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Chapitre 3 : A quelques secondes près
Michael ? L’ange Michael est une femme ?
- Seigneur, je vous prie de me pardonner, je dois aller accueillir sa sainteté ! s’exclama le vieil ange en se dirigeant vers la porte.
- Mais je vous en prie, répondit Toya alors qu’il avait déjà quitté la pièce.
Frétillant comme un gardon le vieil ange…
- Et nous ? demanda Chidori en regardant son compagnon.
- Déjà je vais me rhabiller, je ne vais pas me présenter devant « le commandant en chef des armées divines » à moitié nu.
- Pourquoi ? Je te trouve sexy comme ça, dit-elle en lui lançant un clin d’œil qui ne manqua pas de le faire rougir.
Remettant sa chemise, Toya remarqua avec soulagement que sa veste n’avait pas subi trop de dégâts. Elle lui avait couté trois mois entiers de petits boulots, et même si présentement il avait d’autres soucis, il avait encore le réflexe d’y faire attention.
- Tout en noir, tu crois que c’est judicieux pour rencontrer un ange ? le nargua-t-elle
Levant les yeux au ciel, Toya arbora l’expression qu’il avait tout le temps quand on lui faisait une remarque qui lui courait sur le haricot. La plupart du temps, c’était son père qui en faisait les frais.
- On attend ici ou on descend voir ce qui se passe ? lui demanda-t-il feignant de ne pas avoir entendu la remarque.
Chidori marqua une pause, elle semblait avoir une idée en tête mais n’était pas décidée.
- Tu crois que j’ai des pouvoirs comme toi ?
C’est quoi le rapport avec ce que je lui ai demandé ?
- Aucune idée, mais c’est quoi le rapport avec…
- Aucun, on y va ? lui demanda-t-elle en se mettant en route vers la porte, la question étant plus rhétorique qu’autre chose.
- Vos désirs sont des ordres maîtresse… Mais attend, ta jambe ? Ca va ?
S’arrêtant devant la porte, Chidori fit un petit saut sur place avant de faire une flexion.
- Étonnamment, je n’ai plus aucune douleur ni même une petite marque, répondit-elle en se relevant avant de mettre la main sur la poignée.
Une fois la porte ouverte, Chidori se retrouva nez à nez avec une femme d’une beauté incomparable, et dont les six immenses ailes lui donnaient une allure irréelle. De longs cheveux blonds, comme la couleur d’une flamme, des yeux brillants comme de la braise, et un corps gracieux, portant les traces de récentes batailles, mais qui n’entamaient en rien la perfection de ses traits. La tunique blanche légèrement déchirée qu’elle portait la mettait encore plus en valeur, et même Chidori ne put s’empêcher de rougir en la voyant d’aussi près. Regardant tour à tour les deux jeunes gens, l’ange leur adressa un sourire avant de les inviter à s’asseoir.
- Je suis l’archange Michael, commandante en chef des armées divines, régente de Phencors et amirale de la flotte des gardiens de la galaxie.
- Je suisChidori, étudiante en informatique à Todai, responsable du club de musique et chanteuse du groupe Night Glow.
Je rêve, pensa Toya, consterné. Cette fille n’a aucune limite.
Il en avait toujours été conscient, mais il ne pouvait s’empêcher d’être admiratif à chaque fois devant autant de témérité. Amusée, Michael remit une mèche rebelle en place avant de mettre les coudes sur la table et d’appuyer sa tête sur ses mains. Toya avait un peu peur de ce qui allait suivre : si Selmariel les appelaient déjà « Seigneur » et « Déesse », il imaginait assez bien à quel genre d’étiquette « l’archange Michael » devait être habituée.
- Selmariel m’a contée vos exploits Seigneur Toya, je vous suis reconnaissante d’avoir sauvé la ville. Mes troupes seraient arrivées trop tard j’en ai peur.
Ce n’est pas comme si ça avait été un acte conscient, pensa-t-il avant de lui répondre qu’elle n’avait pas à le remercier.
- Le « Seigneur Toya » n’est en revanche pas nécessaire, juste Toya fera l’affaire, si cela ne vous dérange pas.
- Comme il te plaira, ça n’a pas grande importance à mes yeux. La question qui va donc maintenant se poser est de savoir qui vous êtes, et ce que vous comptez faire. Car si je vous suis infiniment reconnaissante d’avoir sauvé la ville, vous comprendrez que je ne peux laisser des personnes aussi puissantes parcourir les plaines du Paradis sans connaître leur objectif.
- Je suppose, répondit Chidori sans se décontenancer. Nous sommes de simples étudiants humains, nous ne savons pas plus que vous comment nous sommes arrivés ici, ni même où est « ici ». Quant à ce que nous voulons faire, tout simplement rentrer chez nous.
