
Si nos vies, bien au chaud dans les bras du 21ème siècle, ne nous paraissent pas faciles, imaginez celles d'adolescents au 12ème siècle. Entre Emily réservée et fière et Lena enflammée et impulsive, le quotidien de clercs et laics n'a pas fini de jaser
Rated: Fiction K+ - French - Romance/Friendship - Chapters: 26 - Words: 100,275 - Reviews: 59 - Favs: 4 - Follows: 3 - Updated: 08-27-12 - Published: 03-14-12 - Status: Complete - id: 3005144
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Bonne lecture :)
Profitez de votre 8 mai !
Merci à Moon et Gat !
chapitre 9
Je ne sais pas combien de temps je suis restée là, simplement à la regarder. A répéter les mêmes mots pour la calmer, à lui assurer le bonheur du monde parce qu'elle le mérite. A lui murmurer que Conrad a perdu en un instant le plus beau trésor du monde qu'elle lui a tendu avec une sincérité qui aurait fait succomber mon frère en un instant. Cet abruti. Je revoie encore sa tête, il était prêt à bouffer Conrad, à l'étrangler et le secouer comme un prunier. Allez savoir si c'était pour avoir fait pleurer Lena ou pour avoir droit à l'amour qu'elle lui refuse. Allez savoir…
Je suis arrivée en retard au château, Izma a abattu son balai sur mon dos pour me punir. Je suis sûre qu'un large bleu colore ma peau pâle. Je n'ai rien dit, même pas un cri de douleur. J'ai contenu ma colère toute la journée, ai rongé mon frein pour ne pas aller frapper Conrad pour avoir osé briser les rêves de ma meilleure amie. Meilleure amie ? Est-ce véritablement le bon mot ? Je ne saurai trouver un mot véritablement correct pour qualifier Lena. Lena c'est la chaleur d'un feu dans l'hiver de la vie, Lena c'est un rire quand le monde pleure, Lena c'est la force quand le reste s'effondre. Lena c'est ma bulle d'oxygène, la voir pleine d'espoir et d'optimisme c'est comme si je pouvais croire encore aux rêves et à l'enfance. Lena c'est le vent, elle est libre des contraintes, inconsciente des rigueurs de la vie. Je me dis que si elle réalise ses rêves, si elle est heureuse, si elle sourit chaque jour de sa vie alors je pourrais vivre en paix.
Mes rêves à moi sont enfermés au fond du placard, à faner sur le bois de mon violon endormi. Mais si elle, elle touche les siens du bout doigts alors la vie aura été clémente, alors j'aurai une raison d'être heureuse de son bonheur. Dans l'état actuel des choses, je sais que je ne le serai pas avec Antoine. Il y aura peut être de la tendresse mais aucune satisfaction. La seule personne qui puisse apporter du baume à mon cœur à moitié inerte, c'est elle et son odeur de printemps. De bruyère en fleurs.
Conrad ne l'aurait jamais rendue heureuse. Dans un sens je suis soulagée, je crois bien qu'il ne la méritait. Il n'est rien d'autre qu'un garçon orgueilleux qui veut l'or alors qu'il l'avait entre ses doigts. Il a été aveugle là où mon frère a su depuis des années ce qu'elle valait. Même si Niko n'a pas d'emploi honorable ou stable, même s'il verse dans le sexe et l'alcool pour oublier la misère, même s'il est arrogant et maladroit… il a en lui un trop plein d'amour à offrir à Lena. Et c'est ce dont elle a besoin pour être heureuse, être entourée et aimée. Elle a toujours été le centre d'attention des garçons étant enfant, je me rappelle bien combien elle était proche d'Owen, Allan, Doug et Jared, je me rappelle comment d'une moue elle les faisait rire. Quand j'étais enfant et que je la regardais briller face à eux, je ne pouvais m'empêcher de me sentir impressionnée. Moi-même je n'avais qu'un seul ami, le meilleur au monde. Harold, il m'a offert son amitié sans restriction et je me suis ouverte à lui sans limite. Je n'avais et n'ai toujours besoin que de lui et de Lena.
