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Author: Miss Spooky Muffin
Fiction Rated: M - French - Friendship/Romance - Reviews: 263 - Published: 01-06-09 - Updated: 10-23-09 - id:2618151

-18. Little Things
Plus tu donnes, plus tu obtiens
Nous sommes les rois de la dénégation, mais les meilleurs pour oublier

Bush, 1994

Au moment où il met les pieds hors du théâtre, déjà envahi par un diffus sentiment d’inquiétude de ne pas avoir vu Gabriel de la soirée, une étrange odeur dans l’air lui laisse la désagréable impression que quelque chose ne va pas. Il n’a pas le souvenir de quoi que ce soit qu’il ait dit ou fait qui aurait pu causer sa disparition, et s’il y avait eu une autre raison, il lui aurait envoyé un message. Mais aucun message ne s’affiche sur son téléphone, et personne ne répond à ses appels depuis près d’une demi-heure.

Quelque chose ne va définitivement pas.

Le stress qu’il a ressenti lors de cette soirée, cent fois supérieur à toutes les occasions précédentes, est heureusement passé une fois que le rythme s’est imposé et qu’il a pu suivre la partition sans souci. La soirée est même passée plus vite qu’il ne l’aurait cru et tout le monde a été satisfait du résultat, sans grande surprise ; la seule qui l’attendait fut l’absence de Gabriel à sa sortie. Et son silence, maintenant qu’il cherche à savoir où il est passé.

La première des hypothèses plausibles est qu’il a dû retrouver Christophe pour une raison X ou Y, mais il éprouve une certaine répugnance à l’appeler. Que dire si finalement, Gabriel n’est pas avec lui ? Il n’a pas envie de passer pour quelqu’un qui s’en fait pour un rien, et encore moins qui n’est pas capable de retrouver son petit ami tout seul. Il pourrait aussi tout bêtement être chez lui, appelé par sa mère, ou peut-être qu’il ne se sentait pas bien…

Se poser des questions ne lui apportera pas de réponse et il se met en marche sous le ciel noir, regrettant d’avoir enfilé sa veste alors que la lourde chaleur estivale se fait déjà sentir, y compris en fin de soirée. Il va lui falloir une bonne heure pour retourner jusqu’à chez lui, plus s’il fait un détour par chez Gabriel, mais il est prêt à cet effort pour savoir ce qui lui arrive. Sans être particulièrement superstitieux, quelque chose lui semble anormal depuis qu’il est descendu de scène, et tant qu’il n’arrivera pas à mettre le doigt dessus, il peut probablement dire adieu à une bonne nuit de sommeil.

Cependant, une fois devant chez son ami, les lumières allumées dans l’ensemble de la maison l’arrêtent ; s’il se sent idiot à l’idée de parler à Christophe, se retrouver face à face avec sa mère est loin de lui faire plus envie. Et lorsqu’il contourne précautionneusement la maison pour jeter un œil par la baie vitrée du salon, la silhouette d’une grande rousse, un verre de vin à la main, le force immédiatement à rebrousser chemin. Il n’en est pas encore rendu à escalader des balcons pour une raison aussi farfelue qu’un mauvais pressentiment.

Après avoir parcouru les kilomètres restant jusqu’à chez lui en silence, il laisse un dernier message sur le répondeur de Gabriel pour lui demander de le rappeler et se glisse sous les draps, conscient que la nuit sera agitée, mais reconnaissant tout de même du repos qu’elle apporte.

Il est près de midi lorsqu’il émerge, après avoir lutté contre l’insomnie jusque tôt dans la matinée, et seule une douche fraîche parvient à le sortir de sa transe. Il retourne dans sa chambre, une tasse de thé à la main, et regarde avec dépit son téléphone, toujours vierge du moindre message. L’étrangeté de la situation le laisse complètement perdu, incapable de réagir face à cet inattendu silence.

Est-ce que quelque chose aurait pu arriver à Gabriel ?

Soudain pris d’angoisse, il enfile des vêtements propres à la va-vite et empoche ses clefs et son portefeuille avant de partir au petit trot en direction de la boutique. Armand saura quoi faire, lui ; il arrangera tout. La chaleur extérieure, mêlée à l’effort de sa course, forme déjà une fine pellicule de transpiration sur sa nuque, qu’il sent teinter le col de son tee-shirt à chaque foulée, mais il décide de ne pas s’en préoccuper. Il y a urgence pour cette fois.

— Armand ? halète-t-il en refermant à clef la porte d’entrée derrière lui.

Le magasin et l’arrière-boutique sont tous les deux vides ; aurait-il dû appeler avant de venir ? Il monte doucement l’escalier menant aux appartements de son ami et hésite un instant avant de frapper. Midi, un dimanche… est-ce raisonnable ?

Pense à Gabriel.

Ses phalanges dansent un instant contre le bois tandis qu’il ravale son inquiétude, et une bonne minute plus tard, le verrou de la porte s’ouvre pour laisser place à la tête ébouriffée d’Armand.

— Sach’ ? demande-t-il en écarquillant les yeux.

— Je te dérange ?

Son ami secoue la tête et s’écarte pour le laisser entrer. Vêtu d’un short en coton et d’un vieux tee-shirt bleu, il le précède dans la cuisine et remplit sa tasse à demi vide.

— Café ?

— Non merci.

— Qu’est-ce qui t’amène ?

— Qu’est-ce que tu ferais si tu n’arrivais pas à contacter quelqu’un ?

Armand le regarde fixement quelques secondes, pose sa tasse sur le plan de travail et se frotte le visage avec un grognement de dépit.

— Reprenons, soupire-t-il en aplatissant sans succès sa tignasse. Qui est-ce que tu n’arrives pas à contacter ?

— Gabriel.

Inutile de mentir.

— Et ? Vous aviez prévu un truc ?

— Il est venu au théâtre hier soir mais il n’était plus là à la fin de la représentation, et je ne sais pas où il est depuis.

— Ah oui, le concert ! s’exclame soudain Armand en retrouvant un peu de sa vitalité. Alors, c’était comment ?

— Ça s’est bien passé.

— C’est vrai ? Vanessa avait l’air vraiment ravie que tu y participes, je crois que c’est une amie à elle qui dirige la pièce… tu vas le refaire ? Ils te prennent à temps plein dans le quatuor ?

— Je ne sais pas, on n’en a pas encore discuté.

— Je pourrais lui en parler, si tu veux…

— Armand, l’interrompt-il avec autant de calme que possible, on peut revenir à ma question ?

— Ah oui, pardon. Hum… il a disparu ?

— Je n’en sais rien, il ne répond pas à mes appels.

— Passe-moi son numéro, demande-t-il en prenant le chemin du salon.

Sacha lui tend son téléphone et le laisse appeler Gabriel depuis son propre appareil. Armand raccroche lorsqu’il tombe sur sa messagerie et lui rend son téléphone avec un air pensif.

— Il ne décroche pas, dit-il comme si ce n’était pas déjà évident. Au moins, on sait qu’il ne filtre pas tes appels.

— Pourquoi il filtrerait mes appels ? s’étonne Sacha.