Perplexe, Michael se tut un instant, puis lui demanda ce qu’était un humain, qui semblait morphologiquement proche de l’ange. Tandis que Chidori essayait d’expliquer tant bien que mal les différentes théories de l’évolution, Toya remarqua que les ailes de l’archange disparaissaient peu à peu. Quand elles eurent totalement disparues, on aurait tout à fait pu croire qu’elle n’avait pas plus de vingt quatre ans, une étudiante comme les autres, belle, emportée - plus elle discutait avec Chidori et plus elle faisait preuve d’un caractère bien trempé -, mais tout à fait normal. Cependant un sentiment étrange parcourait Toya. Il ne savait pas pourquoi, mais les voir toutes les deux discuter ainsi éveilla en lui un fort sentiment de nostalgie. Alors qu’il essayait de comprendre le pourquoi de ce sentiment, il sentit d’un coup naître un malaise. Michael ne semblait pas réagir, mais lui sentait bien que quelque chose était sur le point d’arriver, et à nouveau il perdit le contrôle de son corps. « Nimo almen’tiu ! ». Alors qu’il prononçait ces paroles, une lumière dorée commença à l’entourer peu à peu, et il put sentir l’adrénaline monter, jusqu’à ce que chacun de ses muscles vibrent en harmonie. Tournant la tête vers lui, Michael arrêta son regard en direction du ciel, figée comme si elle venait d’apercevoir de quelque chose d’horrible. Dégainant l’épée qu’elle portait à la taille, ses ailes réapparurent plus brillantes encore que quand elle était entrée dans la pièce. Chidori quant à elle regardait Toya avec stupeur. Alors qu’il était maintenant devenu difficile de porter son regard sur Michael comme sur Toya, une épée de lumière apparut dans la main de ce dernier.
- Va chercher de l’aide ! cria Michael en direction de Chidori qui n’avait toujours pas bougé.
Au moment où elle finit sa phrase, le plafond vola en éclat, et un être dont les ailes noires semblaient recouvrir le ciel s’abattit sur le groupe. Il était à la fois beau et repoussant. Un visage fin et délicat, mais recouvert de tatouages noirs et déformé par la haine. Son corps était couvert d’écailles et il possédait d’énormes griffes d’un noir profond. Mais ce qui inquiétait le plus étaient ses deux gigantesques ailes noires.
- Satan ! s’écria Michael qui s’apprêtait à bondir.
Mais Toya fut plus rapide. Prenant son envol, il alla à la rencontre du diable et porta un coup de toute la puissance de sa rage. Interloquée, Michael ne bougea pas de suite, mais la violence des coups échangés par les deux combattants la ramenant vite à la réalité, elle prit à son tour part au combat. Toya se débrouillait bien, la force qui l’animait le rendait plus puissant encore que quand il s’était battu plus tôt. D’autres anges avaient rejoint le champ de bataille, mais aucun ne pouvait prendre part au combat, la différence de niveau étant vraiment trop importante. Alors qu’il s’acharnait à frapper le démon, Michael lui parla par télépathie.
- Je vais lancer une incantation pour le repousser loin d’ici, essaye de l’immobiliser rien que quelques instants.
Mais Toya ne l’écouta pas, et alors qu’il allait placer un nouveau coup, Satan l’attrapa par le col et l’envoya s’écraser au sol, là où se tenait Chidori. Le choc fut d’une violence inouïe, projetant la jeune fille plusieurs mètres en arrière, contre le mur.
Chidori !
Retrouvant le contrôle de son corps, Toya eut de nouveau l’impression que tout s’accélérait autour de lui. Se relevant tant bien que mal, il se précipita vers le corps de sa compagne. Elle avait le visage en sang, son corps s’était écrasé contre le mur avec une telle violence qu’il était à présent complètement désarticulé, comme un pantin.
- Non !! hurla Toya si fort que même Satan s’arrêta de bouger.
Alors qu’il tenait le corps sans vie de sa compagne dans ses bras, Satan descendit sur lui et le frappa à nouveau avec force, le projetant contre le mur à son tour. Mais contrairement à Chidori, lui se releva immédiatement.
Pourquoi ?! Pourquoi je peux encore me lever et pas elle ?! Si seulement j’avais écouté Michael et avais fait selon son plan ! Si seulement…
Et en une seconde, alors que Satan allait porter un autre coup, Toya bascula à nouveau en arrière, dans ce trou sans lumière qui l’avait amené au Paradis. Mais cette fois, il l’empruntait seul. Les mêmes sensations : la chaleur, le vide, le noir complet. Et puis la lumière, et un cri.
Cette voix…?!
- Toya ? Mais comment est-ce possible, tu étais juste derrière moi !
