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Tribulations MoyenAgeuses
Author:
CrazyFeathers PM
Si nos vies, bien au chaud dans les bras du 21ème siècle, ne nous paraissent pas faciles, imaginez celles d'adolescents au 12ème siècle. Entre Emily réservée et fière et Lena enflammée et impulsive, le quotidien de clercs et laics n'a pas fini de jaser
Rated: Fiction K+ - French - Romance/Friendship - Chapters: 26 - Words: 100,275 - Reviews: 59 - Favs: 4 - Follows: 3 - Updated: 08-27-12 - Published: 03-14-12 - Status: Complete - id: 3005144
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Bonjour, Bonsoir :) Avant de vous souhaitez une bonne lecture, nous tenons à dire que ce qui va suivre ne suit probablement pas l'histoire et les coutumes au pied de la lettre donc ne vous donnez pas la peine de tout critiquer. Nous n'avons pas la prétention d'avoir le savoir infus mais juste de vous divertir :D Bonne lecture à tous !

Chapitre 1

La pente douce est la dernière, je l'enjambe avec ardeur. Bien qu'enveloppée de mon manteau de tissu vert, terne et grossier, mes dents claquent de froid. Le vent glacial de novembre me transperce à travers ma jupe bleue délavée et mes bottes en cuire fatigué. Je grelotte mais suis guidée par la perspective d'un repas chaud et de draps tièdes sentant bons la lavande. Lorsque que j'atteins le promontoire je lâche un soupire de satisfaction. Je contemple un instant la vue, cette amoncellement de maisons les unes sur les autres, serrées ensemble comme pour se tenir chaud. Au loin, le château se dresse avec orgueil dans la nuit claire, comme ayant la prétention de toucher les rayons de la lune qui chatoie délicatement dans les ténèbres. Comme une luciole qu'on n'attrape jamais.

Je dévale la colline, presque en chantant et riant de plaisir. Ma natte blonde, d'où s'échappe négligemment de lourdes et folles boucles, bat mes épaules, au rythme de mes pas précipités. Ma besace pesante et usée donne la cadence contre ma hanche et dans mon dos, cogne le bois de mon violon. Comme pour m'ordonner de le laisser chanter.

Tout est désert, il est plus de minuit. Les gens ici ont peur de la nuit. Ils ne voient que la peur dans les formes des ombres sans discerner la beauté des bruits des branches et le chant des grillons. Ils n'entendent pas la mélodie rassurante que murmure la forêt. Ils ont peur, peur de tout. Peur du diable, peur des roux, peur des gauchers, peur des gens différents, peur du noir. Ils ont même peur de l'espoir. Je ne croise personne hormis quelques ivrognes qui titubent en direction du bordel de Gaëlle. Il faudra que je pense à aller la voir pour lui donner l'étouffe rouge que j'ai acheté pour trois sous à Londres. Je garde tout de même la main sur le poignard glissé sous ma jupe, heureusement que Nikolaï fait fit des convenances à m'a appris à m'en servir efficacement.

Enfin, la maison basse et coincée entre deux autres dans le même état m'apparaît. L'enseigne se détache à peine de la devanture mais je n'ai pas besoin de lire pour savoir que c'est la bonne. Je fais le tour et frappe trois coups rapprochés suivi d'un plus espacé et la porte s'ouvre.

« Emily ! s'exclame mon père. Entre vite, tu dois être gelée !

Bonsoir père, je réponds en souriant doucement. Ma chambre est toujours libre ?

Bien sûr, acquiesce-t-il avec une caresse sur ma joue poussiéreuse. Tu as faim ? Il reste un morceau de pain et un fond de soupe.

Merci, je souffle en fondant contre lui pour respirer son odeur paternel qui m'a tant manqué.

Tout c'est bien passé ?

Comme d'habitude. Laïko n'est pas rentré ?

