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Fiction » General » Alas, me fair wench font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Adrideo
Fiction Rated: K - French - Adventure/Humor - Reviews: 9 - Published: 05-14-09 - Updated: 05-14-09 - id:2672840

Note : Bonjour ! Style tout nouveau pour moi, car fantastique. Ca risque d'être un peu confus au début, normal puisque je ne suis déjà pas très claire dans ma tête (aussi s'il y avait moins de locataires, ma tête irait beaucoup mieux). Mais ça s'éclaircira au fur et à mesure. Je crois. Et je me suis pas mal renseignée sur le monde de la piraterie, donc normalement il ne devrait pas y avoir trop de coquilles, contrairement à mon autre histoire... mais il y en aura sûrement quand même. Pardon d'avance ! J'espère que ça vous plaira !

Tiens, on m'a demandé pourquoi je ne faisais jamais de disclaimer... en fait, la raison est plutôt simple. Le premier qui touche à mes persos ou mon histoire ou mes pancakes aux oeufs en neige faits par ma moman avec de la confiture de fraises et de mûres se verra maudit sur 276 générations, puis kidnappé, enrobé de miel et offert en sacrifice humain aux fourmis de Weber. Alooors, quiiii veut me voler mon histoiiiiiire ?? Mmmm ?? Quiiiiiiiii..............

ps : la suite du Yin et du Yang arrive !

Alas, me fair wench

Chapitre 1 : Bienvenue à bord de l’Archiduc !

Jules ne pouvait pas en croire sa chance. Depuis le temps qu’il en rêvait…

Une brise marine et salée vint soulever sa chemise large, et il sentit un frisson de plaisir le parcourir. C’était cet air-là qu’il voulait respirer toute la journée… Pas l’air renfermé de la taverne… Jules, un grand sourire aux lèvres, chercha à englober toute la scène devant lui d'un seul regard. Le port était grouillant de vie et de vacarme. Entre les marchands qui criaient, les matelots qui débarquaient et ceux qui partaient... Il planait dans l'air une odeur confuse de poissons, d'alcool et de poudre, parfois égayée par le parfum d'une dame bien habillée venue accueillir son homme si longtemps absent. Jules se sentit plus à sa place dans ce bordel organisé que dans la taverne envahie d'ivrognes.

Le port devant lui était rempli de navires, comme toujours. Elancés, élégants, ciselés et astiqués avec soin… Jules les connaissaient par cœur, pour les avoir observés pendant des heures. Bien sûr, un bateau restait un bateau, mais… il manquait quelque chose à ceux-là. Jusqu’à aujourd’hui, Jules n’aurait pas su dire quoi, mais maintenant qu’il avait vu ce navire…

L’adolescent observa avec admiration le bateau qui se dressait devant lui, tanguant paresseusement au gré des vagues. Jules s'attarda vaguement sur le squelette incomplet qui faisait office de proue. Le flanc qui lui faisait face était un peu étrange, de grandes traînées de peinture rouge parcourant parfois le bois sans logique, s'entrecroisant et se chevauchant. Le navire était robuste, le bois grossièrement taillé, les voiles dépareillées et raccommodées… Non, il n’était en rien élégant, c’était certain. Et pour cause.

- Un bateau pirate… souffla Jules, le regard émerveillé.

Toute la différence était là. Ce navire-là en avait vu de dures et n’avait pas honte de montrer ces cicatrices sur ses flancs. Oh non, il ne passerait pas de cire pour les effacer, elles étaient sa fierté ! Son pont grouillait de vie, et les yeux de Jules s’écarquillèrent pour tenter de mieux discerner les hommes… les pirates. Mais il était encore un peu loin… Jules observa pensivement le bateau qui se dressait devant lui.

L'Archiduc. Le nom était écrit en lettres d'or sur l'avant du bateau.

Il avait envie de s'approcher mais... L'adolescent sentait que lorsqu'il aurait fait son premier pas dans ce monde, il quitterait définitivement son village natal. Jules effleura pensivement les deux pistolets accrochés à sa ceinture. Il se sentait prêt, et sûr de ses capacités. Après tout, il avait déjà fait ses preuves...

Au moment où il allait se rapprocher, un rire gras retentit à côté de lui et Jules observa avec curiosité l’homme crasseux qui regardait lui aussi le bateau. Il était grand, solide et ne semblait pas avoir un seul gramme de graisse. Sa peau était celle des hommes qui avaient longuement voyagé, basanée et tannée par le soleil. Les bras croisés sur sa poitrine, il fixait de ses yeux noirs le navire en face de lui, un sourire sur ses lèvres gercées.

- Ah mon petit, déclara l’homme d’une voix forte et sonore, c’est pas n’importe quel bateau pirate que t’as devant toi. C’est l’Archiduc. Le Seigneur des Océans, ni plus ni moins…

- Vrai ? s’exclama Jules, le sourire s’agrandissant et les yeux brillants d’anticipation.

- Vrai de vrai… affirma l’homme en tournant vers lui un regard amusé.

- Vous… vous faites partie de l’équipage ? haleta Jules en le regardant d’un air avide.

- Ha ha ha non pas de celui-là ! Mon bateau est plus loin, répondit l’homme en rejetant la tête en arrière pour rire à gorge déployée. Heureusement d'ailleurs, il ne fait pas bon d’être pirate de nos jours, les temps sont durs. Surtout avec la Flotte Royale. Et puis…

Le marin s’interrompit et sembla chercher quelqu’un du regard sur l’Archiduc.

- …pour rien au monde je n’aurais voulu être sous le commandement du Capitaine Eshvan, poursuivit-t-il enfin avec un petit sourire.

- Pourquoi ? demanda Jules d’un ton empressé.

- Holà holà du calme, s’exclama l’homme avec un grand sourire. Pourquoi tu veux savoir tout ça d’abord ?

- Je me vais me faire engager à bord de ce navire ! s’écria Jules sans pouvoir s’empêcher de sauter en l’air. Depuis le temps que j’en rêvais !!

- T'as l'air sûr de toi, c'est bien ça, sourit l'homme avec un regard appréciateur. Mais si tu sautes comme ça sur le bateau, tu vas te faire tirer les oreilles, pouffa-t-il ensuite.

