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Author: Natalie Portman
Fiction Rated: T - French - Angst/Horror - Reviews: 1 - Published: 09-24-02 - Updated: 09-24-02 - id:982558
Voyage(s) Blanc(s)

"A Grey Hills, les usines ne saturent pas le paysage de fumées polluantes. Aucune cheminée ne recrache ses particules de métaux lourds dans l'air, on ne déverse pas de produits chimiques dans les égouts. Les murs ne sont pas en compétition, les yeux ne sont pas aveuglés par les vastes jeux de lentilles qui sifflent depuis les gratte-ciels.

Le c?ur n'est pas malmené par le va-et-vient des bookmakers, l'inhumanité des ordinateurs.

Ici, il n'y a pas de procès. Pas de tribunal, pas de juge. Pas de prévenu de toute façon. Puisque tous les habitants sont innocents. Puisqu'il n'y a pas de loi.

Enfin, il n'y a pas d'oppression, pas d'autorité. Les enfants ne vont pas à l'école, les vieux ne vont pas à l'hospice. Les patrons ne sont pas obligés de payer leurs employés. De toute façon, les employés ne sont pas forcés de travailler, on en vient d'ailleurs presque à le leur interdire.

Pensez-vous pour autant qu'il s'agit d'un Au-delà ? Il y a de la vie, mais les habitants n'appartiennent plus au monde des vivants. La plupart sont des mendiants. Mais la mendicité n'existe pas, nous affirme le Centre Démographique. En effet, personne là-bas n'a assez d'argent pour leur faire l'aumône. A part les dealers et les trafiquants qui, par nature, n'ont pas l'âme charitable.

Grey Hills est une enclave du Moyen Age au sein du XXI° siècle, une zone de non-droit dans notre Cité ultra-policière, une tache de mort sur l'étendue de la vie Citoyenne.

Bien sûr, l'Administration taxera cet article d'aberration, mais nous avons les moyens de la contredire.

Ce n'est pas parce qu'il est peuplé de fantômes que le quart- monde est une légende".

Article de Joshuah Prittchaz de l'hebdomadaire The City Says, daté de janvier 2001

Quartier de Grey Hills, La Cité Octobre 2001

Une Austin rouge se gara sur un trottoir difforme de Pleasance Street, dans le quartier de Grey Hills. Susan Weldings parvint à en sortir au moyen d'un grand coup dans la portière coincée. Elle marcha au milieu de la rue, le vent dérangeant ses cheveux déjà emmêlés. Quelques taches de rousseur étaient nées sous ses yeux, suite à la dure épreuve physique qu'elle avait connue auparavant. Les bouches d'aération rejetaient leur chaleur à l'air libre, brisant la continuité des escaliers de secours rouillés qui garnissaient les bâtiments du ghetto. Affaissé dans un carton, un clochard barbu sirotait un canon bien rouge, mais pas autant que sa face burinée. Emmitouflé dans ses fripes élimées, il ricana au passage de Susan. Une bande de gars habillés de cuir tailladé passèrent en écorchant l'air avec le rauque de leurs voix. Leurs gros chiens accomplissaient une sarabande infernale de muscles, leurs yeux volcaniques se braquèrent sur elle dans un affreux concert d'aboiements.

Elle faillit renoncer. Cependant, la vue d'un homme noir assis dans la rigole, le regard évanoui dans le vague, effleurant quelque prodige invisible, la remplit de réconfort.

Au bout de la rue, les vitres d'un bar jetaient leurs reflets aux alentours. En haut, le néon écarlate de l'enseigne crépitait. Modulé en lettres mimant l'écriture à la main, et tourné par-dessus en jolie rose de tubes, il portait ce nom à la poésie décalée : Alcohol Flowers.

Elle reprit son souffle : sa dernière chance était là.

Depuis le temps qu'elle errait, depuis tout le temps écoulé après cette scène, à la sortie du Litterature Institute...

Mathématiques du Connu, de l'Inconnu et de l'Inconnaissable?

Il est des êtres à la limite de l'être, des fenêtres à la lisière de l'étrange, des anges aux frontières du néant. Tout comme il existe l'équivalent de l'autre côté, de chaque côté de la fenêtre, et finalement il n'y a jamais d'étrange que ce qui est de l'autre côté. Et les anges connaissent toute la multitude des fenêtres ouvertes ou fermées sur l'infini du temps et de l'espace. Ils les traversent si fréquemment qu'ils ne sont plus étrangers pour personne, ou alors ils sont étranges-étrangers à tout ce qui les entoure et ce qui s'interpénètre avec eux.

Par contre, et parmi cette insolite minorité ils sont les plus nombreux, on rencontre des êtres qui regardent par ces fenêtres, qui parfois volent de l'autre côté. Cependant, ils sont incapables de retourner en arrière. Toute leur vie, ils errent par l'univers, rêvant d'évasion, mais n'agrandissant jamais leur domaine, ne faisant jamais que d'en changer. Ils errent dans une hélice sans commencement ni fin, passant de niveau en niveau et, bloqués par des valvules mentales, ne pouvant jamais reculer.

Pourraient-ils alors, en allant plus vite, rejoindre les voyageurs plus en avant, ou atteindre les niveaux supérieurs sans jamais les croiser ? L'hélice est-elle multipliée par l'innombrable des identités, existe-t-il des intercommunications entre certaines hélices ? Trouve-t-on des passages secrets qui mènent de bout en bout de l'existence, permettant de visiter l'hélice de façon sélective ? Certaines hélices sont-elles finies ? Certaines sont-elles non cloisonnées ? L'univers a-t-il vraiment une configuration hélicoïdale ? Peut-être la métaphore même de ces concepts abstraits restera-t-elle à jamais hermétique à nos consciences, c'est-à- dire qu'il est peut-être impossible d'imaginer une métaphore.

Autant de questions qui demeureront à jamais sans réponse. D'ailleurs, il est même impossible de se poser de telles questions. Beaucoup disent que ces hélices n'existent pas, donc elles ne seraient pas dignes d'étude. J'affirme qu'elles existent, puisqu'elles sont l'existence même, en même temps qu'elles sont l'inexistence.

Les seuls à connaître la réponse de toutes les questions, même des questions impossibles, qui possèdent la clé de tous les passages, même de ceux qui n'existent pas, ils sont à la fois l'Etre, la Fenêtre et l'Ange, autrement dit Dieu(x),

autrement dit Rien,

ou Tout.

Bref, le Paradoxe.

