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Author: BeuldesBois
Fiction Rated: T - French - Adventure/Romance - Reviews: 21 - Published: 11-26-08 - Updated: 09-25-09 - id:2601029

Chapitre 3.
'' Rira bien qui rira le dernier ''

Bien calée dans le fond de sa chaise, Milo s'amusait à se balancer d'avant en arrière, jonglant sur deux des quatre pieds du siège. Ses propres pieds négligemment croisés sur la table, et ses mains jointes en signe de fausse grande sagesse, la jeune femme observait le plafond avec intérêt. Tous les moyens étaient bon pour passer le temps, ainsi la demoiselle restait-elle le nez en l'air à tenter d'apercevoir la limite de petites briquettes au dessus de sa tête. Mais la chose n'était pas si aisée, et toute la difficulté de cette activité résidait dans l'équilibre que la jeune fille tentait de maintenir, pendant qu'elle scrutait la pénombre qui cachait les hauteurs de cette salle lugubre...

- Dites le si je vous embête... perça enfin une faible voix dans la pièce.

Redescendant son museau vers le pauvre homme et croisant cette fois les bras derrière la tête, Milo se balança de plus belle. Les pieds arrière de la chaise gémissaient bruyamment à chaque changement de cap, mais la jeune femme n'en avait définitivement que faire.

- Je vous ai dis que certaines questions ne sont pas abordables... Alors ne cherchez pas plus loin, et laissez moi tranquille avec ça, je n'y répondrai pas.

- Ce ne sont que des questions de formalité sur votre famille, n'en faites pas tout un drame !

- J'ai répondu à assez de vos bêtises comme ça ! Vous avez assez d'informations sur moi pour allumer tout un feu de joie maintenant... Qu'est-ce que votre administration peut bien en avoir à faire de mes passes-temps, ou de mon régime alimentaire... faut pas pousser !

- Certes, certains points abordés sont légèrement indiscrets mais, c'est pour avoir un meilleur suivi de nos jeunes couples... balbutia le petit homme, qui ne voyait en réalité pas vraiment d'explication à tout cela lui non plus. Mais, les questions familiales sont un point important tout de même, vous pouvez bien le reconnaître ! Après tout, votre famille s'agrandit aujourd'hui...

Milo laissa alors son siège retomber violemment sur le sol, tout en écrasant sa paume droite sur le plateau écaillé de la table. Son autre main restait près de ses hanches, crispée le plus possible malgré la longue plaie qui lui fendait la paume en deux.

- Ma famille c'est ma famille... articula-t-elle les dents serrées. Je ne vous permet pas de tout mélanger; le trou du cul qui me servira de mari dès ce soir ne sera là que pour décorer !

Le grand homme qui était alors resté tapi dans l'ombre depuis un bon moment se décida enfin à changer de position, se redressant sur lui même. Le bruit d'étoffe détourna momentanément l'attention des deux personnages groupés autour de la table, et l'individu qui avait accompagné Milo depuis le début de la journée en profita donc pour s'imposer.

- Si les choses se passent comme je l'ai compris... Vous allez voir quel genre de ''trou du cul'' vous risquez de vous coltiner...

Intéressée par ce semblant de révélation, la jeune femme se redressa lentement elle aussi, s'appuyant sur la table de sa main valide. Un sourcil relevé, l'autre froncé, la voilà qui changeait encore d'attitude sans prévenir.

- On est tout de suite plus calme apparemment, repris le grand homme en relevant légèrement le menton.

- Ne jouez pas à ça avec moi, répondit Milo avec un faux sang-froid. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Vous savez des choses et vous ne me les avez même pas dites... ?

Feintant la connivence, la jeune fille espérait que l'homme en cracherait un peu plus sur cette affaire, mais il semblait bien décidé à ne rien laisser filer...

- Vous verrez bien en temps voulu. Il est fort probable que je me trompe... Je ne suis pas de ceux qui sont au courant de tout ici. Après tout, je ne suis que chauffeur dans cette histoire.

Déçue, Milo abandonna tout ses efforts pour paraître joviale et agréable, et se laissa retomber dans le fond de sa chaise. Le grincement de cette dernière lui arracha une légère douleur au niveau des dents, suivie d'une grimace que la demoiselle cacha en se plaquant une main sur la joue.

La jeune femme tourna alors son attention vers le deuxième homme qui tenait toujours son stylo au dessus de ses formulaires. Il la regardait en souriant, se moquant surement un peu de Milo... Mais il y avait autre chose que la jeune fille avait réussit à saisir, sans pour autant pouvoir le déchiffrer. Elle recroisa alors ses pieds sur la table, avec le triomphe d'un maître de maison qui rentre chez lui après une journée bien rempli, puis plissa les yeux tout en fixant le petit individu au travers de ses longs cils.