- Par… par le Capitaine ? demanda Jules, un peu soucieux cette fois. Il est si terrible ? Moi on m’a dit que c’était le meilleur Capitaine des océans, et que ce navire-là était le meilleur pour naviguer…

Il tourna son regard vers son interlocuteur qui observait de nouveau le navire, un sourire aux lèvres. Il semblait admiratif et amusé à la fois… et même un peu nostalgique. Puis il sembla sentir le poids du regard inquiet de Jules, car il se tourna vers lui et éclata de rire encore une fois. C'était un joyeux personnage...

- Tu apprendras vite que le bateau n’est pas important, c’est l’équipage qui compte ! Si le Capitaine sait naviguer, prendre les bonnes décisions et a sous son commandement des hommes loyaux, alors peu importe le bateau.

L’homme lui abattit une grande main dans le dos, l’air rassurant.

- Mais c’est vrai, t’as raison. Ce Capitaine-là est le meilleur. Tu pouvais pas mieux tomber.

- Mais alors pourquoi vous…

- Je crois que mes nerfs lâcheraient sous les ordres d’un tel démon… souffla l’homme, un étrange sourire aux lèvres, les yeux plissés en direction du navire. Et encore, s’il n’y avait que le Capitaine Eshvan… Mais pour parvenir à rester sur son bateau, il faut que ses hommes soient aussi tordus que lui…

Jules se mordit la lèvre inférieure. C’est vrai qu’on lui avait parlé du Capitaine Eshvan, de son navire et de son équipage. Les trois formaient la plus redoutable équipe des océans, et l’Archiduc en devenait presque une légende. Il avait souvent entendu des récits inouïs sur l’audace du Capitaine dément, qui à chaque fois sauvait la situation… mais au prix de l’immense confiance de ses hommes. Il avait la réputation d’être un peu… fou.

Et pourtant, lorsqu’il avait exprimé sa volonté de naviguer, sa propre mère lui avait ordonné d’attendre l’arrivée de l’Archiduc et de ne s’engager que sur ce bateau. Jules n’avait pas compris pourquoi, mais sa mère ne l’aurait laissé s’engager sur aucun autre navire, alors il avait attendu.

Il n’avait pas très bien compris la suite… apparemment sa mère avait envoyé une lettre au Capitaine Eshvan… le connaissait-elle ? Jules fronça les sourcils : dans son impatience et son excitation, il ne s’était même pas posé de questions… Il avait passé les mois suivants partagés entre la taverne où il était serveur pour rendre service à son oncle, et la maigre bibliothèque du village. Il avait trouvé dans les livres beaucoup de récits farfelus concernant le Capitaine Eshvan, mais jamais rien de très précis, comme sa date de naissance, ou son pays natal... Finalement, les deux livres les plus intéressants dans la bibliothèque avaient terminé dans sa besace qui pendait aujourd'hui à ses côtés, contenant tout ses maigres trésors.

L’adolescent observa d’un air rêveur l’homme s’éloigner avec un signe de la main. Un démon, le Capitaine Eshvan ? Qu’avait-il voulu dire ? Mais il n’eut pas le temps de s’interroger davantage, qu’enfin une large planche fut installée brusquement entre le pont et le quai.

Avide, Jules écarquilla les yeux pour discerner davantage ceux qui descendaient du pont. C’étaient principalement les hommes qui déchargeaient, en fait… Jules, un peu déçu de ne pas voir le Capitaine dément, détailla quand même les nouveaux arrivants.

Tous semblaient n’avoir vécu que sur la mer. Tout comme le navire, ils affichaient fièrement leurs cicatrices sans chercher à les cacher par des chemises élégantes. Jules se sentit soulagé en voyant qu’ils n’avaient pas l’air de mauvais bougres. Ils semblaient d’humeur joyeuse, rigolaient bruyamment et saluaient de grands signes des connaissances sur le quai, une fois les caisses déchargées. Jules inspira profondément : il savait ce qu’il avait à faire.

Sa mère lui avait dit que récemment, l’équipage de l’Archiduc manquait d’hommes. Elle lui avait assuré avec un sourire que ce n’était absolument pas des pertes, seulement des trouillards qui avaient fini par fuir lâchement le Capitaine Eshvan et ses voyages insensés. Apparemment, le Capitaine ne cherchait jamais à les retenir et les laissait partir sans rien dire. Mais aujourd’hui, il manquait de main d’œuvre, et c’était pile la chance qu’attendait Jules.

Lui tiendrait le coup, il le savait !

L’adolescent resserra sa main droite sur son baluchon, posa la gauche sur un de ses pistolets et fit le premier pas qui l'éloignerait à jamais de son île natale.

Il dévala les marches précipitamment et évita de justesse une petite boule de feu qui fusait dans sa direction. Pestant contre ces fichus Maudits qui ne savaient pas contrôler leurs pouvoirs, il continua son chemin jusqu’à l’homme de garde, près des marchandises. Jules se planta fermement devant lui et inspira profondément, avant de poser les mains sur ses hanches et de défier l’homme du regard. Il fut un peu agacé en se rendant compte que celui-ci l’observait avec un grand sourire bienveillant, comme s’il savait pourquoi il était là.

- Je veux m’engager, menez-moi au Capitaine Eshvan ! s’écria Jules avec conviction.

Le sourire en face de lui s’agrandit, et Jules détailla l’homme. Il avait la quarantaine, les cheveux bruns tirant sur le gris, légèrement bedonnant et un gros tatouage en forme de fresque lui barrant le visage en diagonale. Lorsqu’il cligna des yeux, Jules vit que le tatouage était aussi sur sa paupière, et il grimaça en pensant que ça avait du faire horriblement mal. Une forte odeur de viande émanait de lui, et Jules songea qu'il était soit gros mangeur, soit cuistot...

- Eh ben tu devines même pas dans quel merdier tu te fourres, toi ! s’exclama l’homme d’une voix rocailleuse, les yeux rieurs posés sur Jules. Mais bon, c’est pas moi qui juge. Allez monte sur le pont. Demande Nita. C’est le quartier-maître, on va vite savoir si t’es pris.