— Je n’en sais rien, j’écarte juste les hypothèses. Il ne pourrait pas être chez un ami, sinon ?

— Peut-être.

— Qu’est-ce qui t’empêche de lui demander ? interroge Armand en levant un sourcil perplexe.

Une querelle puérile ? Aucune bonne raison ne le retient de le faire, et c’est avec une expression résignée qu’il sélectionne Christophe dans son répertoire avant d’appuyer sur la touche appel. Armand en profite pour s’éclipser tandis qu’il patiente une éternité avant que l’intéressé décroche d’un « allô » méfiant.

— Christophe, c’est Sacha. Je te dérange ?

— … Non, lâche-t-il après un instant d’hésitation. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

— Est-ce que Gabriel est avec toi ?

— Non.

— D’accord. Désolé de t’avoir…

— Attends un peu ! s’exclame Christophe. Pourquoi cette question ? Où il est ?

— Je ne sais pas, c’est pour ça que je te le demande.

— Tu ne sais pas où il est ? Tu es passé chez lui ?

— Non, sa mère…

— Ok, c’est bon, je vais l’appeler et je te tiendrais au courant.

Sans lui laisser le temps de répondre, il raccroche, et Sacha serre les dents pour se retenir de jurer. Voilà pourquoi il ne voulait pas appeler Christophe… il a réagi exactement comme il s’y attendait.

— Alors ? demande Armand depuis l’entrée de la pièce.

— Rien, grogne Sacha en s’asseyant dans le canapé.

Il ramène ses jambes contre son torse et pose son front sur ses genoux, fatigué de se faire du souci pour peut-être rien. L’espoir que Chris le rappelle sous peu est mince, mais il est prêt à le faire lui-même si cela peut calmer cette maudite tension qui l’habite depuis plus de dix heures maintenant.

Armand se laisse tomber sur le divan à ses côtés et lui tapote amicalement l’épaule.

— Ça te dirait, une journée entre mecs, avec de la bière, une série pour geek et des macaronis au fromage sur fond de musique classique ?

— C’est quoi, une série pour geek ? dit doucement Sacha en relevant les yeux vers lui.

— C’est ce que regardent les pauvres célibataires à l’existence dénuée de but comme moi… et j’en ai plein, c’est pour dire.

Il éclate de rire face à son air surpris et se lève pour récupérer une pile de coffrets dans son meuble de télé, les déposants devant son invité avec un petit sourire.

— Toute ta culture est à faire, ma parole ! s’exaspère Armand en le voyant regarder les couvertures comme des objets extraterrestres. Je me charge du choix, contente-toi de boire et d’arrêter de t’inquiéter.

Il met les conseils de son ami en pratique pour les heures à venir, ne s’interrompant que pour harceler Christophe jusqu’à ce qu’il consente à lui dire que Gabriel est chez lui, à dormir, et que sa mère a prétendu qu’il ne se sentait pas assez bien pour répondre au téléphone. Au moins, il n’a pas disparu, ce qui est déjà rassurant en soi. Le savoir chez lui, sûrement malade et refusant qu’on vienne le voir, lui cause cependant de la peine ; il aurait préféré passer pour s’assurer que ce n’est pas trop grave, mais sa mère ne le laissera sûrement pas faire.

Reste Armand, sa bière et sa série idiote, qui a tout de même le mérite de lui arracher un sourire de temps à autre. La diminution dramatique de sa consommation d’alcool depuis son départ de Moscou a affaibli sa résistance, et le léger étourdissement qu’il ressent après n’en avoir avalé qu’un bon litre lui arrache une grimace. Armand s’en rend également compte et troque l’alcool contre une bouteille de soda, prétextant ne pas vouloir prendre la responsabilité de soûler un mineur, mais Sacha devine qu’à sa façon de lier les mots entre eux, il a lui aussi besoin de calmer la dose.

Le gratin de macaronis qu’ils se partagent en début de soirée éponge l’excédent de boisson, et après le quatrième changement de série, Sacha s’arrache de sa complaisance pour rentrer. Armand lui tapote à nouveau le dos avant de le laisser partir, lui conseillant de travailler pour se changer les idées, mais la seule chose dont il est encore capable après avoir parcouru le trajet jusque chez lui est de s’effondrer sur son lit pour dormir.

Demain, tout s’arrangera ; il verra Gabriel, saura enfin ce qui s’est passé, et tout rentrera dans l’ordre.

--

S’il y a bien une chose à laquelle il ne s’attendait pas, c’est de voir Gabriel traverser les couloirs comme un fantôme ce lundi matin, vêtu d’une longue veste de tissu noir au col remonté jusqu’à ses joues et d’une paire de lunettes noires qui cachent la mince partie de son visage que ses cheveux détachés ne masquent pas déjà. Comme s’il avait préparé son arrivée, son timing coïncide parfaitement avec le début des cours, et Sacha n’a pas le temps de l’approcher qu’ils doivent déjà prendre place pour la leçon.

Et si cette première approche le surprend, c’est l’énervement qui le gagne lorsque Gabriel répète le même manège tout au long de la journée, disparaissant à la sortie de chaque classe pour ne revenir qu’au moment de s’asseoir. Mais avant qu’il ne se décide à agir, son ami a disparu pour de bon, et même en accélérant le pas sur le chemin du retour, il n’a pas la chance de le croiser. Dans un ultime sursaut de courage, il va jusqu’à frapper chez lui, mais sa mère lui répond froidement qu’il n’est pas déjà rentré. Patienter une demi-heure de plus dans les environs n’apporte pas plus de succès, et une fois encore, il rentre chez lui, aussi inquiet qu’exaspéré par le comportement de Gabriel.

Cela dit, il ne supportera pas deux fois de jouer à ce jeu. Préparé au même cirque, il s’est placé en retrait ce matin-là, attendant que son ami montre le bout de son nez. Lorsque sa silhouette sombre se faufile à l’intérieur de la salle, il lui emboîte le pas, et sans se soucier de la réaction de quiconque – surtout pas du regard outré d’Ally –, s’assied à côté de lui sans un mot. Il le sent se raidir à ses côtés mais pas question de le laisser s’enfuir cette fois-ci : il veut une explication, et ce sera maintenant.

Sous son manteau, le jeune homme porte un tee-shirt à manches longues peu adapté à la saison, et malgré ses efforts pour le cacher, ses yeux sont rouges derrière les lunettes noires qu’il vient d’ôter.

— Qu’est-ce qui se passe ? chuchote Sacha en gardant les yeux tournés vers leur professeur d’anglais.

— Rien.

La voix de Gabriel est un peu rauque et s’il ne le connaissait pas aussi bien, il aurait pu croire qu’il est aussi malade qu’il le prétend.

— Tu mens, et tu m’évites, et tu ne réponds pas à mes appels. Qu’est-ce qui se passe ?

— Pas maintenant.

— Je peux avoir un peu de silence ? les interrompt l’enseignante avec un froncement de sourcils.

Encore un obstacle ; décidé à le contourner lui aussi, Sacha empoigne un crayon et griffonne un petit mot sur le bord de sa feuille.

