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Chapitre 2
Premier septembre 2007
Premier septembre 2007
En théorie, Joanna se prononce à la polonaise, "Yoana", mais comme ce qui compte c'est la pratique, les gens disent Joanna. Un jour, au CP je crois, quelqu'un a essayé de me surnommer "Jojo", mais j'ai pété une telle crise que Jojo fut remplacé par Yoyo. Et 17 ans plus tard, me voilà, Yoyo, en terminale littéraire au lycée Albert Einstein de Trifouilli-Les-Oies (c'est en Bourgogne, un peu en dessous de Paris, près de Dijon je crois, enfin vous voyez, par là quoi...). Ma pauvre petite maman, divorcée-remariée, a 7 enfants à la maison. Oui parce qu'en fait, aujourd'hui elle est remariée à Philibert Danjou, un gentil maître d'école, si gentil que ses quatre enfants préfèrent vivre avec lui plutôt qu'avec leur mère. Du coup, avec ma petite sœur et mon petit frère, ça fait en tout 9 personnes à la maison. Plus un chien monté sur ressors et un chat schizophrène.
Vu que la maison est pas très grande, on est répartis deux par chambre : Ma petite sœur Philomène (encore une gâtée du prénom), 13 ans, un QI de 145, dort avec Clotilde, 14 ans, déjà casée. Mon petit frère Abraham, 11 ans, partage son antre aux têtes de mort avec David, 9 ans. Moi-même, je partage mon humble chez moi avec Margot, 18 ans, terminale littéraire option musique. Seul Marc, 18 ans et toujours en seconde, a sa propre chambre : il est le seul garçon de son age.
Mais bon, pour vous épargnez le calvaire du "mon p'tit demi frère au troisième degrés du côté de mon beau-père du troisième mariage en liaison par alliance...", je vais simplement appeler tout ce beau monde ma mère, mes frères et sœurs, et mon beau-père. Ah bah oui, faut pas pousser, un papa j'en ai qu'un, et c'est le plus beau, le plus fort et le plus intelligent de tous les papas. Quand j'sras grande, j'me marierai avec lui.
Philibert non plus, il a pas eu de pot. Maman trouve que Philibert, ça fait paysan viril, brave gars de la campagne qui construit des berceaux à mains nues. Charles Ingalls version française, quoi. Mouais. Pour moi, Philibert restera à jamais le nom du cheval de la Belle dans La Belle et La Bête. Une brave bête.
Bref.
On est le premier septembre 2007, dans trois jours c'est la rentrée, et j'ai le plaisir d'inaugurer le journal de Yoyo Deschamps( j'vais p'tetre faire péter le champomy, pour l'occasion).
Mardi 4 septembre 2007
7h, à table
Oui oui je sais c'est super tôt pour écrire, mais je me suis dis que ce serait intéressant d'immortaliser une conversation familiale. Tout dans la finesse, les jeux de mots recherchés et les tartines beurrées.
Le thème de ce matin, les surnoms.
Philomène : Nan mais j'disais juste que ce s'rait mieux de m'trouver un autre surnom que Fifi, quoi... Fifi ça fait chien-chien!
Moi (en mordant dans une tartine) : Tu préférerais Lolo?
Eclat de rire général.
Marc : Tiens Fifi, tu veux du lolo avec tes céréales?
Nouveau rire raffiné.
David (qui vient de percuter) : Ah ouais!! Gros lolos!!
Et le voilà qui part dans un mélange de hurlement de hyène et de rire de singe. On le regarde s'etouffer pendant un certain temps, puis ma mère intervient (elle s'appelle Nicole) : Moi mon surnom c'était Nini... j'ai jamais aimé. Mais c'était toujours mieux que Coco...
Clotilde : Coco chanel.
Moi : N°5.
David (ce gosse a vraiment une voix perçante) : Nini ça fait nénés!
Personne ne commente.
Philomène : T'as de la chance Clotilde, Clo c'est cool comme surnom...
