
Moi, c'est Morgan, gigolo à mi-temps. Lui, Côme, un client. Je ne sais plus quand notre relation a changé: quand il m'a engagé comme escort, ou quand j'ai découvert qu'il était un enfant de la lune ?
Rated: Fiction K+ - French - Romance - Chapters: 4 - Words: 19,061 - Reviews: 25 - Favs: 8 - Follows: 9 - Updated: 08-03-12 - Published: 01-01-12 - Status: Complete - id: 2984581
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A+ A- |
Le mot du début: Tout d'abord, désolé pour cette longue, longue attente. J'avais la tête à autre chose et je ne trouvais plus l'envie d'écrire ce dernier chapitre. J'ai relu cette fiction il y a quelques jours et je me suis dit qu'elle valait le coup qu'au moins je la termine. Alors voilà la dernière partie !
Je suis désolé si je n'ai pas répondu à tous les commentaires concernant cette histoire, mais pour la plupart... Quoi, vous pensez vraiment que j'allais faire mal finir cette fiction ?! xD J'ai été étonné du nombre de lecteurs m'ayant dit qu'il sentait arriver le coup foireux ! Je ne suis pas si affreux que ça pourtant... Si ?
Quoi qu'il en soit, merci d'avoir suivi cette histoire jusque là, et bonne lecture. (et désolé en passant pour les fautes persistantes, après avoir tant écrit, je suis fatigué, j'ai envie de poster ce chapitre, mais j'ai la flemme de tout relire, parce que je suis un gros tas héhé)
L'attrape-rêve
Quatrième partie
« Le capteur de rêves provient d'une des plus belles histoires de la mythologie amérindienne. On dit que les bons rêves comme les mauvais circulent dans l'air de la nuit. Le cerceau, avec son centré tissé qui représente un motif de toile, permet aux bons rêves de passer à travers la toile et de se rendre jusqu'au dormeur, mais intercepte les mauvais rêves dans ses mailles, où ils périssent aux premières lueurs du jour. Ce produit tire sa magie de l'attirance que votre esprit ressent pour les billes de verre. »
Cette nuit là, je n'ai pas dormi, même pas quelques minutes. Ces quelques putain de mots n'arrêtaient pas de tourner dans ma tête, ma déclaration puis l'air gêné de Côme, que je voyais de plus en plus exaspéré chaque fois que je l'imaginais à nouveau.
Qu'est-ce qu'y m'a pris d'être aussi con ? Je me sens pathétique d'avoir craqué en aussi peu de temps. Mais Côme, son sourire, ses manières, sa peau parfumée à la crème solaire...
Bordel, voilà que je commence à devenir cucul la praline. Encore un peu et je serai prêt à me traîner à ses pieds en bavant partout.
L'angoisse de revoir Côme, cette nuit-là, a presque remplacé celle de ne plus le revoir. J'ai commencé à ne plus être inquiet par son opération, mais plutôt à ce qu'il se passerait entre nous lorsqu'il reviendrait à la maison. Est-ce qu'il mettrait fin à notre "contrat" ? Est-ce qu'il ne m'accorderait plus aucune importance, est-ce qu'il me traiterait comme le mérite une pute de bas-étage comme je l'étais encore il y a quelques semaines ?
Après tout, c'est ce que j'étais sensé être pour lui depuis le début. Un gigolo sur longue durée.
Tout ça m'angoisse encore alors que je me prépare pour aller le chercher à l'hôpital. La nuit est tombée de manière sèche et froide, sans laisser aux réverbères le temps de s'allumer. Ils clignotent à peine quand je monte dans la voiture pour arriver en avance.
Le parking est désert, bien que les heures de visites ne soient pas encore terminées. Le traverser dans le noir me fiche la frousse et me rappelle des mauvais souvenirs. Même après toutes ces nuits à attendre qu'on me passe dessus, je n'ai jamais pu me faire à l'obscurité moite et angoissante qu'on parcourt pendant notre travail.
J'entre à l'intérieur du bâtiment et je traverse les urgences, cette fois étonnamment calmes. Il n'y a qu'un ado, entouré de ses parents, qui a apparemment fait une chute assez violente pour que ses dents cherchent à traverser l'espace entre sa bouche et son nez, ce qu'elles ont visiblement réussi à faire. A moitié défiguré, il croise mon regard puis s'efface quand j'avance jusqu'au guichet.
