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Les princes de Glynwedën
Livre 1 : Les oiseaux
Claimer : L’univers et les personnages m’appartiennent. Troisième partie écrite entre le 18 et le 20 novembre 2008 ; corrigée en janvier et avril 2009. Sans conteste ma partie préférée des trois (enfin un peu d’action !).
Remerciements à Anya encore pour un nouveau Fragile et sa mésange, et à Shinia pour son Liam et Fragile et sa future fratrie. Je vous aime !
Les oiseaux
Troisième partie
Longtemps, Liam avait gardé les yeux ouverts. Dans son sommeil, le prince n’avait pas tardé à s’animer de frissons. Poussé par l’inquiétude, Liam l’avait entouré de ses bras, se collant à lui. Instinctivement, Fragile avait recherché sa chaleur. Ému, Liam avait déposé un baiser sur son front puis, à l’aide de ses doigts, avait démêlé les cheveux humides de sueur. Gagné par la torpeur, il avait dû s’assoupir. Quand il rouvrit les yeux, la tête lourde de songes, le prince était en meilleure forme. Le premier geste de Liam fut de lui poser la main sur le front. Il constata avec soulagement que celui-ci avait retrouvé une certaine fraîcheur. Fragile prit sa main dans la sienne et lui sourit.
« Je t’avais dit qu’il me suffirait de dormir encore un peu. »
Pour toute réponse, Liam lui embrassa le dessus des doigts. C’était comme si le prince était revenu à la vie. Fragile posa la main sur sa joue pour lui redresser la tête, mettre leur regard à la même hauteur.
« Je ne peux rien te promettre, Liam, je ne suis pas quelqu’un qui pense beaucoup à l’avenir.
— Vous vivez au jour le jour.
— Oui. Quand je me lève le matin, je ne suis pas sûr d’avoir un lendemain. Je ne fais pas de projets.
— Je comprends… »
Liam serra contre lui la main du prince qu’il n’avait pas lâchée.
« Habillez-vous, mon seigneur, vous allez prendre froid. »
Fragile sourit à nouveau puis, avec un soudain regain d’énergie, écarta les draps d’un large geste et sauta sur le sol.
« Descendons aux cuisines, j’ai faim !
— Ne serait-il pas préférable de vous faire monter votre déjeuner ?
— Si tu passais autant de temps que moi dans ce lit, tu saisirais la moindre occasion d’en sortir ! Aide-moi plutôt à m’habiller ! »
Les appartements du prince étaient richement décorés. D’immenses tapisseries étaient tendues aux murs et fendues devant les portes pour permettre le passage. Liam savait qu’outre l’aspect esthétique, elles conservaient la chaleur. Une cheminée plus vaste que nécessaire avait été percée dans le mur à l’opposé du lit ; son manteau était sculpté avec, fixé au-dessus, un grand écusson armoyé portant le blason royal, couleurs gueules et or. Le plafond était traité avec soin et élégance, moulures et ornements donnaient au bois toute sa splendeur. Liam suivit le noble jusqu’à une large armoire où ce dernier choisit sa tenue. Le mobilier, décoré de ferrures et de sculptures, était de toute beauté. En passant devant la fenêtre, le garçon de salle jeta un coup d’œil au ciel. Le soleil y brillait de tous ses feux.
« Je devrais retourner travailler », fit-il sur un ton peu assuré.
Fragile balaya aussitôt cette déclaration.
« Cesse donc de t’angoisser à ce sujet ! Je m’arrangerai avec ton patron. »
Liam fronça les sourcils mais eut la présence d’esprit de ne pas discuter. Tant que Fragile n’était pas décidé à le libérer, il n’y avait pas grand chose qu’il pouvait dire pour prendre congé. Cela, il l’avait bien compris.
Le jeune homme versa l’eau de l’aiguière dans un bassin de bronze au-dessus duquel Fragile se rasa. Un petit miroir accroché au mur facilita cette entreprise. Liam dut se retenir de ne pas le prendre en main pour l’admirer. Il n’aurait pas dû être surpris, qui d’autre pouvait posséder un véritable miroir sinon le fils d’un roi ? En dépit de cela, Liam savait que même dans les familles les plus fortunées, les miroirs étaient d’ordinaire constitués d’une feuille d’étain collée derrière une plaque de verre à l’aide d’une glue transparente. Chez d’autres, moins argentés, les miroirs n’étaient que de simples plaques de métal minutieusement polies. La réflexion y était moins claire et précise mais le seul fait d’en posséder un dénotait d’un confort de vie. Les gens du commun, comme Liam, ne pouvaient guère compter que sur la surface de l’eau pour s’observer. Le jeune homme n’avait encore jamais vu de miroir comme celui que possédait Fragile. La réflexion y était si parfaite qu’il aurait pu croire à de la magie. Le bord de l’objet lui renvoya sa propre image, ce fut à peine s’il se reconnut. La connaissance qu’il avait de son propre visage était à la fois semblable et bien différente de celui que lui montrait le miroir. Cette impression d’étrangeté le dérangea, il détourna les yeux. Il se concentra sur Fragile pour s’occuper.
Après que le prince eut achevé ses ablutions et qu’à son invitation, Liam eut fait de même, le jeune homme aida le noble à enfiler une chemise blanche avec par-dessus un pourpoint d’un rouge sombre qui lui seyait à la perfection. De fines broderies dorées mettaient en valeur la qualité du vêtement que Fragile portait avec distinction. Les chausses, d’apparence plus simple mais tout aussi luxueuses, étaient taillées dans une étoffe de couleur brune légèrement mordorée. Une large ceinture de cuir vint lui enserrer la taille. Par-dessus, il noua un baudrier auquel une épée fut fixée. La bourse contenant ses herbes, ainsi que le poignard avec lequel il avait voulu acheter le silence de Liam le premier soir, complétèrent sa tenue. Enfin, il enfila les bottes qu’il portait le jour de sa balade près de l’étang.
Liam, quant à lui, se contenta de ses vêtements de la veille, omettant de porter le luxueux manteau et le masque. Malgré une tenue simplifiée, il se sentait toujours comme un gentilhomme. Naturellement, cette illusion fut brisée quand le prince vint se tenir à ses côtés. Fragile représentait la noblesse, dans tous les sens du terme ; Liam n’en était qu’une bien piètre imitation. Le noble, pourtant, le détailla rapidement et hocha la tête d’un air satisfait avant de le convier à sortir. Ils quittèrent la chambre par la porte donnant sur un couloir et non par le balcon qu’ils avaient emprunté la veille. Ils n’avaient pas parcouru cinq mètres qu’une haute silhouette interpella le prince avec familiarité.
« Fragile ! Ne te sauve donc pas ! »
L’aristocrate se redressa, le dos droit et menton en l’air pour se grandir. Sa figure, jusqu’ici adoucie par une bonne humeur, prit un caractère hautain.
« Donnais-je cette impression ? » questionna-t-il avec défi alors que son interlocuteur achevait de les rejoindre.
