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SELF-MADE BOY
Chapitre 2
Andrew eut un peu de difficulté à se lever ce matin, mais il arriva à l’heure à la librairie. Malgré l’obtention de son diplôme, au début, de l’année, il n’avait pas fait de démarches pour trouver un autre travail et se contentait parfaitement de celui-ci, peu importait le petit salaire. Andrew chercha aussitôt Sarah, occupée avec la caisse. La jeune femme se figea aussitôt quand elle le vit et s’exclama, impatiente :
« Alors, alors ? Comment c’était ?
-En fait… Plutôt pas mal.
-Qu’est-ce que vous avez fait ?
-Bah… D’abord, on est allé dîner au resto de ses vieux. Sympa, d’ailleurs. Après, on est allé boire un verre chez lui. Mais en fait, je crois qu’on en a même pas bu.
-Ah oui ? s’écria Sarah, les yeux luisants. Il s’est passé quoi ?!
-Attends, faut que je t’explique quelque chose avant.
-J’t’écoute.
-Doryan… Il est vierge…
-Moi, je suis balance. Je m’y connais pas trop en horoscope…
-Sarah… soupira Andrew, consterné, avec une petite moue agacée.
-Excuse-moi, rit la jeune femme. Bon, il est vierge, ok. D’un côté, t’es pas bien mieux, mon chéri.
-Quoi ? Je suis déjà sorti avec quelqu’un.
-Ouais. Tu parles, ça compte même pas. Là, tu as affaire à autre chose. Mais il te plaît quand même ?
-Bah… Je sais pas. Oui, sûrement. Il est mignon. Un peu débile, mais mignon.
-Il n’est pas débile. Il a peur, c’est tout.
-Ouais… Bon… C’est vrai, il me plait, mais pour le moment, c’est que physique. Tu sais, Sarah, je dois t’avouer que je suis pas fait pour l’abstinence quand même, hein, et que là, ça commence à me peser sérieusement.
-En clair, t’as envie de baiser.
-Un jour, je vais te frapper sévèrement.
-Ca va, écoute, c’est la vérité.
-Le problème, c’est que… Si on va jusque là… Enfin, laisse tomber, je ne vais pas t’embarrasser avec ça.
-Hein ? Mais non, tu ne m’embarrasses pas du tout, au contraire ! Allez, dis-moi !
-Si on va jusqu’à vouloir faire l’amour… Comment on va faire, sérieux ? Doryan, il n’a pas l’air super entreprenant de ce côté-là, et moi, il est hors de question, enfin, tu vois… alors, imagine un peu…
-Peut-être qu’une fois en confiance, il sera moins inhibé.
-Oui, sauf qu’en attendant…
-Franchement, Andrew, c’est pas compliqué. Il y a un moyen très simple…Bon, après, est-ce que tu seras d’accord ? Je ne sais pas…
-Dis toujours, mais je sens que ça ne va pas me plaire…
-C’est simple… Tu peux toujours utiliser un strap-on.
-Sarah !
-Ecoute, c’est une solution efficace, qui palliera au souci.
-Tu veux le traumatiser ou quoi ? C’est qu’un gosse. Il va partir en courant.
-Alors, sois inventif, moi, je ne vois pas d’autre truc.
-De toute façon, on n’en est pas encore là. Je vais appeler Ashley, j’ai besoin de savoir certaines choses sur Doryan.
-Comment le prendre ? Sans aucune allusion perverse. »
Sarah eut du mal à rester sérieuse, et éclata de rire, alors qu’Andrew alla ranger des livres, atterré. Alors qu’il alignait les ouvrages sur les rayons, la voix d’Amanda lui fit lâcher un des bouquins qu’il rattrapa de justesse.
« Andrew, je suis désolée, j’ai entendu ta petite conversation avec Sarah.
-Génial, maugréa Andrew, c’est déjà assez humiliant comme ça.
-Je voudrais te donner un conseil. Tu devrais surtout en parler avec ce jeune homme. Il n’y a que toi et lui, pour trouver une réponse… sourit Amanda.
-Vous avez sûrement raison, soupira Andrew. C’est un peu compliqué, rajout-t-il, avec un air de profond ennui sur le visage.
- Tu as fait de terribles progrès, tu avances à pas de géant. Je te fais confiance pour la suite. »
Andrew la remercia d’un sourire, et reprit son rangement, mais il n’eut cesse de penser à Doryan, à lui-même, et à des problèmes qui n’existaient pas encore. A force, il allait finir par les créer pour de vrai.
Andrew finit par appeler Ashley, en fin de journée. Le jeune infirmier, surpris, écouta sa requête avec intérêt, avant de lui répondre :
« Je ne sais pas trop quoi te dire, en fait. Si tu veux en savoir un peu plus sur Doryan, pourquoi tu ne lui demandes pas ?
-J’ai mes raisons. Ton cousin… Il a quel âge, en fait ? Parce que si j’ai bien saisi, il n’a jamais eu de copain.
-Il a vingt-trois ans. Et c’est vrai, ce qu’il t’a dit.
-Pour commencer, il aurait pu faire plus simple, quand même. Il sait dans quoi il s’embarque.
-Je vais te faire une confidence, mais t’as pas intérêt à lui répéter, sinon, je te tue, l’avertit Ashley.
-Je promets.
-Doryan t’avait déjà vu, et va savoir pourquoi, tu lui as plu.
-Je te remercie pour le « va savoir pourquoi », bougonna Andrew.
-Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’était juste inexplicable pour lui. Tu l’attires réellement.
-Je ne suis pas amoureux, Ashley.
-Ca, je m’en doute. Mais il te plait quand même. Il y a une base, pas vrai ?
-Ouais, sans doute…
-Puis tu ne l’aurais pas embrassé, sinon, pas vrai ?
-Ok…Qu’est-ce qu’il te n’a pas dit ?
-En fait, il m’a TOUT dit.
-Je vois…
-Doryan t’apprécie déjà beaucoup, laisse-lui sa chance.
-Je n’avais jamais pensé à la lui reprendre, de toute façon. Mais, est-il vraiment conscient de tout ce que ça implique ? C’est ça que j’aimerais savoir…
-D’une partie seulement. A toi de lui montrer le reste. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas lui faire de mal. Il est fragile, un rien pourrait le casser. Si tu penses que ça ne marchera pas entre vous, n’attends pas, dis-le lui, tu lui briseras moins le cœur que dans six mois. Je ne pense pas qu’il plaisante, Andrew. Il était si heureux, quand il m’a appelé à deux heures du matin, oui, deux heures de ce putain de matin, pour me dire à quel point tu avais été gentil avec lui, alors qu’il ne s’y attendait pas du tout. Tu joues les durs, mais tu n’es pas comme ça.
-Oui, bon, je ne suis pas un modèle de gentillesse non plus. Ne va pas me faire passer pour mère Térésa.
-Ah, tu essaies de défendre ton image de petite teigne, s’amusa Ashley. T’as raison, c’est de bonne guerre.
-Tu sais, Ashley… Je pense à l’avenir, et je me demande si Doryan sait réellement ce qui l’attend, c’est tout.
-Tu n’auras qu’à lui en parler à lui, d’accord. Il va t’appeler demain, ou même ce soir, je pense. T’as rendu mon cousin accroc, tu assumes, se moqua-t-il gentiment.
-Attends, en une seule journée ?
-Ca fait des semaines qu’il pense à toi. Doryan est quelqu’un de passionné et d’emporté, il ne raisonne pas tout le temps comme il faudrait, et il a tendance à suivre ses émotions. J’espère que je ne te fais pas peur !
-Non… Je pense que je m’en sortirai. Bon… Je vais rentrer chez moi, je sortais du boulot, là.
-D’accord. Rappelle-moi dès que tu en as envie, et de toute façon, on se voit dans la semaine. Amène ta copine avec toi, si tu veux !
-Sarah sera ravie. A plus, Ashley. »
Andrew raccrocha et rangea son portable dans son sac.
Alors qu’il était en train de préparer à manger, son téléphone sonna à nouveau. Il sourit en entendant la voix timide de Doryan qui lui demandait s’il ne le dérangeait pas.
« Non, ne t’inquiète pas, répondit Andrew, le combiné collé à l’oreille alors qu’il fouillait dans un placard.
-Tu vas bien ?
-Ouais, et toi ?
-Ca va, oui… Tu m’avais demandé de t’appeler alors, bon…
-Tu n’es pas obligé de faire ce que je dis non plus.
-Non, mais j’en avais envie, hein ! se défendit Doryan. Je ne veux pas t’embêter…
-Ce que tu ne fais pas donc arrête de t’excuser. Il me semble te l’avoir déjà dit.
-C’est vrai… Dis, Ashley m’a appelé pour me dire que demain, il faisait une petite soirée. On y va ensemble ?
-Si tu veux. Sarah viendra avec nous. On passera te chercher à sept heures.
-A demain…
-C’est ça, à plus. »
-o-
« Bah dis donc, t’aurais pu être plus aimable avec lui, quand même.
-Quoi ? J’ai dit que je viendrai le prendre à sept heures. J’allais pas me lancer dans une tirade romantique débile. Je viens le chercher, point. Et dépêche-toi, on va être à la bourre.
-Je fais ce que je peux. Je voudrais bien t’y voir, toi, avec des talons.
-Je ne t’ai pas forcée à le mettre. Puis pourquoi tu n’as pas attendu à la voiture ? Ah, voilà, c’est son immeuble.
-Je vais t’attendre en bas, j’ai pas la force de monter les escaliers.
-T’es au courant que faut qu’on retourne à la bagnole après et qu’elle est garée relativement loin ?
-Justement, autant que j’économie.
-Tu aurais dû prendre des chaussures de rechange.
-Oui, ben, j’y ai pas pensé. Dépêche-toi d’aller le chercher avant que je ne te frappe sauvagement !
-Ca va, ça va, j’y vais… »
Andrew préféra monter quatre à quatre les marches de l’escalier plutôt que de prendre l’ascenseur, et à peine eut-il effleuré la sonnette de la porte, que celle-ci s’ouvrit tout de grand.
« Euh… salut, murmura Doryan.
-Tu es prêt ?
-Oui… Sarah n’est pas là ?
-Elle attend en bas.
-Ah, d’accord. »
Doryan ferma derrière lui et en se retournant, se heurta à Andrew, qui n’avait pas bougé. Le jeune homme se pencha légèrement pour pouvoir l’embrasser, rapidement. Pétrifié, Doryan n’eut même pas le temps de répondre qu’Andrew lui prenait le bras pour l’entraîner vers l’escalier.
« Ah, enfin ! rouspéta Sarah. Je commençais à me les cailler.
-T’es jamais contente.
-Ouais. Salut, Doryan, au fait !
-Bonsoir…
-Allez, magnez-vous un peu ! ordonna la jeune fille. Je déteste être en retard !
-Si on est en retard, ça sera à cause de tes pompes de torture, rétorqua Andrew, tandis que Doryan retenait un sourire face à la démarche peu distinguée de Sarah, qui cherchait un moyen de souffrir le moins possible.
-Pourquoi tu ne les enlèves pas ? proposa Doryan, avec bon sens.
-C’est tout sale, par terre.
-Bon, écoute, je te porte sur mon dos, conclut Andrew, agacé.
-Ouais ! s’exclama Sarah toute contente, sautant sur le dos d’Andrew qui s’était tourné.
-Hop, c’est parti ! »
La jeune femme passa ses bras autour du cou d’Andrew pour se retenir, et lui tapotait parfois sur la tête, pour l’inciter à aller plus vite.
« Je suis pas un cheval, marmonna Andrew, qui remontait régulièrement Sarah pour éviter qu’elle ne finisse par terre à force de gigoter.
-J’espère que tu n’es pas jaloux, Doryan. Je le tripote un peu, mais c’est juste pour se marrer.
-Je… répondit Doryan, rentrant la tête entre les épaules en rougissant, je ne me suis jamais posé la question encore, de savoir si j’étais jaloux ou non.
-C’est simple. Ca t’embête que je sois collée à Andrew comme ça ?
-Non, mais tu es son amie, alors je ne vois pas le problème.
-Et si je lui faisais un gros bisou par exemple ?
-Hé, ho ! Je vous signale que je suis là aussi, j’ai mon avis à donner !
-Honnêtement, non. Alors, Doryan ?
-Là, ça m’ennuierait peut-être un peu plus, répondit poliment le jeune homme.
-Ah ! Donc tu es jaloux ! Je sens que je vais bien m’amuser, moi ! conclut Sarah, un grand sourire aux lèvres. »
Andrew soupira, excédé, et déposa enfin Sarah devant la portière de sa voiture
« Fiou, mets-toi au régime. Aïeuh ! »
Andrew se frotta l’épaule, malmenée par le poing vengeur de Sarah.
Malgré les talons martyrisés de Sarah, ils arrivèrent à l’heure, et ce fut Stan qui vint les accueillir, avec enthousiasme. Ils se retrouvèrent tous dans le salon, et Andrew se laissa tomber comme une masse sur le canapé. Ce soir, il y avait deux personnes de plus que la dernière fois, deux amies infirmières d’Ashley, et toutes les places assises furent vite prises d’assaut. Doryan, qui n’avait pas été assez téméraire pour s’imposer, resta tout seul debout, incapable de se décider sur la marche à suivre. Ashley lui tapa dans le dos, et lui trouva la solution :
« Assis-toi donc sur les genoux d’Andrew, ça nous fera gagner de la place, et tu seras certainement mieux que debout.
-Euh… Je ne suis pas sûr que Andrew soit… ! »
Il lâcha un cri étonné quand Andrew l’attrapa par la manche de son pull pour l’obliger à s’asseoir sur ses genoux.