On me redirige jusqu'à la chambre de Côme et je m'y rends lentement, la peur au ventre malgré moi en imaginant la réaction qu'il pourrait avoir. J'arrive peu à peu dans un service aux couloirs plus sombres, où la lumière blanche standard n'étincelle pas de tous ses feux en se réverbérant sur le linoléum rose pâle. Je m'apprête à frapper à la porte qui arbore le numéro « 317 » quand je l'aperçois au bout du corridor, mais en m'approchant, je vois qu'elle est entrouverte et j'y entends des voix.
Bon sang, mes entrailles sont en train de se liquéfier.
J'ouvre lentement la porte, qui grince d'une manière douce. Les voix s'arrêtent et je vois enfin, éclairé par la lumière blafarde d'une lampe de chevet, Côme qui m'observe depuis l'intérieur.
Je n'ose plus bouger. Tout ça parce que j'ai prononcé quelques mots idiots la veille, et qu'il n'y a pas répondu comme je l'aurais voulu.
Mais Côme me prend de cours en venant soudain vers moi pour me prendre dans ses bras.
« Morgan, tu es enfin là... »
Il me serre étroitement contre lui et je lui rends maladroitement son étreinte. Qu'est-ce qui lui prend ? Est-ce que sa réaction d'hier ne voulait rien dire, alors que ça m'a retourné le ventre toute la nuit comme une chochotte ? Il prend de grandes inspirations comme s'il s'empêchait de pleurer, et j'embrasse son épaule sans rien dire.
Quand je vois son médecin, caché par le coin du mur, qui entre dans mon champs de vision, je me détache de Côme avec précaution. Ce dernier se retourne et je le vois lancer un sourire au docteur, lui donnant l'air extrêmement fatigué. L'homme en blouse blanche lui renvoie un signe de tête compréhensif.
« On s'est tout dit. On se revoit dans une semaine comme prévu. »
Côme acquiesce et on se retrouve seul dans cette pièce sombre. Face à cette intimité soudaine, j'ai l'impression qu'il commence à éviter mon regard. Il va chercher une enveloppe épaisse sur sa table de chevet, contenant certainement des papiers médicaux, et on repart ensemble à travers les dédales de couloirs pour sortir de l'hôpital, en silence.
Je ne sais pas si c'est l'atmosphère médicale oppressante qui nous empêche de dire un mot, ou si c'est la brusque gêne qui s'est installée entre nous. J'ai envie de lui tenir la main, mais il agrippe fermement son enveloppe, comme s'il voulait justement m'en ôter l'idée. Il ne me lance pas de regard, et me suit à travers le parking pour qu'on se rende jusqu'à la voiture. Il monte du côté passager, et une fois installé derrière le volant, je n'y tiens plus.
« Alors, ça s'est bien passé ? » je lance d'une voix trop aigüe pour être naturelle.
Il sourit sans joie.
« Oui. Ils ont... tout retiré. Je dois repasser la semaine prochaine pour qu'on vérifie que tout va bien. »
J'ai l'impression qu'il veut ajouter autre chose, mais il se tait aussitôt, coupant court froidement à la conversation. J'ose à peine répondre un « d'accord », réprimant l'envie de lui proposer d'être son chauffeur et de l'accompagner s'il le veut, redoutant une réponse négative.
Côme a fait tout le contraire de ce que j'aurais pensé quand on s'est revu dans sa chambre, mais maintenant, voilà que le pire scénario que j'avais imaginé se déroule, me prenant totalement de court. Enfin, au moins l'un des pires scénarios. Mais rien n'est perdu, si ?
On rentre silencieusement à l'appartement de Côme. Il garde les yeux fixés à travers la vitre de droite, et chaque fois que j'essaye de capter son regard pour un sourire, il se détourne aussitôt.
J'ai la gorge sèche quand on monte les marches de l'immeuble. Dès qu'on entre dans l'immense appartement, on se retrouve baignés dans une douce lumière brumeuse qu'apporte la lune, ayant laissé les volets grand ouverts pour le retour de Côme. Mais aussitôt la porte de l'entrée refermée, Côme se dirige vers la fenêtre et rabat aussitôt les abattants. D'un geste mou et stressé, j'appuie automatiquement sur l'interrupteur pour retrouver un peu de visibilité.
« Tu veux pas laisser ouvert un peu ? dis-je nerveusement.
- Non. J'ai juste envie d'être dans le noir, je suis fatigué. »
J'étrangle un « d'accord » et je m'approche de lui alors qu'il se laisse tombé dans le canapé, le regard vide.