Il ne pouvait s’agir que du prince Merci. Comme son frère puîné, ce dernier avait les pommettes hautes et anguleuses, la mâchoire carrée et les lèvres fines. Si leurs yeux étaient de la même nuance claire, ce qui s’y reflétait ponctuait la divergence de caractère. L’allure générale était la même, fière et altière, gracieuse et assurée. Les cheveux de l’aîné étaient coupés plus courts que ceux de son cadet mais, rentré depuis un cycle des combats auxquels il avait participé, ils avaient eu le temps de repousser et les boucles de se dessiner. D’ici une poignée de lunes, la ressemblance entre les deux frères serait encore plus marquée. La différence la plus notable se jouait sur la carrure : plus grand d’une demi-tête, Merci était aussi plus large d’épaules et son torse plus musclé. Revêtu de son armure, il devait être menaçant sur un champ de bataille. Habillé comme un prince et au repos, il n’en demeurait pas moins imposant. Liam baissa les yeux.
« Nous t’attendions pour déjeuner, signala Merci. Est-ce que tout va bien ?
— Mon absence ne peut-elle signifier que j’ai mieux à faire que de manger en votre estimée compagnie ? » rétorqua Fragile sur un ton que Liam ne lui avait encore jamais entendu. La voix du prince prit un pli moqueur quand il poursuivit : « À ce sujet, laisse-moi te présenter Liam. Il est serveur au Sanglier repus. »
Honteux que Fragile eut déclaré cela comme s’il y avait une quelconque gloire à en tirer, et bien conscient qu’il ne cherchait qu’à provoquer son frère, Liam s’inclina avec toute la déférence dont il était capable. Chaque nouveau rappel de la distance qui séparait leurs conditions devenait plus pénible à endurer.
Merci posa les yeux sur lui, s’humecta les lèvres puis se racla la gorge avant de reporter son attention sur son cadet.
« Oui… Eh bien, quoiqu’il en soit, Père nous fait mander. Tous les trois.
— Nous comptions nous restaurer, cela ne peut-il attendre ?
— Ton roi requiert ta présence et tu voudrais le faire patienter ?
— Tu as parlé de mon père, pas de mon roi.
— Ne joue pas sur les mots, Fragile, s’impatienta Merci. Pour qu’il nous fasse appeler tous les trois, ce doit être important.
— C’est une affaire de point de vue. Peut-être n’est-il question que de l’arrivée de ta fiancée. Je ne me sens pas terriblement concerné.
— Je doute qu’il s’agisse de cela.
— Tu doutes ou tu espères ?
— Écourtons cette conversation, veux-tu bien ? »
Fragile opina comme s’il accordait une faveur. Comme son prince se tourna vers lui, Liam saisit l’occasion qui se présenta :
« Je vais retourner travailler…
— C’est une véritable obsession, ma parole ! Retourne plutôt dans ma chambre et attends-moi, nous irons manger ensemble. Je ne devrais pas m’absenter longtemps. » Puis, à Merci : « Que je sache, je n’ai commis aucun acte pour lequel je pourrais être réprimandé. »
Le ton narquois sembla demander si son frère pouvait en dire autant. Ce dernier préféra ne pas répondre et, d’un mouvement du menton, il lui indiqua la route à prendre.
« Merci, ô mon frère, je me souviens encore du chemin ! Je ne suis pas celui qui s’est absenté si longtemps. »
Confiant en l’obéissance de Liam, il emboîta le pas au premier né et ne se retourna pas.
Malgré le plaisir éprouvé à asticoter son aîné, Fragile perdit tout goût de la plaisanterie quand il se retrouva face à son père. Leur sœur était déjà là, ils furent donc les derniers à paraître devant lui. Les gardes fermèrent les portes après leur arrivée et se postèrent à l’extérieur de la salle pour en interdire l’entrée. Leur mère était présente ainsi que Enguerrand de Mahaut, premier secrétaire et conseiller du roi. Merci avait eu raison : l’affaire devait être d’importance.
« Père, Mère, salua Fragile avec circonspection. Vous m’avez fait mander ?
— J’ai souhaité vous voir tous les trois car un événement grave s’est produit hier soir, répondit sombrement le monarque. La pierre de Muire a été volée au cours de la nuit. »
Choqué, Fragile accusa le coup. Obstinée porta la main à ses lèvres, même Merci parut désarçonné par la nouvelle. Le joyau de Muire était dans sa famille depuis des générations, avant même que leur ancêtre n’eût uni sous son blason les différentes maisons ducales pour former un seul royaume. L’on avait donné à Fragile le nom du premier de leur lignée à avoir été sacré roi, dans l’espoir de lui assurer la même longévité. Au fil des générations, le prénom d’Énué avait été porté à plusieurs reprises mais jamais par un second fils. Il était de coutume de donner à l’héritier le nom de l’un de ses prédécesseurs. Tout comme l’eau de la source était la première chose à être avalée par les nouveaux nés, l’on faisait apposer la main d’un enfant royal sur le joyau de Muire lors de la cérémonie de la Reconnaissance : alors seulement l’enfant était pleinement reconnu comme du sang souverain. Dans l’histoire de Glynwedën, cette cérémonie n’avait été accomplie sur le tard qu’une seule fois : ainsi, le roi Nesle n’avait reconnu officiellement son fils bâtard, alors âgé de quinze ans, qu’après la mort de son unique héritier légitime. Cet acte avait manqué de peu de plonger le royaume dans une guerre civile, Nesle ayant eu un neveu par sa sœur, mais la Reconnaissance primait sur le reste et celui qui avait par la suite été surnommé Téméraire par le peuple, devenu fils et héritier à part entière, avait été couronné. Les rois suivants de Glyndewën l’avaient tous eu pour ascendant.
De la couleur de la mer, le joyau de Muire était une pierre grosse comme un œuf de merle et montée sur le pommeau de l’épée de Glynwedën. La lame se transmettait de père en fils avec la couronne ; le joyau était le symbole même de leur pouvoir. D’ordinaire solidement gardée, elle n’était sortie qu’en de rares occasions, comme par exemple pour la commémoration de la montée sur le trône de la veille.
« L’épée n’a-t-elle pas été remise à sa place avant le bal ? » s’enquit Fragile.
C’était la coutume : suite à la célébration, les invités se rendaient dans les pièces qui leur étaient attribuées pour passer leur costume. Par un truchement de portes et couloirs, nul convié à la soirée ne voyait ressortir ceux qui y avaient pénétré. Le secret de leur identité était ainsi préservé. La famille royale, elle, se retirait dans ses quartiers. L’épée était alors remise dans la salle du trésor du château.
« Je l’y ai moi-même déposée, répondit le roi. L’épée s’y trouve encore, mais profanée. Fragile, les gardes en faction hier soir m’ont dit que tu leur avais demandé le passage à la salle.
— Oh, ils ont dit ça ?
— Contestes-tu leur rapport ?
— Oui et non. Je ne me suis pas rendu dans la salle mais à la source.
— Les gardes ont ajouté que tu étais accompagné. Connais-tu l’identité de cette personne ? »
Fragile sentit le regard de Merci peser sur lui.
« Je sais parfaitement qui m’accompagnait hier soir, Père, et puisque je vois bien où cette conversation va nous mener, permets-moi de l’écourter. Il ne m’a pas quitté de la nuit. »
Cette déclaration prit de court l’assemblée. La nature des aventures de Fragile n’était pas ignorée des membres de sa famille mais c’était la première fois qu’il la leur jetait ostensiblement au visage.
« Tu ne t’es pas endormi ? »
Fragile pivota lentement vers son frère. Sa voix se fit plus froide qu’un sommet enneigé.
