
| Pandemonium
Author: Sorn Parce que dans cette ville aliénée, un être sans opposé, c'est comme un être mort. Alors, il endort la haine. Il endort la rage. Il traverse la vie comme un somnambule.
Rated: Fiction T - French - Drama/Fantasy - Chapters: 9 - Words: 32,968 - Reviews: 6 - Follows: 3 - Updated: 03-29-11 - Published: 02-02-10 - id: 2770863
|
|
A+ A- |
Chapitre 8
Il pouvait sentir sur lui le regard de Chase le percer, comme s'il aurait voulu lui décocher une pluie de balles dans le crâne rien que par la force de sa volonté.
C'était hilarant.
Assis, là, à cette table de petit déjeuner au beau milieu d'une famille dont il ne connaissait rien, la scène avait quelque chose de tragiquement comique.
Les parents avaient accepté son intrusion d'une façon remarquablement facile. C'en était presque choquant. A part son nom et qui il était, ils n'avaient rien demandé. Peut-être était-ce encore l'effet des brumes du petit matin.
Il fixait l'assiette contenant des toasts posée devant lui. Sur la table était disposé un large choix de confitures, une brique de jus d'orange, un thermos de thé et tout ce qui faisait un breakfast digne de ce nom.
Malgré le fait qu'il n'ait pas mangé de repas consistant depuis environ vingt-quatre heures, il n'avait pas faim. La vue, l'odeur de la nourriture le révulsait. Il avait conscience que son corps avait besoin de nutriments et tout le bazar mais, honnêtement ? Il en avait rien à foutre des besoins de son corps.
Mais pour faire bonne image, il se forçait à au moins grignoter un toast et boire un peu. Autant garder les apparences de la normalité si ça lui permettait de garder encore un peu sa vie en sursis.
Souris et tais-toi.
Il le détestait. Il le haïssait, l'exécrait du plus profond de son être. Comment pouvait-il rester là, là à agir si normalement ? Comment pouvait-il être à ce point...à ce point...insupportable ! On aurait dit que sa présence n'avait rien d'anormal, comme s'il avait toujours été présent à la table du petit-déjeuner chez lui.
Et ses parents ? Comment pouvaient-ils être si indifférents ? Si aveugles ? Comment pouvaient-ils tolérer la présence d'un étranger parmi eux, simplement parce qu'il se prétendait son ami ?
Il haïssait Cohen. Haïssait ses mensonges si aisés, son allure si désinvolte. Merde ! Pourquoi ne le jetait-il pas dehors ? Pourquoi ne le vendait-il pas à la police ?
Il sentit un coup dans ses côtes. Retenant un grognement, il se retourna vers sa jumelle. Elle avait les sourcils froncés et son regard passait de lui à Cohen.
Le sens lui était-il enfin revenu ?
« D'où tu le connais ? »
Sa langue se noua. Et il maudit encore un peu plus Damien Cohen.
Salaud. Il savait que révéler la vérité les auraient compromis tous les deux. Salaud.
« Un type de l'école. »
Un sourcil se haussa. « Dans ta classe ? Je ne l'ai jamais vu. »
« Non. Un an en-dessous de nous. »
« Oh. Je l'aurais cru plus âgé. »
Est-ce que c'était de la déception dans sa voix ?
Mais aucun d'entre eux n'eut le temps d'ajouter quoi que ce soit, leur père avait pris la parole.
« Tiens, il y a eu un incendie pas tellement loin d'ici. Deux morts. C'est malheureux. »
Le ton avait été détaché. De derrière le journal, on ne pouvait voir l'expression du patriarche, mais sans nul doute était-elle indifférente. C'était des faits divers à Réversa.
Il guetta une réaction du côté de Cohen. Peut-être que son masque de parfait garçon allait se briser à cette nouvelle. Peut-être que l'entendre de vive voix de la part de quelqu'un d'autre l'éveillerait, le montrerait sous son vrai jour.
Il s'attendait à voir de la peine, une grimace de douleur. Même un sourire ou de la satisfaction malsaine. N'importe quoi. Absolument n'importe quoi.