« Je veux qu’on parle »

« Pas maintenant »

Il se tourne vers lui avec un regard mauvais mais Gabriel regarde fixement le tableau, l’air aussi vivant qu’un cadavre.

« Ce soir »

Sacha souligne de deux traits ces deux mots et attend que son ami se décide à y répondre.

« Je sais pas si je pourrais »

« Pourquoi ? »

Visiblement décidée à saboter ses efforts, leur professeur choisit ce moment pour leur faire recopier un exercice qu’elle leur dicte à voix haute, et Gabriel esquive de répondre jusqu’à la fin de l’heure. Mais lorsqu’il se lève pour sortir, Sacha le saisit par le bras pour l’en empêcher. Il ouvre alors de grands yeux surpris en voyant Gabriel s’écarter dans un sursaut, incapable de réfréner une grimace.

Voilà qu’il le fuit, maintenant ? Cependant, à la manière dont son ami tient son bras devant lui, on ne dirait pas qu’il s’agit de ça. Se pourrait-il que…

Sacha attrape sa main et relève rapidement sa manche, sans lui laisser le temps de s’échapper : comme il s’y attendait, une large bande de tissu lui couvre l’ensemble du poignet, fermée par un sparadrap.

Et aussi pâle que Gabriel puisse être, il semble blanchir de quelques teintes en voyant son regard se durcir.

— Tu avais promis, l’accuse-t-il.

— Je me suis juste fait mal, souffle son ami sur un ton mal assuré.

— Montre-moi, alors.

Au lieu d’ôter la bande, Gabriel baisse la tête en déroulant sa manche pour la masquer à nouveau. Alors, c’est donc ça qu’il lui cache depuis ce week-end ? Mais pourquoi ? Pourquoi avoir fait ça, pourquoi maintenant, et pourquoi le lui cacher ? Pensait-il qu’en attendant que ça cicatrise pour le dévoiler, il ne se rendrait compte que rien ?

— Pourquoi ?! s’exclame-t-il en se levant brusquement.

Gabriel se lève à son tour, ramasse ses affaires et le contourne sans un mot pour sortir de la salle. Il tente une dernière fois de le retenir mais rate sa tentative, et lorsqu’il croise un minuscule instant le regard triste de son ami, la sensation d’avoir été abandonné s’abat sur lui comme le déluge. Alors ça y est, c’est tout ? Il a préféré choisir de se faire mal plutôt que de rester avec lui ?

Non. Il est hors de question d’accepter ça.

Il part en courant dans le couloir, cherchant des yeux la silhouette sombre de Gabriel. Ils n’ont pas cours ensemble lors des deux prochaines heures, et s’il ne le trouve pas avant… Malgré sa détermination, ses recherches s’avèrent vaines, et alors qu’il songe à faire le pied de grue devant sa salle jusqu’à ce qu’il apparaisse, Ally surgit soudain de nulle part et l’agrippe par la manche pour le traîner dans la classe adjacente, où ils doivent suivre une révision surveillée en groupe pour les épreuves de la semaine prochaine.

Sacha se dégage avant qu’elle ne le force à s’asseoir et lui serre brutalement le bras, habité d’une colère noire à présent. Comment ose-t-elle ?

Ally frémit face à son air enragé mais ne recule pas pour autant, soutenant son regard.

— Gabriel est parti, je l’ai vu traverser la cour. Tu ferais mieux de t’asseoir si tu ne veux pas te prendre deux heures de colle pendant les vacances.

Il aurait eu moins de décence et d’éducation, il l’aurait sûrement giflée pour le simple plaisir de calmer ses nerfs. Au lieu de ça, il se laisse lourdement tomber sur sa chaise et claque son livre sur la table avant d’y poser le front, en quête d’un peu d’apaisement.

— Toi et lui, vous vous comportez bizarrement ces temps-ci, soupire Ally en croisant les jambes. Vous devriez crever l’abcès maintenant, avant que ça ne tourne vraiment mal.

— Tu m’as empêché de lui parler, gronde-t-il sans se redresser.

— Je t’ai empêché de te taper une retenue pour rien, puisqu’il est parti. Tu peux m’en vouloir autant que tu veux, mais ce serait plus utile de m’écouter.

— J’ai le choix ?

— Très drôle, grogne-t-elle en lui claquant légèrement l’épaule. La colère et le cynisme ne te mèneront nulle part, tu sais. Tu ferais mieux de lui laisser un peu de temps et de le prendre dans le sens du poil si tu veux qu’il te parle, ce n’est pas en te braquant contre lui que ça va changer quelque chose.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

Elle se renfrogne un moment, puis juste avant que leur surveillant referme la porte derrière lui pour commencer la séance, elle lâche sur un ton dédaigneux :

— Fais comme tu veux, mais si ça tourne mal à cause de ton sale tempérament, ne viens pas te plaindre ensuite.

Son sale tempérament, rien que ça…

Il suit l’heure de révision avec application, repoussant dans un petit coin de son esprit sa dispute avec Gabriel, et parvient même à rester calme durant la pause déjeuner où son ami ne daigne pas montrer le bout de son nez. L’après-midi passe plus lentement que jamais, et lorsqu’il retrouve enfin le grand air, l’envie de prendre encore une fois le chemin de chez Gabriel est dure à réfréner.

Tu ferais mieux de lui laisser un peu de temps.

Peut-être qu’elle a raison. Il va rentrer chez lui, poser ses affaires et aller courir un peu, ou peut-être jouer du violon ; ça lui évitera de trop réfléchir.

Lorsqu’il met les pieds dans sa chambre, une chaleur étouffante l’accueille, et ouvrir la fenêtre ne fait qu’y rajouter une odeur d’orage. Les chances qu’il retrouve une partie du mobilier inondée en rentrant si jamais il la laisse ouverte le dissuade ; tant pis pour la chaleur, elle se sera peut-être estompée d’ici cette nuit. Il échange rapidement son jean pour un pantalon de survêtement et fait un détour par la cuisine avant d’aller courir, à la recherche d’un verre d’eau fraîche.

Son voisin de palier, le nez dans le réfrigérateur, le salue d’un grognement pendant qu’il récupère un verre dans le placard au-dessus de l’évier.

— T’as pas des médocs contre le mal de crâne ? demande celui-ci d’une voix cassée.

— Sûrement pas dans le réfrigérateur, soupire Sacha en se servant son verre d’eau.

— C’est oui ou non ?

Pour les rares fois où il a entendu le son de la voix de ce « colocataire » indésirable, Sacha se réjouit généralement de ne pas avoir à lui parler plus que ça. Dans le genre désagréable et grossier, on fait difficilement mieux.

— Non, je n’en ai pas. Il y a une pharmacie en bas de la rue.

— Génial…

Sans faire attention à lui, il boit son verre avant de le rincer pour le déposer sur l’égouttoir. Un bruit sourd le fait sursauter au même moment et il se retourne pour voir le jeune homme à genoux par terre, un bras plié sous lui pour ne pas embrasser le carrelage.

— Tu es soûl ? demande Sacha en lui tendant la main pour l’aider à se relever.

