| Home Just In Communities Forums Beta Readers Dictionary Search | Login Register Extras |
‡ Doors ‡
Dans l’ombre brune d’une falaise, maître granitique de la vallée où notre conte immoral prend ses racines, une campagne et sa forêt goûtaient au centième millénaire d’une vénérable paix à l’indubitable pérennité. Chaque jour, des milliers d’hommes faisaient en sorte que cette stabilité chérie perdure, tuant leur frère et bannissant veuves et orphelins. Autant de bonnes actions menaient à l’avenir saint du plus grand théâtre des plaisirs : le paradis. Voici ce qu’en ce temps, aux quatre coins du monde, prêchaient guides et fidèles.
Notre village croyait naïvement à cet enseignement. Les brebis qui y vivaient n’avaient que ces commandements pour principe. Il n’y aurait rien à vous apprendre sur leur économie ou leur culture tant celles-ci étaient insipides ; mais le mensonge insidieux de leurs croyances était le fruit d’une barbarie latente qui passionnerait tous nos fins psychologues. Cette normalité d’esprit acquise avec la même rapidité que le don de parole formait le pilier solide de la société dont je vous parle : the Holy Age.
Les coins les plus perdus avaient droit eux aussi à cette ségrégation très stricte entre le divin et l’hérétique. Un comité de villageois, formé par les forces de l’Église, avait cette priorité –qui primait sur celle de la nourriture ; détruire toute forme de vie démoniaque était une purgation qui leur était exclusivement réservée et qui leur permettait, selon les dires de leurs formateurs, d’attendre les rangs privilégiés du paradis.
Cruz faisait partie de ce cercle. Lui et quelques amis s’étaient mis d’accord depuis tout petits ; ils voulaient de cette distinction. En grandissant, ses camarades trouvèrent du goût à cette justice si souvent mêlée à l’odeur piquante de la mort et à la chaude ambroisie du sang. Mais Cruz, sceptique devant l’Éternel, mâchait péniblement ses crimes qu’applaudissait tout un village de croyants ravis. Car leurs ennemis méritaient ce suffrage : rebus de l’existence, ils erraient dans les forêts sous la forme de tas purulents aux canines de tigres et aux griffes de dragon. Cette faune hostile hantait les plaines et les forêts, s’attaquant parfois aux petits villages et plus facilement encore aux gens qui les peuplaient. Le travail de Cruz était de massacrer ces « monstres », aussi rapidement et cruellement possible, au nom de tout ce qui portait la sainte croix de la Maison du Seigneur.
Unique enfant d’une famille décimée par les monstres, Cruz vivait dans la grange d’un pétrisseur de pain, le père Velázquez, bonhomme gras et jovial, exemple de charité. Sa femme nourrissait le garçon avec la gentillesse d’une mère et avec la démesure d’un convoi de rationnement. Cruz ne manquait de rien ; le père Velázquez avait fait des merveilles de la vieille chambre de l’étable, transformée en véritable nid douillet. Il faut dire que ces bons samaritains n’avaient pas la tête vide d’intérêt : ils avaient pour projet de donner la main de leur fille au jeune Cruz, distingué et volontaire, tueur de démons et exemple de Foi. La petite Velázquez n’avait rien contre ; elle pâmait d’envie d’unir sa main à celle de Cruz. Le futur époux ignorait tout des intentions de ses anges gardiens mais, quoiqu’il en pense, il ne pouvait rien céder à leur bienveillance sans égale. L’affaire était conclue d’avance. Il ne restait plus qu’à mettre le porc à rôtir.
Hélas, avant que cela ne se produise, Cruz trouva la mort, déchiqueté par la bête qu’il était parti traquer. Son regard stoïque levé vers le ciel, il pensa, sans un regret : « c’est ma fin », puis, comme il n’espérait plus rien du monde, il rabattit ses paupières et oublia qu’il avait vécu.
Quelques minutes après que son cœur ait cessé de battre, il se réveilla. Sa tête sur un couffin, son corps allongé sur une banquette de cuir, il était bien vivant. Sa seule douleur fut celle du réveil ; le trou béant dans son estomac avait disparu. Il se toucha le corps, affolé, puis se ravisa, éclairé par ses souvenirs de classe au sujet des réincarnations. Il n’était pas vraiment heureux, simplement curieux de connaître quel être subliminal ce nouveau corps ferait de lui.
