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Voilà bien longtemps que je n'avais rien déposé sur Fictionpress... Mais aujourd'hui, j'ai l'occasion de me rattraper !
Voici la nouvelle que j'avais soumise à l'appel à textes sur le thème de Noël des Editions Muffins. Malheureusement, elle n'a pas été retenue ! Mais ça aussi son petit côté positif : je peux enfin déposer un écrit !
Suivez Daryl Longhorn, Voyageur, dans sa découverte d'un nouveau monde...
Bonne lecture.
Carnet de Voyage
— Naissance d'une croyance —
Je venais d'arriver dans un nouveau monde. Je ne savais même pas comment j'étais arrivé là, ce qu'il s'était passé, comment le système avait été enclenché. Une chose était sûre : je n'étais plus à Southampton.
Je ne portais qu'un pantalon et une chemise, rien d'assez chaud pour supporter le vent glacial qui soufflait dans… cette grotte ? Où avais-je atterri ? Les parois étaient en pierre, le sol était légèrement meuble, comme de la terre que l'on aurait retournée quelques jours avant. Par chance, je me trouvais vers ce que je supposai être la sortie. L'extérieur ressemblait à nos forêts, des arbres, des bosquets, de l'herbe. Le premier coup d'œil m'en avait toujours appris beaucoup sur les mondes que je visitais. Là, pour ce que j'en voyais, ce monde ressemblait fortement au mien. A nos hivers, surtout, ce qui m'enchantait beaucoup moins.
La neige tombait timidement mais le ciel annonçait des chutes plus importantes à venir. Je ne voulais pas mourir de froid dans un endroit où je n'avais même pas voulu venir.
J'essayai de me souvenir de ce qu'il s'était passé. J'étais allongé dans mon salon, je lisais un livre ancien que ce vieux Herbert avait ramené d'une de ses expéditions. Ensuite je m'étais endormi. Pour finalement me réveiller dans ce monde totalement inconnu.
Il avait fallu me porter pour m'amener jusqu'au système, m'installer dans le transporteur, connaître mon code – ce qui était le plus improbable – et enfin connaître le fonctionnement de cette machine. C'était presque impossible. Presque…
Le vent glacé me rappela à l'ordre et figea mes pensées inutiles pour que je puisse me concentrer sur l'essentiel : trouver de quoi me tenir chaud.
J'errai un moment entre les arbres gelés, écoutant le sol dur craquer sous mes pas. Oui, j'étais encore en chaussons. Etonnant, d'ailleurs. Celui qui m'avait envoyé ici m'avait laissé mes chaussons. Que de bonté…
Je suivis ce qui me paraissait ressembler à un chemin, bien qu'il s'agissait plutôt d'un passage que quelques animaux devaient emprunter régulièrement. Le froid me mordait les bras, le ventre, les cuisses, tout mon corps me criait d'arrêter mon avancée et de me recroqueviller dans un fourré en attendant le printemps. Si printemps il y avait dans ce monde.
J'avais appris lors de mes voyages précédents que le point de retour se trouvait toujours là où on l'attendait le moins, et surtout là où m'attendait le moins. J'avais déjà failli être décapité, brûlé vif, écorché vivant… mais le pire avait été ce voyage dans ce monde primitif où les étrangers non désirés étaient émasculés puis donnés en pâture à d'étranges êtres mi-homme mi… autre chose. Dieu merci, j'étais encore entier ! Mais j'avais aussi appris à nouer des liens, à faire des connaissances, je m'étais fait des amis. Ce qui n'était pas chose facile, d'abord à cause de la langue, chose que nous ne partagions quasiment jamais d'un monde à l'autre, mais aussi à cause de la culture, des habitudes et des coutumes. Un geste peut être interprété de façons tellement différentes d'un monde à l'autre ! Lorsque bâiller signifiait pour les uns l'acceptation d'un accord, et pour d'autres une envie pressante, il devient difficile de ne pas se mélanger, surtout lorsqu'on est vraiment fatigué.
Le froid eut bientôt raison de moi. Je ne pouvais plus faire un pas, rien n'aurait pu me faire avancer plus loin, sauf une maison accueillante avec une cheminée à plein rendement. Je m'arrêtai un instant, écoutant les bruits étouffés de la forêt. Mon oreille capta alors un bruit, comme une voix appelant, criant. J'essayai de la localiser, piétinant sur place en finissant d'abîmer mes chaussons qui commençaient à partir en charpies.
— Ankila ! Ankila !
Un simple mot ne pouvait me dire si je connaissais cette langue ou ce dialecte, mais au-delà de la compréhension des mots, je sus que la voix criait au secours, qu'il y avait un danger. Je me tendis, m'apprêtant à fuir ou esquiver, mais ce fut un enfant qui bondit de derrière quelques fourrés, un grand bâton à la main.
— Anki…
Il s'arrêta net dans ses cris lorsqu'il me vit. Je devinais à son apparence que la mienne devait l'effrayer. Il était couvert de pied en cap d'une épaisse fourrure grise très dense, sa tête était emmitouflée dans une sorte de bonnet en peau et ses pieds, aussi incroyable que cela pouvait paraître, avait été enfilés dans d'authentiques pattes de ce qui aurait pu être un grand félin.
Il fronça les sourcils, fit un pas en arrière puis s'enfuit en poussant un cri suraigu. J'hésitai l'espace d'une seconde mais décidai de le suivre. Il était ma seule chance d'atteindre un village, ou au moins une tribu, peu importait, il fallait que je trouve des gens, que je sache où j'avais atterri et surtout où trouver le point de retour.
Je le perdis au détour d'un petit massif rocheux. Mes poumons me brûlaient, j'avais la sensation que la peau de mon visage était si tendue qu'elle était prête à craquer, le bout de mes doigts était devenu bleuâtre, mais je n'abandonnai pas. Je devinai le chemin que l'enfant avait dû prendre et débarquai dans une clairière. Et au loin… un mince filet de fumée…
Je me précipitai dans sa direction comme un affamé vers un énorme gigot. J'oubliai la douleur, le froid, mes pieds quasiment nus et mes mains engourdies. Je devais trouver de la vie.
Alors que la fumée ne semblait qu'à quelques centaines de mètres, je vis… une fée ? Un dieu, une apparition céleste… un ange… Pouvait-on seulement être aussi peu vêtu par un temps pareil et ne pas en mourir ? Son regard se braqua sur moi mais il était trop loin pour que je puisse en voir la couleur exacte. Je reprenais doucement mon souffle et l'observai un peu plus concrètement. Rêvais-je ou était-ce des fleurs qui poussaient à vue d'œil sous ses pieds ?!
— Ankila !
Un homme énorme comme un bœuf surgit près de lui et se mit devant lui, me défiant du regard.
— Masten julgha Ankila !
… Non, je ne connaissais pas cette langue. L'homme-bœuf fit un pas vers moi, l'air menaçant. Et il l'était d'autant plus que je n'avais pas remarqué le gourdin qu'il tenait dans la main gauche. Je levai mes mains tremblantes devant moi, prouvant mon inoffensivité. L'homme-bœuf grogna, comme pour m'impressionner, mais l'homme-fée l'arrêta, posant une main sur son énorme avant-bras. Il l'écarta légèrement et avança vers moi. Non, je ne rêvais pas, les fleurs poussaient réellement sous ses pieds. Chaque pas qui foulait la couche de neige qui s'était amassée ici faisait naitre des bourgeons qui s'ouvraient presque aussitôt en de magnifiques fleurs. Sa silhouette était aussi improbable que la couleur de sa peau. Il était presque aussi pâle que la neige, laissant de son corps une impression de maigreur, ce qui n'était pas le cas. Il était même presque aussi masculin que moi. Plusieurs anneaux de tailles diverses étaient logés dans ses cheveux, ces derniers étant apparemment noués pour les retenir.
Alors qu'il n'était plus qu'à trois pas de moi, il se mit à me détailler. J'avais du mal à le fixer tant son regard m'impressionnait. Jamais je n'avais vu de tels yeux. J'avais pourtant fait plusieurs voyages, j'avais déjà rencontré des êtres aussi étranges que ceux que nous pouvions trouver dans nos bande-dessinées et autres romans fantastiques, mais ces yeux… Chacun de leur mouvement captait la lumière d'une façon différente, les faisant littéralement changer de couleur. En quelques secondes, je les vis passer d'un bleu azur aux reflets dorés à une couleur jaune ambré, en passant par un parme légèrement rosé.