— Nan, j’ai chopé un truc…

Une fois sur ses pieds, il s’écroule pratiquement sur Sacha, qui se voit forcé de le soutenir, et une quinte de toux rauque le secoue quelques secondes avant qu’il ne se laisse carrément porter par son bienfaiteur.

— Merveilleux, gronde Sacha en passant son bras autour de ses épaules pour le maintenir debout.

Il le traîne ainsi jusqu’à sa chambre, ouvrant la porte d’un coup de pied pour tomber sur un désordre incommensurable. Sans égard pour les vêtements et objets dispersés au sol, il traverse la petite pièce et jette son occupant sur le lit défait, rabattant dans un excès de bonne conscience la couverture sur lui.

— Tu veux que je te ramène des médicaments ?

— C’est bon, casse-toi, je veux dormir, grogne le malade en enfouissant son visage dans l’oreiller.

— Avec plaisir, réplique Sacha en piétinant une nouvelle fois le bazar au sol pour refermer la porte derrière lui.

Quel bonheur d’avoir des voisins.

--

— Alors, tu m’as écoutée ?

Il garde le silence en s’installant près d’Ally ; déjà qu’il n’a pas envie de lui parler, si jamais il ouvre la bouche, il ne va pas pouvoir retenir une remarque désobligeante sur sa tenue excentrique du jour, ce qui lui vaudra un traitement silencieux dont il se passera très bien. Avoir une personne à l’ignorer, c’est bien suffisant.

Ses yeux se tournent un instant vers celui assis à la dernière table côté couloir, son sac posé sur la chaise adjacente pour dissuader quiconque de venir s’y installer. Il aurait pensé le voir triste, le voir agité, mais Gabriel n’est qu’un masque d’indifférence une fois encore. Comment peut-il faire ça, cacher ses émotions à ce point ? Est-ce si difficile d’extérioriser ce qu’on ressent, ou bien… n’en a-t-il réellement rien à faire de tout ça ?

— Tu espères lui trouer le crâne à force de le regarder ? soupire Ally en lui tapant sur les doigts avec un crayon à papier.

— Et toi, tu espères me casser la main ?

— C’est mignon de te voir t’énerver pour un rien, glousse-t-elle. Je ne te croyais pas si susceptible…

— Je ne suis pas susceptible.

Ally s’esclaffe et secoue la tête pour lui faire signe d’abandonner le sujet. Il fronce les sourcils, hésitant entre argumenter et effectivement laisser tomber, et c’est le son de la porte que leur professeur referme qui décide pour lui. Qu’elle pense ce qu’elle veut, ça n’a pas d’importance ; ce n’est pas ça qui va changer quoi que ce soit à la situation.

Il a eu le temps d’y réfléchir depuis hier, mais aucune des conclusions qu’il a pu en tirer n’était plus réjouissante que la précédente. Les faits dont il a connaissance sont bien minces pour pouvoir baser une réflexion dessus : Gabriel qui disparaît sans explication pendant la pièce de théâtre, qui s’enferme chez lui, qui refuse de le voir, et finalement, qui recommence à s’entailler les poignets. Ce dernier élément explique la plupart des autres, mais rien ne l’explique, lui. Quelle est la pièce manquante de ce puzzle ? Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’il abandonne ses résolutions ainsi, pour qu’il fuie et préfère le silence à toute forme d’explication ?

Ce n’est pas en le laissant tranquille qu’il va le savoir, malheureusement. Ni en attendant qu’il vienne de lui-même lui en parler… ce serait trop beau pour arriver.

« Bientôt les vacances », griffonne Ally sur un coin de sa feuille.

Il hoche distraitement la tête, pas vraiment intéressé par ce genre de banalité.

« Tu fais quoi cet été ? »

Il jette un regard en direction de Gabriel, ses yeux froids tournés vers le crayon qu’il enfonce du bout du doigt dans son bloc de papier.

Et toi, que fais-tu ? Que faisons-nous ?

Il hausse les épaules pour répondre à sa voisine et se concentre un instant sur le cours, espérant atténuer le sentiment de malaise qui l’envahit lorsque trop de choses restent insolubles. Il ne pourra pas patienter comme ça indéfiniment, ce n’est pas possible. Quelle que soit l’issue de ce problème, il va falloir le résoudre rapidement, parce qu’attendre ne semble leur faire du bien ni à l’un, ni à l’autre.

Et s’il arrive quelque chose à Gabriel à cause de ça… il ne se le pardonnera pas.

— Tu manges ici ? demande Ally après que la sonnerie ait retenti.

— Non, je vais faire un tour.

— Je peux venir ?

— Tu… non, tu devrais aller manger plutôt.

Il évite de s’attarder sur son air déçu et se faufile hors de la salle, suivant sans but les couloirs jusqu’à atterrir à l’extérieur du bâtiment. Du ciel grisâtre tombe une pluie fine qui persiste depuis le matin, rendant ses vêtements désagréablement moites et collants, mais il l’oublie le temps de faire le trajet jusqu’au bureau de tabac le plus proche. Elle s’efforce cependant de l’empêcher d’allumer sa cigarette, jusqu’à ce qu’il se résigne à s’abriter quelque temps sous le porche d’un vieux bâtiment en pierre, à quelques rues de là.

Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas arrêté regarder la pluie. Le ruissellement constant des gouttières a formé des mares entre les pavés, en partie absorbées par le pied des quelques platanes secoués par le vent. Il n’aime pas spécialement la pluie, mais contrairement à d’autres, ne la déteste pas non plus ; toute cette eau, c’est une chance pour la végétation de survivre à la sécheresse estivale, une chance aussi pour eux d’atténuer la désagréable chaleur qui est arrivée il y a quelques semaines. Ce sont les premières vacances qu’il va passer ailleurs que chez lui, loin des étés chauds et humides de Moscou, loin de l’agitation des touristes et des petits boulots payés sous la table. Il faudra bien qu’il s’arrange, ici aussi, pour trouver quelque chose à faire et de l’argent à gagner ; passer deux mois à traîner à la boutique ne sera probablement pas une solution.

Si Gabriel ne faisait pas autant de mystères, ça aurait été le bon moment pour en parler. En toute logique, il a probablement quelque chose de prévu pour les deux prochains mois, que ce soit des vacances en famille ou même avec Christophe. Que va-t-il se produire si rien ne s’arrange avant ça ? L’idée de passer deux mois sans savoir ce qui cloche dans la tête de Gabriel lui donne presque la nausée.

Si c’est ça, autant repartir dès maintenant…

Il étouffe une quinte de toux dans la paume de sa main, rattrapant de justesse sa cigarette, et se rend soudain compte qu’il n’est pas le seul à s’être réfugié à l’abri de la pluie. À moins d’un mètre de lui, les bras croisés et l’air amusé de quelqu’un ayant réussi une bonne farce, se tient Emmanuel.

— Toi, dit-il sur un ton glacial en lui faisant face.

— Eh oui, moi. Le mauvais temps rapproche, n’est-ce pas ?

— Te rapproche de mon poing, sûrement, gronde Sacha en avançant d’un pas, l’air menaçant.

— Tu as vraiment la diplomatie d’un ours, répond Emmanuel en prenant un air pas du tout impressionné.