Tu le connais, hausse-t-il des épaules en filant près de la cheminé pour remuer le gros chaudron. Assis-toi, raconte moi tout. »

Fourbue, je me glisse hors de mon manteau et vient me coller contre l'âtre pour sentir les flammes dansaient sur ma peau pâle. Papa fredonne une chanson de la Russie que nous avons quittée après la mort mère à cause de l'épidémie de peste noire. Nous avions des titres, une situation honorable, Laïko devait hériter d'une des plus grosses fortunes russes mais ce voyage de huit longs mois à travers l'Europe nous a tout couté, jusqu'aux bijoux de maman, sauf les lettres de noblesse que père conserve dans son coffre fort dissimulé dans une cachette du mur de sa chambre. Aujourd'hui il tient cette auberge misérable du faubourg de ce conté de l'Angleterre sous la tutelle du Seigneur Spencerd, et il rêve quand il peut à sa Russie et au plafond peint de notre salle à manger.

« Bonsoir la compagnie !

Nikolaï, gronde mon père, et le couvre feu bon dieu ? Un jour tu seras trainé sur la place publique pour trouble à l'ordre public !

Je suis plus astucieux que ces balourds de gardes, ricane Niko avant de m'apercevoir, Bordel de merde… Mily ? »

Je me jette sur lui et il me fait tourbillonner dans les airs et fulminant sur les trois mois que je viens de passé sur les routes à faire « dieu sait quoi ! ». Père le réprimande encore mais il l'ignore, ce n'est pas ses escapades nocturnes qui lui vaudront une punition en vérité. Laïko est un voleur, un chapardeur qui a appris dans les rues toutes les ficelles du métier pour ramener du pain à mes mains affamées alors que papa tentait de payer le loyer de la misérable pièce dans laquelle nous avons vécu un an. Mais s'il n'y avait que ça… Nikolaï a trouvé un autre moyen de se faire de l'argent, un moment qui a l'odeur du sang et le visage de la mort. Assassin. Je frisonne alors que ses bras maigres me serrent contre lui tandis que père nous sert de sa mélasse à l'odeur bien plus alléchante que la couleur. Laïko le cache à la plupart des gens mais je n'ai pas mis longtemps à me rendre compte de ce qu'il faisait à affuter ses lames et apprendre le tir à l'arc. Je ne dis rien, parce que j'ai souvent faim. Et parce que grâce à cette argent pourpre, il a acheté un violon à un colporteur et il me l'a offert. Grâce à ça, j'ai pu moi aussi gagner mon pain en tant que ménestrel. Et jouer à m'en écorcher mes doigts fins sur les cordes rêches de l'instrument usé par le temps.

Niko a une cicatrice qui lui barre la joue, il la doit à un bourgeois à qui il a voulu voler une bourse. Trop intrépide, le coup a été rapide mais pas mortel. Il ne reste plus que la marque du couteau, comme si la misère avait signé mon frère comme sa propriété. Loin de le rendre laid, ça ne fait qu'augmenter son charme. A ce qu'en dit Gaëlle qui affirme que Laïko a sa petite réputation dans les bas-fonds de la ville et que plus d'une de ses putes coucheraient avec lui sans paiement. Juste pour le plaisir des yeux parait-il. Ces filles de rien ont bien tord. L'argent elles en ont plu besoin que de quelques caresses de mon frère. Quand les doigts de Niko se retirent au moins, elles ont de quoi de nourrir. Et survire.

OoOo

Rien n'a vraiment changé en trois mois, tout le monde est à la place qu'on lui a assignée. J'ai du mal à croire qu'il y a de cela des années, j'avais moi aussi ma place dans les vêtements de lins doux de la noblesse qui traverse avec arrogance la rue embouée. Sans jeter le moindre regard aux quelques lépreux qui tendent vainement la main. Les seigneurs et les chevaliers font l'aumône à l'Eglise, lorsque Dieu les regarde. Sinon, jamais leurs yeux ne se posent sur nous, pauvre gueux.

