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Fiction » General » Blues for a vampire font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Thaele Ellia
Fiction Rated: T - French - Mystery/Fantasy - Published: 07-19-09 - Updated: 07-19-09 - Complete - id:2698869

They're hoping soon my kind will drop and die,

But I'm gonna wave my freak flag high,

High !

Jimi Hendrix, If 6 was 9.

***

James entra par hasard dans le bar. Il ignorait où il était. Il ne se souvenait plus de la date, ni même de l'année. Il avait perdu la notion du temps en même temps que la vie. Jetant un œil sur le ciel sombre, sans lune, il haussa les épaules, comme pour se débarrasser de ces pensées peu réjouissantes. Il poussa la porte de bois vermoulu, manquant de la briser au passage, et pénétra dans le bâtiment sordide.

Dès le seuil franchi, la différence de température le surprit. Ce devait être l'hiver car les hommes autour de lui portaient d'épais manteaux. L'un d'eux, un grand type, large et musclé, qu'il avait vu entrer dans le bar juste avant lui, frissonna en s'asseyant. Il avala d'un trait un verre de whisky et parut se sentir mieux. James n'avait pas vraiment perçu le froid mordant à l'extérieur, mais il constata que ses cheveux étaient parsemés de flocons de neige.

Personne ne paraissait avoir remarqué son arrivée. Il inspira profondément pour s'imprégner des parfums de la salle. Il ne reconnut pas l'odeur habituelle d'un des siens, et en fut satisfait. Des relents d'alcools forts, de tabac premier prix et de sueur se mêlaient, dans une symphonie olfactive du plus mauvais goût.

Le bar était sombre, sans fenêtres. De taille modeste, la pièce principale semblait encore plus tassée à cause de la foule qui s'y amassait. Il n'y avait qu'une seule porte, petite et étroite, encadrée d'un chambranle bancal en piteux état. A chaque ouverture, les gonds laissaient entendre un strident soupir de souffrance ; puis une buée humide et glaciale suivait les nouveaux arrivants et s'introduisait à leur suite dans la salle. Sur tous les murs, des lambris crasseux tentaient de rendre la pièce chaleureuse, en vain. Le sol en terre battue était recouvert de sciure, détrempée et jaunie par endroits. Des mégots de cigarette et des capsules déformées complétaient cette ébauche de décoration. Une épaisse fumée de tabac flottait au dessus des tables, comme un brouillard nauséabond. Le plafond était si bas que certains des clients pouvaient à peine se tenir debout sans risquer de s'y heurter. Presque toutes les tables, des meubles rustiques et sans charme, étaient occupées, débordant de verres et de bouteilles. Au fond, derrière un imposant comptoir, le patron faisait les cent pas. Il gardait un œil attentif sur les clients qui n'avaient pas encore payé leurs consommations, n'hésitant pas à jeter des regards suspicieux entres deux bouteilles dès que l'un d'eux se levait. L'ensemble de la salle était plutôt sombre ; mais, sur la crédence, dans les liqueurs ambrées, les lueurs vacillantes des bougies étincelaient presque chaleureusement.

James se dénicha une chaise dans un coin, le plus loin possible du comptoir, tout contre la scène. En fait, il ne s'agissait que d'une estrade de fortune, disposée à la va-vite et d'une taille pitoyable. Mais il voulait voir aussi bien qu'entendre.

Pour l'instant, seule la batterie était installée, un pauvre instrument usé et abusé. La peau de la grosse caisse semblait si fine qu'un coup de pédale un peu trop vif l'aurait sans doute crevée. Des tâches étaient visibles à certains endroits. Les cymbales paraissaient ternies par une utilisation excessive. James, un vague sourire aux lèvres, se plut à comparer l'instrument à une femme se soumettant aux violentes caresses dont un amant l'aurait accablée. Derrière les coups de baguettes, déclarations passionnées d'un amour emporté, c'était un véritable culte que le batteur vouait à sa maîtresse. Malgré l'état de vieillissement avancé, on sentait que cette batterie était affectueusement entretenue, soignée, aimée.

