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Fiction » Sci-Fi » Dead flower's Distortion font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Evilie
Fiction Rated: K+ - French - Sci-Fi - Reviews: 3 - Published: 06-09-09 - Updated: 06-09-09 - Complete - id:2683152

Dead Flowers' Distortion.

Théorème n°1: Lotec.

Ma mère s’est faite câblée très jeune. Elle avait à peine une vingtaine d’années lorsqu’elle se fit implanter ses premières puces. Les ports intradermiques étant arrivés peu de temps après, elle fut l’une des premières à les tester. Apparemment, mon père n’était qu’un homme de passage, un des rares qui passaient par son lit quand elle n’était pas branchée. C’est d’ailleurs étrange qu’elle soit tombée enceinte de moi. Elle vivait pour et par la technologie. Son univers se résumait à ses machines, ses écrans et ses moteurs de téléchargements illégaux.

Moi, je n’étais qu’une donnée perdue dans l’immense machine de sa vie. Elle m’a nourri, m’a donné un endroit où dormir, de quoi survivre, mais juste le minimum. Elle n’était pas à l’aise avec les autres personnes. Elle leur préférait ses « chatons » comme elle les appelait.

Elle m’avait quand même donné un nom, pour l’administration, mais après la Panne, j’en ai changé.

Elle était fan de science fiction. L’arrivée des intra dermes lui a donné l’opportunité de vivre dans le monde qu’elle désirait. Elle a été heureuse jusqu’au bout, la Panne l’ayant surprise alors qu’elle était câblée. Elle a eu le cerveau grillé en moins de quelques centièmes de seconde. Pas assez pour souffrir m’a-t-on expliqué plus tard.

Je m’appelle Lotec.

J’ai pris ce nom pour me souvenir que désormais, la réalité visionnaire de ces quelques années n’était plus qu’un souvenir ravagé par la perte de l’électricité. Je suis un Low Technologic, tout comme les quelques cinq milliards de terriens qui vivent avec moi.

Théorème n°2: Mécanique Morphique.

La Panne eut lieu dans les années 80. (2080) Pas mal de gens y laissèrent la vie, comme ma mère. Tous les systèmes électriques se sont emballés, court-circuitant le monde et faisant de toutes les machines des chaises électriques en puissance. Les usines nucléaires, les télécommunications, les aires de contrôle, les transports electropropulsés. Tout à exploser. Plus de quatre milliards de personnes en ont subit les conséquences immédiatement, dont une bonne partie définitivement. Le reste du monde a compris quelques heures plus tard à quel point l’électricité allait leur manquer.

Car il est désormais impossible de faire de l’électricité, et encore moins de l’utiliser, sans finir immédiatement carbonisé.

L’économie mondiale s’est cassée la gueule quelques jours après ce que les dirigeants appelèrent « un problème d’énergie mineure ». Évidement, ils avaient une solution. La majorité a démissionné et s’est barrée avec tout l’argent qu’ils avaient pu ramasser. Quoique ça puisse leur apporter.

Les autres n’eurent pas cette chance. Lynchage, autodafé, et autres punitions pseudo révolutionnaires. Les populations étaient terrorisées. Toute leur vie venait d’être anéantie à cause d’une bête erreur de la part de leurs dirigeants. C’est-ce qu’ils pensaient en les exécutant publiquement. Personne n’a songé à ce moment là que la Panne pouvait venir d’ailleurs.

Les cerveaux, tous ces grands savants eurent la même réaction, essayé de relancer les machines. Ça n’a pas loupé, ils ont presque tous finis grillés, incapable de se rendre à l’évidence que le monde qu’ils avaient créé à coups de technologie et d’avancées scientifiques venait de s’écrouler comme un château de cartes.

Des guerres auraient pu éclater, mais le monde était trop choqué pour se lancer dans une lutte de pouvoir.

Il fallut retourner aux énergies fossiles, celles là même qui avaient entraînés les grandes crises de 10. Celles qui avaient été abandonnées au profit de l’électricité et des énergies renouvelables. Ruée vers les anciennes mines, réouverture d’anciennes carrières, les plateformes sont remises en route et le pétrole a jailli des déserts comme une manne inespérée. Le charbon redevint le maître des marchés.

J’avais une quinzaine d’années lors de ce cataclysme énergétique. J’étais en train de fumer devant l’immeuble, avec quelques copains. L’un deux était en train de circuler sur la Toile à ce moment là. Il est mort sur le coup, tombant raide sans aucun signe avant coureur. La mort de ma mère fut un peu plus spectaculaire. Câblée de partout, le courant avait du passer plusieurs fois à travers son corps.

