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Les Portes de la Fin de Tout.
Prale avait toujours pensé que les Portes de la Fin de Tout étaient une légende. Après tout, peu de choses en effet venaient soutenir leur existence. Prale partit donc du principe que ce qui n'avait de preuve ne pouvait exister.
Ainsi, Prale ne croyait pas en Dieu. Ni aux Anges. Ni même aux dragons.
Dans les temps anciens, les dragons étaient des créatures vieilles et retorses, dont il fallait se méfier. Mais Prale n'y croyait pas. Elle s'éclaffait à chaque fois que quelqu'un lui racontait une histoire dans laquelle les dragons étaient soit disant encore jeunes et terribles. Peut-être, enfant, y avait-elle cru, mais elle était une femme adulte, logique et affranchie de toute crainte. Prale n'avait plus peur des monstres qui rampaient sous son lit lorsqu'elle était encore à l'orphelinat. Elle ne criait plus quand elle voyait une ombre bouger dans la nuit.
Non, Prale avait grandi. Mais d'un autre coté, elle ne pouvait s'empêcher de frissonner quand quelqu'un prononçait le mot "dragon". Ses mains traçaient le cercle contre le mauvais œil avant de sortir hors de chez elle la nuit.
Elle gardait aussi un peu de gros sel dans ses poches, au cas où…
Quelle ne fut donc pas sa surprise lors de sa rencontre avec un dragon.
Au départ, elle ne savait pas que l'homme qui restait à observer l'eau de la fontaine était un dragon. Après tout, d'après les récits du magicien de l'orphelinat, les dragons étaient des monstres écailleux aux pouvoirs terrifiants.
Rien à voir avec le vieil homme qui ronflait au bord de l'eau. Elle ne sut d'ailleurs jamais ce qui la poussa à s'approcher de lui. Ni à engager la conversation. Pourtant, ce devint un petit rituel pour elle. Tous les jours, s'asseoir à coté de cet homme au visage marqué par les ans. Lui ne parlait pas énormément, se contentant de rester éveillé et d'hocher la tête de temps en temps. Mais Prale parlait à sa place.
Et elle parlait des dragons.
Elle n'y croyait toujours pas, mais exposer son scepticisme la renforçait dans ses certitudes.
- Et si les dragons n'ont pas existé…
Elle sursauta violement. C'était la première fois que l'homme lui répondait. Elle le détailla attentivement, n'ayant jamais pris le temps auparavant.
- Comment expliques-tu les traces sur les Montagnes Sans Cimes? Les os immenses qui jonchent les sols des Plans? Les légendes qui fourmillent par milliers dans les contes? Dis moi, Enfant, que sais-tu des Temps Anciens?
Et Prale se tu. Elle ne savait rien.
L'homme avait les yeux brillants, vifs et sages. Prale se demanda pourquoi elle ne les avait jamais remarqués auparavant. Un étrange sentiment de honte, de désespoir et de rage la prit à la gorge. Des larmes lui montèrent aux yeux. L'homme la regardait avec douceur, ses yeux noirs reflétant une connaissance millénaire.
- Les dragons étaient jeunes et terribles. Dieu gouvernait les Plans avec sagesse à cette époque. Et les légendes étaient des récits de combats, non de vieux souvenirs à moitié effacés. Enfant, je vais te raconter la fin de cette ère merveilleuse que fut celle des dragons.
Les larmes qui avaient envahies les yeux de Prale inondèrent ses joues. Portée par la voix de pierre de l'homme, son esprit dériva vers une époque lointaine.
Elle s'endormit, les songes emplis de luttes acharnées et de dragons immenses.
Le lendemain, l'homme lui raconta la plus belle histoire d'amour, celle d'un Ange et d'une démone. Elle pleura et s'endormi.
Chaque jour qui suivit, l'homme lui racontait une nouvelle histoire. Les Contes de la Lune Bleue. La Vallée Au-delà des Songes. Les Plans Déchus. La Mort du Diable. La Chute des Royaumes Sous la Terre. Les Rythmes de la Roue des Chaines.
Chaque jour, Prale s'endormait sur le bord de la fontaine.
Et elle rêvait.
Elle voyait les Plans lutter entre eux, démons et dragons se battre ensemble, le sol trembler sous leurs pieds gigantesques. Elle vivait chaque aventure, chaque récit devenait réalité.
Et il y eu un jour, un instant, où elle ne sut faire la différence entre rêve et réalité.