« Où veux-tu en venir ?
— Ton… ami aurait très bien pu attendre que tu te sois assoupi.
— Où veux-tu en venir ? répéta Fragile, dents serrées, détachant avec soin chaque syllabe.
— Depuis combien de temps le connais-tu au juste ? »
Fragile s’avança sur Merci, menaçant.
« Assez ! tonna le souverain. Fragile, où est ton compagnon ? Nous devons lui parler.
— Dans mes quartiers.
— En supposant qu’il attende ! » s’inquiéta soudain Merci. « Père, si tu permets… »
Sans réellement attendre la réponse, l’héritier de la couronne s’inclina puis quitta la pièce.
« C’est ridicule… » commença Fragile, ne sachant pas très bien à qui il s’adressait. Puis, animé d’un sursaut, il se précipita à la suite de son frère.
« Merci ! Attends ! C’est ridicule, je te dis ! Il est resté avec moi tout le temps !
— Je suis sûr que tu es de bonne foi, Fragile, je voudrais simplement m’assurer qu’il l’est lui aussi.
— Réfléchis un instant, c’est absurde ! C’est la première fois qu’il vient au château !
— Tu lui as montré le chemin, rétorqua Merci, il lui aurait été facile de le refaire. Par les Veillants, qu’as-tu été faire près de la salle !
— Nous allions à la source, je t’ai dit ! Il… »
Fragile s’arrêta net. Liam avait demandé à y aller. Dans la continuité de sa visite guidée, Fragile lui avait même stupidement indiqué quel couloir menait à la salle du trésor. Le doute se distilla en lui.
« Non… c’est impossible… »
Il aurait fallu qu’il saisît l’occasion offerte, l’acte n’aurait pu être prémédité…
Il rattrapa Merci.
« Enfin, qu’en aurait-il fait ?
— Un complice ?
— Mais non !
— Quoiqu’il en soit, il devra répondre à nos questions. »
Les appartements de Fragile étaient vides. Merci adressa à son frère un regard appuyé.
« Tais-toi. Il… il a simplement dû retourner travailler, il n’a pas arrêté d’en parler depuis ce matin.
— Bien sûr. Le voleur n’a aucune raison de s’éterniser.
— Arrête, je te dis !
— Rattrapons-le, il est peut-être encore au château ! »
Ils se précipitèrent hors de la chambre, se ruèrent dans les couloirs et dévalèrent les escaliers. Si proche du réveil et le ventre vide, avec le manque d’entraînement et un restant de fièvre, l’effort physique fut presque trop pour Fragile. Son cœur cognait fort dans sa poitrine, son souffle était saccadé et sa figure en feu. L’épée à sa ceinture gênait sa course et rendait ses mouvements pénibles, ses habits n’étaient pas adaptés. Tout cela ne semblait pas affecter Merci dont la respiration s’était à peine accélérée. Lui ne perdait rien de sa superbe.
Ils débouchèrent dans la cour d’honneur sans ralentir l’allure. Fragile peinait mais refusait d’être laissé derrière. Non loin des courtines de l’enceinte intérieure, Liam se dirigeait vers la porte d’un pas vif. Les yeux de Merci repérèrent immédiatement la haute stature et les cheveux blonds roux de l’un de ses hommes que le hasard avait mis sur sa route. Sans perdre de temps, il pointa Liam du doigt.
« Naor ! Cet homme ! »
L’individu ainsi interpellé obéit à l’ordre sans la moindre hésitation. Liam se laissa arrêter sans résistance, bien qu’avec un peu de surprise. Comme il vit Fragile courir dans sa direction, il se mordit la lèvre mais attendit.
« Mon prince », salua-t-il. Puis, à l’intention de Merci : « Votre Altesse… ». Revenant à Fragile, il ajouta : « Mon seigneur, essayez de comprendre ! Maître Bedon refusera de me garder si je ne retourne pas travailler et j’ai besoin de… »
Fragile haletait. Les mains appuyées sur ses genoux fléchis, il lutta pour reprendre son souffle. Liam voulut s’approcher pour s’enquérir de son bien-être mais Merci ne lui en laissa pas le temps.
« Naor, fouille cet homme. »
Liam ne comprit pas immédiatement que l’on parlait de lui. Tout d’abord, il voulut se soustraire à l’examen mais devant l’atmosphère suspicieuse qui régnait, il se résigna à coopérer. Aucun habit, pas même ses bottes, ne fut épargné.
« Que se passe-t-il ? Quelque chose a disparu ?
— Par le Vieillard, Merci ! s’insurgea Fragile. Faut-il que nous nous donnions en spectacle de la sorte ? Pourquoi ne pas descendre en ville nous mettre sur la place du marché ?
— Je ne trouve rien de particulier, mon seigneur », annonça Naor.
Au froncement de sourcil de l’héritier, Liam devinait qu’il ne s’agissait pas de la réponse espérée. Liam allait d’un visage à l’autre, s’efforçant de suivre l’échange dont il ne parvenait à appréhender le sujet.
« Tu vois bien qu’il n’y a rien !
— Cela ne prouve rien, lui pourrait très bien l’avoir cachée ailleurs ou l’avoir confiée à un complice.
— Tu l’as déjà décrété coupable, on dirait ! Te prendrais-tu déjà pour le roi, Alexance ? »
Les deux frères s’affrontèrent du regard. Merci ne perdit pas son calme.
« Nous devons interroger cet homme, répondit-il. Naor, accompagne-le à la tour carcérale.
— Oui, mon seigneur. »
Comprenant soudain qu’il était arrêté pour une raison toujours inconnue, Liam se débattit. Hélas, l’homme de l’héritier avait la poigne solide. Désemparé, Liam se tourna vers la seule personne susceptible de l’aider.
« Mon prince ? Je ne comprends pas ce qui se passe, je n’ai rien fait. »
Fragile parut vouloir dire quelque chose mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il détourna les yeux.
« Mon prince !
— Réponds… réponds simplement aux questions que l’on te posera… »
Placé sous bonne escorte, Liam fut conduit à l’intérieur du château qu’il venait de quitter.
« Mon prince ! Énué ! Je n’ai rien fait ! Vous savez que je n’ai rien fait ! Énué ! »
Furieux, l’œil mauvais, Fragile pivota sur son frère.
« Tu es content de toi, j’imagine ? cracha-t-il.
— Calme-toi, tu vas t’étouffer. C’est par égard pour toi que je l’ai fait conduire à la tour et non aux cachots et tu le sais.
— Il n’a rien fait ! Tu l’as bien vu toi-même, c’est évident qu’il est innocent !
— Alors il n’a rien à craindre de nos questions.
— Je te préviens, le menaça son petit frère, si ton chien de garde le brutalise…
— Que voudrais-tu que nous fassions au juste, Fragile ? Peut-être aurais-tu dû réfléchir davantage avant de conduire un étranger dans la partie la plus secrète de notre château ! Mais à quoi pensais-tu donc ?
— Ne va pas me faire la morale, surtout pas toi !
— Je n’ai pas l’impression que tu réalises la gravité de la situation.
— Bien sûr que si, je la réalise ! Je réalise aussi très bien que ton ascension sera sérieusement comprise si ce joyau n’est pas retrouvé ! »
Merci serra les poings.