— Vous êtes du Monde des Artifices ?
J'eus le souffle coupé. Il parlait notre langue ! Je jetai un rapide coup d'œil en direction de l'homme-bœuf. Comprenait-il lui aussi ma langue ?
— Il comprend très bien. Vous ne risquez plus rien. Je m'appelle Ankila. Bienvenue en Osténie.
— Osténie ?
— C'est ainsi qu'un des vôtres a rebaptisé notre monde. Son vrai nom est Seltjakt, mais Maximilian me disait que c'était un nom bien trop dur à prononcer pour vous. Alors il l'a rebaptisé Osténie.
— Maximilian ? Maximilian Ruppert von der Beiersdorf ?
Ankila se mit à rire, un rire inattendu. Ce n'était plus une voix mais deux qui sortaient de sa gorge, faisant de son rire une douce mélodie à deux tons. Incroyable.
— Pour nous, c'est son nom qui est imprononçable ! Mais il s'agit bien de lui.
— Vous avez connu le professeur von der Beiersdorf ? Personnellement ?
— Personnellement.
La durée de vie de ce peuple était-elle aussi longue ? Le professeur von der Beiersdorf, éminent scientifique, l'un des plus grands Voyageurs, était mort plus de cinquante ans auparavant. Je ne l'avais moi-même pas connu. Comment Ankila, qui paraissait avoir à peine vingt ans, pouvait avoir croisé sa route ?
— Venez, suivez-moi. Allons nous mettre au chaud.
Il posa une main sur mon bras. Elle était d'une chaleur agréable et je réalisai alors que je n'avais plus froid, plus du tout. Mes mains avaient retrouvé une couleur normale, mes pieds ne me faisaient plus souffrir, la peau de mon visage semblait avoir été réhydratée. Je le regardai, étonné, et le sourire qu'il m'accorda me fit comprendre que mon état était de son fait. S'agissait-il de magie ?
Ankila me guida jusqu'à leur village. A voir l'apparence de l'homme-bœuf, et j'appris plus tard qu'il s'appelait Vorgell, je m'étais attendu à trouver un village primitif, avec des maisons en terre grossières, des rues poussiéreuses ou boueuses et des femmes à moitié nues. Mais je fus plus qu'étonné de voir ce village.
Les maisons étaient en bois, impeccablement montées, vernies ou peintes, certaines étaient décorées, ou semblaient l'être. Les rues étaient loin d’être boueuses et il n'y avait pas de femmes nues. Mais alors, pourquoi Vorgell avait-il cette apparence aussi sauvage ? Et cet enfant, dans la forêt ?
— Nous arrivons dans le village original. Non, originel, je crois.
Je n'osai pas le reprendre car je saisis ce qu'il voulut me dire. Cela semblait être un village riche, peut-être réservé à une élite ou à leurs dirigeants spirituels, si leur culture en comptait. Je hochai doucement la tête.
— Voici ma maison, me dit-il en pointant ce qui aurait pu être une oasis de forêt en plein cœur du village. Je ne peux pas vivre dans une maison. Maximilian disait que j'étais une fleur ! Mais je ne suis pas une fleur.
Je ne saisissais pas tout ce qu'il me disait. Après m'avoir montré une partie du village, il pénétra dans l'oasis en me faisant signe de le suivre. Bien que le froid hivernal semblait ne plus m'atteindre, je fus un peu déçu de ne pas retrouver un intérieur sec et une cheminée.
Ankila me tourna le dos, apparemment occupé à faire du « rangement » dans ses plantes. Car si cet espace de forêt était sa maison, il n'y avait là que des arbres, des plantes, de l'herbe… En somme, que de la verdure.
Soudain, les choses bougèrent autour de moi. Un mur végétal se dressa sur ma droite, se courbant pour presque m'envelopper, quelques branchages posés sur le sol crépitèrent puis s'enflammèrent.
— Réchauffez-vous, me dit-il avec un sourire presque enfantin. Maximilian se plaisait ici. Selon lui, ça lui rappelait les forêts de son enfance.
— Vous semblez avoir bien connu le professeur von der Beiersdorf, dis-je, captivé par le feu qui s'était allumé tout seul.
— Disons… que nous avions beaucoup de choses à apprendre l'un de l'autre.
Ankila se retourna brusquement. Ses yeux changeaient encore de couleur aussi souvent qu'ils bougeaient. C'était déroutant.
— Pourquoi être vêtu aussi légèrement ? Vous ne saviez pas en quelle saison nous étions ?
— A vrai dire, je ne savais pas que je partais. Je crois qu'il s'est passé des choses dans mon monde. Vous l'appelez "Le Monde des Artifices" ?
— Maximilian m'avait montré des photos de votre monde. Des choses que nous n'avons pas ici. Des choses inutiles !
Plus il me parlait et plus je comprenais que ce monde, Osténie, n'avait pas de technologie aussi avancée que la nôtre. Ce village était-il à la pointe de leur technologie ? Vivaient-ils comme au temps de notre Moyen Age ?
— Il m'expliquait que pour vous, tout ceci était vital, que sans cela, vous ne pourriez pas vivre.
— Oui, nous avons perdu beaucoup de choses avec le temps, et nos machines nous sont indispensables. Ne serait-ce que pour l'air que nous respirons !
Ankila me regarda, l'air sceptique. Peut-être était-ce au-delà de tout ce qu'il pouvait concevoir que d'avoir besoin de machines pour respirer, lui qui semblait en communion si profonde avec la nature.
— Maximilian disait que j'étais une fée. Il m'a appris ce qu'était ce genre de créatures dans votre monde. C'est intéressant, mais pas tout à fait vrai.
— Je suis étonné de voir à quel point vous connaissez bien notre langue.
— Il m'a beaucoup appris. Oh, et il a laissé des livres aussi. J'aime les livres. Les seuls que nous avons dans notre monde sont sacrés, nous ne pouvons les lire. Il m'a aussi appris ce qu'était la fiction ! Ces histoires inventées qui ressemblent parfois à de vraies histoires. Et il faudra que je vous présente au village.
J'avais du mal à suivre le fil de ses pensées. Il fouilla dans une sorte de besace faite de grosses feuilles encore vertes.
— Tenez, des photos.
Des polaroïds. De véritables antiquités. Le professeur lui avait montré de vieilles photos, mais pas seulement. Il y avait aussi des tirages faits depuis des photos numériques et un lecteur multimédia. Presque de quoi retracer notre histoire technologique !
Il y avait des clichés de notre quotidien. Je reconnus l'atelier du professeur, photographié à de nombreuses reprises pour des magazines et journaux. Je le reconnus lui aussi, avec sa barbe et ses lunettes. Il y avait des rues, des bâtiments, des animaux.
— Il me racontait la vie dans votre monde. Cet animal est incroyable ! Regardez ses yeux !
Il me montra la photo d'un chat.
— C'est un chat, lui dis-je, sans jugement.
— Je sais, il me l'a appris. Nous n'avons pas cet animal ici. Maximilien disait qu'il en avait trois. J'aurais aimé les voir, les toucher.
— Est-il venu plusieurs fois ici ?
— Plusieurs fois. La première fois, je crois que c'était par erreur. Ensuite, il me donnait des rendez-vous, et nous nous retrouvions, là où je vous ai rencontré. Au départ... J'ai cru que c'était lui.
Son regard allait d'une photo à l'autre. Avait-il été proche du professeur ?
— Il est mort, n'est-ce pas ?
— ... Oui. Il y a plus de cinquante ans. Enfin, cinquante de nos années.
Il regarda ses mains, compta sur ses doigts comme pour trouver une équivalence à leur temps.
— Il y a six cent lunes. Il m'avait appris le temps chez vous. Nous comptons le temps avec la lune. Six cents lunes...
— Quel âge avec-vous, Ankila ?
— J'ai 1836 lunes. ... 153 ans ?
Il compta à nouveau sur ses doigts, comme un enfant.
— 153 ans, affirma-t-il.
Je le regardai, le détaillai.
— Mais je ne vieillis pas comme les autres. Vorgell a 552 lunes.
J'essayai de faire un rapide calcul mental, mais il était plus rapide avec ses doigts.
