
Les légendes s'incarnent là où on ne les attend pas. Manon en fera la triste expérience, en revenant d'une balade au Malsaucy...
Rated: Fiction M - French - Angst/Tragedy - Words: 2,664 - Reviews: 2 - Published: 07-06-12 - Status: Complete - id: 3039275
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Note de l'auteur: une nouvelle que j'ai longtemps hésité à publier. Je m'excuse d'avance si elle vous a rendu mal à l'aise. Bonne lecture...
L'Elfereur des limbes
Quel ennui! Pourquoi est-ce qu'on est venus ici?
Manon se le demandait encore tandis que ses jambes se balançaient au dessus de l'eau calme. Le ponton hexagonal sur lequel elle s'était réfugiée donnait l'air d'être spacieux; la fillette s'y sentait toute petite. Gwendal ne devait pas tarder à la rejoindre. Pour l'heure, il montrait à leurs parents les photos qu'il avait prises alors qu'ils se promenaient sur le site du Malsaucy.
Encore une fois, Manon n'avait pas le droit d'aller cavaler où elle voulait! Sinon, elle aurait bien été sur la plage menant à l'étang principal pour regarder quelques personnes courageuses faire du bateau, ou bien pour s'amuser à ramasser quelques galets et les garder pour sa collection.
Elle se demandait pourquoi ils étaient dans ce coin perdu... sa mère détestait la nature ! Arbres, fleurs, buissons... Tout lui inspirait une répulsion incompréhensible. A vrai dire, Manon n'avait jamais vu ça chez quelqu'un. A la rigueur, sa mère supportait quelques plantes synthétiques, pour décorer les bords de fenêtre, et encore... mais ça n'allait pas plus loin!
Un frémissement végétal détourna l'attention de la gamine; sur sa droite, le vent s'amusait avec la cime d'aulnes et de sapins. Le ciel se couvrait lentement de moutons nuageux, mais ne semblait pas être menaçant. La pluie ne viendrait pas déverser ses flots.
Manon leva le nez, se laissa gagner par ses pensées. Quand elle serait grande...
Je n'habiterai pas en ville, déjà.
Parce que, d'après elle, les enfants n'y vivaient pas bien et ils ne pouvaient pas aller où bon leur semblait, comme les adultes. Enfin, c'est ce que ses parents lui avaient dit, et c'était vrai qu'à 10 ans, Manon obéissait sans discuter, même si parfois elle ne comprenait pas certaines interdictions.
Une odeur humide d'humus et de sève se faufila jusqu'à elle, en même temps que la voix de son père:
- Man' ! Viens, on continue la balade.
Je déteste quand il m'appelle comme ça!
Elle lâcha un gros soupir, tira sur sa tresse en la ramenant devant elle, puis elle se releva.
Le reste de la promenade fut d'un ennui mortel. Ses parents voulurent même lui faire visiter la maison de l'environnement, mais Manon la connaissait déjà: elle y avait été avec l'école il n'y a pas longtemps. Elle leur avait dit non pour cette raison.
Ils s'arrêtèrent vers l'un des étangs secondaires du site. Quelques canards arrivaient à se déplacer malgré le froid. Bientôt, sa surface serait gelée avec la saison blanche...
Manon jeta un coup d'œil vers sa mère. Le visage pincé, celle-ci ne semblait vraiment pas ravie d'être ici. Pourtant, c'était elle qui avait insisté pour faire cette balade! A moins que cela soit son père... Manon n'y comprenait rien aux histoires d'adulte.
Pour sortir, ils devraient passer devant l'un des petits étangs du site. Peut-être qu'il y aurait quelque chose d'intéressant à voir. Les pieds de la petite fille martelaient la passerelle; elle avait froid. C'est alors que son regard fut attiré par une silhouette debout près de l'étang. Elle la prit pour un mannequin et détourna vite le regard. Pas assez captivant.
