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"Le silence des espaces infinis m'effraie"
Blaise PASCAL
" Il existe désormais une nouvelle race de sceptiques. Ces gens nient catégoriquement l'existence de Dieu et qui plus est, prônent la venue d'une multitude de Dieux surgis de l'essence même de la Vie, mais aussi de l'essence de la Mort. Ils estiment que ces Dieux ont toujours été présents, que ce sont les seuls vrais Dieux, qu'ils n'ont créé ni le Monde ni l'Homme, mais qu'ils sont le Monde et l'Homme. Ils ajoutent que si l'Homme est un enfant de ces Dieux, c'est un enfant non désiré, qu'il serait même une antithèse de ces Dieux. Ils prétendent que les jours de l'Homme sont comptés. A leurs yeux, il ne sert à rien de vivre car la Vie serait une errance, le bonheur serait inenvisageable. Il n'y aurait pas de Résurrection, donc aucune chance de Rédemption. Ils n'acceptent pas les notions de Bien et de Mal. Ils annoncent qu'il n'a jamais existé que la volonté des Dieux et celle qui s'y oppose. Cette nouvelle religion est le pire Blasphème de l'Histoire, la pire Négation de la Volonté, du Pardon et de la Bonté humaines. Le pire appel à l'anéantissement de la Vie. La pire insulte à la Bonne Nouvelle de notre Seigneur Jésus-Christ. Voilà tout ce qui motive l'Eglise Chrétienne à qualifier ce dogme fataliste de Grande Hérésie, et à reformer contre elle le Tribunal de la Sainte Inquisition qui sera uniquement chargé de ramener les adeptes de la Grande Hérésie dans le droit chemin de Dieu."
Extrait d'une déclaration publique du Pape lors de sa visite officielle à La Cité en novembre 2003
Premier chapitre
LES ETOILES DU TRIANGLE
Eté 1973
Faubourgs de la ville de Haymes, à 30 km de La Cité
Le petit Mark respirait avec peine, la tête enfouie sous ses draps, mais il n'osait pas remonter à la surface pour respirer, car il craignait trop ce qui se cachait dans l'ombre. Ne faire ni un geste ni un bruit, tel était le secret pour ne pas offenser les entités nocturnes. Les mains qui se saisiraient de ses chevilles s'il descendait du lit, les choses qui faisaient du bruit dans les coins de la chambre. Mark surmonta son angoisse : il jeta un regard par-dessus les couvertures. En face de lui, le lit dessinait ses contours de bois dans l'obscurité. Il paraissait encore plus immense que de jour. En haut, l'unique fenêtre ouvrait un vaste panorama sur le ciel étoilé.
Mark se résolut à ignorer la menace. Il sombra peu à peu dans un profond sommeil. Peut-être une heure plus tard, il fut réveillé par la chaleur. N'y tenant plus, il se leva, enfila ses chaussons, et passa la lourde porte. Tout était écrasé de quiétude dans la maison. Curieusement, sa peur l'abandonna. Il descendit les escaliers de bois, tentant d'en limiter les grincements au maximum. Arrivé en bas, il remarqua que la porte d'entrée était ouverte. Le chemin de cailloux blancs brillait sous la pleine lune pour rejoindre la route. De l'autre côté, la demeure abandonnée des Vanherd se dressait, prête à s'écrouler.
Elle était lugubre, avec ses murs fissurés qui traînaient sur leur visage le souvenir des anciens habitants, des vieux, puis une veuve, avec ses appentis en ruines et les herbes folles amassées tout autour, chevelure hirsute d'un géant.
Pourtant, elle exerçait sur l'enfant un magnétisme irrépressible, à la lumière de cette nuit. Il se surprenait à y entendre des voix, des dialogues de fantômes, des bruissements qui sortaient des fenêtres pour venir le frôler.
Il courut vers la porte de chêne, l'ouvrit dans un craquement - sans bruit. A l'entrée, un plancher rugueux, avec tant de poussière qu'il était impossible de déterminer s'il y avait du carrelage, ou du parquet, ou autre chose. Un lavabo blanc plein d'une eau noire, des ombres tendues sur les tapisseries. Toujours l'impression furtive, indétectable, qu'on l'interpellait, en son ou en pensées, une voix de feuilles, au visage ridé, ou sans visage. Une voix de la famille. Ou d'un mort.
Une nouvelle vue de l'extérieur, derrière la crasse d'une vitre. Des tonneaux moisis sous un abri de pierre, avec une bâche translucide en guise de rideaux.
D'autres escaliers, voilà Mark en haut d'une plate-forme. Il y fait si sombre, avec pour seul mouvement la vibration de quelques araignées sur leurs fils, les mêmes fils qui envahissent tout, où ses pieds se prennent, qui s'enfilent dans ses cheveux. Partout la carcasse de caisses entassées, des chaises à la paille arrachée, des échelles, des morceaux de bois éparpillés. L'endroit lui inspira un tel effroi qu'au lieu de réfléchir et de partir en arrière, il traversa l'ouverture en face, découpée dans les agglos vers une nouvelle pièce, perdue dans le brouillard opaque des toiles d'araignées. Dans une auge, des champignons achèvent de moisir. Ils descendent de la terre, le long de la pierre, comme si ils voulaient atteindre ses pieds dans leur mouvement imperceptible.
Mark ne savait plus depuis combien de temps il errait au c?ur du manoir, en totale perte de ses repères. Il déplaça une armoire antique, qui révéla une porte grise, dont il tourna le bouton. Un couloir au parquet grinçant s'étendait jusqu'à la fenêtre qui donnait sur l'obscurité. De chaque côté, des portes qui conduisaient à d'autres salles. Il n'avait qu'une seule peur ; que le plancher cède sous ses pas et l'entraîne vers le néant.
Il remarqua aussi qu'il voyait trop bien à travers la nuit d'été, et que les nuances de la pénombre, au lieu d'être faites d'infinies variations de bleu, étaient en noir et blanc, qui rendaient tout le décor en détail...
Il entra dans une chambre au parquet sale, avec un piano dans un coin. Le clavier était fermé. Une porte dans l'autre coin. En face, la fenêtre solitaire donnait envie de s'y jeter.
Puis soudainement, Mark fut assiégé par une panique, un torrent qui lui grimpait dans la poitrine, la sensation que si jamais il se retournait, il se retrouverait nez à nez avec l'Affreux, la Sorcière en Noir aux cheveux raides, le Mort-vivant aux jambes longues et maigres. A la fois il le savait loin et il sentait son souffle sur sa nuque. Il avait envie de prendre ses jambes à son cou, et il était cloué sur place.
Il reprit ses esprits, ou la terreur s'amplifia ; en tout cas il se rua en avant, courut à la suite des chambres, auprès des grands lits, aux draps miteux. Les lustres branlants de fer et de verre ancien, les portraits flous aux murs renversés, tout basculait, les tables rondes glissaient sans bouger, et plus les nouveaux lieux étaient grands et vides, plus la demeure était délabrée. Mark avait l'impression d'être acculé, il détalait comme un fou, mais sans cesse sa maladresse le retardait ; il n'arrivait pas à pousser une clenche correctement, ou même tournait en rond sans s'enfuir.
Pour compléter son désespoir, il se rendit compte que tout ce labyrinthe d'horreur était bien trop vaste et ramifié, car aucune maison, aucun maudit manoir de Vanherd au monde n'aurait pu contenir autant d'espace !
L'Ennemi le rattrapa. Il le comprit par un grand bouleversement dans son ventre, qui lui secoua tout le corps ! Il cria, et son cri vint se perdre dans le silence.
Il eut une douleur au ventre, il cria, et cela le réveilla, plus affolé que si son lit était en feu. Il regardait tout autour de lui, reconnut la mer tourmentée de ses draps, la poupe noire du dossier devant. Il hurla encore une fois, puis se noya dans une large brume de larmes.
La porte s'ouvrit avec fracas. Sa mère en surgit, le visage en détresse. Elle jeta ses bras au cou de l'enfant, en disant ces mots qu'elle croyait rassurants, en pleurant presque à son tour : « Marky... Calme-toi ! Ce n'était qu'un cauchemar ! Calme-toi... ». Mark n'arrêtait pas de pleurer, le visage immergé dans les cheveux longs de sa maman. Sous son délire, les mèches en devenaient argentées comme ceux d'une grand-mère...
Mark se retourna sur lui-même pendant une demi-heure encore. Tout à coup, peut-être y eut-il un sifflement dans le lointain, toujours était-il que le petit Haden se dressa sur ses genoux.
Par la fenêtre, les sapins mordaient l'air moite de noir et en haut, trois étoiles transperçaient le puits du firmament, trois gouttes qui lui tombaient dessus, avec une lenteur infinie, trois poignées de lueur égarées dans le vent, des cailloux froids isolés des feux-follets hagards, grosses boules de coma qui murmuraient...
Alors Mark oublia tous les démons terrés sous son lit, les affreux de la maison Vanherd, les cheveux étranges de sa mère, car rien au monde ne l'avait effrayé plus que les étoiles, et rien que ça, les autres hantises devenaient dérisoires. Il put s'endormir car il préférait encore les cauchemars.
Le lendemain, il ne réussit pas à manger son petit déjeuner.
Le monde entier était fait de douceur jaune. Lui-même n'était qu'une infime particule, avec l'unique et délicieuse sensation de ne pas penser, de ne pas se mouvoir, et de voler parmi les plumes d'un poussin. Il se mélangeait avec l'air, devenait gaz, son esprit rejeté au loin, plus rien ne lui pesait. Hélas, progressivement sa vue, ou quel que soit le type de perception dont il s'agissait en réalité, se tacha de raies obscures qui cinglaient le dehors. Autour de lui, la masse uniforme se bomba, prit de grossières et colossales formes géométriques.
Les excroissances grossissaient comme des reproches, toujours dans sa direction. Leurs angles complexes assaillaient sa simplicité, l'univers s'alliait pour l'oppresser, il étouffait, au fur et à mesure que l'espace vital se réduisait et que les formes se faisaient débats enfiévrés, calculs à rendre fou, marées d'intelligences destructrices...
Au creux de cette nuit sans lune, Mark ne pleura pas d'abord assez bruyamment pour alerter ses parents. Plus pour attirer l'attention que par véritable détresse, Mark pleura encore davantage. Finalement sa mère accourut de nouveau à son chevet. Au matin, il n'eut pas la force de partir à l'école communale de Haymes.
Les cauchemars le désertèrent pendant environ une semaine, au cours de laquelle il joua normalement, fut attentif à l'école et rit de nombreuses fois.
Jusqu'à ce soir abject où il aperçut dans la lunette de sa folie subite, au milieu de la fange d'un long chemin, parmi les ténèbres les plus laides qu'un enfant ait pu avoir le malheur de rêver, une horde de guérilleros qui hurlaient leurs cris affamés, promettaient d'envoyer partout la mort et la cruauté, pour punir la Terre, pour la punir d'un affront qu'elle leur aurait fait subir dans le ventre même de leur mère.
La masse grouillante avançait en brandissant tant d'armes que le ciel se peuplait de crocs. Mark était le seul témoin de la future razzia, et il ne pouvait rien faire! Cette fois, ses parents n'eurent pas le courage de se lever pour aller le consoler.
L'escalade dans la paranoïa s'accéléra avec la fin de l'été. Mark refusa même un soir de coucher dans sa chambre, et dormit avec ses parents, qui acceptèrent au début. Cependant ils ne tolérèrent pas sa présence plus d'une semaine. Il dut retourner dans son lit triste pour affronter les démons sans assistance. En face des étoiles.
Combien de fois fut-il poursuivi à travers les champs et les cités par un monstre implacable, sans jamais oser faire volte-face pour contempler le traqueur ? Combien de fois alors qu'il voulait s'échapper en courant, vit-il tous ses gestes engourdis par un sortilège insoutenable?
Et puis le voilà perdu au milieu de ce maudit bois, que l'automne dépèce peu à peu sous la lumière tamisée du soleil en haut qui l'ignore. Il se tient sur la route au sommet d'un talus couvert de feuilles rouges, entre les maigres arbres gris qui sous le vent secouent à peine leurs cheveux ocre.
En bas il retrouve son Ennemi éternel, le Mort-Vivant, le Zombie loqueteux avec son visage de haine, pourri par l'âge, la peau tombant par lambeaux autour de sa bouche et de ses yeux, montrant les saillies visqueuses des muscles en deçà, qui attirent les insectes. Il retrouve le Pourchassant invisible, qui ricane sans desserrer les dents, sous son regard de mer en cyclone vert. Ses bras cadavériques se tendent pour ne pas se fissurer davantage. Il retrouve celui qui incarne toute l'hostilité des Puissances du dehors, celle qu'il sent grincer sous l'écorce des arbres, ou quand leur colère envenime l'air avant les orages. Quand la terre remue sous ses pas. Ils sont là, dans les mains bouffies des étrangers qu'il croise en ville, à travers la sarabande impie que font certains reflets dans l'eau des mares. Ceux-ci ne renvoient pas des images de la réalité mais bien celle d'un autre monde, qui est la totale antithèse du nôtre, et qui voudra bientôt toute la place pour lui !
Bien qu'investi par une épouvante incontrôlable, Mark ne pleura plus. Il savait maintenant combien cela était inutile.
Enfin, au détour de la ferme reconstituée en songe, vint cette vision de ses grands-parents. Ils avaient fixé une benne à leur tracteur. A côté se trouvait une masse ignoble de cadavres, issus d'une catastrophe ou d'un massacre. Et ses grands-parents, dans la plus parfaite banalité, avec peut- être juste le sentiment d'accomplir un vague devoir, entassaient les morts dans la benne pour aller ensuite les déverser dans une quelconque décharge, à l'abri des regards indiscrets !
Personne ne pourra jamais décrire le dégoût qui s'empara alors de Mark, ni son intégralité, ni son ampleur, car tout ceci n'avait vraiment plus grand-chose d'humain.
Il fit une grave dépression nerveuse qui dura trois mois, et il redoubla l'année d'école primaire en cours.
Le plus terrible don que lui fit la Nuit fut une lucidité sans égale en ce qui concernait l'absurdité et la vanité essentielles de la Vie. La seule chose qui le décida à survivre était la certitude que ce qui l'attendait au-delà de la mort était bien pire encore...
Quand vint l'hiver, le ciel changea de configuration ; les trois Etoiles disparurent de la fenêtre. Mark n'eût pas le temps de constater si cet événement allait avoir une influence sur son sommeil car quelque temps plus tard, ces parents décédèrent dans un accident de voiture. Il fut adopté par son oncle et son épouse, les Douglas, qui l'emmenèrent vivre avec eux à La Cité.
Printemps 1999, La Cité
La voiture, une Spider Adventure, roulait à grande vitesse sur la nationale. Assis sur la banquette arrière, l'adulte Mark Haden avait de la peine à suivre des yeux le défilement des peupliers au bord de la route. Les arbres se contorsionnaient instantanément, et finalement se pliaient, jusqu'à devenir de furieux traits dissous dans l'air. La pluie donnait au bitume un aspect de mer surnaturelle, crachant des gouttes obliques vers le ciel, avec un tambourinement nerveux. Au loin, les nuages se rassemblaient en fumées, grises, changeantes ; l'horizon s'écrasait sous leur masse.