Yume ! Mais alors ? Je suis vraiment revenu sur Terre ?
Ouvrant les yeux, il vit le visage en larmes de son amie, et une silhouette au loin, sa silhouette. Il connaissait cet endroit.
C’est ici que j’ai perdu les pédales, après avoir parlé à Yume, juste avant qu’on ne tombe dans le trou Chidori et moi ! Je suis revenu dans mon monde, mais pas tout à fait au même moment, juste quelques minutes avant que nous partions !
- Mais tu es blessé ! Qu’est-ce qui t’arrive ?!
Se relevant d’une traite, Toya ignora son amie et se lança à sa propre poursuite, espérant pouvoir empêcher son double et Chidori de basculer. Il n’avait plus les capacités acquises dans l’autre monde, mais il était beaucoup plus rapide qu’il ne l’avait jamais été. Il allait si vite qu’il ne sentait quasiment plus le sol sous ses pieds. Arrivant à la salle informatique, il vit les filles, affolées.
- Toya ?! Mais tu viens de passer à l’instant comment est-ce…
Trop tard !
N’écoutant pas ce qu’elles disaient, il partit en direction du parc. Et puis il vit une lumière noire au loin, et son double et Chidori traverser une ombre avant de disparaître. Tombant à genou, Toya ne put retenir ses larmes. Il avait échoué, il venait de perdre la femme qu’il aimait, et il maudissait son impuissance et sa stupidité.
* * * * * * * *
Cela faisait bien cinq heures que Toya marchait dans les rues de Tokyo, sans but, ne sachant que faire ni où aller. Pourrait-il un jour retrouver une vie normale ? Arriverait-il à vivre avec la mort de la femme qu’il aimait sur la conscience ? Il ne se sentait pas suffisamment fort pour y arriver.
Chidori…
- … Chi !
Chi ?!
- Baka baka chi ! (Sombre idiot)
- Yume ? souffla-t-il en se reculant d’un pas.
Perdu dans ses pensées, il ne l’avait même pas vue arriver.
- Ce n’est pas trop tôt ! Je sais bien que je ne suis pas très grande mais quand même ! s’exclama-t-elle dans leur langue natale.
Ils parlaient la plupart du temps en français, afin de ne pas oublier leur propre langue, mais aussi par plaisir : c’était tellement amusant de voir les gens perdus en écoutant leurs conversations.
- Désolé, je...
Il avait du mal à retenir ses larmes, le simple fait d'ouvrir la bouche pour parler était un véritable supplice.
- Je l’ai perdue, je n’ai pas pu la sauver, dit-il sans pouvoir les retenir plus longtemps.
- Perdue ? Mais de quoi parles-tu ? Qu’est-ce qu’il y a ? Mais réponds-moi Toya ! finit-elle par crier.
- Chidori, elle est morte, je l’ai perdue…
Se laissant tomber à genoux en plein milieu de la rue, Toya ne voyait plus ce qui l’entourait, il se moquait totalement de se faire renverser ou de quoi que ce soit d’autre. Les larmes coulaient et le monde disparaissait autour de lui, plus rien n’existait à part son chagrin.
- Quoi ? Je ….
Les paroles de Toya résonnaient dans la tête de la jeune fille, sans que celle-ci n’y comprenne un traître mot.
- Je ne comprends rien à ce que tu me racontes, mais il ne faut pas rester là, allez viens.
Elle se pencha afin d’agripper son camarade, qui ne semblait pas décidé à bouger.
- Aide-moi, Toya ! lâcha-t-elle alors qu’une voiture arrivait en face, et qu’elle ne semblait pas vouloir s’arrêter.
Revenant à la réalité une seconde, Toya eut juste le temps d’agripper son amie, et de faire un bond qui les amena en haut d’un immeuble de trois étages, situé quelques bâtiments plus loin.
Encore cette force que je ne contrôle pas… pourquoi ne m’a-t-elle pas aidé à sauver Chidori !
Alors qu’il allait de nouveau partir dans ses pensées, il s’aperçut que son amie n’avait pas aussi bien supporté le vol que lui. Le saut avait été trop violent, elle avait perdu connaissance.
- Sempaï ! cria-t-il affolé. Yume ! Tu m’entends ?
Rouvrant les yeux avec peine, la jeune fille balbutia quelques mots avant de demander où ils se trouvaient.
- Sur le toit d’un immeuble, je ne sais pas trop où dans Tokyo, répondit-il en soufflant un grand coup.
Elle se redressa rapidement et s’aperçut que Toya ne lui avait pas menti. Ils étaient tout deux perchés sur le toit d’un immeuble. Sujette aux vertiges, elle se recula du bord en étouffant un « mon dieu ! ».
