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Author: BeuldesBois
Fiction Rated: T - French - Adventure/Romance - Reviews: 21 - Published: 11-26-08 - Updated: 09-25-09 - id:2601029

Chapitre 2.
'' Veuillez embrasser la mariée ''

Les choses allaient déjà assez mal, mais on peut dire que le monde connut vraiment sa période de crise lorsque les caves de pétroles finirent pas être à sec.

Les chercheurs avaient pourtant prévu les choses, et beaucoup avaient tenté de trouver des alternatives pour remplacer cette matière première qui faisait tourner le monde des gros consommateurs. Mais, plus préoccupés par le gain et l'engraissement, les politiciens n'avaient pas jugé important de s'intéresser à ce genre d'initiatives. Les idées, bien que novatrices, n'étaient pas assez importantes du point de vue des bénéfices que l'État pourrait en tirer. La plupart des projets restèrent alors au stade embryonnaire, manquant de subventions, tout comme bien d'autres étincelles à tendance écologique qui furent soufflées par la même occasion.

Les pays pétroliers gardèrent le peu de pétrole qu'il leur restaient pour leur utilisation personnelle, ou la revente au plus offrant... Mais tout cela ne dura pas bien longtemps. Très vite, beaucoup d'États se tournèrent le dos, et choisirent d'adopter une position de reclus. Ils fermèrent les frontières et interrompirent un grand nombre de leurs liens commerciaux. Si tout cela se faisait en premier lieu par vengeance envers un pays qui avait subitement décidé d'interrompre les échanges, on finit par préférer garder ses ressources pour soi.

Néanmoins, les biens de chacun commencèrent à s'épuiser. Sans commerce pour obtenir les denrées manquantes, de grandes pénuries et une inflation des prix apparurent très rapidement dans bien des États. La France n'était malheureusement pas une exception... Des émeutes commencèrent alors à animer les grandes villes du pays, et bientôt tout l'hexagone fut pris d'une frénésie meurtrière. Les gens, tellement démunis, n'hésitaient plus à voler ce qu'ils pouvaient trouver. Les échoppes et autres magasins étaient constamment saccagés, et l'on se méfiait de tout le monde, se toisant d'un regard noir.

Tout cela dura une dizaine d'années, pendant lesquelles on put compter une dizaine de millier de décès du à la Grande Crise... Et c'est en 2072 que le peuple réussit enfin à faire entendre sa voix, et renverser le pouvoirs dont il était tant mécontent. Une énième tentative d'union qui, pour la première fois depuis bien longtemps, porta ses fruits. Le Soulèvement, alors guidé par les plus riches et les plus influents personnages du pays malgré la crise, permit de changer bien des choses au sein de l'État... à commencer par l'instauration d'une monarchie parlementaire. C'était alors l'une des conditions revendiquée par les leaders du Soulèvement, pour qu'en contre partie le peuple obtienne une amélioration de sa condition de vie.

Entre distribution équitable des biens, effort écologiques plus ou moins poussés, et reconstruction d'un pays voulant se sortir d'une impasse, les changements ne furent pas immédiats, mais ils se produisirent tout de même.

A présent, soixante-et-onze années se sont écoulées. La monarchie est toujours en place, bien que le roi fasse plus office de figuration qu'autre chose. Les véritables dirigeants du royaume sont les nobles qui occupent une place au parlement, ainsi que d'autres membres de la Noblesse qui peuvent apporter leur influence sur les décisions... La Noblesse, cet ordre qui a été dépoussiéré après le Soulèvement, était alors accompagné de son opposé radical, le Petit Peuple, ainsi que d'une classe intermédiaire qui comprenait les plus riches du pays, pas nécessairement nobles, la Bourgeoisie.

Si, à l'instauration de cette nouvelle classification, le peuple ne voyait pas d'inconvénient à être considéré comme moins important que les nobles, c'était en grande partie parce qu'aucun réel écart n'avait été creusé entre les deux ordres. Chacun avait le droit aux même choses, et en même temps... La seule différence résidait dans l'influence que le petit peuple n'avait pas politiquement, ce qui ne le dérangeait guère sur le moment.

Mais bien que le niveau de vie ait remonté, et qu'une nouvelle paix se soit installée avec la mise en place d'un nouveau régime, le temps prouve que les hommes ne changent peut-être jamais vraiment...

Nous sommes en 2143, et depuis près d'une trentaine d'années, le peuple déplore l'attitude de la Noblesse qui profite visiblement de sa condition. Le partage des biens et denrées ne se fait plus comme autre fois. Beaucoup d'exceptions sont faites pour les nobles, à commencer par le retour de certains privilèges que l'on disait réservés à ''l'élite''...