Tout foutait le camp.

Et puis, quelques années après, apparurent les premiers biochimistes de la Mécanique Morphique.

De jeunes gars comme nous, avec des dégaines de punks sur le retour, et de sacrées connaissances en bio géologie et biomorphisme.

Et la bioluminescence fut là. Selon les rumeurs, ils seraient issus d’une école sciento-philosophique basée sur l’étude des nano organismes des grandes fosses marines. Ils amenèrent avec eux toutes sortes de théories et de preuves sur la possibilité de remplacer l’électricité et sa technologie par l’application à chaque corps vivant d’un substitut morphique permettant l’accession à une espèce de conscience collective.

Personne ne les crut, à part quelques illuminés, leur projet aurait pu en rester là, s’il n’y avait pas eut les mécaniciens. Ceux là étaient du genre à vouloir tout essayer, tout tenter pour retrouver la dynamique de l’Ère Électrique. Ces deux groupes fusionnèrent pour donner la Mécanique Morphique.

Et il y eut une nouvelle ère, où thermo géologie, biologie et mécanique aqueuse supplantèrent les souvenirs de l’électricité.

Corollaire du théorème n°1: China.

Cette nouvelle porte vers une possible réouverture à ce qu’avaient connus nos parents entraînèrent des soulèvements, des crises internes à chaque être humain. Avoir le choix ne donnait pas forcément la bonne direction. Qui pouvait prévoir où allaient nous mener ces découvertes mécano morphiques?

Le monde se scinda de nouveau. Les pro mécamor, et les antis.

Je ne fais parti ni de l’un, ni de l’autre. J’appartiens à un petit rassemblement de personnes basé à Sarajevo. Nous sommes environ deux millions, à ne pas vouloir choisir entre l’un et l’autre, à vouloir rester neutre.

A vouloir changer le monde à notre manière.

C’est dans ce groupe que j’ai rencontré China.

China était défigurée. Tout le coté droit de sa face racornie par une brûlure chimique. Sans cela, elle aurait pu être jolie, quoiqu'étrange. Enfin, au premier coup d’œil. En passant outre sa brûlure, sa bouche était un peu trop grande pour que son visage soit harmonieux. Mais son visage n’est pas ce qui me vient à l’esprit lorsque je parle de China. Ce sont ses mains, sans que je sache pourquoi.

Elle avait à peine vingt ans, peut être même seulement quinze, la première fois que je l’ai vue. Je n’ai jamais été doué pour déterminer ce genre de chose. C’était lors d’une réunion informelle, au début du groupe de Sarajevo, elle était arrivée seule, un couteau sur la hanche et une chemise à carreaux verts sur le dos. Personne n’a émit d’objections lorsqu’elle s’est assit sur le capot défoncé de la berline qui nous servait de table de conférence. Et tous se turent lorsqu’elle nous racontât son histoire.

Une histoire somme toute banale, une histoire qui ressemblait tellement aux nôtres qu’elle n’avait aucun intérêt. Pourtant, nous l’écoutâmes parler, encore et encore, à nous décrire ce que nous avions tous vécu de part et d’autres du monde. Sa famille morte à cause de la Panne. C’était tellement banal, que c’en était dérangeant. Et puis elle nous expliqua. Elle nous expliqua pourquoi elle était là, au milieu d’une bande de désœuvrés coupés de la réalité. Pourquoi elle se trimbalait avec son couteau émoussé et sa chemise verte fripée. Pourquoi elle nous racontait sa vie insignifiante.

Parce qu’elle nous racontait le monde, parce qu’elle nous racontait ce que l’on voyait. Et surtout, ce qu’elle voulait changer.

Elle nous racontait une vision du monde. Sa vision du monde.

Celle qui allait devenir la nôtre.

Sa vue aussi était défigurée. Par le monde, la panne, sa vie. Par nous.

Elle nous offrit un monde plus abîmé qu’en réalité. Une Mécanique Morphique étrange, plus étrange que nous ne le pensions. Une espèce de monstre antinomique, un géant qui attendait patiemment son heure.

J’avais vingt sept ans, et la majorité des autres participants de cette réunion n’étaient pas de beaucoup plus jeunes que moi, et l’irruption de cette gamine aurait du nous faire sauter en l’air. Pourtant, il y avait en elle, comme il y a toujours, une espèce de pressentiment, d’instinct particulier qui nous a fait comprendre qu’elle était faite pour diriger.

Et justement, il nous manquait un leader.

Démonstration: Un papillon bien amer.

