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Chapitre 4.
'' Tout n'est pas si blanc ''
Bien que attachés en queue de cheval, les cheveux de Milo trouvaient toujours le moyen de lui atterrir en plein visage. Si ce n'était pas sa frange, qu'elle oubliait souvent de couper, c'était immanquablement le reste de sa tignasse qui, aussi souple qu'un ressort, lui revenait dans le nez. Mais comme si la tendance ondulée de sa masse capillaire ne suffisait pas, il fallait aujourd'hui que le vent se mette à souffler comme un furieux. La jeune femme luttait donc contre cet élément farceur, qui s'engageait dans les étroites rues de la ville pour en balayer les poussières et les feuilles mortes à la tête des voyageurs.
- Pu... ! commença Milo sans finir son juron, levant les bras devant elle pour se protéger les yeux.
Elle s'était aventurée dans le dédale de la ville sans réellement savoir où se diriger. Les quelques passants qu'elle y croisait ne semblaient pas particulièrement engageants, ce qui dissuadait efficacement Milo de s'adresser à eux pour demander son chemin. La jeune fille n'était pas particulièrement loquace d'origine, et avait surtout horreur de parler à des inconnus... Mais sa mauvaise humeur actuelle restait certainement le point le plus valablepour expliquer son retranchement sur elle même.
Une bourrasque plus forte que les autres la fit s'arrêter sur le trottoir, et se masquer le visage dans son écharpe avec précipitation. Elle venait de pénétrer sur une grande artère bordée d'arbres aussi dénudés que des vers, et espéra enfin pouvoir trouver un arrêt de bus dans les entourages. La demoiselle se redressa alors un peu sur elle même, tentant de reprendre courage. Les mauvais vents et sa récente union à l'impérieux Monsieur de Bellis lui mettaient encore un peu les nerfs à vif... Mais bientôt elle serait chez elle, au chaud avec ses proches pour tenter de redresser la situation. Elle en était sûr, ce ne serait plus qu'une question de temps avant que les choses ne s'arrangent.
- Et voilà qu'il recommence à neiger...
Cette fois, les flocons semblaient vouloir tenir bon, recouvrant toutes surfaces planes et froides avec une rapidité déconcertante. Bientôt Milo elle même fut recouverte d'une fine pellicule blanche, qui devenait de plus en plus épaisse à mesure que les minutes passaient. Se secouant à plusieurs reprises, la promeneuse se mit à exécuter quelques soubresauts forts ridicules pour s'en débarrasser, quand soudainement elle aperçu l'église de la petite Felluton au coin d'une rue donnant sur la grand place. Elle s'immobilisa alors, contemplant cet imposant édifice, certes branlant, mais dégageant pourtant une étrange aura de grandeur... vous laissant l'impression d'être particulièrement minuscule alors que vous vous sentiez déjà plus bas que terre.
L'émotion de Milo fut d'autant plus vive qu'elle n'avait plus recroisé d'église depuis bien longtemps maintenant. Les statistiques déclaraient qu'une ville sur trois possédait une maison de Dieu encore en état de recevoir... Mais les chiffres et les moyennes ne reflétaient guère la réalité géographique de ce phénomène, au sein d'une France qui avait perdu peu à peu toute croyance en quoi que ce soit. Les religieux étaient devenus une minorité qui ne faisait plus vraiment parler d'elle, et lorsque l'on ne croyait pas en rien, on se réfugiait dans de petites croyances personnelles qui aidaient à se sentir moins seul dans son malheur. La plupart des édifices religieux avaient alors été condamnés, lorsqu'ils n'avaient pas été détruis pour rebâtir de nouveaux monuments à la place, au grand dam des scientifiques et historiens.
Se remettant peu à peu de sa gêne, la petite Milo observa enfin les environs, et découvrit avec une joie non camouflée qu'un arrêt de bus trainait tout prêt de la grand place. Elle s'en approcha, à petites foulées un peu raidies par les fraiches températures, etse laissa presque s'écrasercontre le fin poteau de métal qui soutenait les horaires et destinations de la ligne. Plus que soulagée, la jeune Milo retrouvait un semblant de sourire. C'était un pas de plus en direction de son foyer.
- Chau... Chaussac. Ch... Évidement. Ça aurait été trop beau que ce patelin soit sur le chemin.
La jeune femme croisa alors les bras en grimaçant, pendant que quelques flocons tentaient de s'infiltrer dans le col de son manteau. Aucun signe de Chaussac-Taillefert, sur aucune liste quelle qu'elle soit. Il lui faudrait alors rassembler tout ses neurones pour tenter de reconnaître un nom qui lui dirait quelque chose. Une ville non loin de la sienne... Une petite bourgade lui revenant tout à coup en mémoire.