- Vous, vous savez quelque chose...

Surpris sur le fait, l'homme au stylo plume doré chercha à nier sans grand talent.

- Je... non ! Voyons... quelle idée ! ... Ha. Ne me regardez pas comme ça mademoiselle... C'est très aléatoire ! Et personnellement, je pense que vous allez bientôt remonter à l'étage du dessus... Ce n'est... Ce n'est pas comme si vous étiez vraiment présentable...

Pendant qu'il fixait les deux pointes de pied de Milo qui se balançaient en rythme quasiment sous son nez, l'homme ne remarqua pas que la demoiselle lui lançait un regard des plus glacial.

- Ça veux donc bien dire qu'il y a une raison particulière lorsque vous descendez les gens dans ces sous-sols... répondit la jeune fille, menaçante. Mais, laquelle ?

Le grand homme dans l'obscurité sembla s'agiter à l'abri des regards, lui aussi intéressé par la question. Le petit homme, sur qui tous les yeux devaient être braqués à présent, se retourna difficilement vers la vitre sans teint, comme pour réclamer une aide qui ne venait pas. Il fit alors lentement face à Milo, qui le regardait la tête rentrée dans les épaules, et les bras croisés sur la poitrine. Tournant et retournant son stylo plume qu'il avait rebouché entre ses mains, le petit monsieur fixa ses feuilles administratives tout en ouvrant la bouche. Rien n'était confidentiel dans ce qu'il allait dévoiler... Mais il ne savait pas s'il avait pour autant le droit de divulguer quoi que ce soit.

- Disons que, les personnes emmenées ici ont certes un peu plus d'importance que celle que nous laissons à la surface. Aujourd'hui par exemple, les couples simples et les cas faciles à traités sont en haut... et encore, il n'y a pas beaucoup de monde par rapport à ce que nous nous attendons à recevoir d'ici la fin de la semaine. Plus tard, nous serons certainement obligés de libérer les locaux à cet étage pour avoir la possibilité d'accueillir tout le monde, et...

Le regard circonspect de la jeune fille en face de lui le ramena tout à coup dans le vif du sujet.

- ... Certains des futurs mariés, aussi bien des hommes que des femmes j'entends, ont quelques prérogatives à faire valoir, et vous faite partie des critères qui sont concernés par les demandes de beaucoup. A savoir, vous êtes indépendante, vous recevez un salaire à chaque fin de mois, vous ne vivez plus dans le domaine familiale... Après, le reste peut se jouer sur des caractères physique parfois... voir d'âge, ou d'opinion politique, enfin tout peut varier selon le demandeur !

- Vous... vous traitez les demandes comme si vos ''clients'' faisaient du shopping ?

- Et bien en fait...

- Ils doivent être drôlement important pour que vous leur accordiez autant d'attention ! le coupa la jeune femme avec animosité. De gros bourgeois en pleine ascension de puissance j'imagine...

- Oui enfin... ne vous énervez pas, tout cela ne vous concernera bientôt plus. Il est vrai que nous faisons remplir un peu plus de papiers aux individus que nous interrogeons ici, mais nous ferons comme si de rien n'était. Vous n'en êtes pas morte après tout, et vous nous pardonnerez cette inquisition je suppose... Nos agents n'avaient pas dû prévoir que, bien que rentrant dans les normes requises, vous soyez aussi peu... désirable.

Milo aurait certainement sauter à la gorge du nabot assis tranquillement en face d'elle si un bruit d'explosion ne l'avait pas fait sursauter, puis s'écrouler par terre. Concentrée sur sa rancune et les insultes qu'elle essuyait, la jeune fille n'avait pas remarqué que le géant, jusque là resté dans l'ombre, s'était précipité sur la porte de la petite salle pour l'ouvrir en grand fracas.

C'est les quatre fers en l'air, et la surprise incrustée sur le visage, que la demoiselle fit alors face à deux jeunes inconnus que la porte venait de dévoiler.

- Heinptmann ! s'écria alors Viktor, faussement ravi. Justement, on parlait de...

- Je sais bien que vous parliez ! rugit alors l'homme en se teintant d'un léger pourpre. Je vous entendait bavasser depuis l'autre bout de la pièce. Tu connais pourtant les mesures de sécurité Viktor ! On ne traine pas dans les sous-sols, et on écoute encore moins aux portes, tu veux te faire prendre pour un rôdeur ?

- Apparemment c'est déjà fait, râla tout bas le garçon en se massant l'oreille. Mais ne t'excite donc pas pour ça mon grand ! On ne fait que passer de toute façon, on ne vous dérangera plus...

