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Note : Non, je ne me suis pas dopé et je n’ai pas consommé de substances illicites pour avoir réussi à pondre des nouvelles histoires comme ça, en quelques semaines. Ca couve depuis des mois, en réalité. Cette histoire me tient particulièrement à cœur, elle est presque terminée, la prochaine udpate devrait être la dernière, je dois juste terminer le chapitre suivant, en fait.
J’espère simplement que la situation même de l’histoire de paraîtra pas trop étrange. Voilà, c’est à peu près tout ce que j’avais à dire. Ah non… J’avoue que j’ai abusé sur la taille du chapitre, mais bon ;D Bonne chance xD
SELF-MADE BOY
Chapitre 1
Une grosse femme qui sentait la sueur et un parfum bon marché lui écrasa le pied, alors qu’elle reculait pour laisser passer un père et sa poussette. Andrew laissa échapper un gémissement de douleur entre ses dents et grommela un « je vous en prie » ironique face à l’absence déconcertante d’excuse. Il faisait la queue dans ce service administratif depuis une heure déjà, et un type monopolisait l’employée qui commençait à s’énerver à force de répéter la même chose. Un deuxième guichet s’ouvrit enfin et Andrew quitta la file en même temps que quelques autres personnes. Il croisa les bras, tapant du pied, agacé, et tendit le cou pour voir si cela prendrait encore du temps. Le jeune homme qui était venu à la rescousse de sa collègue semblait un peu perdu et Andrew soupira. Aujourd’hui était vraiment un mauvais jour. Son réveil avait sonné avec une heure de retard – et il ne savait toujours pas pourquoi, d’ailleurs, lui faisant manquer un des rendez-vous les plus importants de sa vie, certainement, puis il avait fait tomber son ordinateur portable. Bilan de la catastrophe : un disque dur ruiné et une machine bonne pour la casse. Il avait ensuite passé trente minutes au téléphone avec son assureur pour enfin obtenir une compensation, et malgré la guigne pathologique qui le poursuivait depuis le levé du soleil, il avait décidé de se rendre dans un des bureaux administratifs de Chicago pour régler un problème de papier. Il passa la main dans ses cheveux bruns, les chassant de devant ses yeux verts, puis eut un soupir de soulagement quand vint enfin son tour. Il s’approcha, son dossier à la main, et le posa sur le bureau. Le jeune homme en face de lui referma rapidement un tiroir et lui lança un regard inquiet. C’est bien ma veine, tiens. Un jeunot qui débute… Andrew le salua malgré tout poliment et lui expliqua brièvement son problème. Le visage de son voisin s’était décomposé et il s’était mis à feuilleter frénétiquement un petit carnet qu’il venait de sortir de sa poche. Andrew le regarda faire, interloqué, et au bout d’un long instant, le jeune homme bafouilla :
« Je suis désolé. C’est mon premier jour, et je… Je ne suis pas encore au courant de tout. Je vais demander à une collègue. »
Il se dirigea vers la gauche et glissa quelques mots à une femme qui eut un mouvement exaspéré de la tête. Elle revint avec lui et s’empara du dossier d’Andrew, y jetant un coup d’œil furtif, puis toisa le jeune homme du regard, avant de lui lancer :
« Il est incomplet, votre dossier. Faudra revenir.
-Quoi ? Mais ça fait deux fois, déjà !
-Ca fera une troisième. Vous n’avez qu’à faire correctement votre dossier. Faut pas se plaindre, quand c’est comme ça. Puis il vous manque une attestation.
-Ouais, j’avais rendez-vous aujourd’hui mais je l’ai loupé.
-Alors, on peut rien faire. Doryan, tu t’occuperas de la cafetière, elle est en panne, conclut-elle, se détournant d’Andrew pour fusiller du regard le jeune employé qui n’en menait pas large. »
Elle repartit après dernier coup d’œil dédaigneux et Andrew siffla, lâchant une insulte à peine murmurée, reprenant son dossier.
« Je suis vraiment désolé, je…
-C’est bon… Je repasserai un autre jour, quand mon dossier sera enfin acceptable pour madame la Kapo. »
Andrew partit sur un dernier « poufiasse de fonctionnaire », et sortit du bâtiment, pour constater qu’il s’était mis à pleuvoir et qu’ayant stupidement écouté la météo avant de sortir, il n’avait pas pris de parapluie. Jurant, il se mit à courir vers la station de bus la plus proche, pour lire que le prochain ne passerait pas avant vingt longues minutes. Mais qu’est-ce que j’ai fait à Dieu aujourd’hui ?, un comble quand il se rappelait qu’il n’avait jamais pu supporter les grenouilles de bénitier, et toute la comédie pathétique des religions. Et s’il avait eu la folie d’y croire, alors il se serait promis un aller simple pour l’enfer. Il rentra chez lui de mauvaise humeur, trempé de la tête au pied, balança son dossier sur la table basse de son petit salon, retira ses chaussures et se laissa tomber sur son divan, en soupirant. Les yeux fermés, il tendit la main vers le répondeur de son téléphone et appuya sur le bouton.
« Bonjour, Tiffany, ma chérie. C’est maman. Ecoute, je sais que tu ne vas pas très bien en ce moment, mais je t’en prie, reviens à la maison. On pourrait t’aider, on est là pour toi. Rappelle-moi, s’il te plait. »
Andrew rouvrit les yeux et soupira lourdement, avant d’effacer le message. Cela commençait à l’énerver profondément, tous ces messages laissés à Tiffany par cette femme dont il ne voulait plus rien savoir. Il faudrait qu’il pense à changer de numéro et même déménager s’il voulait enfin avoir la paix sans être ennuyé par une folle hystérique et mystique qui ne comprenait rien de toute façon. Andrew se releva pour aller prendre une douche bien chaude, frissonnant dans ses vêtements mouillés qui le transperçaient jusqu’aux os. Il revint quelques instants plus tard, vêtu d’un t-shirt noir et d’un caleçon, puis partit mettre de l’eau à bouillir, pour se faire un thé. Il retourna dans le salon avec une tasse fumante, et la posa, puis se plongea dans son dossier. L’air sérieux, il tria les papiers, les classa et les reclassa, puis s’empara de son téléphone portable.
« Docteur Rosenberg ? Oui, c’est Andrew Clayton… Je vous appelle pour le rendez-vous manqué de cet après-midi… Je sais très bien à quel point c’était important, reconnut Andrew, piteusement. Mais depuis ce matin, j’ai accumulé des problèmes en série, et je n’ai pas pu vous prévenir à temps… Peut-on fixer un autre rendez-vous ? Dans deux semaines ? Je suis allé voir pour mon dossier, aujourd’hui, et on m’a envoyé promener. Je ne sais pas si je vais pouvoir encore attendre… Bon… Je n’ai pas le choix… Le quatre octobre… D’accord… Merci. »
Andrew raccrocha rageusement son téléphone et chuta en arrière, jusqu’à ce que sa nuque rencontre le dossier du canapé. Il plaqua ses mains sur ses yeux puis se frotta le visage, et lâcha un profond soupir. Dehors, il continuait de pleuvoir, et les gouttes tapaient à la fenêtre avec une régularité presque captivante. Ce soir, il n’avait pas faim et se leva pour déplier le clic-clac qui lui servait de lit, avant de faire un tour dans la salle de bain. Il alla ensuite fermer les volets du salon, puis s’allongea, se réfugiant dans ses draps. Sa journée d’aujourd’hui lui restait au travers de la gorge, comme un autre échec à ajouter à tout le reste, et il ruminait son inconstance, à négliger sa vie, et le mépris des gens autour de lui, à toujours le rabaisser et le prendre de haut. A vingt-huit ans, Andrew se sentait épuisé et découragé, face aux obstacles et aux difficultés qui l’attendaient à chaque moment, chaque seconde de son existence, depuis son enfance. A force, il s’y était habitué, faisait avec, mais venaient des jours où il avait juste envie, pour une fois, d’être normal. Au fond de lui, il ne voyait pas ce qui le distinguait tant des autres, hormis des détails qui pour beaucoup étaient une évidence. Le monde autour de lui était incapable d’un discernement qui allait au-delà de ce qu’il comprenait ou percevait, et continuait à imaginer l’univers comme une dualité où seuls deux choix étaient possibles. Andrew était fatigué de devoir affronter des esprits bornés, des donneurs de leçons et des censeurs immodestes, ses parents en tête. Andrew fit passer la couette au-dessus de sa tête, pour atténuer le bruit incessant des voitures qui remontaient la grande avenue aux abords de laquelle il louait un petit studio de deux pièces.
Dans le noir, il repensait au docteur Rosenberg, à son rendez-vous manqué, aux deux employés de l’administration, et à son corps qui lui faisait mal depuis trop longtemps. Il passa sa main sur sa gorge en y songeant. Il ferma les yeux, tout d’un coup fatigué de cette journée sans but. Demain, il se levait tôt pour se rendre dans la librairie où il travaillait, mais le sommeil ne venait plus depuis longtemps. Sous les yeux verts d’Andrew, se dessinaient de gros cernes noirs, qu’il tentait parfois de masquer, mais sans succès. Il se tourna sur le dos, les bras en croix, les jambes légèrement écartés, et rouvrit les paupières, en bâillant. Il avait des somnifères sur sa table de nuit, mais il hésitait toujours à les prendre, n’aimant pas se noyer sous les médicaments ; il avait déjà son lot. Andrew se tourna de nouveau sur le côté et se recroquevilla en position fœtale. Il se força à dormir, obstinément, sans penser à rien d’autre. Quand son réveil sonna au matin, il ne savait plus combien de temps il avait réussi à fermer les yeux, mais il était toujours aussi épuisé.
Le bus était presque vide, chaque fois qu’il le prenait à sept heures du matin. Il n’aimait pas la foule et préférait se lever plus tôt pour être tranquille que de subir les désagréments des cars bondés. Tranquillement assis près d’une fenêtre, il avait croisé les bras pour se tenir plus chaud, grelottant dans la petite veste qu’il avait prise à la va-vite ce matin, sans faire attention. Andrew arriva avec de l’avance, comme toujours, et rangea le magasin, en attendant l’arrivée de sa patronne et des autres employés. Il partit ensuite boire un café dans le bistrot d’en face, et à huit heures pile, il était dans la librairie, rejoignant une grande femme d’âge mûr, aux longs cheveux blonds.
« Bonjour, madame Stevenson.
-Ah, tiens, bonjour, Andrew. Eh bien, tu as une petite mine, aujourd’hui.
-Je n’ai pas très bien dormi… confessa Andrew.
-Et ton rendez-vous ?
-Je l’ai manqué… Et je n’en aurai pas de nouveau avant deux semaines. Bon… Deux semaines, je me dis que ce n’est pas grand-chose, mais j’ai trop attendu…
-Alors, tu peux le faire encore un petit peu, sourit Amanda Stevenson. Ne t’en fais pas, va, tout sera bientôt terminé.
-J’espère ! »
Les deux autres employés de la librairie venaient d’arriver, et ils saluèrent Andrew et leur patronne, avec qui ils discutèrent quelques minutes, avant de prendre leur fonction. Une jeune femme lui prit le bras et traîna Andrew dans un coin.
« Dis-moi que tu as des bonnes nouvelles !
-Désolé, Sarah…
-Oh non, quoi ! Mais qu’est-ce que t’as foutu ?
-Mon réveil n’a pas sonné. Tu imagines l’ironie, un peu ? Donc, j’ai rien eu… Toujours à la case départ, quoi.
-Dites donc, les jeunes ! s’écria Amanda, je ne vous paie pas à rien faire ! »
Elle avait un grand sourire mais demeurait sérieuse, et Sarah et Andrew hochèrent la tête avant de prendre leur poste. Andrew passa à la caisse, ajustant la petite plaque dorée qui portait son nom à son t-shirt bleu pâle. Malgré le froid dehors, la librairie était bien chauffée, et il était bien mieux bras nus. Le matin, il n’y avait jamais grand-monde et Andrew passait son temps à observer la rue et les allées et venues des passants. Il avait posé son coude gauche sur le comptoir, et son menton sur le revers de sa main. Il aimait bien son travail, mais il y avait des jours où il aurait préféré être bien au chaud dans son lit. Sarah était partie dans l’arrière-boutique aider Amanda à trier les stocks, il voyait là-bas Peter qui époussetait une étagère. Andrew en profita pour reluquer, avec un petit sourire en coin, sans se priver, les fesses de son collègue alors que celui-ci se baissait. Peter ne l’attirait pas spécialement, mais il avait dû admettre depuis longtemps qu’il avait un joli petit derrière. L’entrée d’un client l’arracha à sa contemplation éhontée et Andrew regagna un peu de prestance. Il salua l’homme qui venait d’entrer et écouta d’une oreille distraite sa conversation avec Peter au sujet d’un quelconque livre sur le Canada. Il revint à la caisse avec un guide touristique, qu’Andrew encaissa machinalement, avant de lui rendre sa monnaie sur son billet de dix dollars. Le client repartit enfin et Andrew regarda Peter s’avancer vers lui.
« Pas grand monde, aujourd’hui, hein ?
-On peut pas dire que ce soit la folie, c’est clair.
-Et toi, ça va ?
-Ouais, ça peut. Et toi ?
-Pareil. »
Peter passa sa main dans ses cheveux coupés très courts, puis son doigt descendit le long de son nez aquilin.
« Tu fais un truc à midi ?
-J’irai sûrement bouffer un truc dans un resto pas loin, répondit Andrew.
-Ca te dit de venir avec moi ?
-Ok, pas de souci.
-Bon, plus que deux heures à tirer. J’espère que ça va être un peu plus animé que ça. »
Malgré les apparences, la librairie marchait bien, et ce matin était simplement un mauvais jour, comme il leur arrivait parfois. Le mauvais temps, la fin de semaine, n’arrangeaient rien, et les affaires allaient reprendre certainement samedi. Comme il l’avait prédit, seules deux autres personnes firent un petit détour par la boutique, et à midi, il partit avec Peter prendre son déjeuner quelques mètres plus loin, dans leur coin habituel. Les deux jeunes hommes s’entendaient bien, mais se voyaient rarement hors du travail, et leur amitié restait assez superficielle. Andrew se sentait plus proche de Sarah, qu’il appelait régulièrement, et avec qui il faisait de nombreuses sorties. Andrew n’était pas communautaire et aimait avoir autant d’amis différents que possible.