Mais il n'y avait rien. C'était presque comme s'il n'avait pas entendu.
Il voulait le faire réagir. Lui soutirer une réaction. Sur le ton de la conversation mais qui avait sans doute des accents de défi, il demanda à son père :
« Ah ? Ils ont indiqué les causes ? »
Le regard de Damien se tourna directement vers lui.
Il s'était attendu à un regard meurtrier. A une réaction de colère violente. A une remarque acerbe. Mais seul un sourire ironique ornait ses lèvres.
Et c'était pire que tout.
« Je ne pense pas que la police de Réversa s'intéresse aux incendies. Elle a déjà assez à faire avec les vampires, non ? » répliqua-t-il, d'un ton léger, avant de mordre dans un toast et de faire semblant à nouveau de s'intéresser à la conversation de sa mère.
Merde, même sa mère aimait ce type !
Ravalant son irritation à s'être fait interrompre aussi crument, Chase tourna son attention vers son père. Il vit celui-ci hausser les épaules.
« Ce n'est qu'un article de quelques lignes. Je doute qu'ils l'aient trouvé suffisamment intéressant pour mener une enquête. Il n'y avait pas de famille. »
Le dos violemment plaqué contre le mur, les bras le tenant aux épaules, durement, férocement, comme s'il risquait de s'enfuir à tout instant. Il ne prêta pas attention à la douleur. Elle était minime. Il s'y était attendu, de toute façon.
Même face à l'agression, il ne perdit pas son sourire nonchalant. C'était comme si plus rien ne pouvait le toucher, le perturber. Ce n'était qu'un grand jeu.
« C'était ton père ! Alors pourquoi l'article dit qu'il n'y avait pas de famille ? »
Les mots avaient été crachés, venimeux, lacés d'incompréhension. Il pouvait voir la colère et la méfiance dans le regard de Chase. Sentir la haine qui émanait de sa voix.
On aurait dit qu'il se sentait trahi, trompé. Le pauvre.
« Mes parents m'ont placé dans un orphelinat quand j'avais environ sept ans. Je suis toujours censé être à leur charge. Mon père n'a jamais eu le courage d'avouer qu'il m'avait envoyé là-bas, il a toujours prétendu que j'étais resté chez une tante. Officiellement ? Je suis orphelin depuis près de dix ans. »
Les yeux de Chase s'écarquillèrent. La pression se relâcha un peu. Damien ne bougea pas. S'il esquissait un geste, la frustration de Chase reviendrait à la charge et il lui serait plus difficile de s'échapper.
« T'es...t'es vraiment taré. » balbutia l'adolescent, le fixant comme s'il le voyait pour la première fois, le voyait tel qu'il était : un monstre.
Damien éclata de rire.
« C'est seulement maintenant que tu t'en rends compte ? »
L'éclair de colère revint aussitôt dans le regard de son vis-à-vis, une main se leva pour abattre un poing en direction de son visage. « Je t'interdis de... »
« Chase ! »
Chase se retourna juste à temps pour voir sa sœur le fixer, abasourdie et réprobatrice. On aurait dit la scène sortie d'un mauvais feuilleton américain.
« Qu'est-ce qu'il te prend ? Lâche-le ! »
Voyant qu'il n'avait pas du tout l'intention de lui obéir, elle se dirigea vers eux et desserra elle-même la poigne de son frère en lui jetant un regard furieux.
« Je ne sais pas ce que tu as, mais tu as intérêt à te calmer. » dit-elle, d'un ton sec.
La mâchoire de Chase se contracta furieusement. Damien pouvait voir la haine et la colère briller dans ses yeux. Et il ne pouvait rien faire, rien dire sans se trahir aussitôt. Il le tenait entièrement sous son pouvoir. C'était jouissif.
Le sentant sur le point de rupture – oh il aurait voulu le voir craquer, tellement – Damien vit néanmoins Chase s'éloigner de lui, le corps légèrement tremblant.
De honte ? De rage ? Ou de contrôle difficilement réprimé ?