Mais pas elle. Je sais qu'elle est faite pour être entourée d'amour et d'attentions. Jared, Owen, Harold et Doug lui ont toujours donné à leur manière, je lui ai tout donné sans jamais parler. Il ne lui manque aujourd'hui qu'un garçon spécial, qu'elle recherche désespérément sans en avoir l'air. Conrad a fait germer consciemment ou non des espérances folles dans l'esprit de Lena, il a osé briser ses rêves. Une haine profonde germe au plus profond de mon ventre. Et le soulagement aussi. Celui de savoir qu'il n'a pas été jusqu'à l'abandonner devant l'autel ou à la reléguer derrière la marmite une fois marié à elle. Celui de savoir qu'il a évité le pire, et qu'elle reste encore à moi.
Le dos douloureux posé sur la paille de mon lit, les yeux fixés sur le plafond noir je ne peux m'empêcher de me dire que rien n'aurait été plus douloureux que de la voir succomber à la détresse. Et je me sens immonde à la pensée que je préfère encore qu'elle ne se marie jamais plutôt que de la voir s'attacher à quelqu'un pour avoir à manger. Je pris de tout mon être que jamais, jamais, jamais elle ne fasse comme moi. Qu'elle devienne raisonnable. Je le serai pour deux, c'est une promesse à la nuit que je lui fais. Parce qu'elle mérite mieux, parce qu'elle a la force d'obtenir ce qu'elle souhaite si elle se retourne ne serais-ce qu'un instant pour enflammer le regard de mon frère.
OoOo
« Un peu de tenu bordel de merde, on est dans une église ! siffle Josh alors qu'Allan et Niko rient à propos de la robe verdâtre de Lady Gwen.
- Ecoutez-le l'autre ! Il jure comme un charretier et il se permet de faire la morale, ricane Allan.
- Les garçons, soupire Gaëlle, arrêtez.
- Oh c'est bon Ellie, on se fait chier de toute façon, grogne Niko vautré sur le banc.
- Il le sait qu'elle peut pas avoir d'enfants ? me glisse Harold alors que Douglas et Sybille échangent leurs vœux.
- Comment ça ? je demande en prenant garde à ce que Gaëlle ne nous entende pas –aucune chance elle se dispute avec Bill-.
- Elle a fait une fausse couche l'année dernière, avant la mort de son mari, explique-t-il, Mariam m'a dit qu'elle avait discuté avec la sage femme et qu'elle avait eu un problème et que…
- Je vous déclare à présent mari et femme. »
L'assistance se lève pour applaudir. Je glisse un regard à Gaëlle, elle a l'air satisfaite de la marque rouge sur la joue de Bill. Elle reporte son attention sur le couple et ne bronche pas lorsque les époux échangent le baiser de circonstance. Je remarque qu'elle a la main posée sur son ventre arrondi. Qu'elle s'y accroche comme si sa vie entière ne dépendait que de ça.
« On va boire un verre après ?
- Tu penses qu'à boire, soupire Josh.
- Non là tu confonds, l'ivrogne c'est Niko, fait remarquer Bill.
- Un verre et une paire de seins ya que ça de vrai ! ricane mon frère alors que je lui lance un regard glacial qu'il décide d'ignorer.
- Oh la ferme Niko, riposte Gaëlle, c'est pas le moment.