L’après-midi fut plus animé, et de meilleure humeur, Andrew rentra avec Sarah, ayant presque oublié ses déboires. Mais ils restaient tapis, et une fois seul, le jeune homme dut y faire face, encore une fois. Le silence faisait peur, parfois, et ce soir, plus encore. Il alluma la télévision pour avoir un bruit de fond, et surfa sur Internet, pendant que son plat tout prêt chauffait dans le four micro-onde. Il finit par l’oublier, et le laissa refroidir dedans, trop occupé à discuter avec ses amis. Il avait réussi à emprunter le portable de Sarah et il naviguait tranquillement sur Internet. Andrew avait un monde virtuel, un réseau d’amis qui vivaient dans l’historique de son ordinateur, et il en avait diablement besoin, car enfin, il pouvait parler simplement, sans contrainte, avec des gens qui pouvaient le comprendre et qui étaient comme lui. Plus jeune, il avait eu beaucoup de mal à trouver des oreilles compréhensives et attentives, face à toute cette détresse qu’il avait en lui. Puis il avait su trouver les bonnes personnes, même s’il ne les avait jamais rencontrées, se fiant simplement à leurs dires. Il n’aurait jamais été capable de confier ses soucis à ses parents, ni mêmes à ses quelques amis au collège. Il avait habité depuis tout petit l’Illinois, et était venu à Chicago, ne supportant plus l’atmosphère pesante et accusatrice qui enveloppait sa petite ville de province, où les vieilles commères s’amusaient à épier chaque habitant. Jamais il n’aurait pu être lui-même, là-bas, et il n’avait jamais regretté son choix, qui l’avait poussé à partir, sans se retourner. Il avait fait des études d’histoire, plus par distraction que par réel intérêt. Il les avait financées par de petits boulots, refusant l’aide de ses parents pour ne plus rien leur devoir. Il en avait bavé, avait parfois voulu tout arrêter, épuisé, fatigué, mais il avait malgré tout continué, sachant qu’au bout, il y aurait la fin, et puis son renouveau. Confiné dans son tout petit studio, il avait réappris à vivre, balayant des années d’une éducation qui n’avait fait que le contraindre, le forcer à être d’une manière, et pas d’une autre. Libéré du joug de la pensée unique, il avait tout recommencé, mais ne regrettait rien.
Il avait posé sa nouvelle convocation à la clinique sur le guéridon, près du canapé-lit, il comptait les jours, appréciant tant la joie que la peur, et savourait à l’avance toutes ces choses qu’il imaginait obtenir une fois que tout serait terminé. Andrew se sentait seul, surtout seul avec lui-même, mais également avec les autres. Il n’avait jamais été à l’aise avec les gens, timide, introverti et toujours en retrait. Il avait ses raisons mais elles restaient secrètes et personnelles, et beaucoup l’avaient pris pour ce qu’il n’était pas. Il avait l’habitude, dans bien d’autres domaines, et sa dure carapace l’avait aidé à passer outre, pendant de longues années. Mais aujourd’hui, il en avait assez de se cacher, d’être une ombre, et de baisser la tête quand il marchait dans la rue. Il avait envie et besoin de quelqu’un dans sa vie, quelqu’un qui pourrait tout supporter et qui ne le jugerait pas. Mais où trouver cette personne, alors qu’aujourd’hui, tout devait être normal, et où la différence semblait être devenue une barrière de plus. Longtemps, il avait fréquenté des femmes, parce que c’était plus simple, plus facile. Qu’il avait honte d’avoir été à ce point faible. Puis il avait doucement basculé vers d’autres sphères. Il n’avait pas pris le chemin le plus facile, et s’amusait souvent à se dire qu’il avait un goût prononcé pour le compliqué, pour ne pas s’arrêter et juste pleurer. Il détestait pleurer. Andrew referma l’ordinateur portable de Sarah, et le rangea sur l’étagère posée au sol, près de la petite télévision. Ses journées d’attente le fatiguaient, et il se déshabilla lentement. Dans le reflet de la fenêtre, il aperçut sa silhouette, et eut un sourire. Il s’acceptait enfin, et dieu seul savait à quel point cela avait été dur pour lui. En s’allongeant, sa main partit instinctivement sous son t-shirt, et remonta doucement vers son cou. Elle passa sur sa poitrine, et Andrew plissa le nez, en effleurant un de ses tétons. Ses doigts s’y attardèrent un peu, mais Andrew n’avait pas beaucoup de sensibilité, et il n’aimait pas ça, de toute façon. Sa main repartit vers son nombril, frôlant la très légère ligne de poils qui plongeait vers son pubis. Ses ongles passèrent sous l’élastique de son caleçon et se faufilèrent parmi la toison brune, mais n’allèrent pas plus loin. La main d’Andrew prit le chemin inverse et revint sagement se poser contre son ventre, se soulevant au rythme de se respiration calme. Elle resta inerte quelques minutes puis repartit sous le t-shirt d’Andrew. Le bout d’un doigt traça une ligne courbe en dessous de ses pectoraux, chacun à leur tour, arrachant une grimace au jeune homme. Il frissonna, et enfin, se tourna sur le côté, passant son bras droit sous sa gorge, tandis que le gauche restait amorphe, jeté devant lui, puis il ferma les yeux.
Andrew se tenait à Sarah, malmenant son pullover avec une vigueur presque criminelle.
« Lâche-moi, tu me fais mal !
-Désolé, mais je suis dans un état de merde…
-J’ai remarqué, oui…
-Tu peux pas savoir comment je te remercie d’être venue… Sans toi, je crois que je serais mort.
-Oui, ben, en attendant, tu essayes de survivre, et tu me lâches ! »
Andrew finit par obéir et se calma lentement, se redressant quelque peu dans son lit d’hôpital, attrapant un des barreaux qu’il tapota joyeusement et en rythme sous les yeux agacés de Sarah.
« Je reste avec toi jusqu’à ce que le toubib vienne te chercher, puis je reviens à six heures. On m’attend à la boutique pour que je leur raconte tout.
-Au secours, je veux pas rester tout seul…
-Sois un peu courageux. Tout va bien se passer, puis oublie pas qu’ensuite, tout va changer pour toi…
-C’est vrai… A la base, y’a déjà plein de choses qui ont changé, mais là, ça sera la dernière des dernières…
-T’as attendu assez longtemps pour ça. Tu as le droit de vivre maintenant.
-Je sais… »
La porte de la chambre s’ouvrit et Andrew changea de couleur, devenant plus pâle qu’un mort. Sarah dissimula un petit rire derrière sa manche, et le jeune homme tenta de lui donner une tape sur la tête. Sarah l’esquiva et se redressa, saluant le médecin qui arrivait avec un sourire, le dossier d’Andrew coincé sous l’aisselle.
« Alors, on est prêt ?
-Oui, m’sieur…
-J’espère en tout cas, parce que c’est le grand jour. C’est une opération longue comme je vous l’ai déjà expliqué, et il faudra bien faire attention pendant plusieurs semaines. On fera des visites de contrôle régulières. Mais je suis persuadé que tout se passera bien.
-C’est ce que je lui dis depuis tout à l’heure, remarqua Sarah, joyeuse.
-Il n’y a pas de raison. Bon, il est l’heure, jeune homme ! Respirez un bon coup, dites à tout à l’heure à votre amie, et c’est parti. »
Andrew jeta un regard implorant à Sarah qui se pencha vers lui pour lui déposer un petit baiser.
« Alors, t’en fais pas, quand tout sera fini, tu te sentiras mieux. Je sais bien que tu as une peur panique des opérations et tout ça, mais tu l’as déjà fait une fois, tu peux bien recommencer ! Dis-toi que c’est pour la bonne cause ! »
Andrew lui répondit par un profond soupir et Sarah le réconforta encore, avant que deux infirmières viennent chercher le jeune homme qui se mordit la lèvre en les voyant arriver. Sarah lui serra une dernière fois la main, et le regarda partir sur le lit à roulettes qui l’amenait en chambre d’anesthésie. Elle lui souhaita bonne chance une dernière fois, lui rappela qu’elle l’aimait quoiqu’il arrive, et attendit qu’il disparaisse à un coin du couloir pour gagner la sortie. Amanda lui avait donné sa matinée pour accompagner Andrew mais elle ne pouvait pas se passer de deux employés trop longtemps, et Sarah avait accepté de prendre sa place durant l’après-midi. Andrew n’allait pas être en état avant six heures au moins et elle avait tout le temps de lui trouver un petit cadeau.
Pour Andrew, le lit avançait soit trop vite, soit trop lentement. Il haïssait les hôpitaux, il y avait passé trop de temps quand il était petit, mais il s’était résigné, déjà une fois auparavant, puis aujourd’hui. Si seulement Sarah avait pu rester avec lui, même dans le bloc opératoire… Quand le masque pour l’anesthésie fut posé sur son nez, il obéit machinalement à l’ordre du médecin qui lui demandait de compter, et il perdit le fil alors qu’il n’était arrivé qu’à trois.
Il était encore sous le coup de son opération quand il ouvrit les paupières en salle de réveil. Son premier geste fut de toucher son ventre, et il sentit les discrets fils qui avaient servi à lui recoudre la peau. Il n’osa pas trop les tripoter, et préféra lâcher un long gémissement douloureux. Il avait toujours été douillet et avait failli faire tourner en bourrique l’aide-soignante qui devait s’occuper de lui, il y a plus d’un an et demi, dans ce même hôpital. Il n’avait pas encore rencontré la pauvre victime qui allait en faire les frais cette fois-ci, mais il sentait déjà qu’il allait lui en faire voir de toutes les couleurs. Le médecin avait préféré le garder deux jours, ce n’était pas réellement nécessaire, mais le docteur Rosenberg était un homme prudent, et il refusait de mettre en danger la vie de ses patients, et par extension, la réputation de sa clinique. Andrew vit à peine l’une des infirmières s’approcher de lui, distinguant simplement une forme blanche. Même sa voix paraissait encore lointaine.
« Monsieur Clayton ? Vous êtes réveillé ?
-Euh… Oui… répondit Andrew, la langue pâteuse.
-Vous allez rester encore un peu ici, juste pour bien reprendre vos esprits, puis je vais vous ramener dans votre chambre. Je reviens dans une petite demi-heure.
-D’accord… »
Andrew eut un instant la pensée fugace de se tourner sur le côté, mais la petite douleur qui le traversa dès son premier mouvement lui interdit tout changement de position, et il referma les yeux. Il n’avait pas envie de dormir, il venait de passer déjà quelques heures dans le noir, mais il se sentait fatigué. Quand l’infirmière revint le chercher, il resta aussi muet qu’une tombe, et aimable qu’une porte de prison, mais la jeune femme n’eut pas l’air vexé, et vérifia si tout allait bien avant de le laisser se reposer au calme, dans sa chambre. Il attrapa la télécommande posée sur la table à côté et alluma la télévision, zappant sur toutes les chaînes. On cogna à la porte, et la tête rousse de Sarah apparut dans l’entrebâillement.
« Je peux rentrer ?
-Oui, oui, lui indiqua Andrew, éteignant le poste.
-Alors, comment tu te sens ? demanda Sarah, s’asseyant sur le fauteuil près du lit.
-Bof… Je réalise pas encore, puis j’ai mal…
-Ca, fallait s’y attendre. Tiens, je t’ai apporté ma console de jeu, puis des bonbons, pour que tu te goinfres en attendant que ça passe ! annonça-t-elle, en posant le tout sur la tablette, devant Andrew.
-Merci… T’es adorable.
-Amanda m’a demandé de prendre de tes nouvelles. Elle passera avec Peter et moi demain, après le boulot.
-C’est gentil de leur part… J’avoue que si vous n’étiez pas là tous les trois, je serais complètement seul. Mes parents ne sont plus là pour moi, et je n’ai pas gardé les amis que j’avais dans mon pauvre village. Il y a des gens que je connais sur le net, mais ils ne peuvent pas se déplacer juste pour moi. Je sais qu’ils pensent tous à moi, plus ou moins, mais ils ne sont pas physiquement présents… Alors, merci d’être là, toi, Sarah…
-Je ne t’aurais jamais laissé tomber… »
Sarah embrassa Andrew tendrement, comme l’aurait fait une sœur pour son petit frère. Alors qu’ils étaient tous deux serrés l’un contre l’autre, la poignée de la porte s’abaissa doucement et les deux jeunes gens sursautèrent quand le nouveau venu s’exclama :
« Bonjour, j’espère que je ne vous dérange pas. »
Sarah lâcha Andrew, se rassit correctement sur sa chaise, puis se tourna vers l’infirmier qui avait fait son apparition, avant de rougir et de baisser les yeux. Andrew balbutia une réponse, puis jugea préférable de se taire, avant de s’humilier encore. L’infirmier sourit encore et reprit :
« Je vais m’occuper de vous pendant les deux jours que vous allez passer ici. Je m’appelle Ashley.
-Enchantée, moi, c’est Sarah, répondit la jeune fille avec son plus beau sourire.
-Et vous, vous êtes… monsieur Andrew Clayton, continua Ashley, après un rapide coup d’œil à la plaquette retenant une feuille et qu’il avait dans les mains.
-C’est ça, oui…
-Bon… Comment ça se passe, alors ?
-J’ai un peu mal… Mais on m’a donné des calmants, alors c’est supportable.
-N’hésitez pas à m’appeler au moindre problème.
-Je suis sûre qu’il n’y manquera pas, remarqua Sarah, ignorant le regard meurtrier d’Andrew.
-Je reviendrai quand votre amie sera partie. Je vous amènerai votre dîner en même temps. Je repasse vers six heures et demie ! Ca vous laisse une petite demi-heure, conclut-il, toujours avec amabilité. »
A peine eut-il quitté la chambre que Sarah se tourna vers Andrew, la bouche ouverte sur un « oh » silencieux de stupéfaction.