Jules hocha la tête et s’efforça d’avoir l’air assuré en montant sur la planche qui le mènerait au pont. En réalité, il avait des sueurs froides, la gorge nouée et ses jambes tremblaient. Il avait beau bénir ce jour où les Esprits Vengeurs lui avaient permis de monter sur un navire, n’empêche qu’aller au devant de l’inconnu ne le rassurait pas. Il n’avait que 19 ans, après tout.

Mais la plupart de ses doutes et de ses peurs furent balayés en faisant son premier pas sur le pont. Là, un tourbillon confus de sentiments l’envahit. La fierté d’être sur un bateau pirate, la sensation de ces planches solides sur lesquels il se tenait, le mouvement incessant du pont, le claquement des voiles et le vacarme des hommes, tout ça lui fit comprendre qu’il était complet, à sa place. Enfin.

- Hé gamin, t’as pas l’impression d’être au milieu !? aboya une voix désagréable.

Jules se tourna vers un nouveau marin qui attendait qu’il dégage de devant la planche, le dos chargé de plusieurs sacs. Il était grand et sec, et son visage était comme taillé à la serpe. Il avait une mâchoire carrée et des joues creuses qui donnaient à Jules l’impression qu’il n’avait pas mangé depuis plusieurs semaines. Ses cheveux blonds coupés courts accentuaient son air famélique. L’homme, voyant qu’il ne bougeait pas, fronça les sourcils.

- Faut que je te dégage d’ici à coup de pieds au cul, c’est ça ? Tu vas voir, marmonna-t-il en commençant à poser ses sacs.

- Qu’est-ce qui se passe ici ? tonna soudainement une voix puissante.

Jules observa le nouveau venu, l’air ébahi. Il était immense, au moins deux mètres, tout en muscles et en puissance. Il ne portait d’ailleurs pas de chemise, se contentant d’un pantalon en toile très lâche, retenu par une ceinture à laquelle pendaient plusieurs couteaux de différentes tailles. L’homme était noir et avait le crâne rasé. Jules se sentit rassuré en voyant son regard droit et ferme.

- Mais j’en sais rien, Bal’, répliqua l’homme sec. Il veut pas bouger de là ! Un sale gosse qui vient nous faire chier encore !

- Je ne suis pas un sale gosse, réagit enfin Jules en fixant le dénommé Bal’. Je viens m’engager ! Je veux faire partie de cet équipage !

Bal’ l’observa d’un air intrigué, puis lâcha un soupir avant de le prendre par la peau du cou. Jules écarquilla les yeux de surprise en se sentant décoller du sol, soudainement très léger, pour atterrir en douceur à côté de Bal’, libérant l’accès à la planche.

- Laisse les hommes faire leur boulot, on ne peut pas rester très longtemps ici, répliqua Bal’ de sa voix profonde. Nous sommes des pirates après tout.

- Oui je sais... Je voulais pas déranger… marmonna Jules, un peu vexé d’être traité comme un gamin.

- C’est rare que les membres viennent à nous, d’habitude on doit recruter, poursuivit Bal’ comme s’il n’avait rien entendu. Tu as déjà navigué ?

- Non !

- Tu sais sur quel bateau tu es ?

- L’Archiduc, répondit Jules d’un air sûr de lui.

- Et tu connais son Capitaine ?

- Le Capitaine Eshvan ! répondit encore l’adolescent, fier de lui. Je sais qui il est ! C’est ici que je veux m’engager !

Bal’ l’observa encore un instant, l’air pensif. Puis un immense sourire métamorphosa son visage sévère, et il éclata d’un rire tonitruant.

- Bien, j’aime les petits gars qui ont de la volonté ! En fait tu tombes à pic, on manque de mousses en ce moment.

- Ca… ça veut dire que je suis pris ? balbutia Jules d’un air ébahi.

- Oh pas encore, tu as toujours deux personnes à voir, le calma Bal’ d’un air amusé. Nita, le quartier-maître, et puis le Capitaine lui-même. S’ils sont d’accord, on te prend. Allez viens bonhomme !

- M’appelle Jules, marmonna l’adolescent, agacé.

- Drôle de nom, commenta Bal’ en le guidant vers l’arrière du bateau. Je ne m’en souviendrai jamais.

- C’est plutôt vous qui avez des noms bizarres, fit remarquer Jules en oubliant la recommandation de sa mère d’être poli. Bal’, Nita, Eshvan… vous venez d’où ?

- Eh bien, moi je viens d’un petit village d’Afrique que tu verras bientôt si tu restes avec nous, Nita vient d’une tribu indienne en Amérique, et le Capitaine… ah lui, le jour où on saura, il ne fera plus aussi peur aux populations, je suppose…

Jules médita sur les mots de l’homme. Finalement, à part sa réputation d’homme dément, on ne savait pas grand-chose de ce Capitaine. Jules ne se souvenait même pas avoir vu une illustration de lui, ou une biographie…

- Hey Nita, on a une nouvelle recrue ! tonna Bal’, le tirant de ses pensées.

Jules leva la tête pour voir le quartier-maître, et sentit sa mâchoire se décrocher. Une femme ! Une femme comme second ?? Mais les femmes ne pouvaient pas monter sur un navire, ça portait malheur ! Néanmoins, Jules se garda bien d’en parler à haute voix en voyant le regard du quartier-maître.

Nita était la plus belle femme qu’il ait jamais vue. Elle avait des cheveux épais et noirs, actuellement coiffés en une longue tresse qui lui arrivait au niveau des reins. Ses yeux noirs, soulignés d’un trait de khôl grossier, étaient rivés sur lui et semblaient le jauger sans que son visage aux traits réguliers ne laisse percevoir la moindre émotion. Sa peau ambrée était mise en valeur par des habits bruns qui semblaient avoir été conçus pour elle, laissant entrevoir ses formes généreuses. Jules frissonna en apercevant une lance immense accrochée dans son dos.