- Au contraire ! Ecoutez ces deux abrutis déblatérer sur l'amour entre conjoints me donne envie de mourir. »
Elle lève les yeux au ciel, il hausse les épaules et reprend son observation. Autrement dit Lena qui est deux rangs devant nous entre ses frères et qui prend garde à ne pas se retourner pour ne serais ce que croiser les yeux de Nikolaï. Je la comprends dans un sens. Il a agi sans réfléchir, il a manqué de respect. Pour sa défense il se meurt d'amour pour elle. Je sais, ce n'est pas un tendre et qu'il agit la plupart du temps comme un crétin. Mais je sais aussi qu'il est sincère, qu'il l'aime et que si elle lui donne sa chance alors il décrochera la lune juste pour la voir sourire. Mais pour cela il faut qu'il fasse un effort, -n'importe quoi !- pour qu'elle accepte de le regarder. J'aimerai vraiment que ça marche pour eux deux. Et maintenant que Conrad est hors course, je ne peux m'empêcher d'espérer que lui et Lena se trouvent. Je sais qu'elle l'apprécie. Je ne sais pas jusqu'à quel point et ce n'est pas à moi de le savoir.
Les chœurs s'élèvent, mon cœur s'arrête. Les voix cristallines des enfants cours autour de nous, me prennent par l'âme et m'emporte au dessus de l'assistance. Je n'écoute plus les répliques sifflantes d'Allan et Gaëlle. Le son est clair, pur comme l'eau des roches. Pur comme le ciel et les étoiles. Juste fait pour être beau, fait pour émerveiller. Je souris, les yeux mi-clos absorbant par tous les bords la musique. On dirait presque que la pierre claire de l'Eglise se fait de verre pour mieux répercuter la mélodie jusqu'à mes oreilles.
« C'est pas bientôt fini ? râle Allan. J'ai pas qu'ça à faire.
- Aucun respect, déplore Josh la bouche pincée.
- La ferme le coincé, quand tu seras dépucelé on pourra causer, le rabroue Allan.
- Que… Josh devient aussi rouge qu'une tomate.
- Oh fait pas celui qui comprends pas, tout le monde sait que tu n'arrives pas à te taper Mariam depuis tes douze ans ! »
Et alors que la musique matrimoniale s'éteint, la seule chose qui se fait entendre dans toute l'Eglise, c'est le rire franc de Gaëlle.
OoOo
Je claque des dents tout en plongeant mon visage dans l'eau du bac, la neige fondue me mord les joues avec violence. Je me frotte la figure et relâche mes cheveux qui retombent sur mes oreilles, les réchauffant. Sans perdre un instant, j'enfile ma robe brune en lin épais et mes bas en laine achetés par Niko l'hiver dernier. Je descends ensuite les escaliers pour entrer dans la cuisine. Il fait encore nuit. Papa n'est pas encore levé, je fronce les sourcils en apercevant la silhouette assise sur le tabouret.
« Laïko ?
- Mily, fait-il sans me regarder, pencher sur son bol en terre cuite.
- Qu'est ce qui ne va pas ? je demande en attrapant son bol, c'est froid.
- Je sais. »
Je ne fais aucun commentaire, sachant pertinemment qu'il va parler parce qu'il ne sait pas garder ses pensées pour lui. Je me contente de prendre un morceau de pain et de fouiller dans le placard à la recherche de quelque chose à mettre dessus. En désespoir de cause, je m'assois et mord dans ma tranche de pain. Il y a des jours sans.
Tout en mastiquant lentement pour apprécier le plus longtemps possible le goût de la mie sur ma langue, je dévisage mon frère. De larges cernes courent sous ses yeux hagards, il pue l'alcool comme personne et je remarque une large égratignure le long de sa main gauche. Je tends mes doigts jusqu'à lui et il frisonne à peine de douleur lorsque je les pose sur sa blessure. Je grince, mécontente il détourne le regard. Je me lève et vais chercher de l'eau et un chiffon propre. Quand je tamponne doucement soin entaille, il fait la grimace. Je souris.
«Comment t'es-tu fais ça ?
- T'as pas envie de savoir, hausse-t-il des épaules.
- Tu as bu.
- Bien vu, grince-t-il, aï ! ça fait mal.
