
Des histoires, des fragments, des contes qui ne sont pas ce qu'ils semblent être.
Rated: Fiction T - French - Horror/Fantasy - Chapters: 3 - Words: 10,467 - Reviews: 4 - Favs: 1 - Updated: 12-13-12 - Published: 09-20-12 - id: 3059643
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Note de l'auteur: bonsoir!
Voici la troisième nouvelle de ce recueil. J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai la trame pour la quatrième nouvelle, et des idées pour la cinquième. Je ne sais pas quand j'aurai le temps de les rédiger par contre. J'ai tant de projets à avancer, en plus de mon année scolaire/professionnelle...
Les (oOo), une ellipse avec les petites étoiles habituelles, que ff . net ne prend pas, évidemment. Merci à Melior et à Natto'n'Chibiko pour leurs reviews!
Édit: petite modification apportée à un passage pour qu'il n'y ait plus de confusions. Merci à Melior de l'avoir relevé!
La lune rousse
Sarah frotta énergiquement la porcelaine. L'eau mousseuse recouvrait ses avant-bras comme des nuages égarés. Sans y prendre garde, alors qu'elle cherchait à gratter le dessous du vase, ses doigts rencontrèrent la lame d'un couteau qui ne se fit pas prier.
Dans l'eau brûlante, Sarah ne le sentit pas. Ce n'est que lorsqu'elle attrapa les autres couverts au fond de l'évier qu'elle s'en rendit compte : du sang coulait sur son index et s'égouttait sur eux. Avec son autre main, elle prit un morceau de sopalin qui se trouvait sur une étagère juste au-dessus d'une fenêtre donnant sur un jardin un peu triste. Elle le pressa fortement sur la plaie et elle en fit une poupée grossière.
Au même moment, un petit garçon entra dans la cuisine austère. Il se posta devant la table branlante, remplie de papiers et de divers objets, puis il demanda d'une voix ténue :
— Dis, grand frère rentre quand ?
— Je ne sais pas, Joal.
— Pourquoi il va dans la forêt tous les mois ?
La jeune mère fut prise de court. Comment expliquer ces choses-là à un gamin de huit ans ? Elle inspira profondément tout en saisissant une pomme rouge dans un panier posé par terre. Quelques mèches noires s'égarèrent devant son visage tandis qu'elle se penchait. Elle nettoya le fruit, puis le lança en direction de l'enfant qui l'attrapa de justesse. Il mordit dedans pendant que Sarah lui expliquait :
— Tu vois, tu manges cette pomme par nécessité parce que tu as faim. Du moins, je le sais, vu la façon dont tu t'en occupes...
— Oui mais...
— Bryan doit aller dans la forêt parce que c'est vital pour lui.
L'enfant l'interrompit d'une petite voix :
— Parce qu'il a faim ?
— On peut dire ça comme ça.
Sarah fit le tour de la table, s'agenouilla vers lui et le prit par les épaules. Leurs yeux bombardés d'azur, si semblables, se croisèrent. Elle ajouta d'une voix éraillée :
— Tu comprendras quand tu seras plus grand. Peut-être que tu trouveras la vraie réponse avant. Pour tout te dire je ne le sais pas moi-même.
Elle se releva en lui saisissant la main et jeta un coup d'œil à la fenêtre. La lune les narguait de son aura blême.
— Allez, viens, le ciel est clair. On va pouvoir étudier la lune et les étoiles au télescope. Ton frère s'y adonnait souvent, si nous faisons pareil...
— Alors, on pourra aller le voir dans la forêt ! s'exclama Joal, d'un ton enjoué.
Sarah eut un faible sourire. Ils se prirent la main et sortirent de la cuisine pour préparer le matériel. En son for intérieur, elle enferma toutes ses craintes et ses soucis à double tour pour que son fils profite de cette soirée. Il était encore jeune, il valait mieux qu'il demeurât dans l'ignorance pour certaines choses.
Plus tard, bien plus tard, agité par les derniers soubresauts de son rêve, Joal s'éveilla. La sueur coulait dans son cou et son dos. Il n'arrivait pas à y croire; son frère l'avait appelé. Du moins, il en était certain !
L'enfant jeta un coup d'œil en direction de la fenêtre : les volets lui cachaient la nuit ainsi que le lieu où se trouvait son aîné. La forêt. Joal déglutit. Il avait entendu parler de beaucoup de choses sur les dangers de l'extérieur. Des contes pour enfants qui tournaient autour de lui comme des charognards.