L'homme au volant marmonna : "On ne sera jamais à temps à cette fichue noce ! Si seulement Mark ne nous avait pas encore retardés, répliqua la femme à sa droite. Avec sa manie de ne pas vouloir aller à l'école !".
Mark s'agrippa au siège de sa mère, tentant en vain de balbutier des mots d'excuse, de leur ordonner de ralentir.
Devant, un de ces énormes camions qui partent de La Cité pour livrer leur cargaison aux quatre coins du continent. Pour éviter le ruisseau d'eau qui dévalait son bord de route, le monstre s'était un peu déporté au-delà de la ligne médiane.
Son père fit l'erreur de freiner. Depuis cinq minutes, le véhicule était en aquaplaning sur la chaussée trempée. La Spider dérapa vers la gauche et le camion, incapable de s'arrêter dans son élan, la percuta de plein fouet. La voiture fut soulevée comme un fétu, vola en arrière, en effectuant plusieurs loopings aériens.
La tôle défoncée, devant les bras de ses parents se ploient, pour offrir une couverture ridicule contre le danger. Autour, le décor change constamment, se déroule et se fracasse ainsi que la pire des nausées. Le tumulte anéantit bientôt toute autre perception, et le sang asperge le visage du fils, les myriades de fragments de verre envahissent l'habitacle et ressemblent tout à coup, au sein d'un gigantesque firmament, à toute une galaxie d'étoiles étalées.
Les étoiles...
Mark hurle à présent, pour ne pas voir que ses membres sont tronçonnés, pour ne pas comprendre la mort de ses parents, pour retraverser la membrane de réel qu'il avait imprudemment franchie...
"Nom de Dieu !, s'écria-t-il dans l'hallucination de l'aube. Merde...".
Mark Haden-Douglas (H.D pour les intimes) s'éjecta du grand lit blanc posé à même le sol, tira tous les rideaux des trois fenêtres de sa chambre. Le radio-réveil épandait une ballade conventionnelle, Flying on the road to you, tirée du dernier album du groupe The Soul Travelers :
I gonna visit you in this night, baby... Tonight the road is shining With all the lights of my love And splendid rays of the rain...
Il s'habilla en hâte, se coupa en se rasant, comme tous les matins. Son visage croisa le miroir de la salle de bains. Il put voir combien il était livide. Un teint crayeux emplissait ses traits fins, jetant un curieux contraste avec le jais de ses cheveux. Aux fenêtres, les vitres de La Cité levaient leurs phares en suite ordonnée, repoussant la nuit jusqu'aux brouillards pollués des zones industrielles.
A peine son café avalé, il s'engouffra derrière la porte de son appartement, puis prit l'ascenseur de son immeuble pour partir exercer son respectable métier de représentant en produits ménagers. Il faisait un gros chiffre d'affaires pour le compte de la société Ménage et Bien-être, dont les quartiers généraux sont basés à La Cité.
Le soir venu, H.D avait envie de se détendre après une dure journée de travail. Il arpenta les rayons de sa modeste bibliothèque personnelle, et s'arrêta sur un livre qu'il ne se souvenait pas avoir acheté.
Coincé entre sa collection de romans policiers et sa collection de biographies de célébrités.
La couverture montrait la peinture d'un cerf, ou plutôt d'un élan, nageant dans un lac au milieu de la forêt avec en arrière-plan un ciel crépusculaire assez magnifique, il fallait l'avouer. Ecrit par Jim Harrison, intitulé La Route du Retour. Haden s'égara vite dans l'histoire qui s'étalait sur plusieurs générations. Il allait abandonner quand un passage le retint. Le héros du moment, un ornithologue, venait de rencontrer un nouveau personnage :
Selon les critères contemporains, il était riche, grâce à son ranch qui s'étendait sur près de cent mille arpents, mais il arborait peu de signes extérieurs de sa richesse, en dehors d'un luxueux télescope installé sur la véranda ouverte du devant. Il aimait observer certaines étoiles qui, pour des raisons qu'il ne développa point, l'avaient effrayé lorsqu'il était enfant.
Aussitôt, toute une fange de peurs sournoises remonta à sa mémoire, les insectes éc?urants du passé se remirent à grouiller, il revit ces immondes cauchemars qui l'avaient hanté lorsqu'il avait huit ans, et les Etoiles, les Etoiles !
Il balança l'ouvrage par la fenêtre. Le livre effectua un long vol plané entre les façades vertigineuses, tomba enfin sur le béton, et fut ravagé par la roue d'un 4×4 qui démarrait en trombe au feu vert.
Début de l'été 2000
La nuit était claire, aucun nuage ne couvrait le ciel au-dessus de Haymes. Les trois Etoiles, ou Etoiles du Triangle, ainsi que les avaient baptisées H.D, s'élevaient toujours par-delà les cimes des sapins. Elles étaient situées entre les constellations de la Baleine et des Poissons, et scintillaient si fort qu'elles occultaient totalement la brillance déjà faible de ces dernières.
Il avait ouvert la fenêtre de sa chambre d'enfant, et braqua vers le Triangle le télescope dans lequel toutes ses économies avaient été investies.
Avec l'originalité qui le caractérisait, il avait nommé les trois Etoiles : la Petite, la Moyenne, et la Grande, en fonction de leur taille. Ce soir-là, la Moyenne au sommet du Triangle brillait d'un feu vert, tempéré par les forts rayons rouges de la Grande à droite. La Petite paraissait isolée, et la lumière bleue qu'elle dardait s'égarait vite dans le vide spatial.
Des millions d'années-lumière séparaient peut-être son ?il de l'?il des Etoiles, et les scientifiques estimaient qu'à une telle distance, aucune civilisation n'aurait eu le temps de naître et de se développer suffisamment pour conquérir l'Univers et atteindre la Terre.
Néanmoins, c'était un préjugé bien prétentieux, présumait H.D. C'était faire preuve d'un anthropomorphisme injustifié. Il était tout à fait envisageable que la vie là-bas ne soit pas construite sur la chimie du carbone et qu'elle ne puisse nous évoquer rien de connu ni de concevable.
Il apercevait parfois d'infimes taches, surtout à la surface de la Moyenne, et imaginait des mondes qui pouvaient graviter autour, et la formidable étrangeté des paysages. Personne n'avait la moindre représentation convaincante des continents gazeux de Jupiter, ou des étendues spectrales de Pluton, où devait régner un froid extrême. Alors l'esprit ne connaissait plus aucune entrave en ce qui concernait des systèmes éloignés de millions d'années-lumière, une distance qui n'avait d'ailleurs absolument aucun sens pour un humain.
Quelle gravité, quels phénomènes électromagnétiques, quelles radiations et quel chimisme étaient donc susceptibles de dominer l'équilibre de ces planètes ? La pensée, l'intelligence y étaient-ils nées ? Cela était probable. Peut-être s'étaient-elles même déjà affranchies de tout support organique et des âmes voguaient sans contrainte dans ces firmaments étoilés, qui embrassaient l'infini de l'Univers et le questionnaient.
Il reconsidéra le décor de sa chambre d'enfance, et se demanda comment jusqu'à l'âge de huit ans il avait pu passer ses nuits dans un lieu aussi austère. Avec le temps, l'endroit était de moins en moins accueillant. La tapisserie était d'un crème sale et n'avait pas été changée depuis la mort de ses parents, il y avait vingt-sept ans. Le papier se décollait en beaucoup d'endroits et ailleurs l'humidité le recouvrait d'auréoles violettes et noires. L'unique meuble était le lit d'un bois sombre et il ne fallait surtout pas s'y coucher, si l'on ne voulait pas éveiller une série de craquements de mauvaise augure. H.D avait ramené de nouveaux draps. Il se boirait un grand verre de gin, et passerait sa première nuit en face des Etoiles depuis son déménagement à La Cité.
Il lançait un défi aux Etoiles, et se jurerait de vérifier s'il était victime d'un fantasme ou non. Son unique interrogation était donc : les Etoiles du Triangle avaient-elles provoqué ses cauchemars d'enfance ou ceux- ci avaient-ils une autre origine ?
Pour répondre, il avait consulté toute une clique de spécialistes pendant un an.
Ainsi, à partir de 1999, il avait contacté un des éminents spécialistes de l'Institut Central d'Astronomie de La Cité, le professeur Joël Notpones. Celui-ci le laissa patienter environ trois mois avant de le recevoir, à l'Institut même, paradoxalement. C'était un homme très grand et déjà assez âgé à en juger son front dégarni, où venaient se rabattre quelques mèches aventureuses. H.D put lui exposer ses interrogations le temps d'une pause, pendant que Notpones sirotait un café, au milieu d'un tintinnabulement incessant d'écrans. Il avait reproduit un croquis approximatif de la Constellation du Triangle, de sa position, et expliquait ses observations, en feignant de ne pas remarquer l'ennui de son interlocuteur : "Les trois Etoiles ne peuvent être aperçues qu'en Eté, entre la Baleine et les Poissons. J'ignore si elles sont très proches ou si leur brillance intrinsèque est importante, toujours est-il qu'à l'?il nu on n'aperçoit plus qu'elles dans cette partie du ciel...
L'atrocité de ses cauchemars l'incita également à regarder du côté de la psychanalyse. Le docteur Zaccharie Williams (qui s'était fait un nom en prévenant des névroses latentes d'après l'interprétation des rêves des patients) semblait tout indiqué pour dépister la source de ses problèmes. C'était un cinquantenaire cyclothymique convivial, et d'une grande tolérance. Son embonpoint, son collier de barbe quelque peu négligé, et ses grosses lunettes en écaille de tortue mirent d'autant plus H.D en confiance : il avait d'abord craint de rencontrer un intellectuel arrogant, et il fut très surpris devant tant de sollicitude. Williams fut très attentif au récit de ses cauchemars. Il hochait souvent la tête. Néanmoins, H.D ignorait si c'était parce qu'il s'étonnait ou parce qu'il reconnaissait les symptômes d'autres patients. Il posait souvent des questions, visant à recentrer le sujet sur la peur ressentie, et à bien cerner l'état d'esprit du patient à huit ans. Puis quand H.D eut fini, il entama une conclusion : "Tout le monde est sujet à des cauchemars, surtout quand notre inconscient est en proie à de graves reconstructions. Toutefois, j'avouerais que les vôtres sont stupéfiants, non pas par leur originalité, mais par leur fréquence et leur concentration en une courte période qui s'étend de Juin à Septembre 1973...
Etudier les astres et le mental séparément était une chose, cependant, étant donné que H.D cherchait le lien entre les Etoiles et ses nuits hantées, il eut tôt fait de recourir à l'astrologie, bien qu'au début il eût toujours méprisé les horoscopes et autres prédictions. Il commença par écrire aux astrologues dont il avait trouvé les coordonnées dans des magazines féminins, et au récit de son histoire, ceux-ci le menèrent presque invariablement à Candice Clarence, auteur de nombreux livres sur le sujet. L'un d'eux, Les Nuits du Zodiaque, traitait d'ailleurs de l'influence du signe astrologique sur les rêves. Elle reçut aussitôt H.D dans son bureau au trente-septième étage de l'Imperial Building, un des plus grands gratte-ciel du Center Business District de La Cité. Le premier terme qui lui vint à l'esprit à la vue de cette femme fut businesswoman.
Une voix rapide et précise lui dit d'entrer, et lorsqu'il ouvrit la porte, elle se leva et s'avança en lui tendant la main. Elle avait le sourire déstabilisant des dents Email Diamant et des lèvres Gemey, au rouge volontaire. Sa teinture L'Oréal rehaussait la blondeur naturelle de ses cheveux et détail insolite, seuls ses yeux étaient dépourvus de tout fard ; ils plongeait à même le c?ur des autres, leur feu bleu toujours égal de lumière et de paix. Personne n'aurait su s'habiller avec plus de goût. Sa veste la silhouettait sans indécence, et semblait presque conditionnée par l'humeur de sa propriétaire, les lignes devenant plus dures quand elle voulait souligner le galbe de ses seins, ou fines là où ses jambes se perdaient en songe. Le tissu était d'un gris ambivalent qui filtrait à merveille les rayons des vitres immenses.
"Bonjour, madame... Mademoiselle..., dit-il maladroitement.
Utilisez plutôt Mis, Mister Haden-Douglas", répliqua-t-elle sur un ton mi- agacé, mi-conciliant. [NDLA : En anglais, Mis est la racine commune à Miss- Mademoiselle et Mistress-Madame]
Aucun doute, même si elle s'efforçait de faire moins que son âge, elle était la parfaite séductrice et la vraie féministe, la Winner Lady, comme il la surnomma de suite.
Le véritable enjeu était de découvrir pourquoi, parallèlement à ses cauchemars, le jeune Mark Haden avait développé une conscience exacerbée de la malignité qui englobait tout lieu, et notamment dans la nature, en pleine forêt, ou dans le chant ambigu des ruisseaux. Le dernier roman de Susan Weldings, Les Particules Ignorées, explorait des rivages où la littérature et la philosophie occidentales ne s'étaient encore jamais aventurées. Dans l'une des rares interviews que lui consacraient les critiques, elle avait d'ailleurs qualifié son livre de mode d'emploi de l'Indicible, plutôt que d'?uvre au sens commun du terme. Elle mit deux mois avant de lui accorder un rendez-vous à un café de Solidarity Street, l'une des Rues Transversales les plus populaires de La Cité. Elle lui avoua recevoir plus de factures que de courriers de lecteurs, mais elle avait égaré sa lettre. Son tailleur brun était infect, on aurait juré que ses lunettes avaient été volées au docteur Williams et pour couronner son style pathétique, sa tentative de coiffer ses longs cheveux châtain n'avait fait que d'en accentuer le désordre.
Malgré tout, il nageait dans la voix de la jeune femme un air étrange qui devait survivre d'une civilisation antique, disparue bien avant l'avènement de La Cité.
L'astronome Notpones acquiesça : "Intéressant... Rappelez-moi où était situé votre observatoire.
A Haymes. C'est à trente kilomètres d'ici.
Bigre, c'est la province paysanne par là-bas ! Avez-vous essayé à La Cité ?
Bien sûr, mais je n'ai rien décelé...
Vous êtes sûr que votre télescope fonctionne correctement ? Votre... constellation ne figure sur aucune carte astronomique.
Je ne l'ignore pas. Peut-être ces Etoiles ne sont-elles que récemment apparues. J'ai songé à des supernovae, ces étoiles explosent, dispersant leur matière atomique avant de mourir, et dégageant à cette occasion une luminosité intrinsèque très supérieure à leur luminosité passée.
Certes, mais les supernovae ont un changement de taille observable de façon flagrante en quelques jours, et vous dites que vous les avez d'abord vues en 1973, et qu'en 1999, vous continuez à les observer...
J'avais huit ans en 1973, et je ne faisais pas d'astronomie ! Il est possible que ce soit trois supernovae différentes aujourd'hui... Je n'ai ni souvenir de leur taille véritable, ni de leur position dans l'espace !