« Tu veux que je te prépare quelque chose à manger ?
- J'ai pas faim » réplique-t-il un peu trop froidement.
Son ton me fait mal au coeur et je n'ose plus rien dire, pas même aller m'installer près de lui. Avant que je n'aie fini de réfléchir, Côme tourne la tête vers moi avec un air las, les lèvres légèrement tremblantes, pour me demander:
« Et si tu rentrais chez toi ? »
Cette phrase s'abat comme un coup de poing dans mon ventre et tout ce que j'arrive à répondre est un « quoi ? » dubitatif. Il pince les lèvres comme s'il n'arrivait pas à parler et finit par lâcher d'une traite:
« C'est pas ta semaine de travail, non ? fait-il en haussant les épaules. Alors... Rentre chez toi. »
Les yeux me piquent et la gorge me serre. Quelque jour plus tôt, j'aurais soupiré de soulagement et je me serais cassé aussitôt. Mais plus après avoir vécu cette semaine d'enfer où je devais m'occuper de soutenir Côme, de le consoler, de le rassurer, de partager ses craintes et d'essayer de le faire sourire. Tous ces souvenirs semblent avoir disparu, pour lui.
Étranglé par mes propres émotions, incapable de dire quelque chose en plus, je vais jusqu'à la chambre de Côme rassembler mes affaires éparpillées un peu partout. Je récupère mes vêtements, mon ordinateur, ma brosse à dent, tout ce qui me faisait plaisir de laisser ici. J'essaye de me calmer, mais je n'arrive pas à empêcher mes gestes d'être brusques et agacés. Je me sens sale, dégueulasse, usé. Je me sens tellement con d'avoir cru que quelque chose pouvait se passer, d'avoir pensé que je n'étais peut-être pas aussi bas que terre que ce que l'on m'avait laissé croire. Mais une connerie de « je t'aime » plus tard, et je deviens soudain encombrant, nuisible.
Je repasse dans le salon, espérant encore au moins un baiser, un au revoir, comme un imbécile. Mais allongé sur le canapé, Côme ne tourne même pas la tête.
« J'y vais, j'annonce au bout d'un moment.
- Ok. Attends... »
Il se retourne, et un ultime espoir se développe au creux de mon estomac.
« La semaine où tu devrais venir, je serai pas là de tout le lundi. Le mardi ya ma famille qui vient fêter mon anniversaire, le mercredi je devrais faire un truc aussi... Enfin bref, je sais pas trop si ce sera la peine que tu viennes. Tu n'as qu'à considérer que ce sera ta semaine de repos. »
Il parle si sèchement que je lui trouve son expression fausse, créée de toute pièce. Mon nez se met à piquer aussi, j'ai du mal à déglutir. Pourquoi s'est-il montré si doux lorsqu'on s'est revu pour se comporter comme ça maintenant ?
J'ai envie de lui demander si c'est parce que je lui ai dit que je l'aimais. Mais la réponse est tellement évidente que je préfère me taire. Je me sens faible, bête, et je me sens trahi alors que Côme a tout à fait raison. Je suis une pute. Je sers à rien.
Je n'ai pas la force de répondre. Je me contente de me retourner, de sortir de l'appartement et de redescendre les escaliers en courant, la vue floue. Je me jette pratiquement dans ma voiture, et je ferme ensuite à clé. Assis derrière mon volant, les larmes ruissèlent sur mon visage, et je me mets à hurler de toutes mes forces. J'ai envie d'insulter Côme de tous les noms, de le maudire jusqu'après sa mort. Mais aucun mot ne sort de ma bouche - rien à part des plaintes pathétiques, idiotes, désespérées, inutiles. Ma gorge est si douloureuse que j'en gémis, que je pose la tête sur le volant, laissant le bruit de mon klaxon envahir l'air pendant une longue minute. J'entends des gens sortir, ouvrir leurs fenêtres pour me crier dessus et se plaindre. C'est seulement à ce moment là que je décide de mettre le contact et de m'enfuir.
/
Mercredi matin. Je me réveille vers onze heures, dans la pénombre qu'offrent les rais de lumières traversant les volets.
Ces dernières nuits, j'ai fait le tapin jusqu'à au moins quatre heures du matin. Je ne voulais plus penser à rien. Je voulais me remettre à ma place. Je me suis fait passer dessus encore et encore, tellement que mon corps est criblé de douleurs. Chacun de mes mouvements semble être le fruit d'un instrument de torture.