Nita salua finalement Bal’, avant d’attraper un de ses couteaux et de le lancer sur un Jules stupéfait. Celui-ci se baissa juste à temps et sentit la pointe effleurer son cuir chevelu, et il entendit le couteau se figer dans le mat derrière lui. Il observa la lame encore vibrante pendant quelques secondes, ahuri, avant que la colère ne reprenne le dessus et qu’il ne se retourne vers la femme impassible.

- Non mais ça va pas ?? cria-t-il, furieux. Vous avez pas le droit, vous savez même pas qui je suis !

- On le prend, répondit simplement Nita d’une voix chaude, sans un sourire. Tu vas commencer par le nettoyage du pont pendant une semaine.

- Et pourquoi ? répliqua Jules, encore en colère mais content d’avoir son approbation.

- Il n’y a que moi et Bal’ qui puissions appeler le Capitaine par son nom, répondit la belle femme en se retournant pour vaquer à ses occupations. Pour toi, c’est Capitaine.

Jules observa d’un air étonné Nita qui se dirigeait vers le quai pour donner des ordres à l’équipage. Il haussa les sourcils en voyant que les hommes lui obéissaient scrupuleusement, lui adressant des petits signes de respect.

- Eh oui, soupira Bal’ en remarquant son air étonné. C'est la seule femme à bord, et elle a même plus d’autorité que moi. Je sais bien que c’est une femme, mais finalement, le seul homme qui puisse la surpasser, c’est le Capitaine. Encore que… hésita le géant avec un air perplexe.

L’adolescent hocha vaguement la tête sans pouvoir détacher ses yeux de la silhouette de Nita. Il venait de rencontrer son premier amour…

- Toi, tu es le fils de Séraphine.

Jules détourna son attention en entendant une voix calme au-dessus de lui, légèrement cassée, guère plus âgée que la sienne. Il leva les yeux vers la partie supérieure du pont, mais il ne vit que la silhouette d’un homme, découpée dans la lumière du soleil.

- Ta mère m’a prévenu de ton arrivée.

- Capitaine, il m’a l’air d’être un bon gaillard, approuva Bal’. Il a même survécu à Nita sans faire de crise cardiaque.

- Ca veut tout dire, commenta la voix du Capitaine.

Jules devina un léger sourire sur ses lèvres. Finalement il n’avait absolument pas l’air fou… L’adolescent suivit la silhouette des yeux tandis que le Capitaine se déplaçait pour accéder aux escaliers. C’est lorsqu’il descendit les premières marches en effleurant à peine la rambarde que Jules put enfin le détailler, et comprendre ainsi pourquoi il inspirait la peur et le respect.

Le Capitaine ne devait avoir que quelques années de plus que lui, et pourtant il en imposait plus que la plupart des hommes d’âge mûr que Jules avaient vu à la taverne. Le plus choquant était sûrement son aspect physique.

Le Capitaine était albinos, de ceux que l’on ne voit qu’une fois dans sa vie. Ses cheveux n’étaient pas de cette couleur jaune étrangement pâle, comme la plupart des albinos. Ils étaient blanc, d’un blanc immaculé qui faisait mal aux yeux. Et encore, heureusement qu’un bandana rouge sang ceignait le haut de sa tête, sinon Jules n’aurait sûrement pas pu continuer à l’examiner. Ses cheveux raides dépassaient légèrement ses épaules et encadraient un visage qui aurait pu être banal, si deux yeux rouges ne donnaient pas l’impression d’incendier tout ce qu’ils rencontraient.

« De véritables yeux de démons » songea Jules en frissonnant un peu tandis que le regard brûlant s’attardait sur lui.

A sa connaissance, les albinos n’avaient pas les yeux rouges… bleu pâle, voir gris ou violet, oui, mais rouges… Jules décida de ne pas s’attarder sur cet étrangeté de plus, et continua son examen inconscient. Son visage donnait l’impression gênante de ne pas être réel, car ses lèvres étaient légèrement dépigmentées, tandis que ces cils et sourcils étaient du même blanc éclatant que ses cheveux. Les habits du Capitaine étaient très couvrants, sûrement pour protéger sa peau trop claire du soleil ardent.

Ce n’était pas les riches costumes que Jules avait pu voir sur les Capitaines des vaisseaux impériaux. Le Capitaine Eshvan ne portait d’une simple chemise blanche légèrement bouffante, sur laquelle était posée nonchalamment une veste rouge au col montant, sans manches. Ce manteau était certes discret, mais les yeux avertis de Jules ne s’y trompèrent pas : les plis compliqués que formaient les ourlets, les quelques boutons ouvragés qui le retenait sur le torse de l’homme lui prouvaient sa qualité. Dans son dos, une longue fresque blanche, un peu du même genre que celle portée par le premier homme rencontré, partait du col pour rejoindre le bas du manteau, se poursuivant sur l’ourlet.

Son pantalon était d’un rouge plus sombre, et il portait par-dessus des bottes banches et solides dont Jules n’aurait su préciser la matière. Enfin l’accoutrement était complété par des gants soignés rouges sang également et une écharpe de la même couleur, longue et légère.

Mais un détail en particulier avait retenu l’attention de Jules : le Capitaine portait une épaisse ceinture noire, très lâche, qui reposait sur ses hanches et ne semblait servir qu’à suspendre un gros bilboquet en argent. C’était le plus bel objet que Jules ai jamais vu. Des arabesques compliquées parcouraient la grosse boule et se poursuivaient sur le manche ciselé et travaillé avec soin. Une chaîne très fine et ouvragée reliait les deux parties du jouet.

Mais Jules n’eut pas le temps de s’attarder davantage sur l’apparence de l’étrange Capitaine dément que celui-ci était déjà arrivé devant lui. Il s’étonna encore de voir qu’il ne semblait vraiment pas âgé, sûrement une vingtaine d’années… L’adolescent remarqua qu’il se tenait à quelques mètres de lui, maintenant une certaine distance, l’air parfaitement dégagé.

- Comment tu t’appelles ? lui demanda Eshvan en posant sur lui un regard pensif.

- Jules, Monsieur !

- Ici c’est Capitaine, le reprit tranquillement Eshvan.