D’abord, les mécamors ne sont pas issus de la Panne. Ils existaient, enfin, leur école, existait depuis plusieurs années déjà lorsque la Panne eut lieu. Ils avaient eu le temps de faire leurs recherches, de pousser loin leur savoir, de travailler sur de nouvelles sources d’énergie, et de s’en alimenter. Forcément leur arrivée miraculeuse a provoqué émoi et suspicion. Je dois avouer comprendre les antis mécamors sans pour autant partager leur avis. Des petits jeunes qui débarquent de nulle part en disant « hey! Regardez ce qu’on a dans nos poches, c’est de l’énergie révolutionnaire! Et vous ne savez pas la meilleure? On vous la donne! » Forcément, certains refusèrent de les croire. Réaction normale.

Je pourrai me targuer de ne pas avoir eu une réaction normale. Je pourrai me vanter de ne suivre aucun chemin tracé, de faire moi-même ce que je veux de ma vie, mais la vérité est toute autre.

Le monde bougeait dans deux directions différentes, les gens d’origines complètement différentes partaient, se rencontrait, se liaient, s’affrontaient. Ça avançait trop rapidement pour moi, je ne voulais pas bouger.

Alors je n’ai rien fait. Ou si, j’ai rassemblé quelques copains, et on est parti. On a quitté l’effervescence de cette ère nouvelle qui ne nous intéressait pas pour une apathie glauque à Sarajevo.

C’est juste un manque de motivation et d’envie qui a créé Sarajevo.

Comme tous les groupes en marge, Sarajevo a commencé avec quelques personnes, et puis il a grandi. Quelque chose de très normal, en somme. Si ce n’est qu’il y avait parmi eux, parmi nous devrai-je dire, certains éléments qui ont modifié la donne.

Pour ne citer qu’elle, China.

Il y en avait d’autres, dont pas mal d’orphelins de l’électricité. En fin de compte, j’étais pratiquement le seul à ne rien vouloir faire.

Et comme à mon habitude, je me suis laissé porter. J’avais acquis une espèce de certitude quand au fait que je ne serai nulle part tranquille. Je n’ai pas du naître à la bonne époque. Un monde statique m’aurait plus convenu, je pourrai presque le parier.

Presque. Parce que cette époque était celle de China, et que sans elle, ma vie aurait perdu le peu d’intérêt qu’elle avait.

Exercice n°1: réaction en chaîne.

L’arrivée de China bouleversa considérablement nos habitudes.

Surtout les miennes, en fait.

_Lotec, magne-toi! Les slaves viennent d’arriver. Si tu te ramènes pas, va y avoir de la castagne!

Je me levai en grognant. La nuit avait été courte et le soleil n’était pas encore levé.

_ Lesquels?

_ Trébevic.

_ Et merde.

Je suivis Lapalo en dehors de la maison, un foulard sur le nez pour ne pas respirer la poussière de la ville. Ça ne servit pas à grand-chose. Sitôt dehors, je crachais mes poumons sur le sol, plié en deux, les bronches déchirées par la toux.

Lapalo ne m’adressât même pas un regard, trop inquiet à cause de l’arrivée des slaves. Je le suivis comme je pu, les yeux encroûtés par le sommeil. Des insultes hurlées en croate me firent relevé la tête. En effet, il allait y avoir du grabuge si personne n’intervenait. Un juron passa mes lèvres alors que je voyais un des slaves sortir une arme.

J’allais pour intervenir, mais le slave fut désarmé avant que je n’ai pu faire un geste. Je reniflai, avant de me remettre à tousser.

_ Lapalo, la prochaine fois que tu me réveilles pour rien, je te jure que tu vas te manger mon poing.

Il bougea la tête. La moitié de son visage gauche se contracta. Un tic nerveux.

_ Je savais pas que China avait été prévenue…

Je me détournais de lui, dégoûté. Quelques rares heures de repos envolées pour rien. Je fixais mon attention sur la femme qui déboîtait l’épaule du slave.

China.

****

Une main se posa sur mon épaule, me faisant sursauter. Mon foulard me tomba du nez et je sentis la toux arriver.

_China te demande, Lotec.

Je sortis mon esprit des méandres nauséeux dans lesquels je m’étais enfoncé doucement.

_ Tu devrais peut être arrêté ça, Lotec. Marcus et Gaganish y sont passés comme ça.

_ Où est-elle?

_ Secteur 7, l’ancienne église.

Je parti précipitamment. Un bruit de verre brisé m’informa que le délicat assemblage sur lequel je travaillais venait de tomber. Je n’en tins pas compte.

****

L’ancienne église. Une jolie ruine couverte de câbles et de plastique fondu. La poussière vole devant mes yeux, mais mon masque l’empêche de venir titiller mes bronches. Elle m’attend, assisse sur l’autel brisé.

