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Bonnie and Clyde
Author:
Cheshire K PM
Je ne crois pas que l'amour soit une prière à un dieu d'affection et de fidélité. L'amour, le vrai, c'est celui qui fait mal, qui t'empêche de respirer, qui s'insinue en toi par tous les pores de ta peau. L'amour, c'est du masochisme. Après avoir vécu dans un monde aussi violent, ces principes se sont gravés au fond de mes os comme des fantômes hanteraient une bâtisse branlante.
Rated: Fiction K+ - French - Angst/Romance - Chapters: 12 - Words: 26,795 - Reviews: 41 - Favs: 4 - Follows: 3 - Updated: 03-23-13 - Published: 08-24-12 - id: 3053058
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Chanson à écouter: Where is my mind ? des Pixies bien évidemment. Ou la version Placebo, elle est tout aussi excellente... « We buy things we don't need, with money we don't have, to impress people we don't like. »

Pour tous ceux que ça intéresse, j'ai fait un tumblr pour regrouper les chansons que j'utilise. Si ça vous permet d'éviter d'aller chercher, allez directement sur mon tumblr, i-only-eat-human-meat. Et j'en ai marre que fictionpress censure les liens, youhou, sinon vous avez le lien directement sur mon profil.

Bonnie and Clyde

Pixies - Where is my mind

With your feet in the air and your head on the ground
(Avec tes pieds en l'air et ta tête sur le sol)
Try this trick and spin it, yeah
(Essaye cette figure et fais-la tourner, yeah)
Your head will collapse
(Ta tête s'effondrera)
But there's nothing in it
(Mais il n'y a rien dedans)
And you'll ask yourself
(Et tu te demanderas)

Where is my mind
(Où est mon esprit)

Madame Romaric ferma le livre d'un geste lent et gracieux, un sourire énigmatique aux lèvres. Après avoir lu les dernières pages de ce bouquin, diverses réactions se sont faites sentir dans la classe: des soupirs de soulagement, des grognements à peine dissimulés, et des visages voilés par les lambeaux d'un sommeil retrouvé sous la voix psychédélique de Madame Romaric.

Elle ne sembla pas satisfaite de se retrouver face à une armée de zombies en relevant les yeux, apparemment incapable de mesurer l'inintérêt rare et flagrant de l'histoire qu'elle venait de terminer. Elle se leva de son bureau en y laissant choir « La mort du roi Tsongor » (1) dans un petit bruit sec qui fit sursauter les flirts de Morphée. C'était le livre le plus insipide, le plus insignifiant et le plus médiocre qu'il m'ait été donné à lire de toute ma vie - quand on pense à tous ces merveilleux auteurs, infiniment plus cruels mais profondément réfléchis qui, eux, se trouvent à peine en librairie, on commence à douter des goûts littéraires étranges et franchement mauvais de la société.

« Qui a envie de me dire ce qu'il a pensé de ce livre ? »

J'ai eu du mal à réprimer à rictus et face à la foule de mains qui ne se levèrent pas, Madame Romaric finit par tourner le visage vers moi, sans aucune surprise. Elle m'aimait bien, Madame Romaric - elle m'aimait pour mon esprit, mais elle me détestait cordialement pour tout le reste.

« Je suis sûr qu'Isaac a, comme d'habitude, une remarque pertinente à nous faire. » Quelques rires retentirent dans la classe. Je vis ma meilleure amie lever les yeux avec un sourire aux lèvres. « Et si tu partageais tes pensées avec la classe, Isaac ? »

Je me suis éclairci la gorge, comme pour me préparer à débiter une longue réplique théâtrale. J'étais tellement habitué à m'être forgé cette voix monocorde et ce ton insolent que cette sensation de perfection m'enivrait presque.

« Cette histoire est tellement... » Mauvaise, à chier, même pas digne de brûler dans les braises d'un barbecue. « ... Originale et le style est tellement travaillé que ce livre aurait pu être engendré par le cerveau pourrissant d'un cadavre. Et vous, qu'est-ce que vous en pensez, Madame ? »

A côté de moi, Zoé me regarda en éclatant silencieusement de rire. Je vis quelque grimaces de dégoût, et quelqu'un au fond de la classe s'agaça d'un « il peut pas être normal une fois dans sa vie celui là ? » avant que Madame Romaric ne les fassent tous taire d'un raclement de gorge.

En reportant mon regard sur elle, j'ai remarqué que la commissure gauche de ses lèvres se redressait dans un geste nerveux, signe de son agacement. Mais rien ne pouvait me faire perdre mon sourire, surtout pas l'air rayonnant qu'avait arboré Zoé à ma réplique cinglante.

« J'en pense, Isaac, que tu devrais arrêter de lire Lovecraft, et que ton comportement te jouera des mauvais tours si tu ne finis pas par te calmer. Avoir des bonnes notes ne suffit pas toujours... »

Pourtant, elle n'eut aucun air sévère sur le visage en me faisant cette remarque. Elle finit plutôt par avoir un sourire à demi amusé, comme si elle avait été curieuse de savoir quelle réponse tordue j'allais encore pouvoir lui apporter pendant un de ses cours - pour elle, ce n'était qu'un moyen de pouvoir jaser avec les autres professeurs ensuite. Tout le monde savait qu'ils adoraient parler du phénomène Isaac et Emma Bekowsky - Musset - à la différence que j'étais apprécié, et ma soeur critiquée. Si j'étais insolent, je me débrouillais au moins pour avoir des résultats à la hauteur de mon niveau. Emma, elle, se contentait de penser qu'elle était trop intelligente pour faire ses preuves face à un « ramassis de couilles molles qu'elle n'aimait pas et qu'elle n'aimerait jamais de sa vie ». Pauvre conne.