« Voilà. Puisque tu n’arrives pas à te décider, moi, je le fais pour toi. Tu n’es pas très lourd, donc, ne t’en fais pas. »
Crispé et raide comme un piquet, Doryan se détendit lentement, poussant même la témérité jusqu’à passer un bras timide autour de l’épaule d’Andrew, qui jeta un regard complice à Ashley. Il s’agissait plus d’un jeu, d’un amusement, il voulait savoir jusqu’où Doryan pourrait aller, ce qu’il allait pouvoir supporter. Andrew n’était certainement pas amoureux, il était pour le moment simplement attiré, mais il se posait tellement de questions qu’il avait presque envie de partir en courant. Il le voulait et en avait peur, et Doryan ne l’aidait pas beaucoup par sa timidité. Andrew se demanda si Ashley avait parlé de sa situation aux autres, et mis à part Stan, qui devait certainement être au courant, les personnes présentes dans la pièce semblaient n’en avoir aucune idée. Les regards qu’ils déposaient sur lui étaient simplement bienveillants, visiblement ravis de voir Doryan, ce jeune homme qu’ils connaissaient depuis longtemps, retrouver enfin le sourire. Il ne s’agissait pas de lui, ici, mais du cousin d’Ashley, et Andrew, à la fois soulagé et agacé, observa discrètement Doryan, dont le visage s’était détendu et dont le regard bleu brillait sous l’effet tout nouveau qu’Andrew avait sur lui. Toute la soirée, il resta avec lui, s’attirant quelques moqueries de Stan qui le compara, derrière son dos, à un petit chien qui suivait son maître. Il ne rata pas une nouvelle occasion quand Andrew se retrouva avec lui et Ashley dans la cuisine, pour les aider à amener les assiettes à dessert.
« T’as perdu ton toutou ? railla Stan, en sortant la glace du congélateur.
-Stan, arrête, le réprimanda Ashley. Je n’aime pas qu’on se moque de Doryan, et tu le sais très bien.
-Ah, ça va. Si on peut plus rigoler… Puis avoue que ça y ressemble beaucoup quand même.
-Ashley a raison, Stan, temporisa Andrew.
-D’accord, monsieur l’amoureux transi prend la défense de son bien-aimé, c’est mignon, sourit Stan.
-Ca n’a rien à voir ! Je suis pas amoureux. Simplement, je ne pense pas qu’il faille se moquer de lui. Il ne le mérite pas.
-Doryan… »
Stan fixait, un peu hébété, le seuil d’entrée de la cuisine, où se tenait Doryan, qui avait levé des prunelles redevenues vides sur un Andrew qui n’en menait pas large. Le jeune homme tourna les talons pour reprendre sa place dans le salon et Andrew siffla entre ses dents.
« Putain, mais c’est pas vrai ! Il a entendu ?
-Euh… A la tête qu’il tirait, je dirais que ça sent pas bon pour toi…
-T’es content de toi, Stan ? lança Ashley, cassant et acéré.
-J’ai rien fait.
-C’est ta faute ! rétorqua le jeune homme, balançant la cuiller qu’il tenait sur la table, avant de partir.
-Maintenant, ça ne sent pas bon pour nous deux, remarqua Andrew, pince-sans-rire.
-Ne t’y mets pas non plus… »
Stan sortit à son tour, suivi d’Andrew qui osa à peine lever les yeux vers l’assemblée silencieuse, qui avait certainement dû avoir la joie de tout entendre. Doryan et Ashley n’étaient pas présents dans la pièce, et Sarah avait les yeux grands comme des soucoupes.
« Qu’est-ce qui se passe ?! s’écria-t-elle, avec son franc-parler habituel.
-Rien… Où est Doryan ?
-Dans le jardin avec Ashley. Andrew, attends !
-Tu restes là, ordonna sèchement le jeune homme, avant de sortir dans le froid, et sous la pluie qui avait commencé à tomber. »
Ashley parlait avec son cousin, qui gardait la tête baissée, les bras contre la poitrine. L’infirmier croisa les yeux d’Andrew et secoua la tête discrètement pour lui demander de partir, mais Andrew ne l’entendit pas de cette oreille, et il se dégagea de la main de Stan qui le retenait.
« Doryan… »
Le jeune homme se tourna vers la droite, lui présentant encore plus son dos, refusant de lui adresser la parole.
« Doryan, sois un peu adulte, et accepte de parler avec moi.
-Que je sois un peu plus adulte ? se récria Doryan, faisant volte-face. Comment oses-tu me reprocher ça ?
-Si on pouvait en discuter au moins !
-Ashley, laisse-les tout les deux, s’il te plaît, dit Stan, d’une voix calme, douce, mais qui n’admettait pas la contradiction. »
Ashley se mordit la lèvre, observa Doryan, puis lui tapa doucement l’épaule, avant de rentrer dans le salon, pour essayer d’arranger et d’expliquer les choses.
Andrew souffla et reprit :
« Doryan, écoute-moi…
-Je suis pas débile… J’ai compris.
-Mais enfin ! Bien sûr que non, je ne suis pas amoureux. Je suis désolé, mais même si je t’aime bien, que tu es sympa, que j’aime être avec toi, je ne peux pas être amoureux tout de suite, comme ça. Je suis vraiment navré, mais le coup de foudre, l’amour au premier regard, c’est dans les contes pour gamines. La vie, ce n’est pas comme ça.
-Ce n’est pas comme ça pour toi, répliqua Doryan.
-Tu ne vas pas me faire croire que t’as succombé en une seconde ? se moqua Andrew.
-Et alors ? Si c’est le cas, qu’est-ce que ça change ?
-Je ne peux pas le croire, excuse-moi. Je ne le conçois juste pas. Pour moi, tu t’es perdu dans une illusion.
-Et pourquoi ? Pourquoi tu crois que je raconte n’importe quoi ?
-Honnêtement ? J’arrive pas à accepter le fait que, en sachant très bien ce que j’étais, tu cherches à être avec moi. Quelle personne normale préférerait se tourner vers quelque chose d’aussi…
-Mais tu t’entends parler ! l’interrompit Doryan. Comment tu veux que les gens ne te considèrent pas comme une aberration alors que toi-même, tu parles de normalité, et de choses comme ça ! Mais c’est n’importe quoi, Andrew. Quelque chose s’est passé pour moi, se passe encore quand je suis avec toi.
-Je suis désolé. J’ai l’impression que tu ne comprends pas tout, que tu ne sais pas ce qui t’attend.
-Andrew, je ne suis pas stupide. Mais je ne vais pas renoncer juste parce que la situation est un peu surréaliste. Je n’y suis pour rien, moi. Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même, tu n’avais qu’à pas venir ce jour-là, pas à être comme ça, si beau, si…
-Doryan, j’ai peur que tu ne t’attaches qu’à l’image. Parce que si tu oses me dire que mon caractère avenant t’a fait aussi craquer, je te prendrai pour un sacré petit menteur.
-C’est vrai… Mais en fait, ta petite arrogance fait ton charme.
-Hé, je ne suis pas arrogant ! se défendit Andrew.
-Bien sûr que si, mais c’est ça qui me plait aussi.
-Tu me plais à moi aussi, Doryan, mais je ne suis pas amoureux…
-Pas encore… se consola Doryan.
-Tu ne m’en veux pas ?
-Non… Je crois que je comprends… Puis je me dis que tu m’as embrassé…
-C’est vrai, mais bon, ce n’est qu’un baiser…
-Oh… Ca ne voulait rien dire pour toi, alors…
-Je n’ai pas insinué ça. Je veux juste que tu ne t’imagines pas un tas de choses. Tu pourrais être déçu… »
Doryan hocha la tête, la mine triste, mais comprenait, au fond, ce qu’Andrew cherchait à lui dire. Le jeune homme avait déjà connu cette sensation, s’arrêter à l’image d’une personne, l’idéaliser, sans jamais briser la glace, aller plus loin que la surface. Quand Andrew était venu pour son dossier, le même déclic s’était produit en lui, le même frisson. Doryan, introverti et timide dans l’âme, n’avait pas été aidé par son homosexualité, qui avait représenté, dans son adolescence, un fardeau difficile à porter. Il avait eu la chance d’avoir des parents compréhensifs, formidables, qui l’avaient épaulé, sans jamais le critiquer, mais il n’avait pas craqueler sa coquille. Encore aujourd’hui, elle constituait sa protection, sa sûreté. Il ne demandait qu’à s’en séparer, qu’à, enfin, avancer librement, défait de ses chaînes. Mais il était bloqué. Il ne s’aimait pas, se trouvait stupide, creux, banal, avec un physique sans intérêt. Le manque pathologique de relations sociales, son peu d’amis, l’avaient poussé à se conforter dans ses idées négatives. Parfois, on le lui avait même dit clairement. Il ne valait rien. Cela était venu de connaissances, de gens dont il ne savait rien ou presque. Sa mère lui avait affirmé qu’il ne s’agissait que de jaloux, mais Doryan ne se souvenait que des critiques, jamais des compliments. Andrew lui en avait fait, mais les avait-il réellement pensés ?
La main qui tomba sur sa joue lui fit peur, et il recula brusquement, ouvrant de grands yeux terrifiés avant de distinguer à nouveau le visage étonné d’Andrew. Doryan s’excusa, murmura qu’il était perdu dans ses pensées.
« Bon, on va retourner là-bas, ils vont croire qu’on est morts, et puis j’ai froid, annonça Andrew, laissant Doryan passer devant lui. »
Les deux jeunes gens firent leur entrée dans le silence, et comme si de rien n’était, Doryan, bien que rouge de honte, retrouva sa place sur les genoux d’Andrew. Il passa plus franchement les bras autour de son cou, se lova plus contre lui que plus tôt dans la soirée. Andrew répondit au coup de coude de Sarah par une tape réprobatrice sur la cuisse, et Ashley dévia la conversation en demandant qui voulait prendre un café. Vers minuit, chacun partit à son rythme. D’abord, le couple d’amis, puis les deux collègues d’Ashley, et enfin, Sarah, Doryan et Andrew, qui s’éclipsèrent vingt minutes après tout le monde.
« Dites, les mecs… commença Sarah, qui avait colonisé pour une seconde fois le dos d’Andrew.
-Hm ?
-Il n’y a rien de grave, hein ?
-Mais non, rien, je te jure, répondit Andrew.
-Ca fait un peu tôt pour une dispute, quand même.
-Ce n’était pas une dispute, temporisa Doryan.
-Ca y ressemblait beaucoup !
-Vivement qu’on te largue devant chez toi, maugréa Andrew.
-Oh, vous voulez aller faire des cochonneries ? plaisanta la jeune fille, en tirant sur l’oreille d’Andrew.
-Hey, ça fait mal, ça ! Quant au reste, je ne vais même pas prendre la peine de répondre. »
Sarah sourit et déposa un petit baiser sur la joue d’Andrew, ce qui fit rouspéter le jeune homme de plus belle, avec son caractère de cochon. Ce n’était pas toujours naturel, et Andrew reconnaissait que de temps à autre, il jouait plus un rôle qu’il ne s’abandonnait à être lui-même. Ils arrivèrent chez Sarah à deux heures du matin, et la jeune fille bâilla sans distinction, puis leur souhaita à tous deux une bonne nuit avant de disparaître.
« Euh… Je te raccompagne toi aussi ? proposa Andrew.
-Comme tu veux. Ton appart est plus près de celui de Sarah que du mien, alors si tu es fatigué, tu peux rentrer, tu sais.
-Ca ne me dérange pas. Puis, on est plus en sécurité à deux.
-Sauf que toi, après, tu vas rentrer tout seul. Hum… Dis ?
-Ouais ?
-Tu peux rester dormir chez moi, tu sais. J’ai un canapé-lit franchement confortable.
-Nan, merci, c’est gentil. Bon, on se met en route, on sera plus vite arrivé ! »
Doryan, déçu, acquiesça, et se rassit sur le siège passager. Mais alors que les deux jeunes hommes tournaient au dernier coin de rue avant l’immeuble, après qu’Andrew ait trouvé une place, une lumière brutale déchira le ciel, suivie d’un grondement assourdissant et d’une pluie plus drue encore que celle tombée tout au loin de la soirée. Andrew jura et attrapa le bras de Doryan pour l’obliger à courir.
« Hé, bah, juste à temps ! sourit Andrew, en s’ébrouant. Bon, Doryan, tu ouvres cette porte ? Hé, Doryan ? »
Le jeune homme était pâle, les mains tremblantes, cherchant désespérément ses clés dans son sac.
« Ca ne va pas ?
-Si, si… Ca… »
Mais il fut interrompu par un autre éclair et il eut un brusque sursaut, accompagné d’un soupir apeuré.
« Tu as peur des orages ?
-Ce n’est pas grave… Ce n’est rien, laisse tomber… »
Il retrouva enfin ses clés et ouvrit la porte.
« Attends… Je vais monter avec toi.
-Comme tu veux… »
Ils pénétrèrent dans le hall vide et sombre de l’immeuble, et montèrent les marches sans faire de bruit, pour ne pas importuner les voisins.
Le salon s’illumina quand la foudre tomba encore et Andrew sut qu’il ne s’était pas trompé, quand Doryan se heurta brutalement à la table basse, de peur.
« Assis-toi sur le divan, je vais fermer le volet. »
Andrew se tourna vers la fenêtre et préféra isoler au mieux Doryan de sa phobie. Seul le bruit du tonnerre, du vent et de la pluie, faisaient écho de la tempête qui grondait dehors.
« Je crois que je ne vais pas repartir tout de suite, sourit Andrew, tendant la main pour allumer la lampe.
-Non ! N’allume pas l’électricité.
-T’en fais pas… En ville, y’a des paratonnerres, honnêtement, on ne risque rien à allumer une petite lampe comme ça.
