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Fiction » Humor » Le chat, le nerd et le businessman font: B s : A A A . width: full 3/4 1/2
Author: Berylia
Fiction Rated: T - French - Romance/Humor - Published: 09-06-09 - Updated: 09-06-09 - id:2717225

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— Je déteste les nerds.

La déclaration résonna dans l'air immobile du bureau, semblant ne déranger ni l'unique lampe qui éclairait encore la pièce ni le fauteuil vide qui contemplait les lumières nocturnes de Seattle à travers les grandes baies vitrées de l'imposant building. De toutes façons, ce n'était pas comme si Drake Erwing Herrera s'était attendu à ce que quelqu'un lui réponde. Il était bien placé pour savoir qu'à part lui et ces dégénérés de scientifiques fous perdus au fond de leur trou sans lumière, il ne restait plus personne dans les locaux de la branche de Seattle de la célèbre Corvin Production S.A. Rien que lui et ces cinq tarés coincés là jusqu'à ce qu'ils finissent le projet qu'ils devaient rendre pour demain ou jusqu'à ce qu'il se décide à tous les éliminer en les faisant souffrir le plus possible.

Passant la main dans ses cheveux bruns à présent particulièrement en bataille, il appuya son front contre la vitre et soupira en regardant la ville qui s'étendait à ses pieds. Non, ce n'était pas vraiment ce à quoi il s'attendait quand on lui avait offert cette promotion...

En y réfléchissant bien, l'offre aurait dû lui paraître louche, trop belle pour être vraie. Il n'était dans la boîte que depuis deux ans et soudain Monsieur Corvin lui-même venait lui proposer de le mettre à la tête du tout nouvellement acquis département de jeux vidéo situé à Seattle. Pour un manager aussi jeune que lui, l'offre était tout simplement irrésistible, il allait pouvoir façonner à sa guise chacun des aspects de cette nouvelle section, choisir les gens avec qui il travaillerait et après avoir fait de cette nouvelle branche une réussite, il se verrait proposer la direction d'une filiale encore mieux placée comme par exemple celle du prêt-à-porter ou encore la branche agro-alimentaire...

Mais ça c'était sans compter sur les débiles de la cave.

Drake serra les dents en sentant sa migraine remonter lentement, péniblement et malignement le long de son crâne comme une limace anthropophage. Monsieur Corvin arrivait demain et il devait présenter au grand manitou la version alpha du jeu sur lequel la nouvelle branche avait misé tout son avenir. Et bien sûr, le jeu n'était pas prêt. Au début ce n'était pas grave, à peine quelques défauts et autres bugs à corriger, puis il y avait environ une semaine, l'un de ces brillants crétins était arrivé en hurlant qu'il avait une idée. La vision de cette espèce d'épouvantail hagard et aux cheveux gras beuglant à travers le couloir avant de descendre s'enfermer dans la cave n'avait fait que lever un sourcil étonné au manager, mais il n'y avait pas prêté plus d'attention... Si seulement il avait su, si seulement il avait eu l'idée d'aller voir ce qui se passait dans la tanière des psychopathes, si seulement... Mais non, il n'avait découvert la catastrophe que trois jours auparavant quand il était venu demander le produit fini et les avait tous trouvés encore plus sales, encore plus obsédés, encore plus étranges, leurs doigts courant comme des lévriers sous acide sur leur clavier, leurs yeux pâles fixés sur leur écran, leur visage cireux baigné dans l'anti-lumière produite par la cave. Prenant leur état de déliquescence avancée pour un signe de la complétion de leur oeuvre, il avait demandé à avoir le prototype.

C'est alors que le ciel lui était tombé sur la tête. Ned Lonterman lui avait révélé sans même relever la tête que le jeu était loin d'être fini pour la bonne et simple raison que Gin, de son vrai nom Eugène McWoerth avait eu une idée qui allait révolutionner le monde du jeu vidéo et que donc ils étaient peu ou prou en train de refaire tout le jeu pour changer complètement le game system. Depuis cette minute fatidique où il avait manqué de leur donner une crise cardiaque en leur faisant simplement sentir à quel point il n'était vraiment, mais vraiment pas content de cette idée, depuis ce moment donc, ni eux ni lui n'avaient ne serait-ce que fermé un oeil ou même pensé à des concepts interdits tels que maison, douche ou lit. Bon, bien sûr, Drake en tant que manager avait une petite douche installée à côté de son bureau et ne se gênait pas pour s’en servir mais il ne parlerait pas de cette possibilité à ses employés jusqu'à ce qu'ils aient résolu le problème. Et ils avaient encore... un rapide coup d'oeil à sa montre... six heures avant que l'avion du Président Directeur Général n'atterrisse à l'aéroport.