Damien retint un sourire. Ça aurait sûrement été malvenu.
Tandis qu'il répondait par un tranquille « ça va » à l'interrogation inquiète de la sœur, il rappela l'autre garçon qui s'éloignait d'eux à pas vifs.
« Oh, au fait, Chase. »
La silhouette s'arrêta, lui lança un regard noir qui le défiait de le provoquer un peu plus. Le sourire apparut finalement sur les lèvres de Cohen.
« C'était pas un accident. »
Il devait le dénoncer. Il devait le faire. Ça ne pouvait pas continuer ainsi. Ça faisait déjà trois jours que Cohen était chez lui. Trois jours où il faisait semblant d'être le gosse parfait, l'enfant modèle. Et ses parents ne disaient rien, ne réagissaient pas. Ils ne lui demandaient pas ce qu'il faisait ici. La version officielle que Cohen leur avait tenu ? Des soucis épineux avec ses parents, nulle envie de rentrer chez lui.
Et ses parents avaient gobé une connerie pareille.
Sa sœur avait été méfiante, bien entendu. Elle avait été son seul réconfort, son seul appui face à cette invasion mesquine que Cohen faisait chez lui. Mais sa méfiance faiblissait. Elle ne croyait pas totalement Cohen, oh non, mais assurément elle ne le considérait pas comme un danger. Et – un goût amer envahit sa bouche – elle semblait très désagréablement le trouver à son goût.
Il l'avait plusieurs fois surprise en train de le fixer. A chaque fois, quand elle avait aperçu son regard, elle avait fait comme si de rien n'était. Mais il n'était pas aveugle. C'était sa jumelle. Son opposée. Il la connaissait par cœur. Et elle tombait, elle aussi, dans le piège de ce salaud.
Il le détestait. Le détestait, lui et ses airs nonchalants. Avant, il avait l'air si froid, si...impassible. Les seuls moments où il l'avait vu réagir, c'était lors des quelques feux qu'ils avaient allumés en bande. Et à présent, c'était comme si une toute nouvelle personnalité s'était emparé de lui. Il était menteur, ironique...manipulateur. Son visage restait pourtant le même. Le visage trop lisse qui trompait toute méfiance, endormait les doutes. Innocent. C'était probablement à ça qu'on pensait quand voyait Damien Cohen pour la première fois. Qu'il était innocent.
Les policiers eux aussi se laisseraient-ils prendre au piège ? Non, c'était trop gros, bien trop gros pour qu'ils laissent passer ça.
Mais...qu'avait-il de concret contre Cohen ? Rien qu'un vague « ce n'était pas un accident » qui pouvait dire tellement de choses différentes. Sa folie ? Elle semblait bien loin à présent. Et puis, pourquoi Cohen aurait-il tué ses parents, hein ? Rien ne tenait la route et il n'avait aucune preuve contre lui.
Oui, Cohen avait de sacrés tendances pyromanes. Mais comment aurait-il pu le prouver autrement qu'en avouant qu'il avait trempé là-dedans lui aussi ? Comment pourrait-il prouver l'instabilité de ce type sans trahir que lui-même trafiquait des substances illicites ? Avec la justice pourrie – y avait-il vraiment une justice d'ailleurs ? – qui régnait à Réversa, il risquait plus de finir en taule pour la revente de quelques grammes de shit plutôt que Cohen pour un double meurtre.
Il se prit la tête entre les mains, sentant un mal de crâne poindre le bout de son nez.
Putain mais dans quel merdier il s'était foutu !
Des accords s'égrenaient avec paresse et langueur dans l'air. Les doigts couraient sur les cordes, les pinçaient. La mélodie était lente, simple, peut-être un peu sèche, peut-être un peu mélancolique.
La faible lumière de la pièce se reflétait sur la guitare, donnant l'impression macabre qu'elle était recouverte de sang. Un sang brillant, rouge vermeil, puissant.
La pluie ne l'avait pas détraquée. C'était un soulagement.