Jules se mordit les lèvres en se rendant compte de son erreur stupide, mais finalement le Capitaine n’avait pas l’air d’en être plus contrarié que ça. Cependant, Jules devina instinctivement qu’il n’était pas le genre d’homme à répéter les choses deux fois. S’il pardonnait facilement la première erreur, la deuxième lui serait sûrement fatale…

- Ta mère m’a envoyé une lettre, reprit Eshvan. Elle m’a raconté que tu n’étais pas vraiment un adepte de la terre.

- Vous connaissez ma mère ? Capitaine ? se reprit juste à temps Jules.

- Un peu, répondit évasivement Eshvan avec un léger sourire, son regard rouge effleurant l’horizon.

Jules fronça les sourcils en comprenant de quelle manière le Capitaine connaissait sa mère. Ce genre d’insinuation ne lui plaisait absolument pas… mais il fut coupé dans ses pensées par un léger rire.

- Oh non, ce n’est pas ce que tu crois, lui expliqua le Capitaine avec un sourire amusé. Elle m’a juste aidé à une époque où je ne savais plus vers qui me tourner. Et c’est vrai que depuis, j’ai une dette envers elle…

- Je ne veux pas être accepté à bord de ce navire pour rembourser une simple dette ! se récria Jules, agacé. Je suis un homme de valeur !

- Ah ça, je ne peux pas en juger maintenant, répondit Eshvan en haussant les épaules. C’est pourquoi tu es à l’essai. On va voir comment tu te débrouilles. Libre à toi de partir si tu en as assez. Je te préviens, nos voyages ne sont pas des croisières.

Jules allait ouvrir la bouche pour répliquer qu’il n’allait pas abandonner de sitôt, mais Bal’ à côté du Capitaine hocha doucement la tête avec un sourire, tandis qu’Eshvan se détournait et retournait vers les marches, estimant la discussion close. Jules le vit attraper son bilboquet et faire doucement balancer la grosse boule dans les airs, avant de lui donner une brève impulsion. Jules s’étonna de la voir s’encastrer parfaitement sur l’autre partie avec un petit claquement sec. Il avait entendu dire que les albinos avaient une très mauvaise vue… comment le Capitaine faisait-il pour jouer avec un bilboquet et même marcher ?

Il l’observa pensivement regagner la plateforme avant qu’il ne disparaisse de sa vue.

- Eh ben voilà ptit gars ! s’esclaffa Bal’ en lui donnant une grande claque dans le dos. T’es pris ! T’as dit au revoir à ta môman j’espère ?

- Ca ne vous regarde pas d’abord, répliqua Jules.

L’adolescent se mordit la langue en réalisant qu’il était peut-être un peu trop familier, mais Bal’ se contenta de lui adresser un petit sourire satisfait.

- C’est bizarre quand même que j’ai été pris aussi vite, fit remarquer Jules en voyant que Bal’ ne s’éloignait pas. Vous avez tant que ça besoin d’hommes ?

- Oh pas tellement, en fait, admit Bal’ en s’appuyant contre un mat. Pas mal de bougres aimeraient profiter des richesses que le Capitaine peut faire gagner, mais nous sommes plutôt exigeants. Tu vois, un marin peut quitter notre navire quand il veut, mais nous ne supportons pas les traîtres et les lâches. Sur un bateau, si tu n’es pas capable de compter sur les autres et de les aider, tu perds la vie.

- Mais alors, pourquoi je…

- Eh bien, en ce qui me concerne, j’aime le cran, expliqua Bal’ en promenant son regard sur le quai. Nita, je crois qu’elle aime les matelots qui n’ont pas peur de la mort, quand au Capitaine… mmm je pense qu’il fait ça à l’instinct.

Jules écarquilla les yeux en comprenant qu'il avait été recruté un peu au pif, mais il décida de ne rien dire. Après tout, tant qu'il était sur le navire... c'était à lui de faire ses preuves par la suite.

" Et je sais comment... " songea Jules en sentant le poids des deux lourds pistolets à sa ceinture.

Jules sourit en songeant que son entraînement intensif allait enfin porter ses fruits.

- A propos, poursuivit Bal' en l'interrompant dans ses pensées. Je suis le maître d'équipage. En gros, si t'as un souci c'est à moi que tu dois en parler en premier, ne va pas embêter Nita, elle n'aimerait pas du tout. Je m'occupe de la vie sociale à bord, si tu veux. Ca va t'as compris ? De toute façon, enchaîna Bal' sans le laisser répondre, on va te mettre en paire avec un autre matelot. Il te présentera l'équipage. Je pense que Kiara pourrait...

Mais Bal' n’eut pas le temps d’ajouter quoique se soit, car des éclats de voix retentirent en bas. Jules courut vers le bord pour pouvoir s’y accouder et voir ce qui se passait sur le quai.

- APISI !! Je vous ai dit non !! Vous avez recommencé !

Jules observa d’un air surpris Nita qui braquait un regard furieux vers le pont supérieur où se trouvait le Capitaine, tandis que les hommes autour d’elle rigolaient bruyamment.

- Apisi ? Qui est-ce ? demanda Jules.

Mais Bal’ était déjà parti rejoindre Nita pour jeter un coup d’œil dans les caisses à ses pieds. Un autre marin vint s’accouder à côté de Jules. Il était entièrement couvert de tatouages, tous se ressemblant plus ou moins : les mêmes arabesques que le tatouage du premier homme et que la fresque sur la veste du Capitaine. Mais celles-ci étaient plus élaborées et recouvraient entièrement l’homme. Il devait avoir environ 25 ans et était asiatique. Il semblait rieur et plein de vie, observant avec une grande joie la scène sous eux.

- C’est le surnom du Capitaine, en indien, lui expliqua-t-il avec un grand sourire. Ca doit vouloir dire quelque chose comme coyote, ou fennec… Putois peut-être… Il n’y a que Nita qui l’appelle comme ça, quand elle est en colère. Il a du faire une grosse bêtise…

Jules hocha la tête et reporta son attention sur les quais. Il étouffa un cri de surprise en voyant Bal’ soulever trois caisses sur chaque main. Pourtant il y a une seconde, il avait vu les hommes de l’équipage peiner pour les transporter une par une ! Bal’, mort de rire, s’avança sans difficulté vers la planche qui menait au pont. Devant son air ébahi, l’asiatique tatoué à côté de Jules pouffa de rire.