J’ai l’impression de voir une icône païenne d’un autre temps. La lumière sale qui tombe sur elle fait briller son vieux couteau. Elle me fixe, et je me sens con, avec mon masque. Elle n’en porte pas, elle n’en a pas besoin.

J’ai envie d’une cigarette…

_ Les slaves seront calmes pour un moment.

_ Juste les Trébévic. Bjelasnica va réagir.

Je lui jetai un regard en coin, je m’étais assis à ses pieds, traçant des cercles dans la poussière.

_ Mais tu le sais déjà.

_ La police morphique va venir faire un tour par ici. Les Bjelasnica seront là pour les embêter.

_ Ah. Les mécamors… je soufflais dans mon masque.

Elle se pencha vers moi et me l’enleva. Je n’ai pas toussé lorsqu’elle m’embrassât.

****

Je regardais les bris de verre à mes pieds en me disant que je devais avoir quelque chose de pas net. Monter cet assemblage m’avait pris plusieurs jours. Il n’en restait plus que des écailles brillantes. Je n’eu même pas le courage de ramasser et allait m’étaler sur mon lit.

_ Le fait est que les slaves vont débarquer ici d’une minute à l’autre. China a peut être dit que les mécamors allaient s’en charger, mais si on ne bouge pas on est foutu! Cette fille aura notre peau!

Une détonation me fit sursauter, et Daniel s’affaissât au sol. La règle était simple, personne ne parlait en mal de China.

Certes, c’était abusif, mais c’était le seul moyen qu’ils avaient trouvé pour faire régner l’ordre.

_ Quelqu’un d’autre à quelque chose à dire? Demanda Lapalo. Non, alors la séance est levée. Nouveau rassemblement demain à la troisième abrasive.

Je m’éloignais alors, suivant le mouvement et laissant les lieutenants de China entre eux. J’étais mal à l’aise avec eux.

_ C’était nécessaire de descendre Daniel?

Je relevais la tête, observant deux hommes en habits militaires qui chuchotaient.

_ Il n'avait pas vraiment tort, au final… Les slaves vont pas tarder à arriver. Et puis la fille… tu ne la trouves pas un peu bizarre?

Je m’en éloignai le plus rapidement possible.

****

Oui, China était bizarre. Mais ils avaient décidé de la suivre. Comme nous tous. Une fois arrivé chez moi (une espèce d’appartement miteux), je pus enfin enlever mon masque. L’assainisseur d’air ronronnait doucement, le conduit méta-miélitique vibrant de signaux bioluminescents. C’était là le seul avantage que je reconnaissais aux mécamors et à leur foutue énergie.

China leur vouait une espèce d’idolâtrie biaisée. Un ersatz de reconnaissance qui ne cadrait pas vraiment avec elle.

Exercice n°2: la variable inconnue.

Je continuais mes recherches, les délaissant dès que China m'appelait. Elles avançaient à un rythme régulier, malgré la casse du à mes excès de fureur et mes moments de déprime.

J'avais même réussi à reconstruire l'assemblage de silice modifiée sur lequel je travaillais précédemment.

Ma tête se fit plus légère, je m'éloignais lentement du niveau de conscience élémentaire pour arriver à un état de transe léger. Je pus ainsi me fixer sur le problème que me posait cette foutue énergie quantique.

Je griffonnais une énième équation sur un cahier, étudiant la réaction en chaine que j'avais provoqué dans le système, quand une main me ramena brutalement à la réalité.

Je perdis conscience avant même de toucher le sol.

****

L'état de transe dans lequel je me trouvais était la base de toute la réflexion Morphique. En oblitérant tous les stimuli extérieurs en coupant l'esprit de trois de ses cinq sens, les morphiques soutenaient que la capacité de réflexion augmentait de 23%, et la concentration de 48%. Je ne saurai dire si c'est exact, mais une chose est sure. Il ne faut jamais sortir quelqu'un de sa transe brutalement.

****

Je rouvris les yeux sur un visage totalement inconnu. Etroit, au menton pointu et au nez légèrement aplati, je déterminais des origines asiatiques. Je refermais les yeux pour faire l'état des dégâts causés par mon retour brutal à la réalité. Je sentais l'odeur poussiéreuse de la pièce, ce qui me fit éternuer. Je roulai sur le coté en ramenant mes bras sur ma poitrine. Je toussais à m'en arracher les bronches, de la glaire obstruait mes sinus. J'ouvris à nouveau les yeux. Je voyais le sol en terre battue de mon chez moi. Je toussais encore une fois. Une matière visqueuse recouvrit la terre devant mes yeux. J'entendis une voix hurler sans arriver à comprendre de quoi elle pouvait parler.