« Modère tes propos.
— Plutôt que de t’acharner sur un innocent, tu devrais tourner tes efforts sur la recherche du véritable coupable !
— C’est ce que je fais et cela passe par l’interrogatoire de ton compagnon. Et si tu voulais bien ouvrir les yeux, tu le saurais parfaitement.
— Aux flammes mon prétendu aveuglement !
— Cela ne signifie pas que nos efforts ne vont pas être tournés vers d’autres pistes. Si ton ami est innocent comme tu l’affirmes, il n’a pas de raison de s’inquiéter. »
Fragile laissa échapper un rire mauvais.
« Je connais vos méthodes d’investigation. Vous tenez un suspect, quelle importance qu’il soit coupable ?
— Tu t’égares, Énué, tu ne sais plus ce que tu dis. La priorité reste de retrouver la pierre. Te rends-tu compte que dans la bouche d’un autre, tes paroles révèleraient du crime de lèse-majesté ? On ne pourra pas éternellement tout t’excuser. » Merci souffla un coup pour calmer ses esprits. « Écoute… Au fond de toi, tu doutes aussi. Tu te sens blessé et c’est pour cela que tu t’énerves autant. Je comprends, Fragile, je t’assure, mais toi, reconnais que nous devons lui poser des questions. »
Fragile détourna les yeux.
« Combien de fois devra-t-il répéter qu’il ne sait pas de quoi vous parlez avant d’être cru ? Pourquoi l’affirmer demain l’innocenterait davantage à tes yeux que l’affirmer aujourd’hui ?
— Nous verrons bien ce qu’il a à dire et ensuite nous aviserons. »
Une femme passa à proximité. Sa démarche comme sa tenue l’identifiait comme appartenant au peuple. Assez loin pour qu’elle n’eût pu entendre la teneur de leur discussion, Fragile distingua suffisamment ses traits pour la reconnaître.
« J’ai peut-être une autre solution… Liandra ! »
À pas pressés, il se porta à sa rencontre. Merci lui emboîta le pas. La jeune fille s’arrêta. Sa figure, tout d’abord souriante, se chargea d’appréhension. Les deux fils du roi se dirigeaient droit sur elle. Du cadet émanait une colère mal contenue.
« Mes seigneurs ?
— Liandra, triple sotte, où est ton maître ? Je t’avais dit il y a un cycle de ça que je désirais le voir !
— Fragile, calme-toi, tu la terrorises. Ce n’est pas ainsi qu’elle va pouvoir te répondre.
— Tu veux comparer nos façons d’interroger les gens, mon cher frère ? » Sans lui laisser le temps de répondre, il se tourna vers la domestique. « Alors ? Yegor s’estime au-dessus des requêtes de son prince ou bien es-tu trop gourde pour lui avoir fait la commission ?
— Fragile !
— Mon… mon seigneur, bafouilla la servante, les yeux rivés au sol.
— Tu vas aller me le chercher immédiatement, tu m’entends, qu’il se rende au château toutes affaires cessantes et je ne veux plus entendre d’excuses comme quoi ses expériences lui prennent tout son temps. Ce n’est plus une requête, c’est un ordre. Le message est-il clair cette fois-ci ?
— Qu’as-tu en tête au juste ? s’enquit son frère aîné.
— Yegor connaît de multiples potions, non ? S’il pouvait nous concocter une mixture de vérité, croirais-tu Liam ?
— J’ai confiance en Yegor.
— Bien ! » La satisfaction de Fragile ne fut que de courte durée. Liandra n’avait pas bougé, les mains serrées sur l’anse de son panier d’osier. « Tu es encore là ? Par le Malveillant mais comment faut-il donc te parler ? Es-tu demeurée ?
— Fragile… » l’avertit Merci.
La jeune fille secoua la tête. Lorsqu’elle la redressa, ses yeux étaient baignés de larmes.
« Mon seigneur… je suis désolée, je ne peux répondre à votre demande.
— Et pourquoi cela ?
— Maître Yegor… Maître Yeg est mort. »
La stupeur cloua les deux frères sur place. La voix de Fragile ne fut qu’un murmure.
« Quoi ? Comment…
— Quand est-ce arrivé ? demanda Merci, qui lui aussi tombait des nues.
— Père est-il au courant ? »
Liandra secoua la tête.
« Personne ne le sait.
— Comment ça, personne… ?
— Quand est-ce arrivé ? répéta Merci.
— Il y a quatre lunes, mon seigneur.
— Quatre… Quatre lunes ? » éclata soudain Fragile. Il empoigna la jeune fille par le bras, celle-ci poussa un petit cri effrayé.
« Mon seigneur, vous me faites mal !
— Es-tu en train de nous dire que depuis quatre lunes le château n’a plus de sorcier et que tu n’as rien dit à personne ? Par les flammes, et tu me parlais de crime de lèse-majesté, Merci ? Ceci est un cas de haute trahison !
— Laisse-la parler.
— Elle mérite le fouet !
— Pour l’heure, la châtier ne nous apprendra pas grand chose et de toute façon, c’est à Père d’en décider.
— Penses-tu qu’il se montrera plus clément ? À mon tour de te retourner la question, Alexance : ne te rends-tu pas compte de la gravité de la situation ?
— Elle ne m’échappe pas mais je vois aussi que ce qui est fait est fait. À présent, nous devons en tirer le meilleur parti et tenter de voir ce que nous pouvons faire pour réparer. » Le prince se tourna vers la jeune fille. « Liandra, c’est ça ? Raconte-nous ce qui s’est passé. »
La servante hoqueta.
« Maître Yeg était vieux et malade…
— Pourquoi avoir gardé sa mort sous silence ? C’est une information capitale, le réalises-tu ?
— Je n’arrive pas à croire qu’elle ait pu le cacher durant quatre cycles… marmonna Fragile.
— Ça suffit, le coupa Merci. Liandra ?
— Je ne voulais pas que l’on puisse se servir de lui, pleura-t-elle.
— Explique-toi.
— Maître Yeg a été comme un père pour moi. Il m’a prise sous son aile, s’est toujours montré très bon envers moi. Il m’a dit… Il a voulu que j’accomplisse pour lui la cérémonie funèbre des magiciens. C’est un rituel très ancien, il faut… séparer les différents organes et les faire brûler séparément selon un rite très précis.
— Cela a dû être pénible pour toi… »
Elle acquiesça. Elle prit une profonde inspiration et s’essuya le visage sur son tablier. Elle concentra son attention sur Merci ; Fragile l’effrayait.
« Les cendres sont ensuite recueillies et conservées. Plus le sorcier était puissant et plus la magie s’est incorporée en lui. Les cendres peuvent être utilisées pour accomplir des sorts redoutables. J’étais contre cette idée mais ce rituel était important aux yeux du maître et je n’ai pu refuser. J’ai caché ses cendres ainsi que la nouvelle de son décès, je craignais que des gens de magie malintentionnés ne viennent dépouiller ce qui me restait de lui.
— Je vois… Je comprends tes intentions mais tu aurais dû venir en parler au roi. Pour un sujet de cette importance, Enguerrand t’aurait reçue. »
Elle baissa la tête.
« Je suis désolée.
— Un petit instant… interrompit Fragile. Si Yegor est mort depuis quatre cycles, qui m’a soigné durant tout ce temps ?
