Poetry » War »

Poppy
Author:
Patteplume PM
Il existe un champ où ne pousse qu'une seule sorte de fleur. - Lequel? - Le champ de bataille, fleuri de coquelicots.
Rated: Fiction K+ - French - Drama - Words: 544 - Reviews: 1 - Published: 08-05-12 - Status: Complete - id: 3047856
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Éphémère, rougeoyant, satiné, il lance un rire las et ironique dans l'air du matin, et se souvient sans jamais oublier.

Poppy. Un nom bondissant, pétillant, joyeux.

La fleur se balance dans la brise, au bout de sa longue tige. Joyau des champs, emblème français, picard, marnais, craonnais. Rubis sur l'émeraude et la terre mordorée, ses pétales soyeux teignent la lumière du soleil d'une pourpre vive.

Dans le champ printanier, fleurs de sève, fleurs d'or, opalines, parme ou océanes, vous fleurissez par dizaines mais celle qui attire l'œil, c'est le pavot qui se dresse fièrement hors de l'herbe de toute sa hauteur et exhibe sa robe carmin comme une fille des temps jadis, les yeux fardés, la jupe provocante.

Fille du passé, fille des souvenirs. La fleur se souvient, cache son tourment derrière son éventail de pétales de rose. Mais elle sait, et elle n'oubliera jamais. Pour son malheur. Les hommes oublient, pas les fleurs. Vaut-il mieux ?

Elle se souvient qu'il fut un temps où d'autres coquelicots fleurissaient, par dizaines, par centaines, par milliers, dans de grandes explosions de terre. De bruyants frelons passaient en vrombissant et atterrissaient au cœur noir de la corolle écarlate, emportant la cargaison de vie de la fleur. L'air lui-même était légèrement vert, un peu brillant le ciel se cachait parfois derrière des nuages sombres qui ne crevaient jamais.

Elle se remémore les fourmis qui se succédaient inlassablement dans les couloirs de terre et de boue. Entre leurs pattes fragiles et pourtant si fortes, elles tenaient précieusement un long brin d'herbe creux, au bout effilé leurs antennes, perçant leurs têtes rondes et lisses comme des casques, se dressaient dans la pâle lumière du matin froid.

Elle n'oublie pas les grands papillons, papillons au corps brillant, qui se battaient en plein ciel pour une fleur ou une terre, ni leurs bourdonnements de bourdons, les claquements secs de leurs ailes, parfois l'un d'eux qui tombait en laissant derrière lui une traînée sombre de poudre magique. Il s'écrasait alors avec un bruit assourdissant sur l'étendue désolée de la terre nue et agonisait en silence.

Coquelicot. Cocorico. N'est-il pas ironique que son nom désigne le chant du coq, ce chant qui salue le soleil, qui salue la vie et la renaissance ? Alors même que les hommes l'ont choisi pour commémorer... la mort ?

Pavot. Fleur du sommeil. Chut, tout va bien. Tu pleures ? Chut. Dors, tout ira bien...

Je me penche sur la stèle de pierre et je coince un coquelicot rougeoyant dans une fente. Le ciel est gris, couvert de nuages : il va bientôt pleuvoir. La pluie ne parviendra pas à laver les souvenirs de la terre, sanglante à jamais.

Je me redresse, les yeux brillants, et je contemple la longue liste de noms qui s'égrènent, inconnus et oubliés depuis longtemps. Louis, Marcel, Lucien, Jacques, Bastien, j'ai l'impression que tous ces noms, tous ces hommes me fixent de leurs yeux pâles et sans vie. Je remonte la liste, lentement, écrasée par la pierre, le poids des regards morts et des disparus.

Morts pour la France.

Merci aux millions d'anonymes et autant de victimes de la folie des hommes.

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