- Pardon ? On parle de ça depuis cinq bonnes minutes, à chuchoter comme des espions et se cacher comme des mal-propres... Ça suffit maintenant, je n'ai pas de temps à perdre !

- C'est franchement pas le moment Éaque... souffla son compagnon entre ses dents.

Mais le jeune homme n'en fit rien, et pénétra dans la pièce en se frayant un chemin aux côtés du géant Heinptmann, malgré son imposante carrure qui obstruait en grande partie le passage. Viktor le regarda faire avec des yeux ronds, restant seul face à son collègue qui ne supportait guère son irrespect. L'air grave, le grand homme observait son cadet avec sévérité, avant de lui claquer la porte au nez alors même que le blond ouvrait la bouche pour s'exprimer.

Il allait certainement devoir sortir de la pièce dans peu de temps, mais qu'importait de rouvrir cette porte dans quelques secondes... Le simple plaisir de faire fermer son clapet à cet impertinent excusait tout geste inutile.

Le petit homme presque chauve penché sur ses piles de formulaires se mit alors tout à coup à parcourir frénétiquement une liste de noms. En très peu de temps, il trouva l'objet de ses désires, et pointa un groupe de lettres dessinées à l'encre noire d'un index accusateur.

- Vous devez être Monsieur de Bellis ! s'exclama fièrement le petit bonhomme.

Presque impressionné, Éaque répondit par l'affirmative, puis demanda à ce qu'on le laisse seul dans la pièce. Heinptmann ne fit aucun bruit tandis qu'il s'exécutait sur-le-champ, considérant enfin son travail comme terminé pour tout ce qui concernait la petite Vallemerin. Sans même la regarder pendant qu'il quittait la pièce, l'homme pensait déjà aux autres victimes de la rafle qu'il allait devoir cueillir, priant pour ne pas retomber sur une quelconque furie.

- Comment ça sortir ? Monsieur, ne me dites pas que votre choix s'est porté sur ce monstre ?!

- Vous parlez là de la future Madame de Bellis, et je ne tolèrerai pas une telle attitude... lança alors Éaque, en exagérant les choses pour que tout se finisse au plus vite.

Le jeune homme aux cheveux de jais agrippa alors l'homme par le col, le trainant vers la sortie. Ce dernier avait attrapé au passage tout les documents et formulaires qui étaient à sa portée, gesticulant en vain pour tout maintenir dans son étreinte maladroite.

- Vous savez, ce n'est pas prudent ! Mademoiselle que voilà est des plus...

La porte claqua une nouvelle fois, laissant le solitaire continuer son monologue de l'autre côté de l'obstacle métallique. Comme pour le faire taire, Éaque lui cria de surveiller l'entretien depuis l'autre côté de la vitre si cela lui chantait, mais il ne voulait personne dans ses pattes pour les quelques minutes à venir.

Se rapprochant à grands pas de la vitre sans teint, le jeune homme inspecta les contours de bois grossièrement peint qui délimitaient l'emplacement du faux miroir. Quand il eu enfin trouvé ce qu'il cherchait, il pressa un simple interrupteur, l'air ravi, pendant que des coups commencèrent à raisonner dans la pièce voisine. Essayait-on de faire comprendre au jeune homme que son initiative déplaisait aux curieux ?

- Bien, nous devrions être tranquille comme ça. Ils ont toujours les images, mais plus le son...

Éaque se tourna alors machinalement vers la chose qui était restée étalée sur le sol tout ce temps, sans bouger.

Le dos et la tête par terre, mais les jambes enchevêtrées dans les pieds de sa chaise, Milo observait l'inconnu, le regard en coin. La tête toujours tournée vers le plafond, la jeune femme affichait un air indescriptible sur son visage... Tandis que l'homme semblait tout autant la scruter en retour.

- Relevez-vous donc... Une demoiselle ne reste pas affalée comme ça sur la pierre sale, finit-il par lâcher après quelques instants.

Milo tourna alors la tête pour mieux apercevoir le sol, la joue quasiment plaquée contre cette surface particulièrement fraiche. La jeune fille fut alors parcouru d'un frisson pendant qu'elle se redressait à moitié, n'osant toujours pas tourner son visage vers la seule personne qui partageait désormais la pièce avec elle. Non pas intimidée, la jeune femme tentait plutôt de contenir une colère qui s'immisçait en elle petit à petit depuis qu'elle avait entendu l'homme chauve s'écrier le nom de son compagnon...

- Un ''de''... murmura machinalement Milo en fixant les pieds de la table.

- Pardon ? fit alors Éaque en se penchant pour mieux apercevoir la demoiselle assise par terre.