C'est dans ces conditions que nait alors la Milice. Après quinze ans passés à clamer sa colère, le peuple voit apparaître une étrange faction qui prend les armes pour défendre ses intérêts. Puisque pacifiquement le message ne passait pas... les membres de la Milice luttent désormais contre les forces trop autoritaires de la Noblesse, et s'étendent en réseaux éparses aux quatre coin de la France.

Leurs revendications se défendent toujours sur les champs de bataille, et l'identité de chacun des soldats est gardée secrète, pour éviter toutes représailles sur les familles... C'est tout ce que le peuple, ainsi que les nobles, savent réellement de cette organisation fantôme.

---

Tout dans cette voiture était imprégné par l'odeur de la fumée et du tabac froid, des moquettes intérieures jusque dans les joints de caoutchouc qui encerclaient les hublots de plexiglas. Les deux hommes à l'avant avaient d'ailleurs entre-ouvert leur fenêtre pour craquer une allumette puis allumer leur cigarette, se laissant aller à un rituel qui laissait les courants d'air entrer en trombe dans le véhicule, au grand dam des trois passagers arrière.

C'était une petite auto noire sans prétention, mais bien trop reluisante et bichonnée pour vraiment passer inaperçue. Malgré les vitres teintées qui mettaient les passagers à l'abri de tout regard, Milo ne pouvait s'empêcher de se sentir observée à chaque fois qu'un passant suivait la voiture des yeux. Tout le monde savait que ce genre de véhicule était bien souvent porteur de mauvaise nouvelle... Peut être ces villageois craignait-ils qu'il ne s'arrête chez eux, ou, si c'était déjà fait, qu'il ne repasse faire plus de dégâts.

La logique voulait que la ville de Milo ne fut pas la seule à avoir été contrôlée par des agents du comté, et beaucoup de jeune gens avaient dû être emmenés dans des voitures similaires, malgré l'heure peu avancée qu'il était. D'ailleurs, la journée étant loin d'être terminée, d'autres victimes seraient certainement encore cueillies d'ici le soir.

La jeune fille assise entre Milo et l'un de leurs trois bourreaux émit une petite toux qu'elle tenta de camouflée comme elle put. Assise au centre de la voiture, elle ne pouvait que fixer le sol avec insistance, ne voulant tomber sur le regard d'aucun autre passager. Son malaise se rependait toujours plus dans la voiture à mesure que les kilomètres défilaient, mais pendant que Milo l'observait d'un œil en coin, la courageuse osa enfin briser le silence de mort qui s'était immiscé dans l'auto.

- Où... Où sommes nous censés nous rendre? demanda-t-elle timidement, les mains s'entremêlant nerveusement. Le chef lieu? Bauzances?

Ses cheveux bruns, portés courts, lui donnaient un petit air fragile qui attendrit légèrement sa compagne. Elle semblait plus jeune que Milo, bien que celle-ci ne fut pourtant pas bien vieille... Cette dernière tourna alors son regard avec amertume vers la fenêtre et le décor qui y défilait. Qu'allait-il arriver à cette pauvre fille après cette réforme à la noix? Qu'allait-il leur arriver à toutes d'ailleurs? Curieusement, Milo s'en faisait plus pour les filles que pour les garçons... Elle ne savait pas encore ce que ces nouveaux textes exigeaient des jeunes mariés; mais forcer deux inconnus à se mettre en couple était pour elle loin d'être une bonne idée du point de vue sécurité. Il suffisait de tomber sur un profiteur, et...

Milo se plaqua une main sur le visage, tâchant de penser à autre chose.

- Nous nous rendons à Felluton, répondit finalement l'homme qui avait la place de passager avant. Des secteurs ont été découpés et affectés à plusieurs points de ralliement, comme celui-ci... histoire que l'on puisse vous trouver à tous et toutes un concubin qui habite près de chez vous.

Et tout cela était diablement bien calculé... Les concepteurs de cet arrêté n'avait-ils donc rien laissé au hasard?

La petite jeune fille aux côtés de Milo semblait tout aussi abattue que sa camarade. Ses yeux se mirent d'ailleurs à briller d'une triste lueur à la venue de quelques larmes qu'elle ne laissa pourtant pas couler. Sur le moment, Milo aurait voulu tenter de la réconforter, mais elle était elle même bien trop énervée pour oser faire quoi que ce soit. D'un autre côté, le seul mouchoir qu'elle aurait eu à lui proposer était la longue bande de tissu qui englobait sa main esquintée... un présent fort peu distingué.