- Quoi, tu savais pas ? Bal’ est maudit ! Il a une force extraordinaire !

Jules retint de justesse un sifflement désaprobateur. Comme tout le monde, il n'appréciait pas plus que ça les Maudits. Certes, ils ne se faisaient pas maudire volontairement, et puis après tout, rares étaient ceux qui survivaient... Mais il valait mieux rester loin d'eux. Ceux qui survivaient ne contrôlaient pas toujours les pouvoirs qu'ils obtenaient... et puis, Jules s'était toujours dit qu'à leur place, il préférerait mourir de lui-même s'il se faisait maudire par les Esprits Vengeurs. L'existence des Maudits causaient tellement de dégâts... Jules ne pouvait s'empêcher de se dire qu'ils étaient un peu égoistes. Enfin, l'adolescent haussa les épaules. Maintenant qu'il était sur le bateau, ça ne serait sûrement pas des Maudits qui le feraient descendre !

L'asiatique se pencha à l’oreille de Jules et lui murmura d’un air conspirateur :

- On raconte même qu’une fois il a soulevé l’Archiduc…

Jules leva les yeux au ciel en entendant ça. Ben voyons. Que des rumeurs. Certes les Maudits possédaient des pouvoirs impressionnants, mais Bal’ ne devait être capable en tout et pour tout que de soulever quelques centaines de kilos, pas plus. Les Esprits qui décidaient de maudire les hommes ne donnaient jamais de pouvoirs trop puissants. Ils se contentaient de petits dons plus agaçants qu’autre chose…

Jules grimaça en se souvenant de l’idiot du village qui avait fait exprès de provoquer un Esprit Vengeur pour obtenir un pouvoir énorme. Il n’avait pas survécu deux heures. Après tout, les Maudits ne survivaient jamais longtemps à leurs pouvoirs, surtout s’ils étaient trop puissants…

- Et ne faites pas semblant d’observer la mer, nous ne sommes même pas partis !! cria Nita en montant sur le pont à la suite de Bal’.

Jules tourna un regard intrigué vers le pont supérieur et vit effectivement le Capitaine qui observait l’horizon à travers sa longue vue, d’un air très absorbé.

- Apisi…

Au murmure menaçant de Nita, Eshvan dirigea la longue vue sur elle d’un air grave.

- Quel problème avez-vous, quartier-maître ?

- Vous allez arrêter ça immédiatement, répliqua Nita en donnant un coup de pied dans le couvercle d’une caisse que Bal’ avait ramené. Je vous ai déjà dit que c’était hors de question !

Jules se hissa sur la pointe des pieds pour voir le contenu des caisses et aperçut ce qui ressemblait à des pots de peinture. Bal’ éclata d’un grand rire sonore, bientôt suivit par l’équipage encore à bord. Eshvan baissa sa longue vue et s’accouda au bastingage, fixant un regard glacial sur ses hommes qui s’arrêtèrent aussitôt de rire. Jules déglutit difficilement en sentant quasiment le regard rouge le balayer.

- Qui… a osé apporter ces pots de peinture… sur mon bâtiment ? murmura Eshvan dans un silence impressionnant.

Peu à peu, les sourires se dessinèrent sur les lèvres des hommes, et Jules observa la suite de la scène avec une curiosité grandissante, ne comprenant rien à ce qui se passait. Il sentit un courant d’air brusque et regarda avec ébahissement le pont supérieur. Nita venait de sauter, effectuant un bond de plusieurs mètres impossible pour tout être humain normal. En retombant sur le pont près du Capitaine, elle semblait presque flotter dans les airs. Elle aussi était maudite ??

Eshvan haussa les épaules d’un air contrarié lorsque Nita lui fit face avec la visible intention de l’étrangler.

- Ne rejetez pas la faute sur vos hommes, c’est vous qui avez commandé cette peinture, je le sais ! gronda Nita en plissant les yeux. Et je vous préviens, il est hors de question que…

- Même si je ne le fais pas en entier ? proposa Eshvan sur un ton de commerçant débattant d’un prix.

Jules suivait l’échange, un peu interloqué de voir Nita aussi en colère pour quelques pots de peintures. Il repéra le tatoué plus loin dans la foule des marins et le rejoignit rapidement.

- Qu’est-ce qu’ils ont ?

- Mmmm ? Qui ? Ah Nita et le Capitaine ? répondit distraitement l’homme. C’est rien, fais pas gaffe.

- Le Capitaine, intervint un autre homme en voyant son air avide et curieux, a décidé il y a de ça à peu près deux ans que ce bateau devait être à son effigie.

- C’est-à-dire blanc et rouge, poursuivit un autre homme en haussant les épaules.

- Et Nita n’est pas tout à fait d’accord avec lui… ricana un marin sans détacher ses yeux de la scène. T'as du voir de la peinture sur les flancs du bateau, pas vrai ? Ben c'est le Capitaine qui a essayé de peindre le navire quand Nita partait, mais elle a toujours réussi à lui mettre la main dessus avant qu'il ne finisse.

- Je me souviens d'une fois où elle l'a fait nettoyer tout l'arrière du bateau qu'il venait de peindre ! s'écria un marin en éclatant de rire. Le Capitaine il en menait pas large !

Le groupe éclata de rire à son tour à ce souvenir, et Jules sentit un léger sentiment frustration de ne pas avoir connu tout ça. Il avait beaucoup à rattraper... Et tout le monde semblait à peu près amical avec lui, sauf l'autre squelette décoloré de tout à l'heure. Même Eshvan avait l'air de l'apprécier... En songeant à son supérieur, Jules tourna un regard incrédule vers le pont. Finalement, ce Capitaine n’avait rien de redoutable… Il ressemblait plutôt à un gamin trop capricieux et lunatique, comme déconnecté de la réalité. Jules le vit observer d’un air agacé Nita qui faisait débarquer toutes les caisses sur le quai.

