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Author: Meanne77
Fiction Rated: M - French - Romance/Suspense - Reviews: 31 - Published: 12-13-08 - Updated: 04-09-09 - Complete - id:2607899

Les princes de Glynwedën
Livre 1 : Les oiseaux

Claimer : L’univers et les personnages m’appartiennent.
Remerciements à Amaretto/Maderr pour l’inspiration et à Nad’ et Loom pour leur aide et correction.

Univers créé le 21 août 2008. Certaines espèces animales ont été inventées.
Première partie écrite entre le 22 août et le 2 novembre 2008.

AVERTISSEMENT !

Les oiseaux est un long one-shot (50 pages A4 avec pas mal de narration) ; pour en faciliter la lecture, je l’ai coupé en trois parties : les deux premières font environ 20 pages (soit environ 12.000 mots chacune), la dernière environ 17 pages (soit 9.000 mots). Bref, c’est long. Si vous lisez, vous le ferez en toute connaissance de cause.

Les oiseaux
Première partie

Liam aurait volontiers échangé sa tunique contre une chance de respirer un bref instant. La taverne du Sanglier repus vivait là l’un de ses meilleurs soirs : les rues étaient pleines et les boutiques dégorgeaient de monde, la noblesse se mêlait aux badauds. L’heure était à la liesse, la ville entière fêtait le prince Merci, de retour des conflits de l’Est. Sitôt qu’avaient retenti les trompettes annonçant l’approche de l’héritier de la couronne, le peuple de Glynwedën s’était pressé aux fenêtres et dans l’allée principale qui menait au château, laissant tout juste la place au cortège de circuler. La voie n’avait pas désempli depuis. Liam, quant à lui, n’éprouvait aucune allégresse. Levé aux aurores, il n’espérait pas se coucher avant l’aube. Sans doute ne fermeraient-ils pas de la nuit.

Ses pieds n’étaient plus que deux appendices qui se rappelaient à lui à chacun de ses pas (peut-être saignaient-ils mais Liam craignait d’ôter ses souliers pour le confirmer). Il ne sentait plus ses bras depuis longtemps et si d’aventure il avait eu l’occasion de s’asseoir, il aurait été incapable de se relever. Au comptoir, Maître Bedon l’exhortait à servir la salle tandis qu’aux cuisines, l’épouse du tenancier emplissait montagne d’écuelles afin de satisfaire les plus affamés ; et affamé, il fallait l’être, car si Le Sanglier repus était réputé pour son alcool, l’on n’y faisait rarement halte pour sa cuisine. Les commandes fusaient dans tous les sens, les voix toujours plus fortes pour couvrir les rires et les chants. Liam devait se contorsionner pour naviguer de tables en tables, se faufiler entre tabourets et bancs. Si la taverne était aussi fréquentée ce soir-là, c’était également du fait de la présence du prince Fragile et de sa cour qui avaient choisi de l’honorer de leurs présences. À n’en pas douter, ils étaient les plus bruyants de tous.

C’était la première fois que Liam voyait le cadet royal d’aussi près (une année, il l’avait aperçu lors de la parade de la Frondaison, fier sur son pur-sang bai dressé spécialement pour lui dans les contrées du Sud). Le prince Fragile, comme on le surnommait depuis l’enfance, était notoirement de constitution maladive, ce dont Liam ne se serait pas douté à le voir descendre une à une les coupes de bière qu’il n’avait de cesse d’apporter à sa table. Les cheveux de la couleur de la terre humide des forêts et les yeux clairs que les enfants princiers avaient tous hérités de leur mère, Liam ne l’aurait peut-être pas reconnu si on ne lui avait pas donné du « Votre Altesse » sitôt le seuil de la taverne franchi, car si beaucoup de mots venaient à l’esprit du jeune homme en regard du prince, malingre et chétif n’en faisaient pas partie.

Hélé en continu du fond au devant de la salle, Liam découvrait que la fatigue devenait une force qui le maintenait debout : ses muscles, soumis à rude épreuve, étaient devenus si durs qu’il se faisait l’effet d’être un morceau de bois. L’habitude ne l’empêcha pas de sursauter lorsqu’une main vint lui claquer le postérieur. Il se tourna vers le sang bleu et, avec retenue, lui demanda encore une fois de ne pas faire cela. À la réplique du nobliau, la tablée princière éclata d’un rire tonitruant. Liam se hâta de décharger son plateau puis s’en retourna au comptoir sans demander son reste. Maître Bedon le mettrait à la porte sans hésiter s’il venait à prendre la noblesse à partie. Il ne pouvait que serrer les dents et attendre que soirée se passe.

Alors qu’il mémorisait une nouvelle commande, le jeune homme songea combien la relation qu’entretenait le peuple avec les grands de ce monde était étrange. Il ne connaissait personne qui n’eût un jour médit sur eux, souvent de façon acerbe, et pourtant ils exerçaient sur la populace une fascination révérencieuse. On les critiquait, les dénigrait, même, mais on les admirait néanmoins. Le prince Merci, par exemple : premier enfant du couple royal, il était le petit prince chéri du peuple et l’héritier de cœur comme de fait de la couronne. Bien que le roi actuel fût aimé de ses sujets, chacun attendait le jour où leur prince se marierait et monterait sur le trône. Ainsi, si la démonstration de ce jour avait été spectaculaire, il n’avait pas été surprenant de voir infirmes et vieillards se pencher aux fenêtres pour acclamer sa remontée de l’artère principale de la cité.

La princesse était aussi louée, tant pour sa beauté que pour son caractère, certes tumultueux mais épris de justice et servi par un esprit affûté. Elle démontrait à tout un chacun – si une telle chose était nécessaire – qu’elle n’avait rien à envier à un homme. Les femmes de la couronne étaient réputées pour leur sens politique et le soutien qu’elles apportaient à leur roi et époux. À leur côté, le prince puîné faisait office d’enfant arrogant et trop gâté. Pourtant, ils l’aimaient, leur prince fragile, et plaisantaient avec remontrance mais affection de ses frasques puisqu’elles signifiaient là vitalité. L’inquiétude les envahissait à chaque ouï-dire d’alitement et il n’était pas rare d’entendre un franc-bourgeois s’enquérir des dernières rumeurs sur sa santé, comme s’il se fût agi d’un intime.

Quant aux autres sangs bleus, pour lesquels ils n’éprouvaient pas cet amour presque filial, ils n’en étaient pas moins respectés. Le peuple plébiscitait cette noblesse qui souvent le traitait comme moins que rien mais sans laquelle ils n’imaginaient pas la vie. Comme les autres, Liam l’acceptait comme allant de soi et, malgré la fatigue et le désir d’un repos bien mérité, se plaisait à contempler les sans terres et nobles sangs festoyer ensemble au retour de leur lionceau. Un manant leva sa coupe et cria : « Au prince Merci ! » et ce fut toute la salle qui répondit en écho, à l’exception du prince Fragile qui, s’il trinqua de conserve, garda les lèvres closes.

-XoX-

Au dehors, le tonnerre gronda. L’espace d’un clignement de paupière, la salle fut éclairée comme en plein jour, avant de retomber dans une pénombre que les torches et le feu mourant dans l’âtre peinaient à percer. La journée avait été ensoleillée, aussi le violent orage qui avait éclaté en milieu de soirée avait-il surpris tout le monde. Les clients avaient fui dès que les premières gouttes étaient venues s’écraser en larges taches sur le sol. Devant le déluge qui était alors tombé sans discontinuité, Maître Bedon s’était résolu à fermer tôt la taverne. Dans la bâtisse, seul Liam était encore debout, occupé à laver la salle en prévision du lendemain. Ces tempêtes étaient courantes en bord de mer, où le temps pouvait se montrer aussi changeant que capricieux, mais elles étaient de courte durée et en cette saison estivale, les premiers rayons du matin darderaient du ciel comme à l’accoutumée. Avant la mi-journée, ils auraient à nouveau asséché la ville pour l’heure détrempée.

Liam en avait fini avec les tables aux pieds grossièrement taillés dans un bois sombre et robuste. Il s’apprêtait à s’atteler au nettoyage du sol quand des coups à la porte l’interrompirent dans son travail. Le jeune homme fut tenté d’ignorer l’importun ; rien ne l’obligeait à ouvrir lorsque son patron avait décrété la journée achevée et ce dernier pourrait prendre ombrage de l’initiative de Liam. De plus, l’établissement n’était plus présentable aux clients et Maître Bedon conservait sur lui la clé du cellier. Qu’était une taverne sans alcool ? Mais l’indésirable insista d’un tambourinement intempestif si bien que Liam poussa à la hâte le verrou. Mieux valait laisser entrer l’inconnu plutôt que de prendre le risque de voir celui-ci tirer le tenancier de son sommeil.

La silhouette qui se découpa sur le seuil n’eut rien d’engageant. Un peu plus haute que Liam, elle était encapée de la tête aux pieds. Une capuche rabattue sur le visage rendait celui-ci indiscernable. Les bottes, couvertes de boue, laisseraient des traînées pénibles à savonner. Liam faillit ne pas s’effacer devant l’homme mais, malgré la luminosité réduite, il ne put manquer la qualité du cuir dans lesquelles elles avaient été confectionnées. Il s’empressa donc de s’écarter du chemin. L’individu passa devant lui avec un hochement de tête en guise de remerciement.

« Pendant un moment, j’ai bien cru croupir au-dehors avec toute l’eau du ciel en guise de châtiment ! » lança-t-il d’une voix jeune et cultivée, mais enrouée.

Il s’avança jusqu’au centre de la pièce puis demeura immobile tandis que Liam refermait derrière lui. Pluie et boue tachaient l’entrée de la taverne. Comme l’inconnu tardait à dévoiler son identité, Liam ne sut comment réagir. Il avait deviné une noble naissance mais ne pouvait imaginer pour quelle raison subite celle-ci ne serait pas revendiquée. Si les sangs bleus ne l’avaient pas habitué à une chose, c’était bien de faire preuve d’humilité ou de discrétion. Un riche voyageur ou marchand de passage ? Il était rare de les voir s’aventurer seuls. Si près du château, il ne pouvait s’agir d’un émissaire royal : celui-ci aurait directement demandé passage à la porte de la première enceinte qui bordait la demeure monarchique.

« Pourrais-je avoir de l’eau chaude ? Très chaude, sans pour autant être bouillie.

