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La Chute des Monts d’ArgentPage 7Claire Geoffroy
Prologue :
« Ne pourrions-nous pas retarder l’échéance ? »
Salook Tyraël secoua tristement la tête, agitant quelques mèches brunes d’un léger mouvement de balancier. Le cœur lourd, il aida sa femme à envelopper leur fils, Myranael, dans ses vêtements de voyages trop larges. Il était encore très tôt, de sorte que la seule lumière provenait des deux chandelles posées sur la fenêtre et des flammes de la forge, toujours entretenues. Au dehors, rien d’autre ne remuait que quelques brins d’herbe caressés par le vent, car l’heure était dite « entre hurleur et grisou » ce moment de la nuit ou l’approche de l’aube enveloppait le monde d’une lueur grise et nacrée, et ou les créatures nocturnes rentraient dans leurs tanières avant l’arrivée des animaux diurnes. Malgré la proximité des volcans dont il pouvait sentir l’énergie courir sous ses pieds, Salook resserra les pans de sa cape autour de lui, et vérifia que son fils était bien enveloppés dans ses vêtements chauds: les elfes de Feu étaient en effet très sensibles au froid, particulièrement les jeunes, et il ne voulait pas que Myranael prenne froid: qui savait comment on prendrait soin de lui, là ou il allait?
« On va-t-on, maman ? »
Mawanya repoussa l'une des ses boucles pourpres derrière la pointe de son oreille et lança un regard à son époux puis, soupirant profondément, elle serra son fils contre son cœur.
« Nous allons nous promener. » Lui dit Salook. « J’ai des choses à faire à Port-Meirion, et j’ai décidé de vous y emmener. »
Le petit elfe acquiesça mollement, trop ensommeillé pour demander pourquoi son frère ne les accompagnait pas: il supposait simplement que Nathanaël devait rester pour aider sa mère dans ses tâches quotidiennes. Sitôt prêt, Myranael alla s’asseoir sur le tapis, près des flammes, dont il accueillait la chaleur avec bonheur malgré les épaisses étoffes qui l'enveloppaient. Il écoutait distraitement le son familier de sa mère fourrageant dans la cuisine à la recherche de provisions pour son père et lui, murmurant quelque chose au passage. Port Meirion était à une demi-journée de route dans une carriole à jawack, et les deux elfes ne rentreraient pas avant le soir, voire le lendemain, pour peu que les affaires de Salook ne lui prennent plus de temps que prévu. Myranael jouait avec les franges du tapis, totalement insouciant et, à vrai dire, plutôt impatient: il n'avait jamais eut l'occasion de visiter Port Meirion, et l'idée même d'en savoir davantage que son jumeau sur cette ville l'excitait au plus haut point.
Pendant ce temps, dans la cuisine, Mawanya s'agrippait à son torchon de toutes ses forces, enfouissant son visage dans ses mains.
« Je regrette tant! » sanglotait-elle en s'efforçant de rester silencieuse. « Jamais nous n'aurions du accepter! Nous aurions pu… »
« Allons, chérie… ne pleure pas, tu vas lui donner des soupçons… » tenta Salook en posant une main réconfortante sur son épaule. « Il est trop tard pour reculer à présent: si nous n'agissons pas, Doriel nous fera tenir parole de force… allons, sèches tes larmes à présent. Songe que la bas au moins, il ne souffrira pas de son ascendance. »
Mawanya acquiesça et alla embrasser son fils dans la salle à manger, avant de se placer à la fenêtre. Salook, lui, ayant fixé les bords de sa cape et enfilé d'épais gants fourrés, installa son fils à ses côtés sur le siège de la carriole. Le petit elfe se retourna vers sa mère et lui adressa un joyeux signe d'au revoir, puis Salook fit claquer les rênes et le jawack se mit en marche, son épaisse fourrure vert prairie effleurant la poussière du sol. Myranael se tint d'abord tranquille quelques instants, avant de se lancer dans des contorsions complexes afin d'apercevoir la face bleue de l'animal qui les tractait: on lui avait dit qu'un jawack faisait des bulles lorsqu'il croyait qu'on ne le voyait pas, et il tenait à le vérifier.