-S’il te plaît… plaida Doryan, recroquevillé sur le canapé. »
Il gémit quand un autre grondement fit trembler les murs et Andrew soupira.
« Viens là… proposa-t-il, ouvrant les bras dans lesquels Doryan se précipita. »
Il geignit encore quand à nouveau, le roulement abasourdi du tonnerre déchira leurs oreilles.
« Pourquoi as-tu peur ?
-C’est… Quand j’étais plus jeune, murmura Doryan, mon grand-père est mort un soir d’orage. Je me rappellerai toujours cet instant où le téléphone a sonné en même temps que le tonnerre. Et les pleurs et les cris de ma mère… C’est depuis ce jour que je suis terrifié par les orages… C’est bête… conclut-il dans un souffle.
-Je comprends…
-Tu restes avec moi ? S’il te plaît ? »
Andrew soupira mais avait déjà pris sa décision bien avant que Doryan ne le lui demande.
« Ma chambre est à côté…
-Je n’ai pas dit que je passais la nuit ici…
-Non, ne me laisse pas… Je sais que j’ai l’air de te supplier, d’être trop attaché à toi, mais j’ai réellement peur.
-En fait, c’est plus à cause de ta phobie que tu veux que je reste, hein ? le taquina Andrew, avant de le pousser pour qu’il se lève. »
Doryan se dépêcha de se réfugier dans sa chambre et Andrew le rejoignit après s’être assuré que la porte d’entrée était fermée – une habitude qu’il avait depuis qu’il était arrivé à Chicago.
« J’espère que ça ne te dérange pas de dormir avec moi…
-Non, non, t’inquiète pas.
-La salle de bain est juste là, indiqua Doryan, en pointant son doigt dans la pénombre vers une porte.
-Ok…
-J’ai rien pour toi, par contre.
-Pas grave, j’utiliserai mes chewing-gums, soupira Andrew, qui tenait pourtant à son hygiène personnelle. Bon, ben, fais-moi une petite place. »
Andrew jeta son pull mouillé au sol, puis déboutonna son jeans et enleva ses chaussettes, avant de se laisser tomber sur le lit. Doryan, revenu de la salle de bain, le rejoignit, et resta prostré dans son coin. L’orage hurlait toujours, mais le jeune homme se sentait en sécurité. Il chuchota, avec la simplicité qui le caractérisait :
« Je n’ai jamais dormi avec quelqu’un…
-J’avais saisi, rétorqua Andrew.
-Je veux dire… au-delà du sexe… J’ai toujours été tout seul.
-Franchement, tu n’as pas perdu grand-chose.
-Je pense que je trouverai agréable de me réveiller près de la personne qui me plait.
-Et quand elle te parlera, tu trouveras ça beaucoup moins cool, plaisanta Andrew.
-Quand tu aimes quelqu’un, tu t’en fiches…
-Ouais, peut-être…
-Puis au moins, ça veut dire que tu n’es pas seul.
-Est-ce que tu t’accroches à moi pour ne pas être seul ?
-Non ! Jamais… »
Doryan bougea lentement, se dégageant de son coin solitaire pour s’approcher d’Andrew, qui observait, les doigts croisés derrière la tête, le plafond dans le noir. Doryan se colla à lui, passant la paume de sa main sur le torse d’Andrew, curieux et téméraire à la fois. Le jeune homme se figea, mais le laissa faire et ferma les yeux quand la main de Doryan se glissa sous son t-shirt. La meilleure solution était peut-être de lui permettre de découvrir la réalité petit à petit. Il frissonna quand les doigts de Doryan glissèrent sur les légères cicatrices, sous ses pectoraux, puis sur les tétons qui avaient retrouvé depuis quelques mois leur complète sensibilité. Mais quand il sentit cette main se mettre à descendre, plonger vers son nombril et effleurer son caleçon, il arrêta fermement Doryan.
« Ca suffit.
-Andrew…
-Si tu veux à ce point être dépucelé, demande à quelqu’un d’autre, répliqua durement Andrew. »
Doryan reprit sa main, brusquement, la ramenant à lui, et un coup de tonnerre éloigné sembla clamer sa colère.
« Pourquoi es-tu toujours aussi dur avec moi ?
-A quoi ça sert d’enrober la vérité de gentillesse ? Etre direct, ça résout les soucis.
-Tu n’es pas obligé d’être méchant !
-Méchant ? Je n’ai pas été méchant, à ce que je sache. Je t’ai dit ce que je pensais.
-Tu aurais pu le dire autrement…
-Ca n’aurait rien changé.
-Tu te trompes, Andrew. Je ne veux pas coucher avec toi à tout prix. Si j’avais voulu, comme tu dis avec autant de distinction, « me faire dépuceler », crois-moi, ça serait fait depuis longtemps, et certainement pas avec toi ! »
Doryan plaqua soudain sa main sur ses lèvres, comprenant qu’il avait parlé trop vite sans réfléchir.
« Excuse-moi, Andrew, ce n’est pas ce que je voulais dire.
-C’est exactement ce que tu voulais dire, au contraire, répliqua Andrew, calmement. Mais je comprends. Je ne suis pas un premier choix, et j’en ai parfaitement conscience.
-Non, non ! Laisse-moi m’expliquer. Toi, tu n’es pas si simple à comprendre, pas abordable facilement, bref… Te vouloir toi, c’est un peu comme vouloir l’impossible dans un sens. Et si j’avais eu envie de m’envoyer en l’air, je n’aurais pas cherché autant de difficultés, et ça aurait été plus facile d’aller en boîte, et de choisir n’importe quel type… Crois-moi…
-J’ai pas le choix, je présume, de toute façon.
-Pardon… sourit Doryan. »
Il se recoucha près d’Andrew et revint discrètement vers lui, s’approchant toujours un peu plus à chaque seconde.
« Doryan, qu’est-ce que tu fous, bordel ?
-Tu m’as entendu ?
-Quoi ? Le bruit que tu fais en bougeant dans le pieu ? Non, non, absolument pas, répondit Andrew, ironique.
-Je veux dormir contre toi.
-Dis donc, tu veux beaucoup de choses.
-J’ai toujours été un enfant gâté.
-Seigneur, ça promet… »
Doryan se serra contre Andrew, sa joue contre son épaule, son bras posé sur son torse.
« Je crois que j’aime bien ne plus être seul, souffla Doryan, épuisé, au bord du sommeil. »
Andrew allait répondre mais il se tut et l’écouta s’endormir, l’orage hurlant au loin et la grêle, qui, à présent, tombait en cadence contre le plastique du volet électrique.
-o-
Andrew empilait tranquillement des livres sur les étagères de la librairie. Il n’y avait pas eu grand-monde aujourd’hui, des gens de passage et quelques habitués. Sarah, à la caisse, avait allumé la radio pour passer le temps, et la musique couvrait le bruit des bouquins que l’on rangeait les uns contre les autres. La petite sonnette de l’entrée tinta soudain, et Andrew descendit de son escabeau. Il jeta un coup d’œil rapide à sa montre et il s’avança rapidement vers le comptoir derrière lequel Sarah discutait avec Doryan. Ce dernier se tourna vers Andrew et lui sourit, avant de s’approcher et de lui déposer un petit baiser au coin des lèvres.
« Je suis pas trop en avance ? s’inquiéta Doryan.
-Juste un peu, mais ce n’est pas grave, je finis dans cinq minutes de toute façon. Je vais finir de déballer les cartons et j’arrive, d’accord ?
-D’accord… Je reste avec Sarah, alors. »
Andrew eut un sourire, à son tour, et partit finir son travail, à la hâte. Sarah attrapa le poignet de Doryan et le tira un peu vers elle, puis lui demanda, d’une voix basse, qui appelait à la confidence :
« Comment ça se passe avec Andrew ?
-Euh… Bien… Enfin, je crois… Pourquoi ?
-Juste comme ça… En fait, depuis qu’il t’a rencontré, j’avoue qu’Andrew est beaucoup plus souriant et aimable qu’avant, et dieu sait qu’il y avait du chemin pour en arriver là !
-Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment grâce à moi… se défendit Doryan, gêné.
-Et grâce à qui alors ? Je te jure, Doryan…
-Tu sais, grâce à Andrew, j’ai changé aussi.
-Oui, je l’avais remarqué. Tu as l’air un peu moins timide. C’est bien. »
Doryan hocha la tête et allait reprendre quand on rentra encore dans la boutique, et Amanda s’écria, ravie, en voyant le jeune homme :
« Doryan ! Comment allez-vous ?
-Euh… Bien, madame Stevenson. Et vous ?
-Ca va ! Je suis contente de te voir ! Tu viens chercher Andrew ?
-Euh… Oui… Il a presque fini…
-Il finit à six heures, c’est ça ? Ah, mais, il est six heures moins cinq ! Andrew, arrête donc de bosser et viens ici au lieu de faire attendre ce charmant jeune homme ! cria Amanda, amusée.
-J’arrive, c’est bon ! grogna l’intéressé. »
Andrew rejoignit ses amis et tira un petit bout de langue à Peter, qui se moquait gentiment de lui.
« Sarah, tu rentres avec moi ? demanda Peter à la jeune femme, préservant le petit tête-à-tête de Doryan et Andrew.
-Ok, soupira Sarah, pas dupe mais qui accepta de faire un effort. »
Andrew leur dit à demain, tandis que Doryan les saluait poliment, et les deux garçons sortirent sur la rue. Doryan hésita un instant puis attrapa la main d’Andrew, dont il esquiva le regard, quand son ami se tourna vers lui, surpris. Puis Andrew sourit, et raffermit la prise de ses doigts sur ceux de Doryan, avant de se remettre à marcher, doucement. La librairie d’Amanda se trouvait dans le quartier gay de Chicago et ici, il y avait peu de risques pour qu’ils se fassent insulter.
« Tu as des nouvelles d’Ashley ? demanda Andrew, après s’être arrêté une seconde pour que Doryan allume sa cigarette, avant de reprendre la route, toujours main dans la main.
-Euh, oui, il m’a appelé il y a juste une heure. Il voulait aussi savoir comment tu allais. De toute façon, il a prévu de te passer un coup de fil, il voudrait que l’on se voit dans la semaine, avec Stan.
-Une des soirées d’Ashley… Ca faisait longtemps, plaisanta Andrew.
-Trois jours ? appuya Doryan, avant d’éclater de rire.
-Ton cousin est cool, n’empêche.
-Oui, et puis c’est grâce à lui qu’on s’est rencontré…
-Alors il est plus que cool, rectifia Andrew, en souriant. »
Ils mirent peu de temps à revenir jusqu’à l’appartement de Doryan, et en entrant, le jeune homme annonça qu’il allait faire la cuisine. Andrew le suivit pour l’aider mais avec une autre idée derrière la tête. Alors que Doryan se démenait pour trouver où il avait rangé le sel, Andrew en profita pour encercler sa taille de ses bras et se coller à son dos.
« Andrew…
-Je ne sais plus où j’en suis…
-De quoi ?
-Je viens de me rendre compte que j’avais envie de toi, et ça me fait sacrément flipper, parce que je n’ai toujours pas de solutions pour ça… »
Doryan rentra la tête dans les épaules, comme il avait l’habitude de le faire quand il était mal à l’aise.
« Andrew, je croyais…
-C’est vrai que j’ai peur. Peur de détester ton corps qui n’est pas comme le mien. Un corps que j’aimerais avoir… Mais que je n’aurai jamais…
-Moi, je t’aime comme tu es, Andrew. »
Doryan soupira soudain, se rendant compte de ce qu’il venait de dire, et chercha à se défaire d’Andrew, pour s’éclipser et échapper à sa honte.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire… Pardon, se repentit Doryan, penaud.
-Pourquoi tu t’excuses ?
-Parce que… Parce que tu m’as dit que tu ne croyais pas à tout ça. Ca m’a échappé, je suis désolé…
-Tu pensais ce que tu as dit ?
-Bien sûr que je le pensais, mais…
-Alors tu n’as pas à être désolé… »
Andrew se pressa plus fort sur le dos de Doryan et ses doigts se glissèrent lentement sous son t-shirt, puis buttèrent contre la ceinture de son pantalon. Le jeune homme ne fit rien de plus et ferma les yeux. Longtemps, il avait cru ne pouvoir supporter la vue d’un corps qu’il jugeait idéal, incapable de souffrir la comparaison avec le sien. Encore aujourd’hui, il était incapable d’anticiper sa réaction. Cela constituait l’une de ses barrières, l’une de ses peurs, également. Doryan semblait le comprendre, mais le jugement de celui-ci était-il bien juste ? Il n’avait jamais rien connu de l’amour, de la chair, et il n’était pas en mesure de faire la part des chsoes, au contraire d’Andrew, qui comprenait très bien que sa particularité ne serait jamais gommée. Doryan se tourna doucement et lança ses bras par-dessus les épaules d’Andrew, pour se réfugier contre lui. Il admirait son ami pour son courage, sa ténacité, son envie de vivre, malgré son épreuve. Il n’aurait jamais pu faire la moitié de ce qu’Andrew avait fait, et pour cette raison, il était à la fois ravi et honoré que le jeune homme ait accepté d’abord de lui parler, d’être son ami, et enfin, d’être un peu plus. Andrew ne lui disait pas qu’il était amoureux, ni qu’il avait besoin de lui, mais Doryan comprenait, et s’attachait aux maigres démonstrations qu’Andrew lui donnait. Il ne s’embarrassait pas de mots, ni de gestes attentionnés, mais Doryan savait bien qu’il tenait à lui, sinon, pourquoi rester avec lui ? Sa conscience occultait délibérément l’une des réponses les plus probables. Andrew restait avec lui car il avait trouvé une personne capable de l’accepter comme il était. Doryan fronça un peu les sourcils quand les mains froides d’Andrew se posèrent sur sa nuque. Les lèvres pourtant douces du jeune homme s’écrasèrent sur celles de Doryan, pour un baiser rude. Doryan se laissa mener, se tournant quand Andrew pivota lentement, et reculant quand il s’avança. Il s’assit sur le bord de la table de la cuisine, et noua ses jambes autour des hanches d’Andrew. Il avait toujours été surpris par la force de ce dernier, et une fois de plus, il eut un geignement étonné quand Andrew, passant ses mains sous ses genoux, le porta hors de la cuisine, pour venir l’allonger sur le lit de la chambre.