Susan Weldings, Extrait de Feu-Naître-Ange, postface.

Les flashes des photographes résonnaient comme des détonations, des rafales, un déversoir de lumière lui sautant dans les yeux pour les forcer à se fermer, si bien que dans tous les journaux de La Cité, on ne put voir qu'une Susan Weldings grimaçante.

A sa sortie du Citizen Literature Institute, elle parut complètement déboussolée par l'assaut des journalistes. Les questions pleuvaient à toute vitesse, se superposaient à l'anxiété de leurs visages, magma dépouillé de toute cohérence.

Ainsi, son discours ne répondit à aucune question, ou plutôt ne répondit qu'à celles qu'elle s'inventait à l'instant :

"Mademoiselle Weldings, votre dernier ouvrage, Feu-Naître-Ange, a conquis un million de lecteurs. Et aujourd'hui, vous venez de recevoir le Grand Prix du Literature Institute. Peut-on parler de consécration ?

Je trouve ce succès absurde. Ne me racontez pas que plus d'un centième de ce lectorat a compris quelque chose à ce roman, à son enjeu. Ou alors, je me suis complètement plantée, et les objectifs de Feu-Naître-Ange n'ont pas été atteints...

Quels sont vos projets à présent ?

Je vais me retirer de la scène publique et réfléchir à un nouveau titre...

Sera-t-il dans la lignée de vos ambitions métaphysiques ?

Je... Je ne veux pas en dire plus pour l'instant.".

Puis une nouvelle averse de mots. Les gorilles prêtés par l'Institut lui frayèrent un chemin vers la Spider Conquest qui l'attendait au bord de l'avenue principale.

"Madame, madame, une dernière question...".

Un minuscule journaliste aux lunettes rondes sautillait parmi la foule des harceleurs, tantôt apparaissant, tantôt disparaissant sous la masse des pardessus et des voix qui s'élevaient plus haut que la sienne. Mais il persévérait, le regard mouillé d'imploration. "Madame ! Une question cruciale !". Les pardessus l'ensevelirent à nouveau. Elle eut envie de rebrousser chemin jusqu'à lui. Mais à la curiosité succéda bientôt la peur, la peur seulement à moitié injustifiée envers la teneur de cette ultime interrogation. La tête joufflue du journaliste émergea, il entama vers elle une course désespérée.

Des mains solides posées sur les épaules de Susan l'aidèrent à se recroqueviller dans la voiture. La porte se referma à plusieurs mètres encore de l'inconnu, et la Spider emporta en trombe la philosophe vers son domicile.

Susan eut trop honte pour revoir cet événement à la télévision. Tout comme elle évita plus tard de sonder l'expression étrange du présentateur Matthew Barnes quand celui-ci annonçait au journal de la chaîne CNTC (City News Teller Channel) :

"On est toujours sans nouvelle de la philosophe et métaphysicienne Susan Weldings, disparue de la circulation depuis le 30 juillet dernier. Elle s'était fait connaître par son essai, Feu-Naître-Ange, dont les chiffres de vente ne cessent d'ailleurs d'augmenter...".

A force de repenser à tout cela, elle faillit perdre le courage suffisant pour entrer dans le bar. Depuis deux mois, elle vivait hors du luxe que la célébrité lui offrait, elle errait dans les quartiers louches jusqu'à atteindre Grey Hills, l'antichambre de la déchéance, en pleine conscience de sa future perte.

Elle restait figée en face de la porte vitrée. Une rumeur floue, un fracas de voix emmêlées lui parvenaient du dedans. Si elle se trompait ? Si elle risquait sa peau pour une quête dont le but ne se localisait peut-être pas dans cet infâme taudis, mais dans son esprit ?

Une prodigieuse force la projeta à l'écart. Elle vit le coin du mur s'avancer vers elle dans un élan irrésistible. Dans une seconde, sa tête serait défoncée ! Heureusement, elle eut le réflexe de stopper sa chute avec ses mains. Un rôdeur gigantesque venait de la bousculer pour entrer dans le bar. Elle s'en tirait avec une violente tachycardie, des mains écorchées et une épaule à moitié démise. Elle s'étonnait d'être encore entière. Elle pouvait s'enfuir, retourner dans la quiétude de sa maison, avec son fils, et écrire un nouveau bouquin ! La fièvre la prenait, grossissait en épines dans son crâne. Elle se donna une brusque inflexion.

Et tira la clenche.

A l'intérieur, un mélange abject de vapeur de bière, de fumée de cigarettes et d'autres émanations lui sauta à la gorge et aux narines, lui donnant aussitôt un haut-le-c?ur. Les poivrots s'alignaient en face du comptoir, rêvant et baillant parmi leurs brumes éthyliques. Sous les arabesques mouvantes du tabac, des tables rondes se profilaient, où les clients buvaient, dormaient, jouaient aux cartes en jurant. Le patron, un chauve corpulent, faisait semblant d'essuyer un verre, sa clope délaissée se courbait sur sa lèvre inférieure, la fumée émise ne se reflétait pas dans ses pupilles.

On ne trouvait là ni plus ni moins que l'atmosphère des autres bars de quartier, mais elle était exacerbée à l'extrême. Une lourdeur de vivre, une peine, une méchanceté bien spécifiques à l'endroit reposaient sur quiconque levait les yeux. Il y avait là l'inexprimable tension avant la bataille, le craquement des fils entre les c?urs, comme si à chaque instant, l'un d'eux allait se lever et tirer sur les gens au hasard, comme si chacun d'eux était près à se ruer sur elle pour la dévaliser et la tuer. Elle se planta les ongles dans la paume de ses mains, attendit le sang, crispée contre le comptoir. Derrière elle, une ombre gloussa.

On sentait tous les regards se décoller de leur poisse habituelle pour s'engluer sur elle. Elle avança. L'écho de ses pas martela une marche funèbre dans la cloison de sa tête.

Pour abréger la souffrance de ses mouvements, le barman se déporta sur la gauche, se plaçant à son niveau :

" 'peux faire queq' chose pour vot' service, m'ame ?", avec un sourire d'une ironie glaciale.

Tout le monde se tordait à l'idée de ce qu'elle allait répondre.

Vous auriez pas un lait fraise ? Je me suis perdue. J'espère qu'ils font aussi les laits fraises par ici !

"Voilà... Veuillez pardonner l'apparente incongruité de cette requête..." En plein dans le mille.