- Arrête de bouger. »
Il se tait un instant mais je perçois sa nervosité dans la contraction presque convulsive de ses doigts. Je lève les yeux pour croiser son regard. Mon cœur vacille. Je ne l'ai jamais vu aussi désespéré. Le gris de ses prunelles a tourné à l'orage et au brouillard, il semble au bord d'un fil, vacillant entre la colère et la tristesse. Il ne détourne pas les yeux, me fixant sous toutes les coutures. Doucement il remet une de mes boucles dans le droit chemin.
« Il lui a dit non.
C- onrad ? je demande.
- Qui d'autre ? ricane-t-il.
- Tu devrais être heureux alors, je murmure en essuyant le sang séché de sa paume. »
Sa mâchoire se contracte.
« Tu as vu Lena non ?
- Et alors ?
- Elle est amoureuse de ce connard ! s'écrit-il brusquement, elle est bête ! Elle a cru qu'il l'épouserait ! Idiote ! Il est con comme ses pieds !
- Nikolaï…
- Tu sais hein ? ricane-t-il, qu'elle me plait ?
- Je suis pas la seule.
- Mais elle… Elle est aveugle ! Aaah elle a préféré cet abruti de Conrad ! Bien très bien ! Elle a le cœur brisé et tu sais quoi Mily ? Je suis content ! J'espère qu'elle aura mal longtemps ! très longtemps ! Comme ça elle comprendra ce que c'est d'avoir mal !
- Ne dit pas des choses pareilles, je gronde en levant des yeux couleur colère vers lui.
- J'espère qu'elle pleure ! J'espère bien qu'elle pleure ! Faut qu'elle comprenne combien ça fait mal de se faire jeter !
- Nikolaï…
- Elle est pitoyable, son rire est jaune et je vois rouge. Pathétique cette fille… vraiment. »
Ma main part comme une balle et s'abat sur sa joue avec violence. Le bruit sec, le rouge de sa joue, il écarquille les yeux. Je le fixe, bouillonnant de colère contenue. Les mots sortent d'eux-mêmes en russe, comme un torrent de lave jailli d'un volcan éteint depuis des millénaires. Je me lève et le toise alors qu'il me regarde, médusé.
« Je ne veux plus jamais t'entendre parler comme ça de Lena, est-ce clair ? je fulmine, je ne veux plus jamais que tu dises ce genre de choses sur elle ! Tu l'aimes hein ? je ricane avec froideur, tu ne sais rien de l'amour abruti. Tu veux qu'elle ait mal ! Tu veux qu'elle souffre ! Qui peut vouloir ça pour la personne qu'il aime ?
- La ferme Emily, fait-il durement. Tu sais rien du tout.
- Ta gueule, je le coupe en appuyant sur sa blessure pour ne pas qu'il se dérobe. Je sais rien du tout, vraiment ? Je vais te dire ce que je sais moi ! Je sais que tu n'es qu'un trouillard qui a jamais eu le cran de faire comprendre à Lena qu'il l'aime, je sais que tu es incapable de te prendre en main pour l'impressionner, je sais que tu crèves en silence de colère quand elle te regarde pas.
- Tu…, ses yeux sont furieux.
- Et je sais que tu n'as aucun droit de vouloir son malheur ! Aucun tu m'entends ! Elle mérite le meilleur et tu sais pourquoi ? Parce qu'elle se bat pour ça ! toi tu te terres dans les rues à baiser les putains payées pour ça ! Tu crois que c'est une vie ça ?
- Et toi, tu crois que c'est une vie que de la faire avec ce mollusque d'Antoine ? attaque-t-il.
