie, et au fil du temps qu'il passa à Chicago, elle lui fit découvrir un tout autre monde. Lui qui se croyait seul et désœuvré, il y avait quelques semaines de cela, ne cessait de rencontrer des gens comme lui, apprenait, découvrait que la solution qu'il avait imaginée et qu'il croyait unique était loin de l'être. Il n'était pas condamné. Il changea de travail, trouva un job plus stable, où il était moins exploité. Son apparence physique se modifia très légèrement : ses cheveux restèrent très courts, quelques centimètres de longueur à peine, ses vêtements, toujours droits, cachaient un corps qu'il ne s'imaginait plus garder ainsi pour très longtemps. Pour camoufler les rondeurs de sa poitrine, il utilisait des binders, qui lui compressaient le torse jusqu'à lui couper le souffle, quand il les gardait trop longtemps. Dans la petite librairie d'Amanda Stevenson, pour qui il travaillait désormais, il avait, un bon nombre de fois, foncé aux toilettes sans prévenir, pour se défaire un instant de la prise étouffante de ce bout de velcro, qui était devenu malgré tout son meilleur ami. Sa patronne était une femme adorable, qui, quand elle avait fait passer son entretien d'embauche à Andrew, n'avait fait aucun commentaire, et avait simplement barré le mot 'Tiffany' sur la feuille que l'agence d'intérim lui avait envoyée. Les autres employeurs potentiels qu'il avait rencontrés avant n'avaient pas eu autant de gentillesse et l'avaient tous renvoyé avec dégoût et méchanceté. C'était la réalité.

Amanda avait avoué à Andrew qu'elle avait été très surprise en le voyant, elle qui s'attendait à voir arriver une jeune femme, et qui, finalement, se retrouvait face à un jeune garçon. À cet instant, Andrew avait eu un sourire immense. Elle était la première à l'accepter, tout en sachant ce qu'il en était. Depuis, il était devenu un peu son chouchou ; encore maintenant, elle s'inquiétait toujours pour lui, lui demandait régulièrement de ses nouvelles, l'encourageait à poursuivre, à aller au-delà qu'un simple camouflage. Mais Andrew avait encore trop peur des conséquences. Il avait beau dire, il avait vécu avec ce corps pendant des années, et bon an, mal an, à défaut de l'aimer, il y était habitué, malgré tout. Au fond de lui, il était parfaitement conscient que cela n'allait pas durer, que viendrait le jour où il ferait enfin la bonne décision, celle de faire une croix définitive sur sa vie d'avant. Au cours de ses rencontres, il avait eu beaucoup de témoignages, il avait côtoyé très souvent la réussite, mais de temps à autres, l'échec de telles démarches. Il avait fait un tri et s'était juré que passé l'année de ses vingt-cinq ans, il franchirait le cap à son tour. Pourquoi vingt-cinq ans ? C'était à cet âge-là que son grand-père était mort en France, durant la guerre, et Andrew, qui avait toujours eu beaucoup d'admiration et d'affection pour lui, même sans l'avoir connu, avait pensé qu'il allait lui redonner vie, à lui aussi, à travers lui. Il était persuadé que son grand-père aurait compris sa démarche et qu'il l'aurait soutenu.

Il avait recontacté ses parents, après quatre ans de silence, et leur avait assené un terrible coup de semonce. Lâchement, il avait préféré leur faire part de son choix à l'autre bout du fil, et à force d'entendre sa mère hurler, il avait raccroché. Les semaines suivantes, son répondeur fut inondé de messages en tout genre, d'insultes de la part de son père, de pleurs de sa mère, et seul son frère demeura obstinément silencieux. Andrew n'avait jamais été proche de Matt, et cette absence de réaction lui passa au-dessus de la tête. Il avait autre chose à faire désormais.

Sur les conseils d'Amanda, il avait téléphoné à un psychiatre, avec qui il avait pris rendez-vous. Andrew dépensa quelques centaines de dollars, mais il finit par obtenir un rendez-vous avec un endocrinologue, pour commencer son traitement. Le médecin lui expliqua longuement les risques qu'il pouvait prendre, mais Andrew ne voyait que les avantages. Le seul désagrément qu'il retint fut celui relatif à la perte de cheveux, mais heureusement pour lui, tous les hommes de la famille avaient encore une bonne tignasse à la soixantaine. L'endocrinologue lui avait ensuite indiqué quelle serait l'évolution probable de son corps, due aux injections. Sa pilosité se développerait plus ou moins – cela dépendait en fait de lui – sa voix allait changer définitivement et se stabiliserait au bout d'au moins un an. Les graisses de son corps allaient se redistribuer, se déplacer de ses cuisses ou ses hanches pour se loguer sur son ventre. Il avait d'ailleurs noté dans un coin de sa tête de se mettre au sport au plus vite. Le médecin lui demanda ensuite s'il fumait, et quand Andrew lui répondit que non, il lui demanda de ne jamais commencer. Il ajouta aussi qu'il allait devoir modérer ses consommations d'alcool. Il termina enfin par lui dire que sa poitrine, bien que petite et peu volumineuse, s'affaisserait, puisque les graisses contenues dans les seins allaient fondre. Il lui conseilla alors de prendre rendez-vous avec le docteur Rosenberg pour régler ce problème, et lui promit de le recommander auprès de lui.

