| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
La libraire au placard
Héloïse Veggiotti était la fille d'un maçon de Naples émigré en France peu de temps avant sa propre naissance. Lui et son épouse Federica s'étaient établis à Saint Ignace, qui n'était alors qu'un petit bourg sans intérêt mais qui devint rapidement un endroit plutôt intéressant pour l'homme de métier qu'il était.
Il était en effet arrivé en plein cœur de la jouissance des Trente Glorieuses qui lui avaient amené des dizaines et des dizaines de projets de villas de luxe à faire construire dans la région.
Eusebio et Federica Veggiotti coulaient maintenant une retraite paisible dans leur petite maison au centre du vieux village, achetée à l'époque une somme dérisoire comparé au prix auquel elle se vendrait à présent que le prix du terrain avait quasiment quadruplé.
Bien qu'initialement non français, ils avaient fini par s'intégrer à la population, avec certes quelques difficultés à leur arrivée, difficultés majorées par un accent italien trop prononcé au goût des habitants de l'époque. Mais à présent que plus de trente ans avaient passé et que trois charmantes petites filles étaient nées françaises grâce au droit du sol, l'animosité à leur égard avait totalement disparu.
D'autant que Audrey, Héloïse et Lisa Veggiotti étaient trois femmes d'une grande beauté toute italienne, elles avaient toutes les trois hérités des cheveux bruns, épais et délicatement ondulés de leur mère et des yeux noirs de leur père. Héloïse surtout, la cadette, était particulièrement séduisante.
Il va sans dire qu'une femme possédant son grain de peau, la légèreté diaphane de sa démarche et la longueur émouvante de ses cuisses ne pouvait faire autrement que démanger les hommes du village là où c'était le plus visible.
Mais hélas, trois fois hélas pour eux, aucun homme de Saint Ignace n'avait jamais pu bénéficier personnellement de ces charmes autrement qu'en imagination. Les motifs qu'alléguait la belle pour les repousser n'étaient jamais très imaginatifs, elle n'était pas prête, n'attendait rien, avait ses règles, mal à la tête et autres fantaisies charmantes.
Tout cela afin de masquer la vraie vérité, tout du moins au début car, il faut bien le dire, les années 80 qui avaient été le théâtre de son adolescence encourageaient encore une certaine austérité de mœurs et certaines choses ne s'avouaient tout simplement pas, surtout dans les villages aussi reculés, petits et traditionnels que celui-ci
Ce ne fut qu'à 23 ans qu'Héloïse osa avouer à ses parents sa très claire préférence pour les femmes, chose qu'elle-même avait cessé de vouloir ignorer dés ses 14 ans.
Lorsque la nouvelle se répandit parmi les habitants, elle livra enfin la clef de l'énigme de sa froideur et une manière de fantasmer inédite pour beaucoup d'hommes.
Héloïse, après avoir fini ses études de Lettres Modernes à Marseille se réinstalla à Saint Ignace et y ouvrit une jolie librairie-salon de thé qui marchait plutôt bien, surtout en plein été.
Elle rendait très souvent visite à sa sœur aînée Audrey qui était rentrée au pays et avait épousé un Italien de Mantova, Giggio Sordi, avec qui elle conçu avait un petit garçon nommé Bruno.
Ce fut lors des nombreuses heures de train qu'il lui fallait meubler entre Mantova et Nice qu'Héloïse rencontra Rosaria, une petite blonde pétillante qui vivait à Finale Ligure, une petite ville de montagne à 50 kilomètres de la frontière. La première fois, Rosaria revenait de Milan où elle visitait sa cousine. Elle se plurent, discutèrent longuement, s'échangèrent des regards appuyés mais pas de numéro. La seconde entrevue eu lieu quatre mois plus tard, sur la même ligne, presque à la même heure, Héloïse revenait toujours de Mantova, Rosaria toujours de Milan. Elles discutèrent tant et tant que Rosaria en oublia de descendre à son arrêt de Finale Ligure.
Elles décidèrent d'un commun accord de descendre à l'arrêt suivant, s'attablèrent à un bar et continuèrent de parler jusque tard dans la nuit, se racontant entre deux gorgées de gin tonic et malgré l'italien parfois hésitant d'Héloïse toutes leurs expériences et leurs difficultés. Ce fut lorsque Rosaria, les yeux brillants, à la fois très ivre et très séduisante, évoquait son amour de jeunesse qu'elle pensait oublié qu'Héloïse lui prit la main.
Elles passèrent la nuit dans un petit hôtel et quittèrent la ville trois jours plus tard, chacune partant la mort dans l'âme dans une direction opposée.
Par la suite, elles prirent l'habitude de se retrouver deux fois par mois, l'une à Finale Ligure, l'autre à Saint Ignace et chacune de leurs visites respectives constituaient un réservoir inépuisable de discussions en tout genre.