J'arrive à tendre le bras et à attraper mon laptop par l'écran. Je le traîne jusqu'à moi dans un bruit inquiétant puis le pose sur mon torse pour faire ce que je sais le mieux: être anti-constructif et glander.
Je traîne sur les plus grands sites connus, regarde quelques vidéos qui ne me font pas rire, avant d'aller faire un tour sur mon compte en banque qui affiche une jolie petite somme. Mais loin de me faire sourire, tout cet argent m'écoeure et me donne encore plus envie de chialer. Qu'est-ce que j'en ferais, finalement ? A quoi ça me sert ? Louer un appart' plus grand, acheter plus de trucs inutiles ? Pourquoi ? Pour me retrouver à galérer comme une merde cinq mois après, quand la somme sera écoulée et arrêtera de m'aider ?
Un long soupir s'échappe de mes lèvres. Je me demande ce que fait Côme en ce moment. Est-ce qu'il travaille ? Est-ce qu'il traîne dans son appartement, tout seul ? Est-ce que le gamin est venu lui livrer ses courses ? Repenser à lui ne me fait presque plus mal, si ce n'est cette boule de nerfs et d'angoisse qui m'entrave la gorge, et ce poignard qui semble s'être planté droit dans mon coeur.
Son anniversaire est la semaine prochaine. Il me l'a dit sans problème, n'imaginant apparemment pas que j'aimerais y participer, moi aussi.
Je pousse mon ordinateur et me lève non sans grogner de douleur. Je me sens sale, immonde, dégueulasse. J'arrive à aller jusqu'à la salle de bains et à entrer dans la douche pour laisser couler l'eau sur moi, comme si elle réussira à me laver d'un quelconque péché. Mais j'ai beau frotter, je me sens toujours aussi boueux, aussi gras.
J'aimerais revenir en arrière. Ou tout rattraper.
Peut-être y a-t-il encore une solution.
/
Je me suis démené pendant tout le temps qu'il me restait pour être à l'heure.
Si je ne peux pas avoir une relation avec Côme, peut-être que je peux au moins le faire changer d'avis sur moi, même si ça paraît difficile.
J'espère que ça lui fera plaisir. J'espère que ça ne le mettra pas en colère. J'espère que ça ne le mettra pas en danger.
Je suis rentré chez lui pendant la journée de lundi, sachant qu'il était à l'hôpital. Il ne m'a pas donné de nouvelles depuis qu'il m'a demandé de rentrer chez moi, comme si je ne méritais même pas de m'inquiéter pour lui. Mais bon, passons. J'ai contacté une association française sur les enfants de la lune et ils m'ont aidé de toutes leurs forces, écoulant au passage toutes les économies que le salaire versé par Côme m'avait autorisé. Mais ce n'est pas grave. J'ai toujours su me débrouiller pour avoir assez d'argent.
J'ai fait installer des filtres spéciaux sur toutes les fenêtres de son appartement, pour qu'il puisse laisser les volets ouverts même en plein jour, sans courir aucun risque - enfin, c'est ce que l'on m'a assuré. La journée a été suffisante pour que tout soit prêt - heureusement que j'avais gardé le double de ses clés.
Sachant bien qu'il n'arriverait pas avant au moins dix-huit heures, incapables de quitter l'hôpital avant qu'il ne fasse nuit, je me suis assis sur le canapé pour l'attendre, anxieux.
J'espère qu'il ne m'en voudra pas d'être entré chez lui sans son autorisation.
Je regarde la lune depuis l'intérieur de son appartement. Le ciel s'est dégagé, la neige n'est plus devenue qu'un tas d'eau boueuse au bord des routes. Je repense à cette soirée si parfaite qu'on avait vécu lui et moi, à s'amuser comme deux gros gamins, et ça me fait mal au coeur. Si seulement je n'avais pas prononcé ces quelques mots, tout serait redevenu normal. J'aurais continué à vivre un mensonge, mais un mensonge heureux.
J'entends des pas dans le couloir. Je me relève soudainement, mais aucune des voix qui me parviennent ensuite ne ressemblent à celle de Côme. Je soupçonne des invités du voisin d'en face, mais j'entends ensuite un cliquetis dans la serrure de la porte d'entrée.
Une femme entre, en pantalon blanc et veste de tailleur, l'air tout excité. La couleur de ses cheveux semble fausse, tout comme le maquillage qui s'étend autour de ses yeux. Deux autres personnes la suivent, apparemment plus jeunes que moi. Dissimulé dans la pénombre, les trois inconnus ne semblent pas faire attention à moi.