Toute sa concentration focalisée sur la musique, Damien ne prêtait aucune attention à ce qui l'entourait. Il aurait pu y avoir un tremblement de terre, c'est à peine s'il l'aurait remarqué.
Presque automatiquement, dès que ses doigts avaient touché la guitare, il s'était senti plus calme, tranquille. Loin de la raillerie qui lui semblait si couturière depuis ces trois derniers jours, loin du masque de parfait garçon qu'il portait pour le bon plaisir des parents de Chase. Plus proche de ce qu'il était en réalité, sans jamais toutefois vouloir l'admettre. Jouer, c'était mettre son âme dans l'instrument, c'était en dévoiler les moindres aspects – bons comme mauvais. C'était une facette que la folie n'avait jamais atteint...la seule partie encore humaine qu'il possédait, peut-être.
Never cared for what they say
Never cared for games they play
Never cared for what they do
Never cared for what they know
And I know
Toute son attention focalisée sur la musique, il n'entendit pas le coup frappé, doucement, à la porte. Ce ne fut que quand un « Je ne te dérange pas ? » retentit dans la pièce qu'il réagit.
Découvert.
Sursautant et lâchant le manche de la guitare, il releva des yeux soudain furieux vers une jeune fille aux cheveux châtains, appuyée contre le chambranle de la porte. Si un regard avait pu tuer, elle serait probablement morte dans l'instant.
Personne ne devait le voir quand il jouait. Personne n'avait le droit de voir quand il jouait. Personne.
La haine et la colère, irrationnelles, brûlaient en lui. Il aurait voulu lui arracher les souvenirs, lui arracher la vue qu'elle avait eue. Cet aperçu de faiblesse et de vulnérabilité.
Son humanité.
Elle recula devant la violence de sa réaction, les yeux écarquillés de stupeur. Sa prudence, son mécanisme de survie s'étaient mis à hurler à plein poumons dans son esprit calme-toi, tu dois le calmer !
A toute vitesse, il essayait de se re-fabriquer ce masque de gosse parfait qu'il portait depuis trois jours, à la fois ironique et hypocrite. Le visage docile qu'il devait montrer à la famille de Chase pour pouvoir continuer à rester.
Un masque qui finirait par l'étouffer.
Il tenta d'afficher un sourire rassurant – bien qu'il craignait qu'il ne tienne plus de la grimace que d'autre chose, vu son état de fureur avancé – et souffla, d'un ton faussement contrit :
« Excuse-moi. Tu m'as juste surpris. Je... »
« Arrête. » coupa sèchement la fille.
Damien s'immobilisa, surpris. Emma franchit les quelques pas qui les séparaient et, avec une familiarité déconcertante – presque déplacée – elle lui saisit le visage, planta son regard dans le sien.
« Arrête. »
Sa peau était trop chaude. Son visage, trop proche. D'ici, il pouvait voir toutes les nuances de marron de ses iris. Il pouvait sentir son parfum, léger, floral et sucré, envahir ses narines. Pouvait sentir son pouls battre contre sa peau. L'air qu'il respirait était trop elle.
Il se dégagea de la poigne, recula légèrement, relevant la tête en signe de défi.
Il détestait être touché.
« Arrêter quoi ? » demanda-t-il, cassant.
« Arrête de mentir. »
Une réponse si simple, si franche. Tellement désarçonnante.
« Qu'est-ce qui te fait dire que je mens ? »
Elle sonda un peu plus son regard, comme si elle essayait de lire en lui. C'était une sensation désagréable. Une humaine avec un don ? Damien détourna le regard, carra les mâchoires, déterminé à ne rien laisser paraître. Dressa de puissantes murailles mentales autour de son esprit.
Tu ne liras pas en moi.
Elle poussa un soupir – exaspéré ? – avant de prendre place près de lui sur le lit. Presque d'une façon trop familière, trop intime.
Il lui lança un regard courroucé. Elle ne réagit pas.
Elle balançait ses pieds dans le vide, regardait le mouvement qu'ils faisaient, comme si de rien n'était, comme si la situation n'avait rien d'incongru. Elle semblait totalement ignorer le conflit intérieur de Damien. Agacement, colère, mensonge, il ne savait quelle volonté était la plus forte, au final.
