
Comment retrouver la mémoire quand une entité inconnue semble vouloir vous en séparer ? Douze hommes et femmes d'époques historiques différentes se réveillent dans un manoir. Entre les incompréhensions mutuelles et l'acharnement de leur hôte à les garder dans l'ignorance, pourront-ils découvrir ce qu'ils font réellement en ce lieu ?
Rated: Fiction T - French - Mystery/Romance - Chapters: 11 - Words: 32,930 - Reviews: 5 - Favs: 1 - Follows: 3 - Updated: 05-06-13 - Published: 01-12-13 - id: 3091483
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CAMILLE
Camille n'était pas le genre de fille à collectionner les certitudes, mais les tableaux affichés devant elle bougeaient. Les yeux peints des personnages représentés sur les toiles la suivaient, et Camille était persuadée d'avoir vu l'un d'entre eux remuer son bras droit. Elle regardait de tous les côtés, mais rien ne venait. Dès qu'elle bougeait, cependant, la jeune fille sentait des mouvements autour d'elle et se figeait. Les yeux des tableaux la regardaient une demi-seconde puis détournaient le regard, trop vite pour qu'elle puisse être totalement sûre de ce qu'elle avait vu. Complètement paniquée, elle jeta un œil au canapé sur lequel elle s'était réveillée. Impossible de revenir en arrière. Elle s'était pincée des dizaines de fois : non, elle ne rêvait pas. Cette situation était réelle, Camille ne faisait pas un cauchemar. Elle n'allait pas ouvrir les yeux et penser qu'elle devait aller à la fac, et que la réalité était heureusement bien moins effrayante que cette pièce remplie de tableaux qui la fixaient avec insistance.
Camille s'approcha de l'un des portraits, bien décidée à agir. Cela faisait plusieurs longues minutes qu'elle restait là, paralysée, sans rien faire d'autre que se poser des questions, et cela ne lui servait pas à grand-chose au bout du compte. Le tableau représentait une jeune femme rousse paresseusement allongée sur un divan, picorant du raisin dans une soucoupe de porcelaine. Elle était mince et magnifique, tout le contraire de Camille. Combien de fois lui avait-on reproché son tour de taille ? Elle baissa les yeux, légèrement gênée par la nudité de la peinture, et songea à ce qu'elle penserait si on la peignait nue et qu'on l'affichait ainsi dans une pièce, à la vue de tous.
On lui avait dit qu'elle était en bonne santé, son miroir lui avait appris qu'elle était plutôt grosse. Pas de ces bourrelets légers qui font complexer les filles minces, les bourrelets morbides de l'obésité qui se profilait. Plus elle y pensait, plus elle mangeait, et ça ne s'arrêtait jamais. Elle pouvait passer une journée entière à grignoter sans interruption, tout y passait : barres chocolatées, lait en bouteille, viande, pain, sodas, bonbons, fruits, fromage, pâtes… Les garçons qui daignaient lui parler étaient rares, mais tous lui disaient de voir un psychologue. Peut-être était-ce le seul moyen d'arrêter tout ça, la dernière solution. Peut-être, mais…
Elle replongea ses yeux dans ceux de la rousse peinte sur le tableau. Son regard la suivit quelques secondes, puis redevint fixe.
« Pas la peine de vous cacher, je sais que vous essayez de me regarder. » dit Camille avec conviction.
Elle attendit, mais rien ne se passa. Ne me dites pas que je suis en train de parler à un dessin, j'ai vu de mes propres yeux qu'elle bougeait. Camille se racla la gorge, légèrement vexée et sentant une certaine appréhension poindre en elle.
« Vous essayez de me regarder, répéta-t-elle avec lenteur. Alors allez-y, regardez-moi, quel est le problème ? Je suis trop moche pour vous, c'est ça ? »
Rien. J'aurais bien aimé qu'elle me dise non, là… Camille fronça les sourcils et toucha le tableau du doigt.
« Madame, ne vous moquez pas de moi ! s'exclama-t-elle en tapotant le visage de la rousse. Tiens, qu'est-ce que ça ferait, si je déchirais votre joue avec mon ongle ? »
Camille passa doucement son doigt sur la peinture beige et gratta légèrement, écaillant le dessin.
« Encore un peu ? » la nargua-t-elle.
