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LE MIROIR DE JAIS
LA SAGA DE L'ÉMERAUDE
LIVRE PREMIER
PROLOGUE
Ses yeux étaient fermés mais il ne dormait pas. Ses mains jointes étaient pressées contre son front incliné mais il ne priait pas. Un hennissement de cheval, que nulle oreille humaine n'aurait pu percevoir à cause de la distance et du hurlement du vent, l'arracha à ce sommeil qui n'en était pas un.
Il ouvrit les yeux, tous les sens soudain en éveil. Tous les sens et... l'Instinct. Oui, des jeunes gens s'étaient égarés dans la forêt, son territoire.
Deux invités.
Deux proies.
PREMIÈRE PARTIE
Oh, le souvenir, le souvenir !
Miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
miroir horrible qui fait souffrir toutes les tortures.
Guy de Maupassant
CHAPITRE UN : ANTHA
ROUMANIE
Samedi 2 avril 1869
Sébastien secoua doucement la jeune fille. Celle-ci revint à elle et porta la main à son front ; ses yeux bleus exprimaient de l'incompréhension et de l'effroi.
— Sébastien, que s'est-il passé ? Demanda-t-elle.
— Le fiacre s'est retourné, répondit le jeune homme en vérifiant qu'elle n'était pas blessée.
Puis il ouvrit une portière et se risqua à l'extérieur. Effectivement, la voiture avait versée dans le fossé. Un des chevaux s'était enfui pendant que l'autre gisait, haletant, la patte cassée. En soupirant, Sébastien prit son pistolet et tira : que pouvait-il faire d'autre ? Un peu plus loin, il trouva le corps du conducteur.
Il revint auprès de la jeune fille qui, entre temps, était sortie du fiacre.
— Le cocher est mort. On va être obligés de le laisser ici jusqu'à ce qu’on alerte les secours. En attendant, il ne nous reste plus qu'à trouver un endroit où nous abriter cette nuit, dit-il en levant les yeux sur un ciel d'encre.
Celui-ci était parfois illuminé d'éclairs et le tonnerre grondait sourdement. Bientôt, la pluie se mit à tomber, fine, avant de se changer en véritable averse. La jeune fille grelottait en sentant l'eau froide la marteler sans répit. Elle ne voyait guère devant elle et s'en remettait à Sébastien, lequel la tenait serrée contre lui tandis qu'ils couraient sur le chemin boueux qui traversait la forêt.
Ce chemin disparut brusquement et la jeune fille frémit. Tout autour d'eux, des silhouettes menaçantes semblaient les encercler de leurs bras tordus. Un hurlement de loup se fit entendre au loin, vite imité par d'autres et l'adolescente sentit son cœur battre plus vite. La peur lui donnait l'impression d'une boule dans le ventre et elle ferma les yeux quelques secondes. Soudain, elle glissa sur la terre humide et le jeune homme la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Ils continuèrent de marcher, totalement perdus et presque aveuglés par la pluie, avant de distinguer une haute grille de fer forgé, laquelle était entrouverte. Au-delà se dressait une masse sombre. Un éclair l'illumina brièvement et ils distinguèrent alors une grande et ténébreuse bâtisse. Soulagés malgré l'endroit sinistre, les deux jeunes gens traversèrent l'allée et se retrouvèrent devant une lourde porte de chêne. Sébastien frappa plusieurs coups en doutant d'être entendu.
La porte s'ouvrit en grinçant. Ils entrèrent, surpris de ne voir personne et le jeune homme ferma la porte derrière lui.
Ils étaient dans un vaste hall éclairé de candélabres d'argent. Un homme vêtu de noir se détacha d'un coin obscur et s'avança vers eux.
— Notre voiture s'est renversée et notre cocher est mort, éjecté dans un fossé, expliqua Sébastien. Si vous voulez bien nous permettre de rester...
— Bien sûr, acquiesça l'homme. Je suis le comte Stanislas et je vous souhaite la bienvenue. Je vis seul dans ce château et c'est toujours un plaisir d'avoir de la compagnie.
— Merci beaucoup. Je m'appelle Sébastien et voici ma cousine, Eilantha.
Le regard dont le comte enveloppa la jeune fille aurait pu paraître à d'autres tout à fait normal, ses yeux noirs la transpercèrent néanmoins. Sans savoir pourquoi au juste, Antha se sentait mal à l'aise. Elle chassa cette impression. Cet homme se conduisait comme un vrai gentleman.
— Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle, dit-il en s'inclinant et en lui baisant la main. Je vais vous conduire à vos chambres. Je dois avouer que je me tiens toujours prêt à recevoir des invités, pour ne pas être pris au dépourvu au cas où. Je suis désolé pour votre cocher. Dès demain, je ferai le nécessaire. Par ici, fit ensuite le comte en se dirigeant vers le grand escalier de marbre recouvert d'un tapis d'Orient pourpre.
Ils le suivirent à travers les couloirs de l'immense bâtisse et il s'arrêta enfin devant une porte qu'il ouvrit. C'était une chambre à coucher confortable. Le comte se tourna vers Antha :
— J'espère que cette chambre vous convient, mademoiselle.
— C'est parfait, je vous remercie, répondit la jeune fille.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à vous servir, reprit le comte en désignant une grande armoire. Demain, un petit déjeuner sera servi dans la salle à manger.
Sébastien s'approcha et embrassa la jeune fille sur le front.
— Bonne nuit, Antha, dit-il.
Restée seule, Antha découvrit une chemise de nuit en flanelle blanche garnie de dentelles posée sur un fauteuil. Le comte avait bien affirmé qu'il se tenait toujours prêt à recevoir des invités, et pourtant… Les voyageurs comme Sébastien et elle devaient être plutôt rares par ici, et cette chambre paraissait avoir été préparée récemment. Pour une femme.
Antha secoua la tête. Elle se faisait certainement des idées. Elle s'assit à la coiffeuse et entreprit de lisser ses longs cheveux blonds avec un peigne en argent.
Âgée de presque quinze ans, Antha était orpheline. Ses parents étaient morts dans un incendie, deux années auparavant. Seule survivante de sa famille, elle avait été prise en charge par son cousin, âgé quant à lui de vingt-deux ans. C'était parce qu'elle dormait chez une amie qu'Antha avait pu échapper au sinistre. Jamais elle n'oublierait cette nuit où, réveillée par des cris, elle avait rejoint les autres villageois au-dehors pour voir sa propre maison rongée par les flammes. Seul son père avait été dégagé, mais il était mort des suites de ses brûlures. Lorsqu'elle y pensait, elle sentait ses yeux s'envahir de larmes et elle en faisait des cauchemars.
Un ami de Sébastien, William Tucker, les avait invités à passer quelques jours chez lui, c'est pourquoi ils étaient ici, en Roumanie. L'"oncle Will", comme l'appelait Antha, était un solide gaillard qui s'était établi dans la terre natale de sa femme, Katarina. Chaleureux et bon vivant, il adorait Antha.
Ils traversaient cette forêt quand l'accident était survenu. La jeune fille frissonna en pensant au conducteur de la voiture qu'ils avaient dû laisser sur place. Avec les loups. Il n'y avait rien à faire. Au moins s'étaient-ils trouvé un abri. Le comte était bien aimable de leur offrir l'hospitalité.
Ayant fini de se brosser les cheveux, Antha se glissa dans le lit et sombra vite dans un sommeil profond.
Lorsqu'il ouvrit les yeux, Sébastien crut qu'il rêvait encore. Mais non, il ne rêvait pas. Se redressant sur un lit étroit aux couvertures rugueuses, il parcourut la pièce du regard. Où diable étaient passés les meubles ? Ce n'était pas la chambre où il s'était endormi cette nuit ! Il se leva, s'habilla et descendit au rez-de-chaussée. Quelle ne fut pas sa surprise en arrivant dans une salle encombrée de tables et de chaises en bois ! Une auberge, il se trouvait dans une auberge… Il avisa un homme en tablier.
— Comment ça "qu'est-ce que ça veut dire?" J'en sais rien, moi ! C'est un homme qui est venu ici cette nuit et qui m'a payé pour que vous passiez la nuit là, dit celui-ci. Il s'est montré plutôt généreux, alors, pour la peine, vous allez pouvoir déjeuner ici.
— Vous voulez dire qu'il vous a bien payé ?
— Dame oui !
Un homme riche. Donc, le comte existait bel et bien. Il l'avait amené ici alors qu'il était encore endormi. Mais pourquoi ? Pourquoi leur avoir offert l'hospitalité si c'était ensuite pour se débarrasser d'eux ?
— Il y avait une jeune fille avec moi. Où est-elle ? Demanda-t-il.
L'homme secoua la tête.
— Une jeune fille ? Ah mais j'en ai pas vue, moi ! Fit-il.
— Je n'ai pas envie de rire.
— Faites excuses, monsieur ! L'homme n'a amené que vous, aucune fille !
Sébastien pâlit.
— Allons, vous êtes sûr ?