- Laisse Antoine en dehors de ça, tu ne sais rien de lui, je claque, glaciale. Lui au moins il a eu le courage de demander en mariage la fille qu'il aime. Toi, tu n'es qu'un trouillard Niko et en plus tu te permets de penser que tu vaux mille fois mieux que lui ! Crétin ! Si tu fais des efforts, Lena ne verra que toi ! Elle t'apprécie vraiment, et tu le sais ! Mais non, tu préfères la jouer petit charmeur de putains ! Tu es terrorisé par les engagements alors qu'il ne tient qu'à toi de l'avoir et de la rendre heureuse ! Et d'être heureux !
- Je t'interdis de…
- Parfois Niko, je grince, je me demande si ça te plait pas d'avoir une excuse pour te bourrer la gueule tous les soirs. »
Sans lui laisser le temps de répliquer quoi que se soit, je le lâche et attrape ma cape pour sortir dans l'aube qui rougeoie sur la neige pâle comme la lune. Mon pas est ferme et la colère si brulante qu'elle fait taire la faim qui glapie en moi.
OoOo
« Princesse, sourit Harold. Ça va ?
- Rold ? Qu'est-ce que tu fais ici ? Je fais avec étonnement, manquant de trébucher et de renverse le linge.
- Lord Spencer a un ulcère à la jambe, répond-t-il avant d'attraper l'un de mes paniers, c'est super lourd ! Bon sang Emi !
- Tais-toi un peu, je le bouscule gentiment. C'est toi l'homme fort non ?»
On traverse les couloirs déserts en riant. Il est tout emballé par la Noël qui s'annonce grandiose cette année, Lord Spencer a organisé un grand bal au château et bien que nous ne soyons pas invités – le contraire eut-il été imaginable ?-. Ah ah ah… j'aurai du faire comique.
« Hey Brontey ! rit le garde de la grande salle, tu fais la servante ?
- La ferme Thomas, je grince avec un regard noir.
- On t'a jamais appris à te taire Brindille ?
- Laisse tomber Emi, souffle mon ami, viens on s'en fiche.
- Ouais c'est ça défile toi ! Retourne à tes potions sal sorcier, il crache au sol pour conjurer le sort. »
Harold devient pâle comme la mort. Ses doigts tremblent, doucement je pose ma main sur la sienne. Essayant de le rassurer d'une caresse. Je ne peux m'empêcher d'avoir moi aussi peur de ce mot. Sorcier. On brûle des hommes pour moins que ça. La vision de mon meilleur ami sur un bucher me fait déglutir difficilement. Quelques invités de Lord Spencer passent devant nous, je les ignore me contentant de fixer droit dans les yeux Harold.
« Il ne sait pas ce qu'il dit.
- Peut être Princesse, sourit-il tristement, mais il le dit.
- Ecoute moi, je fais doucement, il ne t'arrivera rien, ce mec est un abruti fini. Oublie-le.
- C'est… difficile, je sais qu'il songe aux rumeurs qui courent à son sujet et sur ses mixtures miracles.
- Oublie les tous, je lui murmure d'un sourire en posant mes lèvres sur son front baissé, ce qui compte c'est que moi je sache qui tu es, et que tu es merveilleux.
- Tu sais Emi, fait-il soudain avec sérieux, je t'aime.
- Moi aussi je t'aime Harold. »
On se sourie et n'ajoutons rien. Ce n'est que lorsque je me saisie fermement de la hanse du panier que je m'aperçois que deux grands yeux bleus nous fixe. Lord Owen Collins, Winny pour les intimes –autrement dit Lena et Lord Knightley-. La première chose qui me frappe c'est qu'il me regarde bizarrement. La seconde, c'est qu'il a les joues incroyablement rouges lui qui d'ordinaire est aussi pâle que la neige. J'arque un sourcil étonné, quant à Harold, il a un sourire plus lumineux que la torche qui éclaire le couloir humide.
« Bonjour, souffle mon ami.