Il repoussa la couverture alors qu'il ne faisait pas spécialement chaud; au même moment, à des milliers de kilomètres, un paysan se réveilla aussi en catastrophe... sauf qu'il était inquiet pour ses récoltes. Les affres nocturnes avaient sans doute gelé les bourgeons rescapés.
L'un comme l'autre, ils soupirèrent silencieusement afin de ne pas réveiller les mauvais rêves.
Le lendemain, désespéré, le paysan contemplait ses pousses de blé qui affichaient comme un air défait... enfin, si cela avait été possible. Toutes roussies par on ne sait quel phénomène, elles pointaient vers un début d'aube pâle, le contraste en était presque saisissant. Et cette absence de brume...
Un ciel aussi clair ne pouvait être possible, surtout dans cette région. L'homme se gratta la tête, réfléchit un instant. Il avait entendu quelques rumeurs, mais il n'aimait pas le folklore auquel les gens se livraient. Il ne croyait qu'en ce qu'il était capable de voir.
Il ébouriffa sa tignasse brune mangée par des mites imaginaires, puis il décida de laisser son champ pour retourner chez lui. Sa femme devait être levée et en train de préparer le petit déjeuner avant d'attaquer la journée.
Le paysan contempla une dernière fois ce qui aurait pu être des récoltes prometteuses, et leva la tête vers un astre naissant, flamboyant dans les cieux. Il se souvint que cette nuit c'était la pleine lune. Pas n'importe laquelle.
Rousse comme une sorcière.
Aucune autre analogie ne lui traversa l'esprit, sinon il en aurait trouvé une plus concrète. Et il la détesta, parce qu'elle relevait de la superstition, encore une fois.
Nom di Diou (1), on est au XXe siècle !
oOo
Au détour de couloirs plus blancs que blanc façon Ariel liquide, le médecin de service croisa un infirmier qui tenait un calepin dans la main, certainement les résultats de ses observations. Ce dernier attacha son épaisse chevelure blonde lorsqu'il entendit les pas de l'homme. Avec un hochement de tête, il lui fit comprendre qu'il n'avait pas avancé, mais l'autre lui demanda quand même d'un ton bourru :
— Ça en est où ?
— Aucun progrès. Le patient reste enfermé dans son monde et demeure violent avec les autres. À ce stade, je crains qu'il n'y ait pas grand-chose à faire.
— Mmmm..., marmonna le médecin, tout en rechaussant ses lunettes à verres épais.
Quelques mèches grises et bouclées vinrent se perdre sur son front, il les replaça machinalement. L'infirmier soupira, puis murmura :
— Docteur, vous croyez que...
Il hésita. Le regard bleu du médecin se fit inquisiteur. Il se reprit, puis lança :
— Vous croyez que l'on peut parler de lycanthropie clinique, dans son cas ?
— Eh bien... si vous le désirez, oui. De toute façon cela s'en approche, mais au final, nous savons que sous cette étiquette un ensemble de choses se recoupe.
— Oui bien sûr, répondit l'autre avec un petit rire.
Dans une des chambres de cet hôpital, une femme se jeta contre le mur matelassé; ses pupilles injectées de pourpre n'en pouvaient plus de cette absence de couleur autour d'elle. Ça contaminait même sa peau, ses yeux, et ses cheveux hirsutes.
Du sang, elle voulait du sang.
Elle hurla; sa camisole de force ne lui laissait que peu de choix. Elle se coucha par terre, et avec une souplesse effrayante, elle réussit à attraper ses pieds nus et à les mordre. Le goût de l'hémoglobine l'excita; elle s'acharna encore plus sur sa chair flasque. Soudain, des mains la plaquèrent au sol. Ses cordes vocales se remirent en action :
— JE VEUX LE VOIR !
Elle parlait de son sang, évidemment. Elle désirait plus que tout le voir couler ! Avec un effort titanesque, elle parvint à se relever. Et la vue de ce rouge sur ce blanc maladif la calma d'un seul coup.
La vie avait triomphé.
Elle éclata d'un rire nerveux, tandis que dans son cou, une aiguille déversait Morphée...
Quelques chambres plus loin, bien plus tranquille, un homme attendait. Il le sentait par tous les pores de sa pauvre chair transie d'excitation; ça arrivait. C'était même tout proche. La douleur et le plaisir se mélangeaient en lui, il avait hâte. Oh oui, tellement hâte...