— Tout ce qu'il y a de plus sûr !
Dans ce cas, il allait devoir s'expliquer avec le comte !
— Il doit y avoir un château dans les environs...
— Voilà que vous continuez de rêver, ma parole ! s'exclama l'aubergiste. Le château le plus proche est à une bonne centaine de kilomètres...
Sébastien en avait assez entendu. Il sortit dans la rue, bien décidé à retrouver le manoir et Antha.
Antha se réveilla dans un grand lit de satin blanc aux bouillonnés de dentelle et écarta les tentures de damas bleu ciel du baldaquin. La chambre dans laquelle elle se trouvait était luxueuse... et ce n'était pas celle où elle s'était endormie cette nuit.
Contre un mur se dressait une large armoire en bois de merisier qui faisait face à une cheminée de marbre veiné de noir et de rouge où brûlait un bon feu. Des bergères de style Louis XV se tenaient dans les coins et un lustre en cristal taillé orné de six rangs de bougies pendait au plafond. Il y avait également des chandeliers en argent ciselé accrochés aux murs.
La jeune fille sauta du lit – la descente de celui-ci était épaisse et moelleuse à souhait – et alla ouvrir les rideaux de velours et les voilages de mousseline blanche qui dissimulaient les deux hautes fenêtres. Ce faisant, elle jeta un coup d'œil au-dehors. Elle avait vue sur le parc qui s'étendait derrière le manoir. Il était enveloppé d'une brume matinale.
Antha se détourna et aperçut une pendulette de bronze accrochée au mur. Ses aiguilles indiquaient huit heures. Elle s'approcha ensuite de l'armoire. Celle-ci était vraiment de taille imposante. En l'ouvrant, Antha comprit pourquoi. Elle regorgeait de toilettes toutes plus jolies les unes que les autres. Des robes en soie, en satin, en taffetas, en mousseline... Il y en avait des dizaines.
Mais... C'était probablement le comte qui l'avait installée dans cette pièce. Pourquoi ? Pourquoi, alors qu'il lui avait déjà donné une autre chambre ?
Déconcertée, la jeune fille secoua la tête. Elle demanderait des explications plus tard. En attendant, ces robes ne paraissaient pas être là pour la décoration. Le comte devait les garder pour ses invitées. N'avait-il pas dit qu'il se tenait toujours prêt ? Antha choisit donc une robe de velours grenat sur le corsage de laquelle était noué un ruban de satin noir. Elle lui allait à la perfection. A qui avait-elle appartenu à l'origine ? En inspectant l'étoffe, la jeune fille du se rendre à l'évidence. Elle était neuve. Comme si elle venait d'être achetée récemment. Décidément, c'était étrange.
Antha s'assit à la coiffeuse en bois de rose surmontée d'un miroir ovale cerclé d'or et ouvrit un petit coffret en argent dont le couvercle était orné d'une améthyste. Il contenait une brosse et trois peignes assortis. Lorsqu'elle eut fini de se brosser les cheveux, elle remonta les mèches qui pendaient autour de son visage, les tressa ensemble et les noua d'un ruban de taffetas noir. Ainsi, le reste de sa chevelure flottait librement dans son dos, telle une vague de soie d'or. La psyché lui renvoyait d’ailleurs un visage ravissant au teint pur et aux yeux de myosotis.
Ensuite, elle sortit de la chambre et se trouva dans un salon. Un canapé et deux fauteuils se tenaient face à la cheminée de marbre. Le décor était aussi luxueux que la chambre et les meubles étaient en bois précieux. Il y avait une table en acajou sur laquelle était posé un napperon de dentelle et ses deux chaises recouvertes de tapisserie, un cabinet en ébène incrusté d'ivoire et un secrétaire à cylindre. Un tapis de Perse couvrait le parquet ciré en son centre.
La jeune fille quitta le salon. Elle traversa un long couloir et descendit l'escalier. Au rez-de-chaussée, elle n'eut aucun mal à trouver la salle à manger. Surprise de ne voir personne, elle s'assit à la grande table de noyer polie comme un miroir. L’une des extrémités était recouverte d'une nappe de lin blanc. Le long d'un mur se déroulait une tapisserie représentant des scènes de chasse ainsi que des épisodes de la vie quotidienne moyenâgeuse.
Elle aurait pu croire qu'elle s'était trompée de salle mais un feu était allumé dans la cheminée et un couvert était mis. Un vase en porcelaine posé sur la table contenait quelques fleurs sauvages. Se rappelant les paroles du comte, Antha décida de manger. Sans doute Sébastien allait-il la rejoindre bientôt. Elle s'attaqua donc au petit déjeuner. Il y avait du chocolat chaud, des flocons d'avoine avec du lait, de la brioche, des toasts, des œufs au bacon et des fruits. Ce n'était pas un petit déjeuner typiquement roumain... et il était comme elle les aimait.