Jules s’adossa à un des mats, satisfait. Il se sentait parfaitement à sa place ici. Il savait que la vie était dure sur un bateau, l’hygiène était rare, le lit souvent métamorphosé en hamac peu confortable, et puis, côtoyer des Maudits tous les jours… Mais le roulement sous ses pieds ne lui donnait pas le mal de mer, il lui réchauffait le cœur. L’adolescent laissa la brise marine qu’il avait si souvent senti depuis la terre caresser son visage et il ferma les yeux pour apprécier les rayons de soleil encore doux en cette saison d’automne.

- ESHVAN !!

Jules sursauta en entendant une voix puissante résonner dans les airs. Décidemment, le Capitaine était souvent interpellé. Mais cette fois le cri venait d’un autre bateau, un peu plus loin. Le mousse observa avec inquiétude un navire magnifique et énorme, lustré, ciselé et surtout armé de nombreux canons. En plissant les yeux, il remarqua l’uniforme bleu de la Flotte Royale que portaient les marins. A la proue du navire de guerre, un homme d’une cinquantaine d’année observait l’Archiduc avec une lueur de haine dans les yeux telle que Jules n’en avait jamais vue. Ses cheveux gris étaient tirés en arrière, donnant à son visage ridé et tanné par le soleil un aspect sévère. Sa veste aux nombreux galons prouvait à elle seule que le rang de l’homme était suffisamment élevé pour lui permettre de héler aussi familièrement le Capitaine d’un autre navire…

Eshvan se tourna vers lui sans rien dire, un air vaguement intéressé sur le visage.

- Que viens-tu faire dans ce port ? cria l’homme, les poings serrés. Voler, tuer et massacrer, comme toujours ?

- Je ne fais que chercher des hommes, Général Guerrault, répondit tranquillement Eshvan. Ne soyez pas agressif de si bon matin. La brise est bonne, l’air est doux, les oiseaux…

- Je t’avais interdit de jeter l’ancre dans ce port !! hurla le Général, visiblement hors de lui.

- Vous n’allez tout de même pas m’attaquer pour ça ?

- Une râclure comme toi ne mérite même pas que je mette le feu à mes canons, répliqua l’homme avec mépris.

- Bal’ !! Une insulte !! Donne-moi mon tricorne tout de suite ! cria soudainement Eshvan.

Jules avait compris la méthode à adopter pour ne pas avoir mal à la tête avec ce Capitaine : il ne fallait pas essayer de le comprendre. Juste le laisser faire. Il observa presque avec indifférence Bal’ lancer un magnifique tricorne en cuir avec des plumes ridicules qu’Eshvan attrapa d’une main. Il le plaça cérémonieusement sur sa tête, puis l’ôta pour effectuer une révérence gracieuse à l’intention de son rival.

- Vous me flattez, mon cher Général.

Puis il replaça le tricorne sur sa tête, par-dessus son bandana, lavec un air de gamin fier de lui, et s’accouda au bastingage en posant son menton dans sa main. Il promena un regard intrigué sur les canons du vaisseau ennemi.

- Ainsi vos canons servent à autre chose qu’à refléter le soleil ?

Il y eut un murmure d’approbation parmi les marins d’Eshvan, rapidement suivis par des éclats de rire moqueurs et des sifflets appréciateurs. Jules, pris aux tripes par la scène, monta sur le bastingage et attrapa une corde qui pendait d’une main pour mieux voir la joute. D’où il était, il perçut le rougissement furieux du Général Guerrault, et il comprit que le Capitaine avait du l’insulter gravement en sous-entendant que ses canons ne servaient à rien… Jules écarquilla les yeux en voyant le Général adresser un geste vif en direction de son second.

- On va lui montrer, à ce vaurien, s’ils ne savent pas cracher le feu ! Armez les canons !!

- Levez l'ancre ! répliqua Eshvan à l’intention de Nita avec un grand sourire.

Jules écarquilla les yeux, un peu paniqué. Quoi, une bataille maintenant ?? Ca ne faisait même pas une heure qu'il était sur l'Archiduc... Mais le quartier-maître acquiesça aussitôt et se retourna vers les hommes pour leur donner des ordres d’une voix forte. Jules fut autant étonné que charmé d’entendre que sa voix puissante à la légère intonation mystérieuse pouvait dominer le vacarme qui venait de s’instaurer sur le navire. Il sursauta légèrement en voyant la dame se retourner vers lui et ses yeux noirs le fixer d’un air dur.

- Toi le petit teigneux ! cria-t-elle à son intention. Puisque tu ne sais rien faire pour le moment, va surveiller le Général, et avertit le Capitaine au moindre mouvement suspect.

Jules se sentit rougir sous le rire des autres marins qui s’affairaient déjà à monter les dernières caisses, à rameuter les membres de l’équipages à terre et à faire partir le vaisseau. Bouillonnant de rage contenue et n’ayant plus aux tripes que l’envie de faire ses preuves, Jules sauta du bastingage et escalada les marches pour rejoindre le Capitaine qui observait pensivement le navire ennemi.

Jules se posta à une distance respectueuse de son Capitaine, ne sachant pas encore que penser de l’homme. Finalement, il devait être un peu timbré quand même, pour avoir osé provoquer un Général de la Flotte Royale alors qu’ils ne naviguaient même pas… Jules ne put s’empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres.

- Mais Capitaine… nous allons avoir des problèmes, non ? hésita-t-il en jetant des coups d’œil furtifs à Eshvan. Nous n’arriverons jamais à reprendre la mer avant qu’il ne fasse charger ses canons…

- Ca pour sûr, il les aura chargés, répondit Eshvan avec un sourire attendri sur les lèvres. Mais il va lui falloir un petit moment avant de se rendre compte que ses canons ne sont pas du bon côté. L’inconvénient d’avoir un navire armé seulement à bâbord… J’aime bien ce Général, termina-t-il avec un petit rire, il est un peu idiot. Ah ! ca y est, il vient de comprendre.

Effectivement, le Général était devenu encore plus rouge et s’agitait maintenant comme un diable, distribuant des ordres empressés à ceux qui l’entouraient.

- Non, ne me dis pas qu’il va tenter de faire demi-tour… murmura Eshvan pour lui-même avec un grand sourire. C’est trop mignon… mais au fait, que fais-tu là Jules ?