« Mais tu as vu ça ?!
-Oui, je suis pas aveugle.
-Andrew, j’aimerais trop être à ta place ! Me faire chouchouter par ce type, ça serait juste le pur bonheur ! Le faire venir au moindre de mes désirs… Ah, ça me laisse rêveuse !
-N’importe quoi, puis je vais pas sonner dès que j’aurai une page de journal à tourner.
-Tu devrais, y’a pas de mal à se faire du bien aux yeux.
-Oui, bon, il était pas mal…
-Pas mal ? C’est tout ? T’es difficile !
-Non… Il est mignon, c’est vrai. Et ensuite ? Premièrement, y’a des chances que tu sois plus son genre que moi. Ensuite, je vois pas l’intérêt de se pâmer devant quelqu’un qu’on ne connaît pas. Enfin… J’m’en fous…
-Tu n’es vraiment pas drôle ! Il ne va pas passer ta vie tout seul, quand même !
-Et pourquoi pas ? Ca ne me dérange pas, moi.
-Tu dis ça pour le moment. Et même si je sais très bien pourquoi, je suis persuadé que ça ne sera pas définitif… Un jour, tu tomberas amoureux, et ce jour-là, rien ne sera plus pareil.
-Sûrement, mais pour le moment, ce n’est pas le cas. »
Sarah ébouriffa les cheveux bruns d’Andrew puis jeta un coup d’œil à son portable.
« Je vais rentrer. Les heures de visites sont presque terminées. Fais attention à ma console ! On repasse demain, avec Amanda et Peter. D’ici là… Trouve-moi des infos sur Ashley, conclut-elle, mutine. »
Andrew lui tira un petit bout de langue, et se laissa tomber plus en arrière sur son lit, s’enfonçant dans l’oreiller et le matelas. Il n’avait jamais été amoureux, pas réellement en tout cas. Il avait déjà été attiré, ressenti un petit quelque chose, mais cela avait toujours été platonique, à sens unique. Il ne voyait que l’image, se cantonnant au superficiel sans oser creuser, sans se dévoiler. Nombre de fois, il n’avait même pas osé parler à ces quelques personnes qui avaient marqué son cœur. Il avait un tas de raisons pour ne pas le faire, toutes valables, mais pas forcément compréhensibles pour les autres, et cela faisait peur à Andrew, qui n’aimait pas les jugements. Il ne voulait pas être catalogué. Il avait eu deux relations avec des femmes, pour essayer. Voir s’il pouvait se retrouver en elles, et être normal. Mais cela n’avait fait que lui confirmer ce qu’il savait déjà depuis si longtemps. Depuis lors, il avait décidé qu’il n’avait plus le choix, et avait poursuivi sa vie avec un nouveau but. Il sursauta quand une main tomba sur son poignet et il releva les yeux vers Ashley, qui le regardait, visiblement inquiet :
« Vous vous sentez bien ?
-Euh… Oui, excusez-moi… Je… Je rêvais…
-Je vous amène votre dîner ! Du poisson et des pommes de terre… C’est pas de la grande cuisine, mais je pense que ça se mange, plaisanta-t-il.
-Ca me convient parfaitement. Merci, continua Andrew, alors qu’Ashley lui approchait le plateau.
-Vous n’avez pas trop mal, sinon ?
-Non, ça va…
-Vous êtes ensemble depuis longtemps avec votre copine ?
-Euh… Vous parlez de Sarah, là ?
-La jeune fille qui était avec vous. Je m’excuse, je suis du genre curieux, sourit Ashley.
-Je vois ça… Donc, non, ce n’est pas ma copine. Je vous donnerai son numéro de téléphone, si vous voulez. Elle a bloqué sur vous, d’ailleurs.
-Je ne veux pas la vexer, elle est très jolie, mais ce n’est pas mon genre, répondit poliment Ashley.
-C’est comme vous voulez. C’est vous qui y perdez. »
Andrew ne prêta guère d’attention à là réponse d’Ashley, et jeta un œil à son repas qui ne payait pas vraiment de mine. Il poussa le poisson rectangulaire du bout de la fourchette et parut presque surpris en constatant qu’Ashley était toujours dans la chambre.
« Je… Je peux vous demander quelque chose ?
-Euh… Oui ?
-C’était… Euh, non, excusez-moi, c’était stupide… »
Ashley baissa les yeux et annonça à Andrew qu’il repasserait dans trente minutes, puis lui souhaita un bon appétit avant de sortir de la pièce. Le jeune homme fronça les sourcils et ne mangea qu’une minuscule portion de son repas. Il somnolait quand Ashley revint et il entendit à peine le jeune homme lui demander s’il avait bien mangé.
« Ouais… Merci… »
Ashley osa un sourire timide et passa sa main derrière sa nuque. Il était grand, dépassant Andrew d’au moins une large tête, il avait un visage agréable, avenant et sympathique, de ce genre de personnes avec qui l’on a envie de parler, sans même les connaître. Ses yeux noisettes paraissaient rieurs et trahissaient une certaine vivacité d’esprit. Son nez droit, parcouru de taches de rousseur, surplombait une bouche fine. Son visage s’encadrait de cheveux bruns et clairs, coupés assez courts. Il n’était pas d’une beauté extraordinaire, mais il avait beaucoup de charme, et comme Andrew l’avait reconnu quelques heures plus tôt avec Sarah, il était mignon.
« Si vous le permettez, je vais vérifier l’état des fils.
-Euh, ouais, après tout, c’est votre boulot, hein. »
Ashley sourit encore et Andrew releva légèrement le t-shirt qu’il avait passé une fois de nouveau dans sa chambre. L’infirmier se pencha vers lui, observant avec une attention presque religieuse le bas de ventre d’Andrew, en hochant la tête. Il massa un instant de chaque côté, puis déclara :
« C’est parfait.
-A part que ça gratte à mort.
-Ah ça, vous êtes bon pour une semaine, mais vous inquiétez pas, ça repousse, hein ! plaisanta Ashley, en éclatant de rire.
-C’est pas tant que ça me manque, mais bon… Ce n’est pas agréable. »
Andrew détourna la tête pour fixer la fenêtre puis ferma les yeux. Ashley annonça qu’il allait le laisser se reposer et qu’il repasserait demain matin, à sept heures et demie. Le jeune homme acquiesça, et poussa un soupir de soulagement quand l’infirmier quitta la pièce. Mal à l’aise en sa présence, il tendit le bras pour éteindre la lampe qui brûlait depuis plusieurs heures déjà, puis appuya sur le bouton qui ferma les volets. Le lit était plutôt confortable, bien qu’un peu dur, mais Andrew, qui dormait d’habitude sur un vieux clic-clac revêche, le trouvait parfaitement à son goût. La douleur lointaine, mais lancinante, qui lui brûlait le ventre parvint à le tenir éveillé une heure de plus, l’obligeant à regarder l’obscurité, le poussant à réfléchir, et à prendre conscience. Ce tournant dans son existence consommait pour de bon le parcours qu’il s’était imposé depuis trois ans, toutes les souffrances et les privations qu’il avait subies. Il revivait.
Ses amis vinrent lui rendre visite comme ils le lui avaient promis. Amanda, toujours prévenante, un peu comme une seconde mère pour Andrew, s’inquiéta pour lui, et lui proposa même de venir quelques jours chez elle, pour être certaine que tout allait bien. Le jeune homme refusa poliment, prétextant ne pas vouloir la déranger, mais il préférait être seul, et se retrouver. Peter resta en retrait, comme à son habitude, mais il demeura gentil et agréable avec Andrew. Sarah harcela celui-ci au sujet d’Ashley et Andrew se contenta de hausser les épaules, en ajoutant qu’il n’avait pas cherché à le connaître, et qu’à première vue, c’était un gentil garçon. Sarah bougonna bien un peu, mais retrouva immédiatement son sourire charmeur quand l’objet de toutes ses attentions pénétra dans la chambre.
« Je m’excuse de vous déranger, mais je dois vérifier si tout va bien. Ordre du médecin !
-Pas de souci, rétorqua Andrew, monotone.
-On va vous laisser, alors, annonça Amanda.
-Oh, non, non, ne vous inquiétez pas, j’en ai pour cinq minutes à peine. Enfin, sauf si ça dérange Andrew, bien sûr.
-Monsieur Clayton pour vous, et non, ça ne me dérange pas.
-Euh… Très bien, monsieur Clayton, se reprit Ashley en insistant sur le « monsieur », avec un air plus sombre. »
Sarah se leva de sa chaise, cognant légèrement son ami sur l’avant-bras, avec reproche. L’infirmier resta silencieux, fit son travail, puis repartit en annonçant à Andrew qu’il reviendrait pour lui apporter son déjeuner.
« Mais pourquoi tu as été si désagréable avec lui ? s’étonna Sarah.
-C’est vrai, Andrew, appuya Amanda. Ce pauvre garçon ne t’a rien fait.
-C’est pas mon pote, c’est tout. Ce n’est que l’infirmier qui s’occupe de moi.
-Justement, sois reconnaissant, plaisanta Peter.
-Dans ces conditions, je parie que tu ne lui as même pas demandé son numéro, déplora Sarah.
-T’as qu’à lui demander toi-même.
-Laisse tomber, Sarah, ce type est gay, s’amusa Amanda.
-Ca serait bien ma veine, ça, tiens, déplora la jeune fille. J’ai toujours le chic pour flasher sur des mecs inaccessibles.
-Je dis ça, je n’en suis pas sûre, tu sais. C’est simplement une impression. »
Sarah geignit encore sur sa malchance chronique avec les hommes mais cela sonnait bien faux aux yeux d’Andrew, qui était d’abord persuadé qu’Ashley aimait les femmes.
Andrew n’avait pas le courage de les mettre dehors, eux qui s’étaient déplacés et avaient pris leur journée pour lui. Alors il les supporta, fit la conversation, et évacua toute discussion au sujet d’Ashley, qui commençait à lui taper sur les nerfs, même quand il n’était pas là. Il les voyait venir à des kilomètres, ces trois-là, eux qui étaient si prévisibles. Depuis qu’il travaillait avec eux, ils avaient tout essayé, tout pour lui faire perdre sa vie solitaire. Ils lui avaient présenté des amis, des amis d’amis, avec plus ou moins de subtilité, selon les caractères. Sarah y était allée franchement, et avait annoncé la couleur. Peter avait joué plus fin, et avait emprunté des chemins détournés. Quant à Amanda, elle s’était contentée de lui arranger quelques rencontres, et même s’il n’avait jamais vraiment su qui était derrière ces mascarades, il s’en était douté. Il leur avait un jour dit qu’il en avait assez, et depuis, ils s’étaient abstenus.
Quand ils repartirent, Andrew poussa presque un soupir de soulagement. La tête lui tournait et toutes ces voix le mettaient au supplice. Il allait goûter à un repos qu’il jugeait bien mérité quand on pénétra dans la chambre, et il se rendit compte qu’il avait faim. L’odeur de nourriture qui vint lui assaillir les narines le fit grogner et il se redressa légèrement, pour voir Ashley, qui, les sourcils froncés, et la mine renfrognée, déposait un plateau devant lui. Andrew leva les yeux au ciel, et maugréa :
« Désolé si j’ai été sec, tout à l’heure.
-Ce n’est pas grave. Nous ne sommes pas amis après tout.
-C’est ce que je me disais.
-Vous avez quelque chose contre moi ou quoi ? demanda brusquement Ashley, en redressant la tête, agrippant le regard d’Andrew au passage.
-Hein ? Non, pas du tout…
-J’essayais juste d’être sympa, moi.
-Je sais bien… Je ne suis pas de très bonne humeur, c’est tout.
-Vous devriez pourtant. Après tout, vous avez ce que vous avez toujours voulu.
-Vous n’êtes pas à ma place, alors ne pensez pas pour moi, merci. Vous n’avez sûrement aucune idée de ce que je vis.
-Peut-être, mais ça ne vous interdit pas d’être agréable avec les gens qui veulent venir vers vous.
-C’est votre boulot, non ?
-Ouais, peut-être… Vous prenez mon intérêt pour de la curiosité malsaine, pas vrai ? demanda Ashley, changeant de sujet brusquement.
-Je n’aime pas être une bête de foire. Maintenant, je pense que les autres patients attendent leur repas.
-C’est ça… »
L’infirmier partit visiblement contrarié, et Andrew jura entre ses dents. Il n’avait pas envie de devenir le centre d’un intérêt déplacé, simplement guidé par ce qu’il était. Il s’était préparé, depuis longtemps, à subir les interrogations, les regards en biais ou méprisants, mais il détestait cette sensation atroce de ne pas exister comme il le voudrait aux yeux du monde, et de demeurer coincé dans cette case qui n’était pas faite pour lui. Repousser Ashley, qui tentait de forcer sa garde, lui garantissait cette sécurité dont il avait besoin, celle qui lui permettait de survivre et de camoufler sa nature parfois trop sensible. Andrew ne le faisait pas de gaité de cœur, et de temps à autre, il aurait même préféré souffler, se décharger de la pression qui l’accablait. Jouer un rôle n’était pas facile, et il en avait déjà fait l’expérience, durant toute son adolescence. Il en était à mâchonner sa fourchette en plastique quand la porte s’ouvrit une nouvelle fois tout de grand, avant d’être refermée soigneusement, par un Ashley qui se campa sur ses deux jambes, les poings sur les hanches.
« J’ai fini, vous inquiétez pas, tenta Andrew, ironique.
-Il ne s’agit pas de ça. On n’a pas fini notre conversation.
-Quelle conversation ?
-Je veux savoir si j’ai fait quelque chose de mal.
-Mais qu’est-ce que ça peut vous faire ? Demain, je suis plus là.
-Justement. Je n’aime pas que les gens s’imaginent des choses fausses à mon sujet.
-Alors, on est pareil sur ce point-là…
-Honnêtement, j’ai fait quelque chose qui vous a déplu ?
-Rien du tout. Mais je viens de subir une opération, vous comprendrez que je ne suis pas forcément d’humeur…
-D’accord… Je veux juste être clair sur un point. Je ne vous considère absolument pas comme une bête de foire, ou quoique ce soit d’autre.