La jeune femme se contenta alors de relever son regard vers le troisième homme qui était assis sur la même banquette que les deux demoiselles, et qui fixait la plus malheureuse de deux avec une sorte de joie perverse. Il observait maintenant Milo, le nez toujours camouflé par un torchon fortement rougi, et soutint son regard avec une fierté démesurée... Il semblait décidément heureux du sort des deux jeunes filles, et certainement plus encore de celui de Milo, contre qui il avait de bonnes raisons d'être hargneux.

Les quelques minutes qui restaient à être tous ensemble coincés dans le même véhicule s'écoulèrent plutôt lentement. Mais quand Felluton put enfin être à portée de vue, les esprits se calmèrent un peu, et curieusement chacun s'en retrouva soulagé... même les deux captives, apparemment pressées de sortir de ce calvaire. La voiture zigzagua alors sans grand empressement jusqu'au centre ville, et s'engagea dans une cours de graviers immense, qui pour ce jour faisait désormais office de parking. Écarquillant de grands yeux, Milo put remarquer qu'une quinzaine d'autres autos similaires stationnaient dans cette cours, et réalisa avec angoisse qu'elle n'était décidément pas seule dans cette galère...

Quand le moteur fut enfin coupé, les trois hommes sortirent de la voiture, et le plus grand d'entre eux s'approcha de la portière de Milo pour l'ouvrir. Le vent s'engagea dans le véhicule sans ménagement, et les deux jeunes filles n'avaient plus d'autre option que de descendre à leur tour pour affronter le mauvais temps. Ce grand homme aux épaules carrées et au regard sévère surplombait Milo et la demoiselle à ses côtés de toute sa taille... Mais bien qu'il paraissait impressionnant, il ne semblait pourtant pas malveillant, et l'ex fugueuse se surprit à presque ressentir du respect pour lui, malgré le rôle qu'il avait dans son pseudo enlèvement...

- Lambart, va prévenir que les deux raflées de Chaussac-Taillefert sont là... fit brièvement le grand homme à son plus jeune collègue.

Le concerné se retourna rapidement pour observer une dernière fois les deux jeunes filles dont il allait annoncer la venue, appuyant son regard sur la petite Milo qui baissait la tête vers les nombreux cailloux blancs jonchant le sol... Il aurait certainement espéré pouvoir défier une nouvelle fois la jeune femme, mais elle ne lui en donna pas l'occasion, se refusant de relever la tête en sa présence. Ce type, elle ne pouvait décidément pas le supporter.

Lorsqu'elle entendit le messager s'éloigner, Milo put enfin se permettre de faire face au grand bâtiment qui allait certainement devenir sa nouvelle prison pour un temps. Une façade lisse et sans charme, d'un blanc cassé qui laissait deviner quelques fissures par endroit. Les fenêtres étaient toutes les mêmes, excepté celles juste au dessus de la double porte d'entrée, beaucoup plus grandes. De petits hublots rectangulaires au niveau du sol laissaient également entrevoir que la bâtisse possédait un ou plusieurs sous-sols... Une architecture qui devait avoir deux bonnes centaines d'années maintenant.

- Allez mesdemoiselles, rentrons au moins au chaud le temps que l'on prépare votre arrivée...

Dit comme cela, il semblait à Milo qu'elle allait être reçue comme un ambassadeur d'une contrée lointaine... ce qu'elle aurait certainement préféré. Sa jeune compagne se colla alors à elle, n'osant apparemment pas avancer toute seule. Maintenant qu'elles étaient debout l'une à côté de l'autre, Milo se rendit compte que la brunette la dépassait de cinq bon centimètres. Elle se tordit alors la bouche en une petite grimace, puis posa sa main dans le dos de sa camarade, comme pour la pousser à lui emboiter le pas... Ce serait donc la plus petite qui soutiendrait la plus grande.

Escaladant les quelques marches du gigantesque perron qu'elle devait franchir, Milo se mit néanmoins à ralentir le pas, hésitant sur le moment à faire volte face. Elle aurait aimé dévaler les escaliers, shooter quelques graviers au passage tout en s'éloignant le plus vite possible en direction de la sortie... Mais la jeune fille dans son dos semblait s'accrocher à sa veste avec trop de force pour lui laisser cette liberté.

- N'y penses même pas, souffla alors le pervers à l'adresse de la demoiselle, comme s'il avait deviné ses intentions.

Il fallait avouer qu'avec un cas comme Milo, ayant déjà essayé de s'enfuir, on pouvait facilement imaginer qu'une récidive serait à venir. La jeune fille n'eut cependant pas la force d'aller à l'encontre de cette injonction, réservant sa vengeance à plus tard. Après tout, elle était dans une bourgade qu'elle ne connaissait même pas... A quoi bon courir les rues de nouveau, si c'était pour se faire reprendre au final ?