Puis l'un d'eux allume la lumière trop tamisée, et la femme sursaute dans un petit cri en m'apercevant. Puis son regard se dirige derrière moi, et son visage prend une expression d'horreur.
« Les volets ! Les volets sont ouverts ! »
Elle se précipite aux fenêtres alors que je reste immobile, ne sachant pas comment je dois réagir. Les deux jeunes hommes me regardent avec curiosité, et je remarque qu'ils ont un petit air de famille avec Côme. Celle qui semble être la mère me pousse ensuite avec agressivité et me hurle dessus comme une mégère hystérique.
« Mais qui êtes-vous ?!
- Heu... Bah, beuh... »
Sous le coup de la surprise, c'est tout ce que je trouve à répondre.
« Ça doit être un ami à Côme, maman, répond l'un des garçons à ma place.
- Je... Oui, c'est ça... réussis-je à balbutier. Vous êtes... La famille de Côme ? »
Personne n'a le temps de me répondre que quelqu'un d'autre apparaît dans l'encadrement de la porte. Mon coeur se met à battre plus fort et l'angoisse me domine brusquement. Côme. Son regard croise d'abord celui de la femme, qui se précipite vers lui.
« Maman ? Mais qu'est-ce que...? »
Ses yeux croisent alors les miens et son air étonné devient plus dur. Oh non. Je ne pourrai même pas lui expliquer calmement ce que je fais ici avec les autres autour. Je vois sa mâchoire se crisper. Jamais il ne m'a semblé plus blanc et plus fatigué, le bleu de ses cernes contrastant avec le reste de son visage.
Il repousse doucement sa mère et se dirige vers moi. Je recule instinctivement et il me pousse jusqu'à la cuisine pour nous éloigner des regards. Son ton froid me glace alors le sang.
« Qu'est-ce que tu fous là ? »
Je commence à paniquer comme un con. Trouver la raison pour laquelle je suis ici, vite.
« Je... C'était pour t'offrir ton cadeau » dis-je précipitamment.
Son visage devient méfiant, mais un point intéressé. Je pointe du doigt la fenêtre de la cuisine, laissée ouverte.
« J'ai fait installer des filtres sur toutes les fenêtres de ton appartement... Pour que tu laisses les volets ouverts même en plein jour. Je veux dire, c'est des trucs spéciaux pour les gens qui... ont la même maladie que toi... »
Il a l'air troublé et ému un instant, le regard tourné vers l'extérieur. Puis il me fixe, ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, la referme aussitôt. Il se prend le visage dans une main et je pose l'une des miennes sur son bras.
« Côme est-ce que ça va...? »
Mais il me repousse aussitôt en reculant, comme si je l'avais brûlé. Mon coeur se fend à nouveau un peu plus. Il relève la tête et ses yeux, qui me semblent humides, ressemblent à deux billes de verre qui captent les reflets de la lune. Je vois la mère de Côme apparaître derrière lui.
« Est-ce que tout va bien ? demande-t-elle d'une voix incertaine, sourcils froncés.
- Oui. » Je sens la voix de Côme trembler et il s'est retourné, m'empêchant de le regarder. « Ce garçon s'apprêtait à partir. »
Son ton a retrouvé cette froideur lassante. Je m'avance, la tête me tournant, la gorge encore plus serrée que la semaine dernière, si serrée que mon souffle se coupe de lui-même. Je le trouve ingrat, méchant sans besoin de l'être. Il ne me remercie même pas, ne me sourit même pas.
« Très bien » je réponds.
Je passe devant eux et je me retourne une dernière fois.
« Au revoir Côme. »
Ma voix s'est effondré dans un soupir. Je n'arrive plus à contrôler mes larmes, et Côme semble faire un mouvement en avant lorsqu'il le remarque, mais je commence déjà à partir en m'essuyant rageusement les yeux. Qu'il aille se faire voir. Qu'ils aillent tous se faire voir. En cet instant, je le déteste, je sens une boule de haine consommer mon abdomen à la manière d'une combustion spontanée. Je ne m'attendais pas à ce qu'il me saute dans les bras, ni même à ce qu'il m'embrasse. J'aurais simplement demandé un peu de reconnaissance.
Bordel de merde. Je suis stupide.
