
Voilà ce qu'il se produit lorsqu'on désobéit à une règle. Aller voir le Lion de la ville de Belfort a un prix. Damien ne le comprendra que trop tard...
Rated: Fiction K+ - French - Angst/Fantasy - Words: 2,260 - Reviews: 1 - Favs: 1 - Follows: 1 - Published: 08-28-12 - Status: Complete - id: 3053925
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Note de l'auteur: bonjour,
Une nouvelle écrite l'année dernière, pour un AT ;). Je me suis décidée à la publier ici, après l'avoir relue et corrigée un peu. Cette nouvelle, je la dois à Gauren Flaille, qui m'a énormément aidée à la retravailler et m'a guidée avec ses conseils précieux.
Bonne lecture ;)!
(Pour les "oOo", je suis sincèrement désolée. Fictionpress refuse les sauts de ligne, alors pour montrer qu'il y a "rupture", je n'ai pas eu le choix, vu qu'il n'accepte pas non plus les petites étoiles
J'ai horreur quand Fictionpress me mange mes points-virgules. Grrr!)
La Ville qui pleure
Un soleil timide brille sur Belfort, que les Francs-comtois baptisent Béfô, pourtant réputée pour être bénie par la pluie tout au long de l'année. D'ailleurs, on la surnomme aussi « la ville qui pleure ». L'herbe prospère sur la butte où se trouve la citadelle, tandis que le lierre et les ronces envahissent la rocaille des remparts.
De nombreuses plateformes naturelles existent en ces lieux; n'importe quel visiteur se voit offrir une belle vue d'ensemble de la ville. Bien sûr, la terrasse panoramique représente le meilleur exemple, elle se situe juste au-dessus de la place aux canons que longe un musée d'histoire aux briques rouges. Est-ce le temps qui en est responsable, ou bien le sang des combattants qui les défendirent jadis ?
Le Lion de Bartholdi pose un regard vide, bien qu'incroyablement vivant, sur ce qu'il protège depuis plus de deux siècles. Sculpté dans le grès, il semble s'étirer même s'il ne se repose jamais. De nombreux chemins mènent à lui, tout en conduisant n'importe quel curieux à un recoin de la citadelle qui le plonge dans le passé.
L'un de ceux-là est un escalier en pierre; quelques arbres bien pourvus de feuilles côtoient les marches construites en zigzag. Un enfant les regarde avec circonspection, tandis qu'il mordille son bâtonnet de glace. Il ne semble pas inspiré, mais ses parents le pressent déjà de les rejoindre.
Plus haut, des marches en fer remplaceront celles-là, il le sait. Le paysage du "cœur de ville", nommé ainsi sur l'une des lignes du réseau urbain, n'est rien comparé à ce qui l'attend dans la citadelle.
Ce petit garçon est intéressé par la visite et ses parents comptent aller voir le Lion de Bartholdi. Même si cela n'avait pas pu être possible, il serait resté sage, car il n'est pas aussi téméraire qu'un autre enfant qui lui ressemblait beaucoup.
Insouciante, cette famille ignore le secret du gardien rugissant. Ceux qui en savent trop, dit-on, finissent par disparaître. Comme cet enfant, quelques années plus tôt.
oOo
Le silence, lourd et étouffant, se déployait sur la terrasse où la victime se trouvait. Ses bords n'étaient plus discernables, désormais, de même que le guichet, car elle semblait se prolonger jusqu'à l'infini. Avec une vivacité extraordinaire, une lumière remplissait le ciel et l'environnement tout entier.
L'enfant ignorait si la fatigue avait provoqué une hallucination violente en lui, ou bien si cela venait tout simplement de son imagination. À moins que cela ne fût vraiment la réalité... Il frissonna de terreur. Le Lion de grès qu'il avait osé toucher n'était plus là, effacé par l'aveuglante lueur, ou bien par autre chose. Il ferma les yeux, se recroquevilla sur les pavés brûlants et attendit.
Il n'aurait jamais dû se trouver là, il le savait. L'endroit qui le retenait captif lui rappelait sans cesse à quel point il avait manqué de jugeote. Jamais il n'aurait dû être aussi désagréable avec ses parents; jamais il n'aurait dû leur désobéir en allant quand même voir le Lion. Et en plus, il avait fraudé, parce que normalement il fallait payer pour cette partie du site !
Désormais, il était prisonnier; son geôlier, le Lion, aurait sa peau, mais l'enfant accomplirait une grande chose avant cela pour réparer sa bêtise. Il grelotta sans pouvoir se contenir. L'étrange clarté ne cessait pas de lui faire mal aux yeux.
