
Si je devais être un objet, je serais une lame, de rasoir évidemment, tranchant et fendant, menaçant, vous menaçant mais me menaçant surtout. Je suis l'oiseau de nuit, je suis l'être perdu, l'âme errante, je suis le damné.
Rated: Fiction T - French - Chapters: 6 - Words: 10,540 - Reviews: 14 - Favs: 2 - Follows: 4 - Updated: 04-01-13 - Published: 11-19-12 - id: 3075643
|
|
A+ A- |
FOULEE
C'est comme si mes semelles dévoraient l'asphalte. A chaque foulée, je sens l'élan m'emporter toujours plus loin, toujours plus haut. J'aime courir et d'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé ça. Il y a longtemps cependant que je n'ai pas chaussé mes baskets. J'ai d'ailleurs dû en déloger une araignée grosse comme mon poing. Ne riez pas ! Au moins.
Le casque dans les oreilles, j'écoute une musique rock et, en rythme, je me propulse toujours plus vite. Il est cinq heures du matin et, en ville, il n'y a pas âme qui vive. Evidemment, je n'habite pas New York. Ici, seule la lumière des réverbères m'accompagne. Les devantures des magasins sont plongées dans le noir. Quelques-unes sont munies d'un vague éclairage, mais à peine. Et puis de toute façon, je m'en fiche. Moi, je cours et, pour l'instant, ce qui compte réellement, ce sont mes foulées. Je bondis par-dessus une petite flaque d'eau, contourne un poteau qui, à mon avis, n'a strictement rien à faire là, passe au-devant d'une voiture tellement mal stationnée qu'un petit papillon de papier a fleuri sur son pare-brise. Tiens, on dirait presque que c'est moi qui l'ai mise là. Chez moi, dans le tiroir de la commode, dans la chambre, il y a tout un tas de contraventions qui attendent plus ou moins patiemment que je vienne m'occuper d'elles.
Vous savez quoi ? Elles peuvent toujours attendre parce que moi, là tout de suite, je n'en ai strictement rien à faire. La seule chose qui compte, encore et toujours, ce sont mes foulées. Je commence cependant à avoir un peu chaud, bien que la température matinale soit relativement basse. Et puis mon souffle s'accélère de plus en plus. J'ai perdu l'habitude.
Sans perdre de vitesse, je jette un œil à ma montre. Ça va bientôt faire une demi-heure que je cours ainsi, porté par la musique et le grisement causé par le silence et la solitude.
J'ai toujours aimé être seul. Tout petit déjà, je préférais de loin la compagnie de mes peluches ou de mes playmobils à celle de mes sœurs. Pas difficile de comprendre pourquoi ceci dit, je ne me suis jamais entendu avec la plus âgée (encore maintenant, on se parle généralement à coups de mots doux insultants, charmants) et j'avais un peu trop d'écart avec la plus jeune pour accepter constamment de jouer avec elle à la poupée. J'ai été cependant très patient avec elle, accordez-moi au moins ça. J'aimais bien aller menacer ses camarades de classe qui lui causaient des misères, jouer au grand frère protecteur, héros de ces jeunes demoiselles en détresse.
Quant à l'idée d'avoir une conjointe, ma foie, si je ne crache pas sur certaines relations pas trop longues, j'avoue ne pas être engagé par une franche mise en ménage. Avoir quelqu'un à temps plein pour râler parce que je n'ai pas relevé la lunette des WC ou que j'ai laissé de la vaisselle dans l'évier, merci bien mais je n'ai pas quitté ma mère pour en adopter une autre.
Maintenant, je commence à vraiment à avoir du mal de récupérer mon souffle. J'aurais bien accéléré mes foulées pour rentrer plus vite, mais je suis de plus en plus fatigué. Je pourrais très bien décider de rentrer en marchant mais non seulement ça va me rallonger le temps mais encore en plus mon corps va se refroidir et je ne pense pas tenir bien longtemps avant de me mettre à trembler de froid. Et accessoirement, s'il est déjà cinq heures et demi passées, je ne perds pas de vue que je suis censé prendre mon poste à l'hôpital dans une heure. Or, j'ai plutôt intérêt à ne pas arriver en retard. Paraît que j'ai abusé ces derniers temps mais entre le réveil que j'avais oublié de brancher, cette fille qui m'avait plus ou moins retenu (plus plus que moins d'ailleurs) et la panne de courant nocturne de la semaine dernière, moi, je ne m'estime pas totalement responsable. Curieusement, mon patron n'est pas du même avis. Quel rabat-joie celui-là, vous pouvez le dire, je suis bien d'accord avec vous.