Margot : Mouais, ça fait Cloclo quand même...
Abraham : Alexandrie...
Moi : Alexandra!
Marc s'étouffe avec sa tartine de nutella.
David : Nini ça fait nénés!
Margot (à moi) : Bah d'ailleurs, ton surnom à toi c'est pas Yoyo?
Moi : Et si, c'est le grand drame de ma vie... Ça aurait pu être Anna, ou même Nana, mais il a fallu que ce soit Yoyo... mais j'ai déjà de la chance que ce soit pas Jojo.
David : Pourtant t'as pas de gros lolos!
Alors ça c'est tout David: il sort une vanne qui n'a rien à faire là, juste pour le plaisir de me blesser. Marc a ricané. Abraham en a carrément recraché son chocolat.
Moi (j'ai appris à faire ce bruit là dans mon collège de ZEP): *Ktss*...
David : Nini ça fait nénés!
Philomène : Nan mais sérieux, trouvez moi un surnom...
Moi : Pourquoi pas Philo?
Philibert : Pourquoi? Parce qu'elle est sage et reflechie?
Moi : Nan, parce qu'elle m'prends la tête...
Eclat de rire général. Philo et moi échangons un sourire forcé. On se lance toujours des piques, mais on le prend jamais mal. Je trouve que pour ce qui est de ma famille immédiate, je suis vraiment bien tombée.
Et dans une heure, c'est la rentrée.
13h30, en étude
Well, well, well, comme dirait Mrs Hendriks, ma prof d'anglais de l'année dernière.
Donc ce matin j'ai retrouvé mes amies, mes "gaillardes", et "j'ai élargi ma sphère sociale", selon une expression de ma mère (elle est psy)... c'est à dire que j'ai fait ami-ami avec les amies de mes amies. On a rencontré le prof d'histoire (un brave gars gentil mais pas clair dans ses explications), la prof d'espagnol (qui est l'opposé du stéréotype de la prof canon et dynamique : vieille et ennuyeuse), le prof de russe (le même que depuis 2 ans, ronchon et bordélique, mais un vrai chou à la crème), et on a entreapercu nos profs de philo (une p'tite bonne femme a l'air sérieux et classe) et de sport (un géant avec une moustache façon Astérix).
On a rempli nos fiches de présentation, la mienne ça donnait ça :
NOM : DESCHAMPS
Prénom(s) : Joanna Dolorès
Date de naissance : 3 avril 1990
Notes obtenues lors des épreuves anticipées du baccalauréat : 15 (français écrit), 15 (français oral), 18 (Travaux Personnels Encadrés), 15 (Mathématiques), 15 (SVT et Physique-Chimie).
Nombre de frères et sœurs : 5 qui vivent avec moi, 3 qui vivent avec mon père et leur mère.
Vos parents sont-ils divorcés? Oui
Si oui, vivez-vous avec votre mère? Votre père? Ma mère et mon beau-père
Profession de vos parents : mère psychologue
Quelles études envisagez-vous? LLCE anglais
Avez-vous une idée de votre métier? professeur d'anglais
Votre numéro personnel (facultatif) : 06 22 53 88 36
J'ai jeté un œil à celle de Caro, ma gaillarde adorée, et c'était plutôt :
NOM : Hérault
Prénom(s) : Caroline Suzanne Eveline
Date de naissance : 1 janvier 1990
Notes obtenues lors des épreuves anticipées du baccalauréat : 12 (français ecrit), 18 (français oral), 11 (TPE), 10 (Maths), 14 (SVT, .)
Nombre de frères et sœurs : 1 frère
Vos parents sont-ils divorcés : Non
Si oui, vivez-vous avez votre mère? Votre père? Les deux.