— Je vous apporte ça, Messire, répondit Liam avec l’espoir que la présence de l’individu ne présageait rien de mauvais. Installez-vous près du feu, je reviens.

— Ça ira. »

À son retour, l’homme s’était assis sur l’un des hauts tabourets bordant le bar de bois qui, bien qu’enduit d’un revêtement brillant afin de le protéger des éclaboussures d’alcool et éraflures du temps, avait connu meilleure jeunesse. Le cou rentré dans les épaules, agité de légers tremblements, l’inconnu semblait épuisé. Il n’avait toujours pas ôté sa capuche. Une flaque de gadoue liquide s’était formée à ses pieds.

« Votre eau, Messire. Rapprochez-vous du feu, je vais ajouter une bûche.

— Ça ira, t’ai-je dit. Je ne vais pas m’effondrer sur place. L’eau suffira. »

Il posa sur le comptoir une bourse de cuir clair dont il dénoua le cordon, non sans quelques difficultés. Il avait les mains entretenues de ceux qui n’avaient jamais travaillé. Il versa trois pincées d’une poudre odorante dans le gobelet de terre cuite fumant et attendit. Liam resta les bras ballants. La tête à moitié tournée vers lui, le visage toujours dans l’ombre, l’homme dit : « Je t’ai dérangé dans ton travail ? Ne te préoccupe pas de… »

Il fut interrompu par une quinte de toux qui le secoua tout entier. Elle commença rauque, par soubresauts, et, loin de se calmer, l’emporta pour laisser le gentilhomme haletant. La respiration râpeuse, seule la main agrippée au comptoir paraissait le maintenir sur son tabouret. La scène fut si soudaine et impressionnante que Liam se sentit paniquer.

« Mon seigneur ! Est-ce que tout va bien ? »

Tandis qu’il luttait pour reprendre son souffle, l’aristocrate lui signifia d’un geste de ne pas l’approcher. Liam se tordit les mains.

« Mon seigneur, je vous en prie, installez-vous près du feu ! Que vais-je faire si vous attrapez la mort ?

— D’accord… d’accord… » ahana le bien né.

Liam poussa un soupir de soulagement. Il s’avança, prêt à le soutenir.

« Laissez-moi vous aider…

— Je peux encore très bien marcher tout seul ! »

Liam fit un pas en arrière, lui rendant l’espace désiré.

« Je vais vous chercher des couvertures et de quoi vous sécher. Je reviens de suite ! »

Il grimpa quatre à quatre les marches menant aux combles, où se trouvait ce qui lui tenait lieu de chambre. C’était également là qu’était entreposé le linge propre. Soucieux de faire le moins de bruit possible afin de ne pas réveiller ses employeurs, il se précipita dans la grande salle. Devant l’âtre se tenait le prince Fragile. Liam s’arrêta net. La lumière des flammes dansait sur son visage, les zones d’ombre accentuaient l’expression grave de sa figure. Les mains tendues pour les réchauffer, les yeux fixés sur ses propres pensées, le prince était aux antipodes du personnage public que Liam lui connaissait. Néanmoins, son maintien demeurait magnifique. Grâce et dignité transsudaient de sa personne. Le cœur de Liam battait à tout rompre : jamais il n’aurait imaginé que son hôte fût de si haute lignée !

« Votre Altesse… » murmura-t-il, attirant ainsi son attention.

Le prince tourna la tête et fronça les sourcils, peut-être mécontent d’avoir été tiré de ses réflexions. Il s’avança puis ôta le poignard glissé à sa ceinture et que Liam n’avait jusqu’alors pas remarqué. Les yeux du jeune homme s’écarquillèrent. Le prince Fragile déposa le couteau, dont la lame droite était engainée dans son fourreau, sur la pile de serviettes et couvertures qui encombraient les bras du garçon. L’étui, de cuir et de métal, était de toute beauté. Les armoiries du prince étaient ciselées dans la garde. L’arme était somptueuse, digne de son propriétaire ; Liam n’osait à peine la regarder.

« Pour ta discrétion.

— Votre Altesse, je ne puis… !

— Quoi, ce n’est pas assez ? Que te faut-il de plus pour te faire taire ?

— Je ne puis accepter, Votre Altesse, c’est trop ! »

La mine contrariée, le prince le déchargea de son fardeau et le força à se saisir de l’arme. Elle était plus lourde qu’il ne s’y était attendu ; pourtant, bien qu’il ne sût la manier, elle conférait, mêlée de crainte, une impression de force et de puissance. Seule la peur de l’abîmer permit à Liam de la garder en main. Que le prince pût envisager de se séparer d’un tel joyau de forge et d’orfèvrerie était pour lui inconcevable. Elle valait sans doute plus que Liam n’en gagnerait en toute une vie.

À l’aide d’une serviette, le noble se frictionna les cheveux. Liam resta indécis. Le mieux à faire serait d’ôter les vêtements trempés pour les étendre près des flammes mais pouvait-il demander à un prince de se dévêtir ? De plus, les habits ne seraient pas secs de sitôt, il lui faudrait alors lui en prêter. Il ne pouvait décemment pas proposer au cadet royal de porter sa tunique de rechange !

« Votre Altesse… vos habits… peut-être vaudrait-il mieux… »

Le prince releva ses yeux clairs sur lui. À la lumière de l’âtre, ils avaient la couleur des flammes. Il le dévisagea durant ce qui parut être à Liam une éternité puis, enfin, se fendit d’un sourire.

« Sous tes dehors timorés, tu es quelqu’un d’obstiné, pire que ma sœur ! Très bien, tu as gagné ! Aide-moi donc, ces vêtements collent à la peau comme une ceinture de chasteté à sa pucelle ! »

Pourtant habitué à un langage cru à force de voyages et de services dans des tavernes, Liam se sentit trop gêné pour répondre.

x

Plus tard, après s’être assuré que le prince était sec et au chaud, une nouvelle décoction entre les mains, Liam reprit sa besogne de nettoyage. Il commença par décrasser les bottes du gentilhomme, de façon sommaire car il ne possédait pas les moyens de les entretenir comme il se devait. Il s’émerveilla du contact du cuir sous ses doigts, à la fois robuste et doux comme la peau d’un nouveau né. La boue qui tachait le sol n’avait pas eu le temps de sécher et fut en fin de compte plus facile à lessiver que l’alcool poisseux qui avait été renversé durant la journée. Le prince se tenait coi, si bien que Liam en vint à oublier sa présence. Il sursauta lorsque la voix de celui-ci s’éleva :

« Tu dois te demander ce qu’un homme de ma qualité faisait en pleine nuit, seul, avant de se faire surprendre par l’orage… »

Liam secoua la tête.

« Votre Altesse, je n’oserais pas.

— Tu n’oserais peut-être pas le prononcer à voix haute mais tu le penses », rétorqua Fragile avec un sourire de fin connaisseur qui n’embellissait pas ses traits.

Le silence qui s’ensuivit ne dura pas longtemps.

« Comment t’appelles-tu ?

— Liam, mon seigneur. »

Les sourcils du prince se haussèrent, sa physionomie se teinta de surprise.

« Liam… répéta-t-il d’un ton singulièrement pensif et amusé. Quel âge as-tu, Liam ?

— Dix-sept étés.

— Bon anniversaire, dans ce cas. »

Troublé, le jeune homme inclina la tête dans sa direction.

« D’où viens-tu ? reprit le noble né. Si je ne m’abuse, tu n’es pas originaire d’ici. »

Liam aurait été curieux de connaître le pourquoi de cette soudaine avalanche de questions. Que le sang bleu pût s’intéresser à sa personne était impensable. Peut-être s’ennuyait-il à attendre que la pluie cessât ou encore, peut-être ne supportait-il pas le silence ? Quoiqu’il en fût, Fragile était prince et s’il lui agréait de le presser de la sorte, Liam n’avait d’autres choix que de lui plaire.

« Des contrées du Nord, mon seigneur, par delà la mer Froide. J’ai débarqué sur vos terres voici quatre ans mais je ne travaille ici que depuis cinq saisons.

— Et ta famille ?

— Ils… sont restés là-bas. »

Malgré son indiscrétion, le prince eut le tact de ne pas insister.

« Tu t’exprimes avec aisance, pour un expatrié. Ton accent s’entend à peine. » Comme Liam ne répondait pas, il reprit : « Me serais-je trompé ?

— Non, mon seigneur, j’ai simplement été surpris ! Vous maîtrisez ma langue de naissance à la perfection, vous n’avez rien à m’envier !

— Ma prononciation laisse à désirer… Naturellement, nul ne viendra m’en faire le reproche ! »

Il rit. L’espace d’un instant, Liam retrouva l’homme pétulant qu’il avait servi une heptante plus tôt.

« Vous parlez très bien, je vous assure. »

D’un geste suffisant, Fragile le congédia de la main, comme pour le dispenser des flatteries d’usage.

« Tout de même, tu en as parcouru, du chemin, pour devenir garçon de salle. »

La mâchoire de Liam se crispa. Il se détourna, frotta avec vigueur une tache récalcitrante.

« S’il sied à Votre Altesse de penser ainsi…

— Ah, ne te vexe donc pas, telle n’était pas mon intention ! » s’amenda Fragile mais le ton moqueur de sa voix faisait douter de sa sincérité. Une fois encore, il était prince et de fait, n’avait à s’excuser de rien.

Liam affecta de l’ignorer mais le puîné royal n’en avait pas fini avec lui. Après avoir marqué une pause assez longue pour laisser croire au jeune homme qu’il s’était lassé, le prince demanda :

« Dis-moi, jeune Liam, as-tu déjà connu les plaisirs de la chair ? »

La question fut si incongrue que Liam manqua de peu de lâcher le seau d’eau souillée qu’il tenait à la main. Sa seconde impression du noble, plus personnelle, avait été trompeuse : le prince se révélait de plus en plus déplaisant.

« Non, mon seigneur. »

Fragile en parut réellement surpris.

« Pourquoi cela ? À dix-sept ans, j’ai du mal à le croire ! Serait-ce que la chose ne t’intéresse pas ? Pourtant, à ce que j’en ai vu, ce n’est point faute de ne pas être sollicité, et pas que par la roture !

— Peut-être est-ce dans la forme de la proposition que réside mon désintérêt.

— Voilà bien une tirade de rosière ! Tu es un idiot, Liam. La faveur d’un Huvernot te sortirait de cette situation précaire de serveur de boissons.

— Pour quoi faire ?