-Ok, merci. C’est tout ?
-Non, ce n’est pas tout, répliqua Ashley, ignorant la plainte exaspérée d’Andrew. On a presque le même âge, on devrait pouvoir s’entendre, pourtant.
-Excusez-moi de briser votre doux rêve de bonheur universel, mais ce n’est pas parce qu’on a le même âge qu’on doit être les meilleurs potes du monde ou se trouver un tas de points communs. Vous n’avez pas d’autres patients ?
-Ils peuvent attendre. En parlant de points communs, j’en partage un avec vous. Je ne suis pas comme les autres, moi non plus. Je connais le sentiment d’être montré du doigt, surtout qu’avant j’habitais dans un village du Tennessee, alors les jugements, j’y ai goûtés. On a déjà un point commun communautaire, sourit Ashley.
-Huh ?
-Je suis homosexuel. Je sais pas si je vous le dis parce que je me sens proche de vous et que je pense que vous ne me jugerez pas, ou juste parce que je vous fais confiance. D’un côté, tout le monde le sait, ici, donc bon…
-C’est pour ça que vous m’avez dit que Sarah ne vous intéressait pas ?
-Entre autres, oui… »
Ashley s’était assis près d’Andrew, et ses yeux gentils et doux se posaient régulièrement sur lui.
« Vous n’allez pas avoir de problèmes, à faire ça ? Je veux dire… A rester ici, avec moi.
-Ils peuvent bien se passer de moi, juste pour quelques minutes.
-Après tout, c’est vous qui aurez des soucis après… »
Ashley sourit encore, amusé de la bougonnerie d’Andrew. Il ne la jugeait pas naturelle, forcée pour se construire une carapace destinée à n’être jamais brisée.
« Quoi ? s’agaça Andrew, gêné.
-Rien, rien… Tu… Vous…
-Tu, c’est bien aussi… Puisqu’on a le même âge…
-Ok… Tu viens d’où, toi ?
-D’un trou paumé de l’Illinois. Je suis venu à Chicago pour être libre, d’une certaine manière.
-Je comprends… Moi, je suis venu ici pour suivre mon copain.
-Il y a longtemps ?
-Sept ans.
-Ah oui, quand même. Et vous êtes toujours ensemble ?
-Oui… Et on a même une petite fille.
-C’est possible, ça ?
-C’est biologiquement la fille de Stan, mais c’est notre enfant à tous les deux.
-Dire qu’un instant, j’ai cru que tu me draguais, le taquina Andrew, un peu déçu, au fond.
-Désolé, mais je suis un homme fidèle, sourit Ashley. Je voulais juste parler avec toi, parce que je te sentais seul. Je n’aime pas les gens malheureux. »
Andrew hocha la tête, et rêvassa un instant, jusqu’à ce qu’Ashley reprenne :
« Je t’admire beaucoup, en fait. Je n’ose pas imaginer le courage qu’il faut pour faire tout ça.
-Je ne pense pas que ce soit du courage, mais juste du bon sens. Après, c’est clair… Parfois, c’est difficile à supporter. Mais j’ai du mal à repenser à avant, parce que tu vois… Bah, c’est derrière moi, tout ça, et désormais, ça ne m’intéresse plus. Seul le présent compte. »
Ashley eut un sourire doux, et se leva, après avoir jeté un coup d’œil affolé à sa montre.
« Je te dis à ce soir, si je suis encore vivant après ce retard. Le docteur Rosenberg passera te voir dans l’après-midi.
-D’accord. Bonne journée.
-Pareil. Merci de m’avoir écouté, au fait. J’avais peur de ta réaction.
-Y’a pas de mal. »
Ashley fit un petit signe à Andrew et repartit. Le jeune homme demeura un instant sans bouger, fixant la porte, les yeux vagues. Il était un peu déçu, au fond de lui, et les paroles de ses amis continuaient de le hanter. La solitude, l’enfermement, avaient tué sa vie d’adolescent, et maintenant adulte, il ne voulait plus connaître le désespoir et la douleur de n’être rien qu’une ombre, un ersatz. Andrew s’assit prudemment au bord de son lit, puis posa un pied à terre, suivi du second. Il eut un frisson puis se ressaisit avant d’aller ouvrir le petit placard, où il avait rangé les quelques vêtements qu’il avait amenés pour ces deux jours. Jusqu’à présent, il n’avait changé que des sous-vêtements et de t-shirts, et était resté allongé, mais il avait besoin de se dégourdir les jambes. Il attrapa un pantalon, un pull, un caleçon propre et une chemise, puis s’enferma dans la minuscule salle de bain qu’il n’avait utilisée qu’une seule fois, sous la direction discrète d’Ashley qui avait attendu à la porte.
Andrew serra les dents, les petites cicatrices le tiraient encore, mais il finit d’enfiler son jeans puis son pull, et alla s’assoir sur le fauteuil, près de la fenêtre. Il avait commencé à piocher dans la boîte de bonbons que Sarah lui avait apportée, et il mâchonna un réglisse, tout en posant sur ses oreilles les écouteurs de son baladeur. Allait-il trouver une vie changée et à jamais chamboulée, en rentrant chez lui ? Ou alors reprendrait-il le cours monotone de son existence, où il ne faisait qu’observer, attendre, et regretter ? Andrew, dès qu’il lui prenait la stupidité de se souvenir de son passé, se découvrait des failles, des mémoires qui le blessaient ou qui lui faisaient honte, et méthodiquement, il les réparait après coup, cherchant à savoir ce qu’il aurait dit ou fait, avec le recul. Ce sentiment était épuisant et désagréable, car Andrew avait compris depuis peu qu’il n’était pas immortel, et qu’il n’aurait pas de deuxième chance. Il ne croyait pas en Dieu – comment aurait-il pu ?, et ne cherchait pas à comprendre ce qu’il y avait après la mort. Celle-ci le terrifiait, et la nuit, parfois, il avait fait des crises d’angoisse dans son lit, à bout de souffle et terrifié. Combien de fois s’était-il réveillé en sueur, tremblant, cherchant désespérant à respirer pour ne pas s’éteindre ?
Il continua de picorer les bonbons, tapotant nerveusement son genou de ses doigts. Il se fit soudain une promesse, celle de changer, d’avoir tout ce qu’il n’avait jamais eu, de vivre enfin. Il songea soudain à Ashley et eut un sourire. Bien qu’un peu dépité que le jeune homme n’ait pour lui que des attentions louables, il comprit qu’il avait gagné un nouvel ami, un ami différent de ceux qu’il avait déjà. Un ami qui pourrait lui ouvrir de nouveaux univers, lui faire découvrir une autre facette du monde. Andrew repartait demain matin, et une joie nouvelle le prenait d’assaut, une joie qui se rappelait à lui à chaque seconde.
Je suis libre.
Le lendemain, le docteur Rosenberg vint le trouver, avant son départ, et discuta une bonne demi-heure avec lui, fixant plusieurs rendez-vous de contrôle, puis le libéra. Andrew le remercia chaleureusement et prit l’ascenseur qui le menait au rez-de-chaussée, son sac de sport à la main. Il ralentit le pas en approchant de la porte-vitrée, et se mordit la lèvre quand il entendit son prénom, juste derrière lui. Ashley lui reprocha gentiment de ne pas être venu lui dire au revoir, mais rajouta bien vite que ce n’était pas si grave. Il lui tendit un petit carton et lui dit qu’il s’agissait de son numéro de téléphone, ajoutant qu’il pouvait l’appeler quand il voulait pour aller boire un verre. Andrew sourit, ravi, et promit de le faire au plus vite. Ashley le salua, amicalement, et retourna à son travail, tandis qu’une de ses collègues était venue le chercher. Andrew, une fois dehors, scruta discrètement le visage de tous ces gens, qui allaient et venaient devant lui, et tenta d’y décerner le changement qu’il espérait, mais il reconnaissait avec dépit qu’il n’y voyait pas grand-chose. Il alla s’asseoir sur un petit banc, dans le carré de verdure devant l’hôpital, et appela Sarah, pour lui donner des nouvelles. La jeune fille, enthousiaste, s’enflamma comme à son habitude, mais Andrew la ramena à la réalité, lui apprenant qu’Ashley était presque un homme marié. Sarah pesta, soupira, mais se résigna, et parla d’autre chose. Andrew raccrocha après une demi-heure et alla prendre son bus. Il avait envie de sourire et d’exister, envie de se montrer aux yeux du monde. Son appartement lui apparut comme autre, comme témoin et berceau d’une renaissance attendue durant vingt-huit années. Il fouilla dans ses papiers et s’empara de son dossier, puis, avisant l’heure, jugea qu’il était encore temps d’affronter l’administration et ses méandres. Il fallait aussi profiter de sa bonne humeur qui ne risquait pas de durer, comme à chaque fois. Il attendit patiemment en lisant un magazine, puis quand vint son tour, il s’arma de courage, et avança vers le guichet. Il fut en partie soulagé de ne trouver derrière ni le jeunot débutant ni l’agaçante matrone de la dernière fois, et s’adressa poliment à la femme, qui l’écouta attentivement, avant de prendre en main son cas. Ce fut long, si long qu’Andrew crut tomber de fatigue et d’énervement, mais enfin, après des mois et des mois de lutte, il avait obtenu ce qu’il voulait. Certains l’avaient eu en à peine quelques jours, et lui avait accumulé les ennuis et les obstacles. Mais désormais, c’était déchargé de tout ce poids qu’il avançait, et sa route était plus facile.
Il attendit la semaine suivante pour appeler Ashley, qui parut heureux d’avoir de ses nouvelles. Il lui proposa une sortie pour le lendemain, et Andrew accepta vivement. L’infirmier précisa qu’il viendrait avec son compagnon, plus quelques amis, et demanda à Andrew si cela le dérangerait. Le jeune homme le rassura et lui dit qu’il aimait, même s’il ne le montrait pas, faire de nouvelles connaissances. Ils convinrent d’une heure, et Andrew raccrocha, avant d’aller prendre les médicaments que lui avait prescrits Rosenberg, et auxquels il était astreint durant trois semaines.
-o-
Andrew retrouva Ashley devant un bar du centre de Chicago.
« Andrew, comment tu vas ?
-Ca va mieux, merci. Et toi ?
-Ca va super ! Allez, viens, ils nous attendent à l’intérieur !
-On sera combien ?
-Euh… Alors, laisse-moi réfléchir... répondit Ashley, en comptant sur ses doigts. Cinq, six avec toi ! »
Andrew suivit Ashley et se fraya un chemin parmi la foule qui se pressait dans le bar. Il se retrouva devant une table, au fond, près du mur, et quatre paires d’yeux s’engluèrent à lui. Andrew sourit et observa rapidement les amis d’Ashley, avant de s’assoir. Il repéra rapidement Stan, un grand afro-américain, tandis que l’infirmier venait de s’installer presque sur ses genoux, passant ses deux bras autour de son cou, avant de le couver d’un regard indéniablement amoureux. Ashley fit quand même les présentations, et Andrew fit l’effort d’enregistrer rapidement les prénoms de tous ces gens, jusqu’à ce que soudain, il hausse les sourcils, surpris.
« Et enfin, je te présente Doryan. C’est mon cousin.
-Euh… Salut, baragouina Andrew, en s’asseyant. »
Doryan baissa la tête, et jeta un regard à Ashley, avant de porter la paille de son soda à sa bouche. Andrew s’entendit rapidement avec Stan, qui se révéla être un garçon agréable et intelligent, la tête sur les épaules. L’autre couple d’amis qui les avaient accompagnés était aussi de bonne compagnie, la jeune femme, Clarys, avait un rire communicatif, et son ami, Damon, savait le mettre à l’aise. Quant à Doryan, Andrew n’osait le regarder, de peur qu’il le reconnaisse. Ils ne s’étaient vus que quelques secondes, s’étaient à peine parlé, mais cela suffisait à Andrew pour ne pas avoir envie de lui adresser la parole. Il n’avait pas grand-chose contre lui, et sa mauvaise aventure n’était même pas de sa faute, mais l’apparence maladroite et gauche de Doryan lui donnait un air de profonde bêtise, qui déplaisait à Andrew. Le jeune homme, mal engoncé dans ses vêtements débraillés et sans goût, parlait d’une voix mal assurée, faiblarde et traînante, qui devenait vite agaçante. Son visage enfantin mais avenant, ses cheveux d’un blond un peu terne, ses yeux bleu gris, ne trahissaient rien d’autre qu’un profond ennui. Doryan était à tout le contraire de son cousin qui était si disponible, si amical, si aisé avec les autres. Andrew était lui aussi timide, mais pas timoré, et Doryan avait visiblement beaucoup de mal à faire des phrases de plus de trois mots, et son timbre tremblant l’enfonçait encore dans la médiocrité. Se fiant à ce qu’il voyait, Andrew jugea stupidement que ce garçon n’était pas intéressant, et préféra se tourner vers les quatre autres afin de passer une soirée agréable. Il rencontrait du monde, sortait de son confinement, apprenait et découvrait d’autres regards.
A minuit, Stan et Ashley voulurent rentrer chez eux, pour retrouver Cassy, leur fille qu’il avait laissée à la mère de Stan, pour quelques heures. Clarys et Damon annoncèrent qu’ils partaient eux aussi, et Andrew se rendit à la raison du plus fort. Ils discutèrent cinq petites minutes devant la bouche de métro, à une centaine de mètres du bar, puis Ashley s’exclama, alors qu’il s’apprêtait à descendre les marches avec Stan et leurs deux amis :
« Vous n’avez qu’à rentrer ensemble, vous deux ! J’aime pas trop savoir Doryan tout seul dans les rues, comme ça.
-Il a quel âge ? Douze ans ou quoi ? maugréa Andrew, dont l’enthousiasme venait de retomber.
-A bientôt, Andrew ! Je t’appellerai dans la semaine, lui lança Ashley, alors que Stan lui avait pris le bras pour le faire descendre plus vite. »
Andrew le regarda disparaître, en soupirant, puis se tourna vers Doryan, qui triturait la lanière de son sac en bandoulière.
« T’habites vers où ?