Une fois mes sinus dégagés, je roulais encore sur moi-même pour arriver près d'un placard. Heureusement, le réveil n'avait pas touché mon oreille interne et j'étais encore capable de me situer dans l'espace. Je percutais le placard, m'engourdissant l'épaule dans le mouvement. On m'aida à ouvrir la porte et je pu récupérer un masque à filtre. Je le posais sur ma bouche et inspirai à fond.

****

Je restai ainsi pendant un temps indéterminé. J'étais assis en tailleurs contre un mur. Trois personnes me regardaient fixement. Je leur adressais un regard vide. Lequel était l'abruti qui m'avait tiré de ma transe? Je passais leur visage au crible. China était là. J'espérais que ce n'était pas elle. Elle connaissait pourtant les mécamors. Lapalo fronçait ses sourcils blonds, une ride d'énervement barrait son front. Et enfin, l'asiatique de tout à l'heure. J'estimai que j'avais assez récupéré pour pouvoir parler.

- Quel est l'abruti qui m'a fait ça? Demandai-je.

Ma voix était rauque, et ma poitrine me brulait.

- Et qui est l'imbécile qui a arrêté l'assainisseur?

Lapalo sursauta. Je me levai rapidement et lui envoyais mon genou dans le visage. Il parti en arrière, son crane cognant violement le sol.

J'avais trouvé mon imbécile. Restait l'abruti.

- Lapalo, je t'avais prévenu la dernière fois. Maintenant je veux savoir qui m'a sorti de ma transe.

L'asiatique inclina la tête vers la droite, et remonta ses lunettes à monture métallique. Il n'avait pas l'air assez bête pour cela. Je rivai mon regard à celui de China.

Elle m'adressa un sourire tordu. Elle savait mais n'allait pas me le dire. Je me rassis et me pris la tête entre les mains. Un début de migraine venait de prendre mon crane dans son étau.

- Docteur Takemura, je vous laisse avec Lotec, il vous expliquera surement la situation mieux que moi.

La chemise à carreaux de China disparu derrière le rideau qui faisait office de sas d'entrée. Je tournai la tête ver le docteur Takemura. Il était donc bien asiatique.

Lapalo suivit China dehors. Il avait le nez en sang et me regardait avec une expression indéfinissable. Il m'arrivait rarement d'utiliser la violence, mais cette fois-ci j'avais failli y rester.

- Vous êtes un mécamor, Monsieur Takemura.

Je n'avais pas envie de reconnaitre son statut.

- Vous pouvez m'appeler Yorge, Lotec. Et me tutoyer. Entre confrères…

Je lui lançais un regard incendiaire.

- Je ne suis pas un mécamor, Yorge, je te prierai de t'en souvenir.

Bizarrement, j'avais suivi ses recommandations, alors que je ne…

Yorge Takemura.

Environ trente ans.

Métissé slave et japonais.

- Tu es le fils de Vladimir Yorge Krivnatz?

Il eut un petit sourire.

- Exa.

****

Vladimir Y. Krivnatz. Aussi connu sous le nom de Père de La Mécanique Morphique. Et sa femme. Kaoru Takemura. Une grande biologiste d'avant la Panne. Et j'étais en face de leur fils. Mécamor, comme papa et maman.

J'inspirai profondément dans mon masque. Personne n'avait pensé à remettre l'assainisseur en marche.

Je me levai et alla le mettre en route. Yorge me suivit des yeux sans bouger un muscle. Le ronronnement familier résonna agréablement à mes oreilles.

Je m'assis en face de Yorge. J'avais quelques questions à lui poser.

****

- Pourquoi Sarajevo, Yorge? Tu es un petit prodige mécamor, qu'est ce que tu fous ici?

Il secoua la tête.

- A ton avis, Lotec?

J'allais répondre quand Lapalo entra sans frapper, son visage était couvert de poussière et de sang. Il y en avait plus que tout à l'heure.

- On est dans la merde, Lo, les slaves ont débarqués plus tôt que prévu. La police sera là dans une heure.

- Merde.

Je me levai et couru à la suite de Lapalo.

Ouais. On était dans la merde. Et jusqu'au cou.

****

- Daniel avait raison! Chuchota quelqu'un à ma gauche.

C'était la dixième fois au moins que j'entendais cette phrase. Peut-être bien que Daniel avait raison, mais ça ne changeait rien à la situation. J'arrivais dans la zone de tension, mon masque sifflant et crachant la poussière à plein régime. Je repérais Ania et Markovitz dans la foule de Sarajevites et les rejoignis.