Je regarde, le menton haut et fier, le défilé des hommes sur leurs chevaux aussi parés qu'eux en beaux tissus. Puis je traverse, à l'aide des planches mise à disposition des piétons pour ne pas s'enfoncer dans dix centimètres de boue. Une main posée nonchalamment sur ma maigre bourse, la seconde dans ma poche où est niché mon poignard. Enfin j'aperçois la boutique qui a toujours la même enseigne et vitrine poussiéreuse de bocaux et de plantes en tout genre. Le carillon chante toujours ce son clair et vivifiant, comme le vent qui mugie dehors et soulève les capes.

« Harold ?

Oui ? Attendez, j'arrive ! »

C'est alors que ça tête apparaît, survenant de l'arrière boutique. Il écarquille les yeux et pose brutalement le sac qui a entre les mains pour venir me serrer contre lui en riant. Sa tignasse brune s'entremêle avec mes boucles blondes. Ses yeux chocolat croisent les mieux, bleu ciel. Il ébouriffe mes mèches et embrasse ma joue. Aussitôt le surnom sort, celui qu'il m'a donné le jour où Niko lui a vanté notre richesse d'entant avec arrogance, affirmant qu'en Russie nous étions adulé comme des princes :

« Tu m'as manqué Princesse !

Et toi donc ! je souris en l'enlaçant. Ça fait une éternité !

Restes-tu longtemps ? demande-t-il les yeux plein d'étoiles.

Je ne prévoie pas de partir, je réponds en déambulant dans sa boutique. Bon sang, quel bazar ! Il y a plus de poussière que la dernière fois ! Où est maitre Obiwon ?

Parti au marché, sourit-il, je tiens la boutique ! »

Je souris, ça ne fait aucun doute qu'Harold héritera de la boutique à la mort de l'apothicaire –et chimiste à ses heures perdues-. Maitre Obiwon lui enseigne tout ce qu'il sait. Ils sont comme les deux doigts de la main, lui n'ayant pas de fils et Harold orphelin de père –sa mère est lavandière-. Rold est passionné par les vieux grimoires poussiéreux et les formules inscrites en latin qui permettent de « guérir tout les maux ». Il passe des heures le soir dans l'arrière boutique à tester des tas de mélange dans l'espoir de trouver celui qui permettra de transformer le plomb en or.

Sa mère n'approuve pas beaucoup ses pratiques mais au moins en vivant sous le toit de l'apothicaire de la ville sin fils a un repas chaud par jour, un lit où dormir loin des chiens galeux qui mordent même les mendiants pour se nourrir et il apprend un métier, et à lire et écrire. C'est beaucoup pour elle, qui fait partie de ceux qui n'ont rien, comme nous. Et puis, Harold apprend même à soigner avec des plantes. Quand il a le temps, il m'apprend tout ce qu'il sait. Je sais soigner quelques maladies et éviter la plupart des contagions.

Harold me raconte les derniers ragots de ces derniers mois tout en rangeant les bocaux dans un ordre qui m'échappe totalement. Je lui redemande les plantes soignant les ampoules qui ont tendance à s'accrocher à mes doigts à cause des heures que je passe à frotter l'archet contre les cordes de mon violon. Au château apparemment, on ne parle que du prochain mariage entre Lady Spencerd et Sir Knightley. Visiblement c'est pour le début du printemps, je pourrais essayer de me faire prendre dans l'orchestre… –un mariage de noble ça rapporte toujours plus que les quelques mélodies jetés aux quatre vents dans les recoins du faubourg-. Et puis, notre comté a été choisi pour les prochaines joutes d'hiver, ça, ça promet d'être vraiment intéressant ! Je n'ai encore jamais vu des combats de chevaliers mais il paraît que c'est très impressionnant ! J'ai hâte d'y être.

« Harold ! beugle alors maitre Obiwon en entrant de sa démarche boiteuse dans la boutique, ya l'écuyer des Collins qui te d'mande.

Que se passe-t-il ? s'écrit mon ami en sortant en trombe, visiblement paniqué.