- La Vasselière ! s'écria alors la demoiselle en écrasant son index sur le tableau, comme pour montrer à un spectateur imaginaire la prouesse qu'elle venait de faire.
Ce village-ci n'était qu'à dix minutes de route du point de chute que la jeune fille recherchait. Si, une fois arrivée là-bas, elle ne trouvait vraiment personne d'assez charitable pour la dépanner, voire la conduire jusque dans Taillefert, Milo n'avait pas peur de parcourir la distance restante sur ses propres petites jambes, bien qu'il lui faudrait certainement plus de deux bonnes heures en s'y rendant à pied. Mais la demoiselle avait toujours beaucoup aimé la marche, et ces quelques kilomètres ne l'effrayaient guère... Quand la jeune fille avait une idée dans le crâne de toute manière, il était plutôt difficile de la lui faire oublier.
- Bien, il n'y a plus qu'à attendre.
Plus sage qu'une statue, la jeune femme semblait mimer un piquet de tente, que même les secousses venteuses les plus agressives ne sauraient faire bouger. La neige avait finit par conquérir la jeune Milo toute entière, la recouvrant de son manteau argenté comme si la jeune fille s'était trouvée là depuis des siècles. Quand enfin le bus qu'elle attendait se présenta à elle, la nouvelle mariée eu le plaisir de constater que ce modèle fonctionnait au BTL, la Biomass-to-liquid, et non pas à l'huile végétal brute qui, avec le froid, se figeait dans les moteurs. Il n'y aurait donc pas besoin de pousser l'engin en cas de chute des températures... chose fortement appréciable.
Le comté avait certes peu d'admirateurs ces derniers temps à cause des décisions toutes plus ou moins saugrenues qu'il enchainait; mais durant la fin du siècle précédent, quelques initiatives intelligentes avaient tout de même été mises en place pour aider la planète et ses habitants. C'était une période où le gouvernement avait encore à cœur sa mission d'aider le peuple de France à se remettre de sa longue période de calvaire; ainsi les transports en commun avaient été multipliés en nombre conséquent, puis banalisés le plus possible pour que chacun puisse en jouir en ces années où le marché automobile ne valait plus rien, trop cher pour une société qui sortait à peine la tête de l'eau. Les abonnements ne coutaient quasiment rien, les lignes de bus recouvraient des étendues pratiques et nombreuses, et le carburant, bien entendu, était certifié biologique, allant avec l'esprit de ces décennies à tendance écologique.
Le bus s'arrêta enfin, ouvrant ses portes à la jeune femme qui s'engouffra dans le monstre de tôle après s'être grossièrement débarrassée du cocon blanc qui la recouvrait. Elle présenta sa carte au chauffeur qui la regarda à peine, puis s'aventura dans l'allée centrale à la recherche d'une place à occuper... chose qui s'avéra plutôt aisée. En effet le bus était quasiment vide, et seules quelques têtes dépassaient de derrière les sièges, tournant leur attention vers des sujets tout autres que la nouvelle arrivante. Milo se dirigea alors un peu maladroitement vers l'arrière du véhicule, pendant que celui-ci s'engageait dans un virage, et se jeta finalement sur un siège, en se laissant gésir comme une loque. Sa tête heurta la vitre, mais la demoiselle ne s'en occupa pas plus que ça... Il fallait dire que ce n'était pas la première fois que ce genre d'incident avait lieu; maladroite de nature, Milo avait désormais la tête plus que dure.
La jeune fille releva finalement le nez vers la fenêtre, et se mit à observer le paysage d'un air un peu absent. Déboutonnant son manteau et desserrant son écharpe, elle s'allongea légèrement sur les deux sièges qu'elle occupait, faisant toujours attention à pouvoir tourner le regard vers l'extérieur. Ce bus semblait surchauffé... C'était peut être à cause du temps que la demoiselle avait passé dehors, mais il n'empêchait qu'elle se sentait vraiment agressée par cette ambiance lourde et moite. Milo vainquit alors l'élan de flemmardise qui lui interdisait de bouger, puis s'arracha finalement à son manteau tout humide de la neige qui le recouvrait encore un peu plus tôt, le balançant sur le dossier d'en face.
- Ha... Là, voilà, bafouilla-t-elle en s'enfonçant un peu plus sur son siège, prête à hiberner.