Lorsqu'elle eut terminé, elle se mit à errer dans les couloirs de l'immense bâtisse, espérant trouver Sébastien. Midi arriva sans qu'elle vit personne. De plus en plus étonnée et inquiète, elle mangea de nouveau seule. Les mets servis sur la table étaient succulents : asperges, rôti de porc, purée de pommes de terre arrosée de sauce aux champignons, mousse de brochet, tomates farcies, poulet rôti, salade, crêpes, tartes de myrtilles et de cassis. Qui avait préparé ces plats ? Elle n'avait vu aucun domestique. En tout cas, on pouvait dire que le maître des lieux savait recevoir ses invités.
Pourtant... il y avait dans ce manoir quelque chose de sinistre. Où se trouvaient le comte et Sébastien ? Et les domestiques ? Pourquoi ce château était-il désert ? Tout était préparé comme si elle en était la seule occupante. Elle ne pouvait pas partir : quand Sébastien reviendrait, il ne saurait pas où elle était allée.
L'après-midi, elle alla se promener dans le parc. Elle y trouva des fontaines de marbre rongées par l'érosion et recouvertes de mousse. Ce jardin avait un sérieux besoin d'être entretenu. Une sourde angoisse étreignait son cœur au fur et à mesure que le temps passait. Le soir tombant, Antha rentra dans la maison, bien décidée à passer un savon à Sébastien dès qu'elle le verrait.
Il était toujours invisible...
Comme elle se trouvait dans un salon, elle s'assit devant un piano droit et frappa quelques accords. Puis ses mains coururent sur les touches d'ivoire et d'ébène pendant qu'elle-même chantait. Elle avait fait partie de la chorale de son village et adorait chanter. Quand ce fut terminé, elle sentit une présence dans son dos et se retourna. Enfin quelqu'un !
C'était le comte.
— Félicitations ma chère, vous avez une voix délicieuse, la complimenta-t-il en souriant. J'ose espérer que je l'entendrai souvent.
Antha se leva.
— Je vous remercie, monsieur, dit-elle. Et merci aussi pour la chambre, les repas et la robe. Je vais me changer et vous la rendre...
— Gardez-la. Elle est à vous ainsi que la chambre et tout ce qui s'y trouve.
— C'est très généreux de votre part, monsieur, mais je vais bientôt partir. Dès que Sébastien sera là... où est-il ?
— A vrai dire, je n'en sais rien moi-même. Il nous a quitté cette nuit pour partir je ne sais où.
La jeune fille secoua la tête. Le piège se refermait...
— C'est impossible ! répliqua-t-elle. Jamais Sébastien ne partirait sans moi.
— C'est pourtant ce qu'il a fait. Et je vous conseille de l'oublier, répondit le comte en la regardant dans les yeux.
Antha recula, pâle de terreur et en même temps fascinée par son regard de jais. Cet homme était fou ! Qu'avait-il fait de Sébastien ?
— Vous aurez tout ce dont vous aurez besoin et tout ce que vous voudrez tant que vous resterez ici, continua-t-il. Vous pourrez aller dans toutes les pièces et dans le parc. Mais si vous essayez de vous enfuir, sachez que je vous retrouverai où que vous soyez.
Les larmes aux yeux, Antha s'enfuit hors de la pièce. Sébastien était-il seulement encore en vie ? Dans ce cas, il ne l'abandonnerait pas. En attendant, elle était bel et bien prisonnière.
Ce fut le lendemain après-midi qu'elle vit les chevaux. Elle se promenait dans le parc quand elle les aperçut. Ils n'étaient pas attachés. Il y avait un magnifique pur-sang anglais noir dont le lustre du pelage prouvait qu'il était bien soigné par son maître. Il semblait très fougueux. L'autre était une adorable jument blanche. Elle aussi était très soignée mais elle paraissait moins farouche que son compagnon. Voyant qu'elle se laissait approcher, Antha s'enhardit et la caressa. Qu'elle était belle ! Ils étaient beaux tous les deux d'ailleurs. Le pelage couleur de nuit et le pelage couleur de neige formaient un contraste étonnant.
Antha sentit une étincelle d'espoir s'allumer dans son cœur. Si elle pouvait utiliser la jument pour s'enfuir... Elle était déjà montée à cheval mais elle était loin d'être une cavalière émérite. Néanmoins, elle devait pouvoir se débrouiller.