— Je ne perds pas mon temps avec ceux qui n’en valent pas la peine.

— Rien que ça… et il faut quoi pour mériter de vous parler, votre seigneurie ?

— Qu’est-ce tu as à me dire, de toute façon ? rétorque Sacha en ravalant sa colère pour se détourner.

— Rien, en effet. Je constate qu’il n’a pas fallu longtemps pour que Gabriel se lasse…

— Qu’est-ce que tu en sais ? souffle-t-il entre ses dents.

— T’es tout seul à cloper sous la pluie avec un air misérable, alors que Gaby doit être en train de bouffer à la cafet’ de votre lycée. Qu’est-ce que t’en penses ?

— Mêle-toi de ce qui te regarde.

— Justement, ça me regarde. Si Gabriel a enfin retrouvé la raison, il est temps que j’aille le voir…

Sacha jette rageusement sa cigarette au sol et empoigne Emmanuel par la gorge pour le plaquer contre la lourde porte de bois.

— Ne t’avise pas…

— De quoi ? De te le piquer ? répond le jeune homme sans faire mine de se débattre. Aux dernières nouvelles, tu n’es pas le seul à décider de ça.

— Qu’est-ce qu’il irait foutre avec toi ?

— Tout ce qu’il n’irait pas foutre avec toi, non ? C’est quand la dernière fois que tu as vraiment participé à une partie de jambes en l’air ? Je ne parle pas de lui dire de se pencher pour le baiser, mais de te mettre à genoux, de te servir de tes doigts…

— Tu crois vraiment que je vais te répondre ! s’énerve Sacha en resserrant ses doigts autour de son cou.

— Pas la peine, répond Manu d’une voix légèrement étranglée. Tu n’as rien à répondre, de toute évidence… tu es pareil que les autres, juste là pour t’amuser et prendre ton pied.

— Ton disque est rayé, j’ai déjà entendu ça. Pourtant, il est toujours avec moi !

— Tu as l’air bien seul, cela dit, fait-il remarquer.

— Pas autant que toi…

Emmanuel ignore sa remarque, un sourire perfide aux lèvres.

— On se sent menacé ?

— Par toi ? Tu ne sais rien de lui !

— Tu crois ? Je sais très bien ce que ça fait. Je connais le goût de sa peau, les endroits où il aime qu’on le touche, la douceur de sa queue…

Sacha grogne et l’écarte de la porte pour l’y plaquer une nouvelle fois, brutalement, satisfait d’entendre ses os cogner contre le bois.

— Ow… garde ça pour Gabriel, ton sadisme ne m’intéresse pas, ronchonne Emmanuel en tentant de défaire ses doigts de son cou.

— Je ne te laisserai plus jamais l’approcher, siffle Sacha avec un rictus mauvais.

— Si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre. Surtout, ne change rien, Sacha. Laisse Gabriel se rendre compte de la connerie qu’il est en train de faire.

Sans relâcher son emprise, il le décolle de la porte pour l’envoyer valser sous la pluie, espérant cruellement qu’aller s’étaler sur les pavés lui passera l’envie de rajouter quoi que ce soit d’autre. Mais Emmanuel se stabilise sans problème, époussetant gracieusement ses vêtements avec un petit air satisfait, et revient vers lui avec un grand sourire.

— C’est si facile de te provoquer ! Ça m’amuse follement de te voir jouer le jeu, lance-t-il sur un ton léger.

Sacha sort de son abri, à présent enragé par la persistance de cet intrus, mais une fois de plus celui-ci ne recule pas d’un pas, lui faisant face avec une insolente confiance.

— Dégage… gronde Sacha en serrant les poings.

— Non, toi, dégage. Tu me prends peut-être pour un con, mais je ne le suis pas autant que tu le voudrais bien, et si jamais tu brises Gabriel toi aussi, tu vas savoir ce que c’est d’avoir peur.

Il lui envoie un coup de poing maladroit, que Sacha arrête sans mal avant de s’en servir pour le repousser en arrière. Emmanuel se détourne avec un regard noir et s’éloigne rapidement, les mains dans les poches de son blouson.

Il n’avait vraiment pas besoin de ça.

Se mordant la lèvre pour étouffer un cri de rage, il repart d’un pas vif en direction du lycée. Non seulement la présence d’Emmanuel lui est pratiquement insupportable, mais qu’il se permette de faire ces remarques, de parler comme ça de Gabriel… il aurait peut-être dû être un peu plus sévère avec lui pour lui faire passer l’envie de déblatérer ses idioties. On dirait qu’ils se sont tous passé le mot pour le dissuader de rester avec Gabriel. S’il avait su, peut-être qu’il ne se serait jamais engagé sur cette voie, qu’il n’aurait pas cédé tout ce qu’il a cédé, et si ça se trouve, tout le monde s’en porterait mieux.

Mais c’est trop tard pour revenir en arrière à présent, trop tard pour laisser tomber. Rien que d’imaginer Emmanuel l’entraîner encore une fois dans la drogue et l’alcool le rend malade, et prendre le risque que ce soit quelqu’un d’autre qui le remplace est hors de question. Lui non plus n’a pas l’intention de lui faire du mal, mais c’est Gabriel qui dresse toutes ces barrières entre eux, qui refuse de lui parler… que peut-il y faire ? Le secouer lui aussi, et le menacer pour le faire avouer ?

Comme si ça allait leur faire du bien, d’agir comme ça…

Je sais très bien ce que ça fait.

Non, il n’en sait définitivement rien. Il n’a aucune idée de ce que ça fait d’avoir Gabriel dans ses bras, de le voir rougir, de voir ses lèvres gonflées par les baisers et ses yeux embués d’excitation. Il n’a aucune idée de ce que ça fait de le sentir trembler contre soi, nicher son visage dans son cou et l’entendre murmurer des choses incompréhensibles au creux de son oreille.

S’il croit qu’avoir passé cinq minutes contre une porte avec lui signifie quelque chose, alors il se trompe largement. Et pourtant, rien que de l’imaginer poser ses mains sur le corps de Gabriel le répugne.

Si ce n’est pas moi, ce sera quelqu’un d’autre.

Ce ne sera personne ; pas tant qu’il sera là, en tout cas.

C’est en évitant de son mieux de penser à où et avec qui se trouvait Gabriel ces derniers jours qu’il rejoint la salle de musique pour leurs heures réglementaires de répétition. En plus du spectacle de fin d’année, ils doivent aussi passer un examen de fin d’année, et leur professeur semble depuis peu décidée à les faire réviser cette partie intensivement. Ce n’est pas comme s’il avait vraiment à s’en faire, la musique étant l’une des rares matières où il est confiant du résultat, mais ce n’est pas une raison pour bâcler le morceau.

— Encore une fois, le réprimande l’enseignante lorsqu’il se trompe de note au milieu de la partition.

Il ravale un soupir et le joue une nouvelle fois, pour se faire à nouveau réprimander sur un oubli, et à la troisième remarque, il se cogne doucement le front contre le bois du piano avec un grognement de frustration.

— Il va falloir corriger ça, l’examen est dans une semaine.