« Myranael, tiens toi tranquille, s'il te plait! »
« Oui, papa. »
Myranael se remit en place sur le siège et, saisissant son sac derrière lui, il en extirpa sa peluche favorite. Prénommée Trabik, la peluche représentait un grisou de feu aux tissus usés par les ans dont le jeune elfe avait l'habitude de mâchonner la tête. Il chercha à s'occuper dans l'observation de la nature, et aperçut un lézard de feu qui passait entre les buissons de charbraises rougeoyants, mais se lassa très vite du spectacle et poussa un énorme soupir. Salook, les sourcils haussés, lui lança un regard de son œil unique, et Myranael soupira derechef. Son père avait perdu son œil droit de nombreux siècles auparavant, lors de la Grande Guerre qui avait opposé les sept races d'elfes habitant les Terres de Brume. Myranael ne connaissait pas bien l'histoire, mais on lui avait promit de la lui raconter sitôt qu'il serait en âge de l'entendre… pas avant ses quatre-vingts ans au moins, avait dit Salook. L'enfant soupira pour la troisième fois, et interrogea son père:
« Dis, papa, qu'allons nous faire à Port Meirion?"
« Je te l'ai dit Myranael, je dois voir un de mes vieux amis et acheter de nouveaux outils pour ma forge. »
« J'ai tellement hâte d'y être! »
Il bâilla, mais son regard vif et désormais totalement éveillé resta fixé sur la route, aussi loin qu'il puisse la percevoir. Néanmoins, il ne tarda guère à se remettre à babiller avec excitation, tant et si bien que Salook ne pu que se joindre à sa petite conversation… même si certains passages exclusivement réservés à Trabik le laissaient perplexe.
Enfin, aux alentours de midi, ils atteignirent Port Meirion. Père et fils attachèrent leur jawack à côté d'un nesrim à l'air placide et s'assirent sur un petit muret pour avaler leur pain et leur ration de lézard à collerette fumé. Myranael laissa même échapper une exclamation de joie en voyant que son panier personnel contenait un petit supplément:
« Oh! Maman m'a mit des charbraises! »
Il extirpa joyeusement les fruits de leur boîte en fer et en donna un à son père. Puis, ayant ôté l'écorce noire et cabossée, il mordit dans la chair brûlante, tachant son menton et ses doigts de pulpe rouge et juteuse. Le ciel bleu sans nuage diffusait une chaleur bienvenue, et les deux elfes purent ôter leurs capes, mais non leurs épais gilets. Salook entraîna son fils à travers les rues de Port Meirion et à l'intérieur de différentes échoppes ou ils croisèrent les représentants de plusieurs races, qui fascinèrent Myranael: les habitants des Terres de Brumes se mélangeaient assez peu entre eux, surtout depuis que la Grande Mutation avait divisé le peuple des elfes en plusieurs races, plus de trois mille ans auparavant, et le petit elfe n'avait encore jamais rencontré d'autres personnes que les elfes noirs qui vivaient au village de Tÿm, ou il avait toujours vécu. Seuls les grands ports comme Port Meirion ou Port Salé avaient quelques chances d'attirer des membres de plusieurs peuples… et encore, pas de tous les peuples. Depuis la Grande Mutation et les Guerres Elfiques, les habitants des Terres de Brumes voyageaient très peu: les Elfes parce qu'une antipathie aussi tenace que soudaine s'était installée entre les différentes races, les autres habitants des Terres de Brume parce qu'ils ne pouvaient plus guère commercer avec leurs différents voisins. Cependant, les elfes de rang moyen tels que Salook et sa famille avaient de tout temps limité leur vie à deux ou trois villes, rarement plus.
Enfin, en fin d'après-midi, Salook guida son fils jusqu'au port proprement dit, où s'étalaient les différents navires. Ils dépassèrent la zone réservée aux petites embarcations de pêche et se dirigèrent vers les galions, dont les mâts immenses semblaient toucher le ciel.
« Dis papa, est-ce vrai que les Hemlins utilisent des navires comme ceux-ci? »
Salook haussa les épaules, incapable de répondre, puis se dirigea vers l'un des galions dont le nom, l'Inébranlable, s'étalait en larges runes gravées près de sa figure de proue en forme de grisou d'eau femelle. Myranael poussa un cri d'admiration et se retourna vers son père:
« Nous allons vraiment monter à bord? »
« Oui. »
« Et nous pourrons le visiter? »
« Toi, oui. »
Le jeune elfe stoppa net sa course, s'immobilisant au sommet de la passerelle qui menait au pont principal du navire.