Elle monta sur la jument et celle-ci la laissa la guider mais quand elles arrivèrent à la sortie du parc, elle s'arrêta. Antha eut beau faire, le cheval refusait d'aller plus loin. Une vraie tête de mule ! Elle devait avoir été dressée pour refuser de partir avec quelqu'un d'autre que son maître sur le dos. Elle ne lui serait dans ce cas d'aucun secours. Quant au pur-sang noir... Elle était certaine qu'il la désarçonnerait tout de suite. Pas la peine de compter sur eux. Désespérée, Antha enfouit son visage dans le cou de la jument blanche et éclata en sanglots, sans se douter qu'on l'observait.
Le lendemain matin, elle trouva une rose de cristal fixée dans un socle de marbre noir sur sa table de nuit. Un autre jour, ce fut une gerbe de roses rouges magnifiques et odorantes. Une fois, une longue écharpe de mousseline ivoire brodée de fils d'or était accrochée à la tête de son lit et elle l'avait vue en ouvrant les yeux.
Le comte lui offrait des présents luxueux, et cela sans jamais rien exiger en échange. Au contraire, Antha comprit très vite qu'elle pouvait lui demander ce qu'elle voulait. Il accédait facilement à ses désirs. Il n'y avait qu'une chose sur laquelle il restait intraitable. Il était hors de question que la jeune fille quitte le château, et il refusait d'y faire venir du monde. Pourquoi ? Mystère.
Ce mystère était justement ce qui ennuyait le plus Antha. Comme il aurait fait bon vivre au manoir si celui-ci avait résonné de musique et de rire ! Les seules mélodies que la jeune fille pouvait entendre étaient celles qu’elle jouait au piano et qu’elle accompagnait de ses chants. Le comte apparaissait toujours à ces moments là, tel un papillon attiré par la flamme. Il se tenait dans un coin de la pièce et écoutait presque religieusement, puis s’en allait.
Il n’était jamais cruel et se montrait au contraire courtois et prévenant. Une fois cependant, Antha le surprit à l’observer d’un air étrangement sombre. Elle crut même discerner une lueur mauvaise dans ses yeux. Cette lueur disparut si vite qu’elle semblait n’avoir jamais existé. La nuit, l’adolescente se réveillait avec l'impression qu'on l'observait, mais quand elle allumait une bougie il n'y avait personne dans la chambre à part elle. Cela la troublait et elle s'en plaignit au comte. Les nuits suivantes, elle ne fut plus inquiétée.
Elle essaya, bien sûr, de s'échapper. Elle espérait utiliser le manteau de la nuit pour dissimuler sa fuite mais elle n'avait pas prévu l'orage qui éclata alors qu'elle courait sur le sentier de la forêt, tenant à la main une lampe à pétrole. Elle tomba sur le sol boueux et lâcha la lampe qui s'éteignit. Plongée dans l'obscurité, la jeune fille entendit les hurlements des loups qui s'approchaient et la terreur lui fit perdre conscience. Quand elle se réveilla, elle était allongée sur le divan qui se trouvait dans son salon particulier, au manoir. Le comte était là également. Il ne lui fit aucun reproche, se contentant de lui rappeler ce qu'il lui avait déjà dit, à savoir qu'elle ne partirait pas sans son accord.
Il fallait reconnaître que jamais il ne chercha à profiter d'elle. Et cette fois où elle avait fait un cauchemar ! Elle s'était réveillée en hurlant et avait pleuré. Le comte était resté près d'elle jusqu'à ce qu'elle se rendorme. Il lui avait doucement caressé les cheveux et le souvenir du rêve s'était évanoui.
Malgré tout cela, elle n'oubliait pas qu'il était son geôlier. Pour cette raison, elle devait à nouveau tenter de fuir.
Cela faisait une semaine que Sébastien cherchait le manoir. C'était inconcevable, un château ne disparaît pas comme cela ! Antha, était-elle seulement encore en vie ? Il avait envoyé un télégramme à William Tucker pour l'informer des derniers événements et demander son aide mais il n'avait toujours pas eu de réponse. Sans doute son ami n'avait-il pas reçu son message...
Arrivé dans un village, à la tombée de la nuit, il entra dans une épicerie dans l'espoir de glaner quelques renseignements. Au moment où il en franchissait le seuil, un cri l'accueillit :
Désolé, on ferme !
Celui qui venait de parler était un jeune commis qui balayait.
— Je voudrais seulement des renseignements, si c'est possible, dit Sébastien.