Dieu n’a rien à voir là-dedans. Quoi que…
Il y avait bien quelque chose qui prenait possession de son corps de temps en temps, alors pourquoi pas Dieu.
- Merci de m’avoir réveillé tout à l’heure, mais tu aurais pu y rester si je n’avais pas repris conscience…
Les yeux dans le vague, Yume essayait de comprendre ce qui venait de se passer. Ce dont elle était sûre, c’est qu’ils venaient de frôler la mort sur cette avenue, et que…
- Toya, tu n’es qu’un crétin ! lança-t-elle.
- Je sais… si je l’avais écoutée… si on avait fait selon son plan… on aurait pu repousser Satan, et je ne me serais pas écrasé sur Chidori. Elle serait vivante, elle rirait de tout ça. Mais voilà je me suis laissé contrôler par cette force, et j’ai voulu le tuer, coûte que coûte, et ce même si je savais que je ne faisais pas le poids.
- Qu’est-ce que tu marmonnes encore dans ta barbe ? Toya ? Ce qui vient de se passer te semble peut-être normal, mais pas à moi, je comprends rien et j’ai un mal de tête terrible…
Toya ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase. La prenant dans ses bras, il sauta sur le toit d’en face, faisant attention à ce qu’elle ne tombe pas.
Il venait de faire un bond d’une quinzaine de mètres, ce qui était exceptionnel pour un être humain, mais ça lui paraissait tout à fait normal, il savait au fond de lui qu’il en était capable. Il n’aurait pas pu reproduire le bond qu’il avait fait quelques minutes plus tôt pour monter sur le toit de l’immeuble, mais il sentait que ses capacités n’avaient plus rien d’humaines. Il sentait que la force agissait encore, et même si ça allait en diminuant, il était encore capable de poursuivre sa course.
- Je te ramène chez toi, puis je te raconterai ce qui vient de se passer.
* * * * * * * *
Il leur avait fallu moins de dix minutes pour parcourir les douze kilomètres qui séparaient le toit où ils avaient atterri de la chambre où logeait Yume. Entrant par la fenêtre, Toya avait délicatement posé son amie sur le sol avant d’aller s’écrouler sur le lit. C’était une petite chambre d’étudiante, classique, avec juste un lit, un petit bureau et une étagère dans le fond. Yume l’avait décorée à sa manière, avec de petits posters de manga et quelques objets qu’elle affectionnait. Il se passa plusieurs minutes avant que Toya ne se décide à rompre le silence. Il ne savait pas par où commencer. En fait, il n’avait surtout pas envie d’en parler. Se retournant, il aperçut le visage inquiet et perturbé de celle qui avait toujours été là pour lui dans les coups durs.
- Tu ne me croiras jamais, mais je vais quand même te raconter ce que j’ai vécu ces dernières heures, commença-t-il en s’appuyant contre le mur.
Yume se dirigea vers son lit, afin de s'y asseoir. Elle ne s'était pas encore remise des derniers événements et semblait complètement ailleurs. Inquiet, Toya lui demanda si ça allait. Elle avait le regard perdu, mais secoua tout de même la tête en signe d’approbation. Il était inquiet, Yume était la seule chose encore stable dans sa vie et il ne pouvait pas se permettre de la perdre elle aussi.
- Oui, je... ça va, ça va, ne t'inquiète pas, dit-elle avec un sourire des plus crispés.
Pas vraiment convaincu, Toya regarda son amie dans les yeux un instant avant de reprendre.
- Après qu’on se soit quitté tout à l’heure, je suis allé rejoindre Chidori à la salle d’informatique, je voulais lui parler. De quoi je n’en ai aucune idée, j’avais juste besoin de lui parler, de la voir. Mais j’avais perdu l’esprit, et je me suis vite rendu compte que rien de bon ne sortirait de ma bouche à ce moment là. Alors j’ai fui, je suis parti en direction du parc en courant. Elle m’a couru après, et quand elle m’a rattrapé, nous sommes tombés, et… nous avons été projetés dans un autre monde, dans un temple à la gloire d’un Séraphin, en plein milieu d’une bataille entre des anges et des démons…
Toya avait conscience que n’importe qui de sain d’esprit ne pourrait croire une telle histoire. Mais il venait aussi de parcourir la moitié de la ville avec elle, en sautant d’immeuble en immeuble.
- Vous êtes tombés dans une autre dimension, c'est ça que tu essayes de me dire ? Et ce... cette bataille ?!
- Sur le coup nous n'avons pas plus compris que toi... soupira Toya.
Se remémorer ces événements était un supplice pour lui, à chaque mot qu’il prononçait, il voyait une autre action qu’il aurait pu faire pour que l’issue finale soit différente.
- Chidori était blessée, aveugle et moi j'avais devant mes yeux horrifiés l'apocalypse...