« Andrew…, soupira Doryan.
-Ne t’inquiète pas. Laisse-moi faire, d’accord ? le rassura Andrew. »
Tremblant, Doryan obéit malgré tout. Qu’aurait-il pu faire d’autre ? Il avait encore si peur, au fond de lui. Il embrassa Andrew, se tortillant légèrement quand celui-ci déboutonna son jeans. La peau de son ventre se granula quand les doigts d’Andrew la caressèrent doucement, et Doryan eut un petit frisson. La main du jeune homme resta longtemps ainsi, sans oser aller plus loin, s’arrêtant à la barrière de l’élastique du boxer. Doryan sentit les ongles d’Andrew le pousser doucement et il se mordit la lèvre quand ses doigts se perdirent dans les poils blonds de son pubis. Doryan attrapa son poignet mais ne chercha pas à le repousser et accompagna Andrew dans sa découverte. Il souleva légèrement les hanches quand Andrew, de sa main restée libre, voulut faire glisser son jeans et son sous-vêtement. Le pantalon et le boxer lui restèrent à mi-cuisses et Doryan redressa la tête, pour essayer de savoir à quoi s’attendre. Andrew se mordit la lèvre, et observa un instant le sexe à moitié tendu de Doryan. Ses doigts y vinrent doucement, et Andrew fronça les sourcils. Doryan se crispa et sa tête retomba, ses cheveux s’étalant comme une petite tiare d’or autour de son crâne. La main d’Andrew le caressa lentement, hésitante et mal assurée. La pratique était autre chose que la théorie. Doryan, quant à lui, ne savait plus à quel saint se vouer. Il se mordillait la lèvre, incapable de considérer autre chose que le plaisir qu’Andrew, même inexpérimenté, pouvait lui procurer. Une de ses mains partit vers la chevelure brune du jeune homme, et ce dernier se redressa doucement, pour venir ensuite l’embrasser. Doryan s’agrippa à lui, en gémissant, alors que les doigts d’Andrew poursuivaient leur jeu. Doryan souffla le prénom du jeune homme plusieurs fois, et ses ongles s’enfoncèrent dans sa peau, à travers le tissu. Il se cambra soudain et retomba, haletant, son ventre se contractant alors que la main d’Andrew remontait vers sa poitrine. Doryan eut bien du mal à revenir à la réalité, et il ouvrit difficilement les yeux.
« Andrew… C’était…
-Pas besoin de parler.
-Mais… Et… et toi ? s’inquiéta Doryan, soudain mal à l’aise, attrapant son pantalon qu’il remonta rapidement.
-T’en fais pas… lui assura Andrew. Je n’ai pas besoin…
-Mais… Ce n’est pas juste, rétorqua Doryan, avec candeur.
-Je te jure…
-Andrew, où est-ce que tu vas ?s’étonna Doryan, se redressant en voyant le jeune homme se lever.
-Je vais prendre une douche. Ca te dérange pas ?
-Non… Vas-y, moi, je… euh… Je vais ranger un peu. »
Andrew s’enferma dans la salle de bain et s’appuya sur la porte, en soupirant. Il avait réussi à se confronter au corps de Doryan, à constater les différences, mais le jeu des sept erreurs ne l’amusait pas. Il fit tourner le robinet d’eau chaude la minuscule baignoire et attendit qu’elle se remplisse presque jusqu’à raz-bords pour se déshabiller. En enlevant ses vêtements, il ne put s’empêcher de glisser sa main sur son torse, pour se raccrocher à une image plus conventionnelle et qui s’approchait bien plus de celle de Doryan et de tous les autres. Il serra les dents en se glissant dans l’eau presque brûlante et sa peau se mit à rougir sous la morsure de la chaleur. Il se serait cru plus fort, plus à même d’accepter. Il pensait qu’il était au-dessus de tout cela, depuis bien longtemps, mais avec une amertume teintée d’aigreur, il comprenait qu’il n’avait pas les épaules aussi solides qu’il le pensait et qu’il voulait faire croire. Il avait réellement désiré Doryan, car, après tout, il n’était qu’un être humain, avec ses besoins et ses envies, mais il ne se détachait pas de l’idée qu’il n’était pas, malgré tout, tout à fait comme les autres. Il sortit de l’eau, sa cjair ramollie par le temps passé dans l’onde, et repassa ses vêtements, sans même se sécher. Il chercha Doryan, qu’il trouva dans le salon, à feuilleter un magazine. Le jeune homme se leva et lui sourit, mais le visage d’Andrew resta lisse et triste.
« Ca ne va pas ? s’inquiéta Doryan.
-Si… Peut-être… Je sais pas, en fait. Doryan, commença Andrew, avec un sérieux terrifiant, écoute… C’était juste pas une bonne idée…
-Je… Je ne comprends pas…
-C’est trop dur… J’arrive pas… Je n’en serai pas capable, je le sais…
-De quoi tu parles ? demanda Doryan, interdit.
-Toi… Moi… Tout ce que ça implique…
-Mais…
-C’est pas ta faute… C’est juste moi… Je vais rentrer, ok. C’est mieux comme ça…
-T’as pas le droit de partir comme ça, répliqua Doryan, la voix cassée. Tu fuis simplement parce que tu as peur.
-Non. Je fuis parce que je sais que ça ne sera qu’un échec. Je le fais autant pour moi que pour toi. »
Andrew attrapa sa veste laissée sur le canapé, et se tourna vers la sortie. Il soupira et d’un ton las, il demanda :
« Laisse-moi passer, s’il te plaît. Je sais que tu vas m’en vouloir, mais tu finiras par comprendre que c’est mieux comme ça.
-Mieux ? Tu me laisses tomber simplement parce que tu n’es pas capable d’assumer.
-Ta gueule, Doryan, tu parles sans savoir.
-C’est ça, sois désagréable, c’est ce que tu fais de mieux de toute façon… »
Andrew haussa les épaules et passa devant lui, sans un regard. La porte claqua, résonnant dans toute la cage d’escalier, et le jeune homme jura, entre ses dents. Il se persuadait d’avoir fait le bon choix, d’avoir raison, mais il était trop fier pour reconnaître qu’il avait tort. Dans la rue, sous un soleil froid, lampion faiblard, il rentra chez lui.
-o-
« Andrew, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Sarah, pour la énième fois.
-Rien.
-Pourquoi je vois plus Doryan ?
-Parce que il ne vient plus.
-Merci, j’avais pas remarqué. Je voulais savoir pourquoi il ne venait plus justement.
-C’est évident, non ? répliqua Andrew, en comptant la recette de la caisse.
-Qu’est-ce que tu lui as fait ?
-Moi ? Rien.
-Qu’est-ce qu’il t’a fait ?
-Rien non plus.
-Alors quoi ? Andrew, réponds-moi, bordel !
-Je lui ai dit que ce n’était pas la peine. C’est tout…
-Quoi ? Mais pourquoi ?
-Parce que c’est mieux. C’est trop dur. Je n’y arriverai pas, alors je préfère y mettre un terme tout de suite.
-Je comprends pas…
-Ca aurait été Doryan, ou n’importe qui d’autre, ça aurait été pareil. Je ne suis pas capable de me comparer… Je le supporte pas… »
Sarah se mordit la lèvre et choisit de ne rien dire, repartant sans un mot s’occuper ailleurs. La jeune femme, d’un tempérament emporté, volontaire, n’admettait pas que son ami ait pu se perdre dans ses faiblesses. Andrew continua de faire les comptes, mécaniquement. Il avait souvent pensé à Doryan, s’était dit qu’ils avaient été stupides tous les deux, et qu’ils avaient fait des erreurs, chacun de leur côté. Doryan avait eu la bêtise de s’amouracher d’un homme pas fait pour lui, fait pour personne. Et Andrew avait sa part de responsabilité, à s’être accroché à un espoir qu’il savait pourtant bien inutile. Et les dégâts étaient là, lui, replongé dans ses tourmentes, et Doryan dans ses doutes. Il en était tout à ses considérations qu’il n’entendit pas la sonnette bourdonner à l’entrée d’un client. Quand une main se posa sur le comptoir, il releva la tête et son visage sembla se décomposer.
« T’as bientôt fini, je crois ?
-Ashley, qu’est-ce que tu viens foutre ici ?
-J’ai besoin de te parler.
-Je sais pas si on a grand-chose à se dire. Mais je termine ça et j’arrive.
-Je t’attends dehors. »
Ashley ressortit et Andrew soupira. Il capta le regard de Sarah, au fond du magasin, et referma brutalement la caisse, avant de laisser son papier de compte en plan et de sortir précipitamment. Ashley l’attendait, le poids de son corps sur l’une de ses jambes, les bras croisés.
« J’imagine que tu sais pourquoi je suis là, annonça-t-il, en préambule.
-Je m’en doute, ouais…
-J’ai que la version de Doryan, donc j’aimerais avoir la tienne aussi.
-Il n’y a pas grand-chose à dire. Tu m’avais demandé de ne pas lui donner de faux espoirs, si je me souviens bien. C’est ce que j’ai fait.
-Tu es parti parce que tu as peur.
-Parce que je suis réaliste.
-Il est malheureux.
-Ca lui passera.
-Dans longtemps… Tu sais, Andrew… J’aimerais te présenter quelqu’un.
-Encore ? C’est pas très sympa pour ton cousin, rétorqua Andrew, cynique.
-Il ne s’agit pas de ça. Ca ne te prendra pas beaucoup de temps…
-Ca ne sert à rien que je refuse, de toute façon, soupira Andrew.
-En effet. Il nous attend un peu plus loin.
-Je sens que je vais pas aimer. »
Ashley eut un minuscule sourire et se mit à marcher, Andrew sur les talons. Ils arrivèrent à un petit parc, à cinq minutes de la boutique. A quelques mètres de l’entrée, le long d’une allée de graviers, attendait un jeune homme, assis sur un banc. Quand il vit arriver Ashley, il se leva et sourit. Il était petit et mince, des cheveux en bataille, des vêtements débraillés. Il avait l’air d’un adolescent.
« Désolé de t’avoir fait attendre trop longtemps, David, s’excusa Ashely.
-Oh, ne t’en fais pas, répondit le jeune homme, avec une voix douce.
-Bon, alors, je te présente Andrew.
-Salut, ravi de te rencontrer !
-Euh, ouais, pareil, répondit Andrew, méfiant.
-Sur ce, je vais vous laisser.
-Quoi ? Tu restes pas ? s’étonna Andrew.
-Non. C’est mieux si vous n’avez une conversation que tous les deux. A plus tard, Andrew. Je t’appellerai ce soir. Et à demain, David, on se voit au boulot ! »
Ashley eut un dernier sourire et Andrew le regarda s’éloigner. Il se retourna vers David, et se gratta la nuque, circonspect.
« Ashley m’a expliqué ta situation, commença David, en se rasseyant sur le banc.
-Laquelle ?
-Ben… Ta situation, quoi. Ce que tu es, tout ça…
-Non, mais de quel droit… !
-Attends, l’interrompit David. Il l’a fait parce qu’il savait que je pourrais parfaitement te comprendre. »
Andrew fronça les sourcils et parut réfléchir une seconde, avant de s’exclamer :
« Tu veux dire que toi aussi… ?
-Ouais, tout à fait.
-Ashley m’avait pas dit qu’il connaissait un autre trans.
-Il n’a certainement pas jugé bon de le faire. Ce n’est pas une obligation de se fréquenter, tu sais.
-Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais pourquoi, soudain, il décide de nous présenter ?
-J’ai eu vent de tes soucis, plaisanta un peu David.
-Merci, Ashley, bredouilla Andrew, entre ses dents.
-Il a envie de t’aider.
-Non. Il a surtout envie d’aider son cousin.
-Aussi, mais ne sous-estime pas Ashley. Il ferait tout pour ses amis. Et je crois qu’il t’aime beaucoup. Tu sais, je suis passé par là, moi aussi…
-De quoi ?
-Les peurs, les hésitations. La haine de soi, de l’autre… J’ai connu tout ça…
-Tu ne peux pas réduire mon histoire à la tienne.
-Non, bien sûr que non… Ce n’est pas ce j’ai l’intention de faire, de toute façon. Ashley m’a parlé de son cousin, et de toi aussi, donc… Qu’est-ce qu’il s’est passé concrètement ?
-Pourquoi je te le dirais, d’abord ? objecta Andrew.
-Parce que je pourrais t’aider…
-Ben tiens…
-Je vais te parler de moi, alors, d’accord ? Moi aussi, je préfère les mecs, et je me suis posé beaucoup de questions, à ce sujet-là. Tu sais, j’ai un copain depuis trois ans maintenant, et il accepte très bien ce que je suis.
-Super…
-En fait, continua David, avec un sourire, au début, j’avais un peu de mal avec les relations sexuelles, tout ça… Puis, à force d’y cogiter, d’en parler avec des amis, mon copain, je me suis juste dit « à la base, les mecs n’ont pas de vagin, mais s’ils en avaient un, qui dit qu’ils n’en feraient pas usage, hein ? ».