"Mais..." Oui, ben nous fais pas languir maintenant qu'on a deviné...

La p'tite nénette avec sa trogne d'adolescente attardée, ses moches lunettes et ses cheveux pourris

"Je cherche un dealer.".

Il devint aussi pâle que le lait gardé pour les cocktails qu'il se préparait à servir en beuglant de rire.

Il répliqua d'une voix étranglée : "Euh... Vous savez bien qu'y a pas d'dealer à La Cité, ma'ame...

Enfin, attendez p't'êt' un moment à une table.

J'suis Bart Palnogh. Si un jour vous avez une demande plus dans mes cordes...".

Les autres n'avaient même plus d'idée de plaisanterie.

La terreur, la déception, la persévérance tiraillaient Susan. Il avait parlé en dernier avertissement de l'Enfer, en gros il lui disait de se barrer tant qu'il en était encore temps.

Une main se hasarda sur sa main. Elle retira aussitôt ses doigts, puis partit en direction de la seule table inoccupée.

Elle demeura là pendant deux heures. Au fil des minutes, les hommes se rattroupèrent autour d'elle.

Un jeune, qui la dévisageait, avec plus de détresse sur la face que le monde n'en saurait contenir. Un vieux mal rasé, qui de temps à autres lui sortait : "Tu causes pas trop, hein...". Et puis un de qui son regard n'arrivait pas à se desserrer, car il n'arrêtait pas de jouer avec un impressionnant couteau. Sans compter celui qui lui massait continuellement l'épaule gauche, en grommelant quelques vagues injures. Elle sentait à la fois des fleuves cherchant le chemin de ses canaux lacrymaux, un malaise chronique qui la rendait presque aveugle, et une crainte maladive, soudain voluptueuse, sexuelle, s'insinuant dans la raideur de ses doigts, de sa taille, de ses seins.

Le jeune semblait vouloir se décider à faire quelque chose.

Un homme entra. Il commença à s'entretenir avec Palnogh. Le visage angélique du jeune tremblait, vacillait. Elle se leva d'un coup, et courut vers la sortie. Au dehors, le jour s'était fort obscurci. Elle se précipita vers ce refuge nocturne pour y cacher ses sanglots.

Mais on retint son bras, et on la contraignit à se retourner. Une voix rauque lui dit : " Paraît que vous voulez me voir... J'm'appelle le Borgne."

Tout à coup, elle regretta les quatre pervers de sa table.

Il la supplantait d'une tête au moins. Sa poigne ne voulait pas lui donner le moindre espoir de fuite, elle était prisonnière de cette stature nauséabonde, et surtout de ce visage, de ce constant sourire sardonique, de cet ?il vivant aux précipices de démence et de cet ?il mort sous l'immonde cicatrice, suintant une humeur jaune entre les boursouflures de la peau orangée.

Il lui souriait en guise de ricanement intérieur, de jeu, de victoire.

Elle frissonnait de panique et de joie.

"Oui. C'est vous que je cherche.

- Pourquoi ?"

Parce que vous êtes le Messager, le Passeur, vos doigts drainent les outils de Métamorphose...

Elle porta ses lèvres à son oreille, puis lui annonça à travers le vent du soir, par l'aboiement des chiens au lointain :

"Parce que... Vous connaissez vos clients.

- Ouais...".

Un peu, que tu les connais, puisqu'ils ne vivent qu'à travers toi !

Il se passa trois jours, où personne ne sut ce que faisait Susan. Beaucoup racontaient que le Borgne l'avait enlevée.

Bart Palnogh pensait pour sa part qu'elle avait simplement quitté le quartier, faute d'y avoir trouvé des gentlemen.

Aussi tous les partis furent surpris de la revoir franchir le seuil d'Alcohol Flowers. Palnogh en suspendit même son simulacre d'astiquage de verres.

Un homme au crâne rasé était assis au comptoir. Plutôt grand, sa forte carrure semblait s'être amoindrie au fil des jeûnes forcés, et déjà ses joues se creusaient comme des tombes. Ses yeux étaient entrouverts, mais néanmoins fermés aux réalités extérieures. La bière forte qu'il buvait ne semblait lui envoyer aucune décharge. Ou plutôt, l'autre ivresse qui le hantait était si supérieure à l'ivresse alcoolique que cette dernière n'avait finalement plus aucun effet. "T'as d'quoi payer ?", lui demanda Palnogh.

"Tiens, charogne !". L'étranger balança une poignée de pièces sur le comptoir. Elles tournèrent à la surface du bois et - était-ce l'éclat des vitres, ou des lampes ? - sifflèrent un reflet doré qui glissa sur les lunettes de Susan.

Puis il posa une chope et tira une cigarette de son blouson vert râpé. Susan bloquait la lumière du dehors. Le briquet enflamma de lueur le visage de l'inconnu. Une blancheur de peau effrayante. Son nez anguleux était très fin, comme si trop de bagarres en avaient définitivement fait sauter une partie du cartilage. S on front était luisant de sueur. Elle s'écoulait doucement, formant des larmes au coin de ses yeux.

Susan remua les lèvres, sans parler. Il la dévisagea (non, il ne la défigura pas, nuance), puis tira une bouffée de sa cigarette. Sa main droite. L'extrémité du majeur et de l'annuaire manquaient.

C'était lui. Le Voyageur inconscient, l'Abaisseur de Voiles, le Trans- Mondes !

La fumée était une mer qui nageait, noyait son visage.

"Mon... Monsieur Steve Mengan ?", s'enquit-elle au prix d'un magistral effort de volonté.

Jusqu'à présent, c'est bien moi, répondit-il après une courte hésitation.

- D'a... D'après le Borgne, vous êtes le seul de Grey Hills à prendre de l'Outway..."

D'un geste brusque, Mengan porta son index à ses lèvres. Susan n'en poursuivit pas moins : "J'ai... désespérément besoin de vous.".

Car vous êtes un Messie, un lucide cosmique, le dernier des conquérants de notre ère !

Le 7 septembre 2000

Rapport de Matthew Delson, lieutenant du Citizen Narcotics Defence Office, matricule n° 008 138 224 302

A l'intention de son supérieur le colonel Albert Milton, du Citizen Narcotics Defence Office

Sujet : Drogue Outway

Ce rapport à été rédigé à la demande de la direction du CNDO. Il a pour objectif de retracer l'historique de la drogue Outway, de décrire ses ravages sur la population citoyenne et de suggérer des mesures répressives à la Direction.