« Pas toi ? »
Salook rejoignit son fils et inspira profondément:
« Je n'aurais pas le temps… il faudra que je rentre avant d'avoir pu tout voir, ou la nuit me surprendra. »
« Oh… » fit le petit elfe avec déception. « C'est dommage, ce bateau a l'air… »
Une main forte et velue se posa sur son épaule, poussant Myranael à bondir dans les bras de son père. Lorsqu'il se décida enfin à observer son 'agresseur' le jeune elfe découvrit un individu de sexe masculin, très barbu, très roux et manifestement adulte… pourtant, sa taille dépassait à peine celle d'un elfe d'une centaine d'années, et Myranael en déduisit qu'il devait s'agir d'un Nain. Il n'en avait jamais rencontré, mais son père lui avait déjà décrit ces gens qui restaient petits toute leur vie et, pour la plupart, cherchaient à amasser autant de biens que possible, pour leur propre compte ou pour celui des autres.
« On dit navire jeune elfe! » grogna le nain. « L'autre mot porte malheur. »
« Euh… D'accord, monsieur… »
« Capitaine. Je suis le Capitaine Cordefor. »
« Bien Capitaine… »
Myranael lança un regard inquiet à son père, qui restait accroupi près de lui, comme par crainte d'être impoli… peut-être les nains étaient-ils susceptibles concernant leur petite taille? Celui-ci, en tout cas, n'avait pas l'air de se formaliser des nombreux centimètres qui le séparait de ses hommes d'équipage. Tandis que ces derniers passaient près de lui (des fées et des sylves, entre autres) il n'hésitait pas à leur aboyer des ordres, parfois violemment. Quant à ces gens, aucun ne semblait chercher à redire à ses paroles.
« Nous sommes prêts à appareiller. » Finit par annoncer le Capitaine. « Vous allez devoir partir. »
Myranael acquiesça sans un mot, pressé de laisser derrière lui ce nain qui lui faisait peur, et se dirigeait déjà vers la passerelle, lorsque son père le rappela.
« Pas toi, Myranael… »
« Pourquoi? Nous ne rentrons pas à la maison? »
« Moi si . » Dit doucement Salook. « Mais pas toi. Tu dois aller voir l'un de mes amis, qui vit de l'autre côté des mers. »
« Mais… Mais pourquoi? »
« Parce qu'il le faut, Myranael. »
« Mais je veux rentrer à la maison! »
« Ce n'est pas possible, tu dois faire ce qu’on te dit. »
« Mais papa… » supplia Myranael, « s'il te plaît, je veux rentrer avec toi ! Pourquoi tu me punit, je n’ai rien fait de mal ! »
« Dépêchez-vous. » Intervint le Capitaine. « Vous allez nous faire manquer la marée. »
« Je ne peu tout de même pas le laisser partir comme ça ! » Protesta Salook en désignant Myranael qui pleurait à chaudes larmes. « C'est mon fils ! »
« Je sais bien que c'est votre fils! » Répliqua le nain. « Depuis le temps que j'effectue ce voyage jusqu'à l'île de Skeriss, je sais quel prix Doriel réclame pour ses services! Mais j'ai un horaire à respecter, et si je manque la marée ici, je serais en retard pour chacune de mes escales! Aussi monsieur, si vous ne parvenez pas à lui faire entendre raison, je vais devoir m'en charger moi-même. »
Salook soupira et ôta un pendentif rectangulaire orné de flammes, qu'il passa au cou de Myranael.
« Il contient une mèche des cheveux de ta mère. Il te porteras chance. »
« Pa-pa! J-je ne veux p-pas y a-ller! » sanglota le petit elfe.
« Tu n'avez pas le choix, mon fils. Saches que nous penserons toujours à toi. »
Salook lança un regard chargé de colère et de tristesse au Capitaine Cordefor, qui claqua des doigts. Aussitôt, un elfe sylvestre s'avança et saisit Myranael à bras le corps pour l'entraîner vers les cabines. Salook regarda son fils se débattre violemment, pleurant et hurlant puis, le cœur gros, il tendit ses affaires au capitaine Cordefor.
« Prenez soin de lui, s'il-vous plaît. »
« Bien entendu. »
Le forgeron regagna le quai et regarda l'Inébranlable appareiller, avant de s'en retourner chez lui.