Une petite bonne femme bien en chair et rougeaude s'approcha de lui.
— Que voulez-vous, jeune homme ?
— Peut-être pourriez-vous m'aider. Je cherche un château...
— Qu'est-ce que vous voulez y faire au château ? l'interrompit le gamin en s'esclaffant. Vous êtes attendu par madame la duchesse ?
La femme sourit. Sébastien avait en effet plus l'air d'un voyageur égaré et perclus de fatigue que d'un seigneur attendu à la cour.
— Non ! fit celui-ci. Écoutez, j'ai besoin d'aide, c'est sérieux ! Voilà des jours que je cherche le
château du comte Stanislas !
A ces mots, le commis cessa de rire et le regarda d'un air effaré tandis que le sourire de l'épicière s'effaçait. Sébastien n'était pas sans voir ce brusque changement. La femme fronça les sourcils.
— Ah ça ! s'exclama-t-elle. Avez-vous perdu l'esprit, jeune homme ? Si c'est une plaisanterie, elle est de bien mauvais goût.
— C'est loin d'être une plaisanterie, répondit Sébastien. Le comte nous avait offert l'hospitalité à moi et à ma cousine Antha, il y a à peu près une semaine. Le lendemain, je me suis réveillé dans une auberge, loin du manoir, et Antha n'était pas avec moi. Je dois retourner au dernier endroit où je l'ai vue et demander des explications au comte !
L'épicière soupira et invita Sébastien à s'asseoir.
— Vous êtes nouveau dans le pays, vous, constata-t-elle.
— C'est vrai mais...
— Sinon vous auriez abandonné vos recherches depuis longtemps. Vous n'avez aucune chance de retrouver votre cousine vivante. Aucune. Personne n'ose en parler à voix haute mais tout le monde connaît la réputation du comte Stanislas.
— De quoi parlez-vous ? demanda Sébastien, impatienté.
— Je parle du Nosferatu. Du vampire.
Sébastien resta un moment muet de saisissement. Il savait que dans ces contrées les histoires de démons abondaient mais tout de même
— C'est ridicule ! s'écria-t-il enfin. Je ne suis pas ici pour écouter des légendes. Si vous ne pouvez pas m'aider...
L'épicière secoua la tête en souriant d'un air triste.
— Il est normal que vous refusiez de me croire, mais si vous retrouvez le château vous vous rappellerez mes paroles.
Sébastien soupira.
— Pouvez-vous me donner des détails ?
— A votre guise. On raconte que le comte vivait au Moyen-Age. Un jour, on retrouva des cadavres vidés de leur sang et du bétail égorgé. Maintenant, c'est un vampire. Et un vampire puissant, je peux vous le dire ! J'ai de la famille dans le village le plus proche du manoir. Ils sont tous terrorisés là-bas, mais personne ne peut rien faire. Le comte, c'est le diable. Il doit être inspiré par Satan. Il n'hésite pas à attirer ses victimes grâce à son pouvoir hypnotique. Cependant il n'utilise pas toujours son pouvoir. Il les charme, aussi, quand elles se perdent dans la forêt, et les emmène au château. Et là...
— Mon Dieu, Antha...
— Si elle est encore en vie à l'heure qu'il est, c'est un miracle, fit la femme.
— La police...
— La police ne peut rien faire coupa-t-elle. Allez les voir, ils vous riront au nez et refuseront de vous aider. Un jour, quelqu'un les a appelés et ils se sont rendus au château. Le capitaine a ensuite traité les villageois de médisants, de paysans superstitieux et a assuré que le comte était un gentilhomme respectable. Ce monstre était là, pendant qu'il parlait ainsi aux habitants, sur la place du village, et il avait un petit sourire que le capitaine de la police ne pouvait pas voir. Il semblait très amusé. Dès que l'autre se tournait vers lui, il reprenait son sérieux.
"Le soir même, cela recommença. Il avait osé louer une chambre à l'auberge et avait obligé une fille de dix-sept ans à l'y suivre. On retrouva son corps le lendemain matin, complètement exsangue. En partant, le comte se tourna vers les villageois qui étaient dans la salle commune de l'auberge et leur lança : "Un vampire ? Et puis quoi encore ? Vous êtes bien des paysans pour croire à des choses pareilles !" A peine la porte était-elle refermée sur lui qu'on l'entendit éclater de rire. Plié en deux qu'il était, ce démon ! J'ai eu connaissance de tout cela en allant rendre visite à ma famille. C'est tout ce que je peux vous dire. Si vous voulez, je peux vous recommander à mon ami qui tient une auberge.