— 46 ans, me dit-il en souriant.
— Vorgell... C'est l'homme qui était avec vous ?
— Oui. Il me protège quand je sors. Parfois, les Dvels Grheltd tentent de m'enlever alors je ne peux pas partir tout seul.
Dans quoi étais-je tombé ? Deux clans se disputaient un homme qui possédait apparemment des pouvoirs convoités. Il me regarda un instant tout en rassemblant les photos auxquelles il semblait tenir précieusement.
— Venez, suivez-moi. Vous serez mieux dans une de nos maisons. Vorgell pourra vous faire dormir.
Je grimaçai au nom de l'homme-bœuf. Ankila haussa les sourcils puis se mit à rire. Ah... ce rire...
— Ne vous inquiétez pas. Il n'est pas agressif. Il me protège et pensait sans doute que vous faisiez partie des Dvels Grheltd.
Nous sortîmes de l'oasis. De l'extérieur, cela ressemblait à un vulgaire carré de forêt au cœur du village. Nous traversâmes un chemin puis Ankila s'arrêta. Il inspira brièvement, expira lentement puis avança de nouveau. Nous étions déjà arrivés. Vorgell habitait la maison la plus proche de l'oasis, ce qui ne m'étonna pas s'il était le protecteur d'Ankila. Il frappa à la porte puis entra sans attendre qu'on l'y invite.
— Hloru stgiv Vorgell klehs't.
— Stgiv Ankila. Jaktlebptu dta...
Ankila le coupa.
— Attends, Vorgell. Il...
Il se retourna vers moi, le regard interrogatif.
— Ah, oui ! dis-je. Je ne me suis pas présenté. Daryl Longhorn. Daryl ira très bien.
Ankila hocha doucement de la tête puis reprit :
— Daryl ne comprend pas notre langue. Il faut utiliser la sienne.
Vorgell poussa un grognement. Il se gratta un peu la gorge puis me fit face.
— Je savais qu'Ankila vous emmènerait ici. Vous ne devez pas supporter le froid.
J'étais stupéfait. Vorgell parlait notre langue presque à la perfection. Un léger accent déformait ses "e", mais… c'était déroutant. Il nous fit entrer plus loin dans la maison. Pas de femme, pas d'enfants, vivait-il seul ? La décoration était sommaire : de gros meubles en bois, des ustensiles en métal, une cuisinière au bois. La table était d'une épaisseur improbable, à l'image de son propriétaire. Vorgell s'assit lourdement sur un énorme tabouret en bois en bout de table et nous invita à nous asseoir près de lui, sur des bancs.
— Je vais emmener Daryl voir Istghuk dès qu'il sera de retour. C'est le chef du village, dit Ankila en se tournant vers moi. Et nous vous trouverons des vêtements chauds.
Je regardai le feu qui crépitait dans l'âtre de la cheminée.
— Y'a-t-il des choses que je dois absolument savoir sur vos coutumes ? Des gestes que je ne dois absolument pas faire, des attitudes, ou même un regard.
— Maximilian était étonné de voir que nos mondes se ressemblaient autant, que nous avions des comportements presque identiques. La seule chose que vous ne devez pas faire c'est regarder une femme droit dans les yeux. Jamais.
— Pourquoi ?
— Les femmes sont sacrées chez nous. Elles portent nos enfants, elles donnent la vie.
— Comment faîtes-vous alors ? N'avez-vous pas de femmes ?
Ankila me regarda un instant, Vorgell me fixa, l'air interpellé.
— Euh, d'épouses, vous n'avez pas d'épouses ? N'êtes-vous pas mariés ?
— Les femmes choisissent si elles veulent se lier à un homme. Lorsque cela arrive, ils partent du village.
Je me grattai la tête, essayant de comparer cette coutume à celles des mondes que j'avais visités.
— Et où vivent-ils ?
— Il y a d'autres villages où ils vivent. Et dès que la femme attend son premier enfant, il y a encore un autre village pour les accueillir.
— Vous voulez dire qu'à chaque changement dans votre vie, vous devez changer de village ?!
— Oui. Ensuite, lorsque les enfants grandissent et deviennent adultes, les hommes reviennent ici et les femmes vont au Klestre. C'est l'endroit où elles vivent avant de choisir un homme.
— Je vois... Notre monde est très différent. Les relations entre les hommes et les femmes sont... plus compliquées, je crois. Et comment peuvent-elles choisir un homme si elles n'en voient jamais vraiment ?
— Pour leur force et leur courage.
— Alors j'imagine que Vorgell ne devrait pas avoir de problème pour trouver une épouse ! dis-je, espérant que mon humour était universel.
Ils me regardèrent sans sourire puis Ankila se leva.
— Ce n'est pas pareil, dit-il comme pour abréger la conversation. Vorgell va vous héberger pour cette nuit, et pour le reste de votre séjour.
Vorgell acquiesça d'un signe de tête et sortit de la cuisine.
— Vous ne craignez rien. Je sais qu'il est impressionnant, mais il ne vous fera rien.
— Je vous fais confiance, dis-je plus par politesse que pas conviction.
Puis Ankila partit et je me retrouvai seul face à Vorgell. Il prépara le dîner — qui avait été très fameux bien que sommaire —, puis m'avait montré ma chambre. Sa maison était plus profonde que je ne l'avais imaginé et comportait trois chambres. En la traversant lorsqu'il me guida vers celle qu'il avait préparée pour moi, je ne fus pas étonné de constater que la décoration était quasi inexistante. Des fleurs et de la faïence n'aurait pas collé avec le personnage !
Dans ma chambre, il m'avait préparé de quoi me changer pour la nuit et même des vêtements chauds pour le lendemain. Le lit était impeccablement fait, les draps étaient propres et comble du bonheur par un froid pareil, la pièce était bien chauffée.
— Passez une bonne nuit, me dit mon hôte d'un ton amical.
Je commençais à apprécier Vorgell. Chaque chose qu'il faisait contrastait radicalement avec son apparence, ce qui m'amusait de plus en plus.
Je quittai mes vêtements et passai ceux qu'il avait mis à ma disposition pour la nuit. Et ils m'allaient, un peu petits mais je me demandai où il avait pu les trouver, à qui ils appartenaient, ou avaient appartenu. Sûrement pas à lui.
Une fois confortablement installé dans le lit moelleux, un long soupir m'échappa. Le silence de la maison laissa place au fil infini et sinueux de mes pensées. Comment étais-je arrivé dans ce monde ? Qu'avais-je oublié ? Y avait-il eu un bruit avant mon départ, quelque chose qui aurait pu trahir la présence de quelqu'un ? Et cette rencontre improbable avec Ankila, un être fantastique, magnifique, quelqu'un savait-il qu'en m'envoyant ici je ferais une telle rencontre ? Pourquoi ne pas être parti à ma place ?
Puis je repensai à ma maison, à mes amis qui n'avaient pas dû se rendre compte de mon absence en si peu de temps, du livre que j'avais laissé en cours, de la tasse de thé qui devait être froide et des gâteaux secs que mon chien devait avoir mangé. ... Mon chien ! Il fallait que quelqu'un s'en occupe !
Et je m'endormis pour ne rouvrir les yeux que le lendemain matin, alors que la lumière du jour baignait la chambre par la fenêtre sans volets. Dans la maison, j'entendais des voix étouffées mais je reconnus celles de Vorgell et Ankila. Je sautai hors du lit, jetai mon pyjama sur le lit et enfilai les vêtements propres donnés par Vorgell.
Dans la cuisine, tous deux étaient en pleine discussion lorsque j'entrai.
— Bonjour !
Ankila m'adressa un sourire, Vorgell me fit un signe de la tête.
— Bien dormi ?
— Bien dormi, merci. Que se passe-t-il de bon matin ?
— Rien, je me disais que nous pourrions aller visiter les alentours. Je pense que ça vous intéressera.
— Pouvez-vous m'emmener aux endroits que von der Beiersdorf a visités ? J'aimerais voir de mes yeux ce qu'il a découvert. Etait-ce le premier Voyageur à venir en Osténie ?
— De votre monde, oui. Je peux vous montrer les champs sibyllins.
— Les champs sibyllins ? Pourquoi ce nom ?