Enfin, elle brisa le silence au bout d'un moment, d'un ton tellement normal que ça en paraissait surréel :
« Tu n'étais pas le même, il y a deux minutes. C'est flagrant. »
La panique montait en lui. Le masque avait-il été si facile à briser ? Si facile à transpercer ? Avait-elle déjà deviné sa véritable nature ? Pourquoi s'était-il laissé aller à paraître aussi...lui ? Merde! elle n'avait pas le droit ! Elle n'avait pas le droit !
Il essaya d'agir nonchalamment, pour cacher le maelström d'émotions qui luttaient en lui. Comme réponse, il ne fit qu'émettre un son dubitatif puis retira sa guitare de ses genoux pour la déposer doucement sur le côté du lit. Il devait gagner du temps, se calmer, recomposer le masque. Éviter son regard, éviter ses questions, éviter ses remarques. Moins il parlait, moins il courait de danger. Elle se découragerait et se casserait bien assez vite. Qu'est-ce qu'elle lui voulait, d'abord ?
« Tu es musicien ? »
Pourquoi changeait-elle si vite de sujet de conversation ? Cherchait-elle à le déstabiliser ?
« Je sais jouer de plusieurs instruments, oui. »
Il recula, jusqu'à s'adosser au mur. Il replia une jambe contre lui. Rien à foutre de mettre ses Converses sur le lit. Il avait presque envie de la provoquer.
Elle l'énervait. Elle n'aurait pas dû entrer. Elle n'aurait pas dû l'entendre jouer. Elle n'aurait pas dû être là. En lui une voix hurlait : barre-toi !
« Pourquoi est-ce que tu mens ? »
Il poussa un soupir agacé, tourna le regard sur le côté quand il la sentit essayer à nouveau de nouer un contact visuel. « Pourquoi tu crois que je mens ? Tu me connais à peine. »
Elle lui adressa un sourire amusé. « C'est trop facile de lire en toi. »
Il tourna légèrement la tête vers elle, haussa un sourcil, la toisa froidement. Pour qui se prenait-elle ?
« Ah ouais ? Et qu'est-ce que tu crois savoir sur moi ? » répliqua-t-il d'un ton agressif.
Son assurance le tuait. Pauvre conne. Salope. Qui était-elle pour croire qu'elle pouvait le connaître ?
« Tu n'es pas le même quand tu joues et quand tu es avec nous. Tu ne mens pas quand tu joues. »
Il éclata de rire. Rire pour ne pas montrer qu'elle avait touché un point sensible. Rire pour ne pas montrer qu'il paniquait à l'idée qu'elle ait découvert l'âme en morceaux.
Déjà, la voix de sa belle-mère résonnait à nouveau dans sa tête : monstre ! Monstre ! Monstre !
Il devait la faire taire.
Alors il attaqua avec l'arme qu'il maîtrisait le mieux : la raillerie.
« Quoi, tu crois que je tape la causette à ma gratte ? »
Comme s'il lui avait tenu des propos obscènes, elle rougit soudain et sembla gênée. Par pur réflexe, peut-être, elle le frappa légèrement sur le bras – probablement l'habitude de faire ça avec son frère.
« Arrête ! Tu sais bien ce que je veux dire. »
Elle ne semblait nullement embarrassée de son geste. Comme si agir ainsi avec lui était tout naturel. Comme si elle le connaissait depuis des années alors qu'elle ne savait rien de lui. Se rendait-elle compte de l'erreur qu'elle faisait, à lui faire aussi aisément confiance ?
Une part de lui lui soufflait une idée dangereuse. Ambiguë et malsaine. Mais qui avait un goût intoxicant, un pouvoir d'attraction trop fort pour qu'il ait seulement l'envie d'y résister.
Laisse-la croire. Laisse-la se tromper.
Alors, pour un moment, il calma la colère, calma la haine. Prit un nouveau masque, qui avait l'allure de la vérité. Agit avec une normalité qui frisait la perfection.
