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Chapitre 9
JC, Volley, Contrepétries
Jeudi, plus tard
Bon, une fois que l'on a franchit la barrière des portes vitrées, notre parcours du combattant ne s'arrête pas là. Il faut encore passer sa carte dans le machin où faut passer sa carte (on la passe à l'envers tout d'abord, détail important), prendre un plateau (mouillé de préférence), des couverts (qu'à tous les coups Elsa va trouver sales), oublier de prendre un verre (de toute façon y a jamais de pichet de libre), prendre du "beurre au pâtes et son lit d'huile", un bout de pain (qui, étrangement, durcit de jour en jour), puis se poster au milieu du self en attendant qu'une table pour 6 se libère. Et si ça va pas assez vite, on se colle aux gens qui en sont au dessert histoire de leur mettre la pression (tous en sachant pertinemment que l'on déteste qu'on nous fasse la même chose).
Et enfin, on peut manger.
Manger? Mais qui a dit qu'au self, on mange? N'importe quoi! Manger, c'est un détail!
Non, au self... on cause!!
"Alors Jech," j'ai demandé, la bouche pleine de pain. " des nouvelles de notre grand ami Dji Ché?"
"De qui?"
"JC"
"JC"
"Ah ouais! Eh sérieux il me fait trop peur... il arrête pas de m'envoyer des messages genre 'pourquoi tu réponds pas, réponds moi, faut que j'te vois, j'ai un tas de trucs à te dire, c'est urgent' et tout..."
"Mais tu lui as dis que tu voulais pas de lui?"
"Mais oui! Il s'accroche!"
"N'importe quoi Jess," a coupé Leslie, " tu lui as juste dit que pour l'instant tu préférais que vous soyez juste amis!"
Elsa, Cécile et Caro ont roulé des yeux.
"Si tu dis ça, il va croire que tu voudras bien de lui un jour, et il va s'accrocher!" ai-je prédis, du ton le plus menaçant que j'ai pu.
Parfois, Jess a besoin d'être un peu secouée.
"Mouais, t'as sans doute raison... j'lui enverrais un SMS ce soir."
"Nan Jess, tu lui dis en face!" gronda Cécile.
Caro a soudain recraché son eau (c'est une habitude chez elle) et a pointé le doigt vers les vitres du self.
"LA! Regardez!"
On s'est retournées, pour découvrir JC, plus sinistre et flippant que jamais, qui fixait Jess de derrière la vitre. Un courant glacé nous a traversé l'échine. Il faut savoir que JC, même physiquement, est un type effrayant. Il n'est pas très grand, environ 1,70 mètres, pâle, pas très costaud, le visage dévoré par l'acné, des cernes sous les yeux, et une calvitie naissante. Et pour couronner le tout, il ne sourit jamais. Il n'a que deux amis, deux types tout aussi bizarres que lui. JC ne fait aucun effort pour s'intégrer. Normalement, même si on ne suit pas la mode, on essaie de rester plus ou moins dans le moule en respectant quelques principes de base, comme ne pas mettre de pantalon boueux, de chaussures qui ont l'air d'avoir été dévorées par un chien, et on essaie de toujours sentir bon. JC porte encore un cartable (et oui, le truc carré à cliquettes), et il passe les récréations assis dans un coin, à observer les fourmis. Enfin ça c'était avant de connaître Jess, car depuis il passe ses récrés à la fixer de loin, sans jamais sourire. Vraiment, il fiche la trouille.
"Le week-end dernier, il est venu devant chez moi, et il a regardé ma maison pendant des heures. Je sais même pas comment il a eu l'adresse!"
Alors là ça m'a coupé l'appétit.
"QUOI?"
"Mais tu sais qu'tu peux porter plainte, nan? Pourquoi tu le fais pas?"
Jess a haussé les épaules. Je me suis retournée, JC avait disparu. Pire que The Grudge, çui là!
Enfin... chaque problème en son temps, là tout de suite le problème est : se trouver une place dans les vestiaires, de préférence au fond dans un coin, pour se mettre en tenue de sport. Avant je n'avais pas ce problème, je me contentais de me pointer en tenue de sport dès le matin, sauf que je me suis rendue compte que c'était sujet à moquerie, alors je me suis adaptée...
Les vestiaires, donc.