— Je vous remercie, fit Sébastien.
En effet, un peu de repos ne lui ferait pas de mal. La nuit était tombée de toute façon.
Sa décision était prise. Il retrouverait le château et arracherait Antha à ce monstre. Et s'il était trop tard, il la vengerait mais le comte ne s'en sortirait pas impunément !
Midi était passé. Après avoir déjeuné, Antha se rendit dans sa chambre et enfila une pèlerine assortie à sa robe de velours sombre. Elle ignorait où se trouvait le comte, mais elle était bien décidée à profiter de son absence. Elle ouvrit ensuite les tiroirs de sa coiffeuse. Elle en sortit un coffret en argent ciselé incrusté de nacre et l'ouvrit. Sur des compartiments étaient déposés les bijoux que le comte lui avait donnés. Il y avait là un long collier de perles, une parure d'argent incrustée de turquoises et un anneau d'or orné d'un rubis. Après tout, puisqu'il les lui avait offerts, ils étaient à elle. Ce ne serait pas un vol. Quand bien même ça en serait un, elle en avait bien le droit, après avoir été sa prisonnière. Une sorte de vengeance. Surtout, ces bijoux lui serviraient comme monnaie. Elle les fourra dans une poche intérieure de sa cape. Enfin elle sortit, passa la grille qui n'était jamais verrouillée (comme si le comte était tellement sûr de lui qu'il ne prenait même pas la peine d'enfermer la jeune fille à clé...) et s'enfonça dans la forêt.
La nuit était tombée lorsque Antha arriva au village le plus proche. Elle était affamée, et surtout il lui tardait de se reposer. Elle avait les pieds endoloris à force de marcher et elle se sentait sale. Ce qu'elle trouvait curieux, c'était que le comte ne l'ait pas encore rattrapée. Tout l'après-midi, elle avait eu la peur au ventre à l'idée qu'il puisse la retrouver. Que lui aurait-il fait ? De toute façon, maintenant qu'elle était arrivée au village, elle n'avait plus rien à craindre.
Telles étaient les pensées d'Antha pendant qu'elle avançait dans les rues désertes. L'éclairage public diffusait une lumière blafarde. Un chien aboya au loin. Ce n'était pas le genre de décor propice à rassurer une jeune fille en fuite. Elle finit par trouver ce qu'elle cherchait : une auberge.
Avec un soupire de soulagement, elle poussa la porte en bois et se retrouva dans une vaste salle aux murs de pierre, au plafond bas et au sol de terre battue. Une grande cheminée de pierre abritait un quartier de viande en train de griller au-dessus d'un feu. Des tables et des chaises en bois encombraient la pièce et aux murs étaient accrochés des trophées de chasse, telles une tête de cerf et une autre de loup. Il y avait beaucoup d'hommes.
Ils commencèrent par dévisager la jeune étrangère puis ils retournèrent à leurs occupations. Un petit homme sec s'approcha d'Antha. Il portait un tablier de toile taché de graisse et avait une lueur de suspicion dans le regard.
— Bonsoir, monsieur, dit Antha poliment. Je...
— Vous êtes toute seule ? coupa-t-il en la détaillant.
— Heu... oui.
— Et vous avez de quoi payer ?
— Bien sûr !
La jeune fille hésitait à montrer ses bijoux. Cela risquait d'attirer de mauvaises intentions... Finalement, elle sortit d'une poche intérieure de sa cape le collier de perles.
— Je suppose que cela fera l'affaire, dit-elle. C'est tout ce que j'ai.
Un des hommes qui observaient la scène siffla entre ses dents. L'aubergiste prit le collier et l'examina. Puis il le mit dans sa poche en bougonnant :
— C'est du vrai...
— Alors monsieur ? fit Antha.
— C'est bon, c'est bon. Restez aussi longtemps que vous voulez. Vous aurez une chambre et des repas. Excusez ma méfiance mais faut être prudent. Avec ce qui rôde... Pardon encore, mademoiselle, dit l'aubergiste avant de s'éloigner.
Un peu déroutée, Antha prit place à une table. Aussitôt, quelques hommes vinrent la rejoindre.
— Vous avez l'air fatigué, mademoiselle, commença l'un d'eux. On dirait que vous avez marché des heures durant.
C'est ce que j'ai fait, répondit Antha. A propos, peut-être pourriez-vous m'aider. Je me suis enfuie...
— Enfuie ? répéta un homme en fronçant les sourcils.
— Oui, je viens du château...
Une lueur d'inquiétude s'alluma dans les yeux des hommes.