La situation, plutôt cocasse, intriguait le jeune homme. Il avait déjà pu voir la jeune fille s'énerver au point de faire voler des chaises d'un bout à l'autre de la salle, et voilà maintenant que le petit clown restait là à contempler le vide, comme une poupée, sans âme.

Il n'était pourtant pas dans les habitudes du jeune homme de s'en faire pour les autres, et il laissa alors Milo assise sur le sol, tout en s'installant lui même sur une chaise de l'autre côté de la table. Après tout, si elle voulait attraper du mal en se gelant les fesses sur la pierre, c'était bien son problème.

- De Bellis, reprit alors la jeune femme en commençant à rire nerveusement. Et bien il ne manquait plus que ça... Je pensais que j'aurai, au pire, à faire à la Bourgeoisie, mais là... La Noblesse...

Les noms commençant par une particule étaient, depuis près d'une soixantaine d'années, marque d'appartenance à la noble société. Tous les noms de famille de France avaient été modifiés de cette façon; les '' de '', ou autres '' d' '' avaient été retirés si les noms appartenaient à de basses familles, et ajoutés si au contraire ils qualifiaient de hautes lignées. Il était néanmoins possible de pouvoir anoblir un nom au fil du temps, rejoignant alors les sphères surélevées de la Noblesse, mais pour cela, il fallait y mettre le prix. Les titres et la gloire s'achetaient alors, à l'image de la superficialité de cet ordre...

- Des gens que tu ne semble pas apprécier plus que ça apparemment...

La jeune fille se releva alors enfin, se réinstallant sur sa chaise grinçante. Un sourire mauvais été venu se ficher sur son visage, pendant que la jeune femme croisait ses bras en signe de replis, et de réticence au dialogue...

- Vous passez bien vite du vouvoiement au tutoiement, fit-elle pour changer de sujet.

- J'avoue qu'il est difficile de te vouvoyer, après t'avoir vu te trainer par terre comme tu l'as fait... commença-t-il d'un air moqueur. Le vouvoiement est pour moi un privilège des Dames, si tu vois où je veux en venir. Et puis, après tout, nous allons bientôt être très intimes... autant commencer dès maintenant.

- Ha ha... Quelle blague. Une bonne raison pour que je continue à vous vouvoyer de mon côté alors.

Le jeune homme ne prit pas très bien cette réplique, et afficha clairement son mécontentement. Néanmoins, il voulu tenter de charrier la jeune fille quant à sa décision.

- C'est une forme de respect qui me convient tout à fait, fit-il pour la provoquer, espérant lui faire changer d'avis.

Mais, en grande tête de mule qu'elle était, Milo ne reviendrait pas sur ses paroles, et enfonça d'ailleurs un peu plus le clou.

- Respect pour qui veut, affirma la demoiselle avec assurance. Personnellement je vois plutôt ça comme une forme d'éloignement, et de ce fait un moyen de plus ou moins snober les gens... Mais, fin des divagations, j'ai une question que je n'arrive pas à élucider et qui me chagrine.

Ne se gênant plus, Milo ne résista pas longtemps à la terrible envie de remettre ses pieds sur cette petite table usagée qu'elle chérissait tant sans grande raison, et souleva ses jambes avec lourdeur, laissant retomber ses petits talons de résine sur le plateau verni du meuble.

Éaque observa les chaussures malmenées de la jeune femme en fermant à moitié les yeux, ayant manqué de peu de se les prendre dans le nez. Le cuir était marqué et taché de partout... parfois même, certains renfoncements laissaient deviner que de violents coups avaient transformé à vie la silhouette de ces frêles coquilles brunes, témoignant d'une vie agitée et du manque d'attention de leur propriétaire. En comparaison avec ses propres bottes, cirée et entretenues le mieux possible, le jeune homme ne pouvait que sourire face à cette différence, qui en dévoilait implicitement sur le caractère de chacun.

- Pourquoi moi ? reprit Milo. Je suis la seule qui reste ? Tous les autres ont dévalisé la boutique ?

Fière de son allusion, la demoiselle attendait la réaction de son compagnon, pensant triompher sur cet échange.

Se rabaisser elle même était chose habituelle chez la jeune fille, qui se dévaluait sans arrêt. Milo adoptait souvent cette technique dans le but de se protéger des moqueries qu'elle recevait souvent, dû à sa personnalité qui ne laissait apparemment pas indifférent. Avoir une basse opinion de soi avant que les autres ne s'attaquent à votre image aidait à se protéger de blessures parfois fort douloureuses... Et la mascarade durait depuis qu'elle était adolescente, sujette aux hostilités des jeunes gens bêtes et méchants en cet âge cruel.

- A vrai dire, paraîtrait-il que je serais l'un des premiers à être convoqué, répondit le jeune noble en haussant un sourcil. Si l'affaire pouvait se régler rapidement d'ailleurs, ce serait formidable... d'autres obligations m'attendent.