- Evidemment ", conclut Notpones sans masquer son ironie.
"Vous avez certainement entendu parler de ces livres d'interprétation des rêves. Leurs auteurs analysent les éléments symboliques des rêves comme étant tous prémonitoires. Par exemple, pleurer en songe est présage de bonheur futur, et cætera... Laissez-moi vous dire que d'après de tels ouvrages, votre avenir à l'âge de huit ans s'annonçait particulièrement désastreux...
Mes parents sont morts juste après cette période, en janvier !, commenta H.D.
... mais nous réfutons totalement ce type d'interprétation. C'est une dérive de la psychologie qui tend à la superstition. Je vais donc étudier vos rêves dans un sens purement psychanalytique... Les rêves sont parmi les manifestations les plus évidentes de l'inconscient. L'inconscient porte les stigmates d'afflictions que votre conscience peut avoir totalement oubliées. A l'intérieur de ça sont enfouies vos pulsions les plus secrètes, qui vont souvent au-delà de toute morale et de tout tabou. Ça représente bien plus votre véritable personnalité que l'image d'homme serein que vous renvoyez aux autres et à vous-même. Les cauchemars dont vous avez été la victime me semblent éminemment révélateurs.
Tout d'abord, vous me parlez de la visite d'une maison abandonnée, où vous êtes pourchassé par un agresseur invisible... Au début, vous descendez un escalier dans le noir, ce qui est un signe de renonciation, de découragement mental. La clarté lunaire que vous distinguez au-dehors symbolise la solitude, le manque d'affection, la recherche de sentiments. Elle dénonce un système nerveux fragile, instable. La maison branlante indique que vous êtes assiégé par des compromis intérieurs, votre inconscient supporte mal de vivre certains moments difficiles... A l'intérieur, vous arpentez un corridor étroit, votre esprit s'entoure de mystères, part dans de confuses tribulations. Voilà pourquoi des portes vous mènent de pièce en pièce, vous êtes en introspection, à la recherche de la vérité, remettant en cause votre vision du monde extérieur. Toutes ces pièces forment un labyrinthe qui représente les voies tortueuses de votre inconscient. Celui-ci accumule une énergie néfaste très ramifiée, contre laquelle vous luttez en vain...".
Le docteur retira une bouffée de sa pipe.
"Vous êtes né le 25 juin 1965, à 3 heures 51 très exactement, Mister Haden-Douglas, énonça Mis Clarence.
Vous pouvez m'appeler Haden...
J'ai donc fait votre thème astral, Mister Haden-Douglas. Si je peux me permettre, ce n'est pas brillant. Vous êtes né sous le signe du Cancer, avec un ascendant Cancer. Comprenez, nous déterminons, d'après votre date de naissance, avec quelle constellation du Zodiaque votre lieu de naissance et chaque astre sont alignés, et nous en déduisons les conséquences sur votre caractère. Ainsi, la Lune, Mercure et Vénus sont en Cancer : vous êtes quelqu'un d'extrêmement sensible, et vous communiquez uniquement par votre sensibilité, ce qui vous rend mal à l'aise dans notre monde matérialiste. Les gens rationnels ne vous sont pas accessibles. Vous ne parvenez pas à vous comprendre ; par conséquent ils se détournent de vous. Vous avez un mental très fragile, vous résistez très mal aux agressions extérieures. Avez-vous déjà fait de la dépression ?
Seulement après la période des cauchemars, quand j'avais huit ans. Et aussi après la mort de mes parents, bien entendu. Ils avaient été si prévoyants pour moi...
De plus, du fait que Mars soit en Vierge, votre pouvoir d'action est tempéré. Or, je vois que vous avez fait des études médiocres, et aujourd'hui vous n'êtes parvenu qu'à trouver un métier sans intérêt, non épanouissant.
Pas du tout ! J'exerce la respectable profession de représentant en produits ménagers, pour la société Ménage et Bien-être !
Côté sentiments, Uranus en Vierge fait de vous un être aucunement frivole, et j'oserais le dire, complètement insipide. Avez-vous une relation amoureuse suivie actuellement ? Sinon, à quand remonte votre dernière liaison ?
Je suis célibataire, mais je crois que toutes ces considérations nous détournent du sujet !
- Ne vous vexez pas, Mister Haden ! Ceci est une introduction à l'étude de votre cas. Et puis tout n'est pas si noir : grâce à Jupiter qui est placé en Gémeaux, vous êtes assez expansif ! De quoi vous plaignez-vous ?".
Susan Weldings ne parla pas tout de suite. H.D pensa qu'elle se ménageait un temps de réflexion, mais en réalité elle s'était brûlé la langue avec son café.
"Vous me flattez beaucoup en disant avoir tout compris de mon livre, Mister Haden. Je dois admettre que moi-même je ne comprends plus la signification de certains passages après les avoir écrits ! Par moments, mon travail s'apparente à l'écriture automatique de Robert Desnos. Parce qu'en effet, comment concevoir ce qui justement dépasse les cinq sens ? Parfois, je trouve qu'il suffit de se concentrer pour imaginer, par exemple, comment on pourrait vivre sans corps ! Pour ensuite être lisible, il faut parler par métaphores, par paradoxes, par énonciations d'idées qui paraissent incongrues au départ, et cela doit être lu non pas par l'intelligence, mais par la sensibilité.
Miss Weldings, j'aimerais que nous parlions plutôt de mon histoire...
Oh pardon ! Quand je suis partie dans mes théories, on ne peut plus m'arrêter... En effet, je dois admettre que votre histoire est... vraiment surprenante. Charles Baudelaire pensait qu'il fallait beaucoup de courage pour s'endormir, si l'on appréhendait ce que les rêves dissimulent vraiment. Et vous devriez lire ce qu'en dit H.P. Lovecraft !
Plus sérieusement, mademoiselle...
Simplement que les rêves sont un passage privilégié vers une substance, une dimension supplémentaire du monde, qu'on pourrait appeler l'Ether, et qui est très dangereux pour les sensations inédites dont il regorge."
H.D exposa une nouvelle idée au professeur Notpones : " Il serait aussi probable que les Etoiles soient en ce moment aspirées par un trou noir, et dans l'orgie de leur matière consommée, dégagent une luminosité d'agonie qui supplante de loin leur luminosité d'antan...
Ah oui, et c'est pourquoi elles ne paraissaient pas avant sur les cartes..., concéda Notpones. Vous oubliez un détail : j'ai quand même eu la curiosité de vérifier moi-même. Pas un seul relevé de cette région du ciel, et cela pour tous les grands observatoires du monde, même celui perché sur une montagne du Chili où aucun nuage ne couvre jamais le ciel, dans toutes les longueurs d'ondes de lumière, pas un seul de ces foutus relevés depuis trente ans ne montre vos Etoiles de pacotille ! Alors j'aimerais savoir à quoi vous jouez...
Moi non plus, je n'ai pas débusqué ces Etoiles ailleurs que dans le firmament de Haymes. Peut-être que ce sont des quasars, ces étoiles qui n'émettent de lumière que sur une infime partie de leur surface ! En l'occurrence, leurs rayons seraient braqués sur Haymes !
Nous avons une bonne connaissance des quasars, nos relevés ne les omettent pas, et tous ceux qui seraient décelables à l'?il nu ont été répertoriés. En outre, les quasars ont une vitesse de rotation sur leur centre très élevée, alors que vos quasars devraient être immobiles, et de surcroît, pour que leur rayons n'atteignent que la zone de Haymes, sachant à quelle distance phénoménale ils sont situés, en tenant compte d'un quasar parfaitement sphérique, leur surface d'émission devrait être réduite à une aire inférieure à l'ordre de l'atome, c'est-à-dire à moins d'un milliardième de milliardième de mètre carré ! Sans compter le paradoxe lié à la taille du supposé photon : vous auriez au mieux un millier de photons sur cette zone, ce n'est pas avec cela qu'on veut éclairer un périmètre de la taille de Haymes !
Attendez, attendez... Et si ces photons provenaient du choc entre deux prodigieuses masses de matières et d'antimatière et que...
Vous avez décidément un indéfrisable sens de l'humour, mister Haglen- Doudas! Sur ce, j'ai assez perdu de temps à rigoler avec vous!"
"Votre deuxième rêve est le plus abstrait, poursuivit le bienveillant docteur Williams . A mon avis cette comparaison inconsciente entre... des particules, d'ailleurs associées une anxiété importante, illustre en vous une oppression mentale, issue d'un sentiment d'impuissance, d'angoisse injustifiée.
Quant à votre horde de... guérilleros. Vôtre rêve est ampli de ténèbres, qui symbolisent l'inconscient mais aussi le manque d'idées, le désordre mental. Dans cet environnement de noir, de Néant, les peurs, les craintes sont démesurément amplifiées, vous empêchent totalement de distinguer la réalité. Vous ressentez la peur du futur de l'inertie, du vide, et surtout une peur atavique, viscérale de la mort... L'image de la guerre n'arrange rien : elle surgit en cas de problèmes familiaux, de graves conflits inconscients.
J'aimerais également insister sur cet autre rêve où vous êtes poursuivi : le fait que vous ne parveniez pas à vous enfuir vite montre que soit vous fuyez vos responsabilités tant morales que professionnelles ou affectives, soit vous avez une peur panique d'affronter le futur.
Et enfin, ce mort-vivant qui vous dévisage au c?ur d'une forêt d'arbres secs, représente, à travers la figure du monstre, les bas instincts et les grandes craintes. Le monstre peut faire office de catharsis, et sa présence incarnerait votre lutte contre vos mauvais penchants...".
A la mine accablée d'H.D, Mis Clarence adopta une nouvelle stratégie : "Vous me semblez sceptique, Mister Haden. La réputation de l'astrologie est ruinée par les amateurs et les charlatans qui diffusent des horoscopes hasardeux dans les gazettes de province. Nous nous appuyons sur des études scientifiques poussées. La complexité des tables astrologiques, les éphémérides, suffirait à vous convaincre. La lune est responsable du phénomène des marées. Nous sommes des millions de fois moins lourds que l'océan, il serait absolument illogique d'affirmer que la lune n'a aucune influence sur nous! Vous devez me croire... Vous été une personne extrêmement sensible, un écorché vif, ce qui est rare et beau de nos jours! Néanmoins, cela vous expose psychologiquement. Votre imagination est très développée, cependant son côté morbide vous oppresse; d'où vos cauchemars. En outre, vous vous sentez délaissé car peu de personnes sont sur la même longueur d'onde que vous (il pensa alors à Susan Weldings)...
Je voudrais surtout savoir si les astres peuvent modifier mes rêves uniquement à cause de ma date de naissance ou aussi dans d'autres circonstances ! Les Etoiles...
Il existe une branche de l'astrologie spécialisée dans ce domaine. Il s'agit de l'astromancie, dont je suis une spécialiste. Ainsi, la pleine lune provoque des rêves vastes, tandis que la nouvelle lune induit des rêves étroits. Cela est pleinement vrai pour votre cas. Vous rêvez d'une maison abandonnée dont les pièces se multiplient à l'infini, un soir de pleine lune. Au contraire votre rêve de "particules" est plutôt étroit. Vous êtes dans une impasse, matérielle et affective.
Je suis certaine que c'était un soir de nouvelle lune.
Certes, et que viennent faire les Etoiles?...
Je m'y connais peu en astronomie. Néanmoins, votre constellation du Triangle n'appartient pas au groupe du Zodiaque. Vous faites une mauvaise association d'idées, sans aucun doute...
Mais bon sang! J'en sais rien, en fait... Tout ce que je veux c'est que ces cauchemars arrêtent de me pourrir la vie!"
Candice s'approcha de la figure alarmée, si près que les yeux d'H.D recueillirent la brise de son souffle. Elle murmurait: "Nous voulons vous aider, monsieur Haden. L'astronomie vous sauvera, je vous le prouverai.".
H.D fut empli d'un réconfort entièrement nouveau, et il reconnut à travers ses yeux le vaste mouvement, le complet négatif des puissances qui le persécutaient.
Susan Weldings finit son café sans s'ébouillanter à nouveau.
"Vos cauchemars sont moins significatifs que ce que vous avez contracté ensuite, les perceptions extraordinaires. Votre rôle, et le mien, est de devancer la science, quels qu'en soient les risques. Après tout, Copernic s'est fait traiter de fou avec sa Terre tournant autour du Soleil, car il était difficile d'observer le phénomène. La lumière visible n'est qu'une microscopique fraction du spectre lumineux entier, il en est de même pour les fréquences de sons audibles par l'être humain. Personne n'entend les ultrasons, pourtant on sait qu'ils existent, on peut les mesurer. En l'occurence, je mesure, vous mesurez ce à quoi les autres sont insensibles. Je sais pourquoi, sans raison apparente, les chats se figent et fixent des yeux un point immobile. Ils voient quelque chose.
Oui, mademoiselle, moi aussi j'ai des visions. Je sais pourquoi les mouches ont un vol nerveux, en zigzags, en demi-tours aléatoires. En réalité, elles ont un ennemi à fuir, qui n'a que peu de composantes matérielles. Je veux que de telles découvertes cessent."
Susan eut une moue étrange, et commenta : "De plus en plus de penseurs estiment que le Dieu de beauté et d'amour universels prêché par les religions judéo-chrétiennes, est une aberration. Non pas qu'ils nient l'existence d'un Dieu, au contraire. Çà n'a rien de nietzschéen. Ils se rendent compte que dans l'espace, le désordre est supérieur à l'ordre. La création d'ordre représente un gaspillage d'énergie, tandis que la création de désordre est spontanée. La vie et la conscience tels que nous les connaissons sont un phénomène accidentel, inutile de surcroît. Copernic et ses successeurs ont démontré que l'homme n'était ni un but, ni une finalité pour l'Univers. Ce qui nous paraît de l'ordre du surnaturel est tout à fait normal à l'échelle des galaxies, des trous noirs, où l'espace et le temps n'ont plus aucun sens, où tout meurt et se régénère dans l'instant. Depuis le Big Bang, nous sommes assurés que seule la destruction est féconde. Les véritables Dieux sont l'addition de pulsions destructrices à l'infini ; la Terre est un îlot de synthèse et de prospérité parmi un océan de désordre. Elle forme un affront à leur pureté. Si elle existe toujours, c'est seulement parce qu'ils ne s'intéressent pas encore à elle. Toutefois, à partir de n'importe quand, Ils sont capables de l'éradiquer totalement. Ils sont déjà présents dans chaque molécule ; Ils dynamiteront tout de l'intérieur ! C'est ce que l'on appelle le péril cosmique."
Zaccharie Williams essuya ses lunettes avec un mouchoir puis posa une autre question :
« Les cauchemars de votre enfance dénoncent tous des angoisses compromettantes pour l'avenir ; vous étiez mal armé pour la communication avec autrui, et la vie sociale en général. Quel impact a eu sur vous la mort de vos parents ?