Lorsque ses yeux s’habituèrent à la pénombre, il découvrit ce qu’il croyait être les portes du paradis ; un petit bureau aux murs carrelés de pièces en velours rouges, à la moquette vert émeraude parcourue de dessins tribaux, aux voiles sombres posés sur les tables, les chaises, les lits, comme pour un déménagement mortuaire, aux bibelots de mauvais goût, en or, en argent, en cuivre, en airain et en ivoire qui couvraient les tissus au lieu de se cacher dessous, aux affiches de vieux événements locaux plaqués sur les murs, roulées dans un coin, enfouies sous un lit et aux nombreuses lampes à huile brûlant d’un faible aura sur ce qui restait de place dans ce capharnaüm biblique.
Le bruit feutré d’une plume sur le papier tira Cruz de sa contemplation du décor. À quelques mètres devant lui, quelqu’un rédigeait son acte de décès. Le jeune homme approcha, guidé par la lueur des loupiottes. Le bureau comptait deux chaises, une pour l’administrateur et l’autre pour l’invité. Cruz s’installa à la place qu’il pensait être la sienne et interpella timidement l’homme aux doigts ripant sur un vieux papier à lettre tâché d’encre. L’hôte leva son visage, éclairé par quelques flammes essoufflées. Cruz sursauta ; cette chose n’avait rien de Saint Pierre ! Il souriait comme un mauvais génie, ses petits yeux ronds bondissant sur Cruz comme s’il allait le dévorer. La peau noire, les lèvres boursouflées, des boucles d’argent à chaque oreille et le corps luisant d’un athlète de cirque … ; Cruz sentait venir sa douleur.
« Qui êtes vous ? »
Le sourire du Malin s’épaissit. Il tendit une main charnue couronnée de griffes et dit d’une voix amène :
« Je suis Monsieur D ! Ravi de te rencontrer, Cruz »
- - - Fin du Prologue - - -
La sensation suivante fut celle s’avoir dormi par terre tant sa nuque lui faisait mal. Pourtant, sous la courbe de ses reins, il sentait parfaitement la paille à travers le tissu de son lit. Il redressa la tête : sa chambre était là de nouveau, comme chaque matin. Cruz cligna fort des yeux et dissipa en un instant le doute qu’il avait eu sur sa mort présumée.
« Impossible que j’aille en Enfer. C’était qu’un rêve stupide »
Le chevalier de l’ordre sauta dans ses bottes et courut à la maison Velázquez. Lorsque la mère Velázquez vit surgir le jeune homme, les larmes lui montèrent.
« Mon enfant ! Tu vas bien ? J’ai eu si peur ! »
Elle serra si fort le garçon contre son cœur que Cruz crut mourir à nouveau.
« Bien sûr que non, Madame. Quelle question ! »
« Mais c’est que tes amis nous ont rapporté qu’un monstre t’avait eu »
Cruz fut piqué d’un doute : sa mort avait-elle réellement eu lieu. Il secoua la tête.
« Mais, je suis là, non ? »
« Ça c’est bien vrai ! Je vais aller rassurer Misti ! Reste là ! »
La bonne mère Velázquez avait beau aller où elle voulait, Cruz avait envie de se dégourdir les jambes après cette étrange nuit.
« Mais qu’est-ce qui m’est arrivé ? C’est une méchante blague ou quoi ? »
Il s’imagina que les champignons hallucinogènes de la forêt y étaient peut-être pour quelque chose, qu’on l’avait ramassé puis ramené dans son lit et que le secrétaire de la mort n’était qu’une représentation hideuse générée par son rêve. En tous les cas, rien n’était réellement arrivé.
Sur la place de l’église, un nombre impressionnant de villageois en deuil lui sautèrent dessus en poussant des cris de joie. Cruz les rassurait :
« C’était une méprise, mes camarades vous le diront »
Deux bras blancs comme la neige s’enroulèrent autour du torse de Cruz qui s’étouffa en avalant de l’air.