Repoussant les deux grandes portes avec force, le petit groupe s'engagea alors dans un hall carrelé en damier gris et blanc, sentant le chaud et la poussière. Des téléphones devaient sonner à tout les étages, se faisant entendre depuis le rez-de-chaussée; et quelques hommes en habit noir trottinaient de couloir en couloir en portant des piles de papiers assez impressionnantes. De nombreuses voix résonnaient également un peu partout, incombant des ordres intimidants, ou encore répondant aux questions posées avec appréhension... Des voix qui n'avaient définitivement pas le même timbre.

Le jeune homme qui s'appelait Lambart sortit alors d'une petite pièce en retrait, faisant sursauter les deux jeunes filles.

- On peut amener mademoiselle Safont dans la grande salle, commença-t-il en indiquant la pièce juste en face de l'entrée d'un signe de la main. Par contre pour Vallemerin, il faut encore qu'on attende de savoir quoi en faire...

- Il y a tant de monde que ça de raflé aujourd'hui, malgré le délais que laissait la réforme ? s'étonna l'homme au torchon plaqué sur la tête, tout en écoutant les petites voix suppliantes qui provenaient de la grande pièce.

- Au lieu de penser à des choses pareilles, tu ferais mieux de trouver une solution pour arrêter de saigner comme un goret, le coupa l'homme aux larges épaules, tout en déboutonnant quelques boutons de son pardessus. Il faut croire que beaucoup sont en situation trop compliquée pour que l'on ne puisse leur laisser une semaine de répit...

L'homme s'arrêta alors brusquement, voyant qu'il rentrait dans le jeu de son collègue sans le vouloir, puis reprit d'un ton plus dur:

- Emmène mademoiselle Safont avec les autres jeunes. Je reste avec mademoiselle Vallemerin jusqu'à ce qu'on sache quoi faire d'elle.

Pendant que l'un s'éloignait vers les toilettes, le second entrainait donc la petite brune avec lui, la priant d'accélérer le pas. La pauvre s'était retournée vers Milo, la dévisageant comme si la jeune femme se trouvait être son radeau de secours auquel on l'arrachait. Milo ne comprenait pas vraiment cette attachement que la jeune Safont avait pour elle. Après tout, bien que vivant dans la même ville, elles ne s'étaient jamais rencontrées, même si le nom de la demoiselle lui évoquait quelque chose. Peut être sentait-elle en Milo une image réconfortante, ce qui aurait été étonnant vu la mauvaise humeur de la jeune femme... Mais il n'empêchait que la concernée se retrouvait toujours plus mal à l'aise à mesure que le regard de l'autre jeune fille la transperçait.

- Je me sens tellement impuissante, souffla alors Milo sans s'en rendre vraiment compte.

L'homme resté à ses côté baissa alors la tête vers elle. Pour la première fois, il lui semblait enfin que la jeune fille était comme toutes les autres, malgré sa carapace de dangereuse fugitive. Milo avait beau posséder assez de cran pour défier les autorités, et mettre sa vie en jeu simplement pour aller au bout de ses idées... elle n'en restait pas moins une fille, avec ses doutes et sa fragilité...

- Mais c'est pas pour ça que vous pouvez vous estimer vainqueur !, reprit-elle en fusillant son compagnon du regard. Si on se revoit un jour, je vous pourrirais la vie comme vous avez ruinez la mienne!

Finalement... Pour la fragilité, il faudrait peut être repasser...

- Je comprend que vous puissiez me considérer comme personnellement responsable... Mais ce n'est pas moi qui ai édifié cette nouvelle loi. Par ailleurs, je la trouve plutôt aberrante... Mais, que ne ferait-on pas pour une paye à la fin du mois?

Milo ne s'attendait à aucune réaction en particulier de la part de son bourreau, mais pourtant sa réponse la déstabilisa légèrement. Il commençait par se mettre hors de cause, puis enchainait en laissant entendre qu'il assumait tout à fait ses actes. Pour le coup, la jeune fille ne s'y attendait pas, et ne sut quoi répondre à cet homme qui ne se laisserait pas ébranler aussi facilement que ça...

Finalement, elle laissa son regard redescendre sur sol, comptant les carreaux en damier un à un en serrant les dents. Elle ne voyait décidément pas comment le convaincre de la laisser partir... Mais elle n'eut pas, de toute façon, l'occasion d'y réfléchir d'avantage, car un petit homme sec à la moustache grisonnante s'approcha d'eux à grands pas, faisant résonner ses talons sur le carrelage.

- C'est bien là Milo Vallemerin ? L'une de celles qui avaient tenté d'échapper au recensement la semaine passée ?

- Hé, j'ai rien tenté du tout, j'étais même pas au courant de...