-Oh, pas très loin, répondit Doryan, de sa petite voix.
-D’accord. Je te raccompagne jusqu’à chez toi, et ensuite, je rentre.
-Ne te force pas. Ashley ne t’en voudra pas si tu me laisses rentrer tout seul.
-C’est sur mon chemin. Puis, c’est vrai que tu risquerais de te faire agresser. »
Doryan rougit, vexé, protesta mollement, et se mordit la lèvre en voyant Andrew qui s’était mis à marcher, et qui le devançait déjà de plusieurs mètres. Il courut pour revenir à sa hauteur, et fixant le sol obstinément, il avança à côté d’Andrew, ennuyé par le silence pesant et l’aura froide du jeune homme. Après cinq minutes d’hésitation, il osa enfin :
« Je voulais te dire… que j’étais désolé…
-Pour quoi ?
-Pour la dernière fois, quand on s’est vu. Je te jure que je ne l’ai pas fait exprès.
-Je sais bien. C’est plutôt à ta supérieure qu’il faudrait que je m’en prenne. »
Mais tu ne m’as pas beaucoup aidé non plus, rajouta Andrew, pour lui-même.
« Tant mieux, si tu ne m’en veux pas, reprit Doryan. J’étais gêné pour toi…
-Comment ça ? Je n’ai pas honte.
-Non, ce n’est pas ce que je voulais dire… se défendit Doryan, plaintivement.
-Bon, on arrive bientôt chez toi ou pas ? demanda Andrew, sèchement.
-Encore cinq petites minutes à peine. »
Ces instants parurent interminables pour Andrew et quand enfin, Doryan lui annonça qu’il était devant son immeuble, il ne put réprimer le soupir de soulagement qui franchit ses lèvres. Le cousin d’Ashley fit semblant de ne pas l’avoir entendu, et, la main contre la porte, prête à la pousser, il se tourna vers Andrew, puis lui dit :
« Merci de m’avoir raccompagné.
-De rien…
-Tu veux monter boire un verre ?
-Non, je préfère rentrer, je suis crevé.
-Oh, d’accord… Bonne nuit, alors.
-C’est ça, bonne nuit. »
Andrew tourna les talons et enfonça les mains dans les poches de sa veste, puis courut pour attraper le dernier métro.
-o-
Sarah harcelait Andrew depuis qu’il avait passé la porte de la boutique, à neuf heures ce matin.
« Sarah, quelle partie de « Ashley a un copain depuis plus de sept ans » tu ne comprends pas exactement ?
-C’est pas de lui dont je parle ! Comment ils étaient les autres ?
-Hétérosexuels, ou sans intérêt. Ca répond mieux à ta question ?
-Sans intérêt ?
-Ashley avait amené son cousin, et il était tellement vide que tu aurais pu y loger le grand canyon.
-T’es pas très sympa… Il s’appelle comment ?
-Doryan… Tu parles d’un prénom débile.
-Andrew, c’est mieux, peut-être ? »
Sarah esquiva la boule de papier que lui destinait Andrew, et reprit :
« Je suis sûre qu’il n’est pas aussi pénible que tu le décris. Comment il est ?
-Normal. On se retournerait pas vraiment sur lui dans la rue. C’est pas qu’il ne soit pas mignon ou quoi, mais… son attitude est un vrai refouloir. Rien qu’en le voyant, tu sais qu’il est timide. Mais pas juste un peu timide… C’est presque de la peur panique, hein. Sinon, il est pas foncièrement désagréable. En plus, je l’avais déjà croisé.
-Où ça ?
-Le jour où je me suis fait jeter pour mon dossier. C’est lui qui a tenté de s’occuper de mon cas, et devant son incompétence, m’a refilé à une vieille peau aigrie qui m’a envoyé promener.
-Ah, c’est peut-être pour ça finalement que tu ne l’apprécies pas ?
-Ouais… Y’a de ça, sûrement.
-Et il est comment, le copain d’Ashley, au fait ?
-Vachement sympa. Et très amoureux.
-Je n’avais pas l’intention que tu brises son couple, rit Sarah.
-Ce n’était pas la mienne non plus. Mais je suis plutôt content de m’être fait de nouveaux amis. Ashley a dit qu’on se referait une sortie. T’auras qu’à venir, je suis sûr que ça le dérangera pas. »
Sarah battit des mains et retourna rapidement à son travail quand Amanda, du fond du magasin, lui demanda de reprendre sa place derrière le comptoir. Andrew alla ranger des livres en rayon. Ses gestes mécaniques devenus sans pensée lui permettaient de songer à autre chose, de réfléchir à sa situation toute nouvelle. Sarah avait raison, il était injuste avec Doryan, et lui en voulait pour avoir contribué à son humiliation. Il n’avait pas été désagréable et n’avait fait preuve que d’incompétence, excusable par son inexpérience et sa visible terreur à aller vers les autres. Andrew se demandait d’ailleurs pourquoi il avait choisi un tel métier s’il ne pouvait souffrir le contact avec autrui. Dans sa fragilité exposée au grand jour, Doryan restait maladroit et touchant, vulnérable et pourtant, une petite once de caractère transparaissait parfois derrière ses yeux bleus si souvent baissés. Andrew n’avait été à son contact qu’une poignée d’heures, et son avis déjà bien arrêté sur lui n’était pas si juste, mais le jeune homme le savait bien. Il lui prenait parfois l’idée de ne pas apprécier des gens sans raison, d’oublier son passé et ce qu’il avait vécu, et juger sans recul, avec précipitation, sans donner une chance. Avec le temps, si Andrew continuait de fréquenter Ashley et ses amis, peut-être changerait-il d’opinion, et peut-être oublierait-il ses aprioris pour découvrir une toute autre personne.
Andrew reçut un appel d’Ashley deux jours seulement après leur petit rendez-vous. L’infirmier lui dit qu’il avait été très heureux qu’il ait accepté de venir, et que tous ses amis l’avaient beaucoup apprécié. Ashley lui demanda aussi ce qu’il avait pensé de Doryan, et Andrew répondit poliment que le jeune homme était gentil, bien qu’un peu silencieux.
« Tu l’as reconnu, pas vrai ? s’amusa Ashley.
-Quoi ?
-Doryan… Tu l’as reconnu…
-Euh… Ouais… Dur de faire autrement, surtout que j’avais entendu son prénom et comme il est plutôt original…
-Je dois t’avouer que t’avoir rencontré était plutôt une heureuse coïncidence. Doryan m’avait parlé de toi, un jour, juste après que vous vous soyez… euh… croisés, disons. Tu sais que ça l’a marqué, cette petite expérience ?
-Non, mais il ne faut pas qu’il en fasse tout un plat, hein.
-Doryan est comme ça. Du genre à ressasser pendant des jours en culpabilisant. Il m’a avoué que tu n’avais pas été très causant, en le raccompagnant, poursuivit Ashley, sur un ton plaisantin.
-Ah, ça… Je dois reconnaître que ton cousin est un peu décourageant…
-Il est juste très timide, mais une fois en confiance, c’est quelqu’un de formidable, de très drôle et de très gentil.
-Dis donc, on dirait que tu essayes de me le vendre !
-Peut-être… répliqua Ashley, énigmatique. Bon, sinon, tu fais quelque chose, demain soir ?
-Non, rien du tout !
-Ca te dit, un petit dîner ? J’invite les mêmes amis, mais chez moi, cette fois. Cassy n’a pas d’école demain, donc elle pourra se coucher un peu plus tard.
-Ok, avec plaisir. Dis, ça te dérange si j’amène Sarah ?
-Ton amie de la clinique ? Non, absolument pas, au contraire !
-Génial, donc à demain ! Quelle heure au fait ?
-Sept heures et demie, au plus tôt. T’as un papier et un crayon que je te donne l’adresse ? »
Andrew nota avec application l’adresse d’Ashley, et rangea le bout de papier bien en évidence, sur le guéridon de l’entrée. Il passa un coup de fil rapide à Sarah et écarta une seconde le combiné de ses oreilles, pour s’épargner le cri joyeux de la jeune femme.
-o-
« Sarah, tu vas arrêter de me harceler deux secondes, ou pas ?
-J’y peux rien, j’en peux plus d’attendre !
-On arrive dans cinq minutes, alors un peu de calme. Evite de me faire honte, d’accord ?
-Hé, ho, dis tout de suite que je ne suis pas sortable.
-J’aimerais bien mais si je le fais, je suis mort. »
Andrew couina de douleur quand Sarah enfonça ses ongles dans son bras par pure vengeance, et se dégagea pour masser sa peau endolorie, en maugréant. Ashley et Stan habitaient en périphérie de Chicago une petite maison dans un quartier pavillonnaire tranquille, et Andrew et Sarah arrivèrent rapidement. Une petite fille métisse d’à peine sept ans vint leur ouvrir, avec un sourire doux.
« Cassy ! Je t’ai déjà dit de ne pas ouvrir la porte sans moi ! »
Andrew et Sarah regardèrent Stan soulever son enfant et la prendre dans ses bras, la grondant par un baiser sonore sur sa joue.
« Pardon, papa…
-C’est rien, ma puce… Bonsoir, au fait ! s’écria Stan, se tournant enfin vers Andrew et Sarah. Tiens, on ne se connait pas encore, mademoiselle.
-Je m’appelle Sarah. Je suis ravie de faire votre connaissance.
-Moi, c’est Stan, et le plaisir est pour moi, répondit le jeune homme, charmeur.
-Dis donc, toi ! s’indigna Ashley. Que je t’y reprenne, à faire du gringue comme ça !
-Jamais je n’oserai ! se défendit Stan, sa fille toujours dans les bras.
-Vous êtes piles à l’heure ! Clarys et Damon ne devraient plus tarder. Tenez, passez donc dans le salon. »
Ashley débarrassa Sarah et Andrew de leurs vestes, et Stan les accompagna jusque dans le grand séjour, où il posa Cassy par terre.
« Vous pouvez vous assoir, vous savez, sourit Stan, alors que les deux jeunes gens étaient restés debout, embarrassés. »
Sarah et Andrew s’échangèrent un regard et s’installèrent l’un à côté de l’autre, au bord du canapé. Sarah fouilla dans son sac et sortit un petit paquet cadeau.
« On l’a acheté à la dernière minute, alors on n’a pas fait une innovation, mais si Cassy aime les chocolats, alors, ça sera parfait.
-Elle adore ça, pas vrai, ma puce ? »
Stan lui tendit la boîte et la gamine se campa sur le fauteuil en face, découvrant avec gourmandise les sucreries cachées derrière le carton doré. Son père lui demanda de ne pas trop en manger, et Cassy promit, mais Stan savait déjà qu’elle ne tiendrait pas parole. Ashley revint alors avec Damon et Clarys, qu’il présenta à Sarah, avant de se relever une dernière fois, et de réintégrer le salon, pour se lover dans les bras de Stan, tandis que Doryan se trouvait une petite place près de Cassy. Sarah l’étudia attentivement, sans aucune discrétion, ignorant le pincement furtif d’Andrew sur sa cuisse, et poursuivant sa contemplation éhontée du cousin d’Ashley. Doryan se tortilla, mal à l’aise, et tenta de prendre part à la conversation, pour se défaire de l’attention incompréhensible de Sarah. Il se détendit, ses traits se firent moins crispés, et Andrew fut presque surpris de le voir sourire si simplement, de ne plus voir ses mains trembler, ou entendre sa voix déraper. Doryan, une fois dans un endroit sûr, connu, cloisonné par ses habitudes, oubliait ses inhibitions, sa terreur, sa timidité. Il restait réservé, calme, mais n’avait plus sur le visage cette marque de profonde crainte d’animal traqué. Cassy resta collée à lui jusqu’à ce qu’Ashley lui annonce qu’il était l’heure d’aller se coucher, et la petite fille n’admit que Doryan, pour l’amener jusqu’à sa chambre.
« Bon, le temps que Doryan aille coucher Cassy, on va passer à table. Stan, va chercher les entrées, s’il te plaît. »
Stan obéit sans broncher, tandis que tous prirent place autour de la table. La chaise vide près d’Andrew fut vite comblée, et Doryan vint s’y poser une fois revenu de la lourde tâche dont il avait été investi.
« Tu vas bien, Andrew ? murmura Doryan, ses yeux fuyants se posant sur son verre vide.
-Euh, oui, merci. Et toi ?
-Ca va aussi, oui…
-Tu as l’air différent, annonça Andrew, sans détour.
-Tu crois ? »
Doryan fut sauvé par son cousin qui posait le plat principal au milieu de la table, se vantant avec amusement de ses talents culinaires. Sarah donnait régulièrement des coups de pieds à Andrew pour qu’il parle avec son voisin, mais le jeune homme s’entêtait à ne pas lui adresser plus que le strict nécessaire. Sarah tenta alors de discuter avec Doryan, mais ce dernier, réservé avec les inconnus, demeurait évasif et froid, se bornant à des réponses courtes, qui ne découragèrent pourtant pas la jeune femme, pleine de bonne volonté. Andrew préféra la compagnie de Stan et de Clarys, et son rire franc résonna souvent dans le salon.
« Je peux fumer ? demanda Sarah, à la fin du repas.
-Sur la terrasse, y’a pas de souci, répondit en souriant Ashley.
-Mais il fait froid, dehors ! se plaignit Sarah.
-C’est le prix à payer pour pourrir ses poumons, plaisanta Stan. Ashley n’a jamais permis aux gens de fumer dans la maison, à cause de Cassy, expliqua-t-il ensuite.
-Oh, je comprends. Y’a quelqu’un qui vient avec moi ou pas ?
-Bah, Doryan va y aller, je parie. Il s’en est pas grillé une depuis qu’il est là, il doit être en train d’agoniser, se moqua Ashley. »
Doryan lui fit une petite moue mais se leva pour accompagner la jeune femme, qui attrapa au passage le bras d’Andrew, et celui-ci n’eut même pas le temps de protester. Il se retrouva à grelotter dans la nuit, à la lumière de la lampe d’extérieur, en compagnie de Sarah et de Doryan, qui sautillait d’un pied sur l’autre, pour se calmer.
« Tiens, tu veux mon briquet ?