« Loué soit le Saint Patron qui veille sur nos âmes ! J’ai prié pour ce miracle et Dieu m’a exaucée ! »
Cruz se tourna vers la beauté grecque qui l’enlaçait, un sourire niais collé au visage. Anabella était une splendeur rare, antagonisme parfait de la chasteté et pourtant, elle tenait le titre de chevalier du Seigneur au même titre que Cruz. Son corps était recouvert d’une simple combinaison prenant la forme d’une croix noire et recouvert par une cape jointe à son cou et qui tombait sur ses hanches sans rien recouvrir de ses courbes sataniques. Son visage était d’une beauté à faire pâlir tout homme d’Église, gâtée d’une bouche rose comme la fleur éponyme, de joues rondes et pâles et d’yeux bleus comme la mer lorsque le soleil s’y pose. D’opulentes boucles blondes recouvraient sa poitrine de déesse qu’elle bombait sans honte devant tout ce comité venu célébré le retour de Cruz. Privilégiée, Anabella lui caressait les joues, considérant leur différence d’âge comme le certificat d’un amour impossible. Cruz, lui, profitait de ces attentions sans rien réclamer à ses dix-sept ans de maturité. Les caresses d’Anabella étaient des douceurs qu’il était bon de consommer en abondance.
« Tu t’inquiétais pour moi, Ana ? »
« Bien entendu ! répondit-elle, révulsée. J’ai cru que cette fois nous ne te reverions jamais ! »
« Et dire que j’ai failli mourir sans savoir ce que c’était d’être un homme » jacta Cruz en lorgnant sur ce qu’Anabella lui présentait sans honte.
Un autre bras lui attrapa le coup, brisant ce doux apprentissage.
« Calme tes hormones le bleu ! » tonna une voix d’homme derrière lui.
Anabella se fit moins tendre avec le nouvel arrivant.
« Doucement, Rôm ! »
« Ouais, t’as raison… Après ce qu’il a vécu, il faut qu’il profite de la vie ! »
Rôm était l’égal de sa fiancée : la perfection plastique au masculin. Il ne portrait qu’une fine chemisette de tissu blanc qui battait dans l’air de son pli gracieux et dont les manches cachaient jusqu’aux coudes une armature digne des plus grands guerriers. Il relevait constamment ses cheveux bruns sur le haut de son crâne en poussant un soupir nonchalant, arme fatale contre les représentants du sexe opposé.
Anabella et Rôm étaient fiancés depuis bien longtemps. Les commandements de l’Église les empêchaient de profiter des saints plaisirs avant leur mariage. Ce couple énergique déployait tout le relief de la décadence sans éveiller la méfiance tant leur Foi profonde se dressait contre toute tentation imprudente. Ils formaient un couple exemplaire, beau et chaste, mais humain tout de même. Cruz les regardaient avec envie et espérait qu’un jour il se tiendrait lui aussi aux côtés d’une muse pareille.
Les deux jeunes amoureux tournaient autour de Cruz comme des clients autour de la marchandise. Ils lui soulevaient les bras, ébouriffaient ses cheveux, posaient des questions sur sa santé, le malaxaient comme une guimauve qui aurait pris le soleil… Cruz n’en profitait plus réellement et les repoussa gentiment.
« Ça va, j’suis entier. Regardez ! »
Et il tourna sur lui-même, les bras écartés, montrant au public ce qu’il attendait. Anabella rendit une fois de plus grâce aux miracles célestes.
« Oh ! Joie ! Notre Seigneur nous a rendu notre petit protégé »
« Rendu ? » réagit Cruz, bousculé par la formulation.
Rôm prit la parole à son tour, ponctuant ses paroles de grands éclats de rire :
« Clair que c’est vraiment du bon boulot. Les anges t’ont bien recousu… Parce que t’avais un sacré trou au bide ! »
« Au bide… ? »
Cruz frémit et toucha la substance molle de son ventre.
« Tu veux dire que je me suis vraiment fait agresser par ce monstre ? »
« Et comment ! T’as pissé tous tes boyaux, c’était vraiment crade ! »
Anabella intervint, ses traits sereins bouleversés par ce manque de délicatesse :
« Rôm ! Le pauvre ! Il vient à peine de s’en remettre…»
« Mais il va bien maintenant, non ? »
Cruz pâlit, déboussolé par ces révélations. La douleur rêvée reprenait corps ; il sentait transpercer une souffrance au passé à travers son cauchemar. Son corps pourtant intact, le souvenir de ses entrailles déchiquetées par la patte de la mort gangrenait son esprit malade comme un poison insidieux.
Ses amis lui conseillèrent du repos. S’il n’avait mal nulle part, il s’y plia et regagna sa chambre, dans sa grange.