Je me suis donc engagé sur le chemin du retour le temps de vous dire tout ça et j'aspire maintenant à une bonne douche et à un bon petit-déjeuner. Rien que l'idée de l'eau bouillante ruisselant sur mon corps, je me sens presque tout ragaillardi.
Six heures. Je rentre chez moi avec l'impression de toute la SNCF a élu domicile dans mes poumons. Je me traîne vers le seuil, verrouille la porte de l'appartement et me débarrasse de mes vêtements. Je me jette sous l'eau de la douche pour constater avec horreur qu'elle est froide. Je pousse un cri, je vous interdis de mentionner qu'il n'était peut-être pas très viril.
Six heures et demi. Je suis en retard. Un morceau de pain grillé vaguement beurré entre les dents, je me glisse derrière le volant de ma voiture. Le moteur tousse. Allez, c'est pas le moment de tomber en panne, c'est pas sympa !
J'insiste sur la clé en croisant le peu de doigts que j'ai de libres pour ne pas noyer le moteur. Parce que si en plus je dois aller jusqu'à l'hôpital à pieds, je ne suis pas sûr du tout d'arriver avant demain. Sûr que je avoir des problèmes. Le moteur finit par rugir et la voiture s'élance enfin dans un bond.
Sept heures moins le quart, je suis sur le parking de l'hôpital. Tant pis pour aujourd'hui. Je trouve une place parmi les voitures des patients. Mon téléphone portable sonne. Pas la peine de regarder l'identification de mon correspondant, je sais par avance de qui il s'agit. J'hésite à décrocher d'ailleurs. Mais bon, je ne suis pas très loin là alors autant les rassurer.
« Si pronto ! »
Je reprends mes foulées et évite de peu une ambulance qui l'air de penser que je ferais un très bon cale-roues.
« Morgan, t'es en retard.
_ Non, c'est ta montre qui a de l'avance. »
De l'autre côté de la ligne, j'entends un soupir. J'aurais bien souri mais ma semelle glisse sur le rebord d'une bordure et je me tords la cheville. Je pousse un juron.
« Qu'est-ce que tu vas intenter pour t'excuser cette fois ? Les extra-terrestres ont essayé de te kidnapper ? »
Je sais que mon correspondant ne peut pas me voir mais je souris.
« Ah oui ? Tu les as vus toi aussi ?
_ Arrête un peu, tu veux. Tu vas avoir des soucis et moi je ne vais pas toujours pouvoir te couvrir. Où es-tu ?
_ Sur le parking.
_ Tu es toujours sur le parking mais parfois je note quand même qu'il te faut plus d'une heure pour le traverser.
_ C'est un très grand parking.
_ Morgan…
_ Je suis là dans cinq minutes. Promis. Bisous. »
Je raccroche. Mince, ma cheville me fait vraiment mal en plus. Manquerait plus que me sois fait une entorse tiens.
J'entre dans le hall en boitant et salue la secrétaire d'accueil. Elle me répond en levant les yeux au ciel et en faisant la grimace. Je hausse les épaules en souriant. Je l'aime bien elle, allez savoir pourquoi parce qu'en réalité je ne me souviens même pas de lui avoir un adressé la parole.
Je file dans les vestiaires, me débarrasse de mon manteau et enfile une blouse puis je pars vers les entrailles de l'hôpital où une espèce de cerbère aux cheveux tenus en queue de cheval et aux bras croisés sur la poitrine m'attend de pied ferme.
« J'avais dit cinq minutes. Je n'ai pas pris plus.
_ Qu'est-ce qui t'a retenu ce matin ?
_ Une stupide envie de courir de bonne heure. »
Ma collègue soupire. Bon c'est vrai qu'avec moi, des excuses bidons, elle en a entendu des tonnes. Mais celle-ci, je le jure, est vraie.
« Tu ne t'es pas foulé (elle me fourre un dossier dans les mains). Ton premier patient : recherche de calcul. »
Elle me laisse là. Je regarde le dossier.
« Ben si, justement, je me suis plutôt foulé. »
|
||||||