Une bonne demi-heure s'écoula ainsi, à végéter sur le velours usé de sa banquette, et à compter le nombre de brouillards que le bus rencontrait en chemin. La région dans laquelle Milo résidait était plutôt montagneuse, jonchée d'étroites vallées et de petites collines et monts. À quelques kilomètres encore se trouvait le plateau de Millevaches, traduit pas les habitants du coin comme étant le plateau des « mille sources », et d'où s'échappait un nombre incalculable de ruisseaux et rivières en tout genre. Cette partie du comté était donc très humide, et recouverte d'un épais manteau végétal au vert sombre et plein de vie... Du moins, quand la neige n'était pas là pour tout recouvrir.
Avec ce temps, la plupart des sources et cours d'eau devaient être gelés. Beaucoup de moulins à eau ne serviraient donc pas cet hiver, comme toutes les années précédentes... Il faudrait alors se rabattre sur les énergies solaires, les éoliennes, ou encore les énergies thermiques. Ces moyens de produire de l'énergie avaient tous leurs faiblesses, mais combinés ensembles, et additionnés aux centrales qui tournaient toujours, le habitants du comté pouvaient espérer passer un hiver sans trop d'encombres.
La Noblesse de son côté possédait un autre moyen d'affronter la peur de la panne de courant. La boule Quanta était apparue en France une quarantaine d'années auparavant, réservée à l'élite qui était la seule bénéficiaire de ce produit conçu dans les laboratoires les mieux sécurisés du royaume, et promettant une grande révolution au niveau de l'autonomie des énergies. Le peuple, n'avait pas encore vraiment accès à cette technologie, et d'ailleurs beaucoup ignoraient même jusqu'à l'existence d'une telle invention. Il suffisait de ne pas bien faire attention aux rumeurs et petites informations, ou d'être dans des campagnes trop éloignées des grands pôles de civilisation, et la nouvelle vous passait sous le nez. Mais il fallait avouer que les nobles ne se vantaient que peu de cette nouvelle découverte, préférant garder ce genre de produit pour leur unique profit... taisant jalousement son secret au plus grand nombre de personne possible. Ainsi, lorsque le peuple parle de bille ou de boule Quanta, il se peut bien que cela devienne dangereux pour lui...
Un énième sursaut du bus réveilla Milo qui somnolait depuis quelques minutes. Avec panique, elle regarda autour d'elle, cherchant à reconnaître l'endroit que lui laissait entrevoir les vitres embuées de l'appareil. Elle n'était plus si loin du but... le monument que le véhicule venait de dépasser lui rappelait quelque chose. Il n'y aurait donc plus qu'à attendre le prochain village pour vérifier ses intuitions, et descendre enfin de cette boîte de conserve malodorante.
-
Après quelques pas le pouce en l'air, un aimable conducteur de tracteur consentit à ramener l'autostoppeuse jusqu'aux abords de Taillefert. Milo se demanda brièvement ce qu'un tel engin pouvait bien faire de sortie par ce temps, mais la cargaison qu'il transportait semblait expliquer cette curieuse apparition. Qui savait... c'était peut être aussi tout simplement le petit moment de chance de la journée. Il se présentait certes bien tard, mais la jeune femme n'était plus d'humeur à le bouder. Quand ils furent enfin à destination, Milo remercia chaleureusement l'inconnu qui l'avait portée jusque là. Ce petit interlude au milieux des soucis et tracas avait pu lui faire retrouver le sourire pour un temps, d'autant plus que son hôte possédait un humour décapant auquel elle n'avait pu résister.
La jeune fille observa alors le lourd tracteur s'éloigner dans la brume, à la façon d'un mirage un peu mystique, qui s'effaçait peu à peu pour laisser de nouveau place à la réalité. Quand seul le bruit de la solitude lui parvint aux oreilles, Milo pivota sur elle même et s'approcha du bord de la route, s'appuyant sur le petit parapet de pierre. En bas se trouvait Chaussac-Taillefert, et la demoiselle n'aurait plus qu'à descendre la route Ouest, non loin, pour enfin franchir l'enceinte de cette ville située à flan de colline.
Avec ce ciel particulièrement blanc, Taillefert n'avait rien de bien attrayant. Enfin, encore aurait-il fallut que cette commune ait quelque chose d'attirant... avec ces lignes droites, sans charme, et ces bâtisses se ressemblant toutes. Taillefert était assurément très carrée, terne et monotone, sans réelle vie. Les toits, particulièrement foncés, se touchaient tous entre eux pour la plus grande part, à l'image d'une cité ressemblant plus à un énorme centre ville qu'autre chose. De vieux rails laissés à l'abandon parcourraient la ville dans presque tout les sens, rappelant que la petite Chaussac fut agrandie et convertie en une ville industrielle en plein essor des années auparavant, puis renommée en Chaussac-Taillefert pour marquer ce nouveau départ. Mais la ville fut bien vite délaissée, comme beaucoup d'autres du comté, victime d'un exode rural important, où beaucoup courraient après de meilleures conditions de vie.