- Situation?

- Des slaves.

- Ca je le sais, Ania. D'où?

Elle me jeta un coup d'œil embarrassé. Markovitz se racla la gorge.

- On n'en sait rien. Ils n'appartiennent à aucune faction.

Je fronçais les sourcils et attrapais les jumelles d'un sarajevite qui passait à coté de moi. Il commença à râler, avant de se taire subitement. Je jetai un œil autour de moi. Pas de lieutenant. Étrange que le gars se soit tu.

****

De loin, ils auraient effectivement pu passer pour des slaves. Les couleurs étaient celles des serbes. Pourtant ce n'en étaient pas.

- Des français.

- Quoi?

Je jetai les lunettes à Markovitz.

- Ce sont de putains de français! Appelle China! On est vraiment dans la merde!

Je me mis à courir. Je croisais Lapalo et l'attrapai en courant. Il fallait qu'il prévienne Sarajevo qu'une bataille allait débuter. Et que ceux d'en face étaient de gros poissons.

****

Je claquai la porte de mon appartement. Yorge n'avait pas bougé.

- Espèce de connard! Tu les as amenés ici!

Il n'eut même pas l'air surpris.

- Je ne pensais pas qu'ils seraient aussi rapides.

Je l'attrapais au col et le soulevais à bout de bras. Il faisait ma taille et pas mal de kilos de moins.

- Pourquoi t'as attiré les français sur nous? Pourquoi? Tu veux détruire Sarajevo?

Il se contenta de renifler.

- Non, Sarajevo ne m'intéresse pas.

- Tu mériterais que je te foute entre les pattes de China.

Un éclair zébra la pièce sombre. On était en pleine journée. La bataille avait commencé. Un grondement fit rouler la terre sous nos pieds. Je lâchai Yorge et me tins au mur pour ne pas tomber.

Il leva les yeux vers moi. Il avait l'air terrifié.

- C'est… tu…

Je le fis taire d'un coup de manchette sur la nuque. Il n'y a pas que les asiatiques qui soient doués dans les arts martiaux.

La terre arrêta de trembler et je jetai un œil par la fenêtre. Avant de me jeter à terre. Une onde morphique me propulsa contre le mur opposé. Un hurlement de métal résonna jusque dans les os.

Je fermais les yeux. Les français ne feront pas un pas de plus.

****

Je regardais Yorge évanoui. J'hésitai à le remettre à China. J'avais trop de questions à lui poser. D'un autre coté, China en aurait aussi. Je soupirai et me levai. Pour me laisser tomber sur mon lit. J'avais sommeil.

****

Lorsque je me réveillais, Yorge me regardais sans ciller. Je l'avais attaché avant d'aller dormir. Une bonne idée de ma part.

- Le tremblement de terre… C'est de toi? me demanda-t-il une lueur de crainte dans les yeux.

Je me passai une main sur le visage, pour enlever les derniers vestiges de sommeil.

- Le canon à ondes morphiques? Ouais.

Il déglutit bruyamment.

- Quel est ton nom, Lotec?

- Tu viens de le dire, Yorge.

Il secoua la tête. Ses cheveux mi long reflétaient la lumière. Je fermais les yeux.

Un tir de fusil retentit bruyamment dans le lointain.

- Quelle heure est-il?

- La troisième abrasive, il me semble.

Je vérifiais l'information sur le cadran de l'horloge murale. Troisième abrasive. Réunion au sommet.

Je me levai et enfilai un pull trop large pour moi, pris un masque et quittai la pièce.

****

China fascinait la foule. Ce n'était plus qu'une entité obéissant totalement à la voix enjôleuse de China. Ania me fit un signe de la main, mais je l'ignorai. J'allai m'asseoir devant le capot de la berline.

- Le canon à fait ses preuves. Disait China. Mais ce n'est pas une raison pour se croire en sécurité. Les français l'ont prouvés, les slaves ne sont pas la seule menace à laquelle nous devons faire face.

Son discours continua pendant une petite éternité.

Elle sauta du capot sous un tonnerre d'applaudissement. Elle tourna légèrement la tête vers moi. Je me levai et la suivis.

J'esquissais une grimace. Pavlov aurait été fier de moi.

****

- Takemura? On l'a trouvé à cinq milles de Mogih 7.

China posa sa tête sur mon épaule. Je me sentais gauche, comme à chaque fois que je me trouvais à coté d'elle.

- Il parait que c'est un crack en mécamor…

- On peut dire ça…

Je n'allais certainement pas lui dire que c'était le fils du Papa de la Mécamor. J'avais encore trop de questions à poser à Yorge.