- Bonjour, répond Owen en détachant son regard de moi. »
Et j'ai la nette impression de ne plus exister. De ne plus avoir la moindre importance dans les yeux d'Harold. Il dévore le visage fin d'Owen du regard, comme s'il s'agissait d'un trésor. Je ne peux m'empêcher de sourire. Lord Collins rougit avant de se reprendre et de tendre en tremblant un petit pot en verre vide.
« Je suis désolé de te déranger, souffle-t-il, mais je n'en ai plus. Et ma toux revient.
- C'est sec ou gras ? demande Harold en fronçant les sourcils d'inquiétude.
- Sec… mais moins qu'avant, j'ai juste mal à la poitrine.»
Les plis de son front se durcirent, il pince les lèvres avant de prendre le pot.
« Je dois regarder ça, fait-il doucement.
- D'accord, acquiesce Owen. »
Il y a comme un léger flottement qui me fait comprendre que je suis de trop. Vivement je me saisis des paniers et me détourne avec un dernier sourire pour Harold. C'est à peine s'il le remarque, trop absorbé par Owen tout tremblant. Je ne peux m'empêcher de remercier silencieusement ce garçon qui d'un regard quémandant de l'aide a effacé le mot rouge du cœur de mon ami.
OoOo
« Tu vas voir ! C'est super ! s'enflamme Lena sa main serrant la mienne.
- Pas si vite, je souffle difficilement alors qu'on court à travers la foule de badaud agglutinés sur la barrière de bois.
- Faut avoir les meilleures places ! continue-t-elle alors que je rentre dans un homme à la carrure impressionnante. Vite Emi ! »
Enfin je peux respirer à nouveau, nous atteignons la barrière et elle m'aide à grimper dessus pour qu'on ait une meilleure vue. Quelques personnes grognent de mécontentement, elle les rabroue aussi sec. Pas un ne fais la moindre remarque, tout le monde sait que Lena a une droite d'enfer. Je reporte mon attention à la boue de la piste, les chevaux piaffes sur la ligne de départ, les cavaliers sont sans armures et à peine couvert laissant leur visage à l'air libre. Les cheveux noirs de Jared tranchent dans la blancheur de la neige tandis que la monture d'Handon s'ébroue et que Stendfort lèves les mains, avide d'applaudissements. Lena se perche sur la barrière, et on ne voit plus que sa silhouette élancée. Je lève les yeux, ébahie.
« VAS-Y DADAAAAA ! »
On aura vu plus discret. La plupart des gens la regardent comme si elle était folle, Jared lève son regard vers elle et lui sourit. Elle bat des mains en son honneur et je m'inquiète de son équilibre précaire sur la barrière. Je la retiens discrètement pas un pan de sa robe, pas entièrement certaine que ça serve à quelque chose m'enfin…
Je ne regarde pas la course de chevaux, à vrai dire je m'en fiche. Je me contente de fixer l'horizon, à songer aux jours où il n'y avait que la route et moi, que mon violon dans mes bras et les notes pour respirer. Bien sûr que Papa et Niko que manquaient atrocement, bien sûr que j'aurais aimé avoir Lena pour rire, et Harold contre moi mais malgré tout, ces moments là restent comme immuables et parfaits. Parfaits malgré le manque, parfait grâce au manque peut être. Car je me rendais compte de combien les personnes qui m'entouraient m'étaient chers. Combien ils sont importants quoi que mon amour de la solitude en dise.
« Emi ! fait alors une voix tandis qu'une main se glisse sur ma hanche. Comment ça va ma chérie ?
- Bonjour Antoine, je réponds gentiment. Tu as pu te libérer ?
- J'avais envie de te voir, sourit-il avant de m'embrasser.
- Contente que tu sois là, je fais d'un sourire forcé. »
J'aurais aimé passé cet après-midi de libre seulement avec Lena. Pour l'oublier lui l'avenir qui frappe à ma porte, les poches chargées de responsabilité. Pourquoi vient-il tout gâcher ?
Pourquoi est-ce que j'ai envie de pleurer ?
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