— Je sais, merci, souffle-t-il sans relever la tête.

Tandis qu’elle s’éloigne, il fait l’effort de se ressaisir, encouragé par une légère tape dans le dos que lui administre Audrey.

— Tu n’es pas concentré, chuchote la jeune fille en reprenant pour lui le morceau. Quelque chose ne va pas ?

— Non, ça va, répond-il tout bas.

— Ne t’en fais pas, c’est pareil pour tout le monde. Avec le stress des examens, les gens sont sur les nerfs, et c’est encore pire d’essayer de travailler sous la pression.

Encore, s’il n’y avait que ça…

— Tu en es où de tes révisions ? poursuit-elle.

— Je crois que ça va.

— Ça a été, votre exposé de TPE ?

— Ça va.

— Et l’histoire ?

— Hum… ça va aussi, je crois.

— Tu crois ?

— C’est toi qui me stresses, Audrey, soupire-t-il en prenant un air désespéré.

— Pardon, pardon, glousse-t-elle en s’écartant un peu pour le laisser prendre la suite de la partition. Ces angoissés doivent déteindre sur moi. Je suis sûre que ça va bien se passer.

Ce n’est pas ce qu’on dit quand on sait que rien ne va, justement ?

Le cours se finit plus tard que prévu, après que tout le monde ait joué une nouvelle fois la partie commune du spectacle où leur professeur redoute particulièrement les cafouillages, et un dernier speech sur l’importance de rester concentré plus tard, elle les libère définitivement.

Audrey propose à Sacha de faire une partie du chemin avec lui mais il refuse poliment ; il ne va pas rentrer chez lui, ce soir. Il a des affaires plus importantes à régler que de réviser, surtout qu’il leur reste encore plusieurs jours avant le début officiel des examens. Gabriel, lui, n’attendra pas.

À nouveau, c’est ce même ciel gris qui l’accompagne, cette lourde atmosphère aussi étouffante que de la fumée d’encens, et tant que l’orage n’explosera pas une bonne fois pour toutes, il lui faudra la supporter. Tant que tout n’explosera pas, tant que l’abcès ne sera pas crevé…

Vivement que l’orage arrive, parce que ça devient vraiment trop dur à supporter.

Le petit espoir qu’il avait de trouver Gabriel chez lui à cette heure s’évanouit lorsqu’il pénètre silencieusement dans la maison, refermant avec précaution la porte de la buanderie derrière lui. Seul le tapotement de pattes de chat vient l’accueillir, suivi d’un miaulement indigné. Il se penche pour prendre l’animal sur son épaule, qui ronronne de contentement de se faire porter, et l’emporte avec lui à l’étage. Sans surprise, la chambre de Gabriel est vide, et par chance, personne d’autre ne semble être là pour le moment. Eh bien, inutile de se cacher ; il redescend à la cuisine, ouvrant une boîte de thon pour Lullaby dont la gamelle vide a été méticuleusement nettoyée, puis s’installe sur le canapé.

Allumer la télévision lui semble un peu trop osé dans cette demeure qui n’est pas la sienne, alors il récupère un livre de cours dans son sac pour le feuilleter. Gabriel sera bien forcé de rentrer à un moment ou à un autre, et d’ici là, autant mettre l’attente à profit en faisant quelque chose d’utile.

À peine une heure plus tard, un grondement de tonnerre le fait sursauter, et il laisse échapper un grognement de douleur lorsque Lullaby, endormi sur ses genoux, lui plante ses griffes dans la cuisse de surprise. Il le pousse d’une main et se relève, étirant ses membres ankylosés, puis traverse lentement la pièce pour se dégourdir. Il a l’impression d’être ici depuis des heures, et pourtant, seules quarante-cinq minutes se sont écoulées. Combien de temps va-t-il devoir poireauter ainsi ? Dieu sait où se trouve Gabriel, en plus… et s’il ne rentrait pas de la nuit ?

Vaguement énervé, il attrape son téléphone et compose son numéro. Il y a peu de chances que son ami décroche, mais qui sait… Lullaby l’escorte dans le hall, où il erre en écoutant les sonneries s’éterniser, mais se fige soudain en entendant une autre petite musique résonner en sourdine. Une musique qu’il connaît très bien : celle du téléphone portable de Gabriel. Il ouvre aussitôt la porte d’entrée pour voir le propriétaire des lieux figé juste devant lui, les yeux rivés sur le petit appareil.

Ce ne devait pas être sur lui qu’il s’attendait à tomber en levant la tête, car Gabriel recule aussitôt d’un pas en le voyant. Sans lui laisser le temps de faire quoi que ce soit d’autre, Sacha l’attrape par le bras et le tire à l’intérieur avant de refermer à clef derrière lui.

— Où tu étais ? demande-t-il sèchement, appuyé les bras croisés contre la porte.

Gabriel garde le silence et lui lance un regard glacé, que Sacha soutient par défi. Il se baisse alors pour retirer ses chaussures, ignorant parfaitement sa présence, et résiste à peine lorsque Sacha lui saisit à nouveau le bras pour le tirer à sa suite à l’étage. Celui-ci resserre délibérément sa prise pour sentir les os saillir sous ses doigts, et retient un sourire de satisfaction lorsqu’une fois arrivés dans la chambre, Gabriel s’arrache de sa poigne avec un grognement.

— Alors ?

Au lieu de lui répondre, il s’assied calmement sur son lit et ôte sa veste pour la déposer près de lui, puis retire ses chaussettes, qu’il lance adroitement dans le panier à linge à travers la porte ouverte de la salle de bain, avant de s’installer en tailleur, absorbé par la contemplation de ses doigts.

— Gabriel, soupire Sacha en se plaçant devant lui, soudain fatigué de devoir le brusquer pour obtenir quoi que ce soit.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demande celui-ci sans lever les yeux.

— D’après toi ? Je viens te parler.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Sacha écarquille les yeux, sidéré d’entendre ça, et se penche pour lui saisir le poignet et le retourner côté cicatrices. La peau pâle y est largement écorchée, recouverte de striures rougeâtres qui semblent douloureuses rien qu’à les voir.

— Tu pourrais m’expliquer, non ?

— Non, je ne peux pas. J’avais promis d’arrêter et je l’ai quand même fait, alors qu’est ce que tu attends pour partir ?

La nonchalance avec laquelle il prononce ces mots plonge aussitôt Sacha dans une colère noire. Mais au lieu de la laisser s’exprimer comme il l’a fait avec Emmanuel, il la ravale péniblement et vient s’agenouiller devant son ami, lâchant son poignet pour lui soulever le menton du bout des doigts.

— Est-ce que tu veux que je m’en aille ? demande-t-il aussi posément qu’il en est capable.

Le regard de Gabriel croise un instant le sien, aussi fuyant que celui d’un animal blessé, et il choisit une fois de plus de ne pas répondre, comme si ce qu’il pourrait dire le déciderait de partir pour de bon. Comme s’il y avait quoi que ce soit qui pourrait le décider de partir…

Cette constatation exaspère Sacha au moins autant que son silence, et il se force une fois de plus à calmer son énervement en ajoutant :

— Tu me crois aussi superficiel que ça ?