— C’est moi, mon seigneur », avoua la jeune fille.
Fragile frémit.
« Possèdes-tu une Licence, petite oie ?
— Fragile, combien de fois devrais-je te répéter de t’adresser à elle autrement ? »
Mais le cadet l’ignora. Il fit un pas en direction de la servante qui, effarouchée, en recula de deux.
« Que crois-tu que soit ma vie ? Une source de divertissement ? D’expérimentations ?
— Votre Altesse ! se récria-t-elle, jamais je n’aurais osé ! Maître Yeg m’a enseigné ce qu’il savait des plantes, en particulier à votre intention. Pendant des années il m’a appris vos maux et vos remèdes. » Puis, avec une pointe de défi qu’elle regretta aussitôt, elle ajouta : « Vous n’avez pas vu la différence…
— Je lui faisais confiance ! »
Merci s’interposa entre eux.
« Fragile, calme-toi. Liandra… » À courts de mots, il soupira. « Cette potion de vérité dont nous avons parlé, serais-tu capable de la fabriquer ?
— Un instant ! coupa Fragile. Je ne suis plus d’accord ! Il est hors de question que je la laisse servir à Liam n’importe quoi !
— C’était ton idée, rappela son frère, et une bonne.
— C’était avant que j’apprenne que notre médecin avait été remplacé à notre insu par sa menteuse de bonne ! »
Liandra accusa le coup.
« Si cela peut rassurer Son Altesse, il reste de quoi préparer une potion semblable à celle que vous désirez. Les herbes ont été préparées par Maître Yeg, il suffit d’y ajouter du vin.
— Et nous devrions te croire sur parole parce que… ?
— Assez, Fragile ! Tes sarcasmes nous font perdre du temps. Cette potion aura-t-elle l’effet escompté ?
— Il ne s’agit pas d’une potion de vérité au sens propre, mon seigneur, mais d’une potion de sincérité.
— Quelle différence ?
— Avec une potion de vérité, le sujet serait obligé de vous révéler ce que vous désirez savoir. Avec la potion de sincérité, contrairement à la première, rien ne l’assujettit à vous parler. Cependant, s’il le fait, il ne pourra vous mentir.
— Cela revient au même à nos yeux. Très bien, voici ce que nous allons faire : Liandra, tu vas nous chercher ces herbes…
— Fais-la escorter, coupa Fragile. Il serait regrettable qu’elle se perde dans les bois.
— Je n’avais nulle intention de m’enfuir ! s’offusqua-t-elle.
— Une fois encore, tu me pardonneras de n’accorder que peu de valeur à tes déclarations. À moins que tu n’aies toi-même bu de ta fameuse potion…
— Vas-tu cesser ? »
D’un geste, Merci fit venir un soldat posté non loin de là. Celui-ci s’inclina devant les princes.
« Comment t’appelles-tu ? »
L’homme gonfla la poitrine. Qu’un prince de sang royal prit la peine de lui demander son nom était un grand honneur.
« Randy, Votre Altesse.
— Randy, tu vas accompagner cette femme à la maison du sorcier. Liandra, lorsque tu auras tes herbes, viens me les apporter. Ensuite, nous irons trouver mon père. »
La jeune fille s’inclina avec maladresse. Sa voix trembla.
« Oui, mon seigneur.
— Allez. »
La servante et le militaire les saluèrent. Ils prirent la direction de l’écurie. Restés seuls, les deux frères gardèrent le silence.
« Je n’arrive toujours pas à y croire…
— Je sais, cela me fait un choc aussi. Yegor nous a vus naître, apprendre ainsi qu’il n’est plus… »
Perdu dans ses pensées, Fragile secoua la tête.
« Elle m’a trompé durant quatre lunes… »
Merci soupira.
« Il ne s’agit pas que de toi, Fragile.
— Épargne-moi ta morale, Merci. Yegor était aussi mon ami. »
Contrit, son aîné lui présenta des excuses. Soucieux, il reprit :
« J’ai beau me dire que les deux événements ne sont pas liés, apprendre ces mauvaises nouvelles le même jour porte un coup.
— Je m’inquiète davantage pour Yegor que pour le joyau. Sa réputation était grande dans le royaume, si la rumeur de sa mort se répand alors que nous n’avons pas de sorcier pour le remplacer…
— Je sais. Mais cette affaire de vol me préoccupe aussi. Les pistes sont multiples, appât du gain…
— Ce vol n’a aucun sens. Il faut être futé pour parvenir à dérober une telle pierre sans se faire voir des gardes, il serait stupide de chercher à la revendre. Malgré sa valeur, elle est connue dans tout le royaume, ce serait signer son crime. Le voleur ne peut ignorer que c’est la mort qui l’attend.
— À moins que voleur et commanditaire ne soient deux personnes différentes et que la seconde n’ait une raison précise, autre que lucrative, de vouloir notre joyau.
— Commencerais-tu à croire en l’innocence de Liam ? ironisa Fragile.
— Je n’ai jamais dit le croire coupable. Il est de mon devoir d’explorer toutes les possibilités. Celle-ci est la plus directe et la plus facile, il serait idiot de ne pas commencer par la vérifier. »
Fragile renifla.
« Pour Yegor, tu devrais parler à Père avant le retour de la fille. Pour le préparer.
— J’en avais l’intention. »
Plongés dans leurs soucis respectifs, les deux frères prirent le court chemin conduisant au château.
« Comment s’appelait l’autre sorcier ? demanda Fragile comme pour lui-même. Tu sais, lorsque nous étions petits… J’étais jeune, je ne me souviens pas vraiment de lui mais…
— Oui, je m’en rappelle. Vor… Djor… quelque chose comme ça. Il m’avait toujours intimidé. »
À nouveau, Fragile renifla, mais sur une note plus moqueuse cette fois.
« J’étais jeune, moi aussi, se défendit Merci, l’esquisse d’un sourire aux lèvres.
— Je me demande ce qu’il est devenu. »
Merci haussa les épaules.
« Père doit le savoir. S’il le juge nécessaire, et s’il est encore en vie, il le fera revenir au château.
— Pourquoi était-il parti ?
— J’ai oublié. Un jour, j’ai simplement réalisé qu’il n’était plus là. »
-XoX-
Plus tard dans la journée, alors que le soleil amorçait son déclin, Merci vint le débusquer dans son aire. La rumeur de son coup d’éclat avait dû circuler parmi le personnel car plus que de coutume les employés s’étaient fait aussi discrets que possible à son entour. Comme d’habitude quand il était contrarié, Fragile avait trouvé refuge dans son jardin privé. La contemplation de ses arbres, l’écoute des appels et chants de ses oiseaux apaisaient d’ordinaire son esprit. Depuis son réveil, son tracas était grand. Il avait espéré y voir plus clair une fois au calme, entouré de ce qu’il aimait et coupé du monde extérieur dans la serre de son univers ; hélas, l’agitation qui l’animait n’avait pas lâché prise. Ni les rayons du soleil venant caresser en douceur les feuilles des arbres et produire mille couleurs à l’eau de la fontaine, ni les volatiles qui s’étaient approchés de son corps immobile et silencieux n’avaient pu lui rendre un semblant de quiétude. Une infinité de pensées troublait son esprit. Telle la pelote de laine d’un tisserand avec laquelle un chat aurait joué, il ne parvenait à se saisir d’un bout pour démêler le fils de ses soucis.
