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Fiction » General » L'inondation font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Kestrel21
Fiction Rated: K+ - French - General/Humor - Reviews: 2 - Published: 04-06-09 - Updated: 08-19-09 - id:2656473

Le facteur en mal d'amour

Maxence Duhamel était ce que l’on pouvait vulgairement appeler un individu aux capacités intellectuelles limitées. Mais la plupart des gens qui le côtoyaient avaient la vulgarité en horreur et préféraient parler de lui comme d’un « idiot fini » ou « un crétin irrécupérable ».

A ce jour recensé comme seul de son espèce, Maxence aimait tout le monde.

Jamais personne n’avait jamais été capable le prendre en flagrant délit de mauvaise humeur, personne à ce jour ne semblait jamais l’avoir dérangé, personne n’avait réussi à lui inspirer autre chose qu’une sympathie viscérale.

A défaut d’être tout à fait séduisant, il était si facilement séduisable que la plupart des gens, pour ne pas faire mentir l’adage disant que l’homme n’apprécie que ce qu’il a gagné en y laissant des plumes, se fichaient totalement de lui.

Ce qui avait pour conséquence désastreuse de faire que personne ou presque ne se préoccupait de lui, il n’avait avec les habitants de Saint-Ignace aucune relation qui transcendait son boulot de préposé aux boîtes aux lettres, offert d’assez mauvaise grâce par le maire du village à celui qui en était considéré comme l’idiot.

A ses regards suintants la connerie à force d’être énamourés, à l’image de ceux des émouvants petits chiots fleurissant chaque été sur la route des vacances, les habitants de Saint-Ignace ne savaient trop que répondre. Au mieux, c’était par des sourires coincés et des remerciements angoissés lorsqu’il leur tendait leurs lettres. Les femmes surtout. Les hommes en général se contentaient de refermer la porte sans violence en se demandant comment le maire de Saint-Ignace avait pu engager ce petit préposé si visiblement gorgé d’amour pour son prochain alors que pour la plupart d’entre eux l’amour ou même l’intérêt pour toute autre personne extérieure à soi ou au petit cercle comprenant Marie, mémé, Junior, baby Jane, le boucher et le patron du troquet du coin de la rue (et éventuellement sa femme, oui, celle-là même qui bronze souvent sans soutien-gorge à la piscine municipale) était le signe d’une sensiblerie désastreuse et aussi malvenue qu’un étron canin tout chaud juste devant une boutique de la rue Saint-Honoré.

Cette indifférence glacée glaçait Maxence qui n’en comprenait pas la raison. Il aurait pourtant dû comprendre depuis belle lurette qu’ici l’amour désintéressé et octroyé sans réflexion était aussi improbable qu’une rencontre avec un platane à quinze mille bornes d’Aix-en-Provence.

Ce soir-là, Maxence rentrait chez lui en réfléchissant, on peut supposer, à sa triste situation.

Sauf qu’en réalité, et que cela ne surprenne personne, il ne réfléchissait pas, il pensait à la femme qu’il venait de croiser. C’était la première fois qu’il parlait à cette femme, qu’on appelait la muette parce qu’on attendait pas de réponse d’elle lorsqu’on engageait la conversation et qu’on avait jamais suffisamment parlé avec elle pour savoir son véritable prénom.

Certains qui avaient sans doute fait médecine dans leur jeunesse disaient qu’elle était également sourde puisqu’on ne peut pas être muet sans être sourd. On avait depuis longtemps renoncé à l’appeler la sourde-muette, car c’était beaucoup trop long, mais l’appeler la sourde ne leur convenait pas non plus.

Après tout, c’était joli « la muette », ça sautillait dans la bouche, le mot avait même un côté mignon facilement démontrable puisqu’il rimait avec savonnette, trompette ou pipelette. Tandis que « la sourde » rimait avec bourde, gourde et lourde, ce que même pour une handicapée ne méritait pas, c’était du moins ce qu’avait décrété un moralisateur.

Déjà que c’était un rebut de la société, il ne fallait pas en plus l’affubler d’un sobriquet insupportable à la langue même des gens raffinés. Mais généralement, ceux qui se perdaient dans les méandres de ces conversations stériles étaient ceux qui ne s’étaient jamais aperçu que si on lui parlait, elle donnait l’impression d’entendre et souvent même d’écouter mieux que ceux qui pouvaient parler.

Maxence malgré sa soif de rencontre n’avait jamais parlé avec la muette parce qu’il n’aimait pas l’idée de parler avec des gens qui n’allaient pas lui répondre à coup sûr, même si c’était pour proférer des insultes ou des inepties.

Ceci dit, ceux qui parlaient ne lui répondaient pas toujours non plus, c’était cette amère constatation qui l’avait poussé à s’asseoir à côté de la jeune femme.

Donc il avait commencé par ne rien dire à la muette, il s’était juste assis à côté d’elle sur le petit banc de la petite place au centre du village, à l’ombre déplumée d’un mûrier mangé aux mites. La muette l’avait regardé s’asseoir puis avait continué de le regarder alors qu’il était assis.

Et lui, comme ça, pour avoir l’air d’être poli, avait dit « Bonjour », parce que c’était généralement comme ça qu’on engageait les conversations.

Puis, comme la muette ne répondait pas, Maxence commença par se présenter, lui dit qu’il était le facteur du village et que c’était son seul travail ici. Puis comme la muette ne répondait toujours pas mais qu’elle le regardait, il se demanda un bref instant pourquoi il parlait à quelqu’un qui ne lui répondait pas.

Alors il se tût lui aussi et regarda la muette.

Puis il lui dit qu’il ne comprenait pas pourquoi elle était toujours assise toute seule sur ce banc, pourquoi il était le seul homme du village à venir pour la première fois monologuer pour elle, parce que c’est vrai quoi, elle était assez jolie après tout et lui-même était célibataire et n’avait jamais été l’intime d’une femme.

D’ailleurs et à vingt-trois ans, cela l’ennuyait. Il ne comprenait pas vraiment pourquoi il n’avait jamais réussi à donner envie à quelqu’un. Il lui demanda ce qu’elle en pensait et elle ne répondit pas mais cela ne signifiait pas forcément qu'elle n'avait pas d'opinion sur la question.

Il lui demanda s’il pouvait mettre son bras autour de ses épaules et prenant son silence comme un acquiescement, il s’approcha d’elle et mit son bras autour de ses épaules.

Puis il lui dit qu’il l’aimait bien et qu’il reviendrait bien discuter avec elle plus tard parce qu’il trouvait cela assez agréable, d’être avec elle dans l’ombre incertaine de ce mûrier pelé.

Puis il l’embrassa sur la joue et se releva, constatant avec un certain plaisir qu’elle le suivait du regard et qu’elle ne s’était pas essuyé la joue d’un air dégoûté et navré à l’endroit où il l’avait embrassé, comme le faisaient généralement les femmes avec lesquelles il en arrivait à ce genre d’extrémités.



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