Loin de s'être préparée à cette réponse, Milo fit brusquement face à son camarade, et le regarda pour la première fois depuis leur rencontre droit dans les yeux.

- Comment ça l'un des premiers ? s'interrogea alors la demoiselle à haute voix.

C'était bien la première fois qu'elle paraissait si naturelle, et le jeune homme assis en face d'elle fut perturbé par ce regard plein de vérité que lui lançait alors sa compagne. Il l'avait vu et entendu crier et se rebeller à plusieurs reprises aujourd'hui, mais jamais la jeune femme n'avait paru aussi vivante qu'à cet instant, braquant un regard plein d'éclat et d'incompréhension sur le garçon. Le reflet de l'âme dit-on ? Ces prunelles brunes avaient un pouvoir étrangement captivant, comme si tout à coup, tous les secrets que renfermait le fort intérieur de Milo étaient prêt à être révélés sans retenue... pouvant être lu par le premier venu avec facilité. Une innocence et une sincérité attendrissante, qui ne pouvait que vous faire admirer un être tel que la jeune femme... encore capable d'affronter le monde avec un regard qui ne mentait point. Un regard d'enfant.

- Ça veut dire qu'il y à encore plein de prétendantes que vous pourriez aller voir ! Qu'est-ce qui vous prend de vous arrêter sur moi ?!

Éaque fit alors de gros efforts pour se détacher des yeux de Milo, et la jeune fille sembla le remarquer. Gêné, le jeune noble tourna alors légèrement son regard vers la vitre sans teint dans son dos, se rappelant que plusieurs agents les observaient certainement toujours. Il se racla alors la gorge, tentant d'agir le plus naturellement possible.

- Je ne suis pas de ceux qui sont là pour faire leurs courses, répondit le garçon un peu sèchement, frustré de s'être laissé perturbé de cette façon. J'ai le choix entre deux filles, voilà tout. Tu es celle qui me semble la moins ennuyeuse... alors maintenant si nous pouvions nous remuer un peu, j'apprécierai !

- Hé oh, c'est quoi ce ton de commandant d'armée ? Et mon avis à moi, on me le demande même pas ! J'ai juste le droit d'être sage et de jouer la femme soumise qui n'a rien le droit de dire. Elle est belle la vie pour vous !

- Si seulement... souffla Éaque en se passant une main sur le visage. Mais se taire n'a pas l'air d'être dans tes habitudes...

Milo pinça alors les lèvres, faisant tomber ses jambes de la table, et pivotant sur sa chaise pour ne plus avoir à faire face à l'odieux personnage qu'était le jeune homme.

- Et ben allez vous faire voir.

- Rah, je t'en prie ! commença Éaque en perdant patience. C'est pas comme si tu avais vraiment le choix, et puis je ne penses pas être un si mauvais parti que ça, réfléchis !

- ... Ça va les chevilles ?

- Mais... Je ne parle pas de ça ! Tu m'as là en face de toi, tu sais donc à quoi t'attendre... pas comme si l'on te couplait avec le premier inconnu du coin ! De plus, ma condition sociale peut être un certain avantage pour toi. Et si il a bien été précisé que ''je'' préfère une femme indépendante, c'est qu'elle sera bien souvent seule, et donc libre de s'occuper comme il lui plait, ou de continuer sa profession.

Les arguments que venait d'exposer le jeune homme ne laissaient pas, bien entendu, la jeune femme indifférente. Depuis le début de la journée, Milo avait chercher tellement de moyens possibles pour éviter de se marier qu'elle n'avait même pas réfléchit à comment vivre une vie de couple une fois l'inévitable accomplit. Cela lui avait peut être d'ailleurs évité bien des angoisses dans la journée, se préservant des scénarios les plus horribles comme celui de femme à la maison, condamnée à pondre les marmots d'un mari voulant une descendance à tout prix... Quoiqu'en y réfléchissant encore, le mari en question aurait surement dû s'accrocher avant d'arriver à maîtriser la jeune femme dans le but de l'engrosser.

Cette pensée lui fit froncer le nez, refoulant des images toutes plus écœurantes les unes que les autres qui lui venaient en tête. Comme pour dissiper un mal être, Milo secoua alors le crâne plusieurs fois, tout en revenant lentement vers Éaque. La jeune femme ne pouvait pas le nier... il était vrai que la situation actuelle était fortement intéressante pour elle.

- Du moment que y'a pas de progéniture à la clef, fit-elle alors en se massant la nuque, riant légèrement.

- Non, j'y ai également bien réfléchit, et il n'est pas question pour moi non plus d'avoir des rapports avec toi...