Elle tomberait seule.
Une porte qu'on essaie de refermer discrètement, quelque part aux alentours de minuit, en priant pour le bois de craque pas, que les gonds ne grincent pas.
« Qu'est-ce que tu foutais là ? »
La voix a surgi du noir. Elle est murmurée mais c'est presque comme si l'animosité qu'il y avait là la transformait en cri.
Emma se retourna lentement pour croiser le regard de son frère. Noir de colère et plein de méfiance.
Le là avait été prononcé comme une insulte. Comme pour dire en territoire ennemi.
« C'est autant ma maison que la tienne, j'ai bien le droit d'aller où je veux. » réplique-t-elle sèchement, tout en gardant la voix basse. Les parents dormaient.
« Tu as passé des heures avec lui. »
Elle releva la tête. « Tu m'espionnes, maintenant ? Sympa, frérot. »
Elle vit son frère carrer mâchoires et poings. C'était son moyen d'essayer de garder le contrôle. Elle le sentait à bout de nerfs. « Tu ne sais pas qui il est. Je ne peux pas te laisser seule avec ce type. »
« C'est pas ton ami ? »
Chase eut un rire jaune. « Comme si t'avais pas déjà deviné. »
« Je suis une grande fille, je saurais me débrouiller toute seule. »
Avec un dernier sourire cynique, elle allait retourner dans sa chambre quand elle sentit le bras de son frère la retenir. La poigne était trop serrée, trop forte. On aurait dit qu'il voulait la blesser. Elle se mordit la lèvre et lança un regard incendiaire en direction de son jumeau. Le message était clair : ne me touche pas. Il eut un air contrit en se rendant compte de son agressivité et la relâcha.
Mais sa méfiance n'avait pas disparue. A présent, son ton était urgent, presque suppliant :
« Tu ne sais pas qui il est. Te laisse pas avoir. C'est tout ce que je te demande. »
Emma le toisa froidement. Elle le détestait, quand il essayait de lui dicter sa conduite.
« Je n'ai pas besoin de toi. » cracha-t-elle finalement avant de tourner les talons, se diriger vers sa propre chambre et d'en claquer la porte violemment.
Oubliés, les parents.
Plusieurs secondes s'écoulèrent ainsi, dans un silence assourdissant. A travers le lien, il pouvait sentir la colère d'Emma vibrer dans tout son être. Ou était-ce la sienne qui se faisait écho ? Il n'en savait rien.
Face à lui se trouvait la porte de la chambre d'ami. Celle que Cohen squattait depuis presque une semaine. Une semaine, c'était déjà trop.
Avant qu'il ne s'en rende vraiment compte, ses doigts avaient déjà saisi la clinche et ouvert la porte.
La pénombre régnait dans la pièce, malgré les rideaux ouverts. Seule la lueur blafarde de la lune éclairait la chambre, rendant les contours de tous les objets indistincts.
Quelle heure était-il ? Une heure ? Deux heures du matin ?
Comme une luciole rouge en fin de vie, une lueur écarlate erratique vibra quelques secondes pour mourir presque aussitôt. L'odeur douceâtre et âcre de la beuh se répandit jusqu'à ses narines.
« Tu fumes chez moi ? »
Le ton avait été venimeux. Empli de colère et de fiel. C'était trop. Beaucoup trop. Il n'en pouvait plus de Cohen et de sa façon de s'arroger tous les droits du monde. Il n'en pouvait tout simplement plus.
« Quel brillant esprit de déduction, Sherlock. » lui parvint la réponse railleuse de Cohen, comme de loin, la voix rendue un peu plus grave par la consommation de drogue.
Au vu de l'odeur...il avait sérieusement dû abuser de la cigarette et des joints. Et sa sœur était restée avec lui ?
« Qu'est-ce qu'Emma foutait ici ? »
Il en avait marre de ce noir. Marre de ne pas voir Cohen, de juste deviner les contours de l'autre garçon. Mais il avait trop peur de l'état dans lequel il trouverait la chambre. Trop peur de découvrir la vérité.