-Comme si je pouvais penser ça, s’insurgea presque Andrew. Justement, un homme n’a pas tout ça.
-Peut-être… Tu raisonnes de manière trop terre à terre, en fait. Pour moi, être un homme ne se résume pas à avoir un pénis, pisser debout, se raser le matin ou mater le foot à la télé avec une bière.
-Le dernier, carrément. Le reste… Bah, excuse-moi, mais ça me semble être la base…
-Je sais que c’est difficile à dépasser. Mais, tu sais, dans mon couple, les places ne sont pas figées… On peut dire… que c’est chacun son tour, quelque chose comme ça, oui…
-Tu connais pas Doryan, toi… se plaignit Andrew.
-Si, je le connais. Je sais qu’il est timide, qu’il a l’air coincé… Mais j’imagine que tu l’as assez fréquenté pour savoir que ce n’est pas la réalité. Tu n’as pas peur de lui, tu as peur de toi… Mais je comprends.
-Je me répète, mais tu ne peux pas essayer de m’appliquer le cadre de ton histoire à toi… Je ne pense pas comme toi, je ne suis pas forcément d’accord avec toi.
-Je ne force pas les gens à être de mon avis. Je te fais juste partager mon expérience. Je veux juste te dire aussi qu’il y a des occasions qui ne se présentent qu’une seule fois. On peut les saisir ou passer à côté. Mais si on se rend compte qu’on a raté la chance de sa vie ensuite, alors il n’y aura plus de place que les regrets, et c’est ça, le pire.
-Si j’ai fait ça, c’est pour lui. Je ne veux pas qu’il souffre inutilement.
-Tu as fait ça aussi un peu pour toi, n’est-ce pas ? Andrew…
-Hmm ?
-T’es-tu fait à l’idée que biologiquement parlant, au sens strict du terme, tu ne seras jamais réellement un homme ? demanda un peu brusquement David.
-Quoi ?
-Je sais que c’est dur à attendre. Malheureusement, c’est bien là. C’est justement de ça dont je te parlais. T’es un mec, y’a pas de doute, tu le sais, je le sais, bref… Je ne remets pas en cause cet état de fait. Mais il y a une certaine partie du biologique qui ne suit pas, et tu n’arriveras pas à le forcer. C’est dur de dépasser cette réalité, mais une fois que s’est fait, on se sent mieux. On sait qu’on est un homme, juste un peu différent, et que notre corps, qui a été si souvent notre ennemi, peut devenir notre allié. Il s’agit simplement de se réconcilier. Tu es dans la dernière étape. Moi, je croyais que soudain, ça allait être beaucoup plus simple, que tout allait s’ouvrir à moi. Mais je me suis rendu compte d’une chose ; ce n’est pas la testo, les poils, la voix, les opérations qui ont fait de moi l’homme que je suis. Je me suis fait tout seul, j’ai repris mon identité, la vraie, et je me suis construit. Bien sûr, tout ce que je t’ai cité, ça aide dans le processus d’identification, c’est clair. Mais ce n’est qu’une petite pierre à l’édifice, quoiqu’on puisse en penser.
-C’est ton point de vue… J’avoue qu’il se tient, mais je ne suis pas convaincu.
-Chacun a sa vision des choses, ses manières de se faire différentes. Tant que ça arrive à la même solution, pourquoi pas ? sourit David. Bon, je crois que je vais te libérer, s’exclama-t-il, en regardant sa montre, il est déjà sept heures et je dois rentrer !
-D’accord… Merci d’avoir pris le temps de parler avec moi…
-Pas de quoi. On se reverra sûrement.
-Connaissant Ashley, y’a pas de doute… »
David sourit et allait partir, mais il se ravisa et reprit :
« Une dernière chose… Pour toi, Doryan, c’était quoi ?
-Doryan ? C’était… C’était quelqu’un avec qui je me sentais bien, avoua Andrew.
-Alors il n’est pas trop tard. Cette fois-ci, je file pour de vrai. Bonne soirée ! »
David lui sourit puis partit en trottinant pour rentrer plus vite chez lui. Andrew fit de même, marchant plus calmement. Il n’était pas entièrement d’accord avec David, mais certaines paroles du jeune homme l’avaient marqué et le poussaient dans ses retranchements. Longtemps, Andrew avait cru que les injections et les opérations seraient un remède miracle, et il avait été un peu déçu en constatant que cela n’avait pas eu complètement l’effet attendu. Il ne pouvait écarter les joies qu’il avait eues à entendre sa voix chuter et devenir plus grave, à voir son torse plus plat, mais comme David le lui avait dit, c’était une étape. A présent, il devait se faire à l’idée qu’il avait tout réalisé toutes les nécessités – ou presque, afin de transformer son corps pour de bon, et à présent, la petite partie de son âme encore terrifiée devait faire le grand saut et s’accepter, tel qu’il était. Il n’avait plus le pouvoir d’intervenir physiquement. Il s’arrêta soudain devant la vitrine d’un magasin, parut réfléchir une seconde, au beau milieu de la rue, et entra brusquement, d’un pas décidé.
Andrew frappa à la porte avec détermination. Tenant fermement dans sa main une petite boîte empaquetée dans un papier dorée, il retint son souffle quand on vint lui ouvrir, et il trouva adorable le petit haussement de sourcils de Doryan, quand celui-ci le trouva sur le seuil.
« Je peux entrer ?
-Si… Si tu veux, murmura Doryan, en s’écartant. »
Le jeune homme l’accompagna au salon, et tritura un moment un magazine, avant de demander :
« Pourquoi tu es là ?
-Besoin de parler.
-Je pensais que tu m’avais tout dit.
-Bien sûr que non. Je n’ai rien dit, plutôt.
-Exactement…
-Ouais… Euh, tiens, je t’ai apporté un truc. Je sais que tu aimes ces espèces de gâteaux à la fraise, alors je t’en ai achetés au passage, continua Andrew, tendant son paquet, un peu brusquement et maladroitement.
-Euh… Merci…
-J’ai vu Ashley, tout à l’heure…
-Je comprends mieux ce que tu fais là, alors…
-Non, non, même après l’avoir croisé, je ne voulais pas venir.
-Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis alors ?
-Une longue histoire… Enfin, pas si longue que ça, mais je n’ai pas très envie d’en parler.
-Oh, je vois…
-Doryan, est-ce que tu m’en veux ?
-Oui… En fait… Ca m’a paru tellement injuste. Je me suis demandé ce que j’avais fait… Tu vas encore dire que je suis qu’un gamin, mais je t’ai détesté, pour ça…
-Et maintenant ?
-Je ne sais pas. T’avais pas le droit de me traiter comme ça, comme si je n’étais rien d’autre qu’un truc jetable. Je sais bien, Andrew, que tu n’es pas très… euh… amical, que tu n’aimes pas beaucoup les gens, mais je pensais que t’aurais un peu plus de respect pour moi.
-Ce n’est pas une question de ça… Je suis juste… pas doué pour tout ça… J’ai flippé. Mais je pense que c’est légitime…
-Pourquoi t’as changé d’avis ?
-Pour ne pas regretter… Pour au moins, avoir essayé… »
Doryan eut un minuscule sourire et posa le carton qu’il tenait toujours dans les mains.
« J’ai pardonné… Tu ne t’es pas vraiment excusé, mais ça me touche beaucoup… »
Doryan s’avança doucement vers Andrew et se laissa aller contre sa poitrine. Gêné, le jeune homme resta un instant les bras ballants. Il n’avait jamais su réagir dans des instants comme celui-ci, alors, il laissa Doryan s’occuper de tout.
« Andrew…
-Ouais ?
-Je voulais te dire… Si on doit coucher ensemble… Ca ne sera… Ca ne sera pas forcément… Enfin… »
Doryan enfouit sa tête dans le creux de l’épaule d’Andrew, honteux et mal à l’aise.
« Tu veux juste me signifier que ça ne sera pas moi qui écarterai les jambes, c’est ça ? pointa Andrew, avec toute la délicatesse qui le caractérisait. »
Le hochement approbatif de Doryan le fit rire un peu. Andrew posa finalement sa main derrière le crâne de Doryan, passant ses doigts dans ses cheveux blonds, puis lui embrassa la tempe.
« Je ne sais pas si je serai capable un jour de dépasser ce stade-là, je veux dire, de me retrouver dans une posture passive. Je suis pas encore tout à fait prêt pour ça…
-Ca ne me gêne pas… Bon… s’exclama Doryan, reprenant du poil de la bête et s’écartant d’Andrew, je ne t’ai rien proposé encore à boire. Assis-toi donc dans le salon, je vais te préparer ça. »
Andrew obéit et alla s’échouer sur le sofa, y chutant comme une masse. Son œil fut soudain attiré par un livre et il tendit la main, avant de sourire, amusé. Il se redressa quand Doryan revint avec deux verres et le jeune homme rougit en apercevant le bouquin. Il s’excusa, balbutiant :
« Excuse-moi… Je… j’espère que tu n’es pas vexé… Je pensais…. Je…
-Je trouve ça… plutôt… répondit Andrew, faisant semblant de chercher le mot, cocasse, en fait… C’est tellement… toi… Ca ne me dérange pas que tu aies acheté un bouquin sur les transsexuels, je comprends qu’il y ait des choses que tu n’aimes pas me demander, puis auxquelles je n’aurais certainement pas envie de répondre. Mais je pense que tu n’as pas besoin de ça, puis ça risque de te faire peur, en plus !
-Non… Pas tant que ça… Je voulais essayer de mieux te comprendre, murmura Doryan, en s’asseyant près d’Andrew.
-T’es mignon, souffla Andrew, avec un sourire. Toutes les opérations, ça t’a pas trop fait flipper ? le taquina-t-il.
-Non, j’ai trouvé ça normal, en fait… Juste une question… Tu les as toutes faites ?
-Nan… Pour la phallo, je sais pas trop, en fait… J’ai entendu du pour et du contre… Je vais attendre, pour l’instant, ça me convient comme ça.
-D’accord… »
Andrew observa Doryan boire à petites gorgées son verre de jus de d’orange, et se redressa un peu encore. Il lui prit ce qu’il tenait dans les mains, gentiment, le posa sur la table, puis ramena Doryan, qui le regardait avec ses grands yeux abasourdis, vers lui. Andrew plaqua ses doigts derrière la nuque de Doryan et l’embrassa, ravi de le sentir se détendre et se laisser aller. Doryan, les yeux fermés, se pressait contre Andrew, dans une recherche désespérée de lui prouver qu’il pouvait être digne de lui. Les baisers voraces, dénués de tendresse et pleins de sauvagerie d’Andrew, lui avaient manqué. Il s’était langui de la rudesse de ses étreintes, de la brutalité de leurs échanges, de tout ce qui faisait, en réalité, la personnalité d’Andrew. Il avait beau écouler les clichés de masculinité, pour se rassurer, peut-être, il n’en restait pas moins réel, pas moins lui, et Doryan était persuadé, au fond, qu’il ne se forçait pas à être ce qu’il était. Il avait son sale caractère, sa mauvaise humeur parfois pathologique, sa bougonnerie, mais il était aussi tellement gentil, tellement attachant sans que lui-même de ne s’en rende compte, qu’on lui pardonnait ses écarts. Andrew ne se servait jamais de son histoire personnelle pour justifier ses actions – sauf en cas d’extrême nécessité, et la seule qu’ils avaient due affronter pour le moment, Doryan la comprenait. Il était lui, ne cherchait pas à gommer les aspérités de sa personne, et s’offrait tel qu’il était, aux autres de prendre ou de laisser. Doryan s’était dit parfois qu’il aurait mieux fallu pour lui choisir quelqu’un d’autre, quelqu’un de moins compliqué, moins inconnu mais comment lutter, après tout ? S’il avait si craint de ne pouvoir le supporter, il aurait pu partir, ou même ne jamais commencer. Il avait appris le secret d’Andrew dès le départ et il avait été incapable de s’arrêter à ce détail.
« Andrew… souffla Doryan.
-Hm ?
-Est-ce que… je voudrais… enfin.., murmura Doryan, gêné, alors qu’Andrew mordillait son cou. »
Le jeune homme sourit et lui demanda s’il en avait vraiment envie. La réponse soufflée comme un aveu ne se fit pas attendre, et Andrew glissa ses mains sous le t-shirt de Doryan, alors que celui-ci avait trouvé le courage de déboutonner la chemise de son ami. Les deux jeunes gens étaient serrés l’un contre l’autre, la peau nue de leurs torses s’effleurait, se touchait. Il y avait un peu d’empressement, de hâte, nés de l’attente trop longue qu’ils avaient endurée pour profiter de l’autre.
Doryan avait fermé les yeux mais il n’avait pas réussi à dormir. Il restait allongé contre Andrew, la tête sur son épaule. Andrew ne dormait pas lui non plus, se demandant encore s’il avait fait le bon choix, mais se trouvait incapable de s’en vouloir pour avoir cédé.
« Hé, Andrew…
-Ouais ?
-Comment… comment tu te sens ?
-Bien… J’espère que je ne t’ai pas fait trop mal.
-Non… T’inquiète pas, sourit Doryan. C’est plutôt l’inverse, tu sais, confia-t-il, rougissant un peu.
-Oui, enfin… On peut pas dire qu’on a été très bons, rit Andrew.
-Oui, mais ce n’est pas ça qui compte…
-Certes, puis, on s’est bien marrés, aussi, au moins…
-Pas faux… appuya Doryan. Andrew… merci… sourit-il ensuite, lui déposant un baiser sur la joue.
-Je ne sais pas si tu dois me remercier, plaisanta Andrew.
-Je n’aurais voulu personne d’autre pour ma première fois…
-Mon dieu, se moqua gentiment Andrew, t’es vraiment un peu niais, quand même.