Quand la sonnerie retentit, j'étais le premier à sortir avec Zoé. On a traversé la cours et le portail puis emprunté le chemin de nos maisons, elle marchant rapidement devant moi pendant que je jetais un coup d'oeil à mon portable.

Même de dos, Zoé était reconnaissable entre toutes. Elle avait un air dégingandé, comme si ses bras maigres pouvaient se disloquer, et des cheveux qu'elle gardait courts depuis longtemps, ne voulant pas « ressembler à toutes les autres filles ». A cette époque, je n'avais pas vraiment compris l'importance de cette déclaration: Zoé était pour moi, une fille infiniment douce, excentrique et belle, même si son corps semblait déformé. Zoé était tout ce que j'avais de meilleur sur cette Terre. Chaque jour, j'aurais voulu qu'elle s'en rende compte d'elle même: à quel point elle m'était précieuse. A quel point je ne voulais qu'elle.

« A quoi il pense, le fana de Lovecraft ? A tous les vampires sataniques qui chevauchent les vents nocturnes ? (2) »

Je n'avais pas remarqué que Zoé s'était retournée pour me regarder, mais sa référence m'arracha un sourire.

« Oui, sûrement à ça.
- Arrête de te la jouer mystérieux...
- Vraiment, tu préfèrerais ne pas savoir ce que je pense. »

Zoé détestait quand je faisais ça. Elle n'était pas d'une curiosité extrême, mais quand on la piquait au vif, elle pouvait aller jusqu'au harcèlement moral pour obtenir sa réponse, même si celle-ci n'avait aucun intérêt. Mais avec moi, Zoé avait appris à abandonner depuis longtemps.

Pourtant, ce jour-là, au lieu de lever les yeux au ciel, son sourire s'est affaissé et elle m'a fusillé du regard.

« Q, quoi ? balbutiai-je, surpris par sa réaction.
- Rien. T'es vraiment con quand tu le veux. »

Elle s'est tournée à nouveau et s'est remise à marcher, me laissant cloué sur place, assimilant sa réplique comme on assimilerait des milliers d'aiguilles plantées dans le corps. Je l'ai rapidement rattrapé pour m'excuser, mais rien de logique ne sortait de mes lèvres à part quelques bégaiements.

« Ecoute Zoé... arrivai-je enfin à articuler.
- C'est bon, je sais que je sers à rien, tellement à rien que tu peux pas me dire ce que tu penses.
- Mais t'as tes règles aujourd'hui ou quoi ? »

J'ai sorti cette réplique sans réfléchir, seulement parce que j'avais entendu quelques autres gars de ma classe le faire avant moi, comme un idiot. Pour toute réponse, elle m'a poussé et a accéléré le pas, vexée comme jamais.

Zoé était étrange ces derniers temps. Elle pouvait rire comme quelques minutes plus tôt en cours de français, puis se mettre soudain en colère ou à pleurer, comme c'était déjà arriver. Je savais que quelque chose n'allait pas, qu'une idée la rongeait de l'intérieur comme un ver étouffant, mais je n'avais pas réussi à lui arracher un seul mot malgré mes nombreuses tentatives.

« Bon, d'accord, d'accord, marmonnai-je en la rattrapant à nouveau. En fait je... Je pensais à toi.
- Ah, vraiment ? relança-t-elle d'un ton railleur.
- Je suis sérieux Zoé. »

Elle s'est arrêtée, non pas pour m'écouter, mais parce que nous étions arrivés devant chez moi. L'air toujours pincé mais moins énervé, elle m'a regardé, attendant la suite de mon aveu. Malgré moi, je sentis le sang battre à mes tempes, l'adrénaline envahir mon cerveau et m'engourdir les jambes comme si j'avais fumé un joint - c'est du moins la sensation que ma soeur m'avait décrite.

Un peu de courage, Isaac. C'était le moment que j'avais tant attendu, peut-être devais-je enfin me jeter à l'eau.

« En fait Zoé, ça fait un moment que je veux te dire quelque chose mais... Je sais pas trop comment m'y prendre.
- Je t'écoute.
- Hé ben je... je... »

Un chat traversa la route en courant. J'ai eu l'impression d'entendre au loin, très loin, le bruit d'un ruisseau qui s'écoule paisiblement. Je ne me voyais pas, mais j'étais sûr d'avoir viré au rouge cerise en essayant d'avouer ces quelques mots.

« Je suis amoureux de toi... »

J'avais tellement imaginé cette scène, encore et encore, la rendant chaque fois plus idyllique, que rien ne pourrait m'horrifier davantage que le visage décomposé que prit Zoé à ce moment là. Une foule d'émotions m'assaillit à son expression: la honte, la peine, et le remord, cet implacable remord qui comme dirait Baudelaire, se nourrissait de moi comme se nourrissent les vers d'un mort. (3)

« Je... Je suis désolée Isaac, mais nous deux, c'est pas possible... »

J'ai voulu faire un geste, lui dire que ce n'était pas grave, mais mon hochement de tête dut plutôt ressembler au dernier spasme nerveux d'un cadavre, car Zoé commença à reculer.

« Je suis désolée... On en reparlera, là je... Enfin... Pardon ! Bonne soirée ! »

Et elle s'est enfuie en courant, me laissant seul avec mes regrets, mon amertume, et Emma qui sortit de la maison en ayant été le témoin indésirable de ma pathétique déclaration d'amour.

(1) La mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé, ou un des pires navets qu'on m'a obligé à lire pour les cours.
(2) « Je suis d'ailleurs » d'H.P. Lovecraft.
(3) Charles baudelaire - L'irréparable

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