Merci s’assit à sa gauche sur le rebord de la fontaine.
« Je te cherchais. J’aurais dû deviner que je te trouverais ici. »
Le regard de Fragile demeura perdu dans les branchages. Merci soupira.
« J’ai pensé que tu aimerais savoir que la potion a fonctionné. Ton ami est innocenté.
— Magnifique.
— Fragile, je suis désolé. C’est un mauvais concours de circonstance, un incident fâcheux qui a fait coïncider deux événements sans aucun lien mais cela, nous devions en avoir la certitude.
— Et maintenant ?
— Nous poursuivons nos recherches.
— Très bien.
— Fragile… » Merci secoua la tête. « Pourquoi la source ? Pourquoi justement ce soir-là ? »
Son jeune frère haussa les épaules.
« Le hasard, comme tu l’as si bien dit, la curiosité. Beaucoup désirent la voir, nous la faisons bien visiter à nos plus illustres invités. »
Il y eut une courte pause, puis Merci dit : « Je vois. »
Le ton employé fit revenir Fragile sur ses paroles, les entendre par les oreilles de son frère aîné. Illustre invité, était-ce ainsi qu’il considérait Liam ?
« Quand je vous ai croisés dans le couloir ce matin…
— Oui, eh bien ? relança Fragile comme Merci ne poursuivait pas.
— Non, rien. Simplement… Enfin, je voulais dire… tu avais l’air joyeux. Cela faisait longtemps que je ne t’avais pas vu ainsi.
— Tu as été absent cinq ans.
— C’est vrai… Et durant tout ce temps, tu m’as beaucoup manqué. J’ai souvent pensé à toi.
— Tu avais peur de ne plus jamais me revoir ?
— Je l’ai craint plus d’une fois, je le reconnais. Je te regarde aujourd’hui et j’ai l’impression que bien plus d’années ont passé. »
À nouveau, le silence de Fragile et un soupir de Merci.
« Ce que je t’ai dit l’autre jour, je le pensais, tu sais ? Nous aimerions tous te voir heureux. Aujourd’hui, je me dis que ce n’est peut-être pas en notre pouvoir. Ce n’est pas facile à accepter. » Il plongea son regard clair dans l’infini du ciel puis demanda doucement : « Tu aimes ce garçon ?
— Je ne le connais que depuis une lune ! rit Fragile.
— Je ne suis pas sûr de voir le rapport. Tu l’as défendu avec fougue.
— Pas vraiment.
— C’était la première fois que je te voyais prendre le parti de quelqu’un d’autre que toi-même.
— Peut-être ne suis-je pas si égoïste et imbu de ma personne, finalement.
— Peut-être devrais-tu aller le trouver. Il a voulu rentrer chez lui, je ne peux le blâmer. Je ne savais pas si tu aurais préféré qu’il restât ici alors je l’ai fait reconduire en ville puis suis venu te l’annoncer. Que comptes-tu faire à présent ? »
Alors seulement Fragile se tourna-t-il vers lui.
« Crois-tu que cela te regarde ? »
Merci baissa les yeux.
« Sans doute pas. Me sentir concerné ne me donne aucun droit, j’imagine. » Il dodelina du chef puis posa une main sur l’épaule de son frère. « Viens souper avec nous ce soir. Mère et Tifaine comptent sur toi. »
Il prit congé sur cette invitation.
-XoX-
Liam avait la gorge comprimée, une sensation qui ne semblait pas vouloir disparaître depuis la veille. Parfois, ses yeux se mettaient à le piquer, en particulier quand son esprit s’égarait au lieu d’être concentré sur son travail. Depuis son retour au Sanglier repus, son patron lui faisait sentir son déplaisir. En homme honnête, Liam ne pouvait le lui reprocher : son absence avait mis la taverne en difficulté, la saison d’été étant la plus prolifique de l’année. Maître Bedon s’était d’autre part attendu à ce que son employé lui rapportât une compensation financière (il était persuadé que le château avait requis ses services pour la célébration annuelle de la montée sur le trône de leur monarque). Sa fureur avait été sans borne devant ce qu’il croyait être le refus de Liam de lui verser une part de son salaire de la veille. Il n’avait pas décoléré depuis.
Le jeune homme s’en moquait. Les humeurs du tenancier ne le touchaient pas tant qu’il conservait son emploi, et s’il venait à être renvoyé, ce ne serait pas non plus une fatalité. Il avait mis deux ans et demi à traverser le royaume du nord au sud et ce faisant, exercé le métier de serveur dans nombre d’auberges et tavernes. Il pourrait toujours partir, vers l’ouest peut-être, ou chercher à traverser la mer voir ce qu’il y avait au-delà. Peut-être l’heure était-elle venue de s’en aller. Si Maître Bedon le congédiait, il prendrait cela comme un signe des dieux.
Le soleil se déversait sans concession par les fenêtres de la cuisine, sa lumière se réfléchissait sur les différents ustensiles, blessait presque les yeux. La grande salle, de l’autre côté du mur, était calme à cette heure de la journée ; une accalmie avant la tombée du soir et son flot de paysans et franc-bourgeois venus se désaltérer après une rude journée de labeur sous une chaleur de plomb. Bientôt, les clients afflueraient mais Liam ne voulait pas trop y penser. Il désirait profiter du répit qui lui était offert tant qu’il durerait. Il ne prêta guère attention au bruit de claquement de sabots sur les pierres inégales de la chaussée, même quand le son s’interrompit à l’entrée de la taverne, mais son cœur s’emballa quand la voix du prince parvint jusqu’à ses oreilles.
« Liam ? parut répéter Maître Bedon. Ce bon à rien récure la vaisselle aux cuisines.
— Va me le chercher, je désire lui parler.
— À Liam ?
— Ne me fais pas me répéter, cela me fatigue et j’ai peu de patience à dispenser.
— Oui, Votre Altesse, tout de suite ! » Et, comme le rugissement d’un animal de foire : « Liam ! Amène-toi donc un peu par ici ! »
Sachant qu’il ne pourrait se dérober, le jeune homme cessa son activité. Il s’essuya les mains sur un chiffon de seconde fraîcheur. Sans entrain, il se leva et passa la porte conduisant à la pièce commune. Le prince avait mis ce temps à profit pour traverser cette dernière, ils manquèrent de peu de se percuter. Liam eut l’impression ne pas l’avoir revu depuis des années. Pourtant identique à son souvenir, l’homme qui se tenait devant lui parut plus lointain qu’il ne l’avait jamais été. Le regarder était pénible. La voix fut douce, le sourire le fut plus encore. Liam aurait aimé pouvoir détourner ses oreilles comme ses yeux.
« Bonjour, Liam. Un endroit tranquille où parler ? »
Le jeune homme hocha la tête puis s’effaça pour le laisser passer. Il conduisit le noble dans la petite cour à l’arrière de l’établissement. Là, s’ils prenaient garde, ils seraient à l’abri des regards et des écoutes indiscrètes. La venue de Fragile en pleine journée pour un tête-à-tête était compromettant en soi, nul besoin d’envenimer une situation bien assez aigre comme cela.