-Hé ! s’insurgea faussement Doryan.
-C’est mignon… Mièvre, mais mignon.
-Mais tu continues en plus ! »
Andrew rit encore, retenant les poignets de Doryan qui essayait de le taper. Ils finirent par retomber l’un sur l’autre, et Andrew serra Doryan contre sa poitrine. Ils reprirent leur souffle, dans le calme, puis Doryan chuchota :
« Ashley va être content… Il était tellement triste de ce qui s’était passé…
-Bah… Ce n’était pas le drame du siècle non plus…
-Peut-être pour toi… Mais j’ai eu beaucoup de peine, et tu sais, mon cousin m’aime beaucoup à moi, alors ça lui en a fait à lui aussi… Puis, Ashley est globalement quelqu’un qui aime les gens et qui ne veut pas les voir malheureux, surtout quand il tient à eux. Dis… C’est quoi qui t’a fait changer d’avis ?
-Ashley m’a présenté… quelqu’un comme moi, pour parler un peu.
-David ?
-Tu le connais ?
-Bien sûr, que je le connais.
-Je comprends mieux pourquoi ça ne te choquait pas à ce point-là.
-Il y a quand même une marge entre être ami et être plus que ça… Bien sûr que je connais David, son passé, mais je ne me suis jamais projeté au-delà de notre relation d’amitié. Avec toi, je sais que je veux plus.
-J’ai la vague impression que je suis pas près de me débarrasser de toi, le taquina Andrew, qui ne savait pas comment exprimer à Doryan ce qu’il ressentait vraiment. »
Celui-ci s’en rendait bien compte et ne lui demandait rien de plus que ce qu’il était capable de donner, pour le moment. Il tendit le bras pour éteindre la lampe de chevet qui avait continué de brûler, malgré sa gêne, lorsqu’ils avaient fait l’amour. Ca ne s’était pas passé exactement comme il se l’était imaginé, la manière avait été différente, Andrew n’était pas tout à fait comme les autres, mais Doryan ne regrettait rien, bien au contraire. Si cela était à refaire, il n’hésiterait plus une seule seconde. Il s’écarta légèrement d’Andrew quand celui-ci se tourna sur le côté pour dormir, et Doryan se raccrocha à lui immédiatement, lui arrachant un petit grognement. Mais Andrew ne le repoussa pas et le laissa faire, trop exténué ou trop heureux pour tout briser ainsi.
-o-
Doryan offrit un verre à Andrew et s’assit près de lui, en même temps que Sarah. Soulagée de voir les deux garçons enfin réconciliés, la jeune fille avait sauté sur l’occasion pour passer un peu de temps avec eux, et s’était aussi fait inviter, en leur compagnie, chez Ashley. Celui-ci, ravi également, n’avait pas manqué de remercier Andrew quand il s’était retrouvé seul à seul avec lui, mais le jeune homme lui avait fait remarquer qu’il ne l’avait pas fait pour lui. Ashley avait souri et lui avait tapoté l’épaule, puis l’avait rendu à Doryan, qui commençait à se demander ce qu’il faisait.
Andrew sirota son cocktail, gardant un œil sur Doryan jouait avec Cassy, un peu plus loin. Ashley appela Andrew, qui se tourna vers lui, et lui dit, gentiment :
« Je pense que je vais pouvoir remercier David.
-Disons que… ce qu’il m’a dit m’a un peu fait réfléchir. Mais c’est pas pour ça que je suis entièrement d’accord avec lui, hein ! Tu le lui diras bien !
-Si tu veux ! Sinon… Il parait que vous avez franchi une étape ? lui fit remarquer Andrew, à voix basse, pour ne pas ébruiter la confidence.
-Il va falloir que j’ai une sérieuse discussion avec Doryan au sujet de ce qu’il faut dire ou pas, maugréa Andrew, honteux.
-Mais pourquoi ? Moi, j’aime bien parler avec mon cousin, puis je lui dis tout ce qui se passe dans ma vie. Tu n’auras qu’à lui demander de tout te raconter en retour.
-Sauf que ce que ça ne m’intéresse pas forcément…
-Alors, ne te plains pas. Tu sais, moi, je trouve ça bien, que vous soyez tous les deux, comme ça. Vous allez bien ensemble…
-Je viens de piger que la mièvrerie était de famille. »
Ashley protesta pour la forme, puis conclut, en souriant, qu’au fond, ça ne devait pas lui déplaire. Andrew haussa les épaules et reposa son regard sur Doryan, qui s’amusait désormais à empiler des légos avec la petite fille. Il ressemblait lui aussi à un enfant, le bout de la langue au coin des lèvres, concentré sur sa tâche. Andrew restait convaincu que Doryan n’était pas encore très mâture, qu’il restait un grand adolescent, mais quand le jeune homme se tourna soudain vers lui et lui offrit son plus joli sourire, Andrew décréta que finalement, il n’avait que faire de toutes ces considérations.
Tard dans la soirée, ils raccompagnèrent Sarah, puis rentrèrent tranquillement. Ils vivaient encore chacun chez soi, et Andrew déposa Doryan avant de repartir, pour peu de temps. Ils se voyaient dès le lendemain matin, et s’ils ne pouvaient pas, alors les téléphones étaient mis à profit. Le plus souvent, Doryan s’en chargeait, mais quand il ne le faisait pas, Andrew, inquiet, finissait par céder et lui passait un coup de fil, pour s’assurer qu’il ne lui en voulait pas d’être toujours le seul à faire le premier pas. Il s’arrangeait toujours pour avoir l’air impavide, peu concerné, et s’appliquait à donner à son attitude un aspect de corvée, mais entendre le rire de Doryan et sa voix l’apaisaient et le confortaient dans ses choix. Dans le non-équilibre relatif de sa relation, entre un jeune homme timide et mal dans sa peau, et un autre plus confiant mais loin d’être à l’aise avec lui-même, il trouvait dans la constance de sa présence un peu de réconfort. Il avait encore bien du mal à parler de couple, à se projeter dans un avenir plus lointain. Andrew s’était toujours considéré comme un handicapé des relations sociales, trop lassé des autres ou de lui, trop peureux ou feignant pour se fouler à aller de l’avant et provoquer la rencontre. C’était Doryan qui l’avait fait, en prenant sur lui, en demandant conseil à son cousin, en osant lui quémander son numéro de téléphone pour ensuite le rappeler. Lui n’avait rien fait, si ce n’était attendre. Il ne se sentait pas encore amoureux ; attaché certainement, mais cela n’allait pas encore au-delà d’une simple affection.
Il ne travaillait pas ce matin, et il fit la grasse matinée, écoutant au réveil le message que Doryan lui avait laissé sur son répondeur. Andrew ne put retenir le minuscule sourire qui lui brûlait les lèvres. Le jeune homme lui promettait de venir le voir à son travail, dès qu’il aurait fini sa journée. Encore dans ce domaine, Doryan le devançait, mais il le faisait dans beaucoup d’autres aussi. Le contexte familial d’Andrew ne se prêtait pas à une ambiance joyeuse et amicale, et, au bout de plusieurs années, il n’aurait été de toute façon pas capable de dévoiler à ses parents son petit-ami. Ils n’avaient jamais accepté sa transsexualité, et si en plus, il était homosexuel, il s’en tirerait au mieux avec leur suicide, au pire, avec son meurtre, et peut-être celui de Doryan. Il se contentait donc du père et de la mère de ce dernier, qui, à eux deux, avaient autant de consistance et de présence qu’une quarantaine de parents réunis. Ils étaient aux petits soins pour leur fils, et par extension, depuis que Doryan avait fait des présentations un peu plus poussées, ils l’étaient également pour lui. La froideur implacable et la rigueur inamovible de son père avaient percuté brutalement toute la douceur et le laxisme des parents de Doryan, qui se démenaient pour offrir à leur fils la vie qu’il méritait, selon eux.
Andrew avait pu renouveler l’expérience, et coucher avec Doryan, même si cela revêtait parfois un comique de situation indiscutable – ils préféraient rire de leur inexpérience plutôt qu’en avoir honte, était devenu quelque chose d’agréable, de partageur et partagé. Même si leurs rôles demeuraient figés, Doryan ne semblait pas s’en plaindre, et au contraire, s’en accommodait parfaitement. Moins timides et inhibés, les deux jeunes hommes avaient réussi à contourner le petit problème qui aurait pu en devenir un gros, et chacun expérimentait l’orgasme à sa manière. Andrew avait parfois du mal à croire qu’une telle chose puisse exister, tant elle le secouait des pieds à la tête.
Mais il y avait encore un détail dans lequel Andrew ne voulait pas impliquer Doryan, et loin duquel il le gardait sciemment. Chaque soir, il attendait que Doryan se soit endormi, quand ils passaient la nuit ensemble, pour faire ses injections de testostérone. Loin d’être stupide, Doryan avait rapidement compris son petit manège, et quand Andrew était revenu de la salle de bain, il lui avait demandé pourquoi il le tenait ainsi à l’écart. D’une voix morne, Andrew avait répliqué qu’il n’avait pas envie de lui monter la réalité toute entière ; celle où il était dépendant, pour le reste de sa vie, d’une piqure qui lui donnait une partie de son identité. Doryan n’avait rien dit, mais avait paru blessé. Depuis, ils n’en avaient plus reparlé.
Il se leva enfin de son lit, en s’étirant tout en marchant vers la salle de bain. Il prit sa douche, puis se planta devant son miroir, une serviette autour de la taille. Il se gratta la joue, le bout de ses doigts passants sur les légers poils ; il ne s’était pas rasé hier par flemmardise, et il se résigna. De nouveau présentable, il attrapa son sac, y fourra une pomme en guise de déjeuner à déguster le long du trajet, et il se hâta, cavalant dans les escaliers pour pouvoir attraper son bus.
Il trouva Sarah pendue au téléphone et la jeune fille lui fit un grand geste de la main pour le saluer, avec un grand sourire. Andrew lui répondit puis alla accrocher sa veste au portemanteau, un peu plus loin.
« Devine qui c’était ! s’écria la jeune femme, après avoir raccroché.
-Euh, laisse-moi essayer… répondit Andrew, en faisant semblant de réfléchir, je parie que c’était Daryl.
-Gagné ! Il m’a invitée ce soir à aller au cinéma. Tiens, d’ailleurs, ça te dirait pas de venir avec nous, avec Doryan ?
-Sarah, les sorties entre couples, ça me les brise d’une force. En plus, on a autre chose de prévu.
-Ah oui, quoi donc ?
-Je sais pas encore, mais on verra ça quand il viendra tout à l’heure, répliqua Andrew, cynique. »
Sarah éclata de rire, pas vexée pour un sou, et continua de s’affairer pendant qu’Andrew prenait sa place. Il mangea sa pomme tout en lisant un magazine, laissant à Sarah le soin de s’occuper des clients. Les habitués connaissaient bien ce jeune homme qui affichait cette attitude si peu professionnelle, et savaient bien que c’était qu’une façade, mais pour les clients occasionnels, la surprise se lisait souvent sur leur visage. Pourtant, Andrew n’était pas désagréable, mais il avait ses humeurs.
Doryan pointa le bout de son nez à cinq heures et demie, et la froideur d’Andrew fondit comme neige au soleil.
« Dis, lui proposa Doryan, ça te dirait d’aller dîner avec mes vieux ?
-D’accord, pas de souci ! On va au restaurant ?
-Non, à la maison.
-Ok, ça marche. Sarah ! lança Andrew, à l’intention de la jeune fille, je pars avec Doryan, à demain !
-C’est ça, à demain. Bonne soirée ! »
Andrew la remercia puis s’éclipsa rapidement.
« Il est encore tôt mais on va partir maintenant, comme ils habitent en banlieue. On peut avoir le train de six heures trente si on se dépêche. Aujourd’hui, c’est leur jour de congé, donc ils ne s’occupent pas du restaurant.
-Dommage, j’aime bien aller là-bas.
-Ne t’inquiète pas, la nourriture sera aussi bonne à la maison, plaisanta Doryan. C’est mon père, le chef cuisinier, quand même ! conclut-il, fièrement. Allez, viens. Ca m’embêterait de rater le train ! »
Mais les deux jeunes gens arrivèrent avec quinze minutes d’avance à la gare, et s’installèrent tranquillement l’un à côté de l’autre, dans le wagon. Doryan avait insisté pour être du côté de la fenêtre et Andrew avait cédé, de bonne grâce. Ils somnolèrent durant la trentaine de minutes du trajet, et à cinq minutes de l’arrivée, Doryan se leva pour aller passer un coup de fil rapide.
« Mon père nous attend à la gare, annonça-t-il, en revenant s’asseoir.
-Ok, tant mieux, j’avoue que ça m’aurait bien fait chier de me taper encore le bus ou de marcher. »
Doryan sourit et caressa avec fugacité les cheveux d’Andrew, avant de lui faire remarquer :
« Ca te va bien, les cheveux un peu plus longs, comme ça. Des mèches un peu plus longues sur le front, ça serait pas mal…
-Tu veux me transformer en emo ou quoi ? Ma coupe de cheveux est très bien, et j’aime l’aspect déstructuré.
-Les tifs en bataille, ça te va bien aussi, mais c’était juste pour te voir autrement.
-On verra, d’accord, consentit Andrew, pour couper court à la conversation.
-Ne te force pas, sourit Doryan. »
Le conducteur annonça soudain que le train allait bientôt entrer en gare, et Doryan et Andrew se levèrent rapidement. Ils descendirent, alors que la nuit était tombée et que le temps était bien frais, et Doryan courut vers son père qui l’attendait un peu plus loin. Il l’embrassa pour lui dire bonsoir et Andrew, après avoir patienté pour ne pas s’immiscer dans les retrouvailles, s’avança pour saluer le père de Doryan.