L’incompréhension de Yume était évidente, son visage exprimait un mélange de malaise et d’affolement.
- Et... et que s'est-il passé ensuite ?
- J’ai perdu la tête, perdu le contrôle de mon propre corps, comme tout à l’heure quand nous avons atterri sur ce toit. J’ai pris mon envol et j’ai commencé à massacrer tous les démons que je croisais. Mais je ne contrôlais rien ou presque, j’étais comme un spectateur, coincé à l’intérieur de mon propre corps. Et puis j’en ai repéré un qui me semblait différent. J’ai tout de suite compris qu’il était à la tête de cette armée, et que si je l’abattais les autres prendraient la fuite. Avec l’aide de trois anges je l’ai taillé en pièce, et la bataille prit fin. Après avoir retrouvé Chidori, qui avait heureusement recouvré la vue, Selmariel nous a demandé de le suivre, pour nous recevoir comme il se doit. Pour lui, je venais de sauver leur ville, tu comprends.
Non, elle ne comprenait rien. Tout en tenant sa tête qui lui faisait atrocement mal, Yume essayait de se convaincre qu’elle ne rêvait pas.
- C'est un peu difficile pour moi de suivre ton histoire, ça semble tellement irréel. Pourtant c'est étrange, je ...
Yume s'arrêta net et plongea son regard dans celui de Toya.
- Tu... répéta-t-il perturbé à son tour.
Elle semblait sonder son esprit, l’expression de son regard était étrange.
- Rien, ce n'est rien, ça doit être notre petit voyage à travers les airs qui m'a un peu chamboulée, excuse-moi. Donc tu disais ?
Il avait la même impression que le matin quand il l’avait quittée pour se précipiter vers Chidori, il était complètement perdu il ne savait pas quoi faire. Seulement voilà, il n’y avait plus de Chidori cette fois.
- Dis moi ce qui ne va pas, dit-il en la saisissant par le bras. Je te connais, je le vois dans tes yeux, tu n’es pas comme d’habitude, et ça n’a rien à voir avec ce que je viens de te dire.
- Non tout va bien, enfin mis à part que j'ai traversé la moitié de la ville en volant dans tes bras, ça va je t'assure.
Toya était loin d’être convaincu par ce que lui disait son amie, mais il la connaissait, insister serait inutile.
- D’accord. Je te passe les détails, mais nous avons été remerciés, soignés et peu après, nous avons rencontré Michael, celle qui dirigeait les anges.
- Michael ? dit-elle les yeux perdus dans le vague. Alors c’est elle qui a pris la tête de l’armée…
Toya resta interdit à ces paroles. Yume avait toujours les yeux dans le vague, elle semblait calme, voir même absente.
- Comment tu sais ça ? Tu la connais ? lâcha-t-il le souffle coupé.
- Pardon ? répondit-elle en se levant. Excuse-moi un instant je vais prendre une aspirine, ma tête va éclater.
On aurait dit une autre personne pendant un instant. Et si elle connaissait un moyen d’y retourner ?
Toya savait que ça ne servirait à rien, même s’il parvenait à retourner là-bas, Chidori n’en resterait pas moins morte. Mais, il fallait qu’il s’occupe l’esprit, et avec un peu de chance, peut-être même qu’un miracle pouvait arriver.
- Toujours est-il que Chidori discuta un peu avec elle, rien ne semblait vraiment pouvoir l’impressionner. Et puis, il fit son apparition.
Toya fut obligé de marquer une pause. Il n’y avait pas vraiment bien repensé depuis, mais rien que le souvenir de ce monstre le faisait frémir. Comme la force le possédait il n’y avait pas prêté attention, mais Satan lui glaçait le sang. Il n’arrivait pas à arrêter ses tremblements, il n’arrivait même plus à articuler un son.
- Toya ?
- Le diable s’est montré et nous a attaqués.
La colère transpirait de chacune de ses paroles. Une haine viscérale envers cet être qui lui avait volé son cœur, et pour d’autres raisons qu’il ne s’expliquait pas encore.
- J’ai à nouveau perdu l’esprit, la force est revenue plus forte encore, et je me suis jeté sur lui.
- Tu t'es jeté sur Satan ? Sur le diable ?
- Oui, mais il était bien trop puissant. Même avec l’aide de Michael, nous arrivions à peine à le repousser. Au bout de quelques instants, elle me contacta par télépathie, me demandant de l’immobiliser quelques secondes pour qu’elle puisse lancer un sort… et je commis la plus grosse erreur de toute ma putain de vie ! cracha-t-il, alors que les larmes, de haine face à son incompétence, revenaient.
Il avait mal à un tel point qu’il avait l’impression que seul le souvenir aurait pu suffire à le tuer.