Un roucoulement le fit sursauter. Ce n'était qu'un pigeon. L'enfant ne s'en étonna presque pas. Tout compte fait, il n'était pas tout seul dans ce pétrin, même si cet oiseau n'aurait jamais dû se trouver là. Il se décida tout de même à se lever et à marcher un peu. Son pas resta hésitant.
Cet endroit lui faisait penser à quelque chose encore, dont les grandes personnes lui avaient parlé : un tunnel lumineux, où l'âme des mourants se rendait avant de disparaître pour rejoindre le paradis ou l'enfer... sauf que l'enfant n'avait pas accordé plus d'attention à leur charabia, qui l'avait plongé dans la confusion.
Il se retourna pour jeter un coup d'œil au pigeon qui s'obstinait à le suivre; il aurait tant souhaité avoir un autre compagnon ! S'il avait écouté sa mère, il ne serait pas dans cette situation. Finalement, elle avait raison : Le Lion se voyait aussi bien de près que de loin. La place de l'Arsenal aurait convenu comme poste d'observation.
L'enfant s'arrêta de marcher, se retint de pleurer à chaudes larmes. Ils n'auraient jamais dû se trouver là. Mais désormais, ils devaient continuer.
Le Lion les attendait.
« Damien ! »
Quand est-ce que sa mère le lâcherait un peu ! Toujours derrière lui, à chercher à lui imposer telle chose ou telle autre ! Tout ce qu'il voulait, c'était aller voir le Lion même en agissant à la barbe des membres du personnel... après tout, si l'un d'eux le surprenait, il dirait qu'il s'était perdu.
« Damien, viens ici ! »
Sa mère lui saisit le poignet et l'entraîna dans un tunnel étroit. La lumière orangée des spots qui l'éclairait était un peu ternie par certains gribouillis. Il n'eut pas le temps de les déchiffrer.
Une grimace déforma le visage de l'enfant; un sifflement strident lui arrachait les tympans. Et voilà que le passé le perturbait ! Le cœur battant, il se remit à marcher. Il fallait qu'il se sorte de là. Mais comment ?
Il dut se boucher les oreilles; le sifflement devenait insupportable. Si son père le voyait, alors il le fixerait avec ses grands yeux noirs jusqu'à ce qu'il se ressaisisse.
La folie guettait l'enfant qui se mordit la lèvre inférieure. Soudain, la lumière environnante commença à onduler autour de lui et du pigeon qui continuait de roucouler. La nausée tordit son estomac. S'il le pouvait, il se changerait en oiseau et décollerait de là pour...
Violemment, il secoua la tête et cligna des yeux. Il cherchait à ne pas perdre complètement ses esprits. Son compagnon de fortune ne semblait pas aussi terrifié que lui. Une victime stupide qui payerait de son sang. Le Lion quémanderait ce sacrifice à tous les animaux, l'enfant en avait acquis la certitude.
Le Lion...
Il faussa compagnie à son père. Il ne croisa personne lorsqu'il remonta le chemin pavé et repéra les escaliers menant à la terrasse du Lion. Il jeta un coup d'œil au guichet, mais à sa grande surprise, il ne vit personne.
Damien sourit; une petite brise souleva ses cheveux blonds. Seul bémol: le temps ne s'arrangeait pas. La pluie continuait de tomber et quelques éclairs déchiraient l'azur.
Il s'avança vers le Lion, sur un des côtés; tant bien que mal, il escalada le surplomb sur lequel se trouvait le prédateur et, du bout des doigts, il toucha la patte fièrement posée devant lui. Rien d'anormal... jusqu'à ce que la terrasse commence à grandir autour de lui; interloqué, Damien recula. Mais il était trop tard...
Quelques heures plus tôt, l'enfant avait tenu à se prouver que ce n'était qu'une grosse statue incarnant un symbole de force pour le Territoire de Belfort, parce qu'il avait su résister à l'ennemi. De même, il avait voulu démentir une drôle de rumeur : d'après certaines personnes, il n'y avait jamais d'animaux à proximité de la bête.
En quelque sorte, c'était vrai; il l'avait constaté, et le pourquoi de la chose lui glaçait le sang. Il tenait aussi à démontrer à ses camarades de classe que la bête ne rugissait pas les soirs de pleine lune. Une rumeur encore plus insensée que l'autre, mais elle pouvait toujours se réaliser; l'enfant en était entièrement conscient. Après tout, une légende prenait vie sous ses yeux. Un sanglot secoua son corps. La curiosité était un vilain défaut, il ne le savait que trop bien.
Quelque chose frôla sa joue; le pigeon essayait d'attirer son attention. Hébété, il se demanda pourquoi l'oiseau se comportait ainsi.