Tout d'abord, courir jusqu'au fond, quitte à bousculer deux trois donzelles au passage, puis poser son humble postérieur sur le banc glacé. J'ai piqué un sprint donc, mais Elsa m'a devancé, et, vu que je suis un poids plume et qu'elle n'est pas très mince, l'affronter au coude à coude aurait été suicidaire (je me serais vue décalquée contre un mur). J'ai réussi à prendre la place juste à côté cependant.
Bon, alors là commencent les choses sérieuses. Première étape : les chaussures (que l'on jette vite fait bien fait sous le banc, afin que personne ne sente d'odeur suspecte). Puis, le pantalon. Comment retirer son pantalon sans dénuder ses jambes? ... on cherche encore. A défaut d'une technique miracle, on fait comme les autres : on se débarrasse de son pantalon et on se reçoit (se gelant les fesses sur le banc), avant de se relever très vite pour mettre le jogging.
Bon, ça, c'est fait. Le haut maintenant.
On se met face au mur, on retire une manche, puis l'autre, et là on souffle un bon coup parce qu'il va falloir faire TRES vite : VITE, on jette le T-shirt et on s'empare du haut de sport, et VITE on l'enfile, pour enfin se retourner, les cheveux en 'free style', les joues rougies par tant d'effort.
6 secondes pour me changer : nouveau record.
A côté de moi, Leslie galérait un peu plus : elle sautait à cloche-pied, essayant désespérément d'enfiler son pantalon.
C'est à ce moment, environ 5 minutes après que les filles aient investi les vestiaires, que le prof décide d'entrer par surprise en criant "Alors les filles, vous êtes prêtes?".
Bé non, 5 minutes après notre entrée, on en est encore au "je déambule en soutif, à la recherche d'un déo". Et il le sait très bien, ce gros pervers.
Mais encore plus folklorique que les vestiaires, il y a le cours de sport en lui-même. Soit deux heures à esquiver.
Esquiver le prof, tout d'abord.
"Allez les filles, faut m'bouger tout ça!" s'écrit-il en nous assénant une claque sur le fessier. "Caroline, tu veux que je te remontre comment placer tes jambes?"
Esquiver les balles, ensuite.
Nous jouons avec les garçons, bien sûr, alors dès que le sport choisi par le prof est un sport violent (par 'sport violent', comprendre tout sport qui se pratique avec une balle ou une raquette, voire les deux à la fois), le terrain relève du champ de bataille. Les ballons fusent de toutes parts, heurtent le sol avec un bruit d'obus, et nous, au milieu, nous nous serrons les unes contre les autres comme des poussins terrifiés.
"Allez les filles! Jouez un peu!" nous urge le prof inlassablement. Alors, courageusement, nous nous séparons. Jess et Leslie d'un côté, Cécile et Caro d'un autre, et Elsa et moi. Nous traversons les terrains en nous couvrant la tête, et les matches commencent. Comment ça, le but du jeu est de toucher la balle?
Ah oui, et puis, esquiver le cours en soi, également.
Là, chacune sa technique.
Caro s'enferme aux toilettes pour s'admirer dans le miroir ou téléphoner à son petit-ami du moment ("Caroline, tu sors?" "Attendez M'sieur, j'ai mes incontinences mensuelles!" "Tes quoi?" "MES REGLES").
Jess va s'asseoir au bord du terrain ("Jessica? T'attends quoi, là?" "Aaaah... monsieur, j'ai mal... j'crois qu'c'est mes règles...")
Leslie ajoute alors : "J'vais l'emmener à l'infirmerie, ça vaut mieux... vous saviez que c'était contagieux, les règles?"
Cécile reste au milieu du terrain, sans bouger : "Céciiile!! Bouge, enfin!" "Ah mais monsieur, si vous saviez, j'ai mal partout! J'ai les genoux pourris à cause de mon p'tit cousin qui veut faire à dada, mais je vais lui clouer l'bec, vous en faites pas... ohlàlà, pis en plus, j'ai mes règles!".
Elsa elle, ne fait même pas semblant d'essayer : "Elsa, bon sang, y avait une balle là!" "Ah?"
Et moi, et bien... je fais un mélange de tout ça. Puis de temps en temps, je frappe une balle très, très fort, et je me traîne pour aller jusqu'à elle : "Joanna, c'est pour aujourd'hui ou pour demain? On peut savoir pourquoi tu vas aussi lentement?" Je me tourne vers lui, me tiens le bas ventre en grimaçant. "Ah monsieur, c'est pas ma faute, j'ai mes..." "Oui oui, bon, je veux pas savoir!"