— Tu pourrais posséder ta propre taverne, ou tout autre chose à ton gré. Si tu sais tirer ton épingle du jeu… N’as-tu donc aucune ambition ?

— Pas à ce prix-là. »

Le prince secoua la tête.

« Une vraie cervelle d’oiseau », dit-il à voix basse, avec une étrange pointe d’affection.

À son tour, Liam secoua la tête. Il avait dû rêver cette dernière, la fatigue lui jouait des tours.

Le prince voulut ajouter quelque chose mais ses paroles furent noyées dans une seconde quinte de toux. Moins impressionnante que la première, elle inquiéta néanmoins Liam qui se porta auprès du jeune noble. Heureusement, la crise ne dura pas longtemps et bientôt, le gentilhomme reprit son souffle. Il bascula la tête en arrière, gorge à découvert, et ferma les yeux, l’air épuisé. Liam osa poser la main sur son front.

« Votre Altesse ! Vous êtes bouillant !

— Évidement, grogna-t-il, tu m’obliges à me rôtir à la broche ! Je me fais l’effet d’un quartier de viande ! »

Liam recula d’un pas.

« Ainsi, vous savez ce que j’ai ressenti l’autre jour », fit-il en retour, lassé de se faire rabrouer par un hôte dont il se serait bien passé.

Une bûche craqua dans l’âtre juste avant que le rire enroué du prince ne s’élevât dans la salle.

« Ah ! ne me fais pas rire ! toussa-t-il. Cela pourrait bien me tuer ! »

Liam n’en ressentit qu’une pointe d’appréhension, l’incident dût-il réellement se produire.

La taverne brillait comme un sou neuf lorsque Liam en eut fini avec elle. Au-dehors, l’averse n’avait cessé de tomber. La musicalité de la pluie battante sur les volets de bois et les larges flaques d’eau formées rappelait à Liam son pays natal.

« Ça va continuer toute la nuit, se dissiper avec les premiers rayons du soleil », prophétisa Fragile.

Liam tâta les vêtements qu’il avait étendus près du feu : ils étaient encore loin d’être secs.

« Il ne serait pas raisonnable de sortir maintenant… »

Il se mordilla la lèvre puis proposa au prince de prendre son lit. Pleinement conscient de la pauvreté des lieux et de l’injure que ses paroles pouvaient constituer, il n’avait pas mieux à offrir. Fragile, pourtant, ne s’en formalisa pas. Le garçon de salle le guida jusqu’à sa chambre. Le conduit de la cheminée passait derrière l’un des murs aussi la pièce était-elle à une température agréable. L’aristocrate installé, Liam s’apprêtait à redescendre quand ce dernier l’arrêta :

« Où vas-tu ?

— Dormir dans la grande salle, mon seigneur.

— Reste. C’est ta chambre et je n’ai aucunement l’intention de t’en chasser. De plus, j’ai froid. Tu me réchaufferas. » Liam ouvrit la bouche mais Fragile fut plus rapide : « Voici l’occasion de te vanter d’avoir passé une nuit avec moi, saisis-la. »

Le regard de Liam se fit sévère.

« Je croyais que vous vouliez ma discrétion ? »

Le prince sourit.

« Sur ma présence dehors en pleine nuit. Quant au fait de partager ma couche, n’aie crainte : nul ne te croirait. »

Liam serra les dents. Il revint près de sa paillasse à contrecœur, enfila la longue chemise dans laquelle il dormait puis se coucha. Fragile fut le premier à s’assoupir, la respiration sifflante et le front chaud.

x

Le lendemain, Liam se leva avant le reste de la maisonnée. Il réveilla en douceur le prince puis fila dans la salle commune récupérer les affaires entreposées près de l’âtre. Elles sentaient la fumée mais au moins étaient-elles sèches. Le bien né avait dormi dans la cotte de rechange du jeune homme. Liam ne l’avait jamais trouvée particulièrement rêche avant d’avoir eu entre les mains les vêtements royaux. Le prince, pourtant, ne s’en était pas plaint. Au dehors, l’air piquait le nez mais le ciel, bien que bleu pâle au petit matin, était dépourvu de nuage, présage d’une chaude journée. Comme on s’agitait dans la chambre de Maître Bedon, Liam enjoignit Fragile à se dépêcher. Sur le seuil de la taverne, il lui rendit son poignard. Le prince fronça les sourcils.

« Je te l’avais donné.

— Ne dispensez pas vos richesses avec une telle insouciance, mon seigneur. Qu’en ferais-je ? On m’accuserait de l’avoir volé.

— Je n’ai pas d’argent sur moi.

— Il n’y a rien à acheter, mon prince. » Il sourit. « Maître Bedon peut bien vous offrir une bûche et deux verres d’eau. »

Fragile secoua la tête puis haussa les épaules avec sur le visage une mimique qui le traitait d’idiot.

« Comme il te plaira, peu m’importe après tout. »

Il passa son bien à sa ceinture puis rabattit sa capuche sur son visage et s’engouffra dans la rue encore déserte à cette heure. Liam s’attarda un instant sur le pas de la porte. Étrange nuit que celle qu’il venait de passer.

-XoX-

Parfois, Fragile se mêlait à la foule du marché. L’anonymat, avait-il découvert, n’était qu’affaire d’apparence. Les cheveux graissés par un onguent dépourvu de senteur qui aurait pu le trahir, les dents jaunies à l’aide d’une pâte, des vêtements mal taillés et empruntés à un garçon d’écurie, des souliers usés de seconde main… accoutré de la sorte, nul ne reconnaissait le fil cadet du roi. Le plus ardu, les premiers temps, avait été de parfaire son élocution paysanne mais cela n’avait pas été si difficile comparé aux autres langues qu’on lui avait enseignées et d’ailleurs, il ne parlait que peu. Il préférait de loin se faire oublier et, ainsi noyé au milieu du bas peuple, observer les sujets de son père. Il éprouvait une inclinaison spéciale pour la vaste place du marché. Outre les étals, la foison d’échoppes à explorer, c’était ces jours-là que les rues étaient les plus encombrées. Les badauds, trop occupés par leurs affaires, ne lui prêtaient pas attention. Chariots et colporteurs voyageaient depuis les campagnes environnantes pour y vendre leurs marchandises. Fragile, lui, n’avait ni à se donner en spectacle ni à tenir de barbant rôle princier.

Il avait conscience de combien était peu raisonnable de se glisser au-dehors après être resté alité plusieurs jours durant suite à sa dernière escapade nocturne mais, justement privé d’air frais et de solitude, il n’avait pas hésité sitôt ses forces recouvrées. Il appréciait trop ces instants volés à l’hypocrisie de la cour pour s’en priver quand l’occasion se présentait, en particulier depuis le retour de son frère aîné. Si entendre son nom sur toutes les lèvres avait été jusqu’alors exaspérant, ce déplaisir avait été bien faible en comparaison du tourment que représentait le risque de croiser l’homme en chair et en os. Avec un froncement de sourcils mécontent, il chassa de ses pensées l’image de Merci et les sentiments contradictoires qu’il lui inspirait. Il devrait rentrer bien assez tôt, avant que l’on ne questionne son absence, et les Bienveillants seuls savaient quand il pourrait à nouveau s’esquiver de la sorte.

Le soleil n’avait pas eu le temps de rendre la journée irrespirable. Malgré l’humidité de l’air, que la proximité de la mer rendait inévitable, Fragile trouva sa matinée tout à fait plaisante. Contre quelques pièces de cuivre, il acquit une part de tarte aux prunes encore tiède. Il se laissa ensuite porter par le courant comme s’il y était à sa place. Un éclat doré attira son attention, il reconnut sans peine l’écervelé serveur du Sanglier repus. Les chevelures miellées n’étaient pas monnaie courante dans cette région du royaume. Là résidait peut-être une partie de l’attrait que l’héritier du domaine d’Huvernot lui trouvait. L’étranger avait noué ses cheveux avec un lien de corde ou de cuir, sans doute pour se rafraîchir la nuque ; il ne devait les laisser libres qu’une fois sa journée de travail terminée, comme ce précédent soir-là. À ses pieds, un panier d’osier empli de victuailles et sous son bras, une large miche d’un pain à la croûte épaisse et brunâtre qu’il avait commencé à picorer. Le jeune homme se tenait devant l’étalage d’un oiselier. Menus gibiers et volailles se partageaient le présentoir au-dessus duquel était suspendue une cage où des rossignols attiraient la clientèle par leur chant mélodieux. Une écoute attentive, au-delà du brouhaha du marché, lui permit de distinguer rossignols philomèle et progné, deux espèces que l’on pouvait confondre si l’on avait ni l’œil ni l’oreille. Le prince ne put s’empêcher de sourire à voir le garçon de salle s’escrimer à tendre des miettes de pain aux volatiles bruns. Un bref instant, il fut tenté de le rejoindre pour le corriger sur leur régime alimentaire, mais le fait d’ainsi dévoiler son identité l’en dissuada. Leur captivité exceptée, les bêtes ne semblaient pas mal traitées par leur propriétaire, le risque n’en valait pas la chandelle. Fragile ne s’attarda pas davantage mais l’image de l’oiseau à taille humaine donnant la béquée à ses congénères à plumes lui resta gravée à l’esprit jusqu’à la nuit tombée.

-XoX-

En journée, et à moins d’intempéries, la porte du Sanglier repus n’était jamais fermée afin d’inciter la populace à en franchir le seuil. Cependant, lorsqu’ils firent leur entrée, on aurait cru entendre le lourd pan de bois frapper le mur tant celle-ci fut fracassante. Eudes Duhart, fils aîné de l’influent baron d’Huvernot, fut le premier à s’engager dans l’établissement.

« Holà, tavernier ! Faites place au prince Fragile et à ses illustres suivants ! »

Maître Bedon, toujours prompt à plaire à sa clientèle, s’inclina bien bas. Le prince, les yeux brillants d’un rire mal contenu, s’avança à son tour, suivi par deux autres membres de la noblesse. Tous étaient d’humeur joviale, ce qui, d’après l’expérience que Liam en avait, ne présageait rien de bon.

« Holà, tavernier ! reprit Fragile sous les rires de ses comparses, comme s’il y avait derrière ces mots une quelconque plaisanterie. Aurais-tu de quoi étancher nos palais desséchés ?

— La poussière tape dure, aujourd’hui ! renchérit Roland de Salais, l’un des meilleurs bretteurs du royaume en dépit de son jeune âge.