- C'est bien elle, la coupa l'autre homme, lui posant un lourde main sur l'épaule pour lui signaler de se taire.

- Bien. Ayant un peu plus de questions à lui poser sur sa situation... Nous allons peut être l'emmener dans un endroit plus tranquille afin de poursuivre l'investigation.

Milo ne savait pas bien comment entrevoir la chose... Des questions à lui poser dans un coin isolé ? Est-ce que tout cela n'était pas un peu trop pour remplir de simples formulaires ?

- Euh... Je ne vais pas dans la grande salle avec les autres ?

Le petit homme se tourna alors vers la pièce en question. Par l'entrebâillement des portes, on pouvait observer plusieurs groupes de personnes, assises autour de tables et de bureaux qui semblaient avoir été jetés là sans grande attention.

- Trop exposé, se contenta-t-il de répondre en se redressant sur lui même. Veuillez me suivre.

La main sur son épaule resserra alors un peu plus son étreinte, et poussa Milo en avant, à la suite de la moustache grise qui s'éloignait au pas de course. Une porte dérobée leur dévoila finalement un petit escalier de pierre usé qui descendait dans les sous-sols, et la jeune fille commença vraiment à craindre pour sa sécurité...

Au bout de quelques mètres dans un étroit couloir de parpaings semblant monté à la va-vite, le petit homme ouvrit finalement une porte sombre. Elle ressemblait à toutes les autres que l'on pouvait apercevoir le long de ce couloir, et d'un geste de la tête, l'homme invita la demoiselle à s'y engager.

La petite pièce carrée était tout aussi sombre que le reste du sous-sol, et seule une fenêtre rectangulaire, longeant le niveau du plafond, servait d'éclairage. Au centre, une vielle table de bois et trois chaises se disputaient le peu d'espace qui leur était offert, et un immense miroir recouvrait la quasi totalité de l'un des quatre murs de ce local. Mais après réflexion, il devint évident pour Milo que cet étrange miroir n'était pas là pour qu'elle puisse se recoiffer ou rajuster sa tenue... L'astuce des vitres teintées, la jeune fille connaissait.

- Ça va être sympa cet entretien... finit-elle par articuler ironiquement, commençant vraiment à se demander où toute cette mascarade pourrait bien mener.

-

Des bruits de sabots ferrés claquant sur le goudron de la ville se firent entendre à proximité du grand bâtiment administratif. En général, les citadins n'évitaient pas spécialement de s'aventurer près de la mairie, mais , ce jour-ci étant plus particulier, le peuple s'en éloignait d'autant plus volontiers. Seul un jeune homme, au sommet d'une monture à la robe tout aussi sombre que ses propres cheveux, semblait vouloir braver le sens commun... Ou peut-être était-ce plutôt qu'il le ''devait'', plus qu'il n'en avait réellement envie.

Franchissant l'enceinte de la cours bordée d'arbustes impeccablement taillés, le nouvel arrivant se dirigea vers l'arrière de la grande bâtisse tout en l'observant furtivement. Malgré ses mains gantées, il pouvait sentir le froid lui mordre les doigts, chose qu'il détestait vraiment. Le motif de sa convocation ne l'enchantait déjà guère... alors s'il fallait rajouter l'hiver arrivant trop tôt cette année, ainsi que sa migraine naissante à l'arrière du crâne, il ne faudrait pas s'étonner si l'homme serait des plus exécrables.

Arrivant désormais dans ce qui devait être autrefois un grand jardin, le cavalier descendit de cheval. Il accusa le coup de la réception sur des doigts de pieds tout aussi gelés que leurs camarades gantés, mais fit mine de ne rien sentir. Un inconnu en long manteau sombre sortit alors par une porte-fenêtre presque à sa hauteur, et s'empressa de le rejoindre. Il semblait tout essoufflé et paniqué... mais peut être n'était-ce que le froid saisissant qui le rendait aussi nerveux. Lui qui sortait d'une pièce surchauffée avait dut être fortement surprit par la température.

- Monsieur de Bellis ! hurla le bonhomme en faisant rebondir son gros ventre à chaque marche qu'il descendait. Vous êtes enfin arrivé, nous vous attendions !

Sans plus de cérémonie, le jeune homme le salua d'un bref hochement de tête, tentant de cacher son agacement.

Le jeune monsieur de Bellis, derrière ses airs hautins et supérieurs, était un très beau jeune homme de vingt-quatre ans à peine, et qui imposait un certain respect malgré son attitude peu engageante. Depuis ces quelques dernières années, le cavalier avait fait beaucoup parler de lui sans forcement le désirer, et était depuis bien connu de la Noblesse des environs.

- Confiez-moi donc votre monture, je vais aller la rentrer pour vous. Allez vous mettre au chaud sans plus attendre !