-Euh… Merci…
-Pourquoi je suis là à me les geler, moi ? Je fume pas à ce que je sache, rouspéta Andrew.
-Allez, on avait pas envie d’être tout seul, rétorqua Sarah, en tirant sur sa cigarette. Hé, Doryan ?
-Oui ? répondit le jeune homme, apeuré.
-Pourquoi tu te détends pas un peu ? On ne va pas te manger. Puis t’es sympa, t’as pas à avoir peur des autres.
-Oh, euh, oui… Disons que quand je ne connais pas les gens, je ne sais pas trop comment me comporter.
-Bah, tu nous connais maintenant, pas vrai ! On ne te juge pas, tu sais. Pas vrai, Andrew ?
-Ouais, ouais…
-Bon, vous m’excuserez, j’ai un petit coup de fil à passer.
-A qui ? demanda Andrew, méfiant.
-Ah, mais ça te regarde pas ! J’en ai pour cinq minutes, vous n’avez qu’à rester tous les deux. Et toi, t’as intérêt à être là quand je reviens, menaça-t-elle, se tournant vers Andrew, un doigt pointé sur lui. »
Elle s’éclipsa rapidement et Doryan se mordit la lèvre, avant de murmurer une excuse.
« Pourquoi tu t’excuses ? interrogea Andrew, sèchement. T’as rien fait.
-Désolé… C’est une habitude…
-On dirait bien, en effet. Ecoute, je sais pas ce que tu penses, mais je ne t’en veux pas, si c’est ce que tu crois.
-Oh, euh… D’accord… »
Doryan eut un sourire rassuré et porta sa cigarette à sa bouche, soufflant une longue bouffée de fumée, grise et chaude. Il y eut ce silence gênant entre eux et Andrew commençait à s’impatienter, en attendant l’hypothétique retour de Sarah, qui commençait à lui taper sur les nerfs.
« Sinon… Euh…
-Ouais ?
-J’espère que tu ne m’en voudras pas de poser la question…
-Qu’est-ce que je t’ai dit, Doryan ? De pas avoir l’air de t’excuser tout le temps. Exprime ce que tu penses, y’a peu de chances que ça me vexe.
-Oh… Bon, euh… Je voulais savoir si tout se passait bien depuis que tu étais sorti de l’hôpital…
-Ouais, tout va bien. Mieux que bien, d’ailleurs.
-Tu es retourné pour tes papiers ?
-Evidemment, et je les ai eus sans souci.
-Dé… Euh… C’est bien… sourit faiblement Doryan.
-Je sais… Je commence à me les cailler… Je vais rentrer.
-Moi aussi alors… »
Andrew tourna les talons et s’apprêtait à faire coulisser la baie vitrée quand la voix de Doryan le retint et il fit volte-face pour le regarder de nouveau.
« Je voulais savoir…
-Quoi ?
-Tu… Enfin… Tu pourrais me donner ton numéro de téléphone ?
-Pardon ?
-Oui, enfin, si tu ne veux pas, embraya immédiatement Doryan, rouge de gêne et de honte, ce n’est pas grave, je comprendrai… Tu es sympa, alors je trouvais que ça aurait été cool de rester en contact, mais je…
-Du calme, Doryan, j’ai pas dit que je ne voulais pas, l’interrompit Andrew. T’as un truc pour le noter, ou l’enregistrer ? »
Doryan jeta immédiatement le mégot de sa cigarette au sol avant de l’écraser du talon, puis sortit son téléphone, dans lequel il enregistra le numéro d’Andrew, avant de le remercier.
« On rentre, maintenant ?
-Euh, oui, oui… »
Andrew laissa Doryan passer devant lui et leva les yeux au ciel en voyant Sarah tranquillement installée sur le canapé du salon, un verre de champagne à la main.
« Heureusement que c’est moi qui conduis, hein, déclara le jeune homme, en s’asseyant près d’elle.
-Un petit verre parfois, ça ne fait pas de mal !
-Si tu le dis, commenta Andrew, en suivant Doryan du regard, alors qu’il montait à l’étage voir si Cassy dormait bien. »
Ashley en profita pour tapoter l’épaule d’Andrew et lui dire :
« Il a réussi, finalement ?
-A quoi ?
-A t’extorquer ton numéro, tiens !
-T’étais au courant ?
-Il m’avait dit qu’il aimerait bien te parler, je lui ai conseillé de te le demander, mais je pensais pas qu’il aurait le cran de le faire ! »
Stan lui demanda gentiment d’arrêter de se moquer de Doryan, et Sarah donna un coup de coude à Andrew quand le cousin d’Ashley refit son apparition, souriant timidement, comme d’habitude.
-o-
Doryan l’avait appelé alors qu’il était encore au travail. Andrew avait écarté Sarah qui lui avait bondi dessus quand son portable avait sonné, et s’était refugié dans les toilettes de la librairie, à l’arrière. Doryan, la voix mal assurée, lui proposa une sortie le soir même, et Andrew, quelque peu sadique, fit quelques détours, avant d’accepter. Il voulait savoir, à présent, ce qui se cachait derrière la coquille du jeune homme, et sa curiosité l’amenait à se poser de nouvelles questions. Ils convinrent d’une heure et d’un lieu, puis Andrew raccrocha, avant de tenter fébrilement d’esquiver Sarah qui jaillit sur lui, à peine avait-il mis un pied hors des toilettes. Elle exigea de tout savoir, et pour être tranquille, Andrew avoua. La jeune fille lui fit un de ses numéros d’hystérique joyeuse habituels, et lui fit promettre de tout lui dire, avant de minauder sur les intentions de Doryan.
« Tu lui plais, si tu veux mon avis…
-Dis pas de conneries. Ce mec a juste besoin d’amis et c’est tombé sur ma gueule.
-Mais bien sûr… Ca se voyait comme le nez au milieu de la figure, à la soirée, qu’il cherchait à être avec toi et à te parler.
-Y’a aucune raison pour que je lui plaise.
-Oh si, crois-moi, y’en a plein… Et toi, tu le trouves comment ?
-Euh… Je sais pas… Normal. Et trop réservé…
-Il est juste timide. Tu as bien vu, chez Ashley, qu’il se comportait parfois différemment, quand il se sentait en confiance.
-C’est vrai…
-Physiquement, tu en penses quoi ?
-Mais je sais pas, je te dis ! Il est plutôt pas mal, mais bon…
-Ah ah ! Et voilà ! Tu l’as admis. Andrew, je vais te parler franchement.
-C’est pas ce que tu fais, d’habitude ? railla le jeune homme.
-C’est pas la peine de plaisanter. Voilà ce que je veux te dire… S’il te plaît, fonce. C’est trop rare et trop précieux pour être gâché. Je peux me tromper, quand je te dis que tu ne lui es pas indifférent, mais j’en doute… Lui, il est un peu coincé, alors si faut attendre qu’il se décide, on n’est pas rendus. Au pire, tu te prendras un râteau, mais tu t’en remettras. Honnêtement, s’il te repousse, je me pends avec une corde à linge au balcon de mon voisin.
-Il habite au rez-de-chaussée…
-C’est pour le principe, ok ! Ce soir, tu as intérêt à te faire beau et à être gentil avec lui.
-J’essaierai… Ca dépendra de mon humeur… »
Sarah lui tapa dans le dos, confiante, et le laissa tranquille pour bien penser à sa soirée.
Le jeune homme se prépara sans se presser, refusant d’admettre qu’au fond, il avait fait un effort de présentation pour Doryan. Andrew arriva pile à l’heure, les mains vides et la mine boudeuse, se mordant la lèvre pour retenir un sourire quand Doryan apparut derrière la porte.
« Euh, salut, Andrew…
-‘Lut.
-Je mets ma veste et on y va, d’accord ?
-Où ça ?
-Oh, euh… Au restaurant de mes parents. J’ai pensé que ça serait bien, répondit Doryan, le volume de sa voix faiblissant avec la longueur de sa phrase.
-Allons-y pour ça, soupira Andrew, qui patienta benoitement. »
Doryan fourra son téléphone portable, son paquet de cigarettes, un calepin et un tas d’autres inutilités dans son sac, puis il ferma à clé, et demanda à Andrew de le suivre. Il y avait chez ce garçon une étrangeté qu’il n’arrivait pas à saisir. Sans qu’il ne s’en rende compte, il l’avait fasciné. Contre son gré, Andrew y avait pensé plus souvent qu’il ne l’aurait dû, s’était posé plus de questions que nécessaire et avait été lentement gagné par cette pensée unique, celle qui lui dévorait l’esprit. Dans l’ascenseur, Doryan, recroquevillé dans un coin, garda les bras croisés devant lui, la tête baissée, alors qu’Andrew s’appuya sur la cloison, un air de profond ennui plaqué sur le visage. Doryan murmura qu’il n’avait pas le permis de conduire, et s’excusa auprès d’Andrew pour l’obliger à prendre les transports en commun, mais le jeune homme haussa les épaules, lui rétorquant que ce n’était pas la première fois qu’il monterait dans un bus. Doryan recommença à se répandre en excuses avant qu’Andrew ne l’interrompe d’un geste sec et agacé. Sans un mot de plus, ils s’assirent côte à côte, et Doryan sembla se tasser dans son coin, effrayé à l’idée de toucher Andrew, qui prit soin de s’étaler le plus possible pour l’ennuyer.
« On est arrivé, s’exclama Doryan, en se levant après quinze minutes de trajet.
-Je te suis, c’est toi qui connais. »
Doryan emmena Andrew jusqu’à la devanture d’un petit restaurant coincé entre une boulangerie et une épicerie, et poussa la porte prudemment, invitant Andrew à venir avec lui. Doryan s’approcha de la réception, et la femme qui se tenait derrière le fit presque passer par-dessus le comptoir, quand elle lança ses deux bras autour de ses épaules pour le serrer contre elle, écrasant sur ses joues deux gros baisers bruyants.
« Maman… murmura Doryan, honteux, avant de la repousser gentiment.
-Excuse-moi, mais ça faisait longtemps…
-Deux jours.
-C’est ce que je dis… Alors… Tu as amené ton ami ? demanda-t-elle, joyeusement.
-Euh… Oui… Voici Andrew.
-Ravi de vous rencontrer, madame, rétorqua celui-ci, en tendant la main.
-Le plaisir est pour moi. Tenez, suivez-moi, je vous ai réservé une table tranquille, dans un petit coin ! »
Les deux jeunes gens se laissèrent guider par la mère de Doryan et ils se retrouvèrent à l’autre bout du restaurant, près d’un angle, presque à l’abri des regards.
« Ici, vous ne serez pas embêtés ! Voilà les menus, je reviens dans cinq minutes !
-Merci, maman. »
Elle sourit et abandonna son fils pour aller accueillir d’autres clients. Doryan se mordilla la lèvre et souffla, embarrassé :
« Désolé si elle t’a fait peur.
-Pourquoi ? Elle n’a rien fait.
-Je pensais…
-Arrête de penser, ça sera mieux pour tout le monde, Doryan. »
Doryan parut blessé mais il ne dit rien, et se plongea dans la lecture de son menu. Il se balançait légèrement sur sa chaise, sans s’en apercevoir, pour se calmer.
« Je peux savoir pourquoi tu m’as invité ? lui demanda brusquement Andrew.
-Je… commença Doryan, surpris, rabattant brutalement les pieds de sa chaise sur le parquet. En fait… »
Sa mère, sans le savoir, vint à son secours, et sortant son petit carnet de sa poche, ainsi que son crayon, elle prit avec un sourire leurs commandes. Quand elle fut hors de vue, Andrew réitéra sa question, et Doryan, après s’être tortillé un bon moment, répondit :
« Je ne sais pas trop. Ashley m’a dit que ça serait bien…
-Et c’est tout ? Juste pour ça ?
-Non… Pas juste ça… Andrew m’a conseillé ça, après que je lui aie parlé…
-Parler de quoi ?
-Euh... Que j’aimerais bien te connaître un peu mieux…
-Et pourquoi ? insista Andrew, agacé.
-Comme ça… Parce que tu as l’air sympa.
-Moi, j’ai l’air sympa ? Si tu veux mentir, trouve un truc crédible au moins.
-Y’en a pas, alors… Je voulais simplement faire ta connaissance, comme ça… Pour une fois, j’avais envie de faire le premier pas… »
Andrew fronça les sourcils, parut réfléchir un instant, puis un minuscule sourire jaillit au coin des ses lèvres. Il accueillit d’ailleurs la mère de Doryan plus aimablement, et durant le repas, il observa le jeune homme avec attention, cherchant dans ses attitudes des réponses à ses questions. Mal à l’aise, Doryan raconta souvent n’importe quoi, creusant des sujets aussi inintéressants que banals. Andrew le laissa faire, diverti et légèrement moqueur, trouvant Doryan amusant et touchant à la fois. Il était mignon dans sa précipitation et son inexpérience des rapports humains, drôle dans sa recherche pataude de la sympathie et de l’amitié. Andrew devait également reconnaître que Doryan était attirant, qu’il avait quelque chose de troublant, qui se dégageait de lui en filigrane, un magnétisme qui perçait sa carapace et qui prenait à la gorge. Andrew était loin d’être un sentimental, et l’attrait physique qu’il avait pour Doryan ne dérivait vers rien d’autre. Jamais amoureux et jamais vraiment aimé, Andrew avait perdu la flamme innocente, la croyance en un romantisme exacerbé et surtout, possible. Depuis cinq ans, il avait abandonné, il avait vécu seul, sans rien demander d’autre que sa tranquillité. Il n’avait jamais été capable de dépasser la barrière qu’il s’était imposée, celle qui lui interdisait de regarder d’autres hommes et de les désirer. Cela ne l’avait pas empêché d’avoir quelques sentiments coupables, repoussés et rapidement oubliés. Mais les choses avaient désormais changé, et Andrew abordait l’existence sous un nouvel œil. Cette nouvelle confiance qu’il portait en étendard ne le dispensait pas de douter souvent encore, et il n’oubliait jamais qu’il avait plus de chemin à faire que les autres. Doryan le savait, était-ce un avantage ou une véritable entrave ? Quand à vingt-trois heures, la mère de Doryan les raccompagna à la porte du restaurant, répétant sans discontinuer qu’elle avait été ravie de revoir son fils et de rencontrer Andrew, martelant qu’elle offrait le repas, et rajouta qu’elle était impatiente de les recevoir tous les deux à nouveau. Un tantinet hypocrite, Andrew promit malgré tout de revenir, et une fois dehors, Doryan riva ses yeux au sol et murmura que sa mère était un peu envahissante. Andrew le rassura, lui dit qu’il la trouvait très agréable et très gentille, et lui demanda ce qu’il voulait faire à présent.