Il laissa Fragile parler le premier. Peut-être ce dernier se méprit-il sur son silence car il hésita lui-même à se lancer.
« Tu m’en veux. Je sais… je comprends.
— Non… non. Mon seigneur, ne vous excusez pas.
— Mais je devrais. J’aurais dû davantage te défendre, ne pas les laisser t’emmener, j’aurais dû… je savais que tu n’avais rien fait et je n’ai… Je suis désolé. » Une pause, et : « Ne me pardonneras-tu pas ?
— Il n’y a rien à pardonner, Votre Altesse, je vous assure. Simplement… ça ne mène à rien tout cela.
— Je t’aime bien, Liam.
— Et c’est un grand honneur, mon seigneur. Bien plus qu’un étranger tel que moi ne le mérite. Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes déplacé jusqu’ici.
— Je viens pourtant de te le dire… »
Alors seulement, Liam osa relever les yeux. Les traits de Fragile étaient tirés, comme s’il avait mal dormi – sans doute avait-il encore été malade au cours de la nuit. Son teint fatigué était accentué par les cercles sombres qui lui cernaient les yeux. Ces derniers, moins clairs qu’à l’accoutumée, avaient également perdu de leur éclat. Liam voulut lui demander s’il se sentait bien mais se retint. La question eût été déplacée.
« Vraiment, mon seigneur, je ne comprends pas ce que vous êtes venu chercher. Je travaille dans une taverne, et vous… »
Il laissa sa phrase en suspens, ne sachant comment la finir ; Fragile était tant de choses à la fois. Ce fut le gentilhomme qui l’acheva pour lui.
« Je suis un prince qui attend la mort à petit feu en rêvant d’être un oiseau ?
— Vous n’êtes pas si fragile. »
Le bien né eut un sourire sans joie. Une fois encore, il voulut ajouter quelque chose mais préféra garder ses mots pour lui ; sans doute était-ce la meilleure chose à faire. Depuis le début de leur entretien, aucun d’eux ne s’était rapproché. En silence, le noble hocha la tête. Puis, après une profonde inspiration, il se redressa comme un prince devait l’être, grand et majestueux, pivota sur ses talons et s’en fut sans se retourner.
Dans la grande salle, Fragile s’arrêta un bref instant devant le tenancier. Sa voix fut implacable, son regard, un avertissement.
« Je tiens Liam en haute amitié. Tâche de ne pas l’oublier. »
L’homme s’inclina bien bas mais Fragile l’avait déjà dépassé.
-XoX-
Auparavant, Liam n’avait jamais trouvé le temps de souffler : travailler dans une taverne impliquait des horaires exigeants, à l’image du tenancier et de sa clientèle. Depuis quelques temps, les journées ressemblaient à un sablier qui ne se vidait jamais. Il accueillait la fermeture de l’établissement avec un soulagement sans borne et regagnait sa couche épuisé. Les heures de sommeil grappillées cédaient trop vite la place au matin et à un nouveau jour, identique au précédent et à celui qui suivrait.
Le prince n’était pas revenu.
Il était encore tôt ce matin-là, quelques clients oisifs siégeaient éparpillés dans la salle et au comptoir. Le gros des familiers ne viendrait pas avant les cloches du temple annonciatrices de la prière du midi. Liam balayait le seuil de la taverne, repoussant dans la rue la poussière que le vent avait fait entrer, quand un émissaire de la couronne s’arrêta devant lui. Le cœur dans les talons, Liam reconnut l’un des deux hommes qui lui avait apporté son invitation au bal moins de deux heptantes plus tôt. Cela lui paraissait aussi lointain que toute une vie.
« Sieur Liam, salua le messager, le prince Fragile m’a chargé de vous remettre ceci. »
Avec une inclinaison de la tête, il lui présenta une enveloppe de cuir dont la corde du fermoir était cachetée par un sceau rouge vin. La gorge serrée, Liam demanda : « Devez-vous me le lire ? Attendez-vous une réponse ?
— Je n’ai pas reçu davantage d’instructions. Souhaitez-vous que j’attende ? »
Après une brève hésitation, Liam déclina l’offre. L’homme le salua et repartit à pied en direction du château. Liam jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Son employeur était occupé à deviser avec un client. La missive pesait lourd dans sa main. Agité de sentiments contradictoires, il fit sauter le sceau qui ne portait aucunes armoiries. Au dos d’un premier pli, une écriture déliée avait tracé son nom. Un second message, plus petit, vierge et scellé lui aussi, se trouvait joint à celui-ci. Liam parcourut la première missive. Dès les premiers mots, l’émotion lui monta aux yeux. Le noble avait rédigé le message dans sa langue natale afin qu’il pût le lire. Avant d’avoir pris connaissance de son contenu, Liam eut l’impression d’entendre la voix de son prince lui parler en aparté, les bruits s’estompaient autour de lui. La lettre commençait simplement par son prénom mais, contrairement au moment où il avait vu ce dernier au dos de l’épaisse feuille de papier, il l’entendit comme on l’accentuait dans son pays de naissance.
Quand Fragile lui avait demandé comment il s’appelait, Liam lui avait naturellement répondu avec la façon dont les gens le prononçaient à Glynwedën. En quatre ans, Liam s’y était habitué et n’y prêtait plus attention. Le prince, versé dans l’art de la linguistique, n’avait pu manquer de le remarquer mais il l’avait toujours appelé comme les autres le faisaient ici, jamais comme là-bas. Certainement parce que dans le cas contraire, il aurait perdu la coïncidence de sonorité avec l’oiseau qui l’amusait tant. Mais ce jour-là, à déchiffrer le message rédigé pour lui dans sa langue natale, Liam imagina la voix du prince l’appeler par son vrai nom. Cela manqua l’anéantir.
Liam,
J’ai réalisé après notre entrevue que je ne t’avais toujours pas présenté mes excuses. Je t’en dois mille, pourtant, et me vois d’autant plus contraint de t’avouer ma lâcheté. Je ne trouve pas en moi le courage de te les offrir de vive voix. Je ne sais comment exprimer mes profonds regrets pour tout ce qui s’est passé. Sans doute as-tu eu raison de ne pas souhaiter poursuivre ; les événements, je crois, nous ont clairement prouvé qu’il n’y avait aucun devenir à espérer.
À l’heure où cette missive te parviendra, je serai déjà parti. Je rentre sur mes terres, j’espère que l’air sec de la montagne me sera plus favorable que celui d’ici. Nous verrons bien combien de temps il faudra au peuple pour me mettre en terre mais qu’importe, je ne serai pas là pour l’entendre. J’y demeurerai jusqu’à la fin de l’automne ou bien, si le ciel est clément, jusqu’au début de l’hiver. Si d’aventure le désir te prenait de me rejoindre, remets le pli ci-joint au château. On te conduira à moi.
Que les Bienveillants éclairent ta voie, mais tu as bu l’eau de la source, j’ai donc confiance en cela.
É.