- Merci, répondit-il calmement, avant de gravir les marches menant à la porte arrière quatre à quatre.

Quand il atteignit enfin le lourd battant de bois, il y frappa de deux coups sec pour prévenir de son arrivée, puis s'engouffra dans l'édifice. Se plaquant contre la porte à peine l'avait-il refermé, l'homme se laissa envahir par la douce chaleur qui lui remontait le long des membres. Il se sentait légèrement plus apaisé que les secondes précédentes, et essaya tant bien que mal de retrouver un semblant de sourire lorsque d'autres lèche-bottes vinrent à sa rencontre.

- Ha monsieur, vous êtes enfin arrivé.

Sur le coup, le jeune homme ne sut pas comment prendre la remarque, mais ne releva pourtant rien.

- Comme convenu avec votre père monsieur le Comte, nous avons sélectionné les deux prétendantes les plus susceptibles d'arranger votre situation. Il est déjà admirable qu'un homme de votre rang s'abaisse à de telle actions pour aider son comté; si nous pouvons vous simplifier les choses, nous le ferons avec plaisir !

Se déclarer comme étant concerné par cet édit stupide pour participer au repeuplement du comté ? Son père n'avait donc rien trouvé de mieux pour expliquer une telle attitude ? Dépité, le jeune homme se passa une main sur la tempe. Il n'en croyait pas ses oreilles... Son père n'avait donc pas encore finit de le faire tourner en bourrique ?

- Je ... Merci messieurs, fit-il après quelques secondes à chercher quoi répondre.

- Nous n'avons qu'à nous diriger tout de suite vers le cœur de cette affaire, commença un second sbire qui n'avait pas encore ouvert la bouche jusque là. Les deux jeunes femmes se trouvent à l'étage du dessous.

- Il faut bien que vous compreniez que nous nous sommes basé sur les critères sociaux avant tout... Nous nous excusons dès à présent si les goûts de monsieur ne seront pas satisfaits par les deux spécimens que nous avons à lui proposer...

- Ce n'est rien, l'interrompit le jeune comte.

L'homme n'aimait pas vraiment que l'on parle du peuple comme d'un troupeau de bétail, et préférait couper court à la discussion avant que son hôte ne s'enfonce encore plus. Si pour ce dernier les choses paraissaient naturelles exposées ainsi, les insultes qu'il proférait mettait en contre partie le jeune homme extrêmement mal à l'aise.

- Nous avons tout de même choisit une blonde et une brune, ajouta-t-il en insistant lourdement. Au départ, elles étaient toutes les deux blondes... Mais nous avons remplacé l'une d'entre elle par une nouvelle arrivante que nous n'avions pas sur nos listes de départ.

- Problème avec vos fichiers ? demanda le jeune homme, faussement intéressé.

- Non... A vrai dire la demoiselle avait disparue lors de notre recensement, et ses colocataires ne semblaient pas très emballés par l'idée de nous livrer des informations sur elle.

Le jeune homme eu alors un sourire moqueur à l'adresse des agents qui avaient du s'en prendre plein les dents ce jour là, mais tenta de cacher son amusement.

Alors que les trois hommes s'apprêtaient à descendre vers le sous-sol et les trésors qu'il renfermait, une voix s'éleva dans le couloir, et apostropha le petit groupe pour le retenir.

- Hé ! Éaque ! J'avais peur de te louper !

Le jeune comte fit alors volte face et reconnu l'une de ses bonnes connaissances, tout en lui adressant un sourire franc.

- Viktor, mais qu'est-ce que tu fais ici...

Pour toute réponse, le second jeune homme se contenta de lui envoyer une bonne tape dans le dos. Éaque semblait enfin un peu plus détendu et enthousiaste qu'à son arrivée à Felluton. C'était non sans soulagement qu'il retrouvait une tête connue parmi tout ces individus lui tournant autour, telle la mouche à l'approche d'un tas d'excréments...

- Sauve moi, souffla Éaque à son camarade, tachant d'être le plus discret possible.

Comprenant bien où voulait en venir son ami, le second jeune homme, aux cheveux bien plus clairs que le premier, acquiesça en claironnant. Loin de vouloir se faire discret, Viktor se redressa de toute sa taille en prenant son compagnon par les épaules, et déclara sans gêne:

- Bon, je prends le relais messieurs, veuillez disposer !

- Mais... mais nous allions mener monsieur Éaque à...

- J'en prends la charge vous dis-je, allez laissez passer !

Ne tenant pas à se répéter, Viktor se fraya un passage jusqu'à la petite porte qui abritait les escaliers des sous-sols, entrainant à sa suite le jeune comte. Éaque en profita alors pour articuler une brève formule de politesse à ses deux premiers hôtes, et s'éclipsa avec soulagement dans les sombres dédales des souterrains.