Profession de vos parents : Dentistes
Quelles études envisagez-vous? Courtes
Avez-vous une idée de votre métier? Gendarmette, ou femme de milliardaire
Votre numéro personnel (facultatif) : regardez dans l'annuaire (facultatif)
On a retrouvé notre bon vieux self surpeuplé, et là on a une heure de répit avant d'enchainer sur une heure d'anglais. Notre petit groupe se compose de moi, de Caroline (une superbe blonde qui rote, pète et se fiche de l'opinion des autres), de Jessica (elle fait du 90D, je lui donne des cours de ratrappage en anglais depuis la seconde, et c'est une vraie perle), de Leslie (petite, frisée, naïve, d'une gentillesse à toute épreuve), de Cécile (une fan de mangas avec de jolis yeux bleus) et d'Elsa (un peu petesec, mais très responsable).
On s'était trouvé une petite salle d'étude rien que pour nous, et, sitôt les vacances racontées et les potins mis à jour, la conversation a naturellement devié sur les profs.
"Je la trouve trop mignonne la prof de philo!" a dit Leslie de sa petite voix. Elsa a reniflé : "Mignonne, on va p'tetre pas pousser quand même Leslie... elle a la classe, quoi".
"Pour une prof, elle est bien j'trouve"
"Pour une prof, ouais"
Caroline s'est soudain lancée dans la conversation en imposant son sujet, comme d'habitude : "Eh il parait que y a un prof étranger cette année"
Peu de gens supportent Caroline. Je l'adore.
"étranger d'où? De Paris?" a demandé Elsa.
"Nan nan, de vraiment loin, Etats-Unis j'crois."
"Ah ouais, un vrai étranger quoi!"
"Ohlàlà j'espère qu'il va être beau..." a fait Leslie d'une voix rêveuse.
"Rêve pas, si il est américain il doit surement être obèse"
"Mais c'est un prof ou un assistant? J'sais pas si vous vous rappelez mais l'année dernière y avait eu une assistante jamaicaine et un assistant colombien..." est intervenue Jessica.
"Nan nan, un vrai prof, américain... il remplace Mme Hendriks, elle a un cancer des cordes vocales... ça doit être à force de nous gueuler dessus."
"J'espère qu'on l'aura!" ai-je dis.
"C'est clair."
"C'est clair."
"C'est clair. Surtout si il est beau." a ajouté Cécile, résumant notre pensée à toutes.
Personnellement je me fiche qu'il soit beau ou obèse (ou les deux en même temps), je veux juste pas me retrouver dans la classe de Mrs Hendriks. Cette prof a un sacré esprit de contradiction. Je le sais, je l'ai eu deux ans. En début d'année elle insiste toujours pour qu'on la prévienne si on oublie notre livre, et quand un beau jour on l'oublie (volontairement ou pas) et qu'on vient la mettre au courant, elle nous regarde comme si on lui demandait la lune et elle dit : "Et qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? C'est votre problème. Allez vous asseoir." Ensuite, on a droit, à tous les coups, à l'éternel discours : "Nan mais si vous oubliez votre livre, comment voulez-vous apprendre? Qu'est-ce qui vous a pris de l'oublier? Un jour vous oublierai votre tête. Et un jour, si vous oubliez de vous rendre à un entretien d'embauche, l'employeur il vous fera pas de cadeau." Puis, elle nous regarde sourcils haussés pendant un bon quart d'heure, durant lequel on est censé afficher des regards coupables et pleins de remords, soupire bruyamment, puis entame son cours d'une voix monocorde, agrémenté de hurlements injustifiés.
A croire que si t'oublies une fois ton livre en seconde, ta vie est fichue. La vache, faut faire gaffe!
Oops, comme disait Britney Spears avant de se raser la tête, ça vient de sonner : le moment de vérité!
" 'Tain elle est trop chelou la sonnerie! On dirait les annonces dans les aéroports!" s'est exclamé Jessica.
"Oulà mais t'es une rebelle toi, une caillera, c'est chelou et tout quoi..." a lancé Elsa.
Ce sont peut-être des grandes gueules, mais mine de rien ça me fait sacrement plaisir de les retrouver.