Couché sur son lit, il regardait d’un œil nouveau le plafond gris qu’il avait aperçu en premier lorsqu’il s’était réveillé ce matin-là. Sa joie de vivre lui était passée comme une envie de vomir ; sa seule aspiration était d’oublier sa mort et tout ce qui l’avait ramené parmi les siens. Mais l’ingratitude avait un prix…
Quand Cruz se redressa, il rencontra son reflet dans le miroir de sa commode et lança un juron. Sa vie insipide ne lui avait jamais paru aussi chère. Il se promit, un peu tard, de chérir chaque minute qu’il vivrait avec la même vénération qu’il portait aux lois de l’Église.
En voulant rabattre la porte qui reflétait son image, Cruz sentit une chaleur inhabituelle lui frôler la main. Il enfourna sa main à l’intérieur ; elle se fit engloutir par la piqûre foudroyante d’une atmosphère brûlante comme la braise. Il retira sa main et ouvrit subitement la porte. L’air harassant lui souffla en pleine figure, pompant sa vie sans le moindre égard. Quand il rouvrit les yeux, il découvrit la pièce de ses souvenirs cachée au fond de son armoire.
Il mit un pied dans ce qu’il pensait contenir les vêtements de toute une vie. Il s’engouffra dans la chaleur obscure de la pièce aux odeurs de bois et d’encens. Ce rouge et ce vert, syndrome de mauvais goût, peignaient la toile de son cauchemar. N’importe qui aurait fui le sanctuaire de ses peurs ; mais Cruz connaissait trop la mort pour craindre quoi que ce soit dans l’immédiat. Il s’assit au bureau, face au sourire qui l’accueillit.
« De retour ! »
Cette voix sortie du gouffre des Enfers chantonnait gaiement, se moquant des tremblements de Cruz.
« Qu’est-ce que vous faîtes dans mon armoire ? »
« On dirait une réplique du mari jaloux qui met le grappin sur l’amant caché ! »
Son sourire accompagnait ses ricanements dans une insupportable symphonie que Cruz pensait avoir déjà entendue.
« Sérieusement… Vous êtes qui ? »
« Monsieur D. Je régis l’espace étrange qui intervient après la mort. Mais les gens sont libres de choisir leur destinée. Je suis juste le passeur qui les fait voyager d’un bord à un autre »
Cruz regarda autour de lui. Il n’imaginait pas que le sort de toute une éternité se serait décidé dans ce cabinet de psychiatre qui sentait le rance.
« C’est ici qu’est décidé de quoi sera faite notre vie après la mort ? »
« Hé ! T’es pas mort »
Cruz leva un sourcil, ne sachant s’il devait immédiatement crier de joie ou attendre un peu que les conditions tombent.
« Alors je suis quoi ? »
Monsieur D se gratta le nez de son ongle noir et expliqua :
« Laisse moi t’éclairer : quand cet énorme monstre t’est passé dessus, ton âme a été projetée directement ici. Je t’ai demandé alors de choisir si tu voulais continuer à vivre ou t’envoler pour l’au-delà »
Aussi stupide que cela paraisse, Cruz n’avait aucun souvenir de cette décision. Son voyage dans cette pièce était comme un puzzle dont il manquait des pièces.
« Et j’ai répondu quoi ? » fit Cruz, presque honteux de le demander.
« Quoi ? Ça n’est pas évident ? »
Celui que Cruz considérait comme un simple fonctionnaire en charge de la redistribution des âmes, mit les pieds sur son bureau et s’allongea dans sa chaise, bien à l’aise sur son dossier en velours. Le jeune homme en consultation se tâta le poignet et en conclut qu’en effet, même dans cette autre dimension dont il ne comprenait aucune des causes physiques, sa chair restait intacte comme avant sa mort. Il avait accepté de vivre à nouveau et on l’avait exaucé… Pourquoi laisser le choix dans ce cas ? Cette perspective l’émerveillait.
« C’est aussi simple que ça ? »
Monsieur D quitta son sourire de marionnette.
« Non bien sûr… »
Il gonfla ses lèvres et ouvrit ses petits yeux bridés, découvrant un rouge profond, immortel, …démoniaque.
« Tu t’es converti »
Cruz frémit. La voilà la condition : on l’avait donné au Diable.
Cette nouvelle chair ne l’enchantait plus du tout. Elle était possédée par ce qu’il avait toujours combattu. Sur l’instant, il souhaita mourir une deuxième fois, quitte à quitter cette enveloppe imprégnée du venin des démons.
