
Le soleil se lève sur une certaine gare. Et lorsque les gens attendent leur train, menés par une petite vie bien réglée, les mouettes, bien au-dessus d'eux, tournoient. Et d'autres cherchent la liberté.
Rated: Fiction K - French - Spiritual/Hurt/Comfort - Words: 1,520 - Favs: 1 - Published: 02-23-13 - Status: Complete - id: 3103424
|
|
A+ A- |
Bonjour à tous ! Je fais mon come-back avec ce court OS, écrit sur un coup de tête cet après-midi, alors que Serge Gainsbourg venait me dire qu'il s'en allait... Allez savoir pourquoi, ça m'a beaucoup inspiré, et même si le texte est court, j'espère qu'il vous touchera ! Je n'ai modifié qu'une ou deux phrases à la relecture, je voulais laisser le spontané au naturel.
Bonne lecture à tous !
Il est tôt. Les cheminées exhalent des volutes de fumée grisâtre qui se dispersent dans le ciel, semblables à des bouts de coton. Le ciel est bleu en haut, rose en bas. Quelques hauts immeubles de briques rouges deviennent oranges, et leurs fenêtres renvoient le reflet d'un soleil sanguin. A droite des immeubles, une gare routière quasi déserte à une telle heure, et quelques voies ferrées. A gauche, une grande place centrale, séparée du reste par un grillage âgé. Sur cette esplanade poussiéreuse, des voyageurs, la paupière encore lourde. Je me tiens au milieu de cette foule, équipage improvisé d'hommes fatigués, de femmes au tailleur relâché et d'adolescents perdus.
Je suis là, j'attends, je ne suis qu'une pauvre hère comme les autres. Je lutte, je bataille contre le vent qui, joueur, ramène contre mon visage quelques mèches blondes. Elles gênent ma vue, collent sur mes lèvres. Ma longue écharpe noire aussi volète, elle palpite, elle est comme le prolongement de mon corps, comme un bras inhumain et désarticulé. Je marche de long en large, et mes petits talons claquent sèchement contre le sol. J'aime ce son, monotone. Comme une seconde qui bat le temps, comme le sang pulse dans mes tempes.
Je trouve le temps long. Nous trouvons tous le temps long. Certains promènent leur regard vide sur les voies ferrées. Des sacs glissent et roulent sur le sol. Je souris. L'on pourrait se croire dans un western moderne, où les tas de paille sont des ordures en liberté et les saloons d'immondes buildings gris. D'autres marchent, comme moi. Ils attendent le train. Tous. Sauf moi. Moi, je viens, je regarde, j'observe. Le ciel bleuit davantage, et sa base tire désormais sur le jaune. Les minutes passent, les voyageurs regardent leur montre, soulèvent leurs valises. Le train ne tardera plus. Oui, une voix l'annonce.
"Messieurs, mesdames, mesdemoiselles, le train à destination de Coutances entre en gare... Veuillez vous dirigez vers les quais…"
Il y a comme un frisson qui traverse la foule, qui les soulève, tous en même temps. Les moutons égarés qu'ils sont se rassemblent, et leurs bagages sous le bras, ils dépassent la grille, gagnent le quai. Moi, je les suis, mais je quitte le troupeau pour m'approcher du grillage. Je ne dépasse jamais le portail. J'aimerais, j'aimerais ! Mais je ne peux pas. Alors, mes doigts crochetés au grillage, dont le bleu se délave et le fer rouille, je vois.
Je vois les voyageurs, qui disparaissent derrière le train, et qui reparaissent à ses fenêtres. Leurs silhouettes s'activent, posent les valises, s'assoient. Je devine leur excitation. Je voudrais voyager moi aussi ! Mais je ne peux pas. Alors, je reste, et je fixe. Là, ils sont tous assis. Je sais qu'ils s'ennuient, qu'ils ont le visage gris. Je ne les comprends pas. Comme ce doit être bien de voyager ! Comme ce doit être agréable de voir le paysage défiler, si vite, si vite qu'il en devient confus !
Je soupire. Ces tristes sires qui ne savourent pas l'ivresse du voyage doivent être si malheureux. Oh, la voix qui reprend ! Cette voix de métal, je la connais si bien ! J'aime l'entendre la première fois, mais la deuxième... Je sais ce qu'elle annonce ! Et pourtant, je l'écoute, même si je la connais par cœur.