- Vous devriez bien vous entendre.

J'avais une vue plongeante sur son visage de poupée brulée à l'acide. Elle le tourna vers moi et m'embrassa.

Exercice n°3: Ltc= (V+X)/ Sarajevo.

Yorge plissa les yeux à mon retour. Il était toujours attaché.

- Je veux bien avoir des ancêtres samouraïs, Lotec, mais rester quatre heures les bras tordus dans le dos ne font pas de bien.

Je le détachai. Il se massa les poignets.

- L'interrogatoire continu, je suppose.

- Tu supposes mal, Yorge.

- Je suis libre alors?

Je ne répondis pas, me contentant de m'écrouler sur mon lit. Je jetai un œil à mon assemblage de verre dans la pièce attenante. Le rideau de fil frissonna. L'assemblage n'avait rien. Il brillait légèrement dans l'obscurité de la pièce.

- Je n'ai rien dit à China, Yorge. Mais je peux changer d'avis. Il y a un lit dans la bibliothèque. Tu peux t'y installer.

Je ne l'entendis même pas me répondre.

****

Lapalo me réveilla le lendemain matin, une bouteille de café froid à la main. Il me la tendit avec un sourire palot.

- Désolé pour l'assainisseur. J'avais oublié à quel point t'en avais besoin.

Imbécile, le retour. Je lui fis signe que c'était oublié.

- Et qui est l'abruti qui m'a tiré de ma transe?

Il gigota mal à l'aise.

- China ne veut pas que tu sois au courant.

Je me laissai retomber en arrière.

- Où est Yorge?

Il me regarda sans comprendre.

- Takemura.

Lapalo haussa une épaule. Je soupirai et me levai.

****

Le mécamor était dans ma salle d'études, observant la structure transparente qui occupait la moitié de l'espace.

- Qu'est ce? me demanda-t-il, les lunettes visées sur son nez étincelaient.

- Une distorsion de Mlulodavia.

Il releva la tête, surpris.

- La distorsion des fleurs mortes?

- J'étais en train de l'étudier lorsque l'on m'a tiré de ma transe.

Il inclina légèrement le buste pour regarder une passe de plus près.

- Je ne pensais pas que ça pouvait exister… déclara-t-il tranquillement.

- Et bien moi non plus, je pensais que tout le monde était au courant pour la transe, mais apparemment, il y a encore des abrutis qui l'ignorent.

Il releva la tête vers moi.

- Je parlai du Mlulodavia.

J'haussai une épaule.

- Lotec. Dis-moi ton nom.

Je m'approchais de lui, il se recula, méfiant.

- Je m'appelle Lotec. C'est tout ce que tu as à savoir.

Il secoua la tête. Il y tenait, à sa question.

- Lotec, dis le moi ou je serai forcé d'émettre des hypothèses qui ne vont pas te plaire.

Je lui tournai le dos et sorti de la pièce.

- China ne te sauvera pas! Sarajevo ne te sauvera pas! Tu n'es pas fait pour ce monde Lotec! cria-t-il.

Je ne l'écoutai pas. Mais sa dernière phrase tourna un bon moment dans ma tête. En effet, je n'étais pas fait pour ce monde. Mais il y avait China à Sarajevo. Et de toutes manières, je n'ai jamais voulu être sauvé. Mais ça, les gens comme Yorge ne le comprendront jamais.

****

Ca faisait une dizaine d'années que Sarajevo avait été créée. J'avais du mal à m'en rendre compte. Assis devant mon repas, je repensais à ma jeunesse. A ma mère. Câblée, le visage rivé sur les bandes passantes de données cryptées. Ma mère en christ électrocuté par ses propres machines.

Quand j'ai pu retourner dans l'appartement, il ne restait d'elle d'une forme vaguement humaine, suspendue dans les airs par les câbles de ses ordinateurs.

Un christ électrocuté.

Yorge posa un vieux journal devant mes yeux. Le titre se détachait en énorme caractères cyrilliques. "Disparition d'un génie de la Mécanique Morphique." En dessous je pouvais lire: "L. T. Connors, enfant prodige des mécamors a disparu hier du centre d'étude des systèmes bio morphiques mécaniques."

Je levai les yeux sur le mécamor. Il avait le visage impassible de ceux qui ont une révélation à faire.

- L. T. Connors devait avoir 25 ans quand il a disparu.

- Et?

Il s'assit en face de moi, les yeux tristes.

- Et c'est lui qui émit l'hypothèse de la distorsion de Mlulodavia.

- J'ai lu quelque chose là-dessus.