La drogue Outway est apparue pour la première fois en Occident sous le nom de Drogue des Prophètes. Elle fut ramenée dans le campement romain de Subarta (Afrique du Nord) en 159 après JC, par un centurion nommé Claudius Tillius, qui l'avait acquise lors d'une expédition dans les territoires inconquis de Numidie. Elle se consommait alors sous forme d'une poudre verte que l'on faisait infuser. Tillius en fit rapidement le commerce et s'enrichit. La réputation du produit atteignit Rome, où il fut pris pendant les orgies des hauts dignitaires. A la suite de crises de démence collectives, dont le point culminant est l'assassinat de 12 convives par 5 drogués, l'Empereur Antonin le Pieux déclare la drogue illégale, nuisible à l'esprit, et punit de la galère les consommateurs éventuels. Il évite ainsi la déliquescence de son gouvernement. Tillius, victime également de sa potion, finit ses jours à l'asile. On lui doit cette citation en latin, qu'on revoit dans beaucoup d'annales de l'époque : E carne vivent ( "Ils vivent hors de la chair"). Les réserves de Claudius Tillius en poudre verte furent bientôt épuisées, et la drogue retomba dans l'oubli.

Cependant, un alcool verdâtre refait une discrète apparition dans plusieurs endroits au Moyen Age et à la Renaissance, puis en France à la cour de Louis XIV, où on le surnomme la Boisson des Voyants. Elle y est importée par le Baron Charles de Vaucourt, qui la rapporte d'un voyage en Espagne. Il aurait racheté cette marchandise à des Maures qui eux-mêmes l'auraient ramenée d'Afrique Centrale. La prise de cette boisson est parfois ritualisée au cours de messes noires, mais la plupart du temps, elle est simplement absorbée entre gens de bonne compagnie. Elle provoque des tremblements et des convulsions, les preneurs tiennent des propos délirants, axés sur d'étranges connaissances occultes. Les femmes semblent avoir des réactions encore plus spectaculaires que les hommes. A noter le précieux témoignage du Compte Olivier D'Altengis, dans son ouvrage J'ai bu l'Au-delà. On rapporte l'anecdote d'un enfant en bas âge qui en aurait bu par erreur. Il a hurlé sur un ton déchirant, s'est mis à psalmodier des prophéties incompréhensibles. Avant que sa famille ne puisse le retenir, il s'est enfui en courant dans la forêt voisine. Il ne fut retrouvé qu'au terme d'une harassante battue. Hélas, il avait, semble-t-il, glissé sur le sol humide. Il avait une fracture du crâne dont il décéda dans les heures qui suivirent.

La Boisson des Voyants entraîne des phénomènes d'hystérie collective dans de nombreux salons. Si l'on ne l'avait pas empêché, le Marquis Jacques de Grébonne aurait même mis le feu aux tentures de son château sous prétexte qu'il y avait aperçu des âmes viles l'espionnant.

De nombreux drogués prononcent la fameuse phrase E carne vivent au cours de leurs transes. Après enquête, les personnes concernées déclarent n'avoir jamais entendu parler ni de Claudius Tillius, ni de cette citation. Certains ne comprennent même pas un traître mot de latin.

Louis XIV en personne est alarmé par les dégâts de la Boisson. Il envoie ses Mousquetaires chercher le Baron de Vaucourt. Ils retrouvent celui-ci mort, noyé dans sa baignoire. De Vaucourt était friand de sa propre mixture, et on raconte qu'il en aurait absorbé avant de prendre son bain. Les autorités conclurent à l'accident. De Vaucourt était le seul fournisseur. Ses stocks furent saisis et détruits. Par voie de conséquence, on n'entendit plus parler de la Boisson des Voyants.

Pourtant, il est certain que le parcours de cette drogue ne s'arrête pas là. Au fil des siècles suivants, dans de nombreux états d'Europe, certains tueurs fous arrêtés par la police déclarent avoir consommé à plusieurs reprises des drogues puissantes, toutes de teinte verte, sous forme de boisson, de poudre à infuser, à priser, de pâte à mâcher ou de bandes de tissu imprégné à appliquer sur la peau. L'autre point commun de ces assassins est l'absence de mobile valable pour leur meurtre. La plupart sont exécutés, ou plus récemment, internés dans des établissements réservés aux dangereux malades mentaux.

Certains esprits audacieux prétendent que l'absinthe ne serait qu'une forme atténuée du produit qui fait l'objet de ce dossier.

On prétend aussi que des personnalités telles qu'Arthur Rimbaud, André Breton ou Aldous Huxley auraient eu accès à ce produit.

Certaines doses de LSD en auraient contenu, et seraient à l'origine de cas de folie bien reconnaissables. On peut citer notamment le cas de Syd Barrett, ex-membre du groupe de rock Pink Floyd.

L'avant-dernière manifestation indiscutable de la drogue a pour cadre la secte des Révélés, fondée par le millionnaire excentrique William O'Femmen en 1960. Le produit, sous une forme liquide, est alors surnommé le Feu Oracle. Les adeptes se l'injectent dans le sang avec de minuscules seringues (0,1 mL de contenance).

La secte s'éteint en 1963, quand les 135 adeptes, y compris le gourou, se donnent la mort en sautant du sommet d'une falaise.

On a retrouvé dans chaque cadavre des concentrations de drogue allant jusqu'à 0,01 g par litre de sang.

Les experts estiment que le Feu Oracle est une forme très concentrée. Des expériences sur des moutons montrent que 0,03 g par litre de sang correspond à une dose mortelle pour l'organisme.

Aujourd'hui, le produit sévit en Europe, au Japon et à La Cité sous le nom d'Outway. Outway serait une forme de concentration intermédiaire entre la Boisson des Voyants et le Feu Oracle. Il se présente sous forme liquide également, à ingérer par voie orale. Il est contenu dans de petits flacons de verre de 1 mL de contenance, la dose standard. Malgré le faible nombre de saisies, on estime qu'Outway se répand largement. Seuls quelques dealers de piètre envergure ont pu être arrêtés. Ils refusent de donner les noms de leurs fournisseurs et certains ont même mis fin à leurs jours en croquant une capsule de cyanure au cours de leur interrogatoire.

Le processus de fabrication d'Outway est quasiment inconnu, aucun laboratoire n'ayant été découvert jusqu'à ce jour. Son effet sur le preneur diffère légèrement de celui des formes précédentes. On recense moins de comportements violents, qu'ils soient de type suicidaire ou meurtrier. Toutefois la dépendance psychique est encore plus accentuée.