— Quel château ? voulut savoir l'un d'eux avec un sourire indécis.
— Celui du comte Stanislas, bien sûr. C'est le plus proche.
Les hommes échangèrent des regards effarés. Quelques-uns quittèrent la table.
— Voyons, vous avez bien dit que vous veniez du château ? demanda un de ceux qui étaient restés.
— Le comte me retenait prisonnière mais j'ai réussi à m'échapper.
— Ah... maintenant vous êtes là. Vous n'avez plus rien à craindre. Eh bien... on va devoir vous laisser.
Interdite, elle les vit se lever et s'éloigner, comme si elle était une pestiférée. Un jeune homme de vingt-cinq ans environ la regarda avec compassion avant de quitter la table.
L'aubergiste arriva à ce moment. Il posa devant la jeune fille un bol de soupe, une tranche de viande rôtie accompagnée d'une sauce au vin rouge, de champignons et d'oignons, une galette de pommes de terre, un morceau de pain, un autre de fromage et un pichet de vin chaud.
Tout en mangeant, Antha regardait les hommes du coin de l'œil. Ceux qui s'étaient assis avec elle tout à l'heure s'étaient regroupés et palabraient à voix basse tout en l'observant. Ils semblaient nerveux, inquiets. L'un d'eux appela l'aubergiste et lui murmura quelque chose à l'oreille. Celui-ci pâlit.
Lorsqu'elle eut fini de manger elle se leva. L'aubergiste vint à elle. Il paraissait embarrassé et quand il lui adressa la parole, ce fut sur un ton moins sec.
— Je suis vraiment désolé mais... nous sommes complets ce soir.
— Complets ? Vous aviez dit...
— Je sais. Je croyais avoir une chambre de libre mais ce n'est pas le cas. Il faut que vous partiez.
— Je peux tout de même rester encore un peu, non ?
— Non, désolé.
Antha remit sa cape et sortit, les larmes aux yeux. On ne voulait pas d'elle ici. Pourquoi ? Etait-ce le comte qui les effrayait à ce point ? Peut-être était-il un monstre sous ses dehors courtois. S'il la retrouvait... Elle se mit à trembler à cette pensée. Que faire, où aller ? Seule, elle était si vulnérable !
A ce moment la porte s'ouvrit et le jeune homme qui l'avait regardée avec compassion la rejoignit.
— Mademoiselle, faut pas nous en vouloir, commença-t-il. On a nos raisons vous savez. Cependant il ne sera pas dit que je laisserais une belle demoiselle sans protection. Venez chez moi, je vous offre l'hospitalité.
Antha accepta. Elle était soulagée d'avoir trouvé un allié. Surtout ne pas rester seule ! En chemin elle interrogea le jeune homme qui disait s'appeler Hans.
— C'est à cause du comte. Il y a une demi-journée de marche entre ce village et le château, mais c'est encore trop peu.
Telle fut la réponse qu'Hans marmonna. La jeune fille ne put rien en tirer de plus. Arrivés chez lui, il la laissa prendre un bon bain pendant qu'il préparait la chambre d'amis. Ensuite, comme la jeune fille quittait la cuisine, vêtue d'une chemise de nuit appartenant à la sœur cadette de Hans, celui-ci lui tendit le collier de perles.
— L'aubergiste m'a dit de vous le rendre, expliqua-t-il.
Antha le remercia et se retira dans la chambre. Alors qu'elle se glissait dans les draps de coton du lit, elle entendit Hans :
— Ne craignez rien, je veille sur vous, promit-il à travers la porte.
Épuisée, Antha s'endormit bien vite.
Elle se réveilla au milieu de la nuit. Il régnait dans la maison un tel silence qu’elle se sentit tout de suite oppressée. Elle se leva, enfila un châle de laine et sortit dans le couloir.
— Hans ? appela-t-elle doucement.
Elle descendit l'escalier.
Ce calme.
— Hans ! reprit-elle, plus fort cette fois.
Un bruit sourd lui répondit. Se retournant, elle vit une forme dégringoler l'escalier. Elle se précipita, s'agenouilla auprès du corps et le retourna. C'était Hans. Elle put voir son visage grâce à un clair de lune. Il était affreusement pâle, comme vidé de son sang. Antha leva les yeux : en haut de l'escalier, elle pouvait distinguer une silhouette sombre.
— Antha...
La voix qui venait de prononcer ce nom n'était presque qu'un soupir.
La jeune fille se mit à hurler, sans pouvoir s'arrêter. Elle ne remarqua pas le violent tressaillement qui le secoua alors.