J'ai été démoli par cet événement, comme c'était prévisible... Néanmoins, avec le temps, j'ai pu reprendre une vie normale. J'y pense quelquefois. Je me résigne à accepter le destin.
Avez-vous continué à faire des cauchemars ?
J'ai aussitôt quitté notre maison de Haymes. Non... Je n'ai plus jamais fait ce genre de cauchemars. A part à intervalles réguliers, des rêves où je revis l'accident qui à causé la mort de mes parents.
Sinon, vous arrive-t-il souvent de faire des rêves agréables ?
Non. Jamais. Ou alors, je ne m'en souviens pas au réveil.".
Le docteur Williams se rembrunit et s'affaissa un peu plus au creux de son fauteuil. Il était pris d'une grande pitié.
"Monsieur Haden-Douglas, ces cauchemars d'enfance ne seraient pas inquiétants en soi si votre mentalité s'était rétablie à la fin de l'année. Cependant, je constate que vous avez fait des études médiocres. Vous n'avez décroché qu'un métier démotivant, alors que vous êtes une personne d'une intelligence élevée : je vous ai vu, en quelques mois, intégrer des notions d'astronomie qui me rentreraient difficilement dans la tête.
Je suis un individu équilibré ! Mon travail de représentant en produits ménagers est particulièrement respectable !".
Le psychanalyste préféra ne pas le contredire, et enchaîna : "Vos goûts artistiques sont à peu près nuls, si l'on en juge l'insipide de vos références littéraires et musicales. Votre imagination est pourtant riche. Cependant, elle est bridée en société et de toute façon détournée par une fascination préoccupante pour le macabre. Lorsque je vous ai fait subir le test des taches d'encre, vous vous êtes attardé sur des formes anguleuses et torturées. Vous voyiez des monstres et des piquants partout. Vous avez même reconnu trois crânes humains parmi les dix taches montrées...
Il vous est aisé d'interpréter ces tests à votre guise !
Ne vous fâchez pas ! J'ai également remarqué votre irascibilité, qui se concentre d'ailleurs sur les gens qui veulent vous aider, ce qui dénote une certaine tendance au masochisme couplé à l'autocommisération. Ce n'est pourtant pas le plus grave. Je veux parler d'un état d'esprit qui ne se retrouve chez vous qu'à l'âge de huit ans et aujourd'hui, à l'âge de trente- cinq ans, après la lecture d'un passage d'un livre intitulé La Route du Retour.
Jugez maintenant de tout l'avantage de ne pas me voir lorsque vous êtes allongé sur le divan. Vous avez fait abstraction de ma présence et alors vous vous êtes confessé d'une phobie qu'autrement vous n'auriez jamais évoquée : vous paraissez convaincu que des étoiles ont provoqué vos hallucinations à Haymes, que ces étoiles ne sont visibles qu'à Haymes et que c'est pour cela que vos cauchemars ont cessé dès votre départ de La Cité. Vous avez ajouté que les habitants de ces Etoiles étaient susceptibles de préparer une invasion de la Terre, et que par conséquent vous étiez un témoin gênant. Les Etoiles ont souhaité vous effrayer au départ, et éventuellement vous éliminer à présent. De plus, vous avez beau tenter de prévenir le monde du danger qui le guette ; vous vous heurtez à une incrédulité généralisée.
Ces hypothèses relèvent du paranormal le plus ébouriffé, toutefois vous les échafaudez avec une logique redoutable, qui vous est propre. Je diagnostique une psychose à tendance mélancolique, combinée à une fort complexe de persécution et à un complexe de Cassandre, l'ensemble dégénérant en délire hallucinogène, ou l'inverse ; je ne suis pas encore fixé.
Monsieur, je vous invite grandement à consulter un de mes collègues. Il vous guérira au moyen d'une psychothérapie, quitte à vous admettre dans un centre spécialisé. Je peux d'ores et déjà vous prendre rendez-vous. Tous les frais occasionnés seront couverts par la Sécurité Sociale Citoyenne. Ne perdez pas espoir, nous sommes là...".
Mark Haden-Douglas ne répondit pas. Il prit le rendez-vous. Cependant, il ne s'y rendit jamais.
"Oh, vous en faites une tête, Mark !, lança Susan. Qu'est-ce qui ne va pas ?
Ce qui ne va pas, c'est que tout ce que vous me dites est vrai. Le Mal est infiniment plus puissant et mieux armé que le Bien. Le docteur Williams s'est trompé (au nom de Williams, Susan se crispa). Mes cauchemars étaient en partie prémonitoires. Le deuxième rêve abstrait, j'ai maintenant toutes les clés pour en saisir le sens. Et mes grands-parents... entasseront vraiment des cadavres dans une benne. L'invasion est proche. Ils m'épient sans relâche, à présent. Ils peuvent utiliser l'eau contre moi, et certaines maladies, à cause des Bactéries. Susan, je vous en conjure, vous êtes la seule réceptive ! Dites-moi ce qu'il faut faire !
Faites-vous publier, pardi !
Comment ça ?
Je veux dire c'est bien trouvé comme histoire...
Je ne l'ai pas trouvée, cette histoire ! J'ai le malheur de la vivre !
Holà ! Je crois qu'il y a un malentendu entre nous, bredouilla-t-elle, confuse. Ce que j'écris je l'invente. Tout cela est un effet de style. Ce n'est pas réel !". Mark était blanc comme un linge.
"Je ne conteste pas le fait que vous ayez vu des choses, observa-t- elle. Vous êtes comme ces gens à la frontière clinique entre la vie et la mort, qui voient un tunnel de clarté. Certains entendent des chants glorieux, rencontrent une foule de gens qui couvre tout l'horizon. Ils sont totalement sincères !
Inconsciemment, ils s'estiment condamnés, et - est-ce l'effet d'hormones, ou d'un affaiblissement ultime du système nerveux ? - ils sont sujets à des hallucinations qui ont le Paradis pour thème. Cela ne prouve en aucun cas l'existence de l'Au-delà ! Ils ont vu et ressenti des choses qui n'étaient pas présentes. Je suis très peu au courant de la psychologie, toutefois je crois que vous faites de l'autosuggestion. Un soir, quand vous avez huit ans, vous faites un cauchemar affreux. A votre réveil, vous scrutez des Etoiles qui, pour une raison fortuite, vous inspirent de la crainte. Cette peur elle-même provoque un nouveau cauchemar la nuit suivante.
Voilà où vous vous trompez : c'était la peur de ces Etoiles et non les Etoiles elles-même qui ont engendré ce cauchemar.
Ensuite, vous êtes tellement sûr que ces Etoiles sont malfaisantes que vous faites un autre cauchemar. Vous vous dites alors : j'ai raison, les Etoiles provoquent bien mes cauchemars ! Et cela renforce votre épouvante vis-à-vis d'Elles. C'est un cercle vicieux. Ensuite, vous quittez Haymes, et vous n'apercevez pas les Etoiles dans le ciel de La Cité. J'ignore pourquoi, je ne suis pas assez bonne en astronomie. Vous êtes rassuré et du coup, envolés les cauchemars. Ce qui vous conforte dans votre idée fixe : des Etoiles, des cauchemars. Pas d'Etoiles, pas de cauchemars, d'où le lien de cause à effet. Et de jour, vos perceptions déformées du monde extérieur ne sont que le fruit de votre imagination décalée, stimulée par la peur.
Dites-vous bien que ce ne sont que fantasmes, et tout rentrera dans l'ordre. Cela dit, je ne vous en veux pas, Mark...".
Le Mark en question venait de franchir son dernier point de rupture. Il s'enfouit la tête entre ses bras, les poings serrés. Susan se tut quand elle réalisa qu'il pleurait.
H.D rompit toute relation avec Susan Weldings. Le docteur Williams lui avait confié que l'écrivain avait déjà passé deux séjours en hôpital psychiatrique. Elle était donc au moins aussi dingue que lui. Une énigme restait irrésolue : Miss Weldings croyait-elle vraiment au surnaturel ? Dans ce cas, avait-elle pris H.D pour un agent au service de Williams, et avait-elle feint l'incrédulité uniquement pour s'éviter un nouvel internement ?
Dans tous les cas de figure, elle ne lui serait plus d'aucun recours.
H.D remit en place l'oreiller sur le lit abhorré. Tous s'étaient dérobés devant sa détresse. Tous prétendaient l'aider en ne faisant que de l'avilir. La veille même, Notpones s'était rendu à Haymes, en se promettant bien que ce serait la première et la dernière fois. Ils avaient donc passé la nuit ensemble, à interroger le ciel. Des nappes d'étoiles avaient défilé sous leurs yeux, de l'Etoile Polaire qui fustigeait l'obscurité, à l'opposé de la fenêtre, aux rouges et bleus noctambules d'Aldébaran, d'Orion et de Syrius.
La nuit se termina aux alentours de la Baleine et des Poissons. Notpones lança presque malgré lui : " On va quand même y jeter un coup d'?il, à votre fameuse Constellation du Triangle !". Il fit pivoter le télescope vers cette partie du ciel, vagabonda du regard à travers le gouffre qui séparait la Baleine des Poissons, pendant de longues minutes. Les cheveux de H.D se hérissèrent.
"C'est bien ce que je pensais, acheva-t-il. Pas la moindre trace de vos trois Etoiles ! Regardez vous-même !
H.D était anéanti. Il colla son ?il à l'appareil. A son grand dam, il discernait bien trois épaves lumineuses, là même où Notpones ne prétendait rien voir !
Voulant échapper pour une fois au ridicule, il acquiesça : "Vous avez raison... Elles ne sont pas visibles ce soir. Peut-être le ciel n'est-il pas assez dégagé...
Le ciel est exceptionnellement dégagé ce soir, Mister Haden-Douglas."
Il s'aperçut qu'H.D était totalement déconcerté. Il posa sa main sur son épaule : "Je sais combien il peut être suave pour un homme d'avoir raison contre le monde entier. Vous me faites penser à Galilée, ce sublime imprécateur de l'astronomie... Toutefois, il faut vous rendre à l'évidence : vos étoiles n'existent que dans votre imagination. Allez ! Vous les avez défendues avec conviction. Rien que pour cela, je vous permets de continuer à y croire. Par contre, n'importunez pas d'autres astronomes. Tous mes collègues ne sont pas aussi patients que moi.".
Notpones partit pour de bon pour La Cité.
H.D restait à Haymes. L'aube pointait déjà au-delà des collines. Avant de se coucher, il se remémora la mésaventure du télescope. Alors que Notpones était formel sur l'absence des Etoiles, H.D les avait vues étinceler plus que jamais. Elles n'étaient pourtant pas observables ce soir- là. H.D les "espérait" tellement qu'elles lui étaient apparues malgré tout. Peut-être faisait-il bien de l'autosuggestion, après tout.
A moins que, trop imbu de sa science, refusant d'avoir tort, Notpones ait menti ?
A moins que lui seul soit ne capable de regarder l'étrange lumière des Etoiles, et seulement dans le ciel de Haymes ?
Il commença à s'endormir. Il ne fit aucun cauchemar. Le jour était déjà levé lorsqu'il s'était couché et les Etoiles n'étaient donc pas visibles.
Pendant l'après-midi, alors qu'il revenait du jardin, il surprit de la musique qui s'écoulait du salon. Des pointes d'orgue s'égrénaient, tombaient sur le plancher, sautillaient. Un air doux, ondulant, avec une certaine nuance d'ironie. Le son saccadé s'élèva de ton en ton, en sursaut grêle puis la voix de Ian Gillan soupire, une complainte aigre puis enlevée, épique. Un étranger ne sachant pas l'anglais aurait tout de même saisi le sens de ces mots, tellement l'accent y était mis. L'horrible Child in Time du groupe Deep Purple, parlait uniquement de l'effroi.
Appel sans illusion. Gémissement chanté, aux impulsions douteuses de l'orgue, et finalement ce cri : "You'd better close your eyes..." suivi d'un hululement lancinant, et l'air narquois reprit. La fureur ne se taisait que pour éclater d'autant plus fort juste après, et des huées de Gillan jusqu'à la guitare qui chuintait, puis cavalcadait en riff effarant, suivie par les galops de la batterie, toute cette chevauchée démentielle était la plus parfaite évocation de l'Enfer.
Que venait faire cette ivresse de hard rock psychédélique au c?ur des programmes de Radio Atmosphear, la station de soft rock que H.D écoutait habituellement ? Il s'aperçut bientôt que la fréquence avait été changée. Il se hâta de se réfugier sur sa station favorite ; The Soul Travelers entonnèrent aussitôt une balade sucrée, tout à fait conformiste, comme H.D les affectionnait :
... There are flowers in water And wine in your eyes, Could you lean to me And tell me your secret ?
Il ne se souvenait pas d'avoir touché au poste. Alors, qui avait changé de station ? Ou quoi ? Child in Time... Le titre faisait évidemment référence à son enfance, aux cauchemars... Et cet avertissement lugubre : "You'd better close your eyes.". Fermer les yeux ? L'hystérie de la suite promettait le pire des châtiments en cas de désobéissance.
Non ! Il ne se soumettrait pas aux Etoiles, il viendrait les affronter jusque sur leur seuil halluciné. Il était un adulte désormais, il avait pour lui sa connaissance intuitive des mondes occultes, il résisterait !
Du dehors s'infusait une brise brutale. Du bois de sapins un parfum insistant de résine venait jusqu'aux fenêtres, et investissait la maison.
Il était maintenant onze heures du soir. Le matin, il n'avait dormi que cinq heures. Ainsi, il avait assez sommeil pour passer une nuit entière au chevet des Etoiles...
L'écran à quartz du réveil distillait une aura verte sur la table de nuit.
A côté, la tête de H.D se balançait. Un mouvement faible de son corps indiquait qu'il avait quitté l'état de sommeil profond, relaxant, et gagné ce domaine insondable du rêve qui habite le quart de la durée de nos nuits.
Derrière ses paupières, ses globes oculaires s'agitèrent, bientôt hystériques, avec une bascule qui rappelait les songes de certains animaux domestiques, principalement les chiens et les chats.
Un spectateur ne se serait pas étonné de l'entendre geindre, ou de le surprendre à faire un geste brusque.
L'écran à quartz indiquait 4:25. Les chiffres papillonnaient à la manière de codes abscons. L'esprit pénétrait derrière la membrane de plastique, filait par la jungle des composants, les éclairs d'électricité voltigeant entre les transistors, les résistances gorgées de chaleur. Chaque soudure semblait fermer l'entrée de galeries mystiques, partant en tous les sens à l'intérieur du circuit imprimé. Tout dégageait un crépitement qui s'enflait en clameur, grandissait au sein de la nuit.
La pleine lune passa sur le visage du dormeur, la glu noire de ses cheveux lui coulait à travers le front, une blancheur d'outre-tombe s'épandait sur son teint.
Les brouillards s'élancent à la suite du ciel. Depuis le pont jeté au- dessus des zones urbaines, H.D se penche vers les tours qui se hissent en vertiges puissants. D'autres passerelles volent en équilibre entre les gigantesques complexes d'habitation. Des astronefs sillonnent les incommensurables vides, ce sont des milliards de vitres qui toisent H.D à présent. L'horizon s'éclabousse de rouges vermilles et de vapeurs sombres, une rumeur, un vrombissement dantesque parvient du nord.