— Nous les appelons Egstonklastr. Je crois que dans votre langue, cela veut dire "où dort le mystère". Maximilian a rebaptisé cet endroit "les champs sibyllins". C'est un endroit interdit, seul moi peux m'y rendre. Je l'ai montré à Maximilian parce qu'il n'était pas d'ici. Nos coutumes ne le concernaient pas, tout comme vous.
Dans les rues du village, dont je ne connaissais toujours pas le nom, les habitants se faisaient rares. Les seuls que je croisai me regardèrent avec méfiance mais sans hostilité. Des hommes, encore des hommes, toujours des hommes. Mais je remarquai qu'il y avait deux types d'hommes : ceux qui avaient le même gabarit que Vorgell et ceux dont le physique était plus proche de celui d'Ankila. Très peu d'intermédiaire, et aucune femme. Ce monde était peuplé d'hommes et j'en vins même à me demander s'il y avait vraiment des femmes quelque part.
Ankila me fit traverser la forêt. Nous longeâmes une petite rivière mais je ne pus qu'imaginer le décor que cet endroit aurait pu m'offrir si ça n'avait pas été l'hiver. Marchant à quelques pas devant moi, Ankila se retournait régulièrement comme pour s'assurer que je le suivais bien. Chacun de ses regards me touchait en pleine poitrine et une vague de chaleur m'irradiait littéralement. Jusqu'où ses pouvoirs pouvaient-ils aller ? De quoi était-il vraiment capable ?
Au détour d'une petite colline que nous venions de contourner, il s'arrêta brusquement. Devant nous, un pré s'étendait sur plus d'une centaine de mètres sous une épaisse couche de neige immaculée que rien ni personne n'avait foulée.
— Nous y sommes, les champs sibyllins.
Je voulus avancer, tenté par cette étendue vierge, mais Ankila m'arrêta d'une main sur mon bras.
— Non, vous ne pouvez pas. Ne faites pas un pas de plus.
— Je croyais que vos coutumes ne me concernaient pas.
— Nos coutumes peut-être, mais vous ne pouvez pas marcher ici.
— Pourquoi ?
J'étais un Voyageur, fait pour découvrir, et m'interdire l'accès à un endroit ne faisait qu'attiser ma curiosité. Mais Ankila ne me répondit pas. Il se contenta de me fixer, comme pour s'assurer que je n'avancerai pas, puis s'éloigna de moi. Il fit quelques pas, entrant dans les champs sibyllins. Je restai sceptique, il ne se passait rien, rien que je pouvais voir en tout cas. Puis Ankila se tourna vers moi et là, le sol commença à bouger.
La couche de neige frémit, sembla se déliter et commença à s'évaporer. Une fine brume planait au-dessus des champs, enveloppant Ankila dans un manteau de gouttelettes. J'étais tenté d'avancer, ou d'au moins toucher cette brume. Soudain, je vis un peu d'herbe, quelques brins par-ci par-là, puis la neige disparut totalement pour laisser place à un champ d'un vert intense. Sous les pieds d'Ankila, comme je l'avais déjà vu, des bourgeons de mirent à éclore et des fleurs se déployèrent tout autour de lui. J'étais en extase devant ce magnifique spectacle. Tout le champ fleurissait comme au printemps, des fleurs bleues, rouges, jaunes, violettes, une multitude de couleurs éclatait de tous côtés.
Ankila fit quelques pas, puis me rejoignit.
— C'est pour ça que vous ne pouvez pas y aller. Ici, je suis chez moi.
— Chez vous ?
— Chez moi.
Encore un mystère de plus. La neige se remit à tomber sur nous et recouvrit doucement le champ dont les fleurs se refermèrent pour rentrer dans la terre.
— Comment faites-vous ça ?
— Ca ?
— Les fleurs, la neige...
— C'est parce que c'est moi.
— Et que pouvez-vous faire d'autre ? A part faire pousser des fleurs, faire fondre la neige et donner chaud aux gens ?
Il me regarda d'un air étrange. Je n'insistai pas, tout ce que je lui demandais au sujet de ses pouvoirs, ou capacités, semblait lui paraître absurde. Il m'emmena ensuite visiter les environs du village — et j'appris enfin qu'il portait le nom de Jugstrol —, des endroits que von der Beiersdorf avait visités lors de ses voyages. A mon grand regret, je ne découvris que trop peu de choses, la faune et la flore endormies ne me livrèrent presque rien, et le peu que je pus en voir était semblable à ce qu'on trouvait dans mon monde. Comme ce voyage n'avait pas été prévu, je n'avais aucun instrument de mesure avec moi, ni de quoi faire des analyses. Je me contentai alors d'observer, de m'émerveiller, comme un touriste. Ankila ne parlait pas beaucoup des siens, et les questions que je lui posais sur lui et son peuple avaient le même genre de réponses que lorsque je le questionnais sur ses pouvoirs : un regard perplexe, une expression entre surprise et incompréhension et pas de véritable réponse.
J'abandonnai, définitivement. Après tout, je ne pouvais ramener de ce voyage que des souvenirs. Je n'avais même pas de quoi noter !
Nous passâmes la journée à visiter la forêt, les bords de la rivière, les quelques collines qui entouraient le village, et la nuit nous surprit sur notre chemin du retour. De toute évidence, j'allais de nouveau dormir chez Vorgell. J'hésitai encore à demander à Ankila où trouver le point de retour. Je n'avais peut-être pas voulu venir dans ce monde, aucun départ n'avait été prévu avant au moins un mois, mais j'étais sur place, et ne pas en profiter ne m'aurait pas ressemblé.
Le lendemain, alors que je pris le temps d'observer l'oasis par la fenêtre de ma chambre, je pus constater que tout le village était animé. Je descendis, cherchai rapidement Vorgell pour l'avertir que je sortais, et me rendis dans la rue. Ce n'était plus deux ou trois villageois que je croisai mais des dizaines. Tous s'affairaient dans les rues, portant des poutrelles, de gros sacs, des décorations. Ankila me rejoignit, comme s'il avait su que je venais de sortir. Sachant qu'il resterait évasif, je ne pris même pas la peine de lui demander ce qu'il se passait.
Soudain, il se tourna vers moi, l'air sérieux :
— Il faut aller voir Istghuk. Il doit déjà être au courant pour vous.
— Maintenant ?
— Nous devons aller voir Vogell, ensuite nous irons.
Alors que nous nous apprêtions à frapper à la porte de l'homme-bœuf, je vis l'enfant de la forêt détaler comme un lapin en sortant d'un recoin.
— Ankila, cet enfant... il n'est pas de ce village, c'est ça ? Alors que fait-il ici ?
— Il vient de Jhektder, le village des familles. Parfois, quelques enfants échappent à la vigilance de leurs parents.
— Est-ce un mal s'ils sortent du village ? S'ils viennent vous voir ?
— Il faut qu'ils apprennent leur rôle avant de pouvoir sortir. Mais cet enfant, Julag, est un peu différent. Ses parents sont morts il y a... deux ans.
— Oh, et j'imagine qu'il y a aussi un village pour les orphelins, c'est ça ?
Ankila me regarda comme si je venais de dire la plus grosse bêtise qu'il eut entendue.
— Les familles de Jhektder s'occupent d'eux, mais c'est beaucoup de travail.
Je m'abstins de tout commentaire. Nous retrouvâmes Vorgell, mais il n'était pas seul. Un homme était avec lui et je ne l'avais pas vu en partant. Plutôt jeune, fin, élancé. Encore un que je classai dans la catégorie "Ankila". Mais si je commençais à m'habituer à voir deux types d'hommes aussi opposés se côtoyer, je n'avais pas imaginé que dans ce monde, en Osténie, les hommes pouvaient s'aimer. Car les gestes que Vorgell avait envers cet homme dépassaient de loin la simple amitié ou l'entente fraternelle. La façon dont il lui caressait la tête, dont il posait ses mains sur ses épaules, sur sa taille, les regards qu'ils échangeaient... Ils étaient amants. Je repensai alors à ce que j'avais dit. Vorgell pouvait être populaire auprès des femmes mais c'était auprès d'un homme qu'il vivait.
Ankila entama une conversation avec eux, dans leur langue. J'en conclus que l'amant de Vorgell ne parlait pas la mienne, le professeur n'avait vraisemblablement pas converti toute la population du village. Je ne pris pas la peine d'essayer de comprendre et fit mine de m'intéresser à ce qui se passait à l'extérieur, ce qui était en partie vrai. Je n'avais aucune idée de ce qui se préparait.