A regret, Drake détacha son visage de la glace fraiche ; d'une main calme et habituée, il vérifia la perfection de sa tenue et, comme un martyr s'apprêtant à entrer dans l'arène, il se prépara mentalement à retourner dans la cave où il veillerait scrupuleusement à ce que ces arriérés n'aient plus d'idées saugrenues qui nuiraient à la boîte toute entière et surtout à sa carrière.

***

La route était déserte, il avait quitté les lumières de l'autoroute et à présent il n'y avait plus que le faisceau de ses phares dans la nuit inhabitée. Il savait qu'il avait mis l'autoradio mais il n'arrivait plus à l'entendre. Ses mains serraient convulsivement le volant, enfonçant le cuir le plus profondément dans sa peau dans le vain espoir que la douleur lui permettrait de rester éveillé un peu plus longtemps.

Il n'aurait sûrement pas dû prendre sa voiture. Il aurait très bien pu dormir au bureau ou accepter l'offre de la petite blonde... Non, mauvaise idée, elle n'avait pas l'air de vouloir dormir et en plus son parfum était vraiment d'un goût douteux. Bref, il y avait d'autres solutions surtout que ce n'était pas comme s'il y avait quelqu'un pour l'attendre à la maison quand il rentrerait. Il retrouverait la propriété telle qu'il l'avait laissée, un peu plus propre sans doute puisque Madame Lopez venait tous les jours, mais toujours aussi vide et silencieuse. Mais là franchement il s'en fichait, tout ce qu'il voulait c'était pouvoir se rouler en boule dans un endroit sûr où personne ne viendrait le déranger. Il avait besoin de dormir, de se calmer, de ne plus voir les têtes cadavériques de la meute de geeks, de se lever pour une longue et apaisante séance de tai-chi, de prendre le temps de lire les journaux qui s'amoncelaient depuis des jours sur sa table en prenant son petit déjeuner. Bref, il avait besoin de rentrer chez lui.

La journée avait été un véritable parcours du combattant. Il avait émergé de la cave à neuf heures avec la précieuse version bêta en mains, il s'était précipité à la douche et dix minutes plus tard il recevait Monsieur Corvin tandis que sa secrétaire Tracy avait pour ordre de trouver les deux débiles les moins délabrés, de les pousser sous la douche, de les rendre présentables et de les placer dans le couloir à la sortie de la salle de réunion pour qu'ils croisent providentiellement Monsieur Corvin après la petite conférence interne sur le bébé de Corvin Production Seattle.

Le speech, la démo, les images de la petite merveille de technologie, la mention de l'innovation incroyable que représentait ce bijou d'art vidéo-ludique, tout était passé comme une lettre à la poste. Monsieur Corvin avait serré la main de Ned et Pip et avait absolument tenu à ce que Drake vienne lui tenir compagnie lors de ses longs et ennuyeux rendez-vous d'affaire de la journée. C'est ainsi que Drake Erwing Herrera avait été présenté à de grands noms et de grands acteurs de Seattle, appuyant ainsi la volonté de Corvin Production S.A. de s'installer de manière durable dans la dynamique ville de l'Ouest. Drake avait été parfait, silencieux, prévenant, effacé, mais prenant malgré tout l'initiative de parler à des moments clefs. Il savait que dans les prochains jours son nom allait passer sur beaucoup de lèvres.

Mais bien sûr cette journée ne s'était pas achevée là, il avait fallu accompagner Monsieur Corvin au gala de bienfaisance au bénéfice des enfants handicapés du Tiers-Monde donné par la nièce du Gouverneur. Un gala rempli de gens importants à qui parler, et Monsieur Corvin avait eu la gentillesse de faire les présentations. Il avait donc enduré en souriant le bruit assourdissant, les parfums étouffants, les conversations assommantes, les parures clinquantes. Enfin il avait pris congé de Monsieur Corvin non sans l'avoir raccompagné à son hôtel et eu le plaisir de l'entendre dire qu'il avait bien fait de le choisir.