Des expériences sur des moutons montrent que 5 mL ingérés dans l'intervalle d'une heure sont mortels. Cependant, l'organisme semble pouvoir s'adapter à long terme. A l'ordre d'1 mL par jour, la plupart des moutons survivent au moins deux semaines. On recense toutefois deux cas de mort en moins de 8 jours. Que ce soit chez les moutons (d'après les expériences) ou chez les humains (d'après les rapports de police et d'autopsies), l'overdose induit la mort par accident cardiaque ou cérébral. Le mode d'action physiologique d'Outway reste néanmoins mystérieux. Les molécules chimiques connues qui ont été isolées n'ont aucun pouvoir de drogue ou de poison, elles paraissent ne jouer que le rôle de solvant. Le reste s'apparente à un mélange de molécules carbonées. Une analyse chimique par spectrophotométrie des atomes d'hydrogène est en cours. Nous prions la Direction de nous laisser faire une analyse par spectrophotométrie des atomes de carbone, certes beaucoup plus coûteuse mais beaucoup plus rapide.

Le prix modique d'une dose ( 80 silvers ) fait qu'Outway n'est pas une drogue mondaine comme ses formes antérieures. C'est bien une drogue populaire, qui touche toutes les classes de populations.

Nous enjoignons donc la Direction de déployer un vaste éventail de forces chargées de traquer les producteurs, les revendeurs et les consommateurs dans le territoire national, pour éviter que l'équilibre social de La Cité ne soit sévèrement compromis.

Nous lui conseillons en outre de prier les services secrets et l'Alert Agency de réaliser des tests de dépistage systématiques chez tous les membres importants du Gouvernement et de l'Administration, bref tout faire pour que ce fléau disparaisse à jamais de notre glorieuse démocratie.

Le macadam des rues de Grey Hills vibrait sous les pas conjugués de Susan et de Steve. Mengan regardait le froid défilé des nuages au-dessus de sa tête. Quant à elle, Susan explorait du regard le blouson de l'homme et ses ondulations lorsqu'il marchait.

"Depuis quand prenez-vous de l'Outway ?

Un peu plus d'une semaine. En fait, depuis que Le Borgne m'a sorti qu'il n'avait plus d'héroïne et m'a proposé ça en échange. Pour que tu sois pas en manque, disait-il. Ça fait le même effet, même mieux. Tu parles ! Il s'est bien foutu de ma gueule !"

A ce moment, sa cigarette trembla au bout de ses doigts, et dans ses yeux, une lumière plus antique que la vie se mit à sombrer.

"Pou... Pourquoi ?

Parce qu'avec l'héroïne, on savait au moins où on allait. Tandis qu'avec... Cette saloperie du Diable, on peut s'attendre à tout.

Vous avez... des visions ?

Oh ça... J'ai vu plus d'étrangetés que le monde est capable d'en fournir."

Le c?ur de Susan s'arracha dans sa poitrine et faillit bondir plus haut que la silhouette de Mengan, en une délicate et précise gerbe de sang. Elle explosait d'un rire intérieur qui se déliait sur son sourire. Son cerveau bouillonnait d'un triomphe nouveau ; ses recherches n'avaient pas été vaines !

"Voyez-vous, enchaîna-t-elle fébrilement, j'ai une théorie... sur les drogues. Ou plutôt sur la Vie en général. Je pense que le monde de nos perceptions ordinaires est trop étroit pour être le total de la réalité. Et qu'il existe une infinité de choses plus présentes qui nous échappent. Au fil de l'évolution, l'homme a cessé de les sentir, tout comme l'enfant cesse de rêver à l'état adulte, tout comme l'hallucinante diversité de nos sensations affecte de s'éteindre lors du passage de la vie à la mort. La race humaine est infirme et moribonde, il lui faut des succédanés de vie. Les scientifiques disent que les drogues ne sont que des molécules-intrus qui se fixent à l'extrémité des neurones à la place des neuromédiateurs normaux, induisant alors des émotions, des sensations erronées. Moi, je dis que les neuromédiateurs sont seulement des clés qui ouvrent la simple fenêtre du monde humain, et que les drogues ne sont que d'autres clés qui ouvrent d'autres fenêtres sur d'autres mondes ! Je suis persuadée que les visions des drogués ne sont ni des erreurs, ni des manifestations de l'inconscient. Je dis qu'elles sont la vérité, elles sont, une fois le conscient et l'inconscient abolis, une appréhension du même monde avec des sens différents. Elles sont une autre des innombrables fractions de la réalité.

Conneries !, rugit Mengan. La drogue sert juste à adoucir la mort !

Au contraire, elle n'adoucit rien. Elle élargit juste. Non, elle dévie. Comme je l'ai déjà dit, oui, elle ouvre une autre...

Mais bon sang, vous avez des preuves ?

Mon intime conviction, et puis tout ce j'ai lu sur les drogues en général, et ce que m'a dit le Borgne sur Outway en particulier."

Mengan l'agrippa par le col. " Tu veux savoir ce que c'est, la drogue ? C'est la fuite. C'est s'apercevoir que la vie, et la mort, sont insupportables. Mais c'est la fuite vers nulle part, car en dehors de la vie et de la mort, il n'y a rien ! Ta fenêtre, elle s'ouvre sur le vide ! Tu sais ce qui les alimente, nos visions ? C'est la putain de masse sans volume des trous noirs !".

Les pleurs se versaient en silence aux joues de Susan.

"Connasse ! La drogue, c'est la négation ! J'me drogue parce que j'ai ni les couilles pour vivre, ni les couilles pour mourir ! J'me drogue parce qu'il n'y a pas d'autre issue ! Quand j'vois des mômes, j'ai peur de leur violence, et quand j'vois des vieux, j'ai peur de leur haine ! J'me drogue parce que ma femme est plus là... J'ai perdu mon boulot, ma fille est en pensionnat ! J'ai commencé à me droguer quand j'ai vu que je n'arrivais plus à manger, quand j'ai compris que je ferais toujours plus de mal aux gens que j'aime qu'aux autres, quand même mon corps s'est mis à me rejeter ! J'me drogue pour pouvoir regarder les gens en face, et me sentir aussi riche qu'eux, j'me drogue parce que je suis déjà plus un nom de Dieu d'être humain. J'me drogue pour disparaître !".

Susan gémissait doucement. Ses yeux se fermaient fort pour ne pas voir la face hargneuse de Steve.