- Je ne l’ai pas écoutée, j’ai continué à m’acharner sur Satan, avant qu’il ne m’envoie m’écraser dix mètres plus bas… sur Chidori… Elle… projetée contre le mur… avec une telle violence…
Son visage était déformé par la douleur, il avait du mal à articuler les mots.
- Elle est morte ! Je l’ai tuée ! hurla-t-il avant de se plonger sa tête entre ses mains.
C’est ma faute, ma faute ! Si seulement j’avais écouté Michael ! Si seulement !
- Morte ? Mais comment... Ce n'est pas possible, tu racontes n'importe quoi, je ne te crois pas, hurla t-elle !
Yume pleurait à son tour, sans vraiment comprendre pourquoi. Son cœur s'était vidé d'un seul coup et elle perdait pied, c’était trop.
- Non, c’est la vérité. Ses os étaient en morceaux, son cœur arrêté, ses yeux vides. Elle est morte, je l’ai tuée.
- Arrête ! Tais-toi ! cria-t-elle.
Yume venait de porter ses mains à ses oreilles, suppliant Toya de se taire.
Se rapprochant de son amie, Toya la prit dans ses bras, pleurant avec elle jusqu’à ce qu’ils ne leur restent plus une larme à verser.
* * * * * * * *
Yume s’était enfin endormie. Ils avaient tout deux beaucoup pleuré et, épuisée, elle avait fini par sombrer. Jusqu’à ce qu’il revoit son amie, Toya n’avait pas du tout songé aux conséquences de ce qu’il venait de vivre. Tout était allé si vite qu’il n’avait pas eu le temps de bien comprendre ce qui leur était arrivé, et ce qui allait arriver maintenant. Il allait devoir expliquer la disparition de Chidori, et personne ne le croirait jamais.
Ses parents, ses amis… mon Dieu qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?
Il voulait aller voir les parents de Chidori qui devaient être morts d’inquiétude, mais qu’est-ce qu’il pourrait bien leur dire ?
Chidori est morte, je suis désolé c’est ma faute. Comment ? Où ? Quand ? Je ne peux pas vous le dire vous ne me croiriez pas.
Non, c’était définitivement impossible. Et pourtant il serait forcé à un moment ou à un autre d’expliquer : ils avaient disparu depuis une journée entière, et les dernières personnes à les avoir vus vivants avaient dû apercevoir un Toya complètement déboussolé et effrayant. Il serait sans doute accusé du meurtre de Chidori, il devrait fournir des explications à un moment ou à un autre.
Jamais je ne pourrais regarder ses parents dans les yeux. Ma vie sur Terre est foutue…
En tout cas il ne pouvait pas rester chez Yume, la police ne tarderait sûrement pas à venir voir s’il n’était pas là.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Si seulement je pouvais revenir en arrière, juste deux petites minutes avant que je sois ré-aspiré sur Terre. Ou alors il me faudrait deux minutes de plus pour nous empêcher de partir. Pourquoi le décalage n’a t-il pas été plu…
Toya s’arrêta net dans ses pensées.
Décalage ! Quand je suis revenu sur Terre il y a eu un décalage de quelques minutes par rapport au moment où nous sommes partis. Si jamais je retournais là-bas, peut-être que j’aurais ces deux minutes pour sauver Chidori ! Attend, si ça avait été possible, à ce moment là mon double aurait dû apparaître et la sauver. Quoi que je n’en sais rien, ça se passe peut être différemment.
Les idées fusaient dans la tête de Toya, il voyait enfin une solution à son problème, mais en même temps il ne voulait pas se donner de faux espoirs.
Quoi qu’il en soit, je n’ai rien à perdre. Mais comment y retourner ? Les deux fois ce fut à un moment où je perdais l’esprit, où je cherchais à fuir quelque chose. Peut-être est-ce moi qui provoque ça ? Après tout si une force peut prendre possession de moi, pourquoi pas ça ? Mais comment le reproduire ?
Il ne côtoyait pas le milieu de l’occulte et du surnaturel, il n’y avait jamais crû auparavant.
Qui pourrait bien savoir ?
Se rappelant les paroles de Yume quelques heures plus tôt, Toya tourna la tête vers celle qui pourrait peut-être bien être la seule personne à connaître quelque chose sur ce milieu.
Yume, ma sœur, ma stabilité, ma petite rêveuse…
S’asseyant à coté d’elle, il passa sa main dans les cheveux de la petite française.
- Yume, dit-il en lui caressant le visage. Réveille-toi s’il-te-plaît.
La jeune fille était épuisée. Elle se retournait, faisait de petits bruits, mais ne semblait pas décidée à se réveiller.
- Sempaï, lui susurra-t-il à l’oreille. Debout, où je te jette par la fenêtre.