« Je sais pas trop… Tu veux aller boire un verre ?
-Ok… Dans quel bar ?
-Euh… J’aime pas trop les bars… Tu veux venir chez moi ?
-D’accord, pas de souci. »
Doryan ouvrit la bouche, surpris, pensant certainement que jamais Andrew n’accepterait si franchement sa proposition, et rougissant, il hocha la tête, puis esquissa un sourire.
« Je suis content, tu sais, annonça Doryan, en entrant dans l’ascenseur de l’immeuble, après l’heure de marche qu’ils avaient faite tous les deux.
-Pourquoi ?
-Je sais pas…
-Tu ne sais pas beaucoup de choses, mais tu les dis quand même…
-Oui… T’as raison, reconnut Doryan, embarrassé. »
Les portes se refermèrent doucement et la cabine entama sa montée. Andrew bascula la tête en arrière, fixa le plafond un peu sale, et se tourna brusquement vers Doryan, qui sursauta légèrement. Il recula quand Andrew s’avança vers lui, et se rencogna contre le mur recouvert de moquette, se rapetissant dans un coin, tandis que le jeune homme posait ses deux mains de chaque côté de sa tête, se rendant compte qu’il était un peu plus grand que Doryan.
« Andrew… ?
-Tu sais quoi, Doryan… Je crois pas que tu m’aies invité juste comme ça.
-Huh ?
-En fait… Ce que tu avais dans la tête me plait bien, je crois… »
Doryan voulut protester mais Andrew leva la main et effleura de ses doigts les lèvres tremblantes. Andrew murmura pour lui-même qu’elles étaient douces, et Doryan tenta de se dérober, mais prisonnier et tétanisé, il restait là, frémissant. Il gémit un peu quand la bouche d’Andrew s’approcha de la sienne et s’en saisit doucement, pour un baiser furtif et délicat. Le tintement sonore de l’ascenseur arrivé à destination les poussa loin l’un de l’autre, et Doryan, les joues en feu, sortit précipitamment, s’emparant de ses clés pour ouvrir la porte. Andrew le suivit, calmement, et quand Doryan lui proposa quelque chose à boire, il secoua la tête. Il lui attrapa le poignet et le tira vers lui, le coinçant sournoisement contre la table de la cuisine.
« Andrew… supplia le jeune homme.
-Y’a pas de Andrew qui tienne… Je pensais pas que j’en arriverais à en avoir envie, tu vois… »
Il l’embrassa encore, beaucoup plus brutal et moins clément que tout à l’heure, cherchant plus, comprenant plus, également. Le baiser mal assuré de Doryan, sa langue qui, visiblement inexperte, restait recroquevillée au fond de son palais, sans savoir quoi faire, ni comment agir. Et Andrew saisissait mieux la distance et la peur, la timidité et l’anxiété du jeune homme. Il le libéra une nouvelle fois, et s’écartant, il lui demanda, gentiment :
« Doryan… Tu n’as… jamais eu de copains ou de copines, d’ailleurs ?
-Je… Tu vas me trouver stupide…
-Oh, non, crois-moi. Loin de là…
-Je suis juste trop timide, et trop banal, alors les gens passent sans me voir…
-Du calme, d’accord. Tu es timide, mais tu es loin d’être banal. T’es mignon, tu sais. Je pense pas que ce soit ça, le souci… Si tu penses que personne ne t’a jamais regardé, c’est simplement parce que tu ne les as pas vus.
-C’est gentil de me dire ça, mais…
-C’est la vérité. Regarde Ashley. Il est plutôt pas mal, mais tu es plus mignon, en toute sincérité. Seulement, lui… Il a confiance en lui, alors c’est plus simple.
-Tu as confiance en toi, toi ?
-Oui, enfin, un peu… Pas depuis longtemps en fait…
-Je comprends…
-Hé, où tu vas comme ça ? s’exclama Andrew, en retenant Doryan du bras alors que celui-ci tentait de se dérober.
-Je… Je voulais aller dans le salon... »
Andrew fronça les sourcils, en pleine réflexion, puis il fut celui qui amena Doryan jusque sur le canapé, le faisant s’assoir sur ses genoux, une main sur ses cuisses pour le retenir.
« Andrew…
-Laisse-moi faire, d’accord. Si tu en as assez, dis-le-moi simplement… »
Doryan hocha la tête. Andrew entendait le cœur du jeune homme qui battait à tout rompre dans sa poitrine, et il l’installa plus confortablement, avant de glisser sa main dans ses cheveux blonds. Doucement, Andrew déboutonna le deuxième bouton de la chemise de Doryan puis glissa ses doigts sur son épaule puis sur sa nuque, avant d’embrasser délicatement sa gorge. Il gardait un œil attentif au jeune homme, qui, les yeux fermés, le souffle un peu court, semblait attendre avec appréhension la suite des évènements. Andrew évita soigneusement sa bouche et déposa baisers et caresses sur son visage, avant de revenir lentement à ses lèvres. Il fut d’abord bref et relativement tendre, sentant la peur du pauvre Doryan qui déglutit bien malgré lui. Il ne chercha pas à le forcer et laissa lui-même ouvrir lentement les lèvres. Andrew vint doucement chercher sa langue et Doryan essaya de répondre, maladroitement, comme toujours, chez lui. Il y avait un petit arrière-goût de la glace à la menthe qu’il avait prise pour dessert, de la cigarette qu’il avait fumée en rentrant. Andrew s’allongea sur le divan, entraînant Doryan avec lui, et le jeune homme se retrouva étendu sur lui, retournant à sa première panique, mais il se calma quand Andrew reprit leur baiser. Avec plus de témérité mais toujours aussi peu d’adresse, Doryan le lui rendit, et Andrew le sentit bouillir sous ses mains. Ce soir, ils ne franchiraient aucune barrière, et parleraient certainement beaucoup. Ils avaient tant de choses à se dire et à expliquer. Doryan s’arrêta soudain pour reprendre sa respiration, et Andrew rit légèrement, amusé, se moquant sans méchanceté. Doryan ferma les yeux et posa sa tête au creux de son cou. Sa main se déposa sur le torse d’Andrew, et d’une voix si innocente qu’il ne put lui tenir rigueur de la question, il lui demanda si cela faisait mal.
« Ca dépend comment tu l’entends, répondit Andrew, après un instant.
-Tu ne m’en veux pas ?
-Pourquoi ?
-Pour avoir demandé…
-Non… De toute façon, à un moment, il faudra qu’on en parle… Il y a tellement de choses à se dire…
-Tu sais… Ca ne me dérange pas du tout…
-Que je sois différent ?
-Oui… Pour moi, tu es pareil que tous les autres…
-Oui, enfin, ça, c’est la théorie… En pratique, c’est pas vraiment le cas. Je peux faire illusion, mais à un moment, ça finit par se dissiper.
-Ca dépend des gens.
-Doryan… commença Andrew, en se redressant, poussant le jeune homme qui s’assit à côté. J’aimerais qu’on mette directement les choses à plat maintenant. Tu comprends bien que ça va plus loin encore qu’une petite anomalie ? Que ce n’est pas quelque chose que je peux te cacher ou que je peux nier ?
-Bien sûr que je le sais… Andrew… Même si tu n’es pas né comme tu aurais dû naître, moi, je te vois tel que tu es réellement. D’accord, t’es né avec un corps de femme à la base, et d’accord, tu n’as pas tout à fait le corps d’un homme, mais moi, je fais pas la différence. Je comprends juste que ça arrive, que parfois, il y a des erreurs, erreurs dramatiques, mais qui sont en partie réparables. Andrew, tu es un homme. Depuis toujours… C’est comme ça que je le conçois. »
Touché, Andrew serra la main de Doryan un instant dans la sienne, puis murmura qu’il allait devoir rentrer. Le jeune homme hocha la tête, cachant mal sa déception, mais raccompagna Andrew jusqu’au bas de son immeuble.
« Appelle-moi, d’accord.
-D’accord, souffla Doryan, du bout des lèvres. Andrew ?
-Hm ?
-Je voulais juste te dire… Pour mon premier baiser, je n’aurais pas rêvé mieux… avoua-t-il, rougissant, avant de s’enfuir rapidement pour ne pas s’humilier encore plus. »
Andrew resta planté au milieu de la rue pendant un long moment, perdu et agacé, désarçonné par la naïve candeur de Doryan, qui, par le voile de son innocence, annonçait des vérités dont il ne pouvait ensuite être tenu responsable. Andrew décida de rentrer chez lui à pied, et le vent frais et la nuit noire ne le firent pas renoncer à son projet. Il remonta simplement le col de sa veste, rentra les mains dans ses poches, et baissa les yeux. Il trouvait Doryan trop compréhensif, trop tolérant, et au fond de lui, il avait tant de peine à l’accepter. Comment était-il capable de balayer si simplement sa différence, alors que lui-même avait mis tant d’années et de douleur à l’accepter ? Pour Andrew, c’était tout bonnement inconcevable, et il s’effrayait à penser que derrière l’apparente gentillesse de Doryan, se cachait une vérité moins reluisante. Mais il avait raison sur au moins un point ; Andrew avait toujours été un homme, un homme différent, incapable d’afficher sa virilité, et qui se dissimulait derrière sa masculine féminité, détestée et maudite, blessante et vicieuse. Ce qu’il avait d’acquis à la naissance avait constitué sa croix, sa honte, son désespoir. Quand il était petit, il n’avait pas compris, pas saisi jusqu’où cela allait le mener. Sa mère l’habillait comme une petite fille, mais pour Andrew, c’était juste un jeu. Quand cela l’agaçait, il se déshabillait, tout simplement, et allait chaparder des vêtements à son frère. Un jour, les longs cheveux que sa mère s’amusait à tresser l’avaient énervé, et il avait pris des ciseaux, mettant à mort les boucles brunes qui étaient tombés au sol, dans une gerbe ronde, comme une couronne éclatée d’une reine déchue et sacrifiée. Parfois, il avait demandé à sa mère pourquoi il n’était pas tout à fait comme son petit frère, pourquoi lui, entre ses jambes, il n’avait rien. Ce que lui avait répondu sa maman ne l’avait pas inquiété, il s’était dit que ça viendrait plus tard. Mais ce n’était jamais venu, comme tout le reste d’ailleurs. Andrew avait compris la différence entre lui et son frère à l’âge de onze ans, quand la douleur terrible qui l’obligea à se plier en deux donna naissance à un filet de sang qui coula le long de sa cuisse. Ce jour-là, Andrew sut. Au fil des jours, les bosses pénibles qui perçaient la peau de sa poitrine qu’il n’osait plus toucher, les poils qui couvrirent peu à peu son pubis, sa voix qui ne changea jamais, la courbe des hanches qui se forma, doucement, insidieusement, et qui le poussa même à tenter de perdre du poids pour que n’apparaissent que les os… Tout ça l’obligea à accepter la première vérité, celle que l’on voyait. Alors, il avait tout caché derrière des montagnes de tissu, des pull-overs, des pantalons trop larges. Ses cheveux toujours courts, ses sourcils en bataille, son manque de coquetterie pathologique, faisaient se désespérer ses parents, qui pensaient à une crise d’adolescence plus violente et contestataire que celle des autres. Au collège, Andrew préféra souvent rester tout seul, s’emmurant dans un monde défait de ce qui faisait sa différence. Il fut profondément malheureux, à cette époque. Il n’était pas moqué, pas montré du doigt. Il n’existait simplement pas, ni aux yeux des autres, ni à ses propres yeux. Quand on l’appelait par son premier prénom, il ne réagissait pas tout de suite, il se calmait, prenait sur lui, et enfin répondait. Mais entendre encore et toujours ce même son le replongeait dans sa tourmente, celle qu’il pensait éternelle et indéfectible. Il avait alors tenté de se remettre en question, de se dire que tous les problèmes venaient de lui, et qu’il fallait tout recommencer. Qu’au fond, il ne devait être « qu’un garçon manqué », un de plus, comme tant d’autres gamines. Il s’était dit aussi qu’il s’était rendu ainsi par peur de son homosexualité, mais il ne désirait pas les femmes. Il avait fini par se convaincre, se dire que cela ne pouvait être que ça, et il avait cru détenir la solution. Il avait eu une petite copine au lycée, et dans une petite ville comme la sienne, ce genre de comportement allait contre toutes les convenances. Personne n’en avait jamais rien su, cela n’avait pas duré longtemps, à peine six mois, et Andrew ne l’avait jamais véritablement aimée. Il l’avait trouvée gentille, adorable, elle était une bonne amie, mais il n’arrivait pas à dépasser son appréhension. Il pensa trouver mieux, préféra s’imaginer que la jeune fille n’était pas faite pour lui, et s’échina à recouvrir le véritable problème d’une couche superficielle de vernis mensonger. Incapable de supporter l’environnement étouffant et douloureux de la maison familiale, il quitta sa bourgade à dix-neuf ans, sans un mot, sans une seule explication pour ses parents et son frère. Il avait un peu d’argent, il ne dépensait jamais beaucoup, alors, il avait décidé de partir aussi loin que sa maigre bourse le lui permettait. Sa destination finale avait été Chicago, à plus de deux-cent kilomètres de chez lui. C’était presque le bout du monde, pour lui. Andrew n’avait jamais mis les pieds dans une grande ville, et le couvercle des buildings, la fumée des voitures, l’obscurité des rues lui firent soudain regretter sa fuite. Mais il se rappela tout ce qu’il avait déjà subi là-bas, et il se força à trouver un petit hôtel. Il n’avait pas dormi de la nuit, après avoir cru voir un cafard dans un coin de la pièce. Dès le lendemain, il avait écumé tous les cafés et les commerces du quartier, et il avait finalement obtenu un petit emploi de serveur, à mi-temps. Il avait eu beaucoup de chance pour une fois, mais après tout, il avait fait plus de cinquante établissements, et avait accepté des conditions de travail à la limite du licite. Pourtant, tout était bon pour ne pas devoir revenir chez lui.