Alors, la d'moiselle est revenue ! C'est pour quand l'mariage ? m'apostrophe le vieillard en dardant un œil vert suspicieux dans ma direction.

Au printemps surement, je souris.

Je reviens maitre Obwon ! fait Harold en attrapant sa sacoche, une urgence chez les Collins !

D'façon chez eux c'est toujours une urgence, grogne l'homme avant de s'écrier, t'as une heure ! »

Après un bref salut je sors également, à la suite d'Harold. J'entends juste les marmonnements du vieillard à propos de mes escapades sur les routes qui m'ont surement coûté ma virginité et ma dignité. Et que ce pauvre Antoine a bien tord de s'être amouraché d'une fille pareille. Je n'en tiens pas compte, ce bonhomme a toujours une réplique mauvaise à donner sur tout, sauf peut être sur Rold. Il ne l'avouera jamais mais il le prend comme le fils que sa défunte femme n'a jamais pu lui donner.

« Tu vas vraiment accepter d'épouser l'autre abruti ? soupire Harold, franchement il est un peu…

Antoine est jeune, je réplique doucement, il est pas laid et a une bonne situation. Je vois pas pourquoi je dirai non, je n'aurai surement jamais de meilleur parti tu sais…

Beurk, grimace Rold en se dirigeant vers le château, comment tu peux envisager de…

Il m'aime, j'hausse les épaules, c'est plus que je ne pourrais espérer tu ne trouves pas ?

Mais toi non ! rétorque-t-il outré –ses parents ont fait un mariage d'amour et il est persuadé qu'on ne devrait se marier que si on est amoureux (c'est un idéaliste…)-

Et alors ? ma mine grave est résignée semble le rendre perplexe. Si lui oui, au moins il sera pas brusque.

Princesse, épouse-moi dans ce cas ! rit-il brusquement, t'auras pas à coucher avec cette andouille ! »

J'éclate de rire. C'est clair que si j'épouse Harold, j'aurai pas le moindre souci côté devoir conjugaux. Il est attiré par les garçons.

OoOo

« Alors comme ça tu veux ton territoire Brindille ? ricane Zuerk en jouant avec son poignard.

Il m'appartient, je l'ai gagné, je réplique avec une assurance impassible.

C'était il y a trois mois Brindille, lâche-t-il durement. »

Je le toise sans broncher, le menton haut et fier. Définitivement pas caractéristique de ma condition actuelle de fille d'aubergiste. Mais je m'en moque. Zuerk, ici dans les bas quartiers, fait la loi. Les nobles n'en savent rien mais la plupart des affaires publiques sont de son ressort, l'emplacement des mendiants il le décide et taxe une part de leur faible quête. J'ai réussi à obtenir la meilleure partie de la ville pour jouer de mon violon, ce n'est pas pour retourner me faire saigner les doigts entre les portes de deux bordels. Je mérite largement cette zone du haut faubourg bourgeois.

Zuerk agacé de mon attitude grince des dents, signe chez lui d'un profond mécontentement. Il repose calmement son couteau sur la table de la taverne miteuse de ce coin de la ville, je glisse ma main sur ma propre larme. Méfiante. Ses yeux voguent dans la direction de la, poche de ma cape, il ricane.

« Tu sais ce que ça vaut à une femme le port d'une arme Brindille ?

Et tu sais ce que vaut à un homme le meurtre d'un prêtre ? je rétorque, glaciale.

Oserais-tu me menacer, crache-t-il avec colère en approchant son visage à l'haleine putride de mon visage.

Et toi ? je fais sans me démonter. »

Il serre les dents et prendre une longue gorgée de gnôle. Debout, face à lui, je ne le lâche pas des yeux. Je sais ce quel serait mon châtiment, je serai pendue haut et court sur la place publique. Mais je sais aussi que sans mon poignard, je pourrait mourir dix fois dans une matinée et me faire violer par le premier homme qui passe et me trouve à son goût –ce qui fort heureusement n'arrive pas souvent-. Je sais aussi que le meurtre vaut le bucher. Zuerk aussi. Nous nous affrontons du regard encore un instant avant qu'il n'éclate de rire. Visiblement amusée par ma moue décidée.