Lorsqu'elle creusa jusqu'à découvrir la toile blanche sous la peinture, le tableau se mit soudainement en mouvement. La femme rousse devint rouge brique et se jeta sur Camille, poussant un grand cri aigu qui lui glaça le sang. Ses cheveux de feu volaient dans tous les sens dans un festival de flammes, et son regard était comme fou. La jeune fille crut qu'elle allait subir un assaut d'une violence sans précédent, mais la femme peinte était bloquée par la toile et ses coups de poing rageurs ne l'atteignaient pas. Camille recula, effrayée, et regarda cette femme rousse dont elle avait abîmé le visage : un trou s'y dessinait, à présent.
« Qu'est-ce qui vous prend ? lui demanda-t-elle. Pourquoi voulez-vous m'attaquer ? »
La rousse siffla.
« Je ne te permets pas, grosse vache.
- Pardon ? cria Camille, déboussolée par cette insulte gratuite.
- Tu détruis mon beau visage et tu t'étonnes de ma réaction ? Sale petite peste. »
Effrayée, Camille se mordit la lèvre et demanda :
« Expliquez-moi pourquoi tous ces tableaux me regardent en cachette. S'il-vous-plaît, ajouta-t-elle avec précipitation.
- Parce qu'ils sont intéressés par les nouveaux venus, c'est tout, un peu d'animation ! Tu vas reprocher à des tableaux de faire attention à ce qu'il se passe autour d'eux ? Tu crois qu'on ne s'ennuie pas, ici, à force ?
- Mais pourquoi détourner les yeux juste après ?
- Parce que ça gêne les petites idiotes comme toi de se faire reluquer, pardi ! » cracha la rousse en devenant littéralement écarlate, ses yeux jetant des éclairs.
Elle continua de griffer la toile sur laquelle elle était peinte, et Camille se força à regarder ailleurs. Au moins, cette jeune femme ne la blesserait pas. Et puis… non, elle ne pouvait pas la laisser comme ça. La jeune fille lui avait écorché la joue en comprenant mal sa politesse, après tout…
« Excusez-moi de vous avoir défigurée, mais j'ai une idée. Si j'humidifiais la peinture avec mon doigt, je pourrais étaler un peu le beige pour reconstituer votre visage… Qu'en dites-vous ?
- C'est la moindre des choses, imbécile. Viens donc par ici. » répliqua la rousse en se forçant à respirer avec calme.
Camille revint près du tableau et lécha le bout de son index droit.
« Je suis étudiante en langues étrangères, mais je fais aussi de la peinture et c'est ma méthode pour réparer vite fait mes erreurs et cassures.
- Grand bien t'en fasse, dépêche-toi un peu. » dit le tableau en bâillant d'ennui.
Elle posa son doigt sur la joue de la rousse, ce qui la fit grimacer.
« Ne bougez pas ! l'intima-t-elle. Ça risque de vous mettre du beige sur l'œil.
- Oui bon, ça va, hein. » grommela la femme.
Camille inspira longuement pour étaler la peinture humidifiée sans trembler, et elle reconstitua avec brio le visage de la femme rousse. Elle recula pour admirer son travail et fut plutôt fière du résultat.
« C'est bon, vous êtes comme neuve !
- Encore heureux, tiens, bougonna-t-elle en se rallongeant sur le divan, boudant le raisin qui l'attendait dans la soucoupe.
- Est-ce que je peux vous poser une question ?
- Vas-y, mais pas trop longue.
- Est-ce que vous êtes réellement douée de conscience ? Est-ce que vous avez existé sous forme humaine ? »
Est-ce que c'est vraiment le bon moment pour me poser ce genre de questions ? Je ne sais même pas où je suis… La femme se redressa sur son divan.
« Chaque résident de tableau est ce que son peintre a fait de lui. Je suis un ersatz de la muse de mon peintre, et Jonathan là-bas n'est qu'une invention de son auteur. »
Elle se redressa et montra du doigt le portrait d'un jeune homme habillé de noir qui tenait un crâne dans sa main. Seuls ses yeux bougeaient, mais il finit par prendre confiance en lui et leur fit un timide signe de la main.
« Je crois qu'il en pince pour moi, chuchota la femme rousse en se penchant vers l'oreille de Camille. Nous sommes conscients depuis le premier coup de pinceau… C'était notre naissance, en quelque sorte.
- Très bien, dit-elle, bien que rien dans cette conversation ne parût très bien. Excusez-moi encore de vous avoir fait mal tout à l'heure, j'étais un peu paniquée.
- Je n'ai pas très bien réagi non plus, tu sais, admit-elle en faisant la moue. Tu ne devrais pas rester ici, franchement, pour parler sérieusement. Ne reste pas là, c'est dangereux. »
Camille en profita pour s'enquérir de ce qui la torturait le plus à l'instant.