- ... Parce que vous avez pensé au fait d'avoir des rapports avec moi ?! s'emporta la jeune femme incrédule, posant un coude sur la table pour soutenir son corps qu'elle laissa s'affaler sur le meuble.

Un sourire crispé s'accrochait à son visage avec ardeur. Le simple fait que le jeune homme ai pu avoir envie d'elle lui paraissait improbable, et qu'il soit du genre à fantasmer de ce genre de relation, avec qui que soit d'ailleurs , lui semblait d'autant plus incroyable.

- Pas spécialement avec toi, corrigea Éaque. Avec ma... future femme, tout simplement. Mais comment ne pas y penser avec toutes ces clauses liées à ce mariage...

Milo ne souriait plus du tout cette fois, ayant peur de ne pas bien comprendre où le jeune noble voulait en venir. Des clauses ? Former des couples ne suffisait donc pas ?

- Ne fait pas cette tête là, on trouvera bien une solution pour passer à travers ça, fit le jeune homme un peu plus bas, comme s'il ne voulait pas se faire entendre.

- Mais ?! Passer à travers quoi ?

Les doigts griffant la table, Milo fusillait Éaque d'un regard à la fois curieux, et complètement terrorisé.

- Tu... tu n'es pas au courant ? demanda le garçon, penchant la tête sur le côté.

- ... réforme de repeuplement... murmura alors la jeune femme, les yeux exorbités.

Les mots de Vincent lui revinrent en mémoire avec la dureté d'un mur prit en plein visage. Elle se recula alors sur sa chaise avec violence, plaquant ses mains sur sa tête, ne sentant plus la douleur de sa paume pourfendue tellement son esprit était tourné ailleurs.

Éaque, pensant bien comprendre dans quel état se trouvait sa camarade, cru bon de pousser un peu plus loin les explications. Si elle avait été au courant de quoique ce soit après tout, elle n'aurait certainement pas réagit comme elle venait de la faire...

- Tout cela est stipulé dans le contrat de mariage. A la fin de la deuxième année de concubinage, les couples devront avoir au minimum un héritier de fait, ou en cours de fabrication, si je puis dire ça de cette manière... Les naissances seront bien entendu strictement contrôlées, et si un couple manque à son devoir, il est probable que de lourdes sanctions soient prises contre lui. Lesquels, ça, ce n'est pas précisé, mais... Ils ont bien été capable de mettre cet édit en place, alors je ne douterai pas qu'ils puissent effectivement nous pourrir la vie un peu plus si leur plan ne fonctionne pas comme ils l'ont escompté.

- Mais qu'est-ce qu'on va faire alors ? bafouilla Milo, qui n'avait pourtant pas l'habitude de se laisser submerger ainsi.

Il était tout à fait hors de question que la jeune fille n'accouche de l'enfant de qui que ce soit, mais penser que tout un gouvernement était contre ses idées, c'était un peu comme imaginer que tous les hauts personnages cachés derrière cette réforme la maintenaient immobile pour forcer les deux jeunes gens à procréer. Elle se leva alors brusquement de sa chaise, tirant la langue avec dégoût.

- ... Comme j'ai quelques relations dans les administrations, je pourrais peut être faire en sorte qu'après le divorce, ils te laissent tranquille. Ou qui sait, d'ici deux ans, les choses auront peut être changé.

La jeune femme arrêta lentement son petit manège pour se recentrer sur les paroles du jeune homme. Éaque pensait donc déjà au divorce ? Elle s'en retrouva peinée. Non pas parce que cette idée de se séparer une bonne fois pour toute de ce fils d'aristocrates lui déplaisait, mais tout simplement parce que lui même avait songé à se séparer d'elle. L'égo de Milo en prit alors un coup, et la jeune fille se renfrogna, tournant tout son désarrois et sa haine vers le jeune homme.

- Pourquoi prendre la peine de se marier alors ? Vous pourriez vous éviter bien des histoire en faisant marcher vos relations tout de suite !

- Ce n'est pas comme ça que ça marche, rétorqua Éaque avec de gros yeux. On m'a déjà engagé dans cette histoire, je ne peux pas m'en sortir comme ça, sur un simple coup de tête. Beaucoup trop de choses sont en jeu.

- C'est ça... Il faut toujours sauver la face chez les nobles...

- Tu crois peut être que c'est si simple que ça d'être soit-disant de bonne famille ? enragea le jeune homme. Le peuple se plaint toujours de sa condition, mais je préfère cent fois ma vie de paysan à celle d'aristocrate !