Il la regardait en frissonnant, ses poings rivés à son col oscillaient d'une rage sur le point d'éclater.

Ses dents grincèrent. Il la détestait, détestait sa bouche raidie et ses idées tordues.

Ses bras se détendirent brusquement, ses poings se rouvrirent, il l'éjecta un mètre en arrière.

Susan faillit perdre l'équilibre. Elle était à présent bel et bien en larmes ; elle criait à moitié, ses lunettes s'embuaient, amplifiant son ridicule.

Mengan lui tourna le dos et partit de son côté.

"Attendez !", s'époumona-t-elle.

Il ignora son appel.

Ne pars pas, mon amour, mon Scruteur de Portails ! Mon Feu, par le breuvage enchanté qui t'a vu naître Ange, Ange de Révélation !

"J'ai un marché à vous proposer !".

Il s'arrêta, sans faire volte-face.

Elle sortit une liasse de billets de son tailleur.

Mengan esquissa un demi-tour.

J'te tiens, mon petit. T'es pas tout à fait hors de ce monde.

"Je vois bien que vous êtes complètement fauché. Je suis sûre que vous avez dû voler pour vous payer vos derniers trips d'Outway. Alors voilà. Je n'ai pas besoin de votre compréhension. Je vous paye vos doses suivantes, plus un supplément, et vous me racontez toutes vos visions en détail !".

"Alors, parlez-moi un peu de vos aventures, Steve", entama Susan.

Le vent agitait en écume mordorée les feuilles mortes à leurs pieds. L'unique parc de Grey Hills grelottait, les quelques bancs sous les arbres dépouillés n'abritaient plus que des clochards et certaines vieilles dames un peu égarées. Elles contaient des vies transies à la brise qui s'empressait de les oublier.

"En fait, je n'ai pas de visions à proprement parler", commença-t-il.

Elle enclencha son dictaphone de poche. Le ronronnement régulier des bandes accompagna le monologue de Steve : "Une fois que j'ai bu mon millilitre, je peux tout à fait rester éveillé. Le monde m'apparaît tel qu'il est dans la réalité. Du moins, rien n'y est soustrait. Mais par contre, je vois, je sens d'autres choses en plus. Quand je me promène dans la rue, avec mon millilitre dans la gorge, des couleurs se forment dans l'atmosphère, qui ne devraient pas être là. Leurs nuances sont tout à fait anormales, comme si elles surgissaient d'ailleurs que l'arc-en-ciel. Parfois, je crois aux impressions du soleil sur mes yeux. Vous savez, ces taches rouges aux teintes bleues. Mais je réalise vite que c'est différent. Elles bougent - comment dire ? - sans changer ni de place ni de taille. Comme si le monde entier bougeait à leur suite. Je sais qu'elles sont animées par une énergie, j'ignore d'où elle vient. Elles se meuvent sans bouger. Et puis, il y a une terrible exacerbation de la vie. Les gens avancent sans me voir, mais leur flot de conscience autour me frôle et me racle les tripes... Parfois, j'ai remarqué des stries dans l'air, des pulsations inhabituelles. J'ai levé la tête, j'ai vu une croisade d'oiseaux vers le Sud.

Mes... Mes chaussures étaient aspirées... s'enfonçaient dans le trottoir, parce que... le béton n'avait pas d'existence tangible, comme si je retournais à la terre, en dessous, perdue sous toutes ses couches de squelette urbain sans substance véritable. Car l'âme et la matière, c'est finalement la même chose. C'est notre faiblesse qui les fait les discerner. L'air était si visqueux, lourd et grumeleux de vie, d'intensité, et de furie, je pouvais pas avancer ! Car... il y a des esprits... des fantômes... je sais pas quoi... qui arpentent la ville sur tout son long et épaississent l'air à force de s'y vautrer. Ça traîne, ça se tord, et ça s'enrubanne. Y'en avait plein autour du Borgne une fois... Et il se fendait la gueule comme un détraqué ! Sûr qu'il les voyait pas. Ça a pas de contenu, mais bon dieu, ça discute, ça discute sec. Y... Y marchent dans la tête des gens et ils gueulent partout, y gueulent qu'ils sont les vrais héritiers de la Terre. Et puis ils se penchent sur les feuilles des arbres du parc. Ils les mangent, ils se coulent en elles... pour leur dire leur mission. Une fois, j'étais près d'un tronc et en haut les feuilles ont bavé des prières en leur honneur. Et puis un con de pigeon du coin m'a regardé avec une de ces méchancetés ! J'me souviens, j'lui ai shooté dedans, tellement ses crétins d'yeux m'avaient fichu la pétoche. Y'a même une vieille qui m'a engueulé. Alors, j'lui ai dit : Tu vois pas que c'est un enfoiré de serviteur des Excarnés !?, mais elle a pas eu l'air de comprendre. Elle s'est taillée comme si j'en voulais à son sac à main...

Les Excarnés, vous dites ?, l'interrompit Susan. Qu'est-ce que c'est que ça ?

C'est le nom que j'ai donné aux fantômes.

D'où ça vient ?

Quand j'étais gosse, à Peldstone, une fois j'suis descendu à la cave, pour aller chercher ch'ais plus quoi, une bouteille de gnôle pour mon père, ou des bricoles pour faire des conneries avec mes potes... J'crois qu'j'avais une lampe de poche, ou des allumettes. Sur... Sur le mur, y'avait un graffiti. Gravé dans le ciment. Une débilité, en latin ou en grec. Avec mes copains, on avait inventé que c'étaient des fantômes qu'avaient écrit ça. En fait, ça devait plutôt être des anciens locataires, mais bon. C'était marqué : E carne vivent, je crois. Vous voyez, ça a donné les Excarnés.

Vous pouvez répéter la citation ?

E carne vivent, pourquoi ?

C'est... C'est le nom de mon premier livre, celui qui a été publié en cent exemplaires avant d'être retiré du marché parce que ça ne se vendait pas.

Et où est le problème ? Vous l'avez trouvée où, cette citation ? Dans un bouquin ?".

Susan était plus blême que les fantômes de Mengan. Lentement, elle répondit : "Dans un rêve.".

Ils furent un long moment sans s'échanger un mot.