« Salut, mon grand ! Tu vas bien ?
-Oui, très bien, je vous remercie, monsieur Sanders.
-Bon, allons-y, parce qu’il ne fait pas chaud ! Ma voiture est sur le parking. »
Andrew suivit le mouvement sans broncher, trottinant légèrement en retrait. La complicité entre Doryan et son père lui paraissait irréelle, lui qui n’avait connu qu’une figure patriarcale impersonnelle et sans âme. Il enviait beaucoup son ami pour cela. Ils arrivèrent devant la voiture de monsieur Sanders, et Doryan monta avec lui à l’arrière, tandis que son père bouclait sa ceinture, à l’avant.
« C’est à quelle heure, le dernier train ? s’inquiéta soudain Andrew.
-Vingt-trois heures, répondit Doryan, mais papa nous ramènera, de toute façon, s’il le faut. Puis sinon, on peut dormir à la maison.
-Euh, ouais… Mais on va peut-être déranger…
-Mais non, enfin ! le rassura le père de Doryan. Puis je préfère ça plutôt que de prendre la route tard dans la nuit, poursuivit-il en s’arrêtant à un feu rouge.
-Comme vous voulez, capitula Andrew, d’un air détaché qui fit sourire Doryan. »
Cela faisait à présent six mois qu’ils avaient dépassé leur première et plus importante dispute, et Doryan avait entièrement pardonné Andrew, estimant que ce n’était pas sa faute, de toute façon. Il pensait que c’était à lui de s’adapter et d’essayer de le comprendre. Ils avaient eu d’autres accrochages, et Andrew avait sûrement dû découvrir que Doryan n’était pas aussi lisse et sans caractère qu’il le pensait. Il avait même un petit côté susceptible et emporté, que son aspect propre sur lui ne laissait pas présager. Ce n’était pas pour déplaire à Andrew, qui avait toujours détesté la perfection ou les paillassons sur lesquels on peut s’essuyer les pieds sans aucune marque de protestation de leur part. Il prenait même parfois un malin plaisir à l’énerver pour le voir sortir de ses gonds ; il n’y pouvait rien, il trouvait Doryan particulièrement excitant quand il était en colère.
Ils arrivèrent enfin devant le pavillon qu’occupaient les parents de Doryan et Andrew trouva l’endroit mignon. Madame Sandford, qui avait entendu la voiture se garer dans l’allée, était sortie sur le palier, pour les attendre.
« Je commençais à me demander où vous étiez ! Tu as eu un problème, John ?
-Désolé, un embouteillage d’un petit quart d’heure. »
Patricia Sander sourit, hocha la tête et descendit les marches du petit perron pour aller embrasser son fils, puis Andrew, avant de les inviter à rentrer. Heureux de se retrouver au chaud, Andrew et Doryan n’hésitèrent pas, et s’installèrent dans le salon, avec un soupire de soulagement. John les rejoignit et dit à sa femme :
« Dis-moi, chérie, le dernier train des garçons est à vingt-trois heures, et ça m’embête un peu de les ramener en voiture. J’ai pensé que ça serait aussi bien qu’ils restent là…
-Mais on n’a aucune affaire, fit remarquer Andrew.
-Ne t’inquiète pas, on a tout ce qu’il faut ici, lui assura Patricia. J’y avais déjà songé, et j’ai préparé la chambre de Doryan ! »
Andrew pensa un instant à protester, puis se résigna. Sans l’admettre réellement, il avait envie de retrouver en Patricia et John des parents qui lui avaient fait défaut, dans toutes les étapes de sa vie. La mère et le père de Doryan connaissaient sa différence et ne semblaient pas en faire grand-cas. Andrew ne s’en plaignait pas mais était presque choqué, se demandant si, lui-même ayant un enfant, aurait accepté une telle situation. Vers minuit, John et Patricia montèrent se coucher, laissant seuls Andrew et Doryan, qui en profita pour se lover contre son ami, sur le canapé.
« Je pense que je vais pas tarder non plus, murmura enfin Doryan.
-Pareil… Franchement, je trouve ça un peu bizarre de dormir avec toi alors que y’a tes parents dans la même maison.
-Visiblement, ça ne dérange pas ma mère vu que c’est ce qu’elle avait prévu.
-Oui, mais bon…
-Je préfère ça plutôt qu’elle tape une crise à l’idée qu’on dorme dans le même lit. Allez, viens, je suis vraiment claqué.
-A tes ordres, opina Andrew, moqueur. »
Doryan éteignit le lampadaire du salon puis monta l’escalier sur la pointe des pieds. Ils passèrent devant la porte de la chambre des parents, et rentrèrent enfin dans une pièce, au bout du couloir. Doryan ferma les volets pendant qu’Andrew allumait la lampe de chevet.
« Pour la salle d’eau, si tu as besoin, c’est la première porte à droite en sortant de ma chambre. Doit y avoir des brosses à dents jetables dans le deuxième tiroir du meuble.
-Ok… Bon, j’en ai pour cinq minutes… »
Andrew s’enferma dans la pièce et soupira. Il n’avait pas ses capsules et se résigna. Un jour sans rien prendre n’aurait certainement aucune incidence, mais il n’aimait pas briser cette routine-là. Il se brossa les dents, se débarbouilla un peu le visage, puis revint auprès de Doryan, qui s’était déshabillé.
« Tu peux y aller, si tu veux.
-Ok… Tu n’as pas l’air bien…
-Si, si, ça va, juste crevé, en fait.
-Oh, je vois… Bon, ben, installe-toi, j’en ai pas pour longtemps. »
Doryan s’éclipsa et Andrew s’allongea sur le lit, dépité. Il somnolait quand le matelas s’affaissa légèrement. Doryan lui souhaita une bonne nuit, agrémentant le tout d’un baiser, puis tendit le bras pour couper la lumière. Comme à son habitude, il se colla à Andrew, qui, si au début, avait détesté cette chaleur contre son dos, la trouvait à présent rassurante et apaisante. Il ne l’aurait jamais avoué, mais il aurait été incapable de s’endormir sans celle-ci, désormais. Il eut un sourire, dans le noir, et ferma les yeux.
--oo--
« Andrew, je le mets où, ça ? »
Andrew releva la tête de la valise qu’il était en train de déballer, et s’approcha de Doryan, qui tenait un énorme carton dans les bras.
« Euh, bonne question. Y’a quoi là dedans ?
-Des bouquins et des jeux vidéo.
-Les livres, on va les mettre dans la bibliothèque, puis les jeux, ils vont aller dans le salon.
-D’accord ! »
Doryan sourit et jeta un regard à la pièce, avant de souffler, comme frappé d’étonnement :
« Je n’arrive pas à croire qu’on va vivre ensemble…
-Et moi, tu penses que j’y arrive aussi ?
-Il me semble, lui rappela Doryan, avec malice, que c’est toi qui me l’as proposé.
-Je te l’ai suggéré, ok. C’est différent, puis si t’avais pas envie, t’avais qu’à dire non ! »
Doryan éclata de rire, et lui rétorqua qu’il commençait à regretter d’avoir accepté. Andrew fronça les sourcils mais Doryan le rassura tout de suite :
« Je plaisante, ne t’en fais pas. Juste que… Je vais devoir supporter ton caractère tous les jours ! Tu parles d’un cadeau.
-Parce que toi, tu as meilleur caractère que moi, peut-être ?
-Non, mais je le cache bien !
-Là, c’est moi qui vais commencer à regretter… »
Doryan posa son carton et décocha une petite tape à Andrew, avant de l’aider à ranger. Cela faisait maintenant plus d’un an qu’il connaissait Andrew, et il y a trois mois, le jeune homme lui avait proposé de venir habiter avec lui. D’abord, Doryan n’y avait pas cru, et l’avait regardé avec des yeux ronds comme des soucoupes, avant d’éclater de rire. Mais il s’était bien vite repris devant l’air agacé et honteux de son ami. Il avait demandé à réfléchir, pour ne pas faire une bêtise. Puis il avait accepté, trop heureux, et les deux jeunes hommes avaient dû déménager, pour trouver un appartement plus grand. Cela n’avait pas été évident, il y avait eu beaucoup de découragement, et quelques disputes. Puis ils avaient déniché ce qu’ils estimaient comme la perle rare, même si ce n’était pas très grand, pas très cher, pas très côté. Mais cela leur suffisait amplement. Tous leurs amis les avaient aidés pour le déménagement, des parents de Doryan à Sarah et Peter, et même Amanda avait mis la main à la pâte. Ils leur avaient fallu deux jours pour tout monter, et désormais, Andrew et Doryan étaient seuls, à ouvrir les cartons et ranger leurs affaires.
« Au fait, Andrew, reprit Doryan, assis sur le parquet près de son ami.
-Ouais ?
-J’avais pensé faire une fête pour tes trente ans. C’est bientôt !
-Me parle pas de mes trente ans ! Ca me déprime assez comme ça…
-Mais pourquoi ? Ca ne change rien.
-Je vais changer de chiffre des dizaines. Ca veut dire que j’ai vécu plus du tiers de ma vie, ça veut dire que je deviens vieux… Je crois que je vais pleurer, conclut Andrew, un brin moqueur.
-Mais non, enfin ! Puis j’ai envie qu’on le fête, c’est important, quand même…
-Je vois pas trop en quoi, et en plus, ça ne sera pas la première fois qu’on fêtera nos anniversaires ensemble.
-Oui, mais c’est différent…
-Tu peux parler, toi, tu as encore cinq ans avant de passer dans la catégorie des vieux de plus de trente ans…
-Et ça ne me fait absolument pas peur.
-Parce que tu n’y es pas encore. Demande donc à Ashley ce qu’il en a pensé, ou même à Stan… Je suis sûr qu’ils ont balisé comme c’est pas permis… Tu n’y peux rien, la crise de la trentaine, c’est comme la ménopause chez les femmes, ça vient à un moment ou à un autre.
-Magnifique métaphore, merci… Ah, zut, j’ai cassé une boîte d’un de mes cd, déplora Doryan, en sortant le malheureux objet de sa boîte. Bon, tant pis… »
Il plaça le cd sur la pile devant lui, puis se leva, attrapant la colonne mal assurée de compact-discs pour aller la poser sur le bureau.
« Voilà, c’était le dernier truc… Alors, comment tu trouves notre chambre ?
-Pas mal, je le reconnais, concéda Andrew, se redressant, faisant craquer les os de ses genoux au passage. »
Doryan se serra contre Andrew en souriant, et le remercia. Andrew n’ajouta rien et déposa un baiser sur sa tempe, avant de déclarer, pour ne pas se laisser gagner par l’émotion, qu’il était temps d’aller manger.
Ils vivaient ensemble depuis six mois déjà. Rien n’avait changé, ils avaient leur vie comme les autres avaient la leur. Mais en se levant ce matin, Andrew n’aurait pu imaginer le bouleversement qu’allait connaître son existence, en une poignée d’heures seulement. C’était un samedi banal, il pleuvait et le temps était froid. Doryan était dans le salon, à jouer à la console, et Andrew était sous la douche. Quand la sonnette retentit, ce fut Doryan qui alla ouvrir. Le jeune homme fronça les sourcils devant cet inconnu, puis, se reprenant, lui dit :
« Je peux faire quelque chose pour vous ?
-Euh… Je cherche… monsieur Clayton… Il est là ?
-Oui… Il prend sa douche, vous voulez que je l’appelle ?
-S’il vous plaît…
-Qui dois-je lui annoncer ?
-Matt Clayton. »
Doryan pâlit puis se reprit, tournant les talons pour aller frapper à la porte de la salle de bain.
« Andrew, tu es prêt ?
-Presque, qu’est-ce qu’il y a ?
-Je crois… Je crois que tu devrais venir… »
Andrew apparut sur le seuil de la porte, énervé d’avoir été ainsi dérangé.
« Franchement, venir sonner chez les gens à dix heures du mat, y’en a qui se gênent pas, maugréa-t-il. »
Mais il changea lui aussi de couleur face à l’homme qui se tenait dans l’entrée, les yeux anxieux et mal à l’aise.
« Matt…
-Euh… Salut, Andrew…
-C’est ça, ouais… Qu’est-ce que tu viens foutre ici ?
-Tu me laisses rentrer ?
-Je sais pas…
-Tu devrais accepter, murmura Doryan, qui était resté un peu en retrait. »
Andrew se tourna vers Doryan, le scruta une seconde, puis obtempéra. Il laissa Matt entrer dans le salon, et lui proposa sèchement de s’assoir, tandis qu’il s’appuyait l’épaule contre le mur, les bras croisés. Doryan proposa d’aller refaire des glaçons pour s’échapper et se réfugia dans la cuisine. Andrew toisa son frère et lui demanda :
« Alors, c’est quoi le souci ? Le vieux est mort ?
-Non… Non, il n’est pas mort… Je ne suis pas là pour te parler de papa… D’abord… Est-ce que tu vas bien ?
-On ne peut mieux, comme tu peux le voir…
-Euh… Oui… murmura Matt, sans lever les yeux. »
En bruit de fond, la musique du jeu vidéo que Doryan avait mis en pause couvrait le silence. Matt prit plusieurs fois son inspiration, ouvrit la bouche, et se lança enfin :
« Ca n’a pas été facile de te retrouver…
-Parce que tu m’as cherché ?
-Oui… Il fallait que je te parle…
-Vu que ça fait presque dix piges qu’on s’est pas vu, j’imagine que ça va être bien long… ironisa Andrew.
-Pas… pas vraiment… Enfin, j’imagine que tu aurais beaucoup de choses à me raconter, pas vrai ? tenta Matt, avec un sourire, mais le regard glacial d’Andrew le lui fit perdre aussitôt.