Un éclat de rire. Le bout de la tige rougeoya encore deux fois avant que Cohen ne daigne répondre.
« Quoi, t'as pas encore deviné ? Tu me déçois, Chase. Tu veux un dessin, peut-être ? »
Il se retenait de hurler de rage. Se retenait de ne pas bondir et briser le cou de cet arrogant de Cohen. Oh qu'il avait envie de le tuer. Comme jamais auparavant.
Devant son mutisme, Damien eut à nouveau un rire léger. Insupportable. Provocateur.
« Tu crois franchement ta frangine innocente ? Mon pauvre, tu la connais vraiment pas... »
Et alors il ne peut plus se retenir.
Il bondit.
Il avait prévu le coup. C'était facile. Trop facile. Tellement prévisible. Chase était si aisé à manipuler.
Il évita le premier coup avec aisance. Chase n'était pas habitué au noir. Lui, si. Les mouvements de Chase étaient lourds, manquaient de précision. C'était de la rage brute qui dictait ses gestes. Damien possédait le froid calcul, l'esprit d'analyse et surtout, surtout, l'amusement.
Se battre n'était devenu rien qu'un grand jeu.
Il entendit Chase trébucher parmi le bordel qui régnait dans la pièce. Il retint un éclat de rire. Probablement n'aurait-ce fait qu'attiser la colère de Chase. Il hésitait toujours entre le provoquer un peu plus ou rester sage.
Sa folie s'était muée en quelque chose de plus cruel. Une cruauté teintée de sadisme et d'amusement. Comme si les autres n'étaient que des pantins qui pouvaient le distraire, pour un moment. Pourrait-il les forcer à se plier à ses volontés ?
La folie était comme calmée, assagie, rassasiée. Elle ne le contrôlait plus. C'était lui qui la contrôlait. La dominait. Et il s'en servait comme d'une arme.
Il entendit Chase jurer, essayer de le saisir. Il recula encore, évita les griffes de son "ami".
« Tu me fuis Cohen ?! T'es un lâche, c'est ça ! »
Le rire mourut dans sa gorge.
Lâche ? Lâche ?
Et alors tout cessa d'être un jeu.
Il saisit Chase à la gorge en un mouvement rapide, serra du plus fort qu'il pouvait. Une part de lui se délecta du bruit d'étranglement qui s'échappa de la gorge de l'autre garçon.
Meurs ! Meurs ! Meurs !
« Tu me traites de lâche ? » siffla-t-il, toute trace d'amusement ayant disparu de sa voix.
Il sentit Chase se débattre. Malheureusement, il était beaucoup plus fort que lui et s'il avait pu dominer grâce à l'obscurité et l'effet de surprise, dans un corps-à-corps, il ne faisait pas le poids.
Le poing ne le surprit pas réellement. Mais cela ne l'empêcha pas de ressentir la douleur.
Firent-ils énormément de bruit durant leur bagarre ? Renversèrent-ils des objets ? Honnêtement, Damien n'en savait rien. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il laissait libre cours à la violence qui courait en lui et que d'une certaine façon, c'était...libérateur de pouvoir se comporter d'une façon aussi primitive et instinctive. C'était ne plus faire semblant. C'était être réellement soi.
Il y avait la douleur. Oui, certainement. Mais dans le feu de l'adrénaline, il ne sentait pas le mal qu'il recevait. Juste celui qu'il infligeait, aveuglément.
Mais d'un coup, la lumière inonda soudain la chambre, éclairant de sa luminosité blanche et crue le chaos de la pièce. Objets renversés, vêtements éparpillés, mégots et bouteilles amoncelés, cendres couvrant le sol...c'était un bordel indescriptible.
Dans l'encadrement de la porte, pétrifiée, Emma les fixait, choc et consternation peints sur son visage.
Pantelant, Chase fut le premier à reprendre ses esprits.
« C'est de sa faute ! »
Combien gamine pouvait paraître cette exclamation venant de la bouche d'un adolescent de presque dix-sept ans. Damien aurait pu en rire si sa joue ne lui faisait pas mal.