Dire qu'il ne serait pas le premier, mais qu'il continuerait à perpétrer cet acte ! Il ne faisait que poursuivre cette suite logique propre à son esprit et à ceux qui l'avaient précédé. Une ligne tordue qui scintillait dans les ténèbres d'une nuit crémeuse.
L'homme, assez jeune de corps, respira un peu plus fort. La cadence de son cœur doubla. Oui, c'était tout à fait ça, tout à fait ce qu'il s'imaginait ! Oh, quelle puissance !
Un début de râle s'insinua entre ses cordes vocales; ses zygomatiques s'étirèrent en un rictus à l'asymptote de son visage, qu'il leva à l'astre qu'il ne pouvait pas voir à cause des murs. Une métamorphose n'était pas toujours facile, seule la Lune pouvait servir de repère.
Les marées du cœur, ce sang neuf qui dégustait ses veines noires, pulsaient au même rythme que celles de la planète, tout simplement. Le jeune homme déplia chacun de ses muscles puissants; ses crocs livides tranchèrent avec le jais des babines. Il était là, bien en chair, mais pas pour longtemps. Parce que le cycle de la lune rousse serait bientôt achevé.
Son poitrail se souleva en houles saccadées. Son besoin de liberté et de nourriture le saisissait jusqu'aux tréfonds de son ventre.
oOo
— Comment ça, les faits sont avérés ?
Il rit, tout en remettant une mèche rousse à sa place habituelle.
— À chaque fois, à cette période de l'année, nous constatons que les jeunes pousses gèlent. Et à chaque fois, c'est à l'apparition de la lune rousse.
— Et les vieilles ?
— Les vieilles quoi ?
Elle répondit d'un ton blasé :
— Bah, les vieilles pousses.
— Ravalez votre humour douteux, docteur Splieman.
— Si les futures récoltes gèlent, ce n'est nullement dû à ses rayons, mais plutôt par des conditions climatiques : un ciel clair, donc une propension plus forte au gel.
— Sauf que ces conditions se déclenchent bien à cause de quelque chose, non ?
— Oui. Mais ceci est dû au cycle saisonnier, à l'influence du soleil, de l'atmosphère... En bref, les rayons de la lune ne jouent en rien là-dessus, sinon cela se produirait tout le temps. La pleine lune se montre tous les vingt-huit jours.
— Mais il n'y a qu'une seule lune rousse par an !
La jeune femme poussa un soupir exaspéré. Comment faire comprendre à cet abruti qu'il était imprégné de superstition ? Elle secoua vigoureusement sa crinière blonde, laquelle s'électrifiait avec son pull angora.
J'aurais dû me les attacher.
Quant à son interlocuteur, il tournait négligemment entre ses doigts fins une tasse de chicorée, tandis que les murmures de la cafétéria se faisaient confus, brouillons. Il renchérit, d'une voix docte et professorale :
— Catherina – permettez-moi de vous appeler par votre prénom –, écoutez-moi. Si j'obtiens les financements pour étudier en particulier les rayons de la lune rousse, je pourrais en tirer les conclusions que j'attends... ou pas, évidemment. Ainsi...
— Qui vous dit que sa couleur inhabituelle n'est pas due à diverses réactions provenant de l'atmosphère terrestre, ou bien à notre angle de vision qui ne nous permet de capter que quelques ondes ? Si je vous suis, cela pourrait confirmer quelque chose : à cette période précise, il se passe un changement avec la lune. Donc il y a des conséquences.
La femme but une gorgée de son grog. En fait, elle le termina à toute vitesse. Ensuite, elle fit grincer la chaise en fer contre le carrelage et attrapa son manteau et son sac. Quant à lui, il conservait un air amusé. Son regard chocolaté plongea dans celui de la scientifique, aussi pur que de la glace.
Il finit par s'étirer, la chemise flottante qu'il portait accompagna son mouvement avec flegme. Il lâcha :
— Au lieu de nous affronter, nous pourrions travailler ensemble.
Catherina lui décocha un « pfff » hautain, avant de lui balancer :
— David, je suis une physicienne, moi. Je ne collabore pas avec un psychologue encore enfargé dans la boue de la religion.
Et c'est sur cette sortie qu'elle se dirigea vers l'extérieur, laissant l'homme en tête à tête avec son café. Une expression songeuse animait ses traits réguliers.