— Votre Altesse, mes seigneurs…

— Ah, jeune Liam ! poursuivit Fragile. Sers-nous donc de cet excellent vin que ton maître garde dans son cellier ! J’ai grand soif aujourd’hui ! »

Liam s’inclina à son tour, bien que de façon moins prononcée, et posa son plateau chargé de cidre et de bière sur la table libre la plus proche. S’il s’était agi de n’importe qui d’autre, il aurait achevé de servir les clients déjà présents avant tout autre chose puis aurait vérifié d’un regard que Maître Bedon l’autorisait à remonter de la cave son meilleur crû. Malgré sa réputation au travers de la capitale – et même du royaume –, la taverne n’était pas souvent fréquentée par la descendance royale. Liam savait que Maître Bedon ne souhaitait rien de mieux que de voir l’un des princes devenir un habitué, d’autant plus qu’il ne venait jamais seul. Sans doute rêvait-il déjà de devenir fournisseur royal officiel…

Au petit trot, Liam alla chercher la clé qui donnait accès à la réserve. Le vin était conservé dans des fûts. Liam emplit plusieurs boutiaux qu’il remonta dans la salle. S’il ne se trompait pas, le prince et sa troupe ne se contenteraient pas d’un seul.

Il ne s’était pas attendu à ce que Fragile se fût souvenu de son nom.

À son retour, Maître Bedon les avait installés à sa meilleure table, occupée il y avait encore peu par des voyageurs venus de l’Ouest (ceux-ci se trouvaient à présent accoudés au comptoir). Il s’était aussi chargé des commandes que son employé n’avait pas eu le temps d’honorer. Liam emplit quatre coupes qu’il déposa sur la table, celle destinée au prince en premier. Son intention avait été de leur laisser les récipients afin qu’ils se servissent à leur gré mais l’héritier Duhart le retint par la taille, la main menaçant de s’égarer plus bas.

« Où files-tu donc si vite, reste nous tenir compagnie ! »

Liam ouvrit la bouche pour se défendre mais le prince se montra plus rapide : « Laisse-le tranquille, Huvernot. » Le regard de Liam croisa le sien, les yeux de Fragile pétillèrent à nouveau tandis qu’un sourire doucereusement narquois se dessina sur ses lèvres. « Libre à toi de t’acoquiner avec le bas peuple si cela te chante mais je ne souffre pas d’assister à un tel spectacle à ma table. »

Nul n’aurait su dire qui de Liam ou d’Eudes devint le plus cramoisi. Le noble le lâcha puis affecta de l’ignorer comme si la désapprobation du prince – ou le rire qui en avait découlé du reste de la tablée – avait signé la fin de l’intérêt qu’il avait pu lui porter. Liam, quant à lui, s’éclipsa prestement. Si c’était la façon dont Fragile portait secours aux gens, il se serait volontiers passé de cette humiliation !

-XoX-

Comme l’heptante précédente, il était tard lorsque le prince vint frapper à la porte de la taverne. Cette fois encore, Liam se trouvait seul à nettoyer la salle ; Fragile, par contre, était aussi sec qu’il avait été trempé la première fois et souriait comme l’après-midi même, de cet air supérieur et moqueur qu’il arborait souvent. Il se défit de sa pèlerine qu’il tendit à Liam comme s’il était son serviteur.

« Apporte-moi donc de cette eau chaude dont tu as le secret, commanda-t-il. Reste-t-il de quoi manger ? Je me sens d’humeur à vivre dangereusement, ce soir.

— Sûrement Son Altesse pourrait satisfaire son appétit de façon moins risquée dans les cuisines du château…

— Me mettrais-tu dehors, joli Liam ? »

Le jeune homme pinça les lèvres.

« Installez-vous, je vous en prie, et veuillez-nous pardonner pour le désordre. Je vous apporte cela tout de suite. »

Il avait à peine réactivé le feu que le prince le rejoignit en cuisine.

« L’envers du décors… inspecta-t-il, le nez en l’air comme un commandant passait en revue ses troupes.

— Votre Altesse, laissez au moins à l’eau le temps de chauffer ! »

Fragile balaya la suggestion de la main.

« Je m’ennuie de l’autre côté et je suis aussi bien ici qu’ailleurs. »

Il tira un tabouret d’un coin de la pièce et s’y assit sans cérémonie. Liam lui apporta aussitôt une assiette dans laquelle se trouvait un morceau de fromage accompagné d’une large tranche de pain. Fragile mordit dedans avec appétit.

« Alors, dis-moi un peu, demanda-t-il à brûle-pourpoint, quelle raison t’a poussé à quitter tes contrées pour te réfugier dans notre royaume ?

— Qui a parlé de se réfugier ?

— C’est l’impression que tu en donnes. Quel lourd secret caches-tu ?

— Aucun. Je suis simplement venu ici pour travailler.

— Je n’en crois rien. »

Liam haussa les épaules. Il vérifia l’eau sur le feu mais celle-ci ne frémissait pas encore.

« Que de mystères… Cela donne envie de poser des questions.

— Il n’y a rien de passionnant à connaître à mon sujet, mon seigneur.

— Voyons donc ce que je sais de toi… Tu t’appelles Liam, tu as dix-sept ans et es né en été. Je ne crois pas me fourvoyer en présumant que tu ne parlais pas notre langue avant de débarquer sur nos terres. Tu n’as pas envie de parler de ton passé, preuve qu’il y a quelque chose à en dire, et tu n’as pas plus de jugeote qu’un moineau. »

Le jeune homme pinça les lèvres. Il n’était pas stupide au point de contredire un prince qui avait, semblait-il, décidé de s’amuser à ses dépends.

« Néanmoins, tu t’exprimes avec aisance, qui plus est dans une langue qui t’est étrangère. Tu la manies mieux que le premier badaud venu, même pour un citadin, ce qui dénote d’une certaine éducation. Issu d’une famille riche bien que roturière, peut-être ? »

Comme le prince le fixait avec insistance, Liam n’eut d’autre choix que de répondre.

« Je ne suis pas… éduqué, hésita-t-il, mais je sais lire… et écrire, un peu.

— Vraiment ?

— Pas dans votre langue, s’empressa-t-il d’ajouter.

— Cela reste impressionnant, surtout pour un homme du peuple. Qui t’a appris ?

— Ma mère.

— Je n’avais pas souvenir qu’il existait une telle différence du statut de la femme entre nos deux pays. Pourvu que ma sœur n’en sache rien, elle nous rendrait la vie plus impossible que notre présent quotidien ! »

Liam rechigna à s’expliquer.

« Son… oncle… était un homme de foi.

— Il lui a appris à lire et elle t’a enseigné à son tour, devina Fragile. Tu as de la chance, lecture et écriture sont les clés du savoir et donc du pouvoir. » Un fin sourire étira ses lèvres. « Ta présence en Glynwedën ne fait que devenir de plus en plus suspecte.

— Votre eau, mon seigneur », esquiva Liam.

Il lui tendit un gobelet de terre cuite.

« Tu me le diras un jour. »

Comme le premier soir, Liam observa le prince infuser la poudre contenue dans sa bourse de cuir. Contrairement aux siens, ses ongles étaient parfaitement entretenus ; Liam l’imaginait plus facilement tenir une plume que l’épée qui pendait à son baudrier. Le jeune homme s’y connaissait peu mais cette dernière lui semblait plus d’apparat que destinée au combat. Fragile portait des bottes différentes mais toujours d’une grande qualité, tout comme ses vêtements qui possédaient une note plus chatoyante que le précédent soir. Ses cheveux, cependant, avaient été décoiffés par le vent marin qui déferlait souvent dans la cité à la tombée de la nuit, et des boucles sombres lui tombaient devant les yeux. Si Liam l’avait trouvé impressionnant debout devant la cheminée, il l’était encore davantage vêtu de la sorte et simplement assis. Liam se demanda d’où le prince revenait et surtout, pourquoi avait-il fait halte ici plutôt que de retourner directement au château. Avec la succession de plusieurs règnes prospères, la capitale s’était étendue au-delà des enceintes qui protégeaient la ville fortifiée. Implantée à l’intérieur des murs de la cité, la taverne du Sanglier repus se nichait près des remparts du château.

De la décoction s’éleva la même senteur aigre que la première fois. Liam avait pu se rendre compte que l’ingestion de cette dernière n’entraînait pas un changement de comportement. Il ne comprenait pas pourquoi le prince éprouvait le besoin de venir jusqu’ici en cacher sa consommation.

« Quelles sont ces herbes que vous buvez ? »

Contre toute attente, Fragile se mit à rire.

« Je n’en ai pas la moindre idée. C’est le vieux Yegor qui les prépare pour moi – le sorcier royal, si son nom ne t’évoque rien, mais il est davantage rebouteux que magicien.

— Elles vous font du bien ?

— Elles m’aident à respirer, oui, entre autres choses. » Le prince releva le visage sur lui, une lueur malicieuse dansa dans ses yeux clairs. « Te voici bien curieux à mon encontre, jeune Liam. Serais-tu le seul à avoir licence de poser des questions ?

— Rien ne vous oblige à me répondre », se renfrogna-t-il.

Le gentilhomme éclata de rire.

« C’est à se demander qui de nous deux est le prince, ici ! D’aucuns pourraient penser que le moins titré d’entre nous serait justement contraint de satisfaire la curiosité du premier ! Tu ne sais pas traiter avec la noblesse, petit oiseau.

— Je n’ai pas la prétention de la côtoyer.

— Surveille tes paroles », lui conseilla Fragile, sans menace ni animosité.

Liam recula cependant.

« Je voulais dire… Je ne vous…

— Là, là, calme-toi, je n’en prends pas offense. Je serais bien sot de le faire avec toi, j’apprécie ton franc-parler. Cela me change de toutes ces courbettes par devant et messes basses par derrière. » Soudain, son expression s’assombrit. Ses doigts se serrèrent sur le gobelet. « Ils me croient bête ou sourd, j’ignore ce qui est le pire. Je sais bien ce qui se dit dans mon dos. Le prince souffreteux, c’est tout ce que je suis à leur yeux, et bien moins encore ! "Fragile" est une appellation douce à côté de ce qui se murmure mais pas un pour oser me l’exprimer en face. Pourtant, je vois leurs regards plein de pitié, ils m’ont déjà tous enterré. »

Un toussotement vint ponctuer ses dires mais le prince retrouva aussitôt le contrôle de sa respiration.