La voix du vieil homme l'accompagnait toujours, et la guidait à travers les époques. Elle marchait sans jamais se fatiguer. Elle voyageait sur des routes défoncées par le temps, traversait des contrées détruites par des guerres immémoriales.
Elle arriva finalement devant une porte.
Une simple porte à arche de pierre. D'un gris sombre, la pierre était fraiche sous sa main.
- Où suis-je?
Une voix pareille à un grondement lui répondit.
- Aux Portes de la Fin de Tout, Enfant.
Prale sursauta, et se colla dos à la porte. Devant elle se dressait la plus colossale créature qu'elle ait jamais vue. Un dragon, ses écailles grises ternies par les ans, la regardait du haut de sa splendeur. Elle trembla, ses genoux se dérobant sous elle, mais une griffe de la taille d'une colonne l'empêcha de s'écrouler.
La femme releva les yeux, luttant contre sa peur. Elle plongea son regard dans celui du dragon, bravant ce qui, pensait-elle, allait la tuer.
Mais le dragon n'en fit rien. Il l'observa en silence, avant de soupirer. Prale du s'abriter derrière ses bras pour ne pas étouffer sous la poussière ainsi soulevée.
- Enfant, je t'ai narré l'Histoire des Plans, en me faisant aussi objectif que je l'ai pu. Je t'ai montré les époques disparues en oubliant mes sentiments. Enfant, je t'ai choisi comme arbitre. Pour que tu puisses juger ce qu'il se passera ici.
Prale hurla alors que le dragon se détournait d'elle. Elle avait l'impression de sentir ses os se liquéfier dans son corps. Une charge monstrueuse l'écrasait contre le sol. Elle sentait la magie à l'œuvre, mais ne voulait pas reconnaitre le rôle que lui avait donné le dragon.
Le dragon leva alors sa tête énorme vers le Ciel et rugit son défi.
Le sol ondula sous ses griffes, et les Plans bougèrent avec lui.
Un halo de lumière illumina le ciel, et des trompettes résonnèrent.
Prale hurla de plus belle.
Des Anges par milliers descendaient du Ciel, accompagnant un être dont la lumière aveuglait à moitié Prale. Et l'être parla.
- Ainsi, Lutrraks, tu réitères ton défi, comme il y a de cela des milliers d'années.
- Je n'ai pas oublié.
Le dragon scintillait de mille feux sous la lumière. Ses yeux d'un bleu pur étincelaient de rage et de colère.
- Nombre m'ont défié, dragon, et tu les as vus périr.
- Shan Shana est vivante.
L'être eut un rire qui résonna merveilleusement aux oreilles de Prale.
- Mais son cœur est mort, Lutrraks. Tu le sais comme Moi.
Le dragon ne répondit pas.
- Je vois que tu as choisi un arbitre. Un humain.
A cet instant, la femme remarqua que l'être n'avait pas de bras droit. Cela n'enlevait rien à sa splendeur, mais quelque chose se brisa dans l'esprit de Prale.
- Notre combat peut alors commencer. Hurla le dragon en s'élançant sur l'être.
Ce dernier ne bougea pas.
Les yeux de Prale roulèrent dans ses orbites. Elle fixa son attention sur les Portes. Elle avait compris qui étaient les deux êtres qui se battaient devant elle.
Et elle savait qu'elle devrait choisir le vainqueur, car ils étaient tous deux de force égale.
Lutrraks l'avait prouvé en privant Dieu de son bras, il y avait de cela tellement longtemps, que les dragons s'étaient éteints depuis.
- Je ne… veux pas choisir… haleta-t-elle en s'appuyant contre la porte.
Un grincement retentit, arrêtant le duel aussi surement qu'un gong. Prale se retourna et vit qu'elle avait entrebâillé les Portes. Elle appuya encore, ouvrant un peu plus.
Dieu hurla.
Les Portes s'ouvrirent entièrement.
Lutrraks adressa un salut de remerciement à Prale et attrapa Dieu dans sa gueule avant de sauter dans les Portes immenses qui s'étaient ouvertes devant elle…
Lorsqu'elle se réveillât, Prale ne vit aucune trace de la lutte entre Dieu et le dragon. Elle se passa une main sur le visage et se convainquit qu'elle avait rêvé.
Elle ne sut jamais que Dieu était mort pendant son sommeil, et que ses rêves avaient abrité le combat des Portes de la Fin de Tout.
Elle regretta juste de ne plus voir le vieil homme de la fontaine.