Une fois que la porte fut refermée, les deux camarades commencèrent à échanger des rires soulagés. Viktor avait bien trois ou quatre ans de plus que son ami, mais ce n'était pas pour autant qu'il était plus mature... Il fallait avouer que la plupart du temps, c'était Éaque qui faisait le plus adulte. Les deux jeunes hommes n'avaient que rarement l'occasion de se voir depuis qu'ils ne travaillaient plus au même endroit, mais chacune de leurs retrouvailles permettaient de se remémorer le bon vieux temps, comme s'ils y étaient encore.

- Alors, qu'est-ce que tu deviens ? commença Viktor, toujours aussi impatient. Et qu'est-ce que tu fous embarqué dans cette galère au fait ?

- Mon père, articula le second jeune homme en levant les yeux aux ciels. Il ne sait vraiment plus quoi inventer pour me pourrir la vie je crois...

- Roh ! Mais il t'aime bien moi je te dis le paternel, c'est bien connu d'ailleurs, t'es l'un de ses préférés. Il essaye peut être juste de te mettre à l'épreuve... Ou bien il veut des petits enfants plus tôt que prévu !

Fier de ses bêtises, le jeune homme aux cheveux clairsemés de reflets blonds ne put réprimer un rire sourd et bruyant. Pour seule réponse, Éaque se contenta de lui envoyé un coup dans l'épaule. La plaisanterie ne le faisait pas rire du tout, et entrevoir des rapports avec une inconnue pour satisfaire les instincts familiaux de son père le dégoutait plus qu'autre chose.

- Abrutit, il veut simplement me faire chier te dis-je. Il a toujours été comme ça... C'est sa façon de nous montrer qu'il s'occupe de nous. Si ce n'est pas dans l'éducation, c'est en nous mettant des bâtons dans les roues...

- Mais les malheurs sont la meilleure des écoles, commença Viktor, reprenant son rire nerveux.

- Épargne-moi ça...

L'air faussement abattu, Éaque se laissa guider à travers le mince corridor jusqu'à une porte que son ami commençait à ouvrir. Dans cette partie du couloir, des cris étouffés pouvaient se faire entendre malgré les lourds murs sensés insonoriser l'étage. Le jeune homme releva alors la tête avec étonnement, écoutant avec plus d'attention ces bruits de fond qui faisaient tâche avec la tranquillité des lieux. Retrouvant son sérieux, il interrogea Viktor du regard, espérant qu'il pourrait l'éclairer.

- Ha ça... C'est la petite surprise que je voulais moi même te faire découvrir.

Viktor tenta alors lui aussi de se calmer avant d'entreprendre de rentrer dans la pièce dont il avait dégagé l'entrée, puis reprit:

- Je ne sais pas si on t'a mis au courant pour le moment, mais ils t'ont fait un joli cadeau en choisissant cette candidate pour tes futures noces... J'ai entendu parler d'elle toute la matinée, c'est pas une tendre !

Le jeune homme s'écarta alors de la porte et s'engagea enfin dans la petite salle sombre, avant de refermer celle-ci avec rapidité une fois que Éaque y fut entré à son tour. Les deux hommes se retrouvèrent alors face à une vitre teintée, qui laissait apercevoir une scène qui faisait rire plus d'un spectateur dans la petite pièce d'observation. Éaque s'intéressa alors lui aussi à ce que tout le monde contemplait, se rapprochant de la vitre, les sourcils froncés.

- Mais asseyez vous une bonne fois pour toute, que l'on en finisse avec ces papiers !

- Allez vous faire voir ! braya une jeune fille ridiculement petite, alors qu'elle envoyait voler sa chaise de l'autre côté de la pièce.

- Mademoiselle Vallemerin, s'il-vous-plait... Cet entretien nous déplait autant qu'à vous !

- J'espère bien ! rétorqua Milo, qui faisait jusque là tout son possible pour énerver l'assistance.

Le grand homme qui avait accompagné la jeune femme depuis le début de la journée se leva alors d'un bond, à bout. Il attrapa ainsi la demoiselle en la jetant sur sa propre chaise, qu'il lui léguait volontiers pourvu qu'elle y reste. Les deux mains plaquées sur la table, il fixait la jeune fille avec une sévérité qui en aurait fait trembler plus d'un.

- Maintenant ça suffit Milo, on ne va pas y passer quinze ans.

Son collègue, qui jusque là avait tenté d'employer la manière diplomatique, s'en retrouva tout aussi impressionné que la captive, et ne prononça plus un mot lui non plus.