La plume avait marqué une hésitation au moment de tracer le mot rejoindre, comme si à la dernière seconde le prince s’était censuré. En dépit de cela, Liam crut deviner quel mot Fragile n’avait osé écrire. La nuance était subtile mais elle dévoilait beaucoup, tout comme le refrènement, sur les sentiments du prince. Le contenu de la lettre restait vague. Du fait de la position du prince, la plus grande discrétion s’imposait quant à son identité et les affaires auxquelles il pouvait être mêlé, ce d’autant qu’il venait de reconnaître ses torts par écrit. Pourtant, Liam ne voyait pas dans l’absence d’armoiries ni dans la signature dénuée de titres ou de nom entier un souci de prudence mais bien une marque d’intimité et de confiance. Après tout, la missive contenait un pli qui lui, à n’en pas douter, était incriminant quant à l’identité de l’émetteur du billet. La simplicité de la signature était à l’image du reste, dépourvue de fioritures, comme si le prince s’était mis à nu.
Adossé contre l’encadrement de la porte, Liam se mit à pleurer.
-XoX-
Le vent du sud, chaud et sec, tourna les pages du livre que Fragile avait abandonné sur ses genoux. Depuis le jardin où il se trouvait, assis contre l’écorce d’un arbre, le mont Brisé se dressait telle une citadelle naturelle implantée au milieu d’une formidable étendue de verdure. Une immense forêt recouvrait tout le versant visible depuis le château, bien avant que l’homme ne fût venu y construire ses murs de pierres. La contrée comptait parmi les plus belles du royaume ; la nature, sauvage et préservée, y régnait en reine implacable. Le prince, pourtant, avait fermé les yeux. L’odeur de la mer lui manquait. Cela faisait bien longtemps qu’il n’était pas venu séjourner sur ses terres mais, né et élevé dans la capitale, il avait du mal à s’y sentir comme chez lui. Le climat, indéniablement, lui était plus salutaire et cette retraite loin de la cour et de ses exigences apaisait son caractère. L’air sec était bénéfique à sa respiration qui se désencombrait enfin de cette substance visqueuse qui lui noyait les poumons. Les douces journées d’été s’écoulaient lentement. Fragile se sentait seul.
L’ironie de son abattement, mal seul comme entouré, à la montagne comme en ville, ne manquait pas de lui sauter aux yeux. Il ignorait comment y remédier, n’en avait pas non plus l’énergie. De plus en plus souvent, il rêvait de voyages, d’équipées lointaines en des contrées inconnues, d’aller à la rencontre d’oiseaux qu’il ne voyait que dans des livres, mais savait pertinemment que cela ne deviendrait jamais réalité. Le trajet seul depuis la cité royale avait dû se faire en compagnie d’un médecin en plus de la douzaine d’hommes veillant à sa sécurité. Il n’était pas fou au point de raccourcir prématurément une existence d’une longévité déjà bien incertaine.
Ou bien, songea-t-il, n’était-ce là qu’une excuse qu’il se donnait pour ne pas vivre. Le risque en valait peut-être la peine. Mourir jeune, mais mourir enfin heureux ?
Partir seul, cependant, ne lui disait rien. La solitude dans laquelle il se complaisait depuis son plus jeune âge commençait à lui peser. Ce n’était que tout récemment qu’il se l’était avoué ; longtemps, il avait pensé avec aigreur avoir été mis à l’écart mais, si ce n’était pas un mensonge, ce n’était pas non plus l’entière vérité. Ses désirs d’exploration, de découverte, ses rêves d’oiseau migrateur, il aurait voulu les partager avec quelqu’un.
Il avait laissé son esprit s’envoler loin au-dessus des montagnes lorsqu’un raclement de gorge le fit se poser sur la terre ferme.
« Votre Altesse ? »
Adelphe, l’intendant chargé de la gestion de son domaine en son absence, s’inclina respectueusement. L’homme d’âge mûr travaillait pour la couronne avant même la naissance de Fragile. À l’époque, il servait à la capitale mais depuis de nombreuses années maintenant, le roi l’avait envoyé avec sa famille administrer les terres de son fils cadet en son nom. Les années avaient creusé des rides sur son visage mais sa physionomie conservait un air bienveillant.
« J’espère ne pas avoir troublé votre sommeil, Altesse.
— Je ne dormais pas. Que se passe-t-il ?
— Vous avez un visiteur, Altesse, un jeune homme escorté par des cavaliers de la capitale. Si vous me permettez d’émettre un jugement hâtif, il me paraît être de basse condition. Il a dit espérer être attendu. Désirez-vous le recevoir ?
— Oui ! Je veux dire… oui, je vais le recevoir.
— Très bien, mon seigneur. Dans ce cas, je me propose de le faire patienter dans le salon bleu. Cela vous convient-il ?
— Ce sera parfait. » Fragile se leva. Comme son serviteur s’éloignait déjà, il le rappela : « Adelphe ! Ses cheveux… ils sont blonds, n’est-ce pas ? »
Le vieil homme sourit.
« Comme les blés, mon seigneur.
— Merci, Adelphe. Je ne serai pas long. »
Le ventre curieusement noué, Fragile se hâta en direction de ses quartiers. En cours de chemin cependant, il changea d’idée. Une main dans sa chevelure pour la recoiffer rapidement, une vérification sommaire de sa tenue… cela suffirait bien. Si cela se trouvait, il ne s’agissait que d’un émissaire de son père chargé de lui faire savoir que la fiancée de son frère était arrivée et que sa présence était requise pour la cérémonie de mariage. Bien que rarissimes, il y avait quelques serviteurs blonds au château.
Liam se tenait devant la fenêtre du salon quand il y pénétra. Aussitôt, le jeune homme se tourna vers lui, l’éclat d’un sourire aux lèvres avant que la nervosité ne s’emparât de sa figure. Il n’avait pas changé mais Fragile eut l’impression de ne pas l’avoir vu depuis longtemps. Fragile s’avança dans la salle, ses bottes claquant sur le sol pierreux. Liam le rencontra à mi-parcours.
« J’ai bien reçu votre lettre…
— J’espère ne pas avoir commis trop d’erreurs.
— Elle était parfaite. »
N’y tenant plus, Fragile le serra contre lui. Les bras du jeune homme se refermèrent sur lui avec une force identique à la sienne. Son cœur battait à tout rompre, Fragile le sentait cogner contre sa propre poitrine.
« Je ne pensais pas que tu viendrais, avoua le prince.
— Vous me manquiez, je ne cessais de penser à vous », confia Liam en retour.
Son visage emprisonné entre ses mains, Fragile l’embrassa comme si Liam allait à nouveau disparaître. Un bonheur incompréhensible gonfla sa poitrine, il le sentait monter en lui aussi irréfrénable que la marée. La lumière qui se déversait dans la pièce auréolait le jeune homme, ses cheveux étaient comme un soleil auquel il aurait pu se brûler. Si la peau de Liam sous ses doigts n’avait pas été aussi chaude et vivante, il aurait pu croire à un autre de ses rêves qui ne deviendrait jamais réalité. Liam se mit à rire sans paraître pouvoir s’arrêter, d’un rire d’ivresse que Fragile ne partageait que trop. Liam était là et Fragile songeait à l’avenir, cela ne lui était encore jamais arrivé.
« Restes-tu ? » demanda-t-il tant qu’il avait encore une chance de pouvoir se contenter d’un seul présent.
Le sourire de Liam se tordit sous l’émotion et sa voix vacilla lorsqu’il répondit mais l’éclat de ses yeux l’atteignit droit au cœur.
« J’ai cru me rappeler que vous aimiez mettre les oiseaux en cage… alors je suis venu vous offrir mes ailes. »
Fin.