Dehors, le soleil parvenait avec peine à son zénith. Midi n'avait pas encore sonné.
Seize heures plus tard, confortablement installé dans un fauteuil en cuir de premier choix, David repensait à sa discussion avec Catherina; un mug dans les mains, il entendit alors ce hurlement. Au jugé, il aurait bien dit qu'un loup en était responsable, mais ses tripes lui susurraient autre chose... Il n'avait pas beaucoup dormi et il était quatre heures du matin. Diable, cela n'expliquait rien !
David se força à avaler son café noir, puis se leva pour tirer le grand rideau de sa porte-fenêtre. Le velours rouge jura un peu avec la moiteur de l'obscurité qui s'étendait devant lui; la ville et ses tours grises somnolaient encore, une prunelle cadavérique le couvait d'une clairvoyance... lucide, mais clairement roussie.
En fait, la lune semblait se moquer de lui pendant qu'un autre cri fendait l'horizon.
Il fut dérangé par la sonnerie stridente du téléphone qui persistait à prendre en otage ses pauvres tympans. Néanmoins, lorsque la voix et les propos de l'interne parvinrent jusqu'aux méandres de son cerveau, David sentit son échine se glacer. Il fallait absolument qu'il retourne à l'hôpital psychiatrique. Rien n'allait plus; entre la patiente vampire et l'autre lycanthrope, les infirmiers et gardes de nuit ne savaient plus où donner de la tête !
David grommela quelque chose et sortit en trombe, habillé de vêtements propres, mais froissés. Il maudit son collègue d'être parti quelques mois en Angleterre dans le cadre d'un stage sur le comportement humain face à l'environnement. Parce que ce sur quoi bossait l'homme était en train de se produire à l'instant, et personne ne paraissait être qualifié pour l'affronter ! Même lui ne se sentait pas de taille.
David ferma la portière de la voiture, sans souvenir précis de son trajet jusqu'à son garage. Le moteur ronronna sans accroc, s'engagea dans la rue étroite pour rejoindre le périphérique menant à la Rocade.
Il était cinq heures du matin, et pas un chat. C'était un quartier calme, sans histoire. David serra les lèvres et enclencha la cinquième.
Bordeaux dormait encore.
Ce n'était pas le cas du lycanthrope. Ses forces déclinaient, qui plus est... Il le sentait au plus profond de ses tripes. Il n'avait pas réussi à s'évader, ni à se nourrir. Sa nature le poussait à ça, pourtant, pour pouvoir survivre au cycle de la lune rousse et à sa métamorphose!
Voilà que ses muscles se mettaient à être agités de spasmes. L'acide lactique, causé par ses derniers efforts, rongeait le peu d'énergie qui restait en lui. Il s'élança à nouveau contre le mur, chercha à déchirer les cloisons matelassées...
Lorsque David arriva, l'infirmier qui l'avait appelé se précipita vers lui. Oubliés les couloirs, la réceptionniste, le personnel. Par contre, le docteur les attendait de pied ferme vers une porte avec le chiffre 152 marqué dessus... Des hurlements stridents se firent entendre à travers la cloison. David frissonna et serra les dents. L'homme en face de lui soupira et lui dit :
— Elle ne fait que ça depuis deux heures. Quant à l'autre patient, nous n'osons pas nous approcher de lui. Il s'est...
— Métamorphosé, n'est-ce pas ?
— Si on peut dire les choses ainsi...
Un silence pesant s'installa; les cris avaient cessé, comme si la femme savait qu'ils étaient là et cherchait à les écouter. L'infirmier lâcha à l'intention de David :
— Il dit qu'il a besoin de son frère.
— Il délire complètement !
— Sa famille ignore qu'il est ici, et lui-même n'en est pas totalement conscient.
— Le nom de sa mère, quel est-il déjà ?
— Sarah Grandrue. Le père est mort dans des conditions tragiques à la naissance de Joal, le cadet de la famille.
— C'est lui que le patient appelle alors..., murmura David, songeur.
Un nouveau hurlement interrompit leur discussion et les poussa à serrer les dents. Désespéré, le médecin fit à David :
— Je nage en pleine science-fiction...
— Ce n'est pas le terme que j'emploierais, vu qu'on se retrouve avec une « vampire » et...
— Docteur Splieman, vous m'avez compris.
L'interne s'interposa entre les deux hommes et leur dit d'une voix calme :
— S'il vous plaît, mes...