A son travail, il fit la connaissance d’une autre jeune femme, qui le dragua sans complexe. Andrew, qui s’appelait encore Tiffany, gardait cette apparence de lesbienne butch, et avait une nouvelle fois choisi de se forcer. Et de nouveau, cela n’avait pas tenu. Ils avaient pourtant couché ensemble, par un miracle que le jeune homme ne put jamais s’expliquer. Il ne parvenait pas à désirer une femme réellement, toucher ce corps que, quand il le voyait dans son propre miroir, il détestait. Andrew n’avait jamais su affronter son reflet, quand il se voyait, l’impossible sensation de désirer s’arracher la peau le prenait, et il avait fini par s’habiller le dos tourné à la glace, et à se doucher dans le noir. Quand ils s’étaient séparés, la jeune femme avait eu une longue discussion avec lui, et lui avait demandé s’il était réellement attiré par les filles. Gêné, Andrew s’était défendu mollement, et elle lui avait alors répliqué qu’elle ne le croyait pas. Tu as un secret. Voilà les mots qui avaient marqué Andrew. Il avait un secret qu’il avait gardé durant toutes ces années. Dix-neuf ans, c’était long… Protégés tous les deux par l’isolement de l’appartement du jeune homme, Andrew s’était confié, enfin. Il avait avoué chaque ressenti, chaque détail qu’il prenait pour un délire. Il avait expliqué qu’il ne se sentait pas à sa place, qu’il avait souvent l’impression de marcher près d’un corps qui n’était pas à lui, d’être un étranger, un simple inconnu. Il lui avoua sa haine de lui-même, le dégoût qu’il avait à voir et toucher son propre corps. Elle l’avait écouté parler, sans jamais l’interrompre, et quand Andrew conclut, avec austérité, qu’il ne pouvait rien contre cette vérité, elle répondit une seule chose, claire et concise. La vérité n’est pas toujours la réalité. Ce que je vois est une vérité, mais elle n’est pas vraiment réelle. Tiffany… Ou… Quel est ton prénom ? Son prénom… Petit, dans sa tête, quand sa mère l’appelait Tiffany, il la corrigeait, remplaçant son prénom de naissance par son prénom de renaissance. Andrew. Pourquoi avait-il fait un tel choix ? Il n’en savait rien, il avait toujours eu l’impression de s’appeler ainsi. Son grand-père avait porté ce prénom, peut-être était-ce une des causes, mais seul le destin et la fatalité étaient au courant.
Alors, la jeune femme avait repris, utilisant ce nouveau prénom comme s’il n’avait été que le seul à avoir existé. Elle raya, par cette simple attitude, Tiffany de la surface du monde, aussi facilement que si elle n’avait été qu’un château de cartes. Andrew sentit cette partie de lui mourir à cet instant précis, et stupidement, il se mit à pleurer comme un enfant, comme un nourrisson qui venait à la vie. Les dix-neuf ans qu’il avait vécus s’effondraient comme s’ils avaient été vains. Mais qu’allait-il lui rester désormais ? Il n’avait plus rien, même pas sa propre identité.
Elle lui expliqua beaucoup de choses, lui permit de cerner son mal. Andrew, tu es transsexuel. Cette reconnaissance suffit pour un temps à apaiser les peines du jeune homme. Il pouvait enfin nommer, expliquer, comprendre. Mais il ne voyait pas encore le bout du chemin, et pour dire la vérité, il n’en avait même pas discerné le commencement. Peu importait qu’il puisse identifier, cela ne changeait rien, au fond, à ce triste état de fait. Il n’allait pas se transformer du jour au lendemain, il allait devoir traîner sa carcasse jusqu’à la fin de sa vie. Plus jeune, Andrew, si épuisé, avait souvent pensé à se suicider, mais trop peureux, il n’en avait jamais eu le courage.
La jeune femme resta une bonne amie, et au fil du temps qu’il passa à Chicago, elle lui fit découvrir un tout autre monde. Lui qui se croyait seul et désœuvré, il y avait quelques semaines de cela, ne cessait de rencontrer des gens comme lui, apprenait, découvrait que la solution qu’il avait imaginée et qu’il croyait unique était loin de l’être. Il n’était pas condamné. Il changea de travail, trouva un job plus stable, où il était moins exploité. Son apparence physique se modifia très légèrement : ses cheveux restèrent très courts, quelques centimètres de longueur, à peine, ses vêtements, toujours droits, cachaient un corps qu’il ne s’imaginait plus garder ainsi pour très longtemps. Pour camoufler les rondeurs de sa poitrine, il utilisait des binders, qui lui compressaient le torse jusqu’à lui couper le souffle, quand il les gardait trop longtemps. Dans la petite librairie d’Amanda Stevens, pour qui il travaillait désormais, il avait, un bon nombre de fois, foncé aux toilettes sans prévenir, pour se défaire un instant de la prise étouffante de ce bout de velcro, qui était devenu malgré tout son meilleur ami. Sa patronne était une femme adorable, qui, quand elle avait fait passer son entretien d’embauche à Andrew, n’avait fait aucun commentaire, et avait simplement barré le mot ‘Tiffany’ sur la feuille que l’agence d’intérim lui avait envoyée. Les autres employeurs potentiels qu’il avait rencontrés avant n’avaient pas eu autant de gentillesse et l’avaient tous renvoyé avec dégoût et méchanceté. C’était la réalité.
Amanda avait avoué à Andrew qu’elle avait été très surprise en le voyant, elle qui s’attendait à voir arriver une jeune femme, et qui, finalement, se retrouvait face à un jeune garçon. A cet instant, Andrew avait eu un sourire immense. Elle était la première à l’accepter, tout en sachant ce qu’il en était. Depuis, il devint un peu son chouchou, elle s’inquiétait toujours pour lui, lui demandait régulièrement de ses nouvelles, l’encourageait à poursuivre, à aller au-delà qu’un simple camouflage. Mais Andrew avait encore trop peur des conséquences. Il avait beau dire, il avait vécu avec ce corps pendant des années, et bon an, mal an, à défaut de l’aimer, il y était habitué, malgré tout. Au fond de lui, il était parfaitement conscient que cela n’allait pas durer, que viendrait le jour où il ferait enfin la bonne décision, celle de faire une croix définitive sur sa vie d’avant. Au cours de ses rencontres, il avait eu beaucoup de témoignages, il avait côtoyé très souvent la réussite, mais de temps à autres, l’échec de telles démarches. Il avait fait un tri et s’était juré que passé l’année de ses vingt-trois ans, il franchirait le cap à son tour. Pourquoi vingt-trois ans ? C’était à cet âge là que son grand-père était mort en France, durant la guerre, et Andrew, qui avait toujours eu beaucoup d’admiration et d’affection pour lui, même sans l’avoir connu, avait pensé qu’il allait lui redonner vie, à lui aussi, à travers lui. Il était persuadé que son grand-père aurait compris sa démarche et qu’il l’aurait soutenu.
Il avait recontacté ses parents, après quatre ans de silence, et leur avait assené un terrible coup de semonce. Lâchement, il avait préféré leur annoncer son choix à l’autre bout du fil, et à force d’entendre sa mère hurler, il avait raccroché. Les semaines suivantes, son répondeur fut inondé de messages en tout genre, d’insultes de la part de son père, de pleurs de sa mère, et seul son frère demeura obstinément silencieux. Andrew n’avait jamais été proche de Matt, et cette absence de réaction lui passa au-dessus de la tête. Il avait autre chose à faire désormais.
Sur les conseils d’Amanda, il avait téléphoné à un psychiatre, avec qui il avait pris rendez-vous. Andrew dépensa quelques centaines de dollars, mais il finit par obtenir un rendez-vous avec un endocrinologue, pour commencer son traitement. Le médecin lui expliqua longuement les risques qu’il pouvait prendre, mais Andrew ne voyait que les avantages. Le seul désagrément qu’il retint fut celui relatif à la perte de cheveux, mais heureusement pour lui, tous les hommes de la famille avaient encore une bonne tignasse à la soixantaine. L’endocrinologue lui avait ensuite indiqué quelle serait l’évolution probable de son corps, due aux injections. Sa pilosité se développerait plus ou moins – cela dépendait en fait de lui, sa voix allait changer définitivement et se stabiliserait au bout d’au moins un an. Les graisses de son corps allaient se redistribuer, se déplacer de ses cuisses ou ses hanches pour se loguer sur son ventre. Il avait d’ailleurs noté dans un coin de sa tête de se mettre au sport au plus vite. Le médecin lui demanda ensuite s’il fumait, et quand Andrew lui répondit que non, il lui demanda de ne jamais commencer. Il ajouta aussi qu’il allait devoir modérer ses consommations d’alcool. Il termina enfin par lui dire que sa poitrine, bien que petite et peu volumineuse, s’affaisserait, puisque les graisses contenues dans les seins allaient fondre. Il lui conseilla alors de prendre rendez-vous avec le docteur Rosenberg pour régler ce problème, et lui promit de le recommander auprès de lui.
Depuis, chaque mois, Andrew allait chercher son ordonnance chez l’endocrinologue pour avoir ses capsules de testostérone, qu’il devait s’injecter sans faute chaque soir, s’il ne voulait pas connaître des problèmes par la suite. Andrew avait d’ailleurs scrupuleusement respecté les conseils qui lui avaient été donnés. Comme promis, sa voix avait changé, et il avait su qu’il avait gagné, quand, en décrochant son téléphone, on l’avait appelé monsieur. Il avait eu la chance de ne pas être trop petit, et il se contentait de son mètre soixante-dix. Dans la rue, si avant, on l’avait pris assez souvent pour un homme autant que pour une femme, désormais, il n’y avait plus d’erreurs, tout comme dans les magasins. Andrew avait découvert les joies du rasage, s’était coupé plusieurs fois de suite, puis il avait pris l’habitude et c’était devenu une routine du matin. Sa pilosité ne s’était pas vraiment beaucoup développée, et il ne voyait pas spécialement la différence entre avant et après.
Il avait suivi les conseils de l’endocrinologue et avait pris rendez-vous près du docteur Rosenberg. Tout de suite, l’homme l’avait mis en confiance, avait su trouver les bons mots. Ils avaient tous deux convenus d’un jour pour l’opération de mastectomie, car, Andrew n’étant couvert qu’à moitié par sa mutuelle, il avait besoin d’un peu de temps pour rassembler l’autre moitié de la somme. Il faisait déjà des économies depuis un bon moment, et cela n’allait être que l’affaire de quelques mois, tout au plus.
En effet, six mois plus tard, il entrait pour sa première opération. Entre temps, il avait rencontré Sarah, toute nouvelle à la librairie, et avait entamé des études d’histoire. Il refaisait sa vie, doucement. Il se souviendrait toujours du sentiment qui l’envahit quand, au lendemain de l’opération, son premier geste fut de poser sa main sur sa poitrine bandée, et de ne rencontrer qu’une platitude banale, mais qu’il avait si longtemps cherchée. Sarah était venue le voir, et l’avait félicité, tout heureuse, même s’ils se connaissaient depuis peu de temps.
Il restait encore beaucoup de chemin à Andrew, et à vingt-quatre ans, il avait débuté son périple. La prochaine étape était cruciale, et Andrew se demandait soudain pourquoi il n’avait pas commencé par ça. Il était encore soumis à l’implacable cycle, le rappel à l’ordre que tout n’était pas encore terminé. Mais il devait reprendre à zéro, ramasser l’argent dont il avait besoin et attendre encore. C’était cette opération qu’il avait subi, il y a quatre semaines. Après en avoir discuté encore avec le docteur Rosenberg, ils avaient opté pour le retrait des ovaires, rendus multi-kystiques de toute façon par la prise de la testostérone. Il avait eu plus mal que pour la poitrine, mais cela en valait le coup. Doublement, car il avait rencontré deux nouveaux amis. Il avait gagné ce pour quoi il s’était toujours battu. Il était devenu l’homme qu’il avait toujours été, toujours voulu être, il était devenu son propre modèle, Pygmalion, Galathée, les deux à la fois. Il s’était fait lui-même et il en tirait une fierté énorme, même si c’était égoïste et égocentrique.
Mais une fois les « problèmes de forme » réglés, comme il se plaisait à le dire, rejaillissaient les questions d’ordre plus privé. Durant sa transition, Andrew s’était demandé s’il allait se sentir enfin attiré par les femmes, ou se tourner vers d’autres sphères. Vers quinze ans, il avait été fol amoureux d’un de ses camarades de lycée, mais à cette époque, il était encore égaré dans toutes les questions qu’il se posait. Il avait tenté de chercher une normalité dans une autre différence, en se forçant à se penser en tant que femme, et en se persuadant qu’il refoulait son homosexualité. Finalement, le résultat avait été le même. Il était gay, se sentait irrémédiablement attiré par les hommes, pour un tas de raisons, toutes plus valables les unes que les autres à ses yeux. Malgré tout, il n’avait jamais pu se résoudre à approcher quelqu’un, terrifié encore par les risques de rejet auxquels il s’exposait. Il suffisait qu’il y pense, qu’il se mette en situation, et il abandonnait tout. Quel homme pourrait l’accepter comme ça ? Il avait un corps différent et était incapable d’offrir la même chose qu’un garçon qui l’était déjà à la base. Alors, il restait seul. De temps à autres, il se faisait draguer, mais il ne donnait jamais suite.
Doryan présentait un avantage : il avait tout su, depuis le tout début, avant même qu’ils ne se connaissent véritablement tous les deux. Andrew n’avait certainement pas foi en la prédestination mais il devait avouer qu’il y avait de quoi être troublé par un tel concours de circonstance.
Il arriva enfin chez lui et fonça dans son lit, épuisé.
-oo-
A suivre…