Mais cette intense satisfaction de son égo et du sentiment du devoir accompli n'empêchait pas ses paupières d'être lourdes et son corps de peser plusieurs tonnes. Il serra les dents, concentrant son regard et toute sa force de volonté sur la route. Il était presque arrivé. Il prit le virage qui le conduisit dans Sunny Hill, îlot protégé de riches propriétés et un nouveau virage l'emmena dans Colombia Lane. Sa maison était au bout de la longue avenue, il y était presque. Un sourire fatigué monta vers ses yeux et un bâillement démesuré explosa sur ses lèvres.

Il ne réussit jamais à comprendre comment est-ce qu'il avait pu monter sur le trottoir sans même s'en rendre compte et pourquoi est-ce qu'il n'avait pas vu arriver cette boîte aux lettres. Tout ce qu'il savait c'est qu'un moment il baillait et l'instant d'après il se retrouvait étouffant dans son airbag du courrier plein son capot.

Il frappa la tête contre son volant mais l'effet de désespoir était sacrément réduit par le bruit ridicule que faisait l'airbag en rentrant en contact avec son crâne. Soupirant à pierre fendre, Drake défit sa ceinture, s'extirpa de sa Chrysler et alla constater les dégâts.

La boîte à lettre était déracinée et avait échoué au milieu d'un parterre de rhododendrons qui n'allaient pas du tout apprécier, le courrier était répandu comme du sang sur la scène du crime quant à sa voiture, elle était bonne pour une belle foulure de tôle dans les règles et son parechoc avait souffert d'un traumatisme ferreux. A part ça tout allait bien, il n'avait même pas écrasé de fleurs innocentes. Pendant quelques secondes il considéra l'idée de faire les quelques mètres qui lui restaient à pied et d'aller se coucher en abandonnant là et le véhicule et le problème. Mais Drake était avant tout un homme comme il faut et puisqu'il était levé et avec un sérieux soucis à trois heures du matin pourquoi est-ce qu'il serait le seul à ne pas dormir.

Il s'avança donc au numéro treize, manqua de trébucher sur une bouteille de lait qui avait roulé sur les escaliers et appuya avec un brin de sadisme sur la sonnette. Le son aigrelet se répercuta dans la maison silencieuse et Drake attendit. Lorsqu'il fut évident que rien n'avait bougé il répéta l'opération, juste un peu plus longtemps. Bien sûr, il ne se passa pas plus de choses que la première fois, alors, vicieusement, il se mit à titiller cette pauvre sonnette, espérant que ce boucan finisse par au moins rameuter les voisins et tirer du lit de braves voisines curieuses de savoir ce qui pouvait bien se passer de l'autre côté de la rue ou du jardin à une heure aussi indue.

Il jouait toujours avec la sonnerie et en était à se demander si le fait que sa voiture se retrouvait pleine de courrier ne pouvait pas signifier que les propriétaires de la défunte boîte aux lettres étaient en vacances lorsqu'un bruit de porte se fit entendre dans la maison. Immédiatement il rectifia sa posture, cessant de s'avachir contre le mur, passant une main dans ses cheveux. Il avait toujours cru que la première impression était la bonne et vu qu'il avait défoncé une innocente niche à courrier aux hautes heures de la nuit, il préférait donner la meilleure de lui-même.

La porte s'ouvrit et le sang de Drake ne fit qu'un tour. Devant lui se tenait la copie conforme des cinq abrutis qui avaient ruiné ses derniers jours et lui avaient volé le sommeil. L'inconnu se découpait dans la lumière du porche dans toute la splendeur de l'ex-étudiant en informatique, depuis la racine de ses cheveux gras jusqu'à la pointe de ses chaussons Scoobidoo en passant par la traditionnelle chemise à carreaux en coton gratté, le pantalon qui n'avait pas vu de machine à laver depuis des lustres et les non moins rituelles lunettes en cul de bouteille. Le fait que l'individu était couvert de taches de rousseur et paraissait n'être qu'un amas d'os rajoutait juste le petit plus qui en faisait une caricature vivante.

Drake inspira, prit son courage à deux mains, plaqua son sourire le plus faux sur ses lèvres et s'avança.

— Bonjour, je suis Drake Erwing Herrera, j'habite au 30 Colombia Lane et je suis au regret de vous annoncer que ma voiture a eu un léger accrochage avec votre boîte aux lettres.

Le nerd, puisque c'en était un, il ne servait à rien de le nier, le regardait de l'air niais de celui qui se retrouve soudainement en France devant un plat d'escargots et ne comprend pas un mot de ce que lui disent tous les gens autour. Courageux comme toujours, Drake prit sur lui.