Et partout des bâtiments, à perte de vue, les éclairs se ploient parmi leurs convulsions disproportionnées, des bourrasques se répandent pour lacérer l'atmosphère.
Il porta sa main à sa poitrine, et découvrit la douceur de deux beaux seins. Il était une femme ! Elle était transie par les embruns glacés, un frisson voyageait au travers de son corps, corps où s'organisaient des fonctions inconnues de sa vie antérieure, les valses lentes au foyer de l'utérus, le glissement de ses cheveux le long de ses épaules, et un frémissement, des aurores internes incomparables.
H.D était entourée par un conseil d'hommes en toges blanches. Elle regarda à ses pieds, et reconnut une vaste marée de dos courbés et de crânes en peine. Réduits en esclavage, les humains avançaient vers la mort en silence, leur masse recouvrait tout le sol, s'infiltrait entre les immeubles, rampait au c?ur des avenues cyclopéennes, traînant avec lui la longue plainte des âges.
Puis tout à coup, elle remarqua à ses côtés la présence d'un étranger. L'être masque tout son physique sous des plaques de métal ambigu, qui se fléchissent et pivotent sans cesse, en stridulant. Il a la stature d'un homme, néanmoins H.D sait d'où il vient. Un général, émissaire des Etoiles. Il est si proche, ses regards fouaillent l'âme terrorisée de H.D. Un pressentiment singulier : la chose est éprise d'elle, d'un sentiment avoisinant l'amour, mais qui n'a aucun équivalent terrestre. Un cliquettement, des paroles viennent tout jeter bas dans son esprit : "La race humaine est condamnée. Nous sommes les ultimes maîtres de ces lieux. Nous allons exterminer ces animaux primitifs. Ils sont trop différents. Ce sont les êtres les plus régressés de votre monde. Impossibles à assimiler. Toi seule seras épargnée. Epouse-nous.".
L'être n'a pas une personnalité, il en a une centaine. Une centaine d'inconscients bouillonnaient en son être, et leurs percussions en chaînes lançaient en l'air les intuitions d'une clairvoyance sans limite, ce qui justifiait à son égard l'emploi de la première personne du pluriel. H.D savait que son âme, son c?ur, ses entrailles étaient passées en revue, voilà ce qui les avait séduits, aucun critère physique ou mental ; ce seul attrait sensoriel, ces répercutions qui circulent en H.D et qui partent nourrir leur intelligence impie, la seule sensation éprouvable par un humain à son plus haut degré de pureté :
La peur
Sixième sens qui transperce H.D pour des millénaires d'existences successives
Qui le brûle et le foudroie
Et fait de lui un géant
La peur immortelle, la malédiction car jamais le péril qui l'alarmait,
Qui était SA peur, jamais ce péril cosmique sans mesure n'a eu la clémence de le tuer.
H.D tient en main un pistolet futuriste. Celui-ci s'étrangle de pulsions, des spasmes sautent entre les différentes pièces...
Oh oui, la peur a fait du chemin depuis les ridicules zombies de son enfance...
"Si tu fais cela, je me flingue.", arrive-t-il à penser.
L'être se résigne. A ne pas étudier H.D. Ils sortent un appareil rouge, avec des touches et un écran à plasma. Leur doigt appuie sur un bouton.
Alors tout ce qu'il est permis de voir à H.D n'est pas le carnage en contrebas...
Seulement des chiffres qui s'enflent et s'entrechoquent sur l'écran. Le nombre change si rapidement que l'?il est incapable de saisir la métamorphose de chaque chiffre, ceux-ci ne sont plus que des rectangles jaunes, aux sauvages soubresauts, simplement la longueur qui augmente en quelques secondes ; neuf, dix, onze, douze chiffres...
Son crâne est une sirène insensée ; les chiffres sont des acides sanguinaires se régalant de sa vie : des centaines de milliards de morts !
Il déclenche sa mort. La balle, ou ce qui fait office d'exécuteur, ouvre un cataclysme au creux de sa vue, la nuit du chaos s'écroule en lui, chacune de ses cellules explose, éclôt à nouveau.
Son âme flotte à folle vitesse. L'être est à genoux, il semble grotesquement marri de l'événement.
Son propre spectre lévite en face d'elle, la nuit la pénètre et sort d'elle pour peupler le ciel entier. Une belle femme, les bras en croix. Le blanc de sa robe vogue autour d'elle, ainsi que ses cheveux par la charme d'une mer. Son visage a l'expression du plus exact désespoir, des cernes se plaquent aux balcons de ses yeux, plus noires que le vrai Enfer. Elle dévisage son âme suspendue en l'éther, avec ce regard où chavirent des vagues boueuses, des stries infectes, le voile abject des ombres.
Puis tout file au précipice !
Le réveil de H.D. Sueurs froides. Le lit tanguait, soulevé par une tempête. Au firmament, le fourneau des Etoiles redoublait d'ardeur.
Dès qu'il fut préparé, H.D saisit le volume de la Psychiatrie des Rêves, du docteur Zaccharie Williams.
Le masque de l'extraterrestre serait un camouflage, H.D revêtirait les personnes de personnalité qui seraient des projections subjectives de son propre inconscient. Alors quoi ? Normal que l'extraterrestre soit masqué en rêve puisqu'en réalité H.D n'avait aucune idée de la nature des habitants du Triangle, ni de leur intellect. Impossible donc d'appréhender sa nature réelle. La trahison du général signifiait une souffrance intérieure, et H.D était susceptible de redouter de réelles trahisons. L'arme dont il disposait était symbole d'agressivité, consciente ou inconsciente.
H.D désirait être mort, en rêve. Cela aurait voulu dire qu'il cherchait à s'annihiler, à cause de son impuissance à relever les défis de la vie. Son suicide révélait un état de forte dépression mentale, des sentiments profonds d'insécurité, et de manques de toutes sortes. Quant à son agonie, elle était symptôme de tendances masochistes, d'autocommisération ou du besoin de gagner l'estime de son entourage.
Tout cela rappelait les plus belles péroraisons de Williams, et s'intégrait à merveille dans l'habituel discours : "Personne ne vous persécute, Mister Haden-Douglas. Vous êtes simplement un raté.".
Par ailleurs, les vêtements blancs des conseillers humains étaient de bon augure pour une âme religieuse. L'extraterrestre semblait implorer le pardon de H.D, après le Désastre. Cela était synonyme de clémence, et de culpabilité. En réalité, c'était un subterfuge. S'il se voyait pardonner, c'était lui en réalité qui voulait présenter des excuses. A qui ?
Il pensait bien avoir pleuré après sa mort. Pleurer était bon signe.
Toutefois, changer de sexe indiquait une crise d'identité sexuelle.
C'était la meilleure ! Il était gay !
Il ralluma le feu dans la cheminée. Le livre de Williams servit de bûche. Quel tissu d'incohérence que la psychologie ! Rien moins que la réunion de philosophes atrophiés qui croient résoudre les problèmes des gens en analysant leurs sentiments selon des critères subjectifs absolument hasardeux !
H.D laissa définitivement tomber la discipline du brave Williams.
Il n'était pas une épave mentale qui s'ignorait, il était parfaitement sain d'esprit, un respectable démarcheur à domicile, parfaitement inséré dans la société, il bêlait aussi bien que tous les autres moutons de La Cité !
Il était une victime, on voulait lui faire gober qu'il était coupable !
Coupable de ses visions, de sa peur ?
Comment pouvaient-ils se permettre de traiter les autres de fous ? Est-ce que le bon docteur Williams, si repu et satisfait, s'amusait lui aussi, le soir, à rassembler chacune de ses sensations de la journée, à dévoiler sa propre démence, à la boire, à s'en saouler la gueule ?
Non, H.D avait une interprétation bien plus logique. Ce rêve était prémonitoire. La ville futuriste pouvait être La Cité, ou toute autre mégalopole de l'avenir. Le peuple du Triangle débarquerait sur Terre, l'extraterrestre en cuirasse était l'un de leurs envoyés. Cette femme où il était alors incarné était l'une de ses descendantes, en ce siècle apocalyptique.
Elle ressemblait beaucoup à Susan Weldings...
Il était deux heures de l'après-midi lorsque Candice Clarence arriva en trombe à Haymes, au volant de sa superbe Spider Phaëto.
Le modèle était rouge, bien entendu. Sculptées en courbes filantes, quatre phares ronds en avant dépliaient l'asphalte à toute allure, les vitres teintées accueillaient parfois quelques irisations subites, qui se lovaient au-devant de la Winner Lady, de son visage angélique.
"J'ai eu un mal fou à trouver, Mister Haden-Douglas ! C'est vraiment perdu au fin fond de la cambrousse ! Par contre, c'est très pratique, ce grand parking en face de chez vous ! Oui, précisa H.D. La maison des Vanherd a été démolie il y a dix ans. Ils ont construit ce parking sur l'emplacement.".
Il aurait voulu sombrer dans les yeux de Mis Clarence, tant ceux-ci étaient apaisants. Malheureusement, elle arborait une paire de Ray-Ban, deux mains de pénombre sur son regard.
"Le soleil doit taper fort à Haymes. Quand je suis arrivée ici, j'ai été obligée de mettre ces lunettes, sinon je crois bien que mes yeux auraient été calcinés."
Elle souriait aussi bien qu'un mannequin.
"Entrons chez vous, Mister Haden. Allons trouver de l'ombre."
En marchant sur le gravier, ses pas étaient des battements de c?ur.
Dès qu'elle fut installée au salon, elle retira ses lunettes, ses yeux inondèrent le dehors. Toujours privés de maquillage, deux lacs formidables d'une eau mystique, qui portaient leurs reflets à travers le visage effaré de H.D. Elle esquiva vite l'astrologie comme sujet de conversation : "Parlons plutôt de vous, Mister Haden...
Sa voix ruisselait.
Ses lèvres se carminaient.
Ses mains jouaient sur le bois de la table.
C'étaient des déluges blonds, ses cheveux de fragrance.
Enfin son âme daignait un peu descendre jusqu'à lui, il sentait ses caresses entre les n?uds de son cerveau.
En plus, elle était drôle, d'une culture renversante. H.D lui fit visiter les sites intéressants de la région, en privilégiant les endroits couverts pour qu'elle retirât ses lunettes de soleil.
"C'est vrai que ça transpire le bien-être, par ici, fit-elle. Vraiment idéal comme endroit de villégiature. Je préfère quand même habiter en ville. Tout est disponible. On est au courant de ce qui se passe. Du monde. Et puis les gens sont là. On n'est jamais seul. Toujours un ami à la portée, ou une manifestation, des expos. Quand on est à la campagne, on se croit libre, mais c'est l'ennui qui vous emprisonne."
A la fin de la journée, H.D avait l'impression de n'avoir jamais adressé la parole qu'à cette femme dans la vie.
Peut-être était-ce vrai.
"J'ai la solution à votre problème, Mark... L'hypnose va vous détendre, elle vous rendra plus sensible à l'action de l'astromancie, et peu à peu je parviendrai à vous guérir. Vous allez passer une nouvelle nuit en face des Etoiles, et en quelque sorte, je vais combattre les astres. Si çà fonctionne, vous n'aurez plus de soucis à vous faire..." Elle alluma un briquet devant H.D. Ses yeux commencèrent à l'ensevelir, resserrant leur emprise au fur et à mesure que le feu grandissait, ses yeux ailés volaient en son âme...
"Allez vous coucher, Mark. Et faites de beaux rêves..."
Un beau rêve, donc. Non, pas de rêve. Un sommeil très reposant, puis au milieu de la nuit, H.D se réveille. Candice est là. Une jupe noire dort sur ses cuisses, et en affermit encore le calme. Une chemisette blanche laisse respirer sa gorge. Elle le fixe, son visage est blanchi par un chagrin captivant. La prunelle de ses yeux est aussi sombre que l'asphyxie de la nuit, et des cernes lui apparaissent, des sentiers charbonneux encerclent son regard. Elle fixe H.D avec une expression d'alarme infantile, ses yeux sont un gouffre de déréliction. Elle se tient devant la fenêtre. Derrière elle, les trois Etoiles perfides clignotent. Sa bouche articule des phrases muettes, les Etoiles naviguent sur l'océan, ses yeux de cendres...
Les Etoiles gagnent en ampleur, elles absorbent les autres points de lumière à proximité. Entravée par des chaînes télépathiques, Candice essaie vainement de pleurer, ce sont les Etoiles qui grandissent plus fort que des sanglots, trois sphères d'incendie, leur fusion échauffe l'espace intégralement.
Le mur a disparu, maintenant elle est en équilibre à deux pas du vide, la chute du Triangle se poursuit, les Etoiles se transmutent en soleils, les yeux dénaturés de Candice interrogent H.D, quémandent du secours, l'accusent, l'insultent.
Les trois bûchers sont de colossales boules de feu dans son dos, ses flammes l'étreignent bientôt, et l'incinèrent !
"Candice !", hurla-t-il dans son désert.
Celle-ci accourut presque aussitôt, se pencha sur elle en disant : "Mark ! Ce n'est rien ! Je suis là. Ne pleure pas... Laisse-moi te consoler...". Complètement hagard, H.D voulut trouver ses vrais yeux ; hélas il ne put voir que ses cheveux. Ceux-ci, transfigurés par la pénombre, avaient la teinte grise de la plus pâle angoisse, c'étaient les cheveux inquiétants de sa mère, il retombait en enfance, replongeait dans le malheur.
Le Malheur !
"Ça n'a pas marché", reprocha H.D dès le petit déjeuner.
Mis Clarence ne leva pas tout de suite le nez de son bol. Elle paraissait encore plus exténuée que lui.
"Ecoutez, Mister Haden-Douglas, ça ne peut pas se faire en une fois. Il faut être persévérant. Vous devez me faire confiance. L'astromancie finira par vous sauver. Et vous pourrez dire à vos amis : grâce à l'astromancie, je suis un homme heureux. Nous recommencerons ce soir. Nous réussirons."
Il n'écoutait déjà plus. Il avait compris en quoi consistaient les séances d'hypnose, d'après l'analyse de ce qui avait précédé et de ce qui avait suivi.
Mis Clarence voulait le rendre amoureux. Cela aurait eu effet d'apprivoiser ses terreurs. Il lui aurait alors été plus facile d'obtenir sa confiance et de l'opérer à son aise. Et en cas de succès, il lui aurait attribué tout le mérite. Il lui aurait fait une grande publicité.
Mis Clarence était très friande de publicité.
Elle fut morose pendant toute la matinée, et ne sortit quasiment pas de la chambre de ses parents où il l'avait installée, sous prétexte d'un travail à finir.
Pendant ce temps, H.D eut une idée qu'il estima excellente.