Ils passèrent à côté. Une étrange nervosité s'empara de Manon, ce qui la força à se retourner à un moment donné. Ses yeux captèrent alors un mouvement fugitif; rêvait-elle, ou alors ce grand gringalet vêtu d'un pantalon violet, d'une veste verte et d'un masque d'argent venait de bouger? Non, cela devait être à cause du vent...
Elle déglutit et accéléra le pas. Ses parents ne lui firent aucune remarque. Même s'ils n'avaient rien vu, eux aussi se laissaient gagner par une drôle d'angoisse.
Ce fut dans un état indescriptible qu'ils quittèrent le site du Malsaucy et rejoignirent la voiture. Durant le trajet, Manon ne décrocha pas un mot, même si Gwendal essayait de la dérider un peu en lui montrant les photos qu'il avait prises. Au bout d'un moment, elle finit par l'envoyer paître en grognant quelques mots inintelligibles.
Une fois arrivée à la maison, elle se précipita dans sa chambre pour se consoler devant des géomags. Elle adorait construire pendant des heures et des heures, tout en faisant attention aux polarités des aimants et à la stabilité de ses créations.
Plus tard, alors qu'elle se préparait à aller au lit, Manon entendit des coups à la porte de sa chambre. Elle soupira; elle avait reconnu le rythme ainsi que le tempo de ces derniers. Cela ne pouvait être que son frère, qui venait pour savoir pourquoi elle n'avait pas beaucoup mangé au repas de ce soir.
- Entre.
Elle reposa le livre qu'elle était en train de lire et s'assit en tailleur sur le lit. Le jeune adolescent de quinze ans la rejoignit à grandes enjambées, lui tapota la tête et lui fit, mi-figue mi-raisin:
- Tu te prends pour un Shinigami, ma vieille?
Il faisait référence, bien sûr, à Momo de Shinigami no ballad, une série d'animes japonais que la gamine aimait beaucoup regarder, bien qu'un peu jeune pour le faire.
- Fiche-moi la paix, s'il te plaît.
- Manon, je plaisantais, soupira-t-il tout en ébouriffant ses cheveux blonds.
Elle se cala alors contre lui en s'asseyant sur ses genoux, blottit sa tête contre l'épaule de l'aîné qui la berça avec douceur.
- Excuse-moi. Je ne suis pas d'humeur, tu vois...
- Hm. Est-ce que c'est l'attitude de maman qui te met dans cet état?
- Je n'arrive pas à la comprendre du tout, de même que papa. Tu as vu comment ils étaient cet après-midi?
Elle sentit la poitrine de son frère se soulever, puis s'abaisser, signe qu'il avait poussé un long soupir. Elle ferma les yeux, réfréna la tristesse qui venait de la saisir.
- Tu me demandes ça, alors que je ne me suis jamais senti aussi mal dans cette famille?
- Oh, pardon Gwen..., murmura-t-elle, en se mordant les lèvres.
- Non, ne t'excuse pas. Tu as raison. J'ai l'impression que ça ne va pas fort entre eux ces temps-ci, mais ça...
- … ne nous regarde pas, je sais.
Un ange passa, alors que l'un contemplait les murs couverts de posters de Star Wars et Transformers de la chambre, et que l'autre était plongée dans ses pensées, les paupières toujours closes. Au bout d'un moment, Gwendal se releva tout en la portant, enleva les draps et les couvertures et la coucha dans le lit. En silence, il se mit à la border, caressa ses cheveux blonds – plus pâles néanmoins que les siens. C'était un rituel assez récent dont ils avaient besoin tous les deux.
Au bout d'un moment, Manon se fit happer par un sommeil sans rêves, alors que sa respiration devenait profonde et régulière. Elle n'entendit, ni ne sentit Gwendal se lever, déposer un baiser sur son front et retourner dans sa propre chambre.
Par contre, bien plus tard dans la nuit, elle ne perçut que trop bien une présence proche de la maison. Une présence à l'aura si puissante que cela la réveilla. Manon sursauta dans son lit, épongea son front en sueur et se précipita à la fenêtre pour regarder dans le jardin.