Ankila me sortit de mon observation.
— Il faut y aller.
Je lui fis comprendre que je le suivrais et je lui emboîtai le pas alors qu'il sortait. Je ne sais pas ce qu'il était venu faire chez Vorgell, ce qu'ils s'étaient raconté. Peu importe. J'allais rencontrer le fameux Istghuk, chef de ce village pour le moins singulier.
Je n'avais aucune idée de la direction que nous prenions, si nous nous rapprochions du centre du village, ou si nous nous en éloignions, jusqu'à notre arrivée devant une énorme maison. Elle était bien plus imposante que toutes les autres que j'avais pu voir. Toujours en bois, je comptai trois étages, plus ce qui pouvait être un grenier. La décoration était un peu différente, beaucoup plus chargée avec de nombreuses gravures sur d'énormes poutres soutenant une partie des étages supérieurs, d'immenses fenêtres aux allures de vitraux, et ce qui aurait pu être des gargouilles.
Ankila s'arrêta et répéta ce qu'il avait fait devant la maison de Vorgell la première fois qu'il m'y avait emmené. Il inspira brièvement puis expira longuement. Etait-ce un rituel avant d'entrer dans la demeure d'un habitant ? Cette fois-ci je l'observai. Son teint trop pâle prit des couleurs, ses lèvres presque bleues virèrent au rose et son souffle se transformait en buée, comme le mien. Son regard accrocha le mien, il sourit.
— Il faut que je m'habitue à la chaleur dont vous avez besoin dans vos maisons. Je m'adapte à la température dans laquelle je vis.
— Oh.
Que pouvais-je répondre d'autre ? Ankila était une créature comme je n'en avais jamais rencontrée. Etait-il en symbiose aussi parfaite avec la nature ?
A l'entrée, alors que nous nous approchions de la porte, deux gardes nous saluèrent. Ils étaient grands et très minces et n'avaient d'impressionnant que leurs lances qu'ils tenaient debout contre leur flanc. Mais j'avais appris à ne pas me fier aux apparences, ces deux gardes devaient être redoutables pour assurer la sécurité de l'entrée de la maison du chef du village.
Les portes s'ouvrirent alors que nous n'avions même pas frappé. Un agréable souffle chaud me caressa le visage alors que nous entrions, des lampions bleus avaient été disposés ça et là pour éclairer le hall dans lequel nous venions d'arriver. L'atmosphère était agréable, apaisante. Un parfum délicat embaumait l'air, une douce odeur florale. Ankila échangea quelques mots dans sa langue avec un jeune homme venu à notre rencontre. Son apparence m'avait un peu troublé. Il ne devait y avoir que des adultes dans ce village, mais ce jeune homme donnait l'impression d'avoir à peine seize ans.
Je suivis Ankila dans un couloir sombre qui déboucha sur une pièce immense. A en juger par la taille de la bâtisse, cette pièce devait prendre la quasi totalité du rez-de-chaussée, d'où toutes ces poutres soutenant un plafond que j'avais pensé plus bas à en juger par ce que j'avais vu de l'extérieur.
— Approchez !
Une voix sortie de nulle part nous invita à avancer. La pièce était remplie de tapis, de tentures, de coussins. Cela me rappela notre ancien Orient. Des vasques enflammées éclairent certains endroits alors que d'autres étaient dans la pénombre. Je ne vis notre interlocuteur qu'au dernier moment, alors qu'Ankila s'était arrêté. Il se courba légèrement en avant, en signe de salut, et je fis de même.
— Alors c'est lui ? Celui qui vient du Monde des Artifices ?
Encore une personne qui parlait ma langue. Leur chef était déjà au courant de mon arrivée, et même de quel endroit je venais. Je levai les yeux. Dissimulé derrière de fins rideaux gris, je ne voyais du chef, Isthguk, qu'une silhouette allongée sur des coussins. Puis Ankila avança, passant les rideaux et... Je ne sais pas, l'avait-il embrassé ? J'avais vu la silhouette d'Ankila se pencher sur Isthguk et leur visage se rejoindre.
Ankila me rejoignit comme s'il ne s'était rien passé. Et peut-être qu'il ne s'était rien passé. Les coutumes des différents mondes que j'avais visités m'avaient très souvent laissé perplexe. Tout ce que je demandais à cet instant était de ne pas avoir à embrasser un sombre inconnu.
Je vis Isthguk se lever. Sa grande silhouette élancée me surprit. Il devait être au moins aussi grand et fin que les deux gardes que nous avions croisés à l'entrée de la bâtisse. Je le vis passer un vêtement sur ses épaules et il apparut enfin. Isthguk était un homme, je ne pouvais pas me tromper, mais tout son corps dégageait une sensualité très féminine. Ses gestes souples, sa façon de marcher lorsqu'il s'approcha de moi, son visage fin et magnifique. Une véritable beauté.
— Je vous présente Daryl, dit Ankila. Il vient du Monde des Artifices.
— Je sais, répondit Isthguk.
Il leva une main et posa le bout de ses doigts sur ma joue, les faisant glisser le long du contour de mon visage. Isthguk était aveugle. Ses yeux gris immobiles fixaient mon cou alors que son autre main vint rejoindre l'autre, détaillant mon nez, mes lèvres, mes yeux. Je ne bougeai pas mais jetai un coup d'œil à Ankila qui gardait une expression impassible.
— Il restera ici, dit Isthguk. Qu'on lui prépare une chambre.
Ses mains quittèrent mon visage et il disparut de nouveau derrière les rideaux.
— Isthguk vous fait un énorme privilège, me souffla Ankila. Se faire inviter dans sa demeure est un immense honneur.
— Je n'en doute pas, répondis-je à voix basse.
Et là, une dizaine de jeunes hommes apparurent de nulle part pour venir m'entourer et me guider presque de force en dehors de la pièce. Ankila ne bougea pas. Je fus emmené dans une pièce voisine, bien plus petite mais tout aussi décorée. Tout se passa très vite : on me fit comprendre qu'il fallait que je change de vêtements et qu'il fallait surtout que je prenne un bain.
Je fus donc emmené dans une salle qui avait tout de nos thermes romains disparus avec le temps. J'étais décidé à ne plus réfléchir. Ce peuple semblait inoffensif et j'étais plutôt bien traité. J'enlevai mes vêtements sous les yeux de trois jeunes hommes restés avec moi et entrai dans l'eau. Sa chaleur était divine, comme si elle avait été chauffée à mon goût. Je soupirai. Mon arrivée dans ce monde ressemblait de plus en plus à une bénédiction. L'eau du bain était parfumée, des fleurs flottaient à sa surface, de petites fontaines versaient leur eau en continu.
Je fermai les yeux, me laissant couler sous la surface pour me laisser flotter sur le dos.
Soudain, je sentis deux mains se poser sur mes épaules. J'ouvris les yeux et vis le visage d'Istghuk au-dessus du mien. Il se pencha un peu plus et m'embrassa. Je faillis me noyer en voulant me détacher de lui et me mis sur mes pieds. Il se tenait en face de moi, silencieux. Un sourire lui courbait légèrement les lèvres et un air malicieux éclairait son regard.
— Je vous ai surpris, je crois.
Sa voix était douce.
— Je... ne m'attendais pas du tout à vous voir ici et...
— C'est pourtant quelque chose de très courant chez vous, non ?
— Disons qu'il nous arrive de nous embrasser mais comme ça...
Il tourna autour de moi pour se mettre face à mon dos. Je sentis ses mains caresser mes épaules puis descendre sur mes omoplates. Je me retournai brusquement.
— Que voulez-vous ?
— Vous êtes un homme charmant.
Je restai sceptique.
— Vous êtes aveugle, non ?
— Pas tout à fait. Je ne vois pas avec mes yeux mais mes mains sont amplement suffisantes pour me rendre compte de ce qui m'entoure.
— ... Est-ce une coutume ? Suis-je obligé de céder à vos avances ?
— Non, vous n'êtes pas obligé, mais vous auriez tort de ne pas accepter.
Il se rapprocha de moi, prit mon visage dans ses mains et m'embrassa de nouveau. Tort ou pas, je finis par me laisser faire. Mes différents voyages m'avaient appris beaucoup de choses sur moi, aussi avais-je découvert un peu tard qu'hommes comme femmes pouvaient avoir une réelle emprise sur moi.