« Tu alterneras avec l'français, fait-il, à prendre ou à laisser.

Marché conclu, j'hoche la tête avant de tourner les talons. »

Sans me retourner, je traverse la pièce obscure et enfumée. Le cœur battant d'adrénaline. Lorsque je sors dans la ruelle boueuse, l'air saturé d'odeur d'urine et de crottins me parait plus frais que celui qui empeste Zuerk, le roi des bas fonds de la ville. Ici, les gens baissent la tête, de peur de provoquer un esclandre mortel en osant s'attarder sur la silhouette d'un passant.

Je passe devant le bordel de Gaëlle, toutes les fenêtres sont closes. Il faut préserver l'intimité des clients parait-il. Je détache mon regard de cette maison, frissonnant de dégoût et de peur. Je préférai mourir que d'en venir à cette extrémité. Quand j'ai affirmé ça à Gaëlle vêtue de sa robe rouge sang caractéristique des putains, elle a juste sourie. Et a ajouté qu'elle-même tenait trop à la vie pour la quitter. Et que si Dieu l'avait envoyée sur terre ce n'était certainement pas pour qu'elle meurt de froid et dévorée par les chiens errants. Peut être a-t-elle raison de croire en un avenir meilleur, de s'accrocher à l'espoir. Moi je préfère rester concentrer sur la réalité, cette ennemie de tout instant. Rêver c'est se ramollir, rêver c'est mourir.

« Emily ? Déjà de retour ?

Allan, je salue d'un sourire amical, quelle perspicacité ! Tu sais où est Nikolaï ?

Bien occupé, ricane-t-il, j'te laisse, c'est jour de marché aujourd'hui. »

Sans un mot de plus, sa tignasse rousse s'éloigne de moi en direction de la place St George où les étalages de nourritures, de nobles et bourgeois engraissés dans leur or attirent les voleurs comme un pot de miel captive les mouches. Allan –orphelin de son état- est un garçon des rues, le compagnon de mon frère dans le vol et le vice. Il s'est échappé d'un monastère à l'âge de six ans et s'est retrouvé débarqué dans cette ville dangereuse, il s'en est sorti dieu sait comment. Je ne veux pas savoir ce qu'il a marchandé et commis pour survivre. Ici, seul le résultat importe. Il est en vie. Et la vie est le bien le plus précieux que nous possédons. Avec la famille.

OoOo

Mes doigts engourdis pas le froid sont chauffés à blanc contre les cordes rêches. Mon nez est rougi et mes oreilles à la merci du vent glacial. Je grelotte et joue à en faire saigner mes mains bleuies. Il neige à petits flocons sur la ville, les bourgeois se dépêchent de retrouver la chaleur des larges murs de leur foyer. L'attention ne se porte pas sur la petite violoniste à moitié cachée derrière les flocons, pourtant la musique douce égaie le silence de cette fin d'après midi. Et se dépose délicatement sur chaque pavé de la rue, tout comme la neige qui tombe doucement dessus.

Mes mains se crispent de douleur, il fait si froid qu'elles refusent bientôt de bouger sous peine de se briser. A contre cœur je relève mon archet. Peu importe que seuls quelques shillings s'étalent dans mon mouchoir étalé sur le sol glacé. Pendant ce moment où je redescends sur la terre ferme, seules comptent les dernières notes que mes oreilles glanent. Je glisse l'instrument dans sa boite et m'en retourne dans les bas quartiers lentement. Appréciant les sonorités mélodieuses que chuchotent les confortables demeures, dans la demi-pénombre aux contours blanchâtres. Je chantonne un air que j'ai composé récemment, pour m'en rappeler puisque que c'est le seul moyen de ne pas oublier les notes que j'enchevêtre dans ma tête. Quand l'obscurité me fait fermer mes yeux inutiles, alors que les étoiles scintillent silencieusement, je laisse ce vent furieux hurler en moi et me transporter dans l'autre monde. Celui des aveugles.