Elle tira sur le store, ouvrit la fenêtre et regarda en retenant sa respiration. La lune n'éclairait rien du tout avec son teint grisâtre se mariant sans peine avec les couleurs ténébreuses de la nuit. Elle plissa les yeux pour chercher des ombres suspectes. Rien, il n'y avait même pas un chat errant. Un peu énervée, Manon se racla la gorge puis claqua le battant contre le bâti. Sa balade au Malsaucy la perturbait encore, c'en était risible! Oui, mais elle continuait à sentir quelque chose. Il y avait quelqu'un tapi quelque part... Quelque part dans la maison.
Manon déglutit. Elle risquait de réveiller ses parents si elle allait fouiller dans les pièces. Oui, mais si elle ne le faisait pas, alors elle ne pourrait pas dormir. Il lui fallut cinq minutes avant de se décider à rabattre les couvertures sur le côté, à descendre de son lit et à marcher jusque dans le couloir de la maison. Tout était construit de plein pied et le sol était carrelé, donc si ses pieds devaient faire grincer quelque chose, cela ne serait pas des marches d'escalier.
Elle longea la porte de chambre de ses parents. Pas la peine de regarder à l'intérieur, l'individu ou la chose n'était pas assez bête pour s'y cacher. Par contre, la salle de bain... La gamine se retrouva devant la cabine de douche, ouverte et vide. La petite salle d'eau ne recelait rien d'autre. Non, tout compte fait...
Si j'étais un farceur, j'irais là, pourtant...
Elle fronça les sourcils tout en se frottant le nez. Elle essaya de se mettre dans la peau de Momo, peut-être qu'elle se débrouillerait mieux. L'angoisse fut oubliée dès qu'elle y réussit. Elle prit les mimiques de la Shinigami, se concentra.
Il y a aussi la cuisine. Oui, surtout que maman a un garde-manger où n'importe quoi peut se cacher.
Comme une ombre – hum, un Shinigami, mea culpa –, Manon fureta jusqu'à sa destination. Ses yeux bleus ne découvrirent qu'une table propre, un évier vide, un plan de travail encombré et... un lave-vaisselle en pleine action. En silence, elle tâta la poignée du fameux garde-manger. Bien évidemment, elle ne trouva rien de suspect. Alors il restait la chambre de son frère, le salon, le cellier...
Soudain, Manon écarquilla les yeux. Non, la chose ne pouvait être dans aucune de ces pièces. Depuis le début, elle se planquait... dans sa chambre! Bon, pas sous le lit ni dans son placard; cela ne pouvait pas être le Croquemitaine ou tout autre monstre folklorique. C'était quelque chose de bien réel, de beaucoup plus ancien aussi...
Soudain, elle n'eut plus envie de jouer à la détective. Manon déglutit et se frotta les bras pour chasser la chair de poule, en vain. La chose l'attendait patiemment. Elle devait remonter dans sa chambre pour la rencontrer et savoir ce qu'elle voulait.
L'espace d'un instant, la petite eut l'idée d'aller réveiller Gwen. Il la protégerait contre cette chose si jamais ça tournait mal. Oui, mais... ce n'était pas possible. La chose n'apparaîtrait pas si elle n'était pas seule. Ironie du sort, n'est-ce pas? Et si elle était en train de rêver? Si ce n'était pas le cas, n'était-elle pas en train de se « faire des films » comme le disaient parfois les adultes?
Manon entendit un craquement qui eut le don de la distraire un moment. Elle retint sa respiration. Zut, elle avait réveillé ses parents! Son cœur battit deux fois plus vite que le rythme des secondes qui s'écoulèrent. Non, personne ne s'était levé. C'était juste un bruit parasite, comme il s'en produisait parfois. L'air qu'elle avait pris en otage dans sa cage thoracique passa entre ses lèvres sous une forme bâtarde de sifflement. Elle secoua la tête et décida d'aller se coucher avant de faire une bêtise.