"Messieurs, mesdames, mesdemoiselles, le train à destination de Coutances va sortir de gare... Veuillez vous éloigner des quais pour votre sécurité…"
La machine chauffe, je l'entends grésiller. Et le sol tremble, si faiblement… Mais je le ressens dans la voûte de mes pieds, qui oscille avec le bitume, comme un frémissement d'excitation. Et le grondement enfle, il me semble que tout vibre avec lui, le grillage, la gare elle-même, et mes doigts, et mon corps ! Et le train s'ébranle, démarre, lentement, prenant de la vitesse… ! Je suis du regard sa carcasse métallique qui luit sous le soleil, et je m'imagine en son sein, bercée par sa chaleur et sa rapidité croissante. Je m'imagine, parmi les voyageurs, penchée sur la fenêtre, observant le décor changeant et flou. Je m'imagine, m'abandonnant à la route et au temps. Je m'imagine… Ah ! Il disparaît déjà…
Mon rêve blanchit, s'efface. Je ne partirai pas. Je suis restée seule, sur ce quai désert, où seul le froissement d'un sachet plastique s'entend. Mes doigts douloureux se desserrent comme la liesse quitte mes mains, et lâchent la grille. Leurs jointures blanchies reprennent des couleurs. Le train est loin, je ne l'entends déjà plus.
Hagarde, comme au sortir d'un mauvais rêve, je recule. La voie déserte me fait horreur, m'épouvante. Je suis seule, si seule ! Mes pieds se croisent, et je perds l'équilibre, me redresse, jusqu'à tomber sur un banc. Pourquoi ? Je me prends le visage entre les mains, et mes joues et mes doigts sont glacés. Pourquoi continuer de venir ici ? Je sais que je ne partirai jamais ! Mais j'aime m'offrir cet instant de… de luxure presque ! Ce fantasme inaccompli du voyage ! Cette fuite irréelle qui me fait frissonner comme jamais… Oh. J'aimerais tant partir.
J'aime déambuler au milieu de cette foule insipide, j'aime les observer alors qu'ils s'installent dans le train, et surtout… j'aime me dire que je suis avec eux, et que je m'en vais. Que moi aussi, je suis libre ! Et alors que je me morfonds de déception, je les entends. Là, au-dessus de ma tête, les mouettes ricanent. Je lève les yeux, et le soleil levant me brûle la rétine. Les mouettes tournoient, elles sont belles. Elles volent, elles voleront toujours, elles. Elles sont libres, elles. Et je me surprends à les envier, et je me lève, et je voudrais m'envoler.
Leurs rires me rendent folle. Se moquent-elles de moi ? De ma pauvre condition ? Oui, oui, mes pieds me retiennent au sol ! Mon corps est ma prison ! Oh ! Je voudrais que mon corps, coquille sèche, se fragmente, et que mon esprit, oiseau indomptable, vous rejoigne ! Je veux battre des ailes à vos côtés, je veux sentir le vent entre mes plumes ! Je veux inspirer la liberté à pleins poumons, je veux… je veux… Je veux être libre !
Avec vous, oiseaux rieurs, je regagnerai la mer, et je serai, comme vous, reine du ciel ! Je maîtriserai la mer, je dompterai la terre ! Et alors, de ma voix nasillarde, je crierai mon bonheur ! Je crois que je tourne sur moi-même, que mes bras s'étendent, que le vent emmêle mes cheveux. Le soleil doit m'avoir brûlé les yeux. Mais qu'importe ! Mon esprit danse avec mon corps, et je me sens libre ! Je délire. Et je tournoie, moi aussi. Je tournoie comme les mouettes dans l'immensité bleue, et mon corps recueille le vent. Mon écharpe ondule, comme une aile brisée, qui bat pourtant encore.
Et, ivre, grisée, je ris, je ris atrocement comme ces mouettes qui se moquent de moi, je ris, je ris. Je suis tellement heureuse que j'en pleure. A moins que ce ne soit le sang des mes yeux crevés. Le soleil m'aurait-il tant fait mal ? Est-ce pour cela que les mouettes rient ? Alors je ris plus fort, je leur montre que leurs moqueries ne m'atteignent pas.
"Je n'ai pas mal ! Je n'ai pas mal !"
J'oublie que mes pieds touchent le sol, que je suis humaine, que je divague. Et mes jambes se croisent, et je trébuche, et je tombe. Et tout s'arrête. Le sol me fait mal, je rebondis misérablement sur le bitume, j'avale de la poussière. Je ne ris plus, mon esprit ne s'exalte plus. Et mon corps a mal. Et mes oreilles sifflent. Et les mouettes rient, encore, toujours plus fort.
Riez, riez ! Je vous en prie… Je ne serai jamais comme vous. Riez ! Je suis prisonnière. Oh, que le mot "liberté" est beau… Mais il n'a aucun sens. Je suis enchaînée, malheureuse, et contrainte de le rester. Le vent sur ma peau n'est qu'une caresse frustrante, et je m'en irrite. Je pleure, ça y est. Riez ! Jamais je ne serai libre. Jamais je ne vous rejoindrai. Riez ! Je voudrais, mais je ne peux pas. Voyage, liberté… Des mots, rien que des mots. Mes poings se ferment, râpent contre le sol. Riez ! Riez de ma douleur. Riez de mon esprit mutilé. Riez. Jamais. Jamais. Je ne pourrai jamais lever l'encre.
Un petit review ? Je compte sur vous ! :)
|
||||||