De grands projets avaient été espéré pour Taillefert. On y avait construit de petits quartiers industriels, prêts à recevoir les braves firmes voulant s'implanter dans la région, ainsi qu'une imposante gare pour recevoir les marchandises en conséquence... Une grande gare qui connu son heure de gloire et qui était maintenant désaffectée. Des souterrains parcouraient toute l'étendue de la ville, servant autrefois à entreposer le matériel de construction, dont pas mal de cargaisons devaient d'ailleurs être encore sous terre, oubliées. Car Taillefert était une ville pas totalement terminée, et qui ne le serait jamais. Un aspect un peu avorté, et peu accueillant... froid, comme tout ce métal à perte de vue, et dont les couleurs rouille et marron se mêlaient à celles des toitures et autres grilles des grandes entreprises industrielles elles aussi abandonnées... L'aspect d'une ville des siècles passés.
Pourtant, Milo savait que, perdus au milieu de cette étendue brune et sale, quelques camarades l'attendaient très certainement depuis que la nouvelle de sa rafle avait dû être donnée. Cela faisait bien deux bonnes semaines qu'elle n'était pas revenue ici, excepté pour son arrivée éclair le matin même, et la jeune femme se mit en marche d'un pas vif, prête à reprendre à zéro son retour chez elle.
- J'espère que quelqu'un à fait à manger... Je crève la dalle moi.
Enchaînant les virages les uns après les autres, la demoiselle s'engagea enfin dans l'ancienne rue principale de la ville. Il n'y avait plus qu'à la remonter pour tomber sur le garage, et la maison qui y était accolée... Même si en vérité, « maison » était un peu beaucoup pour qualifier ce bâtiment, qui n'était en fait qu'une moitié aménagée du feu garage, comprenant un rez-de-chaussé, un premier étage, et des combles habitables. Cette bâtisse avait tout subit au fil des âges, à tel point qu'il était plus facile de la qualifié de patchwork architecturale que de réel foyer... Mais pour Milo, c'était son petit patchwork architectural à elle désormais, et c'était tout ce qu'il y avait à savoir.
- Hey guys ! s'écria la jeune fille en ouvrant la porte d'entrée, se forçant à paraître le plus rayonnante possible.
Mais son semblant de bonne humeur s'envola lorsqu'elle remarqua que seul le noir d'une pièce vide était là pour l'accueillir...
- C'était bien la peine de jouer la comédie... murmura-t-elle en refermant la porte derrière elle.
- Milo ?! C'est toi ? résonna alors une voix suraiguë dans son dos.
Un petit rire amusé lui échappa alors finalement. La jeune femme avait beau ne pratiquement rien y voir dans cette pénombre, elle n'avait aucun doute sur l'identité de son compagnon... Et comme pour certifier les faits, elle entendit une masse bouger dans le canapé à sa droite, et se jeter sur elle à vive allure, la serrant dans une étreinte passionnée. Il n'y en avait qu'un seul pour réagir ainsi.
- OH MILO ! Si tu savais comme je suis désolééé, s'exclama-t-il en scandant à outrance.
- T'inquiètes pas Curt... Je t'ai déjà dis que je ne me vexerai pas quand tu essaierais de me soulever mais que tu n'y arriverais pas...
Le jeune homme aux allures de crevette desserra alors les bras pour attraper son amie par les épaules, et la regarder très sérieusement dans les yeux malgré l'obscurité ambiante. Curtis avait beau être un garçon, niveau musculature, c'était Milo qui remportait le match... et pourtant la jeune femme était loin d'être du genre bodybuildée.
- Mais non voyons, je te parle de ton enlèvement !
- Mais oui, je sais va... C'était juste pour éviter d'y repenser...
Le garçon remua alors sa tignasse blonde en signe d'apitoiement... feintant d'être sincèrement attristé. Mais son petit jeu ne prenait pas avec la jeune femme, qui le connaissait trop bien. Elle attendait sans bouger que le jeune homme finisse son manège, un léger sourire en coin.
- ... Il est mignon au moins ?
- Ha je m'en doutais ! Quel salaud tu fais ! répliqua Milo en répétant plusieurs tapes sur le crâne du jeune homme, qui tentait de se défendre, non sans mal.