Trois jours durant, Myranael refusa obstinément toute nourriture, et ne prononça pas d'autre mot que "non". L'équipage ne s'en formalisait guère, habitué à transporter des enfants récalcitrants jusqu'à l'île de Skeriss. Le Hemlin qui vivait là-bas avait pour réputation d'être un elfe influent qui rendait des services divers aux habitants des Terres de Brume et, en paiement, exigeait de se voir confier l'éducation d'un enfant, de ses trente à ses deux cent ans –à quelques années près. Le Capitaine Cordefor était toujours chargé de transporter lesdits enfants et ses hommes d'équipage, ayant déjà effectué maints voyages en sa compagnie, savaient désormais à quoi s'en tenir…
Au soir du troisième jour, le capitaine entra dans la cabine ou Myranael restait enfermé et lui tendit un plateau ou fumait un bol de klah et un œuf de lézard à collerette. Il déposa le tout sur la table de nuit et soupira:
« Tu ne penses pas que tout cela a assez duré? »
« Je veux rentrer chez moi! »
« Comme tout ceux qui sont passés par là avant toi, mais tu ne peux pas. C'est comme ça, il faudra que tu ailles dans cette île, autant que tu t'y fasses, non? »
Myranael resta muet et serra sa petite peluche contre son cœur, mordillant absentement le pendentif que lui avait confié son père.
« Et puis tu sais, tu n'es pas le seul passager à bord. »
Bien qu'il s'efforçât de ne rien laisser paraître, Myranael ne put s'empêcher de dresser l'oreille.
« Il y a une elfe sylvestre. Elle s'appelle Nalissie. Tu pourras t'amuser avec elle, si tu le désires. »
« C'est vrai? »
« Oui. A la condition que tu t'alimente normalement, et que tu ne monte pas dans les haubans. »
« Qu'est-ce que c'est, les haubans? » finit par interroger Myranael, presque malgré lui.
« Ce sont les échelles et les mâts… tout ce qui se trouve au dessus du navire. Alors? Promets-tu? »
Myranael hésita un instant, puis serra la main qu'on lui tendait, avant d'engloutir la nourriture qu'on lui avait apportée. L'après–midi même il rencontrait la fameuse Nalissie.
La fillette, une Sylve comme l'avait prédit le Capitaine, était plutôt bien bâtie pour une fille. Sa peau brune s'harmonisait parfaitement avec le vert sombre de son regard, et sa chevelure de la couleur des jeunes pousses que l’humidité ambiante faisait boucler. Myranael l'examina avec surprise, jusqu'à ce qu'elle ne fixe sur lui un regard perplexe:
« Tu as un problème? » Interrogea-t-elle.
« Tu ne ressembles pas du tout à une souche… » Fit Myranael. « Ma maman, elle dit toujours que les Sylves sont des têtes de souche… »
« Eh bien ma maman à moi, elle disait que les elfes de feu ils n'avaient jamais les yeux bleus… pourquoi tu en as, toi? »
« Je ne sais pas. » Répondit le petit garçon en haussant les épaules. « Tu crois que c'est grave? »
« Non, ils ont jolis. Dis, tu veux bien être mon ami ? je suis toute seule depuis qu’on est partis…. »
« D'accord ! »
Deux semaines plus tard, l'équipage de l'Inébranlable aurait été prêt à jurer que les deux enfants se connaissaient depuis plusieurs années, tant ils étaient proches. Un jour, le Capitaine Cordefor les interpella joyeusement:
« Eh bien, le troisième larron va avoir du mal à trouver sa place auprès d'un pareil duo! »
« Qu'est-ce qu'un larron?" Interrogea Nalissie. »
« Un compagnon, si vous préférez. D'après ce que je sais, c'est un bleu, et il arrivera par ses propres moyens sur l'île. »
« Capitaine! Pourriez v'nir voir, s'iouplait? »
Le Capitaine Cordefor soupira et rejoignit son quartier maître au poste de commandement, laissant les deux jeunes elfes seuls l'un avec l'autre. Nalissie saisit la main de son camarade, sans considération pour la brûlure que lui laisserait ce contact, et l'entraîna au fond du navire, près des chaloupes. La, ils se glissèrent dans l'un des esquifs et, dissimulés sous la bâche, poussèrent un soupir triste.
Autour d'eux s'étalaient divers trésors, tels des morceaux de "bouts" comme disaient les marins, mais aussi un tonneau de fruits et de deux litres de klah froid, et surtout, d'une carte des Terres de Brume, qui devait leur servir à rentrer chez eux lorsqu'ils se seraient évadés. Tandis qu'à l'extérieur l'équipage marinait dans son odeur de marée basse, Myranael et sa camarade s'entre regardaient dans mot dire, jusqu'à ce que Nalissie ne rompe le silence:
« Dis… tu crois qu'il était d'accord pour venir, lui? »