Ils se promenaient tous les deux sur le chemin de gravier en face de la maison. Elle était rêveuse, le bleu de ses yeux planait au hasard. H.D proposa : "Vous semblez ne pas croire aux pouvoirs des Etoiles. Vous dites souvent que ce sont d'autres astres qui m'influencent, et que mes cauchemars sont notamment dus à ma trop grande sensibilité, qui est elle- même liée à ma date de naissance. Vous, vous êtes une battante. De quel signe êtes-vous, si ce n'est pas indiscret ?
Lion. Je suis ambitieuse, volontaire et combative. Pourquoi me demandez- vous cela ?
Cela signifie que vous êtes indépendante. Vous n'êtes pas de nature à vous apeurer sans raison, ni à faire ce genre de mauvais rêves. Echangeons nos chambres. Si vous cauchemardez, alors le pouvoir des Etoiles sera indiscutable.
Qu'est-ce que vous manigancez là ? Ça n'a aucun sens !
Vous voulez me prouver l'efficacité de l'astromancie. Moi, je veux vous prouver l'action maléfique du Triangle !
Mais ça va retarder votre thérapie d'une journée ! Je ne peux pas m'enterrer éternellement ici ! J'ai des gens à voir, à La Cité ! Des patients, qui sont coopératifs, eux ! Vous ne préférez pas qu'on fasse une nouvelle séance d'hypnose ?
J'y tiens beaucoup. Si vous partagez ce que je ressens, nous fournirons un travail d'autant meilleur par la suite.
Et puis cette chambre est miteuse. Celle où vous m'avez logée était encore potable, mais la vôtre, je n'en voudrais pas comme caveau ! Il y règne une odeur de vieux, et... La tapisserie qui se détache... C'est sinistre.
Je ferai tout mon possible. Elle sera arrangée pour ce soir. Vous aurez une chambre princière.
C'est vraiment grotesque ! Çà ne sert à rien...
C'est sans appel. Si vous ne le faites pas, j'arrête la thérapie.
Vous êtes un cas, décidément ! C'est d'accord. Toutefois, je persiste à dire que çela n'a aucun intérêt. Je ne fais quasiment jamais de cauchemars. Je suis bien dans ma peau, moi ! Je ne vois pas en quoi vos Etoiles idiotes pourraient y changer quelque chose !".
Ainsi, il fit de son mieux pour aménager sa chambre. La Winner Lady eut tout de même quelque répugnance à y entrer. Pourtant, le plancher avait été récuré, toutes les toiles d'araignées enlevées, les draps changés. H.D avait même commencé à détapisser les murs. Il dormit dans la chambre de ses parents. Les draps étaient encore tout imprégnés du parfum de Candice. Il passa une nuit très agréable.
Il se leva vers sept heures du matin environ. Il venait juste d'entrer dans la salle de bains quand Candice fit irruption derrière lui. L'air égarée, elle claqua la porte, et courut en avant. Sa chemise de nuit en soie céladon était mal boutonnée, H.D rencontra la dentelle blanche de son soutien-gorge lorsqu'elle le frôla au passage. Presque nue, sans ce rouge aux lèvres, les cheveux ébouriffés, elle était un éclat de splendeur. Elle s'empara d'une de ses trousses de toilette posées sur l'étagère à côté de l'évier, y farfouilla fiévreusement, en sortit une petite boîte noire où étaient peints les yeux de quelque mannequin. Elle en vida le contenu sur le rebord de l'évier, puis, avec des gestes d'une rapidité et d'une précision extraordinaires, comme possédée, elle passa une brosse à mascara sur chacun de ses cils, ensuite s'appliqua de violents coups de fard à paupière très sombre, trempa un pinceau dans un tube d'encre noire, pour se tracer deux traits épais d'eye-liner, et finit au crayon l'encerclement houilleux de ces yeux trop purs.
"Candice...", balbutia-t-il.
Elle lui infligea une telle claque qu'il fut repoussé d'un mètre en arrière.
"Ne m'appelez jamais par mon prénom !", cria-t-elle avant de disparaître.
H.D suivait Mis Clarence alors qu'elle allait mettre se bagages dans le coffre de sa Phaëto.
"Expliquez-moi, suppliait-il. Qu'est-il arrivé ?
Rien du tout !, s'égosilla-t-elle, et le noir dur autour de ses yeux accentuait chacun de ses cris.
Pas rien ! Vous avez vu quelque chose !
Oui, j'ai vu que vous êtes incurable. Je sais pourquoi vous cauchemardez ici ! Vos Etoiles n'y sont pour rien, c'est juste votre baraque moisie, cette ville arriérée ! Regardez ! Vous osez à peine marcher sur ce parking. Ce n'est pas parce qu'il est construit sur la maison de morts qu'il est hanté. Les cadavres ne vont pas s'arracher du béton pour vous bouffer. Vous êtes un parano, l'atmosphère sordide de cet endroit ne peut que raviver vos phobies ! Vous ne savez pas communiquer, vous avez l'air de parler un autre langage. Vous n'êtes pas fichu d'aligner trois mots sans tomber dans les pommes ! Je comprends que vous ayez peur de tout ; tout est capable de vous nuire tellement vous êtes faible !
Tenez, là, vous n'êtes même pas capable d'inventer quelque chose pour votre défense...
Cessez de vous construire d'infernales machinations cosmogoniques ! On n'est pas dans les X-Files. Personne ne vous veut du mal !
Pourquoi ne retournez-vous pas à La Cité ? Là-bas, tout le monde est... gentil ! Tout le monde est gentil, attentionné avec vous alors que vous nous ennuyez tous. Tout le monde est prêt à vous assister, à vous soigner. Il n'y a pas de système, pas d'exclus. Vous avez la chance de vivre dans une belle communauté, profitez-en ! Retournez parmi ces gens gentils qui vous rendront la joie de vivre ! Faites un peu la fête, au lieu de ranimer vos idées noires ! Bourrez-vous la gueule, inscrivez-vous à des cercles de dialogue et d'entraide psychologique, cessez de vous noyer vous- même dans le caniveau !
A quoi ça vous sert de vous auto-détruire ? Vous croyez que ça fait une belle image ? Mark Haden-Douglas l'orphelin, le loser, le pas intégré. Vous croyez que ça fait de vous quelqu'un de bien ? Bon sang, débrouillez- vous tout seul, et vite, car les gars en blouses blanches ne vont pas tarder à venir vous chercher. Et même dans ce trou paumé, ils vous trouveront ! Comment j'ai pu passer deux jours avec vous ? Je suis étonnée d'être toujours vivante.
Alors vous n'êtes pas d'accord pour les Etoiles ?
J'ai jamais vu quelqu'un d'aussi borné.".
H.D n'avait plus le réconfort de ses yeux, la bouillie de pétrole les ensorcelait. Elle s'enferma dans sa Phaëto, attendit que H.D se détourne un peu, puis se hâta de démarrer pour fuir vers les bruines de La Cité.
Certainement, elle avait fait un cauchemar. Apparemment, elle n'arrivait pas à supporter H.D. Il n'ignorait pas combien il pouvait être désagréable, avec sa paranoïa, son caractère lunatique, ses idées fantasques. En plus, la maison l'éc?urait. Cela, avec le stress d'un premier échec, aurait pu suffire à déclencher une nervosité qui à son tour aurait été instigatrice d'un mauvais songe. Sans compter qu'il n'était pas un cuisinier hors-pair. Elle n'avait pas mangé avec entrain le dîner qu'il lui avait préparé. A force de parler d'extraterrestres affamés, il devait aussi lui avoir bien tapé sur le système. Il l'avait fortement malmenée. Et ne raconte-t-on pas que le mal de vivre et la psychose sont contagieux ? Son système nerveux devait être très altéré avant cette nuit fatidique.
Un seul détail démontait toutes ses suppositions. H.D considérait les yeux de Candice comme les ennemis des Etoiles. Ses yeux l'avaient toujours empli de bien-être. Elle avait dû mettre des lunettes de soleil pour se rendre à Haymes. Peut-être ses yeux avaient-ils été attaqués par l'ambiance de mal préhistorique qui infecte toute la région ? Dans son dernier cauchemar, elle avait les yeux noirs. En voyant Candice, frappée par un soudain coup de folie, se barbouiller les yeux - alors qu'elle ne se maquillait JAMAIS les yeux -, que pouvait-il constater d'autre que : "A son tour, elle a été victime des Etoiles. Voilà pourquoi elle est partie.".
A moins qu'ayant abdiqué, et s'inspirant du récit du cauchemar de H.D, elle ait imaginé cette mise en scène pour pouvoir s'en aller ?
Dans ce cas, l'idée ne tenait pas la route, car Mis Clarence n'avait sans doute pas envie de conforter H.D dans son opinion d'un effet néfaste des Etoiles...
H.D se résigna à lutter seul contre les Etoiles. Ou contre sa folie. D'ailleurs, les Etoiles n'étaient pas le seul adversaire potentiel. Une masse inconcevable de volonté destructrice suintait du monde terrien. Des entités, apparues en même temps que la Terre, survivaient aujourd'hui, quatre milliards et demi d'années plus tard, sous différentes formes, toujours omniscientes. Non sans une grande méfiance, il se rendit à la forêt communale de Haymes.
Il traversa sans difficulté le bois de feuillus, ne prêtant aucune attention à la lumière verte qui lui glissait dessus en permanence. Des buissons roulaient leurs feuilles autour de lui, les ronces faisaient barrage partout, une multitude d'oiseaux poussaient des caquètements rauques. Au ciel voletaient corbeaux et engoulevents. La grisaille des nuages prolongeait le battement de leurs ailes. Les araignées tissaient des colonies sur les vieux murets de pierre effondrés. L'orange et le brun des feuilles mortes surnageaient encore sur quelques flaques boueuses. Quelques bosquets de fleurs éparpillaient bien leurs couleurs sur le talus, mais en somme l'endroit n'offrait pas un paysage enchanteur. Toutefois, H.D marchait d'un pas tranquille, le sourire aux lèvres. L'air un peu froid, désespérément fixe, ne l'incommodait pas le moins du monde.
Puis il traversa un large fossé. Un dégradé progressif s'établissait entre le tapis de feuilles desséchées et la craquelure épineuse des branches et des aiguilles tombées des sapins. Le sol se faisait élastique, spongieux. Des rayons blancs et jaunes fusaient des cimes et des orées, excitaient la saveur odorante de la résine, dégouttelaient cristaux aux buttes vertes des mousses. Les troncs robustes partaient en lignes ordonnées, et leurs branches formaient des marches en colimaçon vers le soleil. Dans la forêt quiète, le pied foulait la terre nue, les cocottes des sapins se levaient en cierges pour une grand-messe. Le vent s'enfilant entre les galeries géométriques des épicéas mélangeait le tout, secouait l'atmosphère feutrée, en moissonnant chaque senteur.
La frayeur vint cueillir H.D. Ce n'était pas cette grande main griffue qui agrippe le cou, mais elle en avait la foudre glacée dans la nuque. Aucun loup-garou sanglant aux crocs d'acier ne se jeta sur lui, mais il y avait la secousse qui vous vrille le ventre par les flancs et vous le remonte dans la poitrine. Il n'y avait pas le nécromancien lépreux aux nippes de clochard, juste la sensation des cheveux qui se dressent sur leur racine, et le cuir chevelu qui grelotte, quand il arrive.
Les forces négatives étaient présentes sur Terre, et dès la soupe primitive, le règne biologique avait collaboré à leur ?uvre. Selon H.D, moins les espèces étaient évoluées, plus les espèces avaient arrêté d'évoluer depuis longtemps, plus les espèces contenaient de ces forces. Les Bactéries, qui apparaissaient sans conscience ni volonté pour l'homme, possédaient une grande perception des mondes intérieurs et extérieurs, et étaient reliées par un immense réseau télépathique. Elles étaient le principal vecteur des expansions malignes à travers le globe. Quelle épouvante, quand on savait que sous certaines formes de résistance, ces êtres vivants étaient capables de traverser l'espace sans dommage ! D'ailleurs, certains scientifiques ne certifiaient-ils pas que la Vie aurait pu être semée sur Terre par des Bactéries implantées sur des micrométéorites ? Depuis quand les êtres du Triangle cherchaient-ils à atteindre la Terre par ce moyen ?
Puis les Végétaux et les Animaux avaient été engendrés. Les Végétaux étaient les principaux serviteurs des Dieux. Un lit de Sphaignes s'étendait aux pieds de H.D. Leurs minuscules collines vertes et jaunes tendaient leurs yeux vers H.D. Les minces tiges se terminaient par un bouquet de feuilles évoquant une étoile à six branches. Une énorme constellation d'étoiles enchevêtrées projetaient comme des pseudopodes invisibles et insensibles, seul H.D les sentait. Ils lui perçaient le corps, conversaient avec ses cellules, les Bactéries de son tube digestif. Il les regardait, une vapeur émanait d'elles en ascension, qui n'était autre que de la haine. De la haine gazeuse en apesanteur, qui agressait H.D, qui l'injuriait avec ses paroles de chlorophylle. Une eau stagnante se véhiculait sans courant entre les Sphaignes, acheminant vers les végétaux les sucs acides de la Terre qui digérait le monde.
L'eau ! L'eau ! Un atome d'oxygène, deux d'hydrogène, la combinaison la plus dépravée de l'univers ! L'eau avait une pensée complexe, elle filtrait toutes les longueurs d'onde de lumière et de sons, percevait les moindres variations radioactives de l'environnement, elle était presque un Dieu à part entière. Depuis ses flaques croupies, elle fixait H.D et lui présageait une mort atroce ! Comment avait-il eu le courage de boire jusqu'aujourd'hui ?
Il croisa des Hépatiques sommeillant sur le chemin. Les feuilles plates et vert foncé se réveillèrent à son approche, grincèrent en silence. H.D le savait ; elles crachaient des flammes iridescentes, des comètes de ranc?ur. Toutes serrées les unes contre les autres, elles complotaient sa fin. Besogneuses, elles expédiaient des radiations sur toute la surface de l'humus forestier.
Et les Mousses, du Polytric gluant à l'Hypnum sournois, celles qui se couchaient sur les troncs et les rochers, qui se nouaient aux Sphaignes en une étreinte hideuse, qui écartaient leurs bras fictifs pour s'emparer de lui. Les Mousses étaient les meilleurs espions lancés à ses trousses. Elles lui disaient de prendre garde, de fermer les yeux, de fermer ses sens, sous peine d'être assimilé après sa mort par la grouillance stranguleuse, au sein des trous noirs, de cent fois périr et renaître dans le supplice des particules qui s'y créaient spontanément par la collision aveuglante des énergies.
Il les croyait, car il savait leurs regards et leurs langues tournés vers le ciel et ses ambassadeurs les nuages cosmiques, dès la tombée du soir.