Mais aujourd'hui, un événement inattendu s'est produit. Elsa avait fini par me laisser tomber, m'abandonnant seule face à une équipe de trois garçons.
Y a rien de pire qu'un garçon qui joue au volley. En fait si, y a pire : un garçon qui joue au foot. Mais bon, là, on en est au volley.
Les garçons frappent comme des bourrins sur les ballons, et quand par malheur la balle arrive sur notre partie du terrain, nous sommes obligées de nous jeter à terre pour esquiver. C'est pas qu'on veut pas jouer, hein...
En plus, quand ils perdent, les garçons piquent une colère monumentale, dénoncent une tricherie inexistante, ou rejette la faute sur les filles qu'on les a forcé à prendre dans leur équipe.
Bon bref, j'en étais à me battre seule contre Tony (un idiot), Romain (un idiot) et Kevin (un idiot), avec le prof qui me hurlait dans les oreilles que le but était de frapper la balle. "Ah vraiment?!" ai-je ironisé rageusement. Soudain, mon regard fut accroché par une silhouette au bout du gymnase. Teague. Mon Teague. Il venait d'arriver, mains dans les poches comme à son habitude, et nous regardait jouer. Il rejoignit le prof de sport, avec qui il se mit à discuter avec animation, éclatant de rire de temps en temps. Un beau rire clair.
Toute à ma contemplation de Teague, je ne vis la balle arriver. Et PAF! dans ma tête.
Mes lunettes ont volé tandis que mes genoux heurtaient le sol et que les trois idiots se tordaient de rire. Je me suis relevée bien vite, en essayant de retenir mes larmes, et je me suis mise en quête de mes lunettes. Là, mon regard est tombé sur une paire de chaussures, avec un jean au dessus, puis une veste de cuir marron toute élimée, et enfin j'ai croisé le regard de Teague. Il me tendait mes lunettes, en souriant.
"Merci" j'ai murmuré en lui arrachant mes binocles des mains. J'allais me replacer sur le terrain quand j'entendis un bruissement de vêtements. Teague retirait sa veste. Il la jeta sur un banc et entra sur le terrain, à côté de moi.
"Allez va, je t'aide!" me dit-il.
Wow. T-shirt gris. Belle musculature. Je vois mal comment je pourrais me concentrer avec lui juste à côté. Je sentais déjà mes joues me brûler. Autour de nous, les filles arrêtaient de jouer, pour regarder la scène.
"Vous savez jouer, m'sieur?" a demandé Tony.
Un prof qui fait du sport, on a jamais vu ça! Même les profs de sport font pas de sport, alors! Eux, ils restent au bord du terrain et crient, c'est bien connu.
Mais ce fut un grand moment de sport.
Je n'avais rien à faire : Teague renvoyait de véritables boulets de canon de l'autre côté, forçant les gars à reculer, à se jeter sur la balle et éventuellement à se rentrer dedans. De temps en temps, il me faisait une petite passe, tranquillement, avec le sourire. Mais le mieux dans tout ça, c'était la mine dégoutée de Julie. Pour bien en rajouter, je me suis permis de frapper dans les mains de Teague en guise de célébration de notre (enfin plutôt de sa) victoire, à la fin du match.
Teague nous faisait mourir de rire, il faisait par exemple semblant de ne pas voir le filet en courant pour attraper la balle, et d'autres pitreries débiles qui me font toujours rire. Elsa s'est vite jointe à nous, et franchement, pour la première fois de ma vie, j'ai aimé le sport. Ah quand même hein, c'est dingue comme on peut aimer quelque chose dès qu'on y arrive!
A la fin, j'ai remercié brièvement Teague (ça excuse un peu le contrôle surprise de demain), et je me suis éclipsée aux vestiaires, les joues toujours aussi rouges.
"Ohlàlà, il est trop fort, il est trop beau, il est trop drôle quoi!" disait Jess.
"C'est clair, ça fait genre le mec parfait!" renchérit
Elsa (et quand Elsa fait un compliment, ça veut tout dire).
"Oh pis z'avez vu, quand il sautait, on voyait un peu son torse!!"