Seulement, lorsqu'elle posa le pied dans sa chambre... L'angoisse se manifesta à nouveau, vive, obsessionnelle. Son instinct lui soufflait qu'il y avait bel et bien quelque chose, là... dans le miroir? Non, cachette trop classique pour une créature qui venait d'ailleurs... Et si c'était un vrai Shinigami? Non, sinon elle aurait vu son ombre juste au dessus d'elle et aurait eu un frisson spécial, différent de celui qui dévalait pour l'instant sur son échine.
Manon partit se cacher sous les draps. Bon sang, elle avait dix ans quand même! Elle n'était plus un bébé! Elle gémit doucement et se replia en position du fœtus. Si elle appelait ses parents ils se moqueraient d'elle, ou ils ne répondraient pas du tout. Son frère ne l'entendrait pas parce qu'il avait le sommeil lourd... Que faire?
Et si la chose était là où mes yeux se fixeraient? Et s'il fallait que je force sur eux pour la voir?
Ça lui faisait penser aux farfadets, aux fées, aux elfes. Ils adoraient se fondre avec la nature environnante et pour les voir, il fallait changer de regard. Manon préférait les légendes asiatiques, avec les esprits élémentaires, mais une chose était sûre : la créature – oui, c'était plus qu'une chose désormais – était aussi vieille que l'âge de la roche. Elle repoussa les draps et fixa farouchement un coin de sa chambre, là où il y avait son bureau.
Ouais, elle a un nom qui se termine par « eur ».
Rien n'apparut. La déception pointa le bout de son nez, alors que la gamine reniflait avec le sien. Zut, pourquoi l'épouvantail ne se trouvait pas devant elle? C'était bien la forme qu'avait la créature, non? En tout cas, cette après-midi...
Non, pas l'épouvantail... L'épouvanteur.
Elle secoua la tête. Non, la créature ne s'appelait pas comme ça. Elle ne faisait pas peur à être épouvantable, c'était un autre sentiment. Soudain, ses doigts se crispèrent sur les couvertures; elle avait cru apercevoir quelque chose entre deux battements de cils. Peut-être que si elle fermait les yeux à demi... Le mot Elfe résonna alors en elle comme un tocsin – elle était sûre que c'en était le son caractéristique même si elle n'en avait jamais vu !
Elfe, non, pas tout à fait, mais je suis sûre la chose a un nom qui y ressemble.
Réduit à deux fentes, ses yeux discernèrent alors... un masque d'argent. Surprise, elle recula et se cogna le dos contre le rebord de la fenêtre. Elle l'avait vu! Elle l'avait vu! L'Elfereur... Oui, l'Elfereur, parce que comme les Elfes, il se fondait dans la nature, son physique s'en rapprochait plus que de celui des autres créatures fantastiques, il...
Non, ce n'est pas un Elfe...
Manon pouvait sentir le poids des yeux de la créature sur sa peau, même si le masque recouvrait son visage. Il était venu la chercher parce qu'elle avait percé son secret... parce qu'elle en savait trop. Déjà, elle avait l'impression de sentir l'odeur d'humidité émanant des vêtements qu'il portait...
Une main brûlante saisit sa cheville et la tira en avant. Manon sentit son entrejambe s'humidifier et sa tête cogner violemment le plancher. Son corps fut pris de spasmes; sa langue boucha ses voies respiratoires. Les ténèbres s'abattirent sur elle et sonnèrent le glas.
Quelques heures plus tard, un hurlement, puis des sanglots retentirent dans la chambre. C'était Gwen. Il berçait Manon contre lui en appelant à l'aide, même s'il ne le fallait pas. Il ne savait pas pourquoi il s'était réveillé aussi tôt, ni pourquoi il était allé la voir, mais il l'avait découverte, là... et elle ne se réveillait pas. Leurs parents non plus.
Sauf que contrairement à eux... sa sœur dormirait pour toujours.
L'Elfereur y avait veillé.
xXx
Journal local, fait divers.
Manon S. a trouvé la mort suite à une crise d'épilepsie nocturne. La famille a constaté le décès aux alentours de cinq heures du matin.
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