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Les trottoirs commencent à se réchauffer agréablement le soir. Aucune pute ne s'en plaindrait: plus on peut découvrir de parcelles de peau, mieux c'est. Ces deux dernières semaines, la neige a fini de fondre. Mon compte en banque a fini d'être vidé. Sans l'argent de Côme, j'ai du rapidement multiplier mon travail nocturne pour réussir à tenir et à payer mon loyer.
Lorsque je repense à lui, il n'y a plus qu'une bile amère qui m'envahit la langue. Je ne l'ai plus revu depuis trois semaines, depuis ce jour où je suis allé chez lui pour lui installer des filtres aux fenêtres, sans rien recevoir en retour. J'aurais du faire comme toujours, rester égoïste et garder mon fric. J'aurais du le laisser crever la bouche ouverte. Je lui ai fait comprendre en allant déposer le double de ses clés dans sa boîte aux lettres, mais sans mon expression de haine et de colère, l'effet a du être accueilli comme une carte postale de vacances. Tant pis.
C'est une bonne soirée, et j'ai déjà cent euros qui me réchauffent tranquillement dans la poche arrière de mon jean. Une voiture à la couleur délavée s'arrête devant moi. Je m'approche et me penche à la fenêtre, le bassin bien cambré. Un client régulier. Je l'aguiche en le saluant, et me redresse pour le rejoindre, quand un klaxon sonore retentit derrière nous pendant une bonne quinzaine de secondes.
Je m'apprête à faire deux doigts d'honneur à la voiture en me retournant, mais je reconnais soudain Côme au volant. L'expression de mon visage s'effondre. Mon client, pris de court et de peur, redémarre pour partir. J'essaye de lui courir après pour lui demander de revenir, mais je m'arrête au bout d'une dizaine de pas. J'entends une portière claquer et je me tourne vers Côme, la fureur parcourant à nouveau mes veines.
« Monte s'il te plait, dit-il comme si de rien n'était. J'aimerais te parler.
- Non mais tu te fous de ma gueule ? »
Les jointures prêtes à exploser, je m'approche et abat un poing sur son capot. Je me fais mal, laissant une légère trace, et Côme sursaute, mais ne réagit pas.
« Casse-toi putain ! Casse-toi je veux plus jamais te voir ! Plus ja-mais ! »
Je détache bien les dernières syllabes dans mes cris, mais Côme ne semble pas comprendre, puisqu'il enchaîne:
« Morgan s'il te plaît. Je... Laisse-moi au moins te rembourser pour les filtres... »
Son ton n'est pas aussi froid que celui qu'il avait pris avec moi, ce jour-là, mais ses paroles font gronder la colère en moi. De l'argent. C'est le pire qu'il me manque, mais c'est aussi le pire qu'il aurait pu me proposer. Il croit que j'ai envie de son argent ? Mais non, non. Tout ce que je veux, c'est qu'il s'en aille, et que je puisse l'oublier en paix.
« Tu crois que j'en ai quelque chose à faire de ton fric ? T'as pas compris encore ? Tu t'es pas encore assez comporté comme un connard avec moi, c'est ça ? »
Je frappe le bitume des pieds, je frappe le réverbère des poings, le faisant légèrement trembler. J'ai envie de tout détruire, de tout faire exploser. Notre engueulade fait tourner les regards vers nous, dont ceux des autres travailleurs qui ont l'air courroucé. Côme s'approche de moi et me saisit les mains, sûrement pour que j'arrête de les frapper sur tout ce que je trouve, mais je ne peux alors m'empêcher de lui envoyer mon poing en plein dans la figure. Surpris, il recule, et se met à masser sa joue en marmonnant. Je me sens faiblir en me disant qu'il a subi une opération il n'y a pas longtemps, qu'il avait du avoir des points de suture, que je l'ai peut-être blessé, mais je reprends aussitôt un visage impassible quand il se redresse.
« Bon d'accord, avoue Côme, d'accord je suis con je...
- Au moins on est d'accord sur un point, le coupé-je.
- ... Je suis pas venu ici pour ça. Morgan j'aimerais... M'expliquer, s'il te plaît, donne-moi une chance.
- Non. Barre-toi. Rentre t'enfermer chez toi comme un vampire, et tout seul, vu qu'apparemment je suis pas assez bien pour toi. »
Il fronce les sourcils comme s'il ne comprenait pas, puis je vois Gretchen, la grosse prostituée avec qui je bois des verres de temps en temps, accourir avec un mec plutôt baraqué à ses côtés. Arrivés à notre hauteur, sa voix grave fait taire les nôtres.