- Nan mais attend... c'est important comme détail ! articula-t-il entre deux tapes.
La lumière s'alluma alors, et une autre voix résonna dans la salle, plus mature, mais presque chantante.
- Je savais bien qu'on entendait du bruit depuis le garage... lança Arthur avec un grand sourire. Mais qu'est-ce que vous faites dans le noir ? On est pas dans le besoin au point de devoir faire des économies d'électricité !
- J'attendais Mimi en méditant, répondit Curtis très sérieusement.
- Toi, tu médites ? marmonna Milo un peu sceptique.
Arthur se rapprocha alors à grands pas des deux lutteurs, les séparant en attrapant Milo par les poignets, et la tirant vers lui.
- Bon allez ça suffit les deux zazous, fit-il en posant son menton sur le sommet du crâne de la jeune femme. Tu nous a manqué la catcheuse...
- J'étais en train d'essayer de savoir à quoi ressemblait son nouvel époux, insista Curtis, ce qui lui valut quelques coups de pied bien placés de la part de sa camarade.
- Ah ? Et à quoi il ressemble alors le beau frère ? demanda Arthur avec ironie, imitant la légèreté d'esprit du petit blondinet.
- Mais ça suffit vous deux, c'est un complot ou quoi ?! Je vous vois pas pendant des jours, je me retrouve embarquée dans une sale affaire, et tout ce que vous trouvez à me demander c'est ça ?
Arthur et Curtis étaient, avec Vincent, les trois jeunes hommes qui partageaient la vie de Milo, et ce en toute amitié. Tous les quatre vivaient au garage la plupart du temps, excepté quand Arthur était en déplacement, ou lorsque Curtis rendait visite à sa famille ou sa protectrice. Milo rentrait pour sa part quelques week-ends chez sa mère pour revoir ses proches... Quant à Vincent, il ne quittait pratiquement jamais le garage, à moins de rares exceptions.
Curtis se rapprocha subtilement de la demoiselle, plantant son regard bleuté dans celui de la jeune fille. Un sourire particulièrement narquois fiché sur le visage, il était tout décidé à faire plier Milo, quoi que cela en coûte. Arthur pour sa part ne faisait plus attention aux manigances du jeune homme, et avait déjà attrapé la petite garçonne dans ses bras pour un câlin de bienvenue qui lui broyait la colone.
- Pour que tu ne veuilles pas en parler c'est qu'il doit être sacrément beau, fanfaronna Curtis une ultime fois.
- Mais... Rah, je ne sais pas ! s'emporta Milo, commençant à s'embrouiller. Arrête un peu, je suis assez énervée comme ça...
- Ho ho ho ! Tu rougis ! s'enflamma le garçon, pensant tenir sa victoire.
Milo s'apprêtait à étrangler son camarade de toute ses forces, mais la sagesse d'Arthur s'interposa au bon moment.
- Bon ça suffit Curtis, si elle rougit c'est parce qu'elle s'échauffe, et tu vas encore te plaindre parce que tu vas en prendre plein la poire... Va nous servir à boire tiens, ça se serait une bonne idée. Toi Milo, tu vas te débarrasser de ton manteau et venir t'assoir pour qu'on parle un peu, d'accord ?
Il laissa quelques secondes s'écouler pendant qu'il observait la jeune fille se dévêtir, mais remarqua son air fermé et soucieux. Le jeune homme s'en retrouva alors contrarié, abandonnant momentanément son éternel sourire charmeur contre une moue plus inquiète. Il détestait voir sa jeune amie dans un état autre que celui de bonheur, et son instinct prématuré de père poule avait tendance à trop lui faire couver la demoiselle.
- Il est si ignoble que ça pour que tu te révoltes ainsi ?
Milo se contenta de relever les yeux vers le garçon, les sourcils légèrement froncés. D'un signe de la tête, elle lui indiqua la table de la cuisine où Curtis prenait son rôle de serveur très au sérieux, pour l'inviter à l'y rejoindre.
- Disons que c'est pas la joie... commença-t-elle en croisant les bras sur la table. On a pas l'air de très bien s'entendre tout les deux... Mais le plus gros problème, c'est que je suis apparemment mariée à un noble.
Ses deux compagnons ralentirent alors le train de leurs occupations. Curtis tenait ainsi la bouilloire juste au dessus du feu, ne se décidant apparemment pas à la lâcher... et Arthur de son côté était à mi-chemin entre la position assise et le garde-à-vous, se rapprochant lentement de son siège en osier tandis qu'il essayait d'analyser la situation avec clarté.