Son regard se tourna d'abord vers lui. Chercha à le sonder, comme elle avait toujours essayé de faire. Il refusa obstinément le contact, comme à chaque fois.
Tu n'as pas le droit.
« Damien ? »
Elle semblait perdue. Il détestait l'expression sur son visage. La façon dont elle le fixait, à l'instant, comme si elle attendait de lui un déni, une explication logique. Comme si elle refusait de croire, de le voir tel qu'il était vraiment.
Il ne répondit pas.
« Pourquoi tu t'intéresses à moi ? »
« Parce que je veux savoir pourquoi tu mens. Et ce qu'il y a sous le mensonge. »
Un rire.
« Non, tu ne veux pas savoir. »
L'échange sembla mettre Chase définitivement hors de lui. Poussant un cri de rage et saisissant Damien par le devant de son T-shirt, il le repoussa violemment.
« PARS ! Je ne veux plus te voir ici ! Dégage ou je te tue ! »
Sa voix tremblait. Ses poings tremblaient. La haine la plus pure brûlait dans ses yeux. Il ne mentait pas quand il disait qu'il le tuerait.
Pas ma sœur, Cohen !
« Chase ! »
Le garçon envoya un regard incendiaire à sa sœur.
« Toi, tu n'interviens pas ! Je t'avais dit de te méfier de lui ! »
Damien aurait pu observer avec amusement cette scène qu'on aurait presque pu qualifier de conjugale sous ses yeux. Mais il savait qu'il avait dépassé les bornes cette fois et il l'avait délibérément voulu.
Rester attaché ici, étouffer sous un masque d'hypocrisie ne lui allait pas. Tôt ou tard, il avait fallu que ça éclate. Il préférait provoquer la rupture plutôt qu'attendre que la brèche n'arrive. Au moins avait-il eu l'occasion de préparer son départ.
« C'est demandé si gentiment. Comment refuser ? »
Il n'avait pu empêcher la raillerie. Mais à son grand étonnement, Chase ne le frappa pas à nouveau. Peut-être était-ce uniquement dû à la présence d'Emma. Peut-être.
Saisissant avec facilité le peu d'affaires qu'il avait – en partie volées à Chase – et sa guitare, il se dirigea tranquillement vers la porte de la chambre, sans oublier de reprendre son paquet de cigarette qui traînait à terre.
Il n'adressa pas un mot ni un regard à Chase quand il sortit. Pas plus qu'à Emma.
Derrière lui, il ne laissait que désordre et confusion.
Dehors, la nuit promettait encore plus de chaos.
album Beloved Enemy – Jesus On Extasy / album 21st Century Slave – Dope Stars Inc., 11 janvier 2011
Mute – Blaqk Audio, 20 janvier 2011
Nothing Else Matters – Metallica, 31 janvier 2011
Death Connection – Mercenary / Lost Reality – Mercenary, 20-21 février 2011
album J'accuse – Damien Saez, 5 mars 2011
album J'accuse – Damien Saez / album Fever – Bullet For My Valentine, 6 mars 2011
album The Unforgiving – Within Temptation, 21 mars 2011
album The Heroin Diaries Soundtrack – Sixx: A.M. / album The Unforgiving – Within Temptation, 29 mars 2011
La chanson jouée par Damien est Nothing Else Matters, de Metallica.
Au chapitre précédent, j'avais annoncé la mort de Damien sur Réversa, en octobre. Force est de constater qu'il n'aura été mort que quelques mois, comme j'ai repris le RP fin février.
Le chapitre a mis du temps pour arriver...sans doute mon délai de publication deviendra-t-il très lent et anarchique, comme j'ai plusieurs projets en cours et que j'ai repris le RP.
Damien a définitivement acquis sa "nouvelle" personnalité. Inhumain, provocateur et cruel, ces traits resteront présents jusqu'à l'âge adulte, bien que certains événements l'"humaniseront".
J'espère que ce chapitre vous aura plu =)
Sorn
|
||||||