Leur marche les mena jusqu'à une place dans le parc. Quelques baraques en bois y étaient installées. Elles dégageaient des vapeurs d'odeurs sucrées, et un air paraissant venir d'anciens orgues à musique, trottinant et dodelinant comme le papier troué qu'on fait passer dans ces appareils féeriques. Des bambins s'attroupaient autour d'un carrousel rafistolé, émerveillés par la ronde bancale des chevaux et des calèches mal peintes.

"Oh, des gaufres !", s'exclama Susan.

Elle tira Steve par le bras. "Achetons des gaufres !", et aussitôt dit, aussitôt fait, une grosse dame souriante aux joues rouges leur tendit deux morceaux d'enfance encore chauds. Steve fut bien forcé de suivre le mouvement et dut lui aussi croquer dans la pâte croustillante, réveiller entre ses dents des parfums mous de douceur et d'alcool. Ils remontèrent dans sa tête avec les bouchées de gaufre. Devant lui, Susan souriait en mangeant. L'incarnat se répandait sur son nez avec le froid d'octobre, ses lunettes déformaient ses yeux déjà plissés par sa joie futile.

Puisque ça lui fait plaisir, à cette idiote...

Susan rit, rit aux éclats, éclats de verre tombés du ciel ou jaillis de son c?ur, son rire chutait lourds flocons et velours au visage de Steve. Il était barbouillé de sucre glace, et cette neige scintillante parsemait jusqu'à son blouson.

"Vous... Vous vous en mettez partout !", s'exclama-t-elle.

Il oublia d'être vexé pour partir à son tour dans la frénésie d'un rire émergé des lointaines, brumeuses époques où l'insouciance avait encore un sens sacré.

"Ve... Venez, murmura-t-elle.

Oui, allons-y !", exulta-t-il.

Et se tenant par la main, ils montèrent victorieux dans le manège. Quand il acheta son billet au propriétaire, Steve lui adressa un sourire presque complice. Ils étaient dans une calèche tirée par un splendide cheval blanc, à qui il manquait une patte, monté par un petit cocher en K- Way qui savourait une sucette à la fraise.

La main de Steve était tiède quand elle lâcha celle de Susan. Le mouvement s'amorça, puis, une fois les frimas au-dehors disparus, se mua en tourbillon. Ils riaient à l'intention des étoiles cachées dans le ciel gris, emportées par la roue, les badauds autour d'eux tournaient, dansaient, Susan était presque belle sous le vent qui fouettait ses lèvres et entraînait ses cheveux. Steve, Steve avec ses doigts difformes accrochés au bord, ses yeux ambigus, la régularité de sa tête rasée, peut-être à cause du reste d'Outway qu'il avait dans les veines, ne savait plus d'où venait la rotation : du carrousel, du monde ou de sa poitrine. Les couleurs se fondaient en étreintes impressionnistes sur les contours de Susan, tout comme son rire traversait des pays d'inconscience, revisitait la planète depuis son foyer, et le recréait en ondes concentriques, vers les horizons qui les encerclaient, au loin, par-delà la courbure du globe. Leur allégresse inattendue se brouillait et se répandait, aux traînées de vue par le manège ensorcelées...

"Steve, ah Steve, nous ne sommes vraiment pas raisonnables !, chahutait-elle encore après qu'ils soient descendus.

Le soir s'amoncela bientôt sur leurs têtes. Ils étaient sur le chemin du retour.

Brusquement, il se plia en deux, toussa un grand coup, puis se releva aussi vite. Ses yeux étaient complètement écarquillés, il remuait la bouche avec l'air de vouloir déglutir, sans succès. "Qu'est-ce qui vous arrive ?

Rien...". Sa voix était devenue aussi râpeuse qu'une langue de chat.

"J'ai... J'ai juste besoin d'eau. Allons chercher à boire dans un bistrot.

C'est... C'est le manège qui vous a fait ça ?

Oui... Sûrement, oui, ça doit être le manège...".

Il résonna dans ses yeux une désolation que Susan ne sut pas lire.

L'incident fut vite oublié. Steve lui parla de ses autres découvertes. Des fois où il avait bu de l'Outway avant de s'endormir et que le liquide avait ruisselé jusque dans ses rêves. Il revoyait Bérénice, sa petite fille, sautiller dans les buissons de pensées ardentes, et le souvenir de sa femme, Juliet, chavirer au c?ur d'abîmes, par où il entr'apercevait les vagissements intimes des entrailles, les afflux saccadés du sang massif, à l'intérieur de sa tête les secousses matérielles, les incessants balancements : la respiration de sa mère... Ces vastes assemblées au sommet des esplanades, qui le regardaient planer, avec sur leur front la trace mouvante et épouvantable des Chancres, Mal venu des astres, parasitant les âmes terriennes pour retrouver un corps. Ces effluves irisés, ces cris et ces catalyses rugueuses, que Susan n'avait surpris auparavant que chez Baudelaire, suivis d'autres événements bouleversants pour la race humaine, des météores gazeux aux reins de nos cerveaux, des départs précipités vers l'arrêt du Temps, Temps que finalement Steve but dans une coupe de nuées, dissous dans d'infinis éléments dissociés du Temps et de l'Espace, des évidences bien plus fortes que nos axiomes cartésiens, telles que l'Etre et le Polymorphisme, l'Omniscience et le Néant, l'Eternité et l'Intemporalité, l'Infini et l'Infinitésimal. Il lui expliqua même pourquoi au fond insituable des trous noirs se créent et meurent spontanément des particules de matière, d'où provient l'énergie fondatrice : depuis le sein des Univers, l'ineffable expansion de douleur et de paradoxe qui consomme ou produit à sa guise la conscience des Archanges. Une fois même, il faillit connaître ce qui s'est tramé derrière le Mur de Planck, pendant les 10 puissance -24 premières secondes du Big Bang, il voulait y trouver Dieu, à l'extrême limite où l'avaient repoussé les astrophysiciens. Hélas, un obscur mécanisme l'en empêcha. Etait-ce la volonté de Dieu, ou la volonté de l'absence de Dieu de ne pas être dévoilée pour préserver l'Espoir, la Foi ? Il l'ignorerait toujours.