Malgré la distance, ou peut-être à cause d'elle, qui sait, leur affaire semblait marcher très fort.
Il finit tout de même par apparaître qu'aucune des deux, malgré leur fort attachement, n'était prête à faire table rase de ce qu'elle avait construit auparavant au profit d'une construction commune. Ce qui pêcha ensuite fut leurs manières très différentes d'appréhender leurs propres sentiments. Rosaria était très expansive et pouvait disserter des heures sur ses propres circonvolutions mentales, surtout lorsqu'elle se mettait à boire, ce qui devint trop fréquent au goût d'Héloïse qui, elle, aimait plutôt garder le secret sur ses propres doutes et questionnements.
La vérité était qu'elle était peu à l'aise avec la rhétorique de l'émotion et craignait qu'une analyse trop poussée de ses propres sentiments ne les fasse fuir, comme si le temps de crier « Oh regarde ce cygne comme il est beau! », il s'envolait déjà.
Est-il inévitable que ce qui nous a d'abord séduit chez quelqu'un soit précisément ce qui nous agace ensuite? Cette retenue d'Héloïse tout comme cette manière en apparence si libre et décomplexée qu'avait Rosaria d'aborder leur relation finirent rapidement par les ennuyer puis les énerver.
Elles se séparèrent d'un commun accord au bout de huit mois.
Durant les années qui suivirent, Héloïse connut d'autres aventures qui elles non plus ne durèrent guère. L'une de ces femmes se nommait Lilianne et se trouvait être une de ses anciennes camarades de fac. Ce fut avec elle qu'Héloïse resta le plus longtemps, presque un an. Lilianne avait objectivement tout pour lui plaire, aussi bien physiquement que mentalement et elle semblait même prête à s'installer à Saint Ignace pour être plus proche de la Dame de ses pensées.
Ce fut Héloïse qui la quitta sans motif réellement valable à ses yeux amoureux et il est bien probable que la pauvre Lilianne ne s'en soit toujours pas remise à l'heure où je vous parle.
La vérité cependant était qu'Héloïse avait une très bonne raison de vouloir la quitter mais que cette raison ne s'accordait tout simplement pas aux règles du sens commun. Lilianne était parfaite pour elle, en toute objectivité, elle avait connu avec elle un bonheur immense et le problème était que, la principale activité des humains prenant de l'âge étant de se rabâcher et de rabâcher aux autres leur propre histoire, un bonheur tel que celui-là ne se racontait pas bien.
Les trois sœurs Veggiotti étaient toutes très différentes les unes des autres.
Audrey, l'aînée, avait toujours été très discrète, très effacée, très responsable, douée pour les études, aimant les enfants plus encore que les hommes et d'une maniaquerie quasi obsessionnelle en ce qui concernait l'ordre et la propreté.
Contrairement à ses sœurs, elle ressentait une nostalgie maladive de l'Italie, elle avait su parler la langue bien plus tôt et bien mieux que ses deux sœurs n'avaient jamais su le faire.
Audrey avait rencontré Giggio lors de sa dernière année d'étude en philologie à Vérone, ils s'étaient mariés moins d'un an après et la jeune Française avait définitivement coupé les liens avec son pays de naissance, n'y revenant que lorsque cela s'avérait vraiment nécessaire et toujours, semblait-il, à reculons.
Héloïse ne lui ressemblait que par la discrétion. De toute petite, elle rechignait à parler italien avec ses parents, n'aimait pas trop les études, bien qu'elle y brillât, et détestait le principe du « Chaque chose à sa place et les vaches seront bien gardées ». D'une manière générale, son propre chaos mental lui servait de repère. Elle était toujours d'humeur plus ou moins égale, connaissant tous les sentiments sous leur forme rationnelle, étrangère aux débordements de passion tout autant qu'à l'empathie, ce qui bien souvent l'amenait à tout ignorer des passions, justement, qu'elle déclenchait elle-même.
Les enfants la mettaient mal à l'aise, les hommes aussi, surtout lorsqu'il était trop visible qu'ils cherchaient à la séduire. Néanmoins, en vertu du cliché à la peau dure voulant que l'on ne peut pas être ami avec les personnes que l'on considère avant tout dans leur dimension sexuelle, ses seuls vrais amis étaient pour la plupart de sexe masculin.
L'être humain dont elle était le plus proche, en dehors de ses deux sœurs qui étaient le baume de son cœur, était un homme qui jamais n'avait eu l'air de l'aimer pour son physique, qui l'aimait comme une amie authentique depuis leur première rencontre dans la cour de l'école primaire.