Je le saisis par la taille, fine et délicate, et le rapprochai de moi. Ses lèvres avaient un goût sucré, comme un goût de bonbon à la fraise, et même son souffle semblait parfumé. Il me fit reculer jusqu'au rebord le plus proche et je m'y adossai. Ses baisers devenaient enflammés, passionnés et son corps nu contre le mien tout aussi nu me fit un effet presque immédiat. Il sourit.
— Votre corps est honnête.
— Qui ne le serait pas dans une telle situation...
Il passa une main entre nos deux corps et me caressa lentement. Je le laissai faire un instant, profitant de cet instant privilégié et surtout trop méfiant pour le repousser. Que risquai-je à le repousser ? Pouvais-je être torturé ou condamné pour avoir rejeté ses avances ? Je le laissai me séduire à son envie, me caressant, m'embrassant. Puis soudain, il s'éloigna de moi.
— Mes enfants vont vous guider jusqu'à mes appartements.
— Vos enfants ?
Il sortit du bain. L'eau glissait sur sa peau légèrement hâlée. Il était magnifique, son corps était d'une harmonie divine, le contraire exact de Vorgell. Etaient-ils de la même race ? Il s'arrêta quelques secondes, se retourna brièvement et me sourit. Son invitation était vraiment tentante. Je le laissai sortir de la pièce en le suivant du regard. Les jeunes hommes qui m'avaient accompagné jusque-là, ses enfants, arrivèrent en silence, serviettes dans les bras. Je sortis à mon tour du bain, les laissant s'occuper de moi, me sécher et m'habiller.
La tenue qu'il m'avait donnée était légère, agréable, la matière était proche de la soie, ou en avait au moins la douceur et la fluidité. Deux jeunes hommes me prirent les mains et me guidèrent à l'étage. Istghuk était allongé sur un lit plus qu'immense. Il ne portait qu'une sorte de robe de chambre si légère qu'elle épousait chaque forme de son corps.
— Entrez, me dit-il.
Les deux garçons me quittèrent, discrets, effacés. Je m'approchai du lit.
— Vous devez être sublime dans nos vêtements.
Il se leva et se colla à moi, m'embrassant à nouveau. Il était dominateur, rien d'étonnant pour un chef de village. Puis il me jeta littéralement sur le lit avant de m'enfourcher.
— Est-ce que vous traitez tous vos visiteurs comme ça ? dis-je, voyant qu'il ne portait aucun sous-vêtement. Je viens à peine de vous être présenté...
— Tous ? Non. Mais vous venez du Monde des Artifices, vous n'êtes pas un simple visiteur.
— Avez-vous accordé le même traitement au professeur von der Beiersdorf ?
— Maximilian ?
Il sourit.
— Vous aimeriez savoir, n'est-ce pas ? Vous aimeriez savoir s'il m'a fait l'amour ? S'il m'a caressé comme vous me caressez, s'il m'a embrassé comme vous l'avez fait...
— Est-ce vrai ? Avez-vous été aussi proches ?
— Il était bel homme, c'est vrai, mais votre monde vous impose des barrières que certains d'entre vous n'osent pas briser. Contrairement à vous, il me semble.
— Vous parlez du fait que je sois un homme tout comme vous ?
— Entre autres, oui.
— Alors non, je n'ai pas ce genre de barrières. Mais notre monde a beaucoup changé depuis l'époque où vous avez connu le professeur, les relations sont beaucoup plus libres.
— Oh. C'est intéressant.
Il se pencha sur moi et arrêta son visage à quelques centimètres à peine du mien. Son souffle se mélangea au mien, toujours aussi parfumé, et ses longs cheveux auburn caressèrent mon torse. Il se pencha un peu plus et me lécha les lèvres. Il exerçait une pression dérangeante entre nos corps, faisant de légers va-et-vient contre mes hanches. Il m'embrassa à pleine bouche, dévorant presque mes lèvres. Puis il se redressa. Il semblait prendre un malin plaisir à me séduire, à m'exciter. Il fit glisser son vêtement sur ses épaules, se dénudant entièrement. Il était magnifique, tout en finesse et sensualité. Je posai mes mains sur sa taille. Que pouvais-je faire d'autre ?
— Vous me désirez, n'est-ce pas ?
— Ce serait un tort de ne pas en profiter.
Il se redressa sur ses genoux, s'empara de mon sexe et m'introduisit lui-même en lui. Je fermai les yeux. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas fait l'amour à quelqu'un, bien longtemps que j'étais trop pris dans mes recherches, mes aventures, et même si lors de mes voyages, j'avais pu rencontrer des partenaires d'un soir, je n'avais pas rencontré quelqu'un d'aussi érotique que lui depuis... trop longtemps.
Lorsque je voulus prendre les choses en main, il m'en empêcha, me forçant à rester allongé et à subir sa délicieuse torture.
Dans nos ébats, je pris le temps de l'observer. Il était comme en transe, jetant sa tête en arrière presque à chacun de mes coups de rein. Il gémissait, criait, grognait, et son état presque hystérique finit par m'atteindre, si bien que je n'arrivai plus à faire la différence entre le réel et mes fantasmes.
Lorsque j'ouvris les yeux, il faisait encore, ou de nouveau, jour. J'étais toujours dans la chambre d'Istghuk, mais j'étais seul dans le lit. Je me tournai sur le dos, faisant face au ciel de lit que j'aurais dû remarquer bien plus tôt. Je remarquai aussi la couleur des draps, le mobilier de la chambre, les fenêtres donnant sur la rue principale. Je me redressai. Une violente douleur s'empara alors de mon lobe frontal et résonna dans toute ma tête, comme si... comme si on m'avait drogué.
Je me levai non sans difficultés, le sol semblait se dérober sous mes pieds, tout tournait de façon saccadée, les murs s'approchaient et s'éloignaient frénétiquement. Je tombai à genoux, incapable de rester debout. Que m'avait-il fait ? Je pensai immédiatement à Ankila. J'essayai de me remettre sur mes pieds mais ne réussis qu'à avancer à quatre pattes jusqu'à la porte. Je m'aidai de la poignée pour me relever et appuyai dessus. Verrouillée. J'étais enfermé. Je rappuyai une fois, deux fois, autant de fois qu'il fallut pour me rendre à l'évidence. On m'avait piégé. Je m'adossai à côté de la porte, tentant de reprendre mes esprits. Les fenêtres… J'inspirai profondément et m'en approchai. Tout tanguait, valsait, une sensation désagréable m'enserrait les entrailles, mais il fallait que je sorte.
A l'extérieur, personne. Il faisait jour comme en plein après-midi. Combien de temps étais-je resté inconscient ? J'ouvris une des fenêtres. Oubli ? Mais il n'y avait rien à quoi me raccrocher à l'extérieur ni de quoi amortir une éventuelle chute. Que faire ? Je n'avais pas envie de mourir dans ce monde, pas envie de mourir, tout simplement. Je fermai la fenêtre. Peut-être qu'il s'était passé quelque chose et qu'ils m'avaient enfermé pour ma sécurité.
Chancelant comme un chiot venant de naître, je retournai vers le lit où je m'allongeai. Une nausée indescriptible s'empara de moi, une fois allongé j'eus l'impression de tomber tête la première, en arrière, dans un puits sans fond.
Je dus m'endormir, ou perdre connaissance, car je m'éveillai une seconde fois. Mais je n'étais plus seul. Istghuk se tenait près de moi, légèrement penché au-dessus de mon visage. Il me sourit. Je le regardai un long moment, pas très sûr d'être vraiment éveillé. Je me sentais lourd mais la pièce ne tournait plus et je n'avais plus de nausée.
— Les effets vont bientôt disparaître complètement, me dit Istghuk.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait ? demandai-je, groggy.
Je peinais à parler, ma gorge était endormie et j'étais comme fatigué de respirer.
— Ne forcez pas, me dit-il. Ca ira bientôt mieux.
— Qu'est-ce que vous m'avez fait ? répétai-je.
Il me sourit de nouveau. Son expression était tendre. Il me prit la main et la posa sur son ventre.
— Il me fallait un homme comme vous, me dit-il en caressant ma main.
— Un homme comme moi pour faire quoi ?