« Il y a un problème ?
- Oui, répondis-je sans laisser le temps à Côme de réagir. Ce gars veut absolument que je le suive. »
Le grand mec s'approche, l'air mauvais, et Côme me regarde avec colère.
« Bien. Tu veux pas me suivre pour parler ? Alors on va discuter ici. Pardon. Je suis désolé de t'avoir jeté après tout ça parce que tu m'as dit que tu m'aim... »
Je le pousse brusquement pour le faire taire, soudain apeuré à l'idée qu'il dévoile toute notre vie privée sur ce trottoirs. Je vois plusieurs putes et gigolos le regard rivé sur nous, l'oreille tendue, sur la route d'en face ou bien à côté. A ce moment-là, la peur qu'il révèle à tout le monde que je suis tombé amoureux alors que je suis rien qu'une pute comme eux, et la honte qu'on sache qu'on m'a aussitôt prié de dégager, domine ma colère.
« Ok, ok ça va, dis-je précipitamment. T'as intérêt à me faire la version courte. »
A son léger sourire, je vois qu'il avait fait exprès pour que je réagisse comme ça. Il va derrière son volant et Gretchen me retient par le bras.
« T'es sûr que ça va ?
- Ouais, ouais, marmonné-je. C'est tu sais qui, le mec dont je t'ai parlé. Ce sera vite réglé.
- Oh d'accord... Appelle si t'as besoin. »
J'acquiesce et je la remercie avant de monter du côté passager. Côme démarre aussitôt sa voiture.
Laissant un silence pesant s'installer volontairement, je prends une clope dans mon paquet et me met à fumer, peut-être parce que je sais que Côme déteste quand je le fais trop près de lui, mais qu'aujourd'hui il n'a pas le choix. J'ouvre la vitre et me penche presque vers l'extérieur, voulant que tout ça soit fini très vite.
« T'as un bon crochet du droit, ose-t-il d'un ton qui se veut détendre l'atmosphère.
- Ta gueule. »
Il perd aussitôt son léger sourire et continue à conduire sans rien dire. Mais après avoir jeté le mégot de ma cigarette terminée, je commence à reconnaître les rues qu'il emprunte.
« Attends Côme. Il est hors de question que je monte à ton appart'.
- Aucun problème. »
Quelques minutes après, il se gare dans le parking de sa résidence.
« On peut discuter dans la voiture si tu veux.
- Je veux rien du tout bordel ! Je veux que tu me laisses tranquilles, que je puisse enfin passer l'éponge, connard ! »
L'insulte semble l'agacer, mais il ne fait aucune remarque. Encore heureux.
« Morgan écoute... Je m'excuse. Je suis réellement désolé, pardon...
- Désolé de quoi ? De m'avoir fait espérer ? De m'avoir traité comme une merde ? D'avoir oublié que j'ai été le seul à te soutenir quand t'en avais le plus besoin ? De m'avoir foutu dehors ? De même pas m'avoir remercier alors que j'ai écoulé tout mon fric pour te rendre la vie un peu plus heureuse ? Quoi ?
- Pour m'être comporté comme je me suis comporté, oui, répond-il en soupirant. J'ai jamais voulu que tu penses que tu me méritais pas ou toutes ces conneries là...
- T'avais vachement l'air pourtant.
- Morgan... »
Sa voix est beaucoup trop douce, beaucoup trop apaisante. Elle caresse mon coeur comme un baume réparateur, et je me sens craquer malgré moi. Mes sourcils se défroncent, ma bouche perd ce rictus énervé. J'ose un regard vers Côme, ce dont j'aurais du me passer, car je m'accroche à ses yeux sans pouvoir m'en détacher.
« Est-ce que tu pensais vraiment ce que tu m'as dit à l'hôpital, ce soir-là...?
- Non, non, bien sûr que non. Je dis "je t'aime" à tous mes clients, c'est cosy. »
Je voulais que ma réplique ressemble à une répartie cinglante, mais ma voix est devenue molle, basse, sans entrain. Côme fronce les sourcils et je soupire.