Son hurlement avait raisonné dans la pièce un bon moment avant de s'estomper totalement, laissant place à un silence des plus tendus. Milo recalculait ce qu'elle venait d'entendre, sans être tout à fait sûr d'avoir tout bien comprit... Et pendant ce temps, Éaque fixait la jeune femme comme s'il avait pu l'empaler par la simple force mentale. Qu'est-ce qu'il lui prenait donc de réagir ainsi ? Les choses semblaient pourtant s'être sensiblement améliorées entre les deux futurs époux au fur et à mesure de leur entretient, mais apparemment ce n'était pas fait pour durer...

- Une vie de paysan ? risqua alors Milo qui ne suivait définitivement pas l'affaire.

- Laisse, ordonna sèchement le garçon, ne voulant plus parler que le moins possible avec la demoiselle.

Le jeune homme se leva alors de sa chaise, palpant le contour du faux miroir pour remettre l'interrupteur gérant les hauts parleurs dans la salle d'observation en fonction. Il fit alors fièrement face à son reflet malgré sa mauvaise humeur, et s'exclama à haute voix:

- Les papiers !

Des bruits de pas précipités raisonnèrent alors de l'autre coté du mur, et quelques éclats de voix parvinrent également jusqu'aux oreilles des deux jeunes gens. Éaque faisait tout son possible pour ne plus poser les yeux sur sa compagne, et Milo quand à elle fulminait en silence de se faire ainsi ignorer. Avec ça, le jeune homme prenait à nouveau une décision pour elle, demandant à ce que l'on lui amène les papiers du mariage pour les signer au plus vite et s'en retourner chez lui sans devoir supporter la jeune fille plus longtemps, ce qui avait le don de la faire enrager un peu plus.

Néanmoins, bien qu'elle aurait aimer rendre la monnaie de sa pièce à son camarade, la demoiselle ne se voyait pas la force de lui tenir tête encore longtemps. La possibilité de s'en sortir un peu mieux que les autres jeunes filles dans le même cas qu'elle était tout de même très alléchante... Et bien qu'elle aurait aimé lui en faire un peu baver avant de signer les papiers, Milo avait trop peur qu'à force de pousser son futur concubin à bout, celui-ci ne se décide à épouser quelqu'un d'autre.

Un drôle d'homme ventru s'aventura alors dans la salle, armé d'un stylo feutre sombre, et d'une enveloppe de papier craft. Milo devina qu'elle renfermait bien évidement les précieux documents, et lorsque l'on les lui présenta sur la table pour qu'elle y appose sa signature, elle se surprit à encore hésiter. Si près du couperet, l'instinct animal de la jeune femme lui dictait de prendre ses jambes à son coup, de ne pas s'enchainer elle même à une condition de vie qui la tourmenterait certainement... Mais la raison reprit alors bien vite le dessus, et bien que tremblant légèrement, la demoiselle griffonna furieusement son nom en bas de page.

De l'autre côté de la pièce, près de la porte, Éaque discutait avec le petit homme chauve qu'il avait au préalable éjecté de la salle. Ce dernier remit alors au jeune homme une seconde enveloppe, qu'il glissa sous sa veste bleu marine à petit galons dorés, avant de venir signer à son tour les documents qui l'attendaient. Milo n'eut rien le temps de demander, mais elle était persuadée que cette enveloppe la concernait aussi.

Les hommes qui avaient tout fait pour amener la jeune fille jusqu'ici, et surtout l'y garder, semblaient vouloir désormais se débarrasser d'elle au plus vite. Comme le jouet trop âgé dont un chérubin ne veut plus, on la mettait à la porte sans plus de précision, sinon quelques mots de la part d'Éaque lui disant qu'il viendrait la chercher pour le déménagement d'ici peu.

- Le déménagement... ? fit alors Milo, qui se retrouvait déjà toute seule dans le hall d'entré, bien vite abandonnée par son époux.

Encore quelque chose auquel elle n'avait pas spécialement pensé, et qui était pourtant évident... Elle allait devoir emménager sous le même toit que son conjoint.

La jeune femme poussa alors les lourdes portes du bâtiment avec difficulté, puis s'engagea enfin dehors, descendant lentement les quelques marches du perron, dénué de toute envie. Peut être même se serait-elle laissée s'écrouler sur les graviers si quelqu'un ne l'avait pas rappelé au même instant. Lambart arriva alors vers elle, dans de petites foulées énergiques qui contrastaient fortement avec l'état dans lequel se trouvait la jeune femme.

- Je t'ai connu en meilleur forme, ironisa le jeune homme.

- Pas de familiarité entre nous, répondit Milo, sans grande conviction.

Le ton plutôt maussade de sa compagne arracha une petite moue étonnée au jeune Lambart. Vu la situation, il n'y avait rien d'intéressant à provoquer la jeune femme... ce qu'il trouvait d'ailleurs dommage, car après tout, il ne s'était porté volontaire pour venir la voir que dans ce but.