Les Epicéas et autres Conifères étaient certes bien plus évolués que les Bryophytes (Mousses, Sphaignes, Hépatiques), cependant leur taille importante leur conférait une masse d'émission inégalée. Les Epicéas croissaient plus vite que les Chênes et les Hêtres, et par conséquent fournissaient plus de bois, c'était donc pourquoi les hommes en repiquaient en quantité. Quelle inconscience ! Il s'en dégageait une gigantesque hostilité, une rage abstraite, encore alimentée par sa propre incapacité à s'exprimer, qui allait concasser H.D au moindre faux pas. C'était une ossature inextricable d'humeurs fondamentalement antihumaines qui se construisait entre chaque arbre, et sur son passage, H.D devait rompre une foule de ces fils mentaux, ce qui décuplait la colère des Epicéas à son égard. Les Etoiles avaient un moyen très sûr pour expédier le problème des humains. Une alliance avec les Végétaux, et des céréales aux légumes, tout deviendrait inconsommable, la race humaine s'éteindrait en quelques mois ! Un grondement mystique remuait toute la Nature unifiée contre H.D. Il prit ses jambes à son cou pour échapper à tous ses prédateurs absents, omniprésents.
Le vent s'infiltrait entre ses cheveux. Le vent ! Ignoble serviteur des ennemis sidéraux, transporteur des pollens assassins, le vent le poursuivait, allait arracher les membres de H.D, et tous les organes qu'il avait développés depuis la fatidique époque de ses huit ans, ces tentacules et ces excroissances qui abondaient sur son corps, que ni lui ni personne ne pouvait voir ni toucher, mais qu'il sentait pousser en et hors de lui, palper l'atmosphère pour en extirper des secrets inavouables, mortels pour l'âme !
Il détalait, à perdre haleine, l'orée était proche. Que la Providence fasse qu'il s'agisse bien d'une orée, et non d'une clairière ! Dans une clairière, encerclé comme il l'était, il ne tiendrait pas longtemps vivant. Du moins, pas vivant au sens plaisant du terme. Il se mortifiait de n'avoir pas amené de couteau. Il aurait pu se couper les veines, au cas où !
Une joie inexprimable l'inonda quand sa course le mena hors de la forêt, sur les chemins pavés de French Bridge, le quartier français de Haymes. Il s'arrêta un instant pour reprendre son souffle. Alors qu'il était accroupi, son regard stoppa devant une volumineuse fourmilière érigée sur un talus. Il s'en approcha pour observer les Fourmis affairées autour des galeries. Elles partaient en tous sens, portant des provisions, dialoguant par messages chimiques, chacune participait à la formidable organisation tacite de la colonie, chacune avait des ordres bien précis.
Une incroyable civilisation d'êtres bâtisseurs, avec toute sa hiérarchie compliquée, s'animait sous ses yeux. Et pourtant ! Combien de fourmilières n'avait-il pas éboulées du pied pendant son enfance ? Combien d'insectes n'avait-il pas mutilés, torturés, écrasés ? Cela toujours sans aucun sentiment de mal agir ! A ses yeux, ces animaux avaient une vie trop brève pour souffrir, une pensée trop grossière pour que leur décès soit choquant. Quel degré d'évolution fallait-il atteindre pour mériter le respect et la pitié d'un être humain ?
Même s'ils n'étaient pas les acolytes des puissances cosmiques, les Animaux percevaient ces puissances, et cela de façon inversement proportionnelle à l'évolution. L'homme, qui avait conquis la planète, ne courait pas vite, ne pouvait se défendre sans arme contre un prédateur, était peu résistant au froid, au chaud. En tenant compte des longueurs d'onde de lumière visible et des fréquences de sons audibles, il était presque aveugle et sourd. En outre, il était quasiment insensible aux ondes sismiques, à la radioactivité, aux modifications de pression atmosphérique. Parallèlement, les Chiens pouvaient entendre les ultrasons, les Chats étaient nyctalopes. Les Scarabées étaient sensibles aux ondes immatérielles qui parcouraient le monde, ils savaient éviter les effluves mortelles des Végétaux, et prévoyaient l'invasion de certains endroits par les entités. Ils étaient entre autres aptes à négocier avec les minéraux et nombreux étaient ceux qui, par le biais de canaux mentaux, avaient déjà visité plusieurs planètes du système solaire et d'ailleurs.
Les hommes n'avaient aucune idée de ce monde superposé au leur, qui pourtant était infiniment plus dense. Seuls les fous y avaient accès, parce qu'ils avaient régressé et sacrifié d'autres fonctions mentales en échange de leur clairvoyance. Mark Haden-Douglas pouvait aussi voir ces choses de l'au-delà. Par accident.
Là était la fatalité. Si l'on pouvait voir les choses de l'au-delà, alors elles aussi pouvaient vous voir, et vous annihiler. Voilà pourquoi les hommes normaux étaient en sécurité. Jusqu'à présent. Car le temps était proche, où les Dieux, y compris ceux du Triangle, pourraient voir sans être vus. Sans d'autre conséquence que l'Apocalypse. Ils étaient tellement supérieurs, leur niveau de perception et de connaissance était tellement incomparablement plus élevé ; Ils n'auraient pas plus de remords à éliminer la race humaine que lui en avait eu à donner des coups de pieds dans des fourmilières, que les bûcherons en avaient eus à allumer des feux dans la forêt, tuant des millions de fourmis...
Il demanda pardon aux tonnes d'Insectes qu'il avait dû massacrer sans y songer, à chacune des prodigieuses intelligences auxquelles il avait mis un terme d'un simple geste !
Il se releva car des gens s'étaient attroupés autour de lui, et le considéraient d'un air curieux.
Les premiers colons français de Haymes avaient bâti une église catholique dans le style néogothique. Elle traçait ses angles au bord de French Bridge, juste à côté de la forêt communale. H.D était déclaré protestant, mais cela ne l'empêcha pas d'entrer.
L'intérieur combinait des influences moyenâgeuses et contemporaines. Les vitraux sobres oscillaient leurs rayons colorés à travers les bancs de bois sombre, sur les grands piliers de pierre dénudée. L'autel était une large table ronde à un seul pied cylindrique central, faite entièrement en verre. Une petite ampoule torsadée faisait défiler une lueur rouge au fond du ch?ur, message de la présence de Dieu.
Bizarrement, son malaise se dissipa un peu. La pression monumentale qui l'obsédait venait de se relâcher. Les Dieux planétaires, les vrais Dieux semblaient fuir la foi élémentaire qui régnait ici.
Un grand orgue jouait sur le balcon en arrière.
La musique était un brame si viril que H.D en eut le frisson, elle résonnait dans chaque particule d'air. Sortant des tuyaux, le vent domestiqué répandait les chants des hommes à travers l'édifice, cela ébranlait le c?ur. Les parois vibraient de cette fierté harmonieuse, les notes sursautaient puis retombaient en chapes lourdes, humides, sur la nuque. Le musicien était un obèse de près de cent cinquante kilos ; il était bouleversant de voir un homme, aussi physiquement handicapé, capable de tirer une telle force d'un assemblage de tubes. Ainsi, le moindre des êtres humains pouvait faire preuve d'une persévérance impensable, le peuple humain semblait toujours triompher de la nature, en faire son esclave, lui faire dépenser son inépuisable énergie pour lui, pour le compte du singe nu et dépouillé.
Seulement, l'homme serait sans défense contre un mal qui se déroberait même à ses sens. Il n'existait aucun remède contre l'assaut moléculaire.
Il s'agenouilla en face de la statue de Jésus Christ sur sa croix à la gauche du ch?ur.
Le fils de Dieu dialoguait sans bruit avec H.D. Ses mains saignaient continuellement là où les clous les avaient meurtries. Le Péché du Monde se concentrait dans le chagrin de son visage et y trouvait l'Absolution. Jésus avait été exécuté pour avoir proclamé que l'homme méritait le Pardon de Dieu, que le monde était sauvé et que désormais les hommes connaîtraient le Salut de la Résurrection.
Aujourd'hui, Jésus, Dieu son Père et l'Esprit Saint rassemblaient des millions de fidèles au c?ur de la Sainte Eglise, des millions de terriens communiquaient leur ferveur pour la Christ, car il promettait le rachat de chaque âme, et le Paradis Eternel pour ses enfants qui montreraient du Repentir.
Dieu ! Vaste supercherie destinée à protéger les hommes du Désespoir ! Mensonges éhontés pour persuader l'homme de se lever chaque matin, de créer des foyers, pour empêcher l'homme de ressentir la sempiternelle Fatalité de la Planète, et de s'entre-tuer avant l'avènement des Vrais Dieux !
Les hommes avaient cru les Apôtres de Jésus l'Imposteur quand ils vinrent annoncer la Bonne Nouvelle, mais qui croirait le Messie Haden- Douglas quand il viendrait à son tour parmi les hommes, pour annoncer cette fois-ci la Mauvaise Nouvelle, celle que Vie et Mort sont sans issue, que le monde n'appartient pas et appartiendra de moins en moins à l'homme, car il était trop régressé pour rester digne de vivre ?
Qui accepterait d'abandonner tout progrès et tout acquis technique, de cesser de réfléchir et de philosopher, de couper tout crédit à la science, pour redevenir assez sauvage, voir enfin l'Ennemi qu'était l'Univers et pouvoir lutter contre lui, ou au moins implorer sa miséricorde ?
Il était allongé la face contre le sol glacé, les bras en croix. Les quelques personnes présentes admiraient sa dévotion.
Mark Haden-Douglas était perdu. S'il demeurait à Haymes, la Nature l'immolerait dans la plus inacceptable des tortures.
S'il retournait à La Cité, cet abruti de Williams l'internerait chez les mabouls, il passerait le restant de ses jours à prévenir l'humanité du danger, en vain. Ceux qui le comprendraient ne seraient pas à même de l'aider à organiser la Résistance, car ils seraient avec lui, dans l'asile, avec des camisoles de force.
La Cité neutralisait ces fauteurs de troubles, ces illuminés qui mettaient en péril l'allégresse et la confiance des masses.
Oh oui, quelle atteinte à la belle santé mentale de tous ces citoyens si... gentils !
Tranquillité pour tous ! Quelle magnifique promesse de La Cité à son peuple en liesse ! Mais à quel prix ? L'ignorance totale des dysfonctionnements de la société, une intolérance scandaleuse pour les personnes en difficulté, qu'on considère non pas comme des malchanceux mais comme des aliénés !
Aucune inégalité n'était visible puisque de clan à clan personne ne prêtait attention à ce que faisait l'autre. Le philosophe méprise le psychologue, et vice versa, mais les deux matières sont invalides : le Bien et le Mal sont des notions absurdes puisque relatives à chaque être, et les êtres Suprêmes ne s'en embarrassent même pas. L'Inconscient n'est qu'une façade pour nous cacher les agressions répétées des miasmes putrides qui sourdent en chacun de nous.
L'astrologue se querelle avec le croyant, pourtant l'astrologie et la foi religieuse ont la même assise de complète irrationalité. H.D avait vu, il avait des preuves, mais sa théorie serait sacrifiée au nom du bonheur. Savourez-le, ce bonheur ! Ne vous apercevez-vous pas que la joie qui vous enivre, l'insouciance qui vous transporte, ce sont vos chaînes ?
Pour être accepté en société, renoncez à votre identité au profit du conformisme.
Pour avoir un foyer heureux, fermez les yeux sur la misère de vos moyens, elle vous étoufferait.
Surtout ne lisez aucun livre, n'allez voir aucun film, ils sont porteurs de gangrène, donnent le cafard. Ne fréquentez pas les gens cultivés, ils propagent l'épidémie.
H.D en avait assez d'établir le bilan de sa différence.
Il ne lui restait plus qu'à se claquemurer dans sa maison, à s'abriter de la Nature, des hommes.
Il n'avait plus ni raison ni possibilité de vivre. Il voulait pouvoir choisir sa mort.
Peut-être demain partirait-il. Il quitterait le pays. Il...
Il n'arrivait pas à trouver le sommeil.
Les Etoiles du Triangle roulaient, impassibles. Trois rampes de lumière vers l'au-delà. Leur halo était presque devenu complice ; leur torpeur, leur poison devenait si intime en Mark que sans elles, il aurait du mal à envisager la vie. Même si elles disparaissaient, il garderait de toute façon ce don fétide qu'Elles lui avaient accordé l'été de ses huit ans.
Leur musique s'atténuait, puis s'accentuait. Cette alternance d'intensité prenait les aspects d'une confidence ambiguë ; comme si les Etoiles télégraphiaient leur volonté avec les arbres autour de la maison, avec l'eau qui fluctuait dans les canalisations, le vent qui s'insinuait par la cheminée, ou par les fenêtres entrebâillées...
Les Etoiles passèrent un tour d'écrou dans le ciel mort, pour monter d'un cran, en éclairant plus à l'oblique la chambre de leurs filaments graciles.
Il entendait des bruits de pas dans l'herbe.
Ce n'étaient que les battements de son c?ur quand il posait sa tête sur l'oreiller...
Minuit approchait, ou était dépassé. Une trille perça l'épaisseur de la nuit, des mains éthérées s'introduisirent à travers le torse de H.D., le tirèrent sans ménagement hors de son lit, hors de son sommeil. La vieille sonnette de la porte d'entrée déclarait son glas à quelques pièces de là.
Les sonneries s'intensifiaient, ne renonçaient pas. Qui venait le chercher à une heure pareille ?
Avait-il donc passé une nuit de trop à l'intérieur de cette demeure déjà enlisée de morts et de chagrins qui éclaboussaient les murs ? La prison du monde s'était refermée, elle se resserrait...
Le bourreau infernal tapait du pied derrière la porte.
Des fournaises béantes se plaquaient aux vitres.
H.D avait eu toutes les peines du monde à tendre le bras et à allumer sa lampe de chevet. Maintenant, il fallait se glisser hors de ses draps.
L'appel du tueur ne se taisait pas.
Pourquoi n'y avait-il pas songé plus tôt ? Si d'autres humains avaient le pouvoir de perception, pourquoi n'auraient-ils pas tenté d'obtenir le salut en participant aux entreprises des Etoiles ?
H.D avait ouvert la porte de sa chambre. Son bras cherchait l'interrupteur du couloir, à tâtons. Tout ce qui était tapi aux tréfonds des ténèbres n'attendait qu'un signal pour se précipiter sur lui, et le dissoudre aux trépas de l'Inouï.
Un agent des Etoiles lançait son sifflement aigre jusqu'à lui, elle disait : " Viens récolter ta fin au seuil de cette porte ; rejoins-nous par ta fièvre hypnotique...".
Il marchait à pas chassés, accolé au mur, il ne pouvait respirer à son aise : l'air lui rentrait dans les poumons en refusant d'en sortir ; expirer lui serait fatal.
La sonnerie s'amplifiait ainsi qu'une plainte, un tumulte rageur...
Soudain, H.D ouvrit la porte avec fracas, il fit un bond déchaîné. Il allait lever la bouteille vide qu'il avait ramassée, et la briser sur le crâne de l'envoyé funèbre !
L'étranger poussa un cri farouche ; H.D se suspendit net dans son élan.
"Susan !" Susan Weldings se tenait devant lui, palpitante de stupeur. Ce qu'il avait confondu avec les flammes de la Géhenne n'étaient que les phares de son Austin braqués sur la maison.
"Mark !
Qu'est-ce que vous fabriquez ici, à cette heure ? J'ai cru avoir affaire à un cambrioleur...