« Oui je le pensais... »
Je détourne les yeux, et il ne répond rien pendant un petit moment. Il se ré-installe dans son siège, puis dit d'une voix murmurante:
« Je ne m'attendais pas à te voir lundi, en rentrant de mes examens à la clinique. Pas du tout. Ni même à voir ma famille. J'avais dit qu'on fêterait mon anniversaire le lendemain, mais ils sont venus le jour même pour me faire une surprise. Résultat, tu as attiré toutes les curiosités... » Je ne réponds rien, et il continue sur sa lancée. « Josh - le plus jeune de mes frères que t'as vu - a insisté pour rester dormir chez moi. Il avait vu que quelque chose clochait. Alors on a discuté une bonne partie de la nuit et il m'a dit que j'étais vraiment qu'un imbécile... Que je devrais profiter de la vie plutôt que de penser déjà à ce qu'il pourrait m'arriver dans le futur... »
Je le regarde sans comprendre. J'ai l'impression que ce qu'il me raconte ne me concerne en rien, qu'il se trompe d'interlocuteur. J'ai envie de lui dire que je ne suis pas ici pour faire le psy, mais une petite voix au fond de moi-même me fait taire.
« Je suis désolé d'avoir pris trois semaines pour me rendre compte qu'il disait la vérité. Je t'ai fait mal et je t'ai mis en colère...
- J'ai du mal à tout saisir » avoué-je dans un demi-soupir.
Il tourne les yeux vers moi, et j'y décèle des larmes.
« Je ne m'attendais pas à ce que tu aies des sentiments pour moi, Morgan. Je m'attendais encore moins à ce que tu me fasses une déclaration... Ça m'a totalement paniqué parce que... Parce que tu ne te rends pas compte de tout ce que ça entraîne. C'est pour ça que j'ai préféré... faire en sorte que tu ne veuilles plus me voir. Ton cadeau... Pour que je laisse les vitres ouvertes... Ça m'a vraiment touché. Alors quand j'ai vu que je te faisais pleurer, j'ai vraiment eu envie de mourir.
- "Tout ce que ça entraîne"...? Qu'est-ce que tu veux dire Côme ? »
Il soupire, se passe une main dans les cheveux, et prend une grande inspiration comme pour s'empêcher de pleurer en se tournant vers moi.
« Je suis condamné, Morgan ! » Il a répondu avec émotion et je sens qu'il essaye de calmer sa voix. « C'est déjà un miracle que j'aie vécu jusqu'à l'âge que j'ai alors... Jusqu'où est-ce que je peux espérer aller tu crois ? Trente ans ? Ça voudrait dire que je n'ai plus que, quoi, quelques années à vivre... Qui infligerait ça à la personne qu'il aime ? »
Les trois dernières semaines que j'ai vécu et toute la douleur que Côme m'a infligé semblent s'envoler tout à coup. Je vois Côme qui se bat avec violence pour ne pas pleurer face à moi, et je me rappelle son obsession dévastatrice pour la mort qu'il m'avait déjà montré. Tout s'éclaire, et même si je continue à lui en vouloir, j'ai beaucoup moins mal. J'ai même envie que lui n'ait plus mal.
« Je m'en fiche de ce qui peut arriver » finis-je par trancher. « Moi aussi, je peux tout aussi bien me faire éclater par une voiture en traversant la rue demain. C'est comme ça. C'est la vie. Et si tu veux mon avis, nous sommes tous condamnés de toute façon. N'empêche que si on ne pensait qu'à ça, la vie serait beaucoup moins belle. Autant se tirer une balle tout de suite. Je sais que t'as peur. Tout le monde a peur, c'est normal. Mais c'est pour ça qu'il faut vivre sa vie à fond sans s'en soucier... »
Je tends une main vers lui et je caresse sa joue. Il entrelace ses doigts aux miens et embrasse ma paume avec un sourire triste aux lèvres. L'atmosphère pesante et électrique qui nous entourait s'est dissipé, et même face à tout ce qu'il s'est passé, j'ai envie de prendre Côme dans mes bras.
« Je t'aime » finit-il par dire du bout des lèvres.
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Ce soir là, on est remonté à son appartement. On s'est déshabillé, on a fait l'amour lentement, on s'est retrouvé avec calme. Côme était plus tendre que jamais. Il n'a cessé de me demander pardon, et je n'ai pas répondu. Je me suis contenté de l'enlacer, de l'embrasser.
Tard dans la nuit, il s'est endormi contre moi. J'ai caressé ses cheveux et j'ai réfléchi un moment avant de fermer les yeux à mon tour aussi.
J'ai commencé à sombrer dans le sommeil, avec la peur plus présente que jamais, de retrouver un jour à mon réveil Côme mort entre mes bras.
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