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Skirl se réveilla dans un tas de détritus, au milieu d'une ruelle. Instinctivement, il mit la main à sa taille. Sa bourse était toujours attachée à sa ceinture. Il se releva péniblement.
― Même les médiocres voleurs de ruelle ne veulent pas de moi. Je suis plus désoeuvré qu'un mendiant, se lamenta-t-il.
Le guerrier trébucha sur un tesson de poterie. Seul le mur humide et froid l'empêcha de basculer à nouveau dans les ordures.
Le jour se pointait dans la rue, au bout du passage étroit. Quand Skirl déboucha dans la clarté naissante, que l'échos du clopinement de ses pas se répercuta contre les portes encore fermées des échoppes et des petits commerces, il aperçut dans la brume, à côté du beffroi, le piton rocheux qui surplombait le village. Les couleurs du minuscule pic s'estompaient dans le paysage qui prenait un peu des teintes et un découpage impressionnistes. Le soleil de l'aube, aveuglant, montait doucement au beau milieu de la plaine: par-dessus le mur de pierres grossières du bourg, qui du reste, sans crénelures, n'était pas vraiment plus élevé qu'une grosse clôture, on voyait maintenant poindre son disque. On devinait au loin des collines herbues desquelles se détachaient quelques bosquets et fleurs sauvages. La steppe voisine était beaucoup moins fertile que ces vallons entre lesquels se faufilaient des dizaines de ruisseaux et sur les pentes douces desquels il était aisé de cultiver.
Le village se réveilla un peu après Skirl. Tout était moins sinistre que la soirée précédente: les habitants ne semblaient plus être les mêmes. Le guerrier triste croisa une femme rougeaude qui tenait sur sa tête un panier de lessive: sa poitrine, très plantureuse, avait l'air d'être faite pour rire. Plus loin, quelques enfants poursuivaient une balle de bois en criant de joie ; un vieux marchand, qui étalait sa marchandise sur une table, les regardait du coin d'un oeil plissé par l'amusement. À l'angle de la rue de l'auberge, pas trop loin d'une place modeste mais propre, trois musiciens accordaient leur lyre, nonchalants.
Écoeuré par le bonheur simple des villageois, Skirl entra dans l'auberge, faisant grincer la porte derrière lui. Les yeux fermés, il prit une grande inspiration pour absorber l'atmosphère opaque et morne de la salle à manger. Il reconnut l'odeur du vieux bois humide et pourrissant lentement. Puis celle des meubles imprégnés de cette bière qui suinte au travers des bocks trop usés ou des verres renversés par des ivrognes à l'état trop avancé pour qu'ils puissent distinguer le haut du bas, l'équilibre du déséquilibre, le plein du vide, le liquide du solide. Enfin, il sentit ce parfum de viande grasse et d'oignons qu'on préparait avec des pommes cuites, dans les cuisines en arrière.
Un chant l'arrêta au milieu de cette contemplation olfactive. Il rouvrit les yeux. Au fond de la salle, une jeune femme, assez courte, au visage rond et aux yeux en amandes nettoyait une table en fredonnant quelque refrain de troubadour. C'était la seule personne présente dans la pièce. On avait dégagé les fenêtres: une lumière pâle entrait dans l'auberge en de multiples faisceaux. Ces faisceaux rebondissaient sur des tabourets polis par les arrière-trains des clients, se réverbéraient sur le plafond dont le pin, noirci par les années et la fumée des lampes, s'écaillait doucement au rythme des décennies marquées autrefois par tant de guerres et d'incertitude, mais depuis peu par une routine dont les disettes, de moins en moins fréquentes, entamaient à peine les réserves généreuses des greniers des cultivateurs habitués à la terreur de la tyrannie et des conflits occasionnés par des frictions entre factions et hommes remplis d'ambition.
Skirl dévisagea la jeune femme, dégoûté par son plaisir.
― Je ne peux donc être tranquille nulle part, dit-il, la gorge serrée.
Il tituba vers l'escalier du fond, espérant atteindre la chambre qu'il avait réservée. Mais comme il n'avait pas encore tout à fait dégrisé, il s'effondra sur le sol après avoir heurté quelques tables à mi-chemin.
― Comme je suis pathétique, marmonna-t-il. Incapable de cuver mon vin, incapable de marcher droit.
Il se hissa sur une chaise et commanda une bière à la jeune femme, qui s'exécuta avec une jovialité déconcertante. N'y tenant plus, Skirl parvint à se lever et ordonna qu'on lui serve la prochaine bière dans sa chambre.
En haut, il tira les rideaux et s'assit sur le matelas rembourré de paille. Il termina sa bière d'une traite. Elle avait un goût cendreux et aigre. Au moment même où il déposait son verre sur le plancher près du lit, la jeune femme de l'auberge entrebâilla la porte.
― Sire Gool ? dit-elle timidement.
Skirl, sans la regarder, lui fit signe d'entrer.
― Il n'y a plus de bière. Le brasseur fait généralement livrer sa bière aux coups de cinq heures. Je suis désolée.
Skirl leva les sourcils. Qu'est-ce que c'est que cette auberge qui n'a pas de réserves de bière? pensa-t-il.
― En attendant, je peux vous servir de l'alcool de tarasque. Mais c'est nettement plus cher.
Le guerrier jeta un coup d'oeil à sa bourse, de plus en plus légère. Une pensée sombre l'assaillit. Puis il prit un air plus résolu. L'argent n'importait plus. Après sa dernière rasade, il se tuerait. Tant pis pour la bière de cinq heures. Il paya la jeune femme, qui lui tendit une chope avant de redescendre.