Depuis, chaque mois, Andrew allait chercher son ordonnance chez l'endocrinologue pour avoir ses capsules de testostérone, qu'il devait s'injecter sans faute chaque soir, s'il ne voulait pas connaître des problèmes par la suite. Andrew avait d'ailleurs scrupuleusement respecté les conseils qui lui avaient été donnés. Comme promis, sa voix avait changé, et il avait su qu'il avait gagné, quand, en décrochant son téléphone, on l'avait appelé monsieur. Il avait eu la chance de ne pas être trop petit, et il se contentait de son mètre soixante-quinze.

Andrew avait découvert les joies du rasage, s'était coupé plusieurs fois de suite, puis il avait pris l'habitude et c'était devenu une routine du matin. Sa pilosité ne s'était pas vraiment beaucoup développée, et il ne voyait pas spécialement la différence entre avant et après.

Il avait suivi les conseils de l'endocrinologue et avait pris rendez-vous près du docteur Rosenberg. Tout de suite, l'homme l'avait mis en confiance, avait su trouver les bons mots. Ils avaient tous deux convenus d'un jour pour l'opération de mastectomie, car, Andrew n'étant couvert qu'à moitié par la mutuelle privée auprès de laquelle il dépensait déjà une fortune, il avait besoin d'un peu de temps pour rassembler l'autre moitié de la somme. Il faisait déjà des économies depuis un bon moment, et cela n'allait être que l'affaire de quelques mois, tout au plus.

En effet, six mois plus tard, il entrait pour sa première opération. Entre temps, il avait rencontré Sarah, toute nouvelle à la librairie, et avait entamé des études de droit. Il refaisait sa vie, doucement. Il se souviendrait toujours du sentiment qui l'avait envahi quand, au lendemain de l'opération, son premier geste fut de poser sa main sur sa poitrine bandée, et de ne rencontrer qu'une platitude banale, mais qu'il avait si longtemps cherchée. Sarah était venue le voir, et l'avait félicité, tout heureuse, même s'ils ne se connaissaient que depuis peu de temps.

Il restait encore beaucoup de chemin à Andrew, et à vingt-sept ans, il avait débuté son périple. La prochaine étape était cruciale, et Andrew se demandait soudain pourquoi il n'avait pas commencé par cela. La prise de testostérone avait mis fin au cycle menstruelle qui l'avait enchaîné si longtemps à un état dont il ne voulait pas, mais Andrew conservait toujours cette idée dans un coin de sa tête, comme un rappel à l'ordre que tout n'était pas encore terminé. C'était cette opération qu'il avait subi, quelques semaines plus tôt. Après en avoir discuté encore avec le docteur Rosenberg, ils avaient opté pour le retrait des ovaires, rendus multi-kystiques par l'injection des hormones. Il avait eu plus mal que pour la poitrine, mais cela en valait le coup. Doublement, car il avait rencontré deux nouveaux amis. Il avait gagné ce pour quoi il s'était toujours battu. Il était devenu l'homme qu'il avait toujours été, toujours voulu être ; il était devenu son propre modèle, Pygmalion, Galathée, les deux à la fois. Il s'était fait lui-même et il en tirait une fierté énorme, même si c'était égoïste et égocentrique.

Mais une fois les « problèmes de forme » réglés, comme il se plaisait à le dire, rejaillissaient les questions d'ordre plus privé. Durant sa transition, Andrew s'était demandé s'il allait se sentir enfin attiré par les femmes, ou se tourner vers d'autres sphères. Vers quinze ans, il avait été fol amoureux d'un de ses camarades de lycée, mais à cette époque, il était encore égaré dans toutes les questions qu'il se posait. Il avait tenté de chercher une normalité dans une autre différence, en se forçant à se penser en tant que femme, et en se persuadant qu'il refoulait son homosexualité. Finalement, le résultat avait été le même. Il était gay, se sentait irrémédiablement attiré par les hommes, pour un tas de raisons, toutes plus valables les unes que les autres à ses yeux. Malgré tout, il n'avait jamais pu se résoudre à approcher quelqu'un, terrifié encore par les risques de rejet auxquels il s'exposait. Il suffisait qu'il y pensât, qu'il se mît en situation, et il abandonnait tout. Quel homme pourrait l'accepter ainsi ? Il avait un corps différent et était incapable d'offrir la même chose qu'un garçon qui l'était déjà à la base. Alors, il restait seul. De temps à autres, il se faisait draguer, mais il ne donnait jamais suite.

Doryan présentait un avantage : il avait tout su, depuis le tout début, avant même leur véritable rencontre. Andrew n'avait certainement pas foi en la prédestination mais il devait avouer qu'il y avait de quoi être troublé par un tel concours de circonstance.

Il arriva enfin chez lui et fonça dans son lit, épuisé.

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