Aucun résultat, mis à part son genou qui venait d’heurter Toya au ventre, l’empêchant de respirer pendant quelques instants. La jeune fille restait paisiblement assoupie.
Laissant balader ses doigts contre les côtes de son amie, il était sûr qu’elle serait debout rapidement. Pas contente, mais debout. Un instant après, Yume se retourna pour faire face à Toya, avec un regard qui se voulait des plus menaçants – du moins autant qu’une petite blonde à couette pouvait en avoir l’air.
- Je t'y prends à essayer de me tripoter, pervers !
Elle commença par s'étirer un peu, puis se rallongea sur le dos. Le regard fixé au plafond, Yume respirait doucement, perdue dans ses pensées. Toya était hésitant, il ne savait pas trop comment elle allait réagir. Plusieurs longues minutes passèrent avant qu’elle n’ouvre enfin la bouche.
- Tu es vraiment sûr pour Chidori ? Tout s’est passé si vite, il est possible qu’elle s’en soit tirée non ? Après tout tu n’as eu que quelques instants avant d’être ramené ici.
Non, elle était bien morte, il n’en avait aucun doute. Le bruit de ses os qui se brisaient, son regard vide, le souvenir lui donnait la nausée.
- Je ne sais pas, c’est possible, répondit-il sans décoller les yeux du sol. Mais il y a autre chose que je ne t’ai pas dit. Tu te souviens quand je suis revenu, tu t’es demandé comment je pouvais être devant toi alors que je venais de partir en sens inverse ? C’est parce qu’à ce moment là celui que tu venais de quitter était mon moi passé.
- Ton toi passé ? Tu es revenu avant ton départ, c’est bien ça ?
- Exactement. Alors peut-être que si j’arrive à repartir, je pourrais revenir là-bas avant que Chidori ne meure, peut-être que je pourrais la sauver.
Il se nourrissait de faux espoirs, il en avait plus ou moins conscience, mais c’était mieux que de devoir affronter une réalité où il était responsable de la mort de celle qu’il aimait. Prenant une grande inspiration, il prit les mains de Yume dans les siennes.
- Iloa.
- C’est généralement mauvais signe quand tu m’appelles par mon vrai nom, lui fit remarquer la jeune fille.
- Je ne sais pas vraiment comment te demander ça, mais je pense que tu es la seule personne qui puisse m’aider à y retourner. J’ai besoin que tu viennes avec moi. Je sais bien que c’est inconscient, la police risque d’arriver d’un moment à l’autre, Chidori et moi seront considérés comme disparus d’ici peu, et ni toi, ni moi n’avons d’explications un tant soit peu cohérentes à fournir. Je sais que c’est dur, mais c’est peut-être le seul moyen de nous sortir de là, et de ramener Chidori.
Alors qu’il finissait sa phrase, un gyrophare se fit entendre dans la rue.
Déjà ? Ce n’est pas impossible remarque, ni Chidori ni moi ne sommes rentrés chez nous ce soir ! L’immeuble n’a qu’une sortie en plus.
Son premier regard se porta sur la fenêtre.
Troisième étage, mauvaise idée.
La force ne faisait plus du tout effet, s’il sautait c’était l’hôpital assuré. La seule autre issue était la porte. En passant par les escaliers il pourrait sûrement sortir sans être vu, après tout ce n’était pas comme si la police le recherchait pour meurtre et s’attendait à le trouver ici, ils allaient venir voir s’ils étaient là et repartir après une ou deux questions posées à Yume.
- Je vais m’en aller, soupira-t-il avant de se diriger vers la porte. Je suis désolé de te mêler à tout ça, dit leur juste que tu ne m’a pas vu et appelle moi quand tu peux.
Yume se redressa et sortit de son lit.
- Où crois-tu aller comme ça ? Tu es dans un état lamentable, et il est hors de question que je te laisse partir. Et si je peux me permettre, les flics passent par là une fois par heure et font rugir leur gyrophare à la vue de la moindre personne qui trainerait près des dortoirs.
S’approchant d’un pas léger, presque flottant, elle lui adressa un sourire étrange et l’enlaça tendrement.
- Dis moi, le seigneur Lucifer ne s’est toujours pas réveillé n’est-ce pas ?
Le ton sur lequel elle venait de poser cette question était étrangement calme et le timbre, clair et mélodieux.
Comment peut-elle savoir qu’il sommeille ?
Toya était de plus en plus sûr qu’elle ne lui disait pas tout, qu’elle savait beaucoup plus que ce qu’elle ne voulait bien l’admettre. Mais sa réaction le soir passé ne semblait pas non plus être jouée. Il ne savait pas quoi en conclure pour le moment.