- Un noble... murmura-t-il dans ses pensées.
Il lui paraissait bien étrange que le comté mette en gage des jeunes gens d'une aussi haute stature pour participer à un projet si vil. La Noblesse avait toujours été à l'abri de tout, qu'est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Essayait-on de mettre la jeunesse aristocratique à l'épreuve ? Ou de lier plus étroitement le peuple et la haute société ? Et tant bien que même cela aurait été le cas, à quoi bon ?
Curtis reposa alors doucement sa bouilloire sur la gazinière, plissant les yeux en se retournant vers la table où ses camarades étaient maintenant tous deux assis.
- Y'en a qui en ont de la chance quand même... lança-t-il, les poings sur les hanches.
- Mais qu'est-ce que tu racontes encore... ? répliqua Arthur, sortant de sa réflexion.
- C'est vrai quoi ! Mine de rien, en mettant la plaisanterie de côté... Il faut remarquer que Milo a toujours de la chance, même quand on dirait pourtant que tout va au plus mal ! C'est une femme mariée maintenant, certes... mais pas à un pauvre péquenot lubrique, non... à un noble ! Alors il a peut être un sale caractère, mais c'est la classe quand même...
- Ces mariages ne valent pas grand chose à mon avis, reprit Arthur pendant que la jeune femme ne prononçait pas un mot. De plus, avoir Milo en étroite liaison avec la Noblesse, ça pourrait finir par causer de sacrés problèmes. Avec quelqu'un du peuple cela aurait été moins embêtant... Mais là, il va falloir redoubler d'attention sur ce qu'elle dira et fera. Ça ne sera donc pas réellement une partie de plaisir à chaque fois qu'elle devra rencontrer son époux...
- Surtout qu'il veut qu'on habitent sous le même toit, précisa la demoiselle avec une grimace préoccupée.
Curtis enleva alors les mains de ses hanches, devant trouver tout à coup l'aristocrate en question beaucoup moins charmant que les quelques secondes précédentes. Il semblait enfin prendre conscience de l'ampleur qu'aurait cette union, non seulement sur la vie de son amie, mais également sur la sienne et celle de ses deux compagnons. Il lança alors un regard alarmé à Arthur, qui avait croisé les bras sur sa poitrine et s'était enfoncé dans sa chaise, le menton presque collé au torse.
- Comment ça vivre avec lui ? C'est quoi cette histoire Tuty, tu m'en as pas parlé !
Il était rare de voir Arthur perdre sa bonne humeur et son optimisme, qui semblaient comme une marque de fabrique attitrée lorsque l'on parlait du jeune homme... Mais lorsqu'il tourna ses beaux yeux bleu-gris pour répondre à Curtis, ceux-ci parurent tout à coup moins radieux qu'à l'accoutumée. Il avait l'air vraiment soucieux, bien qu'à la base, des quatre habitants de cette maison, ce fut lui le plus informé sur cette nouvelle réforme.
- Ce n'est pourtant pas tout à fait surprenant... Un mariage reste un mariage, et rappelons que le comté fait cela pour former des couple... actifs, si l'on peut dire. J'espérai que peut être Milo pourrait trouver un arrangement avec son mari, afin de pouvoir garder son propre foyer. Mais je me demande si, avec un membre de la Noblesse, la chose sera aussi aisée.
- Mais je ne veux pas qu'elle parte moi ! Il faut qu'on en parle à...
- Ne vous en faites pas trop pour ça, le coupa Milo, avant que le jeune révolutionnaire ne s'énerve de trop. Il n'a pas l'air du genre à vouloir suivre les règles à la lettre, et m'a même parler de divorce assez rapidement. Je trouverai surement un moyen d'arranger la situation... mais pour le moment, il vaut mieux agir sans trop se faire remarquer des agents du comté. Si j'ai bien compris, en plus, il va y avoir des contrôles assez réguliers des couples pour mieux se tenir au courant de l'avancement du projet. Nous arriverons bien à trouver une combine pour passer au dessus de ça j'espère, mais je ne sais pas vraiment le temps que ça prendra.
- ... Tu pars quand alors ? demanda tout bas le garçon, résigné devant la détermination de la demoiselle.
- Aucune idée, avoua Milo. Je ne crois pas qu'il m'ai donné de date précise... Mais il viendra me chercher lui même d'ici peu... normalement.