« L’air d’ici ne me vaut rien, trop humide. Je devrais sans doute aller en montagne, dans mes terres, mais m’éloigner de la cour serait un exil, comme un arrêt de mort. Je ne donnerais pas trois jours aux rumeurs pour traverser la ville. Avant un cycle, tous m’auraient pour de bon mis six pieds sous terre ! » Sa bouche prit un pli amer. « Fragile, c’est ce que je suis, se résigna-t-il. Ma propre famille m’appelle ainsi, je ne saurais dire à quand remonte la dernière fois où quelqu’un a prononcé mon vrai nom. »

Pensivement, il fit tourner le gobelet entre ses mains puis le porta à ses lèvres. Il prit une gorgée du breuvage et grimaça. Son goût, sans doute aussi âcre que son odeur, aurait été adouci par une larme de miel. Hélas, seules les plus riches cuisines possédaient cette denrée-là.

« Votre prénom de naissance, quel est-il ? » demanda doucement Liam. Cela faisait un moment déjà que le prince ne le voyait plus. Pourtant, il ne sursauta pas à l’indiscrétion du jeune homme.

« Énué.

— Prince Énué…

— Oui, c’est mon nom.

— Il vous sied bien. »

Le noble cilla. Toute trace de mélancolie disparut de sa figure. Une malice plus familière vint la remplacer. Il se leva, posa sur la large table le récipient qui lui encombrait les mains. Son regard, focalisé sur Liam, était intimidant ; le jeune homme recula.

« Tu me complimentes sur mon nom, petit Liam ? Et lorsque je suis en ta présence, tu ne me quittes pas des yeux. » Le garçon ouvrit la bouche pour se défendre mais Fragile ne lui en laissa pas le temps. « Oui, je l’ai remarqué. »

Liam ravala une exclamation quand son dos heurta les étagères derrière lui. Il s’était laissé acculé et le prince s’avançait toujours.

« Tu ne donnes pas l’impression de quelqu’un désintéressé par la chose, le sais-tu ? »

Liam déglutit. Le prince était tout proche à présent, si proche que malgré les couleurs altérées par la lueur des torches, il aurait pu décrire la moindre nuance de ses yeux.

« M’aurais-tu menti sur ton inexpérience, Liam, ou bien te contentes-tu de regarder ?

— Je ne…

— Il ne faut rien promettre que tu ne t’engages à tenir.

— Je n’ai jamais rien dit…

— Tu fais bien assez pour te passer de mots. Si ce n’est pas volontaire, c’est encore plus charmant. Tu m’as mis en appétit… »

Par réflexe, ou fuite peut-être, Liam détourna le visage. Avec fermeté mais sans brusquerie, Fragile le saisit par le menton. Il l’obligea à le regarder.

« Te refuserais-tu à ton prince ?

— Sûrement Son Altesse ne désire point s’accoquiner avec une personne du bas peuple telle que moi », défia-t-il, une pointe d’orgueil perçant en surface.

Fragile se mit à rire.

« Je ne pouvais pas laisser Eudes toucher ce que je convoitais pour moi-même. Ou est-ce que de plus près, tu ne me trouves plus digne de toi ?

— Mon seigneur ! »

Un dernier sourire, vainqueur, et la bouche de Fragile se posa sur la sienne.

Tout d’abord, Liam ne sut quoi faire. Incapable de bouger, le cœur menaçant de quitter sa poitrine, son esprit semblait avoir déserté son corps. Les doigts du prince glissèrent sur son cou, lui appuyèrent sur la nuque. Liam entrouvrit les lèvres et ferma les yeux.

Il avait déjà rêvé de baisers, bien sûr, surtout lorsque seul au creux de son lit, sa jeunesse et sa solitude se rappelaient à lui plus que d’autres soirs, mais il ne s’était jamais agi de ceux d’une personne précise. Les impressions, furtives, suffisaient pourtant à soulever son corps et à l’enflammer. Il n’avait jamais partagé cela avec quiconque. Malgré cela, il avait toujours cru savoir à quoi s’en tenir. La réalité ne pouvait être si différente de ses fantasmes embrouillés. Coincé dans une position inconfortable, saisissant la moindre occasion de respirer, il ne s’était jamais senti aussi affecté. Tenant à grand peine sur ses jambes, il devait sans doute aux bras du prince de ne pas s’effondrer. La chaleur qui l’envahissait, qui éveillait des parties de lui auxquelles il était dangereux de penser, était à mille lieux de ce qu’il avait auparavant éprouvé par ses propres attouchements. La bouche du prince, ferme et assurée contre la sienne, ne lui laissait aucun répit. Liam se sentait brûler tout entier. Il ne pouvait que s’accrocher au noble, inconscient de le presser contre lui comme s’il désirait l’inviter à l’intérieur, comme il avait déjà accepté sa langue en lui. Liam perdait tout repère et quand enfin, le prince s’écarta, Liam en fut désarçonné.

« Ça suffira pour ce soir. »

Le puîné royal tira d’une aumônière une pièce d’argent qu’il déposa sur la table, près du gobelet. Il eut un sourire espiègle et satisfait quand il ajouta : « Pour le repas. Je ne paie pas pour le reste. Il se fait tard, je vais prendre congé. Bonne nuit à toi, petit Liam, je te souhaite de tendres songes. Inutile de me raccompagner, je connais le chemin. »

L’esprit en ébullition, il fallut à Liam de longues minutes avant d’être capable de se remettre au travail.

-XoX-

Même à l’ombre, la canicule était à la limite de l’insoutenable. Assis dans l’herbe, les pieds dans l’eau claire, Liam pensait à chez lui. Là-bas, l’été était le printemps d’ici : le soleil chauffait doucement les pierres sans brûler le paysage, les bêtes ne mourraient pas de soif et nul ne s’écroulait soudain dans la rue, la peau rouge et le front bouillant. L’air poussiéreux ne prenait jamais à la gorge et les tavernes ne vous donnaient pas l’impression d’être des fours à pain. Mais aussi différentes que pouvaient l’être ses deux contrées, Liam avait appris à aimer celle où il avait trouvé refuge. La capitale du royaume de Glynwedën, en particulier, se dressait au sommet d’un à-pic comme un joyaux bordé d’émeraude et d’azur. La mer tantôt frappait, tantôt caressait la grande plage de sable saumoné située en contrebas. Un immense escalier taillé à même la pierre serpentait le long de la falaise jusqu’à la ville fortifiée et son château. La forêt de conifères et d’oléacées parachevait le cadre. Liam se souvenait du jour de son arrivée : depuis la route qui menait à la ville s’ouvrait le panorama grandiose de la cité dévalant la pente du crêt. Du château lui-même, Liam n’en connaissait que les murs de l’enceinte extérieure. Tout ce qu’il avait pu admirer des formidables fortifications intérieures était offert à la vue de tous par la déclivité. L’imposante masse était réputée imprenable et à la voir, écrasante comme une montagne, Liam ne doutait pas du bien-fondé de cette légende. L’architecture grandiose avait dû intimider plus d’un assaillant. Liam, quant à lui, osait à peine approcher des épaisses murailles. De là où il se trouvait, dans la forêt à l’ouest de la cité, il pouvait apercevoir entre les branches des arbres l’une des robustes tours qui s’élevait vers le ciel.

Liam remua les pieds, l’eau fraîche de l’étang glissa délicieusement entre ses orteils. Quelque part, des insectes invisibles chantaient leur chanson d’été. Dès les premières notes de la voix, il sut que le prince était là mais la reconnaître entre mille ne l’en fit pas moins sursauter.

« Quel est le tarif, déjà, pour un flagrant délit de braconnage ? Une main coupée pour premier avertissement ? »

Avec hâte, Liam se mit debout. Il grimaça lorsqu’un caillou caché dans l’herbe vint lui piquer la plante du pied. Il leva les yeux sur Fragile et oublia de s’incliner. Le prince montait un cheval placide à la robe grise et mouchetée et à l’allure endurante. Idéale pour les ballades, il ne s’agissait pas d’une monture de chasse ou d’apparat. Une cape reposait sur les épaules du noble et recouvrait la croupe de l’équidé. Ses mains, gantées d’un épais cuir clair, tenaient les rênes mais à son assiette, l’on devinait que seules ses jambes commandaient l’animal. Le prince souriait mais, perché de si haut, il ne cessait d’être plus impressionnant à chaque nouvelle rencontre.

« Je ne braconnais pas, bafouilla Liam en guise de piètre défense.

— Quand bien même, cette section de la sylve appartient à ma famille, nul autre que nous – ou nos invités – n’a le droit d’y pénétrer. »

Le sourire s’accentua. Avec grâce, Fragile mit pied à terre.

« Estime-toi chanceux d’avoir des relations si haut placées ! »

Il ôta ses gants puis, après avoir murmuré à l’oreille de sa monture et lui avoir flatté les naseaux, entreprit de la desceller.

« Que fais-tu là ? Ne travailles-tu point ce jour d’hui ?

— C’est mon jour de grâce, mon seigneur.

— Voilà bien quelque chose que je t’envie », commenta Fragile. Liam, quant à lui, eut une pensée singulière à ce sujet. « Et tu viens souvent par ici ? »

Malgré la tentation, le jeune homme ne put se résoudre à mentir. Fragile lui avait confessé priser la franchise, il répondit avec honnêteté :

« Dès que je peux. J’aime ce lieu, il est… apaisant. Et je n’ai nulle part où aller lors de mes grâces. J’ignorais que la forêt appartenait à quelqu’un.

— Glynwedën était un duché avant de donner son nom au royaume, ces terres n’ont jamais cessé d’être à nous.

— Veuillez me pardonnez cette intrusion. C’est un très bel endroit. »

Le prince haussa les épaules avec indifférence. Il promena le regard sur l’étang, la bordée d’arbres de l’autre rive, les reflets du soleil sur les feuilles et sur l’eau, la berge paisible de terre sablonneuse et, enfin, le tronc du chêne auprès duquel le jeune homme se tenait pieds nus. Ici résidait son plus vieux souvenir.