- Allons, fit-il en lui posant une main sur l'épaule, la prenant en pitié. Ressaisis-toi Vallemerin, t'es pas du genre à te laisser abattre pour si peu !

- Si peu...

La jeune fille observa le vague qui s'étendait devant elle pendant quelque temps, alors que le vent gelé lui giflait les joues.

-T'es marié, Lambart ?

- Pourquoi, t'aurais préféré être en couple avec moi ?

La remarque la fit légèrement sourire, bien que ses yeux reflétaient toujours la même tristesse. Milo ne savait pas bien ce qu'il lui prenait. Non seulement elle sympathisait avec celui qu'elle considérait un peu plus tôt comme une ordure, mais elle avait également le visage furieux d'Éaque constamment en tête. Pourquoi donc cette image la torturait tellement ? Son nigaud de nouveau mari et elle ne pouvaient pas s'entendre, point barre, il n'y avait rien de plus à savoir... Et pourtant.

Comme pour en rajouter encore d'avantage, les deux compagnons entendirent dans leur dos quelques bruits de pas sur le gravier, bien trop lourds néanmoins pour être ceux d'un homme, même bien portant. Le jeune monsieur de Bellis, à cheval, passa alors devant le duo improbable, saluant vaguement Lambart, et ignorant complètement Milo.

- C'en est trop, enragea la jeune femme pendant que le cavalier s'éloignait dans la cours, prêt à sortir dans la rue.

Il n'était pas question que le jeune homme la mette dans un état pareil. Serrant les poing, et rajustant un peu son écharpe qu'elle avait mise plutôt maladroitement, elle fixa Lambart droit dans les yeux avec un nouveau regain d'énergie. Elle lui montrerait de quel bois elle se chauffe à ce fils de nobles.

- T'étais là pour quoi ? fit-elle alors à son camarade comme si elle s'adressait à un criminel.

- ... Tu perds pas de temps toi.

Le jeune homme fouilla alors dans sa poche de pantalon, et en sorti un petit anneau d'argent, à l'intérieur duquel était gravé la date du jour.

- Ton alliance, précisa-t-il. Ils ont oublié de te la donner en bas. Tâche d'être une bonne petite femme et de la porter avec amour !

Sur ces mots, il ébouriffa quelque peu les cheveux de la petite Milo, avant de lui tourner le dos et de rentrer bien vite au chaud. Les dents serrées, la jeune femme n'avait pas apprécié de se faire féliciter comme un animal de compagnie, mais ne dirait rien pour cette fois-ci... plus intriguée par l'objet qu'elle tenait dans les mains qu'autre chose.

- Le cinq, dix, deux mille cent quarante-trois, lut-elle en tendant l'anneau devant ses yeux. Ils en ont fait pour chaque jour de cette semaine... ?

Relevant son visage vers le ciel complètement blanc, Milo se rendit alors compte qu'il commençait à neiger. Personne ne semblait plus montrer signe de vie dans cette cours de petits cailloux ternes, et la jeune fille devina qu'elle devrait rentrer chez elle par ses propres moyens. Elle rangea alors l'alliance dans la poche de son manteau avant de lutter pour enfiler ses mitaines, le gros bandage rendant l'opération difficile pour sa main gauche.

Rentrer chez elle à pied lui prendrait bien trop de temps... de plus, elle ne savait pas réellement où se situait Felluton par rapport à Taillefert. Il lui faudrait alors rentrer en bus, un moyen de transport très répandu dans la région certes, mais encore fallait-il trouver les arrêts et la bonne ligne pour vous mener où vous vouliez. L'excursion risquait d'être épique, mais pas question pour Milo de retourner dans cette antre des enfers qu'était la mairie pour se renseigner. Il faudrait bien quelle se débrouille par elle même. Raclant ses pieds sur le sol pour déranger l'amas de cailloux qui se trouvait là, Milo se mit en marche une bonne fois pour toute, afin de quitter ces lieux maudits.

- Je me souviendrai de toi va, cinq octobre de mes fesses... commença-t-elle avec un air malsain. Quant à vous, Môssieur de Bellis, attendez-vous à de jolies représailles...


Mon bêtalecteur étant en période d'examen, je l'ai laissé tranquille avec ce chapitre...
Il n'est donc relu que par moi, et généralement, ça ne suffit pas vraiment xD.
Le chapitre tout beau tout relu sera posté plus tard ^^.

En parlant du chapitre... Je ne suis pas persuadée que celui-ci soit d'une grande efficacité. Mais bon...
Ce que je devais faire en une moitié de chapitre a finalement prit tout le chap' entier.
En esperant que ça ne vous a pas trop ennuyé... o_o'



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