— Bien sûr il serait bon que nous fassions un constat, je suis sûre que nous pourrons appeler nos assureurs respectifs demain à des heures raisonnables, je me proposais donc de laisser ma voiture dans votre jardin.

L'autre ne disait toujours rien, le regard caché derrière ses énormes hublots. Une brise de panique commença à s'insinuer dans l'estomac de Drake.

— Vous comprenez l'anglais au moins ?

Enfin le jeune homme parut réagir, il leva la main droite et se mit à tomber en arrière.

Mû par un instinct qu'il ne comprit pas vraiment, Drake se précipita et arrêta sa course à temps pour le prendre dans ses bras tandis que les énormes binocles tombaient sur le plancher.

— Et merde ! jura-t-il en contemplant le corps sans vie et le visage à la pâleur mortelle. Il avait beaucoup souhaité la mort de ses employés ces derniers jours mais ce n'était pas pour autant qu'il avait envie de se retrouver avec le cadavre d'un nerd inconnu sur les bras.

Résigné à poser son fardeau quelque part et à appeler au plus vite les secours pour pouvoir fuir le plus tôt possible, il entra dans la tanière de la bête et manqua de défaillir en voyant le parcours d'obstacle qui se dressait dans le salon. Le canapé était d'ores et déjà rayé de la liste, inaccessible et recouvert de formes étranges et de paquets vides de chips.

Assurant sa prise sur le corps étonnamment léger de l'inconnu qui jouait à la Dame aux Camélias entre ses bras il se dirigea vers les escaliers, où en toute logique il devrait trouver des chambres à l'étage. Il espérait juste qu'il n'y avait personne d'autre dans la maison parce qu'il se voyait mal expliquer ce qu'il fichait avec ce corps inconscient dans les bras et à la recherche d'une chambre.

Il ouvrit la première porte qu'il put trouver, manqua de trébucher quand une chose poilue et inconnue fila entre ses jambes sans demander son reste, mais réussit à maintenir son équilibre et même, oh merveille, à trouver un interrupteur qui révéla une chambre avec un énorme lit recouvert d'une parure de draps blancs au délicat liseré bleu. Si c'était là la chambre de l'idiot du village il voulait bien manger sa cravate en soie. Mais bon ce n'était pas grave, tout ce qu'il lui fallait c'était un endroit ou l'allonger avant d'appeler les secours.

Avec une gentillesse qui le surprit lui-même, il laissa tomber son fardeau sur le lit et ouvrit son portable en passant sa main gauche sur le cou à la recherche d'un pouls qui s'avéra lent mais régulier. Il venait à peine de composer le numéro et d'appuyer sur la touche verte quand un ronflement sonore se fit entendre.

Drake resta bouche-bée, incrédule, jusqu'à ce qu'un autre, puis encore un autre de ces gargouillis se fasse entendre, crispant son visage et lui donnant cette folle envie de jeter son téléphone portable sur la figure de cet imbécile qui s'endormait sur son perron en pleine conversation. Sa migraine lui revint en grande force , brouillant ses yeux et il se retrouva contraint à s'asseoir et à presser ses tempes comme pour en faire sortir la douleur.

Le lit s'enfonça sous lui moulant la courbe de ses fesses. Sa tête continuait à lui tourner, la lumière lui faisait mal aux yeux, à tâtons il rechercha l'interrupteur près de la tête de lit et éteignit enfin, mais les flashs continuaient sous ses paupières. Il respira profondément. Derrière lui, l'inconnu ronflait toujours, mais plus doucement. La douleur était en train de se calmer. Il allait juste poser la tête sur les draps frais et laisser cette fraîcheur le pénétrer et dès qu'il irait mieux il rentrerait chez lui. Oui, chez lui et il irait se mettre dans son lit et il allongerait ses pieds et...

Le silence le plus total régnait dans la maison. La lumière sur le porche était allumée et la porte était encore ouverte, mais plus personne à l'intérieur n'en avait rien à faire. Quant à l'ombre qui s'était échappée de la chambre, elle trouvait que cette porte ouverte était une très bonne idée.

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Et voilà. La suite de cette histoire est publiée en roman illustré chez Niddheg : www . niddheg . com (enlevez les espaces), vous pouvez aussi passer nous voir en convention et lire la suite sur le stand, on ne vous en voudra pas.



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