Derrière l'estrade, pas le moindre rideau rouge. La mise en scène était sommaire. Le groupe qui allait se produire n'était sans doute pas mieux loti que les clients. Les musiciens devraient emprunter la même minuscule et unique porte que la clientèle, charrier le matériel entre les tables éparses, à travers la salle pleine à craquer. Ils joueraient peut-être sans bénéficier de la moindre attention. Ils n'étaient même pas sûrs de toucher leur cachet à la fin du show…

Le patron grogna derrière son comptoir en James voyant prendre place si loin de lui et lui jeta un regard dédaigneux à la dérobée : il méprisait les clients de passage. Il lança quelques mots à une femme, probablement la sienne. Cette dernière s'avança jusqu'à lui, non sans le gratifier d'une grimace dont la signification arrogante ne faisait aucun doute. La fille devait être jeune, mais paraissait vieillie précocement par l'atmosphère viciée de l'endroit et les basses besognes auxquelles elle avait voué sa vie. Ses cheveux ternes, ses yeux mornes, sa silhouette maigre déformée par une grossesse visiblement avancée, toute sa physionomie la lui fit prendre en pitié. James commanda une bière et lui tendit un billet, ajoutant qu'elle pouvait garder la monnaie. Elle s'en empara d'un geste vif, tourna les talons et reparut un instant plus tard, avec un verre et un sourire un peu plus affable.

La bière était tiède et amère, imbuvable. James la but malgré tout. Il n'était pas venu chercher l'ivresse.

Il observa les clients d'un œil ennuyé: une foule bariolée, et pourtant tellement cohérente… Il n'y avait là que des hommes, des rustres, le verbe haut, la cigarette aux lèvres et le verre à la main. La plupart d'entre eux étaient déjà sérieusement grisés par les vapeurs des spiritueux. Ils riaient fort à leurs propres plaisanteries douteuses. Le grand type au whisky avait les joues écarlates et les yeux humides. Dans un éclat de rire, ses gros poings frappèrent la table. Plusieurs verres s'envolèrent et vinrent s'écraser sur le sol crasseux. La jeune serveuse se précipita pour ramasser les débris. Le grand type en profita pour lui glisser quelques mots salaces à l'oreille. Il tendit sa main lubrique vers elle, mais la femme se recula hâtivement, ne prenant pas la peine de dissimuler son dégoût. L'homme afficha une moue faussement vexée.

Bien sûr, ces hommes venaient là pour boire et rire, éventuellement se battre et rentrer chez eux en bonne compagnie ; en somme, pour oublier leur journée et leur vie. La musique, ils s'en foutaient. James tenait l'alcool mieux que personne et riait moins que quiconque. Il était sûr de gagner s'il se battait et les femmes ne l'intéressaient plus. Il ne se souvenait plus à quoi il avait passé sa journée. Quant à sa vie… On s'était efforcé de la lui faire oublier depuis bien longtemps.

La petite porte s'ouvrit dans un grincement désagréable. Au milieu du brouhaha général, personne, en dehors de James, ne l'entendit. Il se désintéressa de la salle bondée et tourna les yeux vers les nouveaux venus.

Le batteur entra en premier. C'était un homme d'âge moyen, plutôt trapu et épais, le cheveu clair et déjà rare. Il traînait péniblement une enceinte hors d'âge, en soufflant et transpirant abondamment.

Le suivant était plus vieux, d'une maigreur effrayante, avec des bras singulièrement décharnés. Il semblait n'avoir que la peau sur les os et se déplaçait pourtant avec une énergie incroyable, poussant simultanément un ampli de taille respectable et son instrument, une basse qu'il entretenait de manière visiblement irréprochable. Lorsqu'il franchit le seuil, les flammes ondulantes des bougies se reflétèrent sur la peinture laquée, avec un éclat presque éblouissant.

Ces deux-là avaient déjà traversé une bonne moitié de la salle, dans l'indifférence la plus complète, lorsque le troisième musicien parut enfin. Il était assurément doté d'une aura peu commune, car, dès qu'il eut pénétré dans le bar, de nombreux regards pivotèrent vers lui, alors que personne ne paraissait avoir remarqué les deux autres.

Rapidement, quelques sifflets fusèrent et l'homme ravit encore davantage d'attention parmi les buveurs. Le patron grogna à nouveau. Il était déjà en train de se mordre les doigts, regrettant d'avoir engagé un Noir. Heureusement, les clients portaient en général plus d'intérêt à leurs verres qu'aux musiciens, et les protestations cédèrent bientôt.

Le guitariste, en grand professionnel, ignora les exclamations peu amènes de ce public. Il scruta vaguement l'assemblée avant de se décider à suivre ses compagnons, souriant à moitié. Il ne faisait aucun doute qu'il connaissait son métier, alors que ses auditeurs potentiels n'avaient jamais appris à se servir de leurs oreilles.

James croisa son regard pendant seulement une fraction de seconde, mais il ne lui en fallut pas plus pour deviner qu'ils étaient semblables. Il devina les canines aiguisées derrière ses lèvres charnues, perçut l'étincelle brûlante derrière les pupilles glacées. Le parfum qu'il avait cherché à son arrivée commençait à se faire sentir : une odeur âcre de bête fauve, mêlée à l'arôme métallique du sang.