C’est au tour de Gabriel d’être surpris, mais son expression s’efface bien vite tandis qu’il répond tout bas :

— Tu avais dit…

— Je sais ce que j’ai dit ! l’interrompt-il. Je sais aussi ce que j’ai fait jusqu’à maintenant pour que ça se passe bien, et si tu crois que ça a moins d’importance qu’une stupide phrase, alors on ne marche vraiment pas pareil.

— On ne marche pas pareil, répète amèrement Gabriel en tournant la tête pour regarder la pluie battante fouetter la fenêtre au rythme du vent. Je suis un pauvre mécanisme tordu que tu essayes de redresser en vain, mais ça ne marche pas.

— Et c’est suffisant ? C’est pour ça que je dois laisser tomber, parce qu’on n’est pas pareil ?

— Je ne sais toujours pas ce que tu fais avec moi, lâche-t-il en fermant lentement les yeux.

— Est-ce que je dois te le marquer quelque part ?

Il essaye de sourire mais Gabriel ne relève pas le trait d’humour, déjà complètement perdu dans ses pensées. Il lui prend alors le poignet à nouveau et l’embrasse, murmurant contre sa peau :

— Je ne te force pas à me dire ce que tu ne veux pas, mais tu n’as pas besoin de me cacher des choses…

— Je ne peux pas te le dire, pas maintenant, s’excuse Gabriel d’une petite voix. Je suis désolé.

— Qu’est-ce que tu peux me dire, alors ?

Ils se regardent quelques instants, cherchant chacun dans les yeux de l’autre les réponses à toutes les questions qu’ils se posent, et c’est finalement Sacha qui insiste, toujours aussi sérieux.

— Où tu étais ? Avec qui ?

— Personne, répond Gabriel en fronçant les sourcils.

— Même pas Emmanuel ? Ou un autre de tes amants ?

Voir son expression stupéfaite apaise un peu la rancœur de Sacha, mais cette fois-ci, il va falloir qu’il y rajoute des mots s’il veut l’en convaincre.

— Je ne suis pas comme ça ! se défend-il finalement sur un ton ferme. Je n’étais avec personne, et il n’y a jamais rien eu entre Manu et moi.

— Ce n’est pas ce qu’il dit.

— Ce n’était que des jeux de mains ! C’est n’importe quoi, on était toujours défoncé à ces moments-là…

Sacha sourit de le voir retrouver sa hargne et pose sa main sur son genou pour le serrer.

— Tu vois que tu peux me le dire, ce n’est pas si terrible.

— Si, c’est terrible, rétorque Gabriel plus doucement. Tu ne sais pas ce que ça fait d’avoir toutes ces choses à porter… j’ai tellement peur.

— De moi ?

— Non, de faire ce qu’il ne faut pas.

Sacha se relève et s’écarte, caressant distraitement le bois du bureau soigneusement rangé.

— Je ne sais pas non plus ce qu’il faut faire.

Gabriel se lève à son tour et rejoint la baie vitrée, où il pose sa main sans dire un mot. L’orage a fini par céder et répandre son flot, noyant la terre sous l’obscurité de ses lourds nuages. Et même si la tempête est passée à l’intérieur aussi, rien n’est encore sec, rien n’est réparé.

Ils ne sont qu’une immense plaie qui a du mal à cicatriser.

Soudain glacé par la vision de son petit ami figé devant le rideau de pluie, il le rejoint en quelques pas et le serre contre lui, le torse collé à son dos et le front posé contre l’arrière de son crâne.

— Je déteste ces secrets.

— Je suis désolé…

— Je déteste que tu ailles mal et que je ne puisse rien faire.

Gabriel pose doucement sa main sur la sienne, enroulée autour de sa taille, et ce geste suffit à briser l’immobilité du moment. Sans prévenir, Sacha s’écarte et le tire par la taille jusqu’au lit où il s’assied, forçant son amant à s’installer face à lui sur ses genoux.

— Je t’interdis de décider pour nous deux ce qui va se passer, gronde-t-il gentiment en prenant son visage entre ses mains. Tu n’as pas le droit de m’exclure comme ça sans me demander avant, d’accord ?

Ce ne sont pas ses lèvres mais ses yeux gris qui lui répondent, étrangement expressifs pour changer.

— Tu te demandes encore ce que je fais avec toi ? ajoute Sacha avec un petit sourire.

Avant qu’il n’ait le temps d’y réfléchir, il soulève le bas de son tee-shirt pour lui enlever de force, et une fois ses lèvres logées quelque part entre son cou et son torse – avec la ferme intention de laisser une marque à leur passage –, ses doigts s’attaquent à sa braguette qu’il ouvre en un tour de main.

Gabriel laisse échapper un glapissement de surprise en les sentant se faufiler dans son caleçon pour l’enserrer délicatement. Son visage vire à l’écarlate et il se mord la lèvre pour empêcher le moindre son de sortir, occasionnant un sourire à Sacha de le voir embarrassé pour si peu.

Je prends ce qui me revient.

Basculant son amant sur le lit, il s’allonge contre lui et caresse une nouvelle fois son entrejambe, qui manifeste déjà ouvertement son enthousiasme à l’idée de participer à l’action. Difficile de savoir ce qui l’a retenu de le faire avant aujourd’hui mais la raison devait probablement être insignifiante, car sentir sa chair veloutée pulser contre sa paume est incroyablement plaisant. En y ajoutant la chaleur de sa langue contre la sienne et celle de ses mains qu’il a glissées sur sa nuque, on approche même dangereusement d’un des meilleurs moments auxquels il ait eu le droit ces derniers temps.

— Tu croyais vraiment que je partirais ? chuchote Sacha en caressant sa joue du bout du nez.

Gabriel laisse échapper un bruyant soupir, plus absorbé par le mouvement de sa main que par ses mots, et se tourne vers lui quelques secondes plus tard pour lui répondre à mi-voix :

— Je l’aurais mérité.

— N’importe quoi, rétorque-t-il en imitant le ton dédaigneux qu’il emploie d’habitude avec ces mots.

— Tu es fou de rester avec moi…

Sacha grogne et le plaque au matelas de tout son poids, réclamant un baiser brutal dans le but de le faire taire, et arrache plus qu’il ne défait les boutons de la braguette de Gabriel, faisant disparaître son jean en même temps que le reste. Sans prendre la peine de se déshabiller, il revient s’installer sur lui, caressant langoureusement le membre humide de son amant en retournant sa langue dans sa bouche. Ce dernier se cambre sous lui, resserrant l’étreinte de ses bras autour de son cou, et sa jambe vient s’enrouler autour de la cuisse de Sacha pour le bloquer.

Je connais le goût de sa peau.

Un goût de chlore, de pluie, de sueur et de savon, de sucre et de sel ; un goût indescriptible et plaisant, surtout là, autour de son téton qu’il mordille pour l’entendre gémir de plaisir.

Les endroits où il aime qu’on le touche.