Un silence agacé s'installa dans la vaste pièce du rez-de-chaussée, qui représentait la quasi-totalité de l'étage. Curtis se mit alors en tête d'essayer de rassembler quatre tasses non dépareillées pour servir son breuvage lorsqu'il serait prêt... Ce qui l'énerva d'autant plus car, à l'image du bâtiment peu conventionnel qu'il occupait, la vaisselle de la maison était loin d'être un modèle d'élégance ou d'harmonie. Mais pendant qu'il s'acharnait à fouiller sur la pointe des pieds dans les placards en hauteur, Arthur tentait de combattre ses angoisses et de reprendre ce visage si jovial qui avait toujours été le sien.
- Enfin, enfin... Quel est ton nouveau nom du coup ?
Milo sembla chercher quelque temps, sans pour autant réussir à se souvenir du nom de famille de Éaque.
- Heu, je sais pas, réalisa-t-elle avec de grands yeux. Je l'ai l'entendu, mais je ne sais plus...
Une main sous le menton, elle retournait dans tout les sens les souvenirs qu'elle avait de la matinée, incapable de se rappeler de cette donnée si particulière... Pourtant, Milo avait toujours eu, en règle général, une mémoire affolante, et tout particulièrement lorsqu'il s'agissait de retenir un nom, ou autre information qui échapperait à la vigilance de beaucoup. Ce trou de mémoire l'agitait donc désagréablement.
- Rah ! Mais je ne comprends pas, comment j'ai pu oublier ça !
- Tu étais peut être un peu trop stressée pour te souvenir de tout, fit alors remarquer Arthur, que la situation amusait. Ou peut être qu'il n'y a que moi qui compte dans ta vie, acheva-t-il avec une voix de séducteur.
La jeune femme, malgré son agacement, ne put réprimer un sourire face à la comédie de son ami. Curtis de son côté avait finit par lentement tourner la tête vers la table ovale, dans son dos, pour observer les deux compères un peu trop mielleux à son goût.
- C'est vrai... Tu sais bien que tu es le seul noble que j'aime... répondit alors Milo, rentrant dans le jeu du garçon en lui attrapant une main.
- ... Et j'allais dire de toi que tu était la seule petite paysanne de mon cœur, mais ça n'aurait pas été tout à fait vrai...
Et pour cause, Arthur, bien que issu d'une famille noble, n'en préférait pas moins le Petit Peuple à la Noblesse, ce qui lui valut bien des ennuis. Son père, le baron de Ferrussac, n'appréciait pas du tout cette sympathie que son fils pouvait ressentir envers un ordre inférieur, et le renia pour que sa famille soit épargnée par la honte. Arthur Eudes Aristide de Ferrussac était alors devenu Arthur, tout simplement, et assumait une vie en compagnie de gens tout aussi simples que ce nom... avec pour seul regret celui d'avoir un père borné et trop préoccupé par les « qu'en dira-t-on ». On avait jamais vu jeune homme plus amoureux du peuple que le garçon... et le Petit Peuple en retour, le lui rendait bien.
Riant de bon cœur, les deux compères expiaient un peu du mal être et de la mauvaise humeur qu'ils avaient emmagasiné jusque là. Le jeune Curtis de son côté, observait la scène d'un air dépité, et peu enclin au sourire. Si ses deux amis avaient la capacité de passer avec aisance du rire aux larmes, ou inversement, il n'en était pas de même pour lui.
- Je renonce à l'idée d'essayer de vous comprendre un jour... déclara-t-il appuyé sur le plan de travail, faisant maintenant face aux deux jeunes gens.
La porte du petit bureau reliant la maison au garage s'ouvrit alors lentement, laissant apparaître dans son entrebâillement le visage inquiet et fatigué de Vincent. Il redoutait un peu de faire face à Milo depuis qu'il l'avait laissé se faire enlever sans rien dire, se sentant coupable d'avoir rendu les armes... Mais le visage enjoué de la jeune fille le rassura quelque peu. Elle avait l'air heureuse de le voir enfin, ce qui lui enleva un poids du cœur... en partie.
- Comprendre quoi ? fit alors le jeune mécanicien de sa voix grave.
- Milo demande le divorce ! Elle veut épouser Arthur !
Tout à tour, les trois camarades se retournèrent alors vers Curtis, interloqués.
- ... Laissez tomber.
Sur ses mots, le petit blond se retourna une nouvelle fois vers la gazinière, retirant du feu sa bouilloire qui commençait à siffler, et réunissant ses tasses sur le plan de travail. La tête basse, il essayait d'effacer au plus vite le flop qu'il venait de faire. Vincent quant à lui hésita quelques temps à venir se joindre à la joyeuse tablée suite à cette interruption du garçon, mais se tira tout de même une chaise pour s'y assoir.