- Faux.

Je soupirai et fini mon assiette.

- Je ne sais pas ce que tu fais ici, Lotec, mais tu es un mécamor. Si c'est parce que China est ta copine…

****

Je le laissai parler dans le vide et sorti. Je voulais être seul. J'ai agis bêtement. J'ai parlé de la distorsion à un mécamor de premier ordre. Je ne pensais pas que quelqu'un aurait étudié ce projet.

L. T. Connors.

J'avais oublié ce nom. Un génie de la Mécanique Morphique? Risible. J'ai connu L.T. et il n'avait rien d'un génie. C'était un paumé.

****

- Lotec?

Je levai les yeux. J'étais dans l'église du secteur 7. China était là, elle aussi. Idole païenne dans ce sanctuaire détruit. Une Vierge brulée à l'acide. J'esquissais un sourire triste.

- China. Je vais devoir te laisser.

Son œil indemne s'ouvrit grand. Elle semblait sur le point de pleurer.

Elle me demanda pourquoi, calmement. Je lui expliquai tout. Ma mère. Ma vie avant Sarajevo. Je lui expliquai pourquoi Sarajevo. Elle pleura. Je la laissai là, à pleurer à ma place.

Je retournai chez moi, retrouver Yorge qui m'attendait.

****

- Alors?

Je soupirai.

- Je te suis.

Il me fit un petit sourire, à moitié caché derrière ses lunettes.

- C'est la meilleure chose à faire, Connors.

- Lotec, Yorge. Je m'appelle Lotec.

- Comme tu veux. J'ai préparé tes affaires.

Il me tendit un sac que je pris. Je le suivi hors de la maison, un masque visé sur le visage.

****

Nous nous éloignâmes de Sarajevo par le nord. Takemura m'expliqua que les français l'avaient envoyé pour retrouver Connors. Il l'avait cherché sur une bonne moitié du globe, avant de pensé à Sarajevo.

- Je suis quand même surpris que tu sois l'un des fondateurs de Sarajevo. Pour ne pas dire le fondateur. J'ai parlé un peu avec China. C'est toi qui en as fait l'égérie de Sarajevo. Tu as créé un canon à ondes pour protéger ta ville, et je pense même que tu es celui qui maintient l'équilibre entre les mécamors et les antis.

Je marchais en silence. Je ne l'écoutais pas. Ses paroles coulaient.

- Lotec. Je pense que China t'aimait.

Je voulu continuer sans l'écouter, mais mes oreilles l'entendaient.

- Yorge. Arrête.

- Tu l'aimais aussi, non?

- Yorge…

Je m'étais arrêté et fixai un point devant moi. Le vent balayait les montagnes et soulevait des nuages de poussière.

- On m'a aussi demandé d'enquêter sur tes relations au sein de Sarajevo. Je suis désolé de te dire ça, mais tu es trop important pour qu'on te perde encore une fois. Les mécamors veulent en finir avec cette opposition inutile. Tu es le seul qui puisse permettre un retour au calme…

Je levai les yeux vers le ciel. Brun de poussière et de pollution. Voilà pourquoi j'avais fondé Sarajevo. Pour ne plus être obligé d'aller d'un coté ou de l'autre. J'avais créé mon propre camp. Derrière moi, Yorge continuait à parler. Je baissais les yeux vers ma main droite. Un pistolet datant d'avant les crises de 10. Ils ont été interdits après les émeutes de 12. Je me retournais vers Yorge, bras tendu.

- C'est vrai, il fut un temps, ma mère m'appelait L. T. Connors. Mais je m'appelle Lotec maintenant, Yorge. J'ai effectivement fondé Sarajevo, j'ai fait de China ce qu'elle est. Mais je ne veux pas retourner avec les mécamors, Yorge…

Il me regardait, les yeux écarquillés, comme s'il ne comprenait pas ce que j'étais en train de faire.

- Je tiens à ma liberté, Yorge.

La balle l'atteignit en plein cœur. Sarajevo continuerait à vivre sans moi. J'espérais que China aussi. Quand à moi… Je pouvais toujours fonder une autre Sarajevo quelque part ailleurs, et faire bouger le monde dans mon sens.

Je replaçais mon sac sur mes épaules et adressai un adieu silencieux à Takemura, allongé dans la poussière et à China, assise dans son église fondue.

****

J'avais enfin résolue la distorsion de Mlulodavia.

Logarithme de techniques corroboratives = (Variable +X)/ latitude & longitude de Sarajevo.

Et celle des fleurs mortes de ma vie.

Low Technologic = (Vierge à l'acide + Christ électrocuté) / Sarajevo.



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