Cet été-là (il devait avoir six hivers révolus), sa sœur et lui s’étaient aventurés dans la forêt. Obstinée, qui ne portait pas encore ce surnom de façon définitive à l’époque, avait pour habitude d’être l’instigatrice de leurs pires ennuis. Cette fois-là, elle avait décrété injuste le favoritisme accordé à Merci – pourtant de trois ans plus âgé – de se promener sans chaperon. Que la compagnie de leur frère comptât de jeunes nobles presque adultes était hors de propos à ses yeux. Lors d’un déjeuner en plein air à l’orée du bois, ils avaient profité de la sieste impromptue de leur vieille nourrice pour s’esquiver, jouant à prendre leur frère en chasse comme leur père faisait avec le gibier. Mais leurs aînés avaient les jambes longues et le pas rapide ; couplés à leur avance, ils avaient eu tôt fait de les distancer et eux de se perdre. Les deux enfants s’étaient séparés pour les retrouver plus vite – avec le recul, Fragile s’alarmait sur son manque de bon sens – et par conséquent, s’étaient égarés chacun de leur côté.

Il se souvenait encore de la peur qu’il avait ressentie, combien la forêt lui était graduellement apparue sombre, inquiétante, puis menaçante. Cerné par le silence guère troublé par des cris lugubres d’oiseaux, personne n’avait répondu à ses appels. Il avait marché longtemps pour échouer, la gorge sèche, au bord de l’étang. Il avait voulu y étancher sa soif mais il avait trébuché sur une racine à moitié enfouie sous la terre et fini dans l’eau. Heureusement, la profondeur au bord n’était pas suffisante pour être dangereuse mais il en était ressorti trempé de la tête aux pieds. De plus en plus effrayé, il avait trouvé refuge dans le tronc creux d’un chêne, celui-là même devant lequel Liam se tenait aujourd’hui, où il avait fini par s’endormir, grelottant. Il n’en était ressorti qu’au son de la voix affolée de Merci hurlant son nom. La fin de l’histoire était plus floue : transis, fiévreux, il se rappelait s’être accroché à son frère de toutes ses forces tandis que ce dernier s’escrimait à le revêtir de son pourpoint pour le réchauffer, de s’être agrippé à son cou tandis que l’héritier royal le portait tant bien que mal sur son dos et le rassurait sur le sort de leur sœur, retrouvée plus tôt dans les bois. Il avait été malade durant des jours, bien sûr, une de ces nombreuses fois où tous avaient craint ne plus jamais le voir ouvrir les yeux. Aujourd’hui encore, il n’aurait pu affirmer que Tifaine se l’était pardonné.

Une nostalgie furtive s’empara des traits du prince.

« Oui, j’ai quelques bons souvenirs de cet endroit… »

Mais la mélancolie s’évapora et le noble sang redevint égal à lui-même. Il acheva d’ôter à sa monture selle et harnais puis d’une tape sur la croupe, l’enjoignit à s’éloigner. Docile, l’animal alla brouter à quelques pas de là.

« Ne craignez-vous pas que votre cheval s’en aille sans vous ?

— ­J’ai plus confiance en Grinsa qu’en bien des gens », répliqua le prince sans réellement lui prêter attention. « Elle m’a toujours été fidèle, il serait cruel de ma part de l’attacher toute la journée. »

Il défit les attaches qui lui maintenaient la cape sur les épaules, plia celle-ci avec soin et la déposa à terre, sur la selle pour ne pas la salir. Ensuite, il entreprit de se débarrasser de son pourpoint et de ses bottes. Liam se demanda s’il devait s’éclipser. Indécis, il s’agita furieusement quand il comprit que Fragile ne se contenterait pas de se mettre à l’aise.

« Mon seigneur…

— Je n’ai pas besoin d’aide », répondit ce dernier, à présent torse nu, en se méprenant sur ce que le garçon de salle s’apprêtait à dire.

Chausses et ceinture ne tardèrent pas à rejoindre le reste des habits princiers, tant et si bien que Fragile se retrouva comme au jour de sa naissance. Liam ne savait plus où poser les yeux.

L’ignorant toujours, le noble s’approcha de la berge. Un sifflement s’échappa de ses dents quand il mit un pied dans l’eau. Il ne s’arrêta cependant pas et pénétra dans l’étang jusqu’à la taille. Là, il prit une inspiration et disparu de la surface.

Subjugué, Liam ne l’avait pas quitté du regard. Les secondes s’écoulèrent lentement, rien ne vint troubler le reflet du ciel dans l’eau. Liam commençait à en concevoir de l’inquiétude quand la tête du prince émergea enfin, le temps d’une goulée, bien plus loin que Liam ne l’avait cherché.

« Votre Altesse ! » s’époumona Liam lors de l’apparition suivante. « Ne vous éloignez pas tant ! »

Fragile disparut une fois de plus, sans que Liam sut s’il avait été entendu. Le jeune homme attendit, balaya du regard l’étendue qui s’offrait à lui, attendit encore. Le ventre noué d’appréhension, il appela de nouveau. Et si Fragile s’était noyé, là, sous ses yeux ? Et s’il avait été pris d’une crampe soudaine et qu’il ne parvenait plus à remonter ? Et si son pied s’était pris dans quelques racines sous-marines et qu’il se débattait au fond de l’eau, privé d’air, sans réussir à se dégager ? Et s’il…

« Votre Altesse !

— Cesse donc de hurler ! Par les Veillants, même sous l’eau tu me transperces les oreilles !

— Mon seigneur ! » s’exclama Liam, un soulagement sans borne dans la voix. Il tomba à genoux sur la berge. « Je vous en prie, n’allez pas si loin !

— Et toi, que fais-tu à rester planté là par une telle chaleur ? L’eau est excellente, viens donc me rejoindre !

— C’est que… je ne sais pas nager. »

D’une brassée, Fragile se rapprocha davantage du bord.

« Tu es né sur une île, releva-t-il.

— Mais à l’intérieur des terres.

— Tu vis au bord de la mer.

— Maître Bedon ne m’accorde pas tant de jours de grâce que cela… et quand bien même, je ne m’y serais risqué seul.

— Eh bien, qu’à cela ne tienne ! Je vais t’apprendre, moi ! Saute dans l’eau ! Allons ! Dépêche-toi un peu ou je t’y mets tout habillé ! »

On ne disait pas non au prince Fragile.

Récalcitrant et pudique, Liam se dévêtit. Le noble fit un jeu de l’observer.

« Elle est froide, geignit le jeune homme, un orteil dans l’eau.

— Ce n’est qu’une première impression. … Dis donc, ne te moque pas de moi ! Tu y étais plongé jusqu’aux mollets à mon arrivée !

— J’avais quelque chose sur le dos, alors.

— Ne m’oblige pas à venir te chercher », menaça Fragile d’un ton qui n’indiquait pas s’il plaisantait toujours.

Les dents serrées, Liam s’enfonça dans l’eau jusqu’à ce que celle-ci lui rendît un semblant d’intimité. Fragile se mit debout et s’avança vers lui. Sa voix se fit professorale et sentencieuse.

« Nager est la chose la plus aisée au monde pour peu que l’on respecte certaines règles et étapes. La première est la suivante : as-tu confiance en moi ? »

Après une brève hésitation, Liam opina de la tête. S’il avait pu prendre le temps d’y réfléchir sans risquer de froisser le noble, il se serait dit qu’il n’avait aucune raison de s’en remettre à lui. Néanmoins, il ne concevait pas davantage que ce dernier pût lui vouloir sciemment du mal. Le prince n’avait rien fait pour mériter sa pleine confiance. Liam la lui accorda malgré tout.

Fragile sourit.

« La seconde : mettre la tête sous l’eau. Si tu peux vaincre cette crainte-là, tu pourras nager sans problème. Allons, rabroua-t-il, nous n’avons pas toute la journée ! Essaie de garder les yeux ouverts, l’eau ne te fera pas mal, je te le promets. »

Avec une appréhension somme toute légitime, Liam s’agenouilla. Il respira lentement pour calmer les battements frénétiques de son cœur. Il ne risquait rien, il avait pieds et Fragile était là. Il ne risquait rien.

Il gonfla les joues et s’immergea. L’eau froide s’engouffra dans ses cheveux noués, lui picota le crâne. Se retrouver dans un élément hostile, privé d’air et de lumière, le rendait anxieux. Malgré sa crainte à l’idée que quelque chose entrât en contact avec ses yeux, il les ouvrit. Tout était flou mais le prince avait eu raison : il ne souffrait pas. Il voyait. La clarté du jour transperçait la surface, il distinguait des couleurs et quelques formes, des rochers, des algues, et les jambes du prince devant lui.

Sa poitrine le brûla, son instinct le fit remonter à l’air libre. Fragile l’accueillit avec un hochement de tête.

« C’est bien. Tu as accompli le plus difficile. À présent, avance encore : tu dois avoir de l’eau jusqu’au torse. Tu vas te rendre compte que ton corps est plus léger et qu’il flotte naturellement. C’est la crispation des muscles qui te fait couler. Si tu restes détendu mais alerte, tu flottes. Nager, ce n’est qu’imprimer un mouvement supplémentaire à cet état de fait. Mets-toi sur le ventre, je te soutiendrai pour t’empêcher de boire la tasse. »

Guère rassuré, Liam chercha les yeux du prince. Ceux-ci étaient clairs et confiants.

« Liam, aies confiance en moi. Je ne te laisserai pas te noyer. »

Liam déglutit mais acquiesça.

Contre toute attente, l’appréhension céda rapidement la place à l’émerveillement. Le prince se tenait toujours près de lui, prêt à le maintenir à la surface. Il lui parlait sans cesse si bien que d’instructions et encouragements en plaisanteries, Liam nagea. Avec la grâce d’un ivrogne, mais il nagea. Fragile ne lui demanda pas de s’aventurer au-delà d’une certaine profondeur et, lorsque son élève eut gagné assez d’assurance, il se baigna en cercles autour de lui, prodiguant de nouveaux conseils pour parfaire ses mouvements. Enfin, alors que Liam commençait à fatiguer, le prince l’attaqua. L’eau gicla, l’aveuglant tout à fait. Au-delà du bruit d’éclaboussures, le jeune homme l’entendit se moquer de lui. Liam oublia sa leçon. Il se remit sur pieds et, usant le fond comme un appui, sautilla en direction du noble et l’aspergea à son tour. Celui-ci trouva refuge sous l’eau. Liam attendit, scrutant la surface. Bien que prêt pour l’offensive suivante, il glapit quand une main le saisit par la cheville. Il brassa air et eau avec vigueur pour retrouver l’équilibre puis sauta sur le prince et le coula à la première occasion.