- Il a notre adresse au fait ton nouveau cher et tendre ? demanda par hasard Arthur, cherchant un sujet de discussion.
- Je pense que oui... On a dû la lui donner là-bas, sinon je ne sais pas trop comment il serait censé me retrouver...
- Il va donc falloir faire attention à notre conduite pendant les jours à venir... reprit le jeune homme. Il ne faudrait pas que l'on se fasse prendre par surprise, vu qu'on ne sait même pas quand il doit rappliquer.
Vincent acquiesça alors sombrement, comme s'il avait assisté à toute la conversation depuis le début, et comprenait tout ce qui se disait, pendant que Curtis s'occupait de qui savait quoi, entrechoquant des récipients entre eux, et tapant sur des tas d'autres petits ustensiles sans se soucier du bruit qu'il faisait, bien trop concentré sur sa tâche.
- C'est prêt ! crâna-t-il alors en déposant deux premières tasses sur la table.
- Ah ! Voyons voir ça, que nous as tu préparé ?
Suivant les paroles d'Arthur, Milo se pencha sur sa propre boisson, alors que Curtis venait de servir les deux dernier hôtes à table. Elle eu alors un regard un peu suspicieux en observant l'étrange mixture, fronçant un sourcil, perplexe.
- Dis moi Curt... C'est une soupe que tu as essayé de nous faire ?
- Hein ?! Mais pas du tout, pourquoi tu dis ça ? C'est du thé !
- Alors c'est quoi tout ces trucs qui se baladent là dedans ? ajouta Vincent tout en trempant l'un de ses doigts dans le liquide.
- T'aurais pas un peu oublié de mettre les herbes dans la cuillère à thé, au lieu de les lâcher comme ça dans l'eau ? continua Milo qui souriait, se moquant un peu.
- Mais, Vincent retire-moi tes doigts tout dégueulasse de cette tasse ! Et Milo arrête de te moquer, c'est quoi cette histoire de cuillère d'abord ?!
Cette fois plus personne ne se retint plus longtemps, et Milo et Arthur se laissèrent exploser de rire devant les capacités limitées de leur ami. Vincent, peu expressif de nature, se contenta de sourire, ce qui était déjà beaucoup venant de lui. S'emporter comme il l'avait fait le matin même ne lui arrivait effectivement que rarement... excepté lorsqu'un proche semblait en danger.
- Bon, je vais aller rouvrir les volets, on à l'impression de vivre dans une caverne quand il sont fermés comme ça, articula Arthur entre deux hoquets, craignant pour sa vie s'il restait trop longtemps près du blondinet qui se vexait.
Curtis voulu alors prouver que l'aspect de sa préparation ne l'effrayait guère, et qu'il ne fallait pas juger les choses à leur apparence... Mais à peine avait-il bu une gorgée qu'il s'étouffait déjà, certainement dérangé par les différentes herbes qui flottaient dans son breuvage lorsqu'elles se coincèrent dans sa gorge. Il toussa alors plusieurs fois, cherchant à reprendre sa respiration. Aidé de Vincent qui lui lança quelques bonnes tapes dans le dos, le garçon réussit enfin à se débarrasser des hachures de plantes qui le gênait. Milo observa la scène un peu inquiète, ne sachant pas vraiment si elle devait intervenir ou non; mais quand Curtis se laissa enfin s'affaler sur sa chaise, et renverser la tête en arrière en balbutiant des « plus jamais » plus ou moins saccadés, Vincent se tourna alors vers sa jeune amie qui retrouvait peu à peu une attitude paisible.
- Au fait... et ces deux semaines, j'ai pas eu le temps de te demander ce que ça avait donné ? lui fit-il, revenant sur un sujet qui avait longtemps tracassé la demoiselle.
Milo prit un malin plaisir à faire tarder sa réponse. Tout à coup, plus rien n'existait autour d'elle. Plus de problème, plus de Éaque... Elle emprunta alors un petit sourire coquin et fier.
- ... Level up, finit-elle par annoncer, le pouce en l'air.
Un chapitre qui a mis du temps à venir... Sorry T.T
Peut être un peu dépareillé, mais ça passe m'a t'on dit...
Niveau révélations ce n'est pas encore très nourrissant, mais quelques petites infos (que vous aviez surement déjà deviné, mais bon) peuvent être repérées deci delà.
Merci encore à Hichy de supporter mes relectures xD!
Ha et, c'est vrai, un blog a été ouvert (l'adresse est sur ma page d'acceuil / de bio).
Pas encore finit, mais il évoluera au fil de la fiction, si elle grandit assez xD.