En passant devant la cordonnerie des Strefur j'aperçois Niko adossé nonchalamment sur la devanture. Il a l'air profondément amursé alors qu'une fille plutôt jolie –venant de Laïko le contraire m'aurait étonné- lui montre des chaussures visiblement neuves. Je lui fais un signe de la main mais il est trop occupé à répondre à la rousse à la peau basanée qui m'indique qu'elle est sans l'ombre d'un doute fille de paysan. Ses yeux verts ne semblent pas captiver autant mon frère qu'il le faudrait. Encore une aventure.

Je détourne mon regard, si je le dérange pendant ses rendez-vous galants, je risque de le mettre en rogne. Quand j'étais enfant, je le suivais dans les ruelles boueuses, mes cheveux blonds en lourdes boucles volaient à ma suite alors que mes petites jambes tentaient de soutenir son allure. Je fouinais partout, voulant découvrir le monde qui nous entourait et si étrangement distant de celui plein de lumière précieuse de Russie. Il se mettait toujours en colère dès que je l'interrompais alors qu'il emballait une fille de petite vertu. J'ai appris à le laisser tranquille quand il avait affaire avec des femmes. Et moi je courrais entre les gens, pour apercevoir la pièce des troupes ambulantes et la ronde des marionnettes. Maintenant, j'essaie surtout d'approcher les cirques pour voir les animaux dressés et les joueurs de flûtes qui reproduisent si bien la mélodie de la bise de décembre. Maintenant je grappille un peu de beauté dans la terre gelée.

« Emily ! m'apostrophe une voix que je ne connais que trop bien. Attends-moi !

Antoine ? je souris doucement en m'arrêtant pour le voir arriver à ma hauteur, comment vas-tu ?

C'est à moi de te le demander je crois, répond-t-il en embrassant ma joue rougie par le froid. Alors ?

Comme tu vois, rien n'a changé, je fais en continuant de sourire de son rougissement. J'ai appris que tu allais avoir bientôt la place de premier apprenti.

Oui… »

Il reste toujours aussi incapable de me regarder dans les yeux, trop intimidé. C'est le seul garçon à qui je fais un tel effet. Il est amoureux. Tout le monde le sait. Pas moi. Tout le monde le devine. Mais qu'a avoir l'amour ici bas ? Seul un estomac plein compte. L'amour c'est pour ceux qui ont le temps de rêver, ceux qui ont toujours chauds. Je n'ai pas d'instants à perdre à songer à de pareilles chimères, ça ne m'est pas essentiel pour vivre.

« Emily, souffle-t-il alors en rougissant de plus belle, voilà… ça fait longtemps que je voulais t'en parler… Voilà… je… en fait… en fait j'ai demandé à ton père et il a accepté mais… mais si toi tu ne veux pas je ne te forcerai pas hein… alors… en fait…

Oui ? je souris avec lassitude et un éclat de mélancolie dans les yeux.

Veux-tu te marier avec moi ? »

Son nez est fin, comme celui d'une fille. Il n'est pas laid, il a tout juste vingt ans, soit trois ans de plus que moi. Il a une situation stable. Et il m'aime. Il m'aime assez pour nous deux. Qu'importent les chansons, qu'importent les contes et les légendes… Ils sont faits pour rêver, pour oublier que le froid rugueux de l'hiver peut en un instant vous emporter.

« S'il te plait, gémit-il dans un souffle tout en posant alors un genou à terre et gardant ma main dans la sienne. S'il te plait Emily… Je t'aime.»

On dirait cette scène tirée d'une ballade d'amour. Je plante mon regard bleu dans ses yeux verts brillant d'impatience et d'un amour que beaucoup de filles aimeraient trouver en leurs époux. Je souris doucement.

« C'est oui Antoine. »

Il se relève en un instant, éclatant comme un rayon de soleil. Et pose ses lèvres humides sur les miennes glacées.

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