« Vous êtes qui au juste ? »
Ses lèvres glacées par l’horreur tremblaient et ses yeux, ouverts comme des fenêtres sur la misère humaine, fixaient avec stupeur son comité d’accueil.
« Mais vous avez fait de moi un… démon ? » bégaya t-il.
En cherchant à s’éloigner, il tomba de sa chaise. Monsieur D se pencha au-dessus de son bureau, ses anneaux dorés pendus dans le vide.
« Non, il y a du chemin pour devenir un vrai démon »
Il retourna au fond de son siège.
« Disons que tu es lavé de tout ce qui t’attachait à ton ancienne foi »
« Dîtes moi que je rêve ! »
De ses bras fébriles, Cruz se hissa sur son siège. Lorsque Monsieur D l’eut bien en face, il lui ouvrit les bras comme un paon déploie ses plumes.
« Le rêve n’est pas un soulagement, Cruz. C’est un défi »
Sa main, piquée de griffes, se tendit vers Cruz avec une ineffable compassion. Cette offre repoussante devenait sa dernière accroche ; une générosité qui, même épouvantable, n’avait pas lieu de se faire rejeter.
Monsieur D pointa un doigt affirmé sur Cruz et lança :
« New game ! »
En ressortant du cabinet, Cruz eut le cerveau tout retourné. Il retourna s’effondrer sur son lit, mal à l’aise comme jamais.
Un de ses bienfaiteurs frappa à la porte de sa chambre. La mère Velázquez apportait biscuits et jus de fruits au convalescent.
« S’il y a quoi que ce soit Cruz, n’hésite pas à m’appeler » le rassura t-elle en posant une main affectueuse sur son épaule.
« Oui, madame »
« Oh ! Tu peux m’appeler maman ! » répondit la grosse bonne femme en secouant sa bedaine.
Cruz attrapa timidement le jus de fruit et le porta à ses lèvres sèches comme le désert. La mère Velázquez, souriante, ne semblait pas souffrir pour Cruz, tombé tout d’un coup dans le long processus d’une résurrection forcée. Ses pensées étaient à des besoins domestiques plus importants que toute question de foi et d’engagement.
« Pour fêter ton rétablissement, la mairie organise un petit rassemblement ce soir. Les gens t’apprécient beaucoup ici »
Cruz soupira. Il n’était plus aussi flatté de l’entendre.
« En plus…c’est pour bientôt ! » ajouta la mère Velázquez
Son clin d’œil mit le doute à Cruz. Lorsque la femme partit, elle laissa un doute insupportable planer sur sa petite âme dont le devenir était encore incertain.
Le soir, tout le village s’était réuni pour Cruz et uniquement pour lui. Anabella et Rôm étaient là eux aussi, saluant les invités et recueillant les compliments à l’égard de leur remarquable travail. Cruz arriva en retard, sa penderie habitée par une autre dimension elle-même habitée par un génie chauve aux fonctions douteuses. On l’accueillit dignement et il fut, toute la soirée, traité comme un coq en pâte. Misti, déguisée comme une princesse, se glissa timidement jusqu’à celui qui lui était promis et l’attira dans une pièce au calme, là où le punch avait été servi plus tôt. La jeune fille n’arrivait pas sans une certaine intention ; elles battaient de ses longs cils, le visage dissimulé sous une couche de peinture censée étouffer les détails gênants de son physique ingrat. Ses cheveux clairs dénudaient un grand front qui n’avait pas assez souvent servi. Mais elle dégageait un charme léger et enfantin qui suffisait aux besoins d’un ménage. Cruz et elle avait grandi ensemble et s’appréciaient de la façon la plus élémentaire et la plus platonique qui soit. Leur avenir déjà tout tracé, ils n’avaient qu’à se laisser porter par ce fil de décisions qui ne les dérangeaient pas tant que ça.
Mais la nation « d’avenir » avait pris une autre notion pour Cruz ; il ne se voyait plus errer dans la ville comme avant. Le secret qu’il gardait l’empêchait de s’adonner totalement aux joies de la fête et aux mots doux de Misti. Il était le traître parmi ceux qui l’admiraient, le joker au visage double dont on ne voyait que le versant encore pure.