Soudain, une drôle de sensation envahit son cortex cérébral, comme si des mains le malaxaient. Ou plutôt, des plumes... Il comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire entre lui et le pigeon. Un échange mental.
Il n'eut pas son mot à dire; le pigeon lui "montra" son histoire.
Quelque chose heurta son derrière et l'envoya valser près du ruban de bitume qui côtoyait la rue piétonne belfortaine. Il décida alors de prendre son envol et de ne plus lâcher l'horizon des ailes. Avec peine, à cause de l'altitude, il plana au-dessus d'une grande surface pavée.
Ses petits yeux, qui ne voyaient qu'en noir et blanc, aperçurent un drôle d'animal couché sur un rebord contre le mur qui longeait cette terrasse, et un humain à proximité. Aucune peur ne naissait en son cœur. Alors il plongea et atterrit sur la terrasse. Il secoua ses plumes grises, tendit le cou et roucoula. L'humain se tourna vers lui, avec une expression inconnue peinte sur son visage. Puis il se détourna de lui.
oOo
Le Lion les attendait. Il ne laisserait pas passer l'affront que lui avait fait l'enfant. Il connaîtrait le même sort que les animaux qui osaient s'approcher de lui. Belfort avait mis au monde le prédateur pour qu'il veille sur elle. Damien avait triché, il en subirait les conséquences.
Damien ne sut si c'était sa petite voix intérieure, ou une entité quelconque, qui lui avait soufflé ces dernières pensées.
Il gémit. Depuis combien de temps cela durait-il ? Reviendrait-il à la maison un jour ? Il connaissait la réponse, mais ne pouvait s'empêcher d'espérer. Le tribut serait payé, et Damien serait sacrifié. Belfort pleurerait pour boire le sang répandu et le Lion continuerait de remplir son rôle de gardien.
Il se mit à rire comme un fou. Voilà qu'il personnifiait la ville, comme si elle était vivante ! Il aurait tant donné pour entendre de nouveau les "plocs" de la pluie accompagner le bruit de ses pas sur le chemin du retour. Il aurait tant voulu réprimer tout ce courage qui avait afflué vers son cœur, lorsqu'il avait eu l'occasion de faire sa bêtise. Il aurait tant donné pour suivre son père jusqu'à la porte de Brisach, pour...
Quelque chose tordit son estomac; ses jambes le lâchèrent. Un "bang" retentit autour de lui, et au sein de son être. Du moins, c'est l'impression qu'il eut. Damien hurla comme un damné. Brusqué par cet éclat de voix, le pigeon l'abandonna pour voler au-dessus de lui. Puis, un visage. Juste devant.
De qui ? De quoi ? Damien fit un pas en arrière, mais "ça" reculait avec lui ! Le corps tendu comme un arc, il cessa tout mouvement. L'oiseau choisit ce moment pour se poser sur sa tête. Damien balbutia :
« Je, je... »
Un rugissement lui répondit sous forme d'un écho proche. La bile remonta dans sa gorge et faillit le faire vomir. Bon sang, que devait-il faire ? S'agenouiller ? Courir ? Ou bien fermer les yeux pour de bon ?
Damien porta les mains à son cou. Une douleur atroce s'y nichait. Il laissa échapper un râle, qui ressemblait au grésillement d'une radio mal réglée. Enfin, il s'entendit dire, avec une voix désincarnée :
« Je ferai saigner les pierres pour rétablir l'équilibre de la ville ! J'ai manqué à mon devoir. Alors la rivière pourpre de mon corps inondera chaque roche, chaque brique ! Elle se mélangera aux pleurs de la ville ! »
Ses paroles n'avaient aucun sens, mais l'enfant les comprenait parfaitement. Son être était au paroxysme de la démence. Puis le pigeon, qu'il avait oublié, poussa un dernier roucoulement avant de tomber entre ses mains moites. Mort.
Il cria de nouveau; il sentit son innocence se liquéfier et se perdre dans les ruelles de Belfort. Il se trouvait toujours sur la terrasse, là-haut; le Lion dévorait son énergie pour continuer à protéger la ville qui pleure. Il avait pris le pigeon et ce serait son tour.
« Que le macadam s'en nourrisse et consolide le siècle qui supporte Béfô ! Ainsi, le suivant ne trouvera pas que des ruines ! Ainsi, le Gardien pourra prendre sa retraite ! »
La parole fut. Et Damien aussi. Il haleta, se raidit et fut absorbé par la lumière. Son corps et celui du pigeon ne retournèrent pas à la poussière, mais au grès rose. Quant à leurs fantômes, seul le Lion les connaissait.
L'asphalte était repu, lui aussi. Il appartenait au 21e siècle et à la ville qui pleure.
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