Ils se donnèrent rendez-vous pour le lendemain à l'impasse de Flying Papers Street, dans le quartier de Grey Hills. Puis Steve retourna à son appartement crasseux dans un des HLM délabrés de Solidarity Street et Susan au modeste hôtel New Sleep d'Independance Street. Elle y avait loué une chambre au nom d'Anna Grayn. Elle suspectait son père, Peter Weldings, d'avoir demandé à la police de la rechercher. Son numéro de carte de crédit était le même que son matricule citoyen (006 934 128 075) comme c'était la norme dans La Cité, et cela la rendait bien trop pistable. Aussi payait- elle toujours en liquide, malgré le danger des pickpockets. Elle se réapprovisionnait en billets auprès de son conseiller financier personnel, Frederic., de la Citizen Bank, avec qui elle avait conclu un contrat de confidentialité. Grâce aux ventes mirobolantes de Feu-Naître- Ange, elle pouvait largement couvrir tous ses frais éventuels. Ce soir-là, elle s'acheta une bombe de colorant pour cheveux d'un noir très prononcé, et quelques vêtements.

Ainsi, au matin, lorsqu'elle retourna à Grey Hills, elle était méconnaissable. Son Austin trop voyante avait été remplacée par une mobylette de location qui enfumait toute la rue sur son passage. Ses nouveaux cheveux de jais étaient noués en chignon et recouverts d'une casquette rouge à la gloire des Victory Racers, l'équipe de basket-ball citoyenne. Quant à son jean délavé et son blouson de hockeyeur, ils n'étaient pas d'un meilleur goût que son ancien tailleur, mais avaient au moins le mérite de la rajeunir. Le plus surprenant était son visage blanc de froid, aux yeux rougis par les lentilles de contact qu'elle ne supportait guère. La nouvelle beauté d'Anna Grayn dissimulait à merveille la romancière marginale qu'on appelait Susan Weldings, auteur visionnaire et incomprise d'E carne vivent, d'Errance, des Particules Ignorées et de Feu-Naître-Ange.

Seul le Borgne ne fut pas dupe. Il aurait reconnu entre mille cette voix feutrée, irrationnelle, quand elle lui dit : "Je viens vous acheter de la Potion.

Pour qui, Weldings ? Ta consommation personnelle ?

Non, pour Mengan.

Il est pas assez grand pour venir tout seul ? Qu'est-ce que tu viens faire dans cette histoire ?

Laisse-le, laisse-le observer par-delà les Fenêtres, laisse-le chercher les Issues. Je suis son Apôtre, son dernier lien sur la Terre qui lui apporte les moyens d'envahir l'Au-delà !

C'est moi qui paie pour lui maintenant.

Tu sais, j'ai à nouveau d'l'héro, maint'nant. I peut y retourner sans problème, la dépendance à Outway est bien calmée par la poudre.

(En plus, avec Outway, il clams'ra trop vite, y rapportera pas assez de thunes.) Il veut continuer avec Outway.

Ça, j'aimerais bien l'entendre de sa bouche.".

Susan tenta d'avoir l'air résolue :

"Puisque je te le dis.

D'accord... D'accord. J'te préviens, Weldings. J'te préviens charitablement. Ton Steve, il a beau être sacrément résistant à la daube, t'es en train d'le buter ! Outway, ça t'bouffe un gars à toute vitesse. A côté, l'héro et le crack, c'est du café. Tu veux qu'i t'claque entre les mains ?".

Alors pourquoi lui as-tu fait essayer le Breuvage Extralucide, le Redécouvreur de sens, si tu savais que c'était lui aliéner ce monde ? Pourquoi l'as-tu fait monter dans ton bateau, vers cette Mer des Sargasses, ces abysses d'abandon, si tu savais qu'il n'en pourrait s'en échapper ? Je ne fais que parachever ton ?uvre, Bourreau Céleste, Envoyé de Nulle Part !

Et puis...

Que vaut le sacrifice d'un homme si c'est en échange de la Connaissance ? Et de toute façon, Outway ne peut le terrasser, il ne fera que l'enrichir...

"Il... Il a insisté pour en reprendre, renchérit-elle. Il dit que c'est encore mieux que le LSD. En... En plus, ses voyages sont plus lointains que ceux des autres buveurs d'Outway. Il a un Accélérateur dans la tête, un Pouvoir !"

C'est un Demi-dieu !

Le Borgne lui envoya une superbe claque. Susan rassembla toute sa résistance intérieure pour ne pas vaciller sur ses pieds. Elle le fixait, ses yeux préféraient souffrir le martyre que de pleurer. Devant elle, le tueur d'adolescents se gondolait comme les images troublées derrière l'incendie. Elle avait perdu une lentille.

"T'es vraiment bornée, p'tite pute !, gueula-t-il. Mengan, j'l'aime bien ! Tu t'rends pas compte que tu vas lui faire fondre le cerveau ? Combien il a déjà pris de millilitres ? Dix ? Vingt ? Ça m'étonne qu'il soit pas encore un maccabée ! Jamais je...

Je te paie le double du prix.", coupa-t-elle sèchement.

La mâchoire du Borgne vibra, son ?il vaillant engrangea une fourmilière de constellations brutales.

Néanmoins, il ne protesta pas.

Leurs mains se joignirent, et du blouson de Susan passa quelques strates de papier froissé jusqu'aux doigts du dealer qui transmit en retour un tintement de verres qui s'entrechoquaient.

"Y'a trois doses. Tout ce que j'ai, souffla-t-il. Et à ce moment précis, il ne pensait même plus à avoir honte. Ses dernières lanières de bonne conscience s'étaient écoulées de lui, il avait cédé. En fait, le vrai dealer, c'était Susan, et la drogue ces quelques billets brodés de chiffres insensés, cette drogue impérissable, indispensable, pour qui le Borgne vendait définitivement son âme au Diable ; ce Diable ricane de voir la race humaine si faible, si faible qu'elle croit, contrairement au reste du règne animal, pouvoir réduire la matière en esclavage, sans jamais y parvenir puisqu'elle ne faisait jamais que d'accomplir l'inverse !

Neuf heures à la montre de Steve. Trop tôt pour aller voir Susan. En attendant, il alla rincer une bière à l'Alcohol Flowers. La télévision, constamment branchée sur CNTC (la télécommande était endommagée), diffusait des icônes vagues. Elles n'étaient pas assez puissantes pour attirer l'attention du toxicomane. Des vapeurs rescapées d'Outway l'obnubilaient en permanence. Elles rendaient tout élément artificiel absolument flou et secondaire. Cependant, quand il vit le bras de Palnogh armé de la télécommande glisser pour monter le son, le mouvement, son soubresaut de vitalité, l'extirpa de son demi-sommeil. Il fut forcé de suivre des yeux les articulations du barman et du coup, de regarder le reportage. Le présentateur annonçait : "... troisième mois depuis la disparition de Susan Weldings, l'