Un râle d'agonie leur coupa la parole et les figea sur place. Un râle qui semblait sortir des entrailles de la Terre... Un râle qui ne venait pas de la chambre 152, mais d'une autre... celle de Bryan Grandrue.
Au même moment, sept heures sonnèrent à la montre de David. Cela faisait déjà deux heures qu'il se trouvait là. C'est alors qu'une équipe d'infirmiers, accompagnée d'une femme qui devait être une collègue au médecin, fit son apparition et les poussa à libérer le passage. La femme se tourna vers eux et les apostropha :
— Ne restez pas plantés là ! Docteur Sandar, suivez-moi !
David crut que le ciel lui était tombé sur la tête une fois dans la chambre de Bryan. Le pauvre homme gisait au milieu de la pièce. Les cloisons matelassées avaient été lacérées, réduites en charpies à certains endroits, ainsi qu'éclaboussées de traces d'hémoglobine.
Bryan était secoué de spasmes et couvert de poils... sauf que ces derniers régressaient à vue d'œil. Le psychologue ne put s'empêcher de remarquer que ces événements se déclenchaient au moment de l'aube, qui devait avoir commencé...
Une autre connexion se faisait dans son esprit, alors que les deux médecins tentaient de réanimer le malheureux qui venait de se figer brusquement. Ces phénomènes étranges qui se passaient dans l'hôpital psychiatrique coïncidaient encore avec la pleine lune rousse... Il fallait absolument qu'il étudie les rayons de celle-ci en profondeur ! Il fallait qu'il puisse convaincre Catherina !
La femme secoua la tête, désolée. Son collègue prit le drap du lit de la pièce et recouvrit Bryan avec ce dernier. Ne pouvant plus supporter ce spectacle, David sortit, le cœur au bord des lèvres. Alors qu'il marchait dans le couloir pour se calmer, il entendit des pleurs provenant de la chambre 152... La patiente avait-elle retrouvé ses esprits, elle aussi, n'étant plus sous l'influence de la lune rousse ?
À des kilomètres et des kilomètres de Bordeaux, Joal s'éveilla en hurlant comme un possédé, le cœur assiégé par des vagues de douleur. Son frère... il n'était plus dans les bois. Il les avait quittés, n'avait pas supporté ce qu'il était devenu... Il...
Les larmes ruisselèrent sur les joues, au même rythme que celles de Sarah dans la chambre voisine. Elle aussi avait été envahie par la certitude qu'elle ne reverrait plus jamais son fils aîné... alors qu'elle ne dormait pas encore, bien que l'aube commence à poindre à l'horizon derrière les volets fermés.
C'est à eux que pensait David lorsqu'il entra dans le bureau du médecin. Ce dernier avait les traits creusés, de grosses poches sous les yeux. Il soupira, fixa le téléphone... Il faudrait qu'il appelle la famille, qu'il leur explique. Bryan était arrivé il y a peu ici et ils n'avaient réussi à trouver son identité qu'il y a quelques heures, alors qu'il était possédé... Triste sort !
Et l'aube, indifférente aux drames de cette dernière nuit, continuait d'accueillir celui qui la faisait exister : le soleil. Il dévorait les vestiges ultimes d'un ciel troublé et vêtu d'un voile anormal.
Dans leur ferme située bien loin de la ville, le paysan et sa femme émergeaient d'un drôle de rêve commun... un rêve où ils voyaient les pousses de leurs récoltes se transformer en sorcières. Elles se mettaient ensuite à danser autour du cadavre d'un monstre qui ressemblait à un loup, mais aussi à un homme.
Parmi eux, il y avait une femme plus pâle que les autres. Ses yeux noirs fixaient placidement une immense lune rousse, qui faisait office de soleil, et elle priait, alors que le sang dégouttait de sa bouche aux canines pointues... C'était leur fille, disparue il y a plus de trois mois... enfin, enfermée dans un hôpital psychiatrique pour être plus juste.
Ni l'un ni l'autre n'en parlèrent. Ce n'était qu'un fantasme causé par les superstitieux, non ? Il fallait songer aux champs maintenant, trouver une solution pour remplacer les futures récoltes abîmées... ne pas perdre trop d'argent.
Le paysan regarda sa femme. Un voile de tristesse passa dans les yeux de cette dernière, ce à quoi il ne répondit rien.
(1) Expression qui signifie « Nom de Dieu ». Se dit dans plusieurs régions, avec quelques variations au niveau de la prononciation.
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