Mais quelqu'un appela le guitariste, et le contact entre les deux créatures fut brisé. James suivit du regard son complice jusqu'à l'estrade, où il rejoignit les deux autres musiciens. Tous trois commencèrent à s'installer. Leurs gestes étaient pleins d'assurance. Ils connaissaient leur matériel mieux qu'un berger, son troupeau. Quand les instruments furent prêts, les trois hommes s'accordèrent brièvement.

Et le show commença.

Les clients, qui s'étaient désintéressés du groupe, redevinrent attentifs dès les premières notes, délaissant leurs bières au profit de la scène. Les jurons éhontés se muèrent en interjections admiratives. Il n' y avait plus de Noirs ou de Blancs, il n'y avait plus que la musique.

Soudain, James crut que son cœur mort allait se remettre à battre. Ce fut d'abord un simple frémissement, au creux de sa poitrine, presque imperceptible. Puis, progressivement, le frisson l'envahit, inondant son dos, ses bras, ses jambes, sa tête. Il ferma les yeux et retint sa respiration, concentrant tous ses sens sur cette sensation oubliée. C'était un plaisir trop rare pour qu'il ne le goûte pas intensément. Il voulait s'enivrer de cette musique, se sentir humain à nouveau.

Les pulsations, d'abord lentes et douces, s'accéléraient et s'intensifiaient peu à peu. S'abandonnant au rythme, James ressentait chaque note comme un puissant séisme, dont l'épicentre était enfoui dans son thorax.

Il rejeta la tête en arrière et soupira. Chaque nouvelle secousse était plus intense que la précédente. L'onde de choc se répercutait en lui. C'était encore plus agréable que de s'abreuver au cou d'une belle femme. La musique se répandait en lui plus aisément que le sang tiède, réchauffant chaque parcelle de sa peau de marbre et entraînant une esquisse de battement de cœur. Il revivait.

Il rouvrit les yeux. Le guitariste le fixait mais son regard était voilé, comme s'il était en transe. Les pupilles, plus noires que l'espace entre les étoiles, plus brillantes que les astres eux-mêmes, ne semblaient plus le voir.

Il tenait sa guitare tout contre lui, comme une mère aurait serré un nouveau-né. Cette attitude évoqua un vague souvenir d'émotion humaine à James, sans qu'il puisse se l'expliquer davantage. Il était impossible de déterminer qui était le maître et qui était l'instrument. Ils faisaient corps, indiscutablement unis par un lien surnaturel.

La scène rappelait à James la légende de cet humain qui avait vendu son âme au diable en échange d'un don pour la musique. L'histoire ne lui avait jamais parue aussi crédible qu'à cet instant.

La bouche entrouverte du guitariste laissa échapper un gémissement rauque. Sa voix vibrait comme les cordes de sa guitare, avec une tonalité plaintive et délicieuse.

Dans la salle bondée, tout le monde écoutait attentivement. Même le barman était bouche bée. Pourtant, James savait qu'il était le seul à goûter à sa juste valeur le plaisir exquis de cette musique : une créature dépourvue de vie mais doué d'une sensibilité prodigieuse.

A la fin du premier morceau, la foule applaudit. James se contenta d'un signe de tête et d'un sourire en direction du guitariste. Celui-ci prit quelques secondes avant de sortir complètement de sa transe, puis lui répondit par un demi sourire. Ils s'étaient compris.

"_ Génial, non ? lança un client à James."

Il hocha la tête en signe d'approbation, ne souhaitant pas engager la conversation.

"_ Je ne sais pas qui est ce mec, mais il est vraiment bon ! C'est un Dieu !"

James, curieux, l'interrogea du regard.

"_ Le guitariste du groupe a disparu. Ils ont failli annuler. Heureusement, ce type s'est présenté par hasard et ils l'ont amené."

James se mordit la lèvre pour ne pas rire. La soudaine disparition du guitariste officielle n'était sans doute pas un mystère pour tout le monde…

"_ C'est un Dieu ! répéta l'inconnu."

"_ Ou un Diable… murmura James."

Les deux autres musiciens avaient également l'air impressionné par la prestation de leur nouveau compagnon. Un instant plus tard, la musique reprenait, sous les acclamations du public.

James se laissa aller à ce nouveau bonheur. En vérité, son cœur ne battait toujours pas, son sang ne circulait toujours pas dans ses veines. Il était toujours aussi mort. Mais il avait trouvé quelque chose de bien meilleur que la vie : il avait trouvé la musique.

***

Écrit en hommage à quelques amis mélomanes qui ont joué le rôle de pygmalion auprès la néophyte que je suis.
Merci à eux.

Printemps 2009.



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