- La police va de toute façon venir, nos parents ont dû l’appeler c’est évident. De plus les dernières personnes à m’avoir vu hier sont ses quatre amies, et à ce moment là j’avais perdu l’esprit, je courais comme un fou en direction de la forêt.
Toya marqua une petite pause avant de se remettre d’aplomb.
- Je retourne dans l’autre monde, je pense avoir une chance de sauver Chidori, et même si ce n’est pas le cas ils ont besoin de mon aide là-bas, alors qu’ici seul les problèmes m’attendent.
Elle se tenait toujours contre lui et fixait intensément son regard.
- Mais connais-tu seulement le moyen de retourner là-bas ? La brèche s’est ouverte après la première étape de ton réveil, tu n’es pas encore conscient de ton potentiel. Mais le mystère réside tout de même dans ton retour quelques minutes avant ta première chute. C’est étrange, j’ai du mal à me l’expliquer, c’est...
Yume se figea tout à coup.
Mais qu’est-ce que je raconte ? D’où est-ce que je sors tout ça ?
- Dis-moi ce que tu sais, et dis le moi tout de suite, dit-il en la bousculant légèrement. Je t’ai toujours fait confiance, mais là tu me caches quelque chose qui pourrait être vital ! Qu’est-ce que tu sais ?!
La jeune fille avait le visage décontenancé, et tremblait.
- Je ne sais pas ! cria-t-elle. Ce n’est pas moi qui viens de parler, je... je ne comprends pas. Comment le pourrais-je !?
Des sanglots avaient accompagné ses derniers mots. Toya était à la fois rassuré et perdu : il était sûr qu’elle ne lui mentait pas sciemment, mais en même temps, elle savait des choses sans forcément en être consciente.
Est-ce qu’elle est possédée comme moi ?
La reprenant dans ses bras, il essaya de la calmer et de la rassurer.
- Pardonne-moi, je suis désolé. Je n’en sais pas plus que toi, mais on va trouver ce qui nous arrive, et avec un peu de chance on pourra même sauver Chidori. Mais pour ça j’ai besoin de toi, calme et prête à m’aider.
Ils restèrent dans les bras l’un de l’autre, quelques minutes, le temps à Yume de retrouver ses esprits. Elle se dégagea ensuite de l’étreinte de son ami pour retourner s’asseoir sur son lit.
- Je veux bien t’aider, mais je n’ai aucune connaissance biblique et ma magie laisse à désirer, dit-elle ironiquement.
- Tu as en toi des connaissances sur le problème, c’est maintenant évident, et j’ai besoin de mettre de mon coté toutes les chances possibles. Je ne veux pas te mêler à ça, mais…
Mais quoi ? Qu’est-ce que je dois faire ?
- Je ne peux pas te laisser sachant que tu es toi aussi mêlée à cette histoire d’une quelconque manière. Qui sait ce qu’il pourrait t’arriver. D’un autre côté, même si j’arrive à retourner là-bas, je ne peux pas t’y emmener, tu as encore une vie ici, et c’est bien trop dangereux de toute manière.
- Si tu penses que je peux t’être utile, alors je viens avec toi, dit-elle en se relevant.
A cet instant, quelqu’un frappa à la porte. Si c’était la police, ses parents ou ceux de Chidori, il n’avait aucune explication à leur fournir sur le « où est ma fille ? ».
- Tu vas te cacher dans l’armoire qui est là, sans faire de bruit. Ne t’inquiète pas, ça va aller je m’occupe de tout. Pendant ce temps, tu vas te calmer et fermer les yeux.
Entrant dans l’armoire sans faire de bruit, Toya essaya tant bien que mal de ne penser à rien.
Yume s’approcha de la porte et demanda qui était là. Ce fut la voix d’une femme d’un certain âge qui lui répondit, en lui demandant si tout allait bien. Soupirant de manière inaudible, Toya essuya une goutte de sueur qui parlait de son front. Ce n’était que la gardienne qui avait entendu du bruit. Son amie habitait dans une résidence étudiante, et s’il arrivait que les jeunes femmes ramènent des hommes dans leur chambre, il valait mieux éviter que cela se sache. Ouvrant la porte et se confondant en excuse, elle expliqua à la gardienne qu’elle avait mit la télévision un peu fort et lui assura que ça ne se reproduirait plus. Après un court sermon, la vieille femme s’en alla. Une fois la porte refermée, Yume s’approcha de l’armoire et chuchota à Toya qu’il pouvait sortir.
- Elle peut se vanter de m’avoir foutu une sacrée trouille, souffla l’étudiant en s’extrayant de la petite armoire. Il est temps de toute façon, je vais y aller. Tu viens avec moi ? dit-il en tendant la main à son amie.
- Bien sûr ! répondit-elle en lui lançant un clin d’œil.