Comme il essayait de s’esquiver à elle, Misti attrapa le bras de Cruz, le priant :
« Qu’est-ce qui t’arrive ? T’y es si distant… J’ai fait quelque chose de mal ? »
En essayant de retirer son bras, Cruz défit sa veste qui resta entre les bras de la jeune fille, rouge de confusion. En relevant timidement les yeux, elle pâlit d’horreur ; les bras de son bien-aimé étaient recouverts de glyphes étranges, noirs comme du sang de démon. Elle cria :
« Raiyak ! Raiyak ! »
Cruz tenta de la rassurer, prenant ses mains et caressant ses nattes, geste sensible à toute fille en état de raison. Mais Misti ne voyait plus que ces immondes tatouages courant sur les bras de Cruz et signant son appartenance au sang maudit que le village craignait comme la mort.
« Raiyak ! Tu es un Raiyak ! » hurlait-elle, les yeux remplis de larmes.
La seconde d’après, un hoquet lui bondit aux lèvres et elle se tut, le visage pétrifié dans une stupeur muette. Cruz baissa doucement les yeux, cherchant la réponse à ce silence. Il s’effondra d’horreur : le ventre de Misti était percé en trois endroits et ruisselait comme une fontaine de sang rouge sur les pieds de Cruz, terrifié. Sur le point d’expirer, Misti tendit une main désespérée. Avant que Cruz ait pu l’atteindre, elle plia son bras contre sa poitrine branlante puis s’écroula sur ses jambes, hurlant ses tripes comme un chien écrasé.
Cruz se débarrassa de la carcasse inerte d’un coup de pied. Sa propre peur le dégoutait mais il n’arrivait plus à penser convenablement depuis que ces malédictions déferlaient sur lui. Il leva les yeux et trouva le chandelier ensanglanté dans la main du tueur.
« Putain mais quelle furie cette gamine ! » s’exclama le jeune homme debout devant Cruz.
Il jeta le chandelier sur la nappe blanche, ne cherchant aucunement à dissimuler son crime ou à s’en émouvoir un minimum. Il contempla souverainement celui à qui il venait de « sauver la mise ».
« Alors mon coco, on dit pas bonjour ? »
Cruz se redressa sur ses jambes pourtant solide comme du coton.
« Ne me tuez pas ! »
« Oh du calme ! Mets la en veilleuse ou les autres piafs vont nous trouver »
L’autorité du nouveau venu ravisa Cruz, en totale position de faiblesse sur cette scène de carnage. Sorti d’un livre de contes, l’énergumène portait un sarouel beige et une ceinture colorée. Sa tête mélangeait elle-aussi un certain nombre de couleurs qui n’étaient pas de coutume par ici : sous ses cheveux roux, deux yeux rouges comme le sang luisaient comme des rubis. Il arborait fièrement une paire de cornes qui, même sans être impressionnante, donnait clairement le curriculum vitae de ce type-là.
« Démon ! » s’exclama Cruz, tétanisée.
L’autre sourit.
« Oh que oui, mon maître »
Cette interlude aurait amplement suffi à Cruz ; mais son quota d’émotion ne semblait pas encore être atteint. Une main lui attrapa les jambes, enfonçant ses ongles dans sa peau. La bête venue d’outre-tombe leva des cratères cadavériques sur son visage pâle comme la lune. Cruz ne pouvait plus la repousser : la chose qui s’était réveillée dans le corps de Misti tenait fermement ses chevilles entre ses griffes. Le garçon avait beau hurler le nom de la jeune fille, la goule informe secouait ses nattes dans le sourire édenté d’un supplice millénaire.
« Misti… ! Est-ce que c’est toi ? »
Le chose hocha la tête et enchaîna des contorsions burlesques avec ce qu’il lui restait de bouche. Sa voix éclata comme le cri d’un corbeau :
« Mais bien sûr chéri ! »
Cruz fit un bond en arrière ; cette voix avait achevé d’exciter ses peurs. Avant qu’elle n’ait eu le temps d’approcher ses crocs, une ombre tapa comme un fouet tranchant en plein dans la tête du zombie qui roula à quelques mètres sous le buffet. L’objet contendant qui avait éjecté avec tellement de force la tête de la goule se posa avec grâce sur le sol glacé de la pièce : un pied nu et féminin, mieux taillé que tous ceux que Cruz avait déjà eu en face de lui –bien que son expérience en matière d’anatomie féminine soit quelque peu limitée. Il leva les yeux, suivant le galbe du mollet puis de la cuisse qui avait si habilement éliminé la menace de ce monstre, anciennement son amie.
« Quoi maintenant… ? »
La jeune fille se plia vers Cruz ; de sa tête coulait une énorme chute de cheveux, roux également, qui s’éparpillaient sur le sol avec le sang du double meurtre.