- Nous allons finir de remplir cette paperasse avant que je ne perde définitivement patience, et cette fois, je vous prierai de ne pas déchirer les formulaires une fois remplis !

Milo loucha alors sur le sol, où les cadavres de diverses papiers reposaient en pagaille. Ce n'était pas tout de jouer les révoltées, mais à force, la demoiselle aussi s'en retrouvait fatiguée. Elle avait repoussé le plus possible ce qui devrait arriver tôt ou tard, bien que cela n'ait servit à rien. Elle était certes légèrement déçue alors qu'elle se rendait à l'évidence; le mariage, elle ne pourrait pas y échapper... Mais au moins, elle avait la satisfaction d'avoir fait perdre leurs temps à ceux qu'elle considérait comme des ennemis à présent.

Changeant d'attitude du tout au tout, la jeune fille se pencha sur la table avec lourdeur, et s'y laissa s'écraser, les bras croisés pour supporter sa tête.

- Bien. Reprenons.

Les deux hommes ne semblèrent pas en croire leur oreilles. Néanmoins, de peur que Milo ne change trop vite d'avis, il se réessayèrent autour de la table eux aussi, ramassant les chaises renversées. Le moins entreprenant jusque là sortit alors un stylo de la poche intérieur de sa veste, et déposa sur la table une lourde serviette de cuire, dans laquelle d'autre papiers attendaient d'être utilisés.

Éaque se tourna alors vers Viktor, le visage déconfit. C'était ça, sa future épouse ?

- Alors, nous avions dit... cheveux châtains, les yeux... Les yeux ? Marrons ? Noirs ? ... Mademoiselle voyons, aidez moi, ou relevez au moins la tête !

- Marrons foncés... souffla Milo de mauvaise foi.

- Marrons foncés, fit lentement le petit bonhomme tout en écrivant. La taille, un mètre cinquante-deux ?

- Cinquante-cinq ! répondit-elle en tapant du poing sur la table, exaspérée. Mais ça fait trois fois qu'on le recommence ce machin, vous n'avez toujours pas enregistré !?

- A qui la faute... reprit gravement l'ombre imposante du troisième occupant de la pièce.

Viktor attrapa alors le bras de son ami pour l'entrainer à l'extérieure de la salle. Une fois la porte délicatement refermée sur leur passage, le blond ne put s'empêcher de reprendre un rire nerveux. Il devait trouver le sort de la jeune fille plutôt drôle, ce qui ne semblait pas être le cas de Éaque.

- Allez, je t'emmène voir la deuxième... celle pour qui tu vas plutôt pencher je pense.

Pénétrant dans une nouvelle salle d'observation, Éaque put cette fois découvrir, de l'autre côté de la vitre, une ravissante créature, sage et souriante. Elle paraissait radicalement différente de la petit furie qui logeait dans l'une des pièces voisines... Ses longs cheveux étaient retenues par une tresses lui tombant sur la poitrine, et sa posture reflétait toute la délicatesse du personnage.

- Elle à vingt-deux ans, elle travaille, vit seule chez elle, et s'occupe même d'associations quand elle en a le temps...

Le dos appuyé contre la vitre teintée, Viktor observait la réaction de son compagnon d'un air amusé. Pendant ce temps, le jeune homme aux cheveux d'ébène contemplait la créature angélique, laissée seule dans l'autre pièce tellement les gardes lui faisait confiance. Elle n'était définitivement pas du genre à créer des problèmes...

- Et la première ? Questionna tout de même Éaque.

- Heu... commença Viktor, étonné de l'intérêt que lui portait son ami. Vingt ans, elle travaille aussi, et vit avec une ou plusieurs personnes, mais pas sa famille en tout cas. Géographiquement, elle est plus proche de chez toi, mais...

Éaque se retourna alors avec un air calculateur vers la sortie, ne faisant déjà plus attention à Viktor. Le jeune homme venait d'avoir une pensée... Quitte à subir les volontés de son père, autant qu'il les assume en s'amusant un minimum. Avec la jeune Vallemerin à ses côtés, les choses promettaient d'être assez divertissantes...

- Milo c'est ça... ?

Il s'écoula un instant, pendant lequel Viktor craignait d'entendre la dure vérité sortir enfin de la bouche de Éaque... Se dirigeant de nouveau vers la porte, ce dernier murmura alors comme pour lui même:

- Optons pour celle là...


Pardon pour la partie explicative en début de chapitre peut-être un peu barbante...
Edit: Je l'ai remanié un poil par la suite pour essayer de mieux la faire passer (Mais vraiment qu'un peu xD...)
Et finalement, pas d'autre partie explicative pour le début du chapitre trois, j'ai réussi à faire sans :3



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