Le creux de sa gorge, de son épaule, celui de son coude et l’intérieur de ses cuisses, qui lui arrache toujours un petit gloussement. Reste encore son nombril, qu’il lape avec un sourire en le sentant contracter ses abdominaux pour étouffer la sensation, et le contour duveteux de ses oreilles, jusqu’aux deux sphères d’acier qui retiennent la barre qui s’y est fichée il y a quelques mois. Gabriel tremble au contact de ses doigts sur ses bourses et tourne la tête en se mordant à nouveau la lèvre, les joues encore roses d’embarras.

La douceur de sa queue.

— Ты не знаешь ничего, gronde-t-il tout bas. [1]

— Hum ?

Sacha l’oblige à lui faire face, l’embrassant sauvagement pendant de longues secondes avant de le faire soudainement basculer au-dessus de lui. Gabriel est forcé de se redresser, ramenant ses jambes pliées le long des cuisses de son amant, qui se relève lui aussi. Assis, il peut continuer à l’embrasser, une main posée sur le matelas pour se maintenir et l’autre encerclant toujours l’érection de son partenaire, impatient de le faire toucher enfin au but.

— Stop, geint Gabriel en s’arrachant de ses lèvres tandis qu’il accélère le mouvement.

— Non.

— Sach… souffle-t-il avec un soupçon d’inquiétude.

Inquiétude de quoi ? De le voir se lâcher ? Ce ne sera ni la première ni la dernière fois, et si le fait que ce soit sa main qui s’en charge pour une fois change quelque chose pour Gabriel, ça ne fait aucune différence pour lui. Ce qui compte, c’est que ce soit lui qui lui procure ce plaisir, et qu’il le fasse assez bien pour lui passer l’envie d’aller voir ailleurs. Au diable les limites pour une fois, au diable la bienséance et les retenues ; ce que Gabriel veut, il l’aura.

Et ça commence par une douce morsure accompagnée d’une caresse du plat de la langue sur le côté de son cou, juste sous la mâchoire, pendant que l’orgasme le fait se répandre sur sa main, son torse, et même sa ceinture qui a eu le malheur de croiser sa route. En quelques secondes, le corps de Gabriel se met à irradier une chaleur moite, alimentée par la course effrénée de ses battements de cœur, résonnant inhabituellement fort contre sa cage thoracique. Même ses lèvres sont trop chaudes, mais il les embrasse quand même, inexplicablement heureux d’être l’instigateur de cet intéressant phénomène.

— Tu vas me le payer, souffle Gabriel contre sa bouche sur un ton amusé.

— Avec plaisir, répond-il en se laissant retomber sur le matelas.

Son amant lui saisit alors le poignet avec un petit sourire pervers et lèche sa paume sous ses yeux ébahis. Sans se laisser démonter par sa réaction, Gabriel s’attaque ensuite à son tee-shirt, lui ôtant de force pour plaquer ses lèvres contre son torse et y laisser une traînée de baisers, en passant par ses mamelons et son nombril, jusqu’à s’attarder à la limite de sa ceinture que ses deux mains habiles sont en train de déboucler.

Sacha se demande un instant s’il n’est pas censé réagir d’une quelconque manière, l’aider peut-être, mais la tentation de rester sans bouger et se laisser faire est trop forte. Il est déjà à l’étroit dans ce jean, et Gabriel sait visiblement très bien comment l’en libérer. Cependant, la caresse de l’air froid sur sa peau nue est vite remplacée par une étrange chaleur qui le fait se redresser. Gabriel repousse fermement sa main de sa nuque, qui visait à l’empêcher de continuer, et passe une nouvelle fois sa langue le long de son membre dur avec une expression lascive. Si Sacha avait prévu de l’arrêter, ça aurait de toute évidence été un échec ; jamais il n’a eu l’air aussi déterminé qu’à cet instant, et lorsque ses lèvres se referment autour de sa chair tendue, Sacha abandonne la lutte.

Il a du mal à se souvenir de la dernière fois où il a ressenti ça, et si ça ne lui manquait pas jusqu’à aujourd’hui, Gabriel vient d’ouvrir les vannes d’un désir insoupçonné. Même avec sa maladresse de débutant et sa tendance à vouloir aller trop loin trop vite, qui manque à plusieurs reprises de le faire s’étouffer, son enthousiasme suffit à compenser tout le reste. Cette fois-ci, lorsqu’il se redresse et qu’il glisse une main sur sa nuque, ce n’est qu’en guise d’encouragement pour son effort. Gabriel lève les yeux vers lui et ses pupilles sont étrangement dilatées, grandes ouvertes sur son âme, dévorant le gris de ses iris que la noirceur du ciel concurrence. Puis il ferme les paupières et le son de la pluie s’efface, celui-ci et tous les autres, pour faire place à l’étrange perception de ces moments où on se sent basculer de l’autre côté, où l’on perd le contrôle un instant et où le cœur s’affole, conscient qu’il est incapable de le retenir.

Les vagues de plaisir se succèdent, de moins en moins fortes, jusqu’à le laisser essoufflé et inerte sur les draps, aussi secoué qu’un navire après la tempête. À travers ses paupières closes, il voit la lumière changer, sent le matelas bouger sous lui, et il passe ses bras autour de la taille de son amant pour le faire s’effondrer sur lui, peau contre peau, sa joue posée contre son épaule.

— Laisse-moi encore un peu de temps, chuchote doucement Gabriel près de son oreille. Quand je serais prêt, je te dirais tout, je te le promets.

— Alors j’attendrai, répond-il en tournant la tête pour lui embrasser le front.

Il passe ses doigts dans les cheveux de Gabriel, étalés sur son bras comme une coulée d’encre, et ferme à nouveau les yeux. Le poids des non-dits commence à peser lourd sur la balance de leur fragile équilibre, et bien qu’il craigne encore ce qu’implique la levée des secrets, il craint au moins tout autant ce qu’ils risquent de leur coûter. Il n’y a sûrement qu’un pas à faire pour le libérer des ombres du passé, un pas de trop peut-être, mais impossible de le savoir avant de l’avoir fait.

C’est impossible de revenir à arrière à présent, il le sait très bien. Tout se défait et se refait autour de lui, d’autres bonheurs et d’autres difficultés qui s’enchaînent, d’autres présences et d’autres absences qui se font ressentir. Chaque élément qui se répare devient différent, chaque changement une autre part de son monde, et rien ne pourra plus redevenir comme avant.

Où qu’il aille, plus rien ne sera familier. Mais pour l’instant, là où on a besoin de lui, c’est ici.


[1] Tu ne sais rien (ti nie znaiech nichievo)

Merci beaucoup à Aceituna pour les corrections, ce long mois fut pourtant bien court pour écrire et éditer ce chapitre, et on peut dire que c'est de justesse que vous avez la chance de l'avoir ici à temps ! Les choses avancent à vitesse d'escargot entre eux, mais chaque petit détail aura sa signification à un moment où à un autre, et j'ose espérer qu'une fois cette histoire terminée, sa lenteur restera son atout plutôt que son défaut. En attendant, savourez ces dernières lignes, car il faudra un mois de plus pour en avoir de nouvelles. Bon automne, chers lecteurs, et merci encore pour vos reviews !


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