« Elle est classe ta veste »
Cruz ramassa la chose gisante que la demoiselle et ses jambes folles complimentaient.
« Merci » répondit-il par politesse.
Puis il secoua la tête.
« Hé mais vous êtes qui les deux malades ? »
Les deux tueurs se regardèrent, béats. L’un à côté de l’autre, ils se ressemblaient comme des jumeaux, le clivage anatomique de leur sexe établissant la différence. Leurs cornes pointaient de leur tête avec une insolence digne des démons. Leurs yeux rouges fixaient Cruz avec plus d’étonnement encore que lui ne les regardaient tous deux. Ces fous furieux avaient, avec trois fois rien, tué par deux fois la fille qui allait se dévoiler à lui. La seule chose qu’elle lui avait alors laissé découvrir était un vomi d’organes noirci par la mutation qui s’était produite.
Pourtant les « deux malades » ne se sentaient pas investis dans leur crime. Ils regardaient Cruz sans rien dire, les mains derrière le dos comme des enfants punis.
« On est venus vous aider, maître » répondit le jeune homme en bougeant sa mcèeh rousse de devant son nez.
« Arrête de m’appeler comme ça ! » réagit démesurément Cruz, en rogne contre ces créatures surpuissantes. Mais putain vous sortez d’où ? »
« Vive la gratitude…, pleurnicha la jeune fille, vêtue d’un simple pagne déchiqueté et d’une bande de tissu pour cacher le minimum vital. C’est Monsieur D qui nous envoie »
« C’est lui… ? »
Les deux démons se tordaient les lèvres, croyant avoir affaire à un enfant.
« T’es un Raiyak, t’as besoin de démons comme nous pour protéger tes petites fesses » dit le démon mâle à Cruz, révolté.
« Laisse mes fesses en dehors de ça ! »
« Rhh c’est dommage… » le taquina la fille en essayant de glisser ses ongles contre les aisselles de leur « maître ».
Ces jeux convenaient peu au décor chaotique de la salle des fêtes, baignée successivement de rouge et de noir dans un enchaînement incompréhensible.
« Va falloir rendre compte de ce que vous avez fait ! Bande d’allumés » leur indiqua Cruz, imaginant pouvoir rendre justice seul face à tout un village.
Malgré ses pratiques d’ours, le démon mâle joua les sages en plaçant :
« Je te signale que tu va pas pouvoir leur cacher ton alignement très longtemps… »
Et il souleva les manches de Cruz qui cachaient des bras hourdés de motifs tribaux. Mais même devant ces preuves gravées sur son corps, le garçon refusait son sort. Il cacha ses bras et leur hurla :
« Je n’ai rien à faire avec des démons ! »
« Oh mais si ! Ça va être amusant ! » exulta la fille sans relever l’exaspération de Cruz, déjà harassé par ce duo de comiques morbides.
« Allons lui parler à lui si tu ne veux pas nous écouter… »
La proposition du démon semblait sage mais Cruz avait du mal à s’y plier. Rejoindre ce groupe de pêcheurs qui avaient tué une innocente… Il avait toutes les raisons du monde de refuser, et pourtant, les transformations qu’avaient subies Misti après sa mort n’arrivaient qu’à lui rajouter du doute. Jusqu’à lors, il ignorait tout des puissantes célestes ; elles lui survenaient d’une seule traite comme une grande claque dans le visage. C’était trop pour un seul ingénu, posé sur terre par le plus grand des hasards et raccroché à la vie par l’œuvre d’un Malin passionné par sa misère. Mais cette fleur, il voulait la comprendre. Sa vie d’avant n’avait pas le même subtil et terrifiant ; sa vie d’avant attendait que l’insatiable tranquillité perdure, que le cercle soit clos… Sa vie d’avant c’était Anabella, Rôm, les Vélasquez, Misti… Et tout ce qu’il en restait, c’était un cadavre auquel il n’avait plus aucune chance de s’unir. Il était le complice… Non ! Le coupable ! Sa vie d’avant, … elle s’était égarée dans les archives lugubres de la mort.
Regardant autour de lui, Cruz revoyait les années défiler devant ses yeux, résumées dans cette mixture immonde qui embaumait la pièce.
« On va pas laisser ça comme ça ! » jeta t-il aux deux autres.