Il pressa ma main sur son ventre.
— L'enfant que je porte. Le Messie.
Je le fixai un long moment, attendant le moment où il me dirait que c'était une plaisanterie, que les parfums du bain m'avaient étourdi et que j'avais passé quelques heures à dormir.
— Je ne comprends pas, dis-je.
— Vous m'avez fécondé il y a trois jours. Ankila est formel, j'attends bien un enf...
— Non, non, non. Non, attendez, coupai-je. Qu'est-ce que ça veut dire ?
J'enlevai sèchement ma main de son ventre.
— On m'envoie dans un monde sans que je le veuille, je me fais séduire par un parfait inconnu qui m'annonce quoi ? Qu'il attend un enfant de moi ? C'est une blague !
L'expression d'Istghuk se durcit. Il se leva nerveusement.
— Bien. De toute façon, je n'ai plus besoin de vous. Vous êtes libre de partir.
— Quoi ? Attend...
Il claqua la porte derrière lui. Les effets de ce qu'il m'avait donné avaient disparus. Je pus me lever sans difficulté et sortir de la chambre. La bâtisse semblait totalement vide, où avait-il bien pu partir aussi rapidement ?
Je descendis au rez-de-chaussée et sortis. Personne ne me retint. Je me retrouvais à nouveau en pantoufles dans la rue, grelotant, mais cette fois-ci, je savais où me rendre. L'oasis en plein milieu du village me guidait à travers les rues.
— Ankila !
Je me précipitai entre les arbres, entrant sans aucun doute chez lui sans autorisation. Mais il n'était pas là. Je me rendis chez Vorgell. Personne. Il ne me restait plus que les bois, là où je l'avais vu pour la première fois.
— Ankila ! Ankila !
Je ne trouvai personne. Qu'est-ce que je devais faire ? Où aller ? Où pouvait se trouver le point de retour ?
— Daryl ?
Je me retournai. Ankila était là, à quelques pas. Les fleurs sous ses pieds s'épanouissaient doucement à travers la mince couche de neige qui persistait.
— Ankila, qu'est-ce que ça veut dire ? Istghuk est... C'est quoi ce merdier ?!
Je perdais mon sang-froid.
— Je suis désolé, Daryl. J'aurais dû vous prévenir, mais Istghuk est notre chef et...
— Et quoi ?! Il m'a drogué, et j'ai dormi pendant trois jours ! Résultat... Merde, Ankila, est-ce que c'est vrai ? Est-ce qu'il est... Est-ce qu'il attend vraiment un enfant ?!
Ankila garda le silence.
— Et qu'est-ce que c'est cette histoire de Messie ? Bon sang, je viens d'arriver dans ce monde, j'ai à peine eu le temps de rencontrer deux habitants que je me retrouve dans cette histoire tout droit sortie d'un véritable cauchemar ! Et comment peut-il attendre un enfant ! C'est un homme !
— Tout comme votre Sainte Vierge a mis au monde votre seigneur spirituel, Istghuk est un homme saint.
Je le regardai, j'avais du mal à comprendre, beaucoup de mal.
— Cela fait... 120 ans que Maximilian est arrivé ici pour la première fois. Il avait avec lui la Bible. Au départ, nous ne comprenions pas ce qui y était raconté, alors il nous a expliqué. Dieu, la Sainte Vierge, Jésus, les apôtres.
J'aurais dû m'en douter. Le professeur von der Beiersdorf était un homme très croyant, scientifique émérite mais très croyant. Rien d'étonnant à ce qu'il ait eu une Bible avec lui lors de ses voyages. Mais que leur avait-il appris ?
— Et qu'est-ce que ça vient faire dans tout ça ?
— Notre monde est différent du vôtre, nous n'avons pas évolué de la même façon. Les différentes guerres que nous avons vécues ont réduit le nombre de femmes. Aujourd'hui, elles sont si rares que nous avons été obligés de les protéger. Leur petit nombre leur a donné une puissance bien supérieure à celle des hommes, c'est pourquoi elles décident de qui va partager leur vie, qui leur fera un enfant. Les hommes ont changé avec le temps et comme vous avez pu le voir, certains peuvent même donner la vie, faisant d'eux des êtres aussi rares et précieux que les femmes, même s'ils ne peuvent donner vie qu'à des garçons. Daryl, il faut que vous compreniez qu...
— Où est le point de retour ? Vous devez forcément le savoir, le professeur von der Beiersdorf est venu plusieurs fois ici, ce qui veut dire qu'il est reparti autant de fois. Où est le point de retour ?
Je m'approchai de lui, il fallait que je parte de cet endroit.
— Daryl, je ne sais pas où se trouve le point de retour. Maximilian nous quittait toujours avant de s'en aller, personne ne savait où il allait.
— Je n'en crois pas un mot. Où est le point de retour ?!
Je le saisis fermement par les épaules. Ses yeux s'écarquillèrent, ces yeux magnifiques.
— Daryl...
Il baissa le regard puis les releva.
— Suivez-moi.
Il me prit par la main et m'emmena à travers les arbres. Je n'arrivais pas à m'orienter, je ne savais même pas si nous nous éloignions du village. Soudain, quelqu'un se jeta sur moi, m'écrasant contre le sol et m'immobilisant. Ankila poussa un cri de stupeur puis échangea quelques mots enragés avec mon assaillant que je ne voyais toujours pas. Puis l'homme me fit me mettre debout, de force, et je constatai avec surprise — et effroi — qu'il s'agissait d'un des gardes d'Isthguk, un des ceux de l'entrée de sa demeure. J'essayai de comprendre, mais il ne parlait pas ma langue et Ankila semblait avoir eu l'ordre de se taire.
Le garde me ramena au village. Je vivais un des pires moments de ma vie, me rappelant amèrement les fois où j'avais failli mourir ou être écorché vif. On finit par m'enfermer dans une cellule au cœur de la bâtisse d'Istghuk, comme dans un cachot, et je ne revis ni Ankila, ni Vorgell, ni Istghuk.
Je protestai un jour, puis un autre, puis encore un autre, mais personne ne semblait m'entendre, ou même se soucier de moi. La seule personne que je voyais était le garde qui venait m'apporter mes repas. J'étais sur le point de devenir fou.
Puis le temps passa. Je devinai qu'on ne me laisserait pas partir. J'étais prisonnier, rien de plus, rien de moins. J'appris à déchiffrer les bruits que j'entendais, les voix des gardes, des enfants, et même celle d'Istghuk. Au fil des semaines, et pour ne pas tomber complètement dans la folie, j'avais mis en place un calendrier, gravé dans le bois des murs de ma cellule. Nous approchions du mois d'avril dans mon monde. Le temps devait changer, on devait commencer à avoir moins froid, le temps devait être plus doux, et mon cerisier japonais devait avoir des bourgeons. Je prenais aussi des notes, tout ce qu'il me passait par la tête finissait sur les murs de ma cellule, les recouvrant d'écritures et de croquis.
Par une mince ouverture en haut d'un des murs, je pouvais voir le temps passer en Osténie, le jour, la nuit... mais la neige ne cessait pas, j'étais dans un monde où l'hiver semblait être la seule saison.
Et un jour, on vint me chercher. Je ne cherchai même pas à protester, ou même à tenter de m'enfuir. J'avais perdu du poids, j'étais affaibli et avant de sortir de la cellule, je me rendis compte que cela faisait près de neuf mois qu'on m'avait enfermé ici, et ma seule obsession alors que la porte s'ouvrit était de savoir si l'enfant qu'Istghuk avait annoncé porter était venu au monde ou pas. Etait-ce seulement vrai ? Comment un homme pouvait-il enfanter ?
Le garde ne me ménagea pas, serrant exagérément mon bras alors que je peinais à le suivre. Il me fit traverser des couloirs et je fus emmené dans la salle principale, cette même salle dans laquelle j'avais rencontré Istghuk pour la première fois. Derrière les rideaux gris, j'entendais une respiration douloureuse, haletante, et dans un coin de la pièce, je vis Ankila. Il n'avait pas changé, il était toujours aussi beau, toujours aussi parfait et son regard avait la même intensité et la même beauté.