Trêve de bavardages ! Williams est venu me voir ; il m'a dit qu'il savait que je vous connaissais, qu'il savait tout, et qu'il voulait vous retrouver. Sûrement pour vous emmener. Je n'ai rien dit, il est reparti d'un air excédé.
Ils me surveillaient. Tous ceux qui vous veulent du mal.
J'ai attendu la nuit pour sortir de chez moi et aller à votre rencontre. Vous devez me suivre, Mark. Vous êtes en danger ici..."
Son visage tressaillait sous l'intermittence des phares, ses lunettes avaient des reflets convulsifs qui dissimulaient ses yeux. Les contours de sa silhouette se fondaient en spasmes, elle avait le souffle vulnérable qui délivre, la fascination des jambes, du ventre, des seins d'une femme tendus dans la même expectative, ou la même fascination...
Elle venait le secourir ! Mais de quoi ? Des fiers-à-bras de Williams ? Ou de la fureur des instances immortelles qui constituent la nature de ce que le monde entier appelle stupidement le Vide ?
La première, l'unique personne qui se préoccupait réellement de son existence ! Car en effet, les autres ne l'avaient assisté que pour se protéger de lui !
A ce moment, son amour pour elle était aussi complet que le néant de son désespoir était intégral...
"Je pars avec vous !, s'écria-t-il avec un enthousiasme renouvelé.
Vous êtes en caleçon ! Habillez-vous au moins ! Pour le reste, j'ai ce qu'il faut. J'ai de l'argent pour les chambres d'hôtel, et pour renouveler votre garde-robe. Et puis des prières...".
H.D s'était engouffré à l'intérieur ; il courut si vite à la buanderie, où il avait entreposé ses habits, qu'il en oublia d'avoir peur.
Susan était retournée à sa voiture. Elle était assise au volant, la portière ouverte, et s'impatientait.
Mark récapitulait, fébrile, les vêtements qu'il avait à enfiler. "D'abord, les chaussettes...". Il était pris d'une gaucherie incroyable ; à chaque fois qu'il voulait mettre une chaussette, il dérapait. La chaussette partait à côté du pied, retombait à terre et roulait sous un meuble, ou alors il était si excité que la chaussette se retrouvait mise à l'envers ou les motifs étaient dépareillés, etc., etc. ... De même pour son jean, il rentrait dedans du mauvais sens, ou mettait les deux jambes dans le même trou, bref toutes sortes de maladresses qui lui coûtaient un temps précieux.
Les chaussures. Que c'était compliqué, des chaussures ! Un pied droit, un pied gauche, une masse indémêlable de lacets...
Pendant qu'il était empêtré dans ses semelles, Susan klaxonna pour le faire se presser.
Il devait réussir à chausser ces putains de godillots s'il voulait retrouver la femme de sa vie, l'or de sa détresse !
Au bout de ce qui lui parut une éternité, il fut prêt. Il sortit de la buanderie.
L'attaque commença.
La maison l'assaillait. Toute la méchanceté qui rancissait en suspension, la flétrissure qui s'était amassée au cours des années de deuil, tout se jeta sur lui au terme d'une seconde redoutable. En pleine lumière, il aurait eu la force de se battre, mais - étaient-ce ses yeux qui tout à coup étaient rendus aveugles, ou une panne d'électricité ? - l'éclat des ampoules déclina, pour se consumer tout à fait.
Les murs, le plafond sécrétaient des essences qui lui tendirent une embuscade et le mirent à terre.
Il avança à quatre pattes, traqué comme une bête, jusqu'au bout du couloir où la maladie de la demeure le terrait.
Il fut propulsé au milieu du salon, se couvrant la tête des mains, sachant que l'agression était aussi bien interne qu'externe. L'énorme buffet, la table, les chaises, monuments colossaux érigés dans la pestilence du soir, crachaient leurs effluves carnassiers. H.D ne savait comment parer à leur expansion ectoplasmique, inconsistante. Il était pressé de toutes parts par les meubles jadis si familiers. L'atmosphère tremblait. Au loin, un geignement minuscule trouait la brume.
Le klaxon de l'Austin.
Oppressé par une pesanteur titanesque, H.D se traînait sur le sol, sanglotant. Les projections perfides le piquaient de partout, le bousculaient, ricanements diaboliques. Jamais les ténèbres n'avaient atteint un tel niveau de densité ; un véritable tsunami de noir l'emportait. Il avait beau pousser des plaintes, demander grâce, la maison le dévorait toujours plus avant. Il voyait ses jambes et en même temps, il sentait, il savait que les meubles les avaient englouties ; il n'en restait que des moignons ensanglantés auxquels s'accrochaient des lambeaux de viande et les crocs plantés de sa demeure anthropophage !
Seul un bahut devant lui paraissait inoffensif. Il l'attendait, ses deux vantaux ouverts. Un torrent de vilenie brute projeta H.D dans sa direction. Pour éviter d'être définitivement happé, il s'accrocha au bahut par la force de ses bras puisque ses jambes ne lui obéissaient plus. Les deux vantaux claquèrent derrière lui comme les cloisons d'un four.
A l'extérieur, injecté par des fenêtres entrouvertes, un vent barbare mugissait, avec lui tous les ch?urs des rugissements impies se groupaient. Un vacarme étourdissant, des vases qui tombaient, la tornade qui faisait vaciller les lampes et vagissait dans la cheminée, toute une cacophonie de remugle millénaire ouvrait ses ailes, les sueurs des murs crissaient, leur couleur morne d'oxydation brondissait, l'écorce rugueuse des Epicéas s'affolait en borborygmes, tout, l'Univers et ses galaxies au-dessus de sa tête, la respiration de l'humus, la fraîcheur de la rosée, se liguaient en crescendo corrompu de courroux et de déraison.
Tout à coup, des lames invisibles pulvérisèrent les parois du bahut, empalèrent H.D. Elles rentraient et ressortaient par un rythme à la frénésie chronique, enfonçant dans son corps d'illimités chants de douleur naissante, atomisée et périssante, une communion de martyres dantesques, tout cela secouait un ronflement qui se démuselait en escalade, une secousse insupportable. H.D cent fois mourut et cent fois eut la malédiction de survivre aux scies qui l'avaient découpé en averses de morceaux sanguinolents.
Le bois du bahut s'effondra sur lui. H.D perdit l'équilibre. Tout autour de lui, des flambées écarlates se ruaient en bouffées grandioses et s'abîmaient dans le vide. Il tombait à une vitesse terriblement douloureuse, au sein d'espaces générés les uns parmi les autres, bombés de moiteurs sidérales, ignifiées de fumerolles équivoques. Il mit un temps interminable à réaliser qu'il était entré dans l'atmosphère d'une des planètes du Triangle.
Il y était tout en étant absent, sinon il aurait déjà été désintégré.
Il s'égosilla autant que sa gorge et ses poumons le lui permirent, pourtant il ne produisait aucun son, telle était l'une des innombrables pénitences infligées par les Etoiles.
En haut de lui, des nuées de feux-follets s'accouplaient en rondes effrénées, se perpétuaient ou s'éclipsaient, se muaient en norias, en points de réfractations ; le tout partait en voyage sans frontière où se mariaient pérennité et instantanéité. Des étoiles, des armées de constellations décalées qui coulissaient leurs litanies à des milliers de milliards d'années-lumière de la Terre.
Tournant sous les amnésies de l'horizon, un disque de métal vert stridulait. La Moyenne. Auréolée de rose, elle comblait l'air intangible de ses pulsations gigantesques. Il provenait d'elle des ondulations, un festival de rais inédits qui rendaient les corps tour à tour transparents, incolores ou transverbérés. Elle frappait ses planètes de sa pyromanie, et malgré sa distance on pouvait distinguer à sa surface l'éruption de protubérances si phénoménales que l'une d'entre elles aurait suffi à embraser le Soleil. A sa droite, le chaudron bouillant de la Grande diminuait. A sa gauche, le tintement bleu de la Petite s'approchait, s'approchait, avec ses éclats de pénombre, ses révolutions hâtives, ses bouleversements...
Il se croyait sans cesse effleuré par les ailes antimatérielles des âmes qui tendaient leurs toiles mentales au fouillis des mondes sensoriels et insensoriels. Le sol n'était qu'un magma incandescent de fulguration, de multicolore. H.D traversa soudainement l'épaisseur de ce sol, il fut irradié par son éblouissance tourmentée, des projectiles jaillissaient de l'océan en surfusion, entraînant dans leur sillage des débris de vibrations viscérales. L'anoxie était si forte que des vermilles furtives lui crevaient les yeux pour fouiller son cerveau. Il nagea dans l'intumescence fanatique de lave pour revoler par-delà le ciel, toujours évitant de justesse les flagellations des intelligences volcaniques, et les décharges que lançaient certains nuages énigmatiques.
Il courait, virevoltait, pour échapper à la panique environnante, sautant par-dessus les montagnes polymorphes, touchant le fond des abysses d'effroi.
Il s'agitait au sein de chaque particule une vie parallèle, une vitalité centuplée par rapport à tout étalon terrestre ; H.D pensait à chaque seconde être écartelé par la pression osmotique conjuguée du néant et du trop-plein d'être de tout élément.
Des connections violettes se reliaient à son corps et en arrachaient des bouts pour les ausculter, et même une fois un raz-de-marée de sensations insoutenables le submergea, c'était une pyramide informe qui était son physique et autre chose, un élémentaire paré de stagnations et de renversements bruns et jaunes, il devenait senteur fauve et orchestre fantastique, sa douleur était une peau cornue qui se craquelait et se gonflait indéfiniment, jusqu'au passé ultime où il crut entrevoir et saisir toute l'éternité de chaque Univers, où il n'avait vraiment plus aucune dimension et était Errance.
Il s'efforçait de surprendre des troupeaux de créatures extraterrestres, ou des cascades de flots inversés, mais rien ; aucune vie en cet astre ou alors tout battait de la même et unique vie, du centre magnétique en rotation double aux ciels sulfureux des venins transplanétaires.
Alors H.D n'eut plus que peur, sa peur inégalable et sans commencement ni fin, qui englobait chaque Univers à elle seule, l'attraction irrésistible du tourbillon ; les gouffres s'ouvrant en lui ne se refermaient qu'après avoir gobé le lamento tragique qui augmentait et morcelait l'espace.
L'atmosphère s'amusant en irisations formait des tableaux hallucinés, des canevas de destruction, une brise visible en parfums d'argent s'allongeait, mèches glissantes par l'embrasure des perceptions.
Les cheveux de sa mère.
Pas ce vertige, pas cette chute !
Ne pas retomber en...
H.D respirait avec lenteur. Il remarqua vite qu'il était dangereux d'expirer, et tenta de le faire le moins possible. A ses côtés, un escalier faisait grimper ses marches branlantes. La maison était tranquille. Ni son, ni lumière, juste des souffles subits, des fragrances intraduisibles, une chair de poule qui se hérissait au fur et à mesure que des petits poignards lui rentraient dedans.
Le petit enfant avait huit ans. Sa jeunesse lui permettait juste de savoir que la fuite était le seul recours, et ses bribes de souvenir d'adulte ne faisaient que renforcer son désarroi : il existait un péril dont on en pouvait pas se soustraire, le péril cosmique ! En même temps, un intense sentiment de frustration le parcourait de part en part ; la haine d'être un enfant, la honte d'avoir été un adulte et de ne pouvoir se défendre pour autant.
Un grognement bestial retentit ; alors que toutes les bêtes du monde avaient subi l'extinction.
Les petits pieds de Mark le portèrent en avant, toujours plus vite ; les raclements et les odeurs de charogne le traquaient, il partit s'abriter dans sa chambre mais au carreau trois ampoules blanches au milieu de rien l'arrêtèrent ; à ce moment personne n'aurait su dire si le petit Mark regardait la mort depuis sa chambre à Haymes ou si le grand Haden-Douglas regardait la mort depuis le brasier des Etoiles.
Une déflagration affaissa le mur de gauche, des jets violents de plâtre faillirent le défigurer. Une vocifération terrifiante fit rebondir son écho à travers toutes les pièces ; Mark galopa hors d'ici. Son salut était de sortir de la maison. Où était la porte de sortie ? Il habitait là depuis huit ans, ou connaissait l'endroit depuis trente-cinq ans, mais peu importait : il avait oublié l'emplacement de la porte d'entrée ! Un nouveau coup éventra tout un pan de cloison. Mark s'enfuit pour ne pas être écrasé sous les gravats. Il courait à toutes jambes dans la direction opposée de la puanteur audible qui dégoulinait des meubles et de l'air ; car elle signalait la présence du Monstre, le Monstre avaleur d'enfants et punisseur d'adultes ! Mark détestait cet H.D autant qu'un enfant en était susceptible, car il allait lui devoir sa mort prochaine, lui le pauvre petit Mark qui n'aurait jamais rien demandé mieux que de ne plus voir les Etoiles, d'être reçu par les humains, de fermer les yeux !
Le plafond tambourinait et s'effondrait, les meubles se fissuraient. A l'image de la réalité !
La faim du bourreau frôlait sa nuque désormais. Il aurait dû être laminé depuis longtemps si le chasseur ne jouait pas avec sa proie comme un chat avec une souris ! Oui, le carnifex était là, avec tout son attirail de cruauté organique, il était sur lui en silences et en ouragans.
Çà y est, Mark est contre un mur. Il est vaincu. Il va se retourner, et contempler celui qu'il pense déjà avoir rencontré dans une vie antérieure, ou postérieure. L'Extraterrestre, cette fois-ci sans masque ni cuirasse, va se pencher sur lui et lui murmurer...
A quoi peut-il ressembler, puisqu'il n'est fait de rien de connu ni de connaissable ?
Un maelström de perdition qui l'écrabouillera entre ses pinces, un constant frottement visqueux de mandibules, un hideux mélange de toutes les horreurs inventées par l'homme, dans ses accès de folie prophétique ; avec un ?il de momie où se love la morve des siècles, couvert par des poils de loup-garou, chacun terminé par de minuscules griffes, la langue bubonique du béhémoth oublié, l'odeur épouvantable des Dieux chthoniens...
Ou simplement le visage abstrait et universel de la Peur, avec tellement de superlatifs que la maison va en éclater ?
L'enfant n'en peut plus d'imaginer. Il se retourne, en espérant que ce simple geste fera s'évanouir le Fléau.
LE FLéAU !
Le médecin-légiste déclara que la mort de Mark Oliver Werner Haden- Douglas était survenue dans la nuit du 26 au 27 août, des suites d'un arrêt cardiaque.
Personne ne se risqua à interpréter l'indicible expression de terreur et de damnation qui déformait son visage lorsque des employés de la Clinique Psychiatrique Centrale de La Cité le découvrirent étendu sur son lit, inanimé.
Dans le cimetière communal de Haymes, on trouve bien dorénavant une pierre tombale où est inscrit :
Ci-gît Mark Haden-Douglas. 1965-2000.
Néanmoins, peu de personnes seraient qualifiées pour préciser si le caveau familial contient sa tombe, et si cette tombe contient ou a un jour contenu un cadavre, ou rien, ou autre chose.
- FIN -