Alors ça c'est bien une remarque de Cécile : cette fille est en chaleur.
Nous avons toutes gloussé comme des dindes.
"Elles gloussent comme des dindes!" a fait Julie, suffisamment fort pour qu'on l'entende.
Les regards de Caro, Jess, Elsa et Leslie se sont noirci, mais moi j'avoue que j'étais si excitée et encore si retournée par ce qu'il venait de se passer que je ne pouvais pas m'empêcher de sourire béatement. Même les deux heures de philo qui ont suivi n'ont pas réussi à entamer mon moral. Même quand la Folcoche m'a envoyé au tableau pour expliquer en quoi ma perception me permettait d'obtenir une certaine forme de connaissance du divers de l'expérience empirique. Je crois qu'on a jamais vu un élève envoyé au tableau qui soit aussi souriant et heureux de sa condition.
A 17h30, je sors, toujours en train de sourire à pleines dents. Je m'apprête à faire le trajet à pied, avec le sourire de la fille comblée, quand j'entends un coup de klaxon derrière moi, bientôt suivi d'un deuxième, puis d'un troisième. Je me retourne enfin, pour découvrir notre héros à toutes, la tête sortie de sa voiture, qui me fait signe de venir. J'ai pratiquement gambadé vers lui.
"Alors, Joanna, tu m'entendais pas?"
"Oh bah vous savez monsieur, j'ai pas l'habitude qu'on m'klaxonne, hahahaha! Hahaha! Haha!"
Pinaise, Yoyo, calme toi, il va croire que t'es bourrée!
Il rit aussi, puis me demande si je veux qu'il me ramène.
"Allez hop, c'est parti!"
Bon sang mais vous entendez ça? On dirait que j'ai fumé deux pétards! Note personnelle : ne plus jamais gagner de matchs de volley, ça rend trop euphorique.
Je sui montée à côté de lui, et nous sommes partis.
Je ne sais pas si c'est le fait de se retrouver de nouveau seuls tous les deux ou quoi, mais sitôt que j'ai refermé la porte, le silence est tombé aussi vite et bien que la nuit dans les films d'horreur. On a fait une bonne moitié du chemin comme ça, sans rien dire, sans se regarder. Bizarrement, le truc qui m'est venu à l'esprit à ce moment là fut "ne plus jamais accepter de se faire ramener en voiture par un garçon quand on pue le fennec".
Puis, à un feu rouge, Teague a rompu le silence.
"Hmm.. Joanna? Je peux te demander un truc?"
Tout ce que vous voulez.
"Oui?"
"Qu'est-ce que c'est, une contre pétrie?"
Alors là, faut pas me lancer là dedans.
"Euh... c'est quand on dit une phrase, et que dans cette phrase, si on inverse deux lettres ou deux syllabes, ça donne un sens totalement différent... et assez comique."
Teague a sourit : "Oui c'est ce que je pensais... ton prof de sport m'en a dit une, mais je n'arrive pas à trouver l'autre phrase... Je peux te la dire?"
J'ai hoché la tête. J'adore ça moi, les contre pétries! Le père de Charlie m'en a appris des tonnes.
"C'est : Mammouth écrase les prix."
Alors alors alors... Elle est de Coluche celle là... mince, j'ai oublié... Après environ 20 secondes de silence pensif, j'ai éclaté de rire.
"Mammouth écrase les prix : Mamie écrase les prouts!"
Teague a rit à son tour, puis m'a demandé si j'en connaissais d'autres. Je lui ai dis les moins pires.
"Ma grand-mère admire les rossignols du caroubier."
Il est resté pensif quelques instants, puis, très fier, il a hurlé : "Ma grand mère admire les roubignoles du carrossier!"
Sachant que nous roulions fenêtres ouvertes, vous imaginez la réaction des passants...
Déjà, nous tournions au coin de ma rue. Je m'apprêtais à sortir quand Teague me retint :
"Attends, dis m'en une dernière!"
"Euh... Superman a une bouille incroyable!"
Il a froncé les sourcils. Je suis sortie en ricanant. C'est une de mes préférées.
"C'est quoi?"
"Méditez là dessus ce soir, et demain vous me direz!" ai-je répondu en riant.
Franchement, comment aurais-je pu ne pas tomber amoureuse? Mais nous n'en étions pas encore là, chaque chose en son temps...