Dorian ne semblait pas la considérer comme une femme, ce qu'Héloïse aimait particulièrement entendre dire, dans la mesure où elle avait eu le temps de voir Dorian à l'œuvre avec celles qu'il considérait comme des femmes. Il s'agissait d'un bourreau des cœurs avéré et plus d'une femme du village et d'ailleurs le haïssait pour un éventail de raisons, allant d'une séparation douloureuse (pour elle) à la tromperie avec la meilleure amie, ou la voisine, ou la cousine, ou même parfois la mère de l'intéressée.
Faire souffrir les femmes semblait être le sport préféré de Dorian car il paressait totalement incapable d'avoir avec elles une relation poussée plus loin qu'une à deux semaines (son record), sans parler d'être stable. De fait, Héloïse semblait être le seul être de sexe féminin qui savait que Dorian n'était pas que cet être monstrueux dont trop de femmes avaient l'image.
Elle était la seule qu'il revenait toujours voir lorsqu'il arrivait à Saint Ignace, quelque part la seule qu'il n'avait jamais fait souffrir, la seule dont il ne se méfiait pas, la seule qui connaissait certains de ses nombreux secrets.
Il la respectait et respectait par là-même l'accord tacite qu'une telle amitié entraînait, il savait intuitivement que s'il s'approchait de Lisa ou Audrey et à fortiori leur brisait le cœur, il perdrait pour toujours son amie d'enfance.
En bonne Italienne, pour Héloïse, le salut de sa famille valait tous les sacrifices et si elle riait volontiers des filles maltraitées par Dorian, elle ne l'aurait laissé pour rien au monde faire subir le même sort à l'une ou l'autre des Veggiotti.
Elle ne faisait pas preuve d'autant de sollicitude en ce qui concernait par exemple la petite pétasse blonde qui vivait dans la maison au sommet de la colline, la fille du vieux nazi dégueulasse.
Il y avait cependant une autre personne en dehors de ses sœurs dont Héloïse ne voulait pas non plus voir les sentiments malmenés, même si, bon Dieu, elle n'aurait pas su dire pourquoi.
Cette personne c'était la femme sans âge et muette comme une tombe qui vivait au village sans doute depuis toujours et qu'Héloïse n'avait jamais vu autrement qu'en position assise sur ce qui semblait être son banc favori, celui à l'ombre du mûrier sur la place principale du village.
Héloïse ne l'avait jamais vu marcher, pourtant elle se rendait bien compte qu'elle disparaissait le soir et réapparaissait le lendemain, à la même place, dans la même position. Depuis toujours, lorsqu'elle passait et la voyait, elle songeait qu'il faudrait un jour demander à son père s'il savait où elle habitait, par hasard. Mais cette pensée disparaissait sous des milliers d'autres une fois qu'elle avait dépassé la place et ne revenait clapoter paresseusement à la surface de son esprit que lorsqu'elle traversait la place à nouveau.
Pourtant un jour, elle s'était assise à côté de la muette, avait dit « Bonjour » car c'était généralement comme cela que l'on engageait les conversations. Puis, comme toute tentative de dialogue lui semblait vaine, Héloïse se retrouva on ne sait comment à évoquer tous ses soucis du moment, à parler, parler, parler encore jusqu'à ce que tout ce qui avait depuis longtemps besoin d'être dit le soit enfin. La muette l'écouta tout ce temps avec une patience si archangélique qu'Héloïse en fut bouleversée. Tellement bouleversée qu'elle ne résista pas, elle se pencha sur la muette en se relevant et déposa sur sa joue sèche un baiser léger comme un papillon. La muette face à cette marque d'affection ambiguë ne sourit pas, n'eut pas l'air dégoûté, pas surprise, en fait elle n'eut l'air de rien du tout. Mais elle continua à regarder Héloïse alors que celle-ci s'éloignait, comme pour l'accompagner et Héloïse s'était alors sentie aussi légère que son baiser.
Elle se faisait de toute manière du souci pour rien car Dorian n'avait jamais montré le moindre intérêt pour la muette de la place. Lorsqu'un jour elle l'évoqua au détour d'une conversation, sa seule réaction fut de lui demander de qui elle pouvait bien parler de ce ton qui prouve surtout à quel point on se fiche de la réponse.
De toute façon, Héloïse n'avait que très peu envie d'évoquer ce sujet avec lui, elle s'était cette fois-là uniquement contentée de tâter le terrain afin de voir s'il y avait péril.
Péril de quoi? Pourquoi se confier à cœur ouvert à un muet si ce n'est pour s'assurer que ce secret sera bien gardé? L'idée que Dorian commence à s'approcher de la muette, même si Héloïse savait qu'elle resterait coite, lui donnait des sueurs froides. En effet, ce qu'elle lui avait confié en ce jour de faiblesse morale était un secret qu'elle espérait ne jamais voir éclater au grand jour et qu'elle laissait mûrir sournoisement dans son ventre en espérant que la boule de poison ainsi obtenue n'éclate jamais.