Liam ne s’était pas autant amusé depuis l’enfance. L’espace d’un instant, il oublia contre qui il jouait, rendit assaut pour assaut, oublia que peu avant l’idée d’entrer tout entier dans l’eau l’avait effrayé. Tout à coup, être immergé, yeux grands ouverts, lui paraissait la chose la plus naturelle au monde. Il n’avait même pas à se soucier de l’air, tout se faisait instinctivement. Et le rire du prince ! Si Liam avait pensé auparavant que son sourire était comme un poison qui se distillait dans vos veines, l’entendre rire aux éclats, sans pudeur ni retenue, devenait une nouvelle addiction.

Lorsque, le souffle court, ils rendirent enfin les armes, ils se portèrent ensemble en direction de la berge. La poitrine du prince se soulevait fort mais un sourire lui ravageait le visage. Liam était comme grisé.

Fragile leva une main et, haletant, déclara : « Ça suffit pour aujourd’hui, tu t’es bien défendu. » Il rejeta la tête en arrière, dévoilant sa gorge, et ajouta : « La prochaine fois, nous irons à la mer. J’ignore au juste pourquoi mais l’on y flotte mieux que dans l’eau douce. Cela dit, les vagues peuvent présenter quelque obstacle… Ne te baigne pas sans moi, Liam, pas même ici, pas tant que je ne t’en aurai dit capable.

— Je n’en avais pas l’intention. De toute façon, d’ici mon prochain jour de grâce, le temps ne s’y prêtera sans doute plus.

— Nous verrons cela. Sortons, je commence à avoir froid. »

De retour sur la terre ferme, Fragile étala sa cape sur le sol et, languide, s’allongea sur le dos. À nouveau gêné par leur nudité respective, Liam détourna les yeux.

« Vous devriez vous rhabiller, mon seigneur, vous pourriez attraper mal.

— Hum… Plus tard. J’aime sentir les rayons du soleil sur ma peau. » Comme Liam ne répondit rien, il invita : « Je t’ai laissé une place, viens t’installer près de moi. »

Ne sachant comment refuser, Liam s’exécuta. Il s’efforça de ne pas toucher le prince malgré l’étroitesse du tissu, guère prévu pour ce genre d’utilisation. En dépit de ce qui était survenu entre eux l’heptante passée, Liam ne savait pas comment se comporter ni ce que Fragile attendait de lui. L’aristocrate faisait montre de courtoisie à son égard et même d’une certaine forme d’amitié, si Liam pouvait qualifier ainsi l’attitude du prince. En vérité, il ne savait par quel terme la désigner. Fragile ne paraissait pas intéressé par reprendre leurs attentions – une pensée sur laquelle Liam refusait de s’attarder – sans pour autant désirer le voir prendre congé. Dès lors, Liam ignorait ce que le prince espérait de sa compagnie. Liam ne voyait pas ce que sa seule présence pouvait lui apporter. Nonobstant ses interrogations, l’étranger se détendit peu à peu. Le prince demeurait silencieux. Étendu au soleil, mains croisées derrière le crâne et yeux clos, un sourire discret jouait sur ses lèvres, comme s’il savourait le plaisir simple du grand air. Le clapotis de l’eau leur jouait une berceuse qui, en harmonie avec le chant des oiseaux, les plongeait dans une torpeur agréable. Liam dénoua ses cheveux pour les sécher. La chevelure sombre de Fragile, plus courte, semblait déjà n’être plus qu’humide. Liam n’osa pas toucher pour le vérifier.

Fragile avait la peau pâle, comme beaucoup de ceux de la noblesse qui ne goûtaient guère l’exercice à l’extérieur, mais sa carnation blême dégageait une impression différente d’une paresse facile ou d’un effet de mode. Il était vrai que, nu, sa musculature se devinait plus qu’elle ne se dessinait mais Liam continuait d’ignorer ce que l’on pouvait voir de malingre en lui. Il concédait de bonne grâce que le prince n’était pas aussi corpulent que d’autres mais il n’était pas maigre pour autant et il possédait une complexion prometteuse qui ne demandait qu’à être renforcée par davantage de muscle. Quoiqu’il en fut, Liam ne voyait rien de choquant à son apparence. Du reste, quelqu’un d’aussi à l’aise avec sa nudité que l’était Fragile ne pouvait éprouver un quelconque embarras vis-à-vis de son physique. Liam ne s’expliquait alors pas l’éclat dont il avait été le témoin la seconde nuit.

Cette réflexion le ramena à la contradiction qu’était le prince Fragile à ses yeux. À l’aise en public, aimant être le centre de l’attention, il semblait priser la solitude et fuir la foule. Tour à tour arrogant, jovial, insolent et moqueur, il ne pouvait cacher une certaine tristesse, une affliction teintée d’amertume dont Liam n’en concevait que difficilement la cause. Que pouvait désirer un prince qu’il ne possédait déjà, ne pouvait obtenir d’un claquement de doigts ? La querelle avec le royaume d’Endelwäuln éclatait par intermittence et toujours loin de la capitale si bien que le château lui-même n’était pas inquiété. Fragile n’avait pas sur les épaules la charge de succéder à son père… à moins que ne résidait là la source de son aigreur. Pourtant, le gentilhomme ne lui faisait pas l’effet d’être une personne animée de ce genre d’ambition. Cela ne semblait pas cadrer avec ce désir de quiétude qu’il était venu chercher ici. N’avait-il pas dit lui-même, plus tôt dans la journée, qu’il enviait à Liam ses jours de grâce, comme si lui n’avait aucune liberté ? Une personne éprise du désir de régner ne pouvait nourrir de telles pensées. Quelques fussent les responsabilités qui incombaient au prince, il devait certainement réaliser que c’était là le juste prix à payer pour la vie de luxe et de plaisirs qu’il pouvait mener. Peut-être Liam avait-il une vision déformée des choses ? De part sa position sociale, peut-être ne pouvait-il voir que la surface de la noblesse, comme le bas peuple pouvait être invisible aux yeux des plus grands. Si près du prince, partageant tout deux sa cape pour seule tenue, Liam éprouva l’envie de le connaître davantage. Cet homme était une énigme dont il désirait percer les secrets. Ou bien, peut-être, s’il devait se montrer tout à fait sincère, désirait-il simplement savoir ce qui en lui avait attiré, fût-ce pour un court laps de temps, l’intérêt du fils du roi.

Il dut soupirer un peu trop fort car Fragile se redressa soudain sur le coude, la main levée pour lui intimer le silence, une expression concentrée sur le visage. Cette attitude brusquement sérieuse alarma Liam qui tendit l’oreille. Fragile, quant à lui, cherchait quelque chose des yeux. Un peu plus loin, sa jument broutait paisiblement l’herbe tendre. Lentement, comme s’il craignait de causer quelque frayeur, Fragile roula sur le ventre. Son regard, toujours à l’affût, scruta les environs avant de se fixer sur un point précis. Alors seulement, la gravité de sa figure céda la place à l’esquisse d’un sourire.

« Là ! murmura-t-il. Tu le vois ?

— Quoi donc, mon seigneur ? »

Le prince tendit l’index sur les feuillages. Il poursuivit sur le même ton :

« C’est un pipit à fossettes. Il est très rare d’en voir en cette période de l’année. Tu entends son ramage ? Il est caractéristique de cet animal, on ne peut le confondre avec un autre. »

Liam écouta. Des oiseaux chantaient.

« Tu le vois ? insista le prince.

— Non, mon seigneur. »

L’espace d’un instant, une déception sincère se peignit sur le visage du noble mais aussitôt, il se rapprocha de Liam et, l’épaule touchant la sienne, leva le bras de sorte à orienter son regard dans la bonne direction. Liam crut apercevoir un plumage derrière une feuille. Il n’aurait pu jurer qu’il ne s’agissait pas d’une ombre ou du vent.

« Oui, mon seigneur, je le vois, mentit-il parce que cela semblait important.

— C’est un mâle, lui assura Fragile. Comme pour de nombreuses espèces aviaires, leur plumage est plus vif que celui des femelles. »

Liam hocha la tête en silence. Il ignorait pourquoi le prince lui racontait subitement tout cela mais ce faisant, sa physionomie s’était transformée. Liam ne souhaitait pas voir ses yeux clairs cesser de briller. Avec attention, il l’écouta lui parler du pipit à fossettes, son habitat, l’origine de son nom ; Liam se surprit même à lui poser des questions. Cette facette du prince vint s’ajouter à celles que Liam collectionnait. Il s’agissait sans doute de sa préférée.

Au bout d’un moment, le silence retomba. Fragile se tenait accoudé sur le sol, les mains jointes sur ses coudes, le dos cambré. Il demeura coi un instant puis se tourna vers Liam et l’observa un moment avant de prononcer : « Le héron argenté. »

Liam attendit la suite.

« C’est la raison pour laquelle je me suis retrouvé sous l’orage cette nuit-là. Le héron argenté. Tous les cinq ans exactement, une colonie vient se reproduire ici. Il s’agit de quelque chose de très mystérieux mais chaque colonie de hérons argentés ne s’accouple qu’à un seul endroit par an selon une rotation de cinq années. Cela signifie qu’il se passera encore cinq ans avant qu’elle ne revienne ici. » Son regard se perdit dans le vague. « Je voulais les voir. Je les avais ratés la dernière fois. »

À la façon dont sa voix s’éteignit, Liam devina que sa santé en avait été la cause.

« Les hérons argentés sont aussi surnommés hérons du clair de lune car la parade amoureuse ne se produit que les nuits où la lune est pleine ou presque, alors tu vois, cela ne fait guère que six nuits sur tout un été. Six chances de les voir tous les cinq ans. »

À demi perdu dans ses pensées, Fragile arracha un brin d’herbe et le fit tourner entre ses doigts.

« D’ici deux heptantes, la lune sera à nouveau ronde. Il ne pleuvra pas cette fois », déclara-t-il, comme s’il était en son pouvoir de commander le ciel.

Liam l’observa à son tour.

« Vous êtes un passionné d’oiseaux…

— Il n’existe pas animal plus magnifique.

— Vous les aimez tous sans distinction ?

— Eh bien, se mit-il à rire, certains sont plus beaux que d’autres, je te l’accorde, mais je n’ai rien contre une bonne volaille dans mon assiette. La Mère Mitronne cuisine une perdrix aux morilles… » savoura-t-il comme si les mots lui remémoraient la saveur du met.

« Je ne connais guère que les poules et leurs œufs, confessa Liam. J’ai mangé du canard, des fois… mais je suis incapable de distinguer deux oiseaux à leur chant. »

La joue appuyée sur son poing fermé, le prince sourit.