« Tu peux jouer les femmes de ménage si ça t’amuse mais ça va être difficile à expliquer aux suivants »
Le démon n’avait pas tort. Ils sortirent tous, à l’abri des regards des autres fêtards, Cruz ouvrant la marche et les deux autres sautillant derrière, fiers de leurs horreurs.
« C’est pour une réclamation ? »
Monsieur D releva furtivement la tête, dérangé dans un audacieux tracé à la plume d’oie. Cruz et ses deux monstres avaient traversé la penderie et se tenaient à présent dans le cabinet du responsable de ce désastre.
« Oh ! Mais c’est le petit Cruz ! s’exclama aussitôt le bonhomme, ses gros anneaux cognant les uns contre les autres chaque fois qu’il remuait la tête. Alors ? Tu les aimes tes nouveaux jouets ? »
Cruz n’avait plus la patience d’avaler ces plaisanteries :
« Répondez-moi ? Qui sont ces gars ? »
Les présentations se firent en bonne et due forme ; Monsieur D indiquait de son ongle vert chaque personnage avant de la nommer :
« Je te présente Âme, belle comme une crypte au clair de lune, et Stram, un des plus qualifiés de sa promotion »
Il croisa ses doigts et leva un sourire de fossoyeur sur le pauvre Cruz, figé comme la pierre.
« Ces démons t’appartiennent. Ils sortent d’un sommeil millénaire pour te servir et te protéger dans un monde où ce sont les toutous de Dieu qui font la loi »
« Mais j’en veux pas moi ! » s’indigna Cruz en repoussa de la main les deux démons derrière lui.
Monsieur D prit un air plus inquiétant, la tête prise entre ses doigts cornus.
« Sais-tu Cruz, que tous ceux qui meurent n’atterrissent pas tous ici… ? »
Ceci réveilla la curiosité de Cruz dont Monsieur D avait maintenant toute l’attention. Peut-être alors que le secret de sa résurrection serait révélé, ou du moins son rôle inexplicable…
« Ta vie n’a été ni pieuse, ni pécheresse, non ta vie… »
Il s’interrompit, se grattant la barbiche afin de mieux suspendre la chute.
« …était un doute. Le commencement d’un rêve laissé en suspens »
Cruz était. Lui qui avait souffert toutes les douleurs de l’ingratitude n’aurait jamais imaginé que ces efforts acharnés prennent un jour la forme d’un songe. Mais la bande rajoutée à son film avait, en effet, un côté vif, épicé, dangereux même qu’aucune prière ne lui avait jamais laissé entrevoir.
« Les gens comme toi ont la possibilité de refaire leur vie, poursuivit Monsieur D. Ce doute leur a octroyé le pouvoir de choisir à nouveau, de faire table rase et de nous offrir… plutôt de t’offrir la possibilité d’appliquer ta propre justice »
« Mais… et Misti ? rappela Cruz, encore hanté par la séquence du massacre. Elle est morte ! Ils l’ont tué sans rien me demander »
Tout en enrageant, il pointait du doigt les deux esprits malins, sifflotant dans son dos.
« Tu en verras des choses quand tu repartiras dehors, l’avisa le sage génie des Enfers, posté à son bureau, des choses qui dépassent le pouvoir de l’imagination. La mort est une double porte. Entre l’espoir et le désespoir, il n’y a qu’un fil. Les gens aiment trop la vie pour céder à leur sort et… »
Ses yeux s’illuminèrent brusquement.
« …deviennent les carcasses animées que tu as vues »
L’air de la pièce se prit à engloutir les objets dans la noirceur inquiétante des ombres.
« Les Raiyaks ne sont pas des monstres, Cruz. Ils veulent comprendre cette deuxième vie et, par ailleurs… »
Une fois encore, son silence mobilisait les consciences braquées sur ses mots comme ses fusils de chasse. Il parla enfin, la voix résonnant comme celle du prêtre dans son église :
« Comprendre pourquoi ils n’ont pas le droit d’exister »
Un coup de vent balaya le décor. Cruz et son équipe se retrouvèrent face à la porte de l’armoire fermée. Quittant le bois verni des yeux, Cruz fit un effort pour regarder tour à tour ses deux gardiens, fardés de leur implacable sourire. Son corps peu à peu l’abandonna ; les os de ses épaules se démantelaient dans ses épaules. Il lâcha la pression et s’écroula sur le sol de sa chambre, englouti par une fatigue inconnue. Stram se tourna vers sa compagne.
« On le ramasse ? »