La respiration laissa place à des cris étouffés. Mes pensées anesthésiées par le temps reprirent vie et je me mis à imaginer toutes sortes de choses : Istghuk était-il en train de mettre au monde cet enfant ? Et soudain, plus rien. Les cris avaient cessé, le silence tomba. Et quelques instants plus tard, les pleurs d'un enfant. Je n'avais même pas assez de force pour être effaré, même si ce que je ressentais à ce moment en était très proche. Je me contentais de regarder, d'écouter, et d'attendre qu'il se passe quelque chose que je puisse comprendre clairement.
Le garde finit par me lâcher le bras. Je tenais à peine debout et se furent deux mains chaudes et douces qui vinrent me soutenir. Ankila était presque contre moi. Je le fixai, lui et ses yeux aux mille couleurs.
— Vous êtes un dieu maintenant, me dit-il à demi-voix.
Son regard me fascinait toujours autant.
— Notre Messie est né, grâce à vous.
— Votre messie ?...
— Istghuk est comme un père pour nous tous, un père puissant et protecteur. Son enfant saura nous guider. Ce jour marque la naissance de notre Messie et devient notre Noël. Grâce à vous, cette fête sacrée pourra être célébrée ici aussi.
— Vous... vous avez fait tout ça pour Noël ?
— N'est-ce pas un jour fantastique dans votre monde ? Un jour de paix, de sérénité et de communion universelle, un jour où les gens sont heureux et célèbrent la naissance du Messie depuis des centaines et des centaines d'années. Votre dieu vous a donné un guide, un être capable de vous montrer le chemin. A partir de ce jour, nous aussi, nous avons notre guide. Enfin, selon Istghuk.
Je ne savais pas quoi dire, aucun mot ne pouvait traduire ce que je ressentais. Comment pouvaient-ils tous croire en une telle chose absurde ?! Etaient-ils tous fous, et prêts à croire tout ce qu'un étranger avait pu leur dire ?
— Daryl... j'ai trouvé votre point de retour, me dit Ankila en chuchotant.
Mais même si j'avais compris ce qu'il venait de me dire, après ces neuf mois enfermé, je n'étais plus à quelques heures près. Il fallait que je voie cet enfant. Je fis quelques pas vers les rideaux gris, essayant de déceler le moindre mouvement, des silhouettes, et je devinai Istghuk, allongé sur le dos. Etait-il encore envie ? Comment avait-il mis au monde cet enfant ? L'évidence voulait qu'ils aient pratiqué une césarienne mais ce monde n'avait plus aucune cohérence pour moi, tout devenait alors possible.
J'écartai un premier rideau, puis un deuxième, et je vis enfin Istghuk, trempé de sueur. Sa respiration était calme et profonde, l'expression de son visage endormi était sereine. Et à un ou deux mètres de lui, un berceau. Je m'arrêtai. Deux enfants d'Istghuk se tenaient tout près, observant le bébé comme s'il eut été un trésor auquel ils ne pouvaient pas toucher mais qu'ils pouvaient observer à loisir.
Je contournai Istghuk pour me rendre auprès de l'enfant. Il était enveloppé dans un linge blanc immaculé, et une minuscule croix de bois avait été posée sur son torse. Qu'avait donc fait von der Beiersdorf ? Que leur avait-il enseigné sur le christianisme et ses origines, sur nos traditions et nos coutumes, sur notre histoire ?
Je posai une main sur la tête du bébé. Je n'arrivais pas à me dire que, techniquement, il s'agissait de mon fils. Je n'avais même pas encore pensé à choisir la personne qui partagerait ma vie, alors un enfant... Je me tournai vers Istghuk. Si je commençais à comprendre leur curiosité envers nos traditions et nos religions, je ne comprenais pas ce qu'ils en avaient fait et comment tout cela était possible.
De l'autre côté des rideaux, Ankila attendait. Il était ma porte de sortie de ce rêve bien trop étrange et je le rejoignis.
— Amenez-moi au point de retour.
— Vous choisissez de partir ? Vous êtes un dieu maintenant.
— Un dieu qu'on a enfermé jusqu'à ce que son enfant vienne au monde ? Et je ne sais même pas si cet enfant est le mien.
— Il l'est.
— Sans preuves scientifiques, sans tests, il ne sera jamais mon fils.
Ankila sembla réfléchir, il était troublé. Puis il me fit signe de le suivre. Nous sortîmes de la demeure d'Isthguk, de mon pénitencier, et je vis la véritable lumière du jour pour la première fois depuis longtemps. Il neigeait encore en Osténie et le temps était toujours aussi froid. A l'extérieur, je m'étais attendu à voir une dizaine de villageois allant et venant, comme ce que j'avais vu avant d'être enfermé, mais c'était des dizaines d'hommes qui s'étaient assemblés devant les marches de la demeure. Dès qu'Ankila et moi passâmes les portes, un immense silence tomba sur la foule. Je m'arrêtai, attendant d'être sûr de ne pas y laisser ma vie. Puis tous se penchèrent en avant comme pour me saluer, les mains jointes devant eux comme un signe de prière.
— Je vous l'avais dit, vous êtes un dieu.
Je descendis les marches, trop curieux de connaître la réaction de tous ces hommes à mon approche. Et tous s'écartèrent sur mon passage, baissant encore plus la tête et levant les mains plus haut.
— Ankila, je veux partir.
Il comprit. Il m'emmena jusqu'à l'oasis et je l'y suivis alors qu'il y pénétrait. Je crois que je ne m'étais jamais senti aussi stupide de toute ma vie. Dans mes précédents voyages, j'avais été habitué à chercher le point de retour des jours entiers, bravant des obstacles comme jamais je n'en avais imaginés, mais le trouver dans un endroit aussi évident, aussi proche de moi, un endroit dans lequel j'avais déjà été... La situation en était même devenue risible, et un immense sourire me fendit le visage, et mes lèvres gercées.
— Je ne pouvais pas vous le dire, Istghuk me l'avait interdit.
Je n'étais plus à ça près. Le point de retour brillait légèrement, laissant la lumière onduler au travers de son champ magnétique. Si j'avais eu mes appareils de mesure à mon arrivée, je l'aurais trouvé tout de suite.
— Alors... vous partez, n'est-ce pas ?
Ankila paraissait triste, son expression était torturée.
— Et si vous veniez avec moi ? lui proposai-je.
Non, je n'étais plus à ça près non plus.
— Venir ? Traverser le point de retour ? Aller dans votre monde ?
Il réfléchit.
— Non, je ne peux pas. Istghuk a besoin de moi ici, et les autres aussi. Mais je suis sûr que vous reviendrez.
Je ne répondis pas. Avais-je vraiment envie de revenir dans ce monde ? J'y étais un dieu, j'y avais très probablement un enfant, mais pouvais-je faire face à leur obsession ? Je posai une main sur l'épaule d'Ankila et gravai son regard dans ma mémoire.
— Je serais resté s'il n'y avait eu que vous, lui dis-je.
Il me sourit. Puis son visage s'approcha du mien et il m'embrassa.
— Joyeux Noël, me murmura-t-il tout contre mes lèvres.
Non, ça, je ne pouvais pas l'entendre.
Son sourire s'agrandit lorsqu'il me poussa à travers le point de retour, et sans que je ne m'en rende compte, j'étais dans mon laboratoire, étendu sur le sol, face contre terre. Le temps que je réagisse, le passage s'était déjà refermé.
Je sautai sur mes pieds et fixai le générateur qui venait de se mettre en veille, son système de refroidissement déjà en route. Près de moi, l'écran de l'ordinateur de contrôle m'informait que le retour s'était déroulé sans incident technique et qu'il était conseillé que je passe en salle de décontamination, comme à chaque retour de mes voyages. Mais mon souci n'était pas de savoir si j'avais ramené des maladies de ce monde alternatif, je voulais ses coordonnées, savoir si la base de données des Voyageurs avait des informations sur ce monde et surtout, il me fallait de quoi noter.
Je viens tout juste de revenir d'Osténie et vous venez de lire ce qu'il m'est arrivé.
Si vous trouvez cette archive, c'est que vous êtes un autre Voyageur. Et si vous me lisez, c'est que je ne suis plus dans ce monde. Les coordonnées d'Osténie ne sont pas dans le Centrium et je n'en ai ramené aucun document ni aucune espèce vivante.
Ceci est mon unique témoignage.
Je m'appelle Daryl Longhorn. Dans ce monde, je ne suis qu'un homme mais dans un autre, je suis un dieu.