- C’est le quartier-maître qui m’a demandé de surveiller le Général, Capitaine !

- Tu peux l’appeler Nita. Pareil pour Bal’. Enfin, n’appelle pas Bal’ Nita, appelle-le Bal’, mais tu peux faire comme pour Nita, en gardant son prénom, parce que si tu appelles Bal’ Nita, mais Nita Nita ça ne serait pas logique, faudrait appeler Nita Bal’, Bal’ Nita et plus Nita Nita et Bal’ Bal’ si tu vois ce que je veux dire. Tu peux aussi appeler Nita Bal’ mais là, ça devient complètement illogique. Non ?

- Heu… sûrement…

- Ah, mais pourquoi t’a-t-elle demandé de le surveiller alors que je le fais déjà, reprit Eshvan en fronçant les sourcils. C’est à croire qu’elle n’a pas confiance en moi. Enfin, que vois-tu ?

- Euh... eh bien, on dirait que... ils sortent leurs rames, Capitaine... répondit Jules en plissant les yeux pour voir les hommes sortir les grandes perches des cales.

- Eh oui, ce qui signifie qu'ils vont bel et bien tenter de faire demi-tour pour nous bombarder, déclara Eshvan. C'est navrant. Nous les aurons distancé, d'ici là. Mais au fait, pourquoi portes-tu deux pistolets à ta ceinture ? Je ne savais pas que Seraphine t'avait appris à tirer...

- Oh, en fait j'ai appris seul, ma mère ne voulait pas tellement mais... avoua Jules à mi-voix.

- Aaaah, comme ton père...

Jules sentit quasiment son coeur s'arrêter. Son père ?? Mais c'était impossible que le Capitaine puisse le connaître... il était mort à sa naissance... Jules se retourna vers Eshvan, stupéfait, mais fronça les sourcils en distinguant derrière lui un éclat particulier qu'il connaissait bien. Sur le pont ennemi, un matelot était en train de charger un long canon, pointé droit sur le dos du Capitaine. Le sang de Jules ne fit qu'un tour tandis que de l'autre côté, la mèche de l'arme rougeoyait trop près de la poudre. Il fit un bond vers Eshvan et le repoussa brusquement d'une main au moment même où le coup de feu retentit. Jules ressentit une brûlure violente lui déchirer le bras, mais il ne s'en préoccupa pas, l'adrénaline lui dictant ses gestes. Son autre main s'empara dans un réflexe rapide de son arme droite, il dégaina, visa et tira. Il n'avait pas un vieux modèle à mèche, lui. Tout cela ne lui prit que quelques secondes, et l'homme visé s'écroula aussitôt, raide mort.

Jules remit son pistolet à sa place, un peu essoufflé par la tournure des évènements. L'adrénaline retomba et il grimaça en sentant son bras le lancer douloureusement. Le jeune homme se refusa à l'observer, pressentant que ça ne servirait à rien.

- Capitaine ! Vous allez bien ?? s'écria le premier homme que Jules avait vu sur le quai tout à l'heure. J'ai entendu des coups de feu...

- Eh bien moi ça va, grâce à notre nouvelle recrue, répliqua Eshvan, un grand sourire aux lèvres. Je savais bien que Séraphine ne m'enverrait pas n'importe qui. Descendez-le à l'infirmerie et réveillez Rolland. Il faut le faire soigner.

Eshvan crut voir l'homme acquiescer, et il sentit une poigne rude se refermer sur son épaule pour le faire avancer.

- Ca va tu peux marcher ? Il t'a touché au bras l'enfoiré... grommela la voix rocailleuse.

Jules eut vaguement conscience, tandis que son corps s'affaiblissait lentement, qu'il descendait plus ou moins normalement les escaliers. Il sentait le sang couler en abondance le long de son bras inerte. Devant lui, l'équipage était réduit à des ombres vagues qui s'écartaient parfois pour le laisser passer. Jules sentait sa tête s'alourdir et sa vision devenir de plus en plus floue. Il avait du mal à aligner correctement ses pas, et le bâteau semblait tanguer bien plus qu'avant.

- Hé mais c'est le nouveau ! s'exclama une voix inconnue en se postant devant lui. Il est déjà blessé ? Putain il pisse le sang...

- Hein ? répondit la voix rocailleuse derrière lui. Comment ça.... merde t'as raison ! Attends c'est pas normal, l'autre enfoiré a du toucher quelque qu'il fallait pas.... Bal', porte-le ! Je vais réveiller Rolland. Bal', t'es où, ça urge !

Jules fronça les sourcils sous le vacarme. C'était si grave que ça ? Ce n'était qu'une balle... Il avait juste envie de dormir pour échapper à tout ça. Bien sûr, la douleur était forte, et tout ce monde l'angoissait, de plus il voyait de moins en moins, et son corps s'affaiblissait... mais un autre sentiment en lui faisait monter une nausée sourde dans sa gorge et semblait compresser douloureusement son coeur. Qu'est-ce que ça pouvait être ? Plongé dans la brume de la douleur, Jules persistait à comprendre d'où venait cette étrange impression de malaise.

- C'est bon je l'ai, va réveiller l'autre, répondit une voix puissante que Jules reconnut instantanément.

Il se sentit soudainement beaucoup plus léger et eut l'impression d'avancer plus vite. Bientôt la lumière du jour disparut et il plongea dans la noirceur de la cale. Il passa plusieurs cabine à tout vitesse avant de s'engouffrer dans une pièce dont la porte était déjà ouverte et d'être posé sur un lit. Immédiatement, une main chaude se posa sur son bras, et Jules eut l'impression que la douleur diminuait tandis que sa vision s'améliorait. Mais même s'il se sentait moins faible, la nausée et un sentiment vague de tristesse persistaient encore. Une voix douce tenta d'atteindre son esprit, mais le brouillard était trop dense pour lui permettre d'en saisir le sens.

Finalement, Jules se sentit plonger dans l'obscurité acceuillante qui lui tendait les bras. Et la nausée s'intensifia brusquement lorsqu'il comprit pourquoi il se sentait aussi mal : il n'avait encore jamais fait l'amour à une femme, mais il venait déjà de tuer son premier homme.



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