« Où suis-je ?
- Je ne saurais pas comment te l'expliquer. Le propriétaire des lieux ne se montre pas, il est très secret. Je n'ai pas vu le visage de mon peintre, c'était peut-être lui… Je n'ai jamais senti la caresse du pinceau, il m'a faite par… réflexion ? Je pense que c'était quelque chose comme ça. Hé, Jonathan ? appela-t-elle.
- Ou-oui ? bafouilla le tableau en rougissant.
- Est-ce que tu te souviens de cette voix grave qui nous avait parlé, il y a quelque temps ?
- Euh… Je pense que oui. Le Créateur ?
- C'est ça, le Créateur. Non, désolée ma petite, mais on n'a pas plus d'informations. Comment tu t'appelles, au fait ?
- Camille Barnet. Et–
- Je n'ai pas de nom, ne me le demande pas. On n'a rien écrit sur mon cadre… Jonathan, lui, il a eu son nom. Peut-être que le Créateur a eu la flemme pour moi. »
La jeune femme rousse désormais anonyme pour Camille se rallongea pesamment, piochant du raisin dans la soucoupe de porcelaine avec paresse. La jeune fille dansa nerveusement d'un pied sur l'autre et demanda :
« Qu'est-ce que je dois faire ?
- Pourquoi ?
- Eh bien… Je me suis réveillée ici, et je ne sais pas ce qui m'est arrivé. Je ne vis pas ici, je vis en 2012 à Strasbourg et ce n'est manifestement… pas ici. En plus… »
Elle se mordit la lèvre, ne sachant comment dire ce qui allait suivre.
« Oui ? l'encouragea la rousse en prenant un autre fruit.
- Eh bien, chez moi, les tableaux ne bougent pas et ne parlent pas aux gens. Ils sont juste… de la peinture, rien de plus. Il n'y a pas d'histoire d'âme donnée par l'artiste ou ce que vous m'avez expliqué.
- Qu'est-ce que tu en sais ? » répliqua la femme rousse en se prélassant sur le divan, étirant ses longues jambes pâles comme le marbre.
Camille, mal à l'aise, changea de sujet.
« Où dois-je aller ?
- Il n'y a qu'une porte, ma petite, répondit le tableau avec une moue dédaigneuse.
- Je sais, mais au-delà ? Y a-t-il un moyen de rencontrer votre créateur ?
- Pfff, soupira-t-elle. Il n'a pas daigné se montrer pour me peindre, pourquoi aurait-il envie de te voir en chair et en os ? A-t-il une enveloppe physique ? Tu ne le sauras jamais. Le Créateur est partout, parmi nous et à l'extérieur, il n'y a aucun moyen de le voir ni de le sentir. Tu peux seulement l'entendre s'il te parle… s'il a seulement envie de t'adresser la parole, ce qui n'est pas si simple. Tu ne devrais pas essayer, idiote, ce n'est pas à ton niveau. »
Camille grimaça et croisa les bras. Sa curiosité était désormais piquée au plus haut point, mais elle n'eut pas le temps de rétorquer car la femme lui coupa la parole :
« D'ailleurs, je ne sais pas si tu en es consciente, mais je ne sais pas ce qu'i l'extérieur, je suis dans un tableau.
- Vous ne pouvez pas voyager ?
- Si, d'un portrait à l'autre, mais il n'y en a pas dans la pièce adjacente. Je suis allée ailleurs, mais je ne sais pas où j'étais précisément, donc cela ne t'apportera rien. Mais je préfère te le dire : non je n'ai vu personne d'autre personne que toi dans les pièces où j'ai pu aller.
- C'est gentil de me prévenir. Bon, je vais voir ce que je peux trouver, et si je découvre d'autres personnes ou le « créateur », je reviendrai dans cette pièce. Est-ce que cela vous convient ?
- Je m'en moque, petite, j'ai du raisin pour rester éveillée. Et puis Jonathan peut aussi me conter fleurette, pas vrai Jonathan ? »
Le timide portrait bégaya une réponse indistincte, et la rousse rit doucement.
« Allez, Camille, va donc chercher tes congénères.
- Merci madame… Merci beaucoup. »
Elle lui fit un léger signe de la main et se dirigea vers la porte, saluant Jonathan au passage. Il a vraiment l'air mal à l'aise, le pauvre. J'espère qu'il finira par avoir une touche avec cette femme… Elle se rappela que ce n'était pas le moment de s'inquiéter pour un tableau et sortit.
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