« Loin dans sud, au-delà de la Mer Ancienne, il existe une peuplade qui vit dans les hautes montagnes, conta-t-il. C’est un habitat rude car à cette altitude, il fait si froid que la neige ne fond jamais. Une faune unique y a émergé, si unique qu’on ne trouve certaines espèces nulle part ailleurs dans le monde connu. Je sais tout cela par divers ouvrages, bien entendu, je n’y suis jamais allé », confia-t-il.

Suspendu à ses lèvres, le jeune homme acquiesça.

« Parmi cette faune, il existe une race particulière de mésanges, la mésange des neiges. On la nomme ainsi car son plumage est blanc bleuté, parsemé de petites taches noires sur la calotte et les joues. Un liseré noir borde leurs ailes comme si un artiste avait voulu en souligner les contours. Elles se fondent à tel point dans le décor qu’elles en deviennent presque invisibles, si bien qu’on ne devine leur présence que lorsqu’on les entend chanter… »

Le prince ménagea une pause puis, un sourire espiègle aux lèvres, presque attendri, il demanda : « Sais-tu comment la mésange des neiges est surnommée dans la langue natale de ce peuple ? »

Le jeune homme blond indiqua son ignorance par un mouvement de la tête.

« Un liam. Cela signifie "qui chante sans être vu". »

La surprise fut telle que Liam ne sut quoi répondre.

Le prince n’ajouta rien, se contentant de le regarder. Il souriait toujours, de cette expression aimable qu’il aurait eu pour un jeune enfant ou, peut-être dans son cas, plutôt pour un oiseau. Passée la première stupeur d’apprendre qu’un animal portait son nom, cette révélation laissa Liam troublé et interdit. Il comprenait à présent mieux certaines plaisanteries et les tons moqueurs que le prince avait eus toutes ces fois où il avait comparé son esprit avec celui d’un volatil, mais si ça n’avait pas été flatteur alors, ça ne l’était pas plus aujourd’hui. Ce nouvel éclairage lui fit aussi se demander si cette coïncidence était la seule raison pour laquelle le prince s’intéressait à lui. Il tenta de se souvenir des changements d’attitude du gentilhomme mais ceux-ci étaient trop nombreux et en fin de compte, l’aristocrate lui avait rapidement demandé comment il s’appelait. Il était impossible d’en tirer la moindre conclusion. Qu’est-ce que Fragile convoitait au juste en lui, pour reprendre le terme qu’il avait employé peu avant de l’embrasser ce soir-là ? S’il voyait Liam comme un oiseau, quel rôle endossait-il lui-même ? Celui du chat, de l’oiseleur ?

« Veux-tu en voir une ? demanda Fragile.

— Je croyais qu’elles ne vivaient que dans leur habitat naturel ?

— J’en ai peut-être une avec moi. Ça te dit ? »

Liam hésita avant d’acquiescer. La joie de Fragile semblait innocente, comme s’il était ravi d’avoir trouvé un compagnon de jeu ou simplement une personne avec qui partager sa passion. Le jeune homme le regarda se diriger vers la selle de son cheval, ouvrir l’une des besaces qui y était attachée et en sortir un étui de cuir souple de neuf pouces de large sur douze de long. Fragile revint s’asseoir auprès de lui, aussi à l’aise et assuré que s’il avait été revêtu de ses plus beaux habits de cour. Le noble dénoua un lien de cuir et ouvrit le porte-document sur lequel se trouvait gravée en creux l’emblème royale, un lion couronné et rampant à sénestre. La serviette contenait plusieurs feuilles de papier jaunâtre et épais, reliées en leur centre pour les maintenir dans l’étui comme le ferait un livre. Sur un rabat de cuir supplémentaire, des anneaux cousus permettaient de glisser diverses plumes et mines ainsi qu’une lame fine et aiguisée pour tailler ces dernières. Les feuilles étaient recouvertes d’écriture, d’annotations et de dessins, tracés avec précision à l’aide d’une encre brun rougeâtre. Le prince tournait les pages trop vite pour que Liam pût réellement voir de quoi il s’agissait, mis à part d’oiseaux. Parvenu à la dernière feuille manuscrite, le jeune homme put observer en détail la façon dont les lettres étaient formées, si différentes de son propre langage. Une fois de plus, il songea combien il était étrange de savoir parler une langue mais d’être incapable de la lire. Sans doute avait-il sous les yeux des mots bien connus ; il n’aurait su le dire.

« Non, pas de liam. »

Le jeune homme blond releva la tête à l’annonce de son nom avant de se souvenir que le prince parlait de son homonyme à plumes.

« Ça ressemble à peu près à ça… » marmonna-t-il dans sa barbe.

Avant que Liam eût pu répondre quoique ce soit, le prince s’était emparé de l’une des mines, couleur sanguine. Une fois celle-ci taillée en pointe fine, il traça des courbes sur une page vierge. Ses gestes étaient à la fois saccadés et assurés, il n’hésitait jamais mais revenait parfois sur certaines lignes pour en adoucir ou en arrondir le tracé.

« Les pattes et le bec sont noirs, récita le prince alors qu’il coloriait de sang ceux-ci. À la naissance, les oisillons sont entièrement recouverts d’un duvet gris et uniforme. Ils le gardent leurs six premiers cycles, au bout desquels ils acquièrent leur plumage définitif et entrent dans l’âge adulte proprement dit, c’est-à-dire qu’ils sont à leur tour capable de se reproduire. Tant qu’ils sont jeunes, ils gazouillent mais ils ne chantent pas vraiment. À ce stade, on ne peut pas distinguer un mâle d’une femelle à moins de l’avoir en main. Une fois adulte, les mâles arborent trois taches sur les joues là où que les femelles n’en ont que deux. Ce n’est pas un détail évident à observer, surtout de loin. Ils sont aussi légèrement plus grands que les femelles, il faut avoir l’œil pour les différencier. »

En quelques coups de crayons, l’animal avait prit forme et presque aussitôt, vie. Liam n’avait pas assez d’yeux pour regarder.

« On jurerait qu’il va se détacher de la feuille pour prendre son envol… » chuchota-t-il, comme par crainte d’effrayer l’animal de papier.

Fragile se contenta d’un bref sourire.

« Vous dessinez merveilleusement bien, Votre Altesse.

— Je ne sais faire que les oiseaux.

— Je n’en crois rien.

— Disons alors que je ne me suis jamais essayé à autre chose, il n’y a qu’eux qui m’intéressent. »

Il paracheva son esquisse, souffla dessus pour en chasser les résidus de poudre d’hématite puis, avec précaution, arracha la page et la tendit à Liam.

« Pour moi ? s’étonna-t-il.

— Tu ne veux pas de ton portrait ? » s’amusa Fragile.

Avec humilité, Liam accepta le présent. Il regarda autour de lui mais ne sut où le poser.

« Pouvez-vous le conserver pour moi pour l’instant ? Je ne voudrais pas l’abîmer…

— Très bien, je te le rendrai tout à l’heure. »

Avec le reste de son matériel, Fragile replaça l’esquisse dans l’étui de cuir dont il renoua les liens avec soin. Il l’abandonna ensuite dans l’herbe : avec la chaleur, celle-ci était bien sèche, il ne risquait donc rien.

Lorsque le prince se retourna sur Liam, son regard avait changé.

« Eh bien… je t’ai appris à nager, je t’ai appris les oiseaux… te souviendrais-tu par hasard de notre première leçon ? »

Pris de court, Liam déglutit. Il sentit le sang lui monter au visage comme son cœur s’affolait. L’espace d’un battement, il lui sembla se retrouver dans la cuisine, le prince contre lui, ses doigts sur sa nuque. Pourtant, Fragile ne bougea pas. Sa physionomie demeura paisible, ouverte, d’une attention tranquille et bienveillante. Là où il aurait pu se montrer oppressant et avide, il ne faisait preuve d’aucune impatience, attendait simplement une réponse à une question posée sur un ton badin. Liam comprit l’intention du gentilhomme et prit le temps d’en éprouver de la gratitude. « Te refuserais-tu à ton prince ? » l’avait-il raillé ce soir-là mais en vérité, il lui laissait le choix. Liam sentit intuitivement que s’il lui disait non aujourd’hui, ils n’en reparleraient plus. Signer la fin de leur intrigue mettrait aussi sûrement un terme à toutes autres formes de rencontres, aussi furtives fussent-elles. Mais s’il acceptait…

Liam ne se faisait pas d’illusions, il resterait une aventure éphémère et clandestine, une passade parmi d’autres. Malgré cela, lorsque Fragile le touchait, il lui faisait perdre et la tête et son sang froid comme nul autre avant lui. Fragile n’avait pas besoin de lui parler ni de le regarder pour que Liam le fixât sans parvenir à détourner les yeux ; le noble n’avait pas eu tort quand il avait affirmé l’avoir remarqué. Fragile était un prince et il voulait de lui. Quelque part, Fragile le plaçait au même rang que ses autres amants de la noblesse, lui qui n’était selon ses dires qu’un oiseau sans cervelle. Liam ne savait pas comment il était censé prendre la proposition, s’il devait se sentir flatté ou rabaissé, mais un fait restait clair pour lui, alors que les yeux du prince demeuraient rivés aux siens : à tort ou à raison, il percevait cela comme un grand honneur et, comme il n’ignorait pas à quoi s’en tenir, il ne voyait pas de mal à se laisser aller. Fragile voulait de lui, avait la courtoisie de demander là où il aurait tout aussi bien pu prendre. Fragile lui avait appris à nager sans autre raison apparente que parce qu’il lui en avait sied ainsi. Il lui avait offert une esquisse de ce qui, Liam l’avait bien compris, représentait le plus à ses yeux mais surtout, il n’exigeait rien en retour. Quoique Liam décidât, ils avaient déjà partagé quelque chose. La fugacité de ces instants ne diminuait en rien le plaisir qu’il avait éprouvé en compagnie du prince, même si l’impudence dont ce dernier faisait montre ici et là le rebutait autant qu’elle l’attirait. Fragile ne se limitait pas à cette attitude hautaine de la noblesse. En cet instant précis, Fragile le regardait et le voyait, lui. Combien pouvait prétendre avoir attiré son attention ?

Envahi par une émotion comme il en avait peu connue dans sa vie, Liam hocha subrepticement la tête et murmura :

« Oui. Je me souviens. »

(à suivre)


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