-Si tu pouvais abréger, ça m’arrangerait.
-Je… Je vais me marier dans trois mois et j’aurais aimé que tu viennes…
-Je suis bien content de le savoir, mais c’est quoi, un mariage, par rapport à tout ce que j’ai vécu ? Moi aussi, j’aurais aimé que tu sois là, mais t’as jamais rien fait pour moi.
-Andrew, c’était… différent…
-Ah ouais, vachement différent… C’étaient des étapes importantes de ma vie, et tu les as toutes ratées… Alors, ton mariage, tu m’excuseras…
-Y’a quand même une différence entre les deux ! Je vais juste me marier ! Toi, tu as… complètement changé…
-Je n’ai pas changé, j’ai corrigé des choses, c’est tout… Ecoute, tu ferais mieux de partir…
-Excuse-moi, Andrew, ce n’est pas ce que je voulais dire, soupira Matt, en passant la main nerveusement dans ses cheveux. C’est juste… que ça fait un choc, puis, à cette époque, j’étais pas en état… Quand tu es parti, tout s’est mis à foirer, à la maison… J’ai essayé de trouver un moyen de tenir, et tout ce que j’ai trouvé, c’est de me défoncer au crack…
-Qu… ? commença Andrew, secoué.
-C’est fini maintenant, mais j’ai mis six ans a décroché… C’est à partir de là que j’ai tout recommencé à zéro, et c’est à partir de là aussi où je me suis dit qu’il fallait que je te retrouve.
-Ca t’a pris quatre ans ?
-Non… mais entre le moment où je me le suis dit et le moment où j’ai trouvé le courage de le faire, y’a eu un petit délai… Tu sais, Andrew, je ne vais pas te forcer à venir, mais ça m’aurait fait plaisir que mon frangin soit là… »
Andrew parut touché et s’autorisa un demi-sourire, mais reprit :
« Même si je viens, je sais pas si c’est une bonne idée, vis-à-vis des parents… Je n’ai pas envie de gâcher la fête par une engueulade.
-J’en ai parlé aux parents… Ca me fait un peu mal de te dire ça, mais papa m’a promis qu’il n’y aurait pas d’esclandre et qu’il t’ignorera, donc de son côté, c’est réglé…
-C’est pas comme si ça me faisait de la peine, rétorqua Andrew, pragmatique. Et pour maman ?
-C’est différent… Ca fait dix ans qu’elle ne t’a pas vu et six ans qu’elle n’a même pas entendu ta voix. Comme elle m’a dit, elle veut juste que son enfant revienne. Elle a fait le deuil de sa fille depuis un bout de temps, tu sais, et maintenant, elle voudrait juste retrouver son fils…
-En clair, y’a que papa qui nous emmerde, donc… Le problème, c’est que y’a le reste de la famille aussi…
-J’ai fait le tri… J’ai invité ceux qui se fichent de ton changement, et ceux qui l’ont accepté… Ca m’arrange, ça m’a permis de viré tout le cortège des vieilles peaux de tantes qu’on n’a presque jamais vues… Et puis, tu sais, il y a quelqu’un qui t’attend de pied ferme, aussi…
-Qui ?
-Mamie… Je n’ai jamais compris pourquoi tu ne lui as jamais donné de nouvelles, à elle. Elle t’a toujours soutenue, et même après que tu sois parti, elle te défendait. Et encore après qu’elle ait su, ça n’a rien changé…
-J’avais peur… Puis je voulais tout oublier… Et ta copine, enfin, ta future femme, tu lui as dit quoi ?
-Que mon frère était parti il y a dix ans et que depuis, je ne l’avais plus vu et que j’avais envie qu’il soit là. Elle n’a pas besoin de savoir le reste, elle a juste besoin de te connaître toi, comme tu es, comme la vérité… Pour elle, tu as toujours été Andrew…
-C’est quand, que tu te passes la corde au cou, déjà ?
-Dans trois mois… Début mai…
-Ca me laisse du temps pour réfléchir…
-Pas tant que ça, faut qu’on boucle la liste des invités d’ici deux semaines…
-Ah ouais, quand même… Au fait, hum… Je ne sais pas si c’est très poli de te demander ça, mais… est-ce que je pourrais venir avec quelqu’un ?
-Oh, euh, oui, bien sûr, pas de problème ! répondit Matt, avec un sourire.
-En parlant de ça, où il est passé, encore ? Doryan ?! Qu’est-ce que tu fous, bordel ? Tu t’es noyé dans les glaçons ou quoi ? aboya Andrew, en se tournant vers la cuisine. »
Le jeune homme apparut timidement, triturant ses doigts, le regard gêné.
« Viens, faut que je te présente quelqu’un… »
Doryan obéit et baissa la tête, avant qu’Andrew ne lui donne un coup de coude.
« Matt, je te présente Doryan, c’est la personne avec qui je vis, et c’est avec lui que je voudrais venir…
-Ravi de vous rencontrer, s’exclama Matt, en se levant pour serrer la main de Doryan.
-Ca t’étonne pas que je vive avec un homme ? s’insurgea presque Andrew.
-Non, pourquoi ? Tu nous as déjà tout fait, plaisanta-t-il, alors, ça, c’est presque banal. Honnêtement, continua-t-il, je suis bien trop heureux d’avoir retrouvé mon frère pour me préoccuper du reste, et puis, je m’en fous, pour tout te dire. »
Matt observa Doryan qui piqua un fard et Andrew éclata de rire.
« J’espère sincèrement que je te verrai à mon mariage, Andrew… Tiens, je te laisse mon numéro. Rappelle-moi d’ici deux semaines pour me faire part de ta décision, d’accord ? termina Matt, en tirant une carte de visite de son portefeuille.
-Merci, je vais y réfléchir.
-Parfait, sourit-il. Je ne vais pas plus longtemps vous embêter.
-Ok… Au fait, comment tu m’as retrouvé ?
-Ca faisait pas mal de temps que je cherchais. J’ai fait presque tous les Andrew Clayton de la ville, et crois-moi, on dirait pas, mais y’en a quand même pas mal. A vrai dire, jusque là, je n’avais pas eu de chance, puis tout à fait par hasard, j’ai refait une recherche avant-hier, et cette adresse avait été ajoutée…
-Ouais, j’étais sur liste rouge, avant… Mais vu qu’on a déménagé…
-Ah, je vois… Tant mieux, finalement… »
Matt sourit encore et Andrew le raccompagna jusqu’à la porte. Ils restèrent un instant à discuter sur le seuil.
« Il a l’air gentil, ton copain, mais pas très causant.
-Il est timide. Quand on le connait mieux, c’est différent.
-Ok… Bon… Tu peux m’appeler quand tu veux, hein.
-T’inquiète pas, je t’appellerai, je te le promets.
-Merci… Andrew ?
-Hm ?
-Ca m’a fait très plaisir de te revoir, tu ne peux pas imaginer…
-Euh, ouais… moi… »
Andrew fut brutalement compressé contre la poitrine de Matt et le jeune homme se rendit, tapotant le dos de son frère en signe de définitive réconciliation.
« Je suis plus le seul beau gosse de la famille, maintenant, déclara Matt, moqueur.
-Mais bien sûr, sourit Andrew, en secouant la tête.
-Cette fois-ci, j’y vais pour de bon ! N’oublie pas ta promesse ! lui rappela Matt, en s’engageant dans l’escalier.
-T’en fais pas, je t’ai dit. A plus, Matt.
-A plus tard, frangin ! »
Andrew le regarda disparaître au coin du mur et lâcha un soupir, avant de refermer la porte. Doryan s’approcha doucement de lui, se mordillant la lèvre, et s’enquit :
« Ca va ?
-Ouais… Si je m’attendais à ça…
-Je suis tellement content pour toi, Andrew.
-Merci, mais maintenant, tu vas devoir te coltiner une journée à se faire chier à un mariage, rétorqua Andrew, cherchant toujours une échappatoire dans le cynisme ou l’humour.
-Ca ne me gêne pas, tant que c’est avec toi.
-Ah, tiens, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu droit à une guimauve ! »
Doryan protesta et menaça de le frapper, mais ses yeux qui pétillaient affirmaient tout le contraire. Soudain, Andrew le serra contre lui, et déposant son front contre le sien, il le remercia.
« Mais pourquoi ? interrogea Doryan, interloqué.
-Parce que tu es là… Mine de rien, t’as changé ma vie… Et pour ça, ça vaut bien un merci, au moins…
-Si je suis resté, c’est parce que j’en avais envie. Je suis gentil, mais pas stupide, et je ne me serais jamais forcé.
-Je sais bien, murmura Andrew, en jouant avec une mèche de cheveux blonds.
-Tu devrais aller au mariage de ton frère… Il avait l’air si heureux de te revoir, et puis, tu as bien vu, il n’y a que ton père qui refuse de t’accepter.
-J’ai peur… avoua Andrew, désarmé.
-Je m’en doute bien, mais tu ne seras pas tout seul. Il y aura Matt, et moi aussi, je serai là.
-De toute façon, au fond de moi, je sais déjà que je vais accepter… »
Doryan déposa un baiser contre la joue d’Andrew et plissa le nez quand le jeune homme fit glisser ses doigts sur sa nuque et sa gorge.
« Hé, Doryan…
-Quoi ?
-Y’a un truc qui me trotte dans la tête depuis un bon bout de temps…
-Ah oui ?
-C’est con… Puis venant de moi, ça aura l’air encore plus débile…
-T’en sais rien…
-Depuis le temps qu’on est ensemble, presque deux ans, quand même, je sais que je n’ai pas toujours été sympa, agréable, tendre, ou quoi… Mais je t’aime, tu sais, Doryan… »
Doryan retint son souffle, demeura immobile quelques instants avant de se jeter contre Andrew.
« Bon, je t’avais dit que ça serait con si c’était moi qui le disais, railla Andrew, gêné.
-Ce n’est pas stupide… Et je sais combien ça t’a coûté pour me l’avouer, chuchota Doryan.
-Pas tant que ça… Je le pensais depuis un sacré moment, juste que le matérialiser par des paroles me paraissait… idiot, j’avais peur d’être ridicule… Ca me va pas, le romantisme, de toute façon.
-Tu aurais pu me dire « Doryan, je t’aime, bordel », peut-être que ça serait passé plus facilement, se moqua Doryan, qui rayonnait de joie.
-J’aurais pu, mais je voulais le garder comme ça, parce que c’est ce que tu méritais. La forme la plus épurée et la plus vraie…
-Et c’est moi qui fais de la guimauve, hein…
-Arrête de te foutre de moi ou je te jette par la fenêtre, le menaça Andrew, faussement fâché.
-Essaie, le mit au défi Doryan. Maintenant que tu m’as dit que tu m’aimais, tout peut m’arriver, je crois que je m’en fiche…
-Ah, ça y’est, on a repris nos bonnes vieilles habitudes…
-Andrew, faudra un jour que tu apprennes à te taire.
-Je sais… »
Doryan l’embrassa doucement, et Andrew sourit. Il était juste lui.
--oo--
FIN
Note : Bon, ben, voilà… Cinq heures du mat, et NOM DE DIEU DE BORDEL, je hais word, j’étais en pleine correction et ce crevard a planté. Obligé de TOUT me retaper, alors que je veux aller faire dodo, moi. Bref, jJe pense que je réutiliserai Andrew et Doryan pour autre chose, je les aime bien, ce sont tellement des boulets… 8D Bref, sur ce… Je vais me coucher, c’est pas le tout, mais il est tard et je suis en train de devenir aveugle. J’ai eu du mal à finir cette fic, et bon, la fin, c’est pas top, mais ça me gavait et j’essayais de trouver une porte de sortie le plus rapidement possible. Je me suis pas foulé, j’ai collé pas mal de dialogues (ils sont bavards) et moins de narration, mais j’espère que c’est pas trop indigeste XD. Ah oui, tant que ça me revient, je sais que je suis passé un peu vite sur la question des relations sexuelles entre Doryan et Andrew, mais je me sentais absolument pas le courage de foutre une scène de cul, parce que dans leur configuration, j’avais pas envie de me faire chier avec les détails 8D C’est tout, mais peut-être si je fais un autre truc avec eux, je me forcerai. Et dernière chose, je me souviens plus du protocole aux USA, donc, j’ai un peu bidouillé le truc, vu que ça me soulait de faire une recherche. J’ai fait un genre de mix avec le protocole français, j’espère que ça reste crédible O;O
Réponse aux reviews :
Paprika Star : Zut, j’aurais voulu que les gens le découvrent pas avant la fin du chapitre 8D Bon, ben, tant pis… J’espère quand même que ce chap t’aura plu.
P (un peu étrange comme pseudo XD) : Bah, euh, de rien… Pour répondre à ta question, disons que je suis bien placé pour le savoir, puis j’ai des amis Ftm, voilà ;3 Si t’es encore là, j’espère que ça t’aura plu.
Irkyno : C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur pour diverses raisons et comme il est peu abordé, je me suis dit « bah, t’as qu’à le faire ». Pour les filles de la fic, j’ai horreur des cruches 8D Par exemple, dans les jeux vidéo, en général, ça me donne envie de claquer ma console tellement elles me canulent xD En tout cas, merci pour ce gentil commentaire !
Ilys86 : Merci pour ta review. J’espère que ma fic n’a pas viré au gnan gnan et que ce dernier chapitre t’a plu aussi.
Somniorum : Merci à toi. Je sais pas si j’ai du talent, mais je suis dans une position qui facilite la compréhension du personnage d’Andrew, donc, c’est peut-être plus facile pour moi. Voilà, en espérant que le second chapitre ait été à la hauteur !
Pyrane : Pareil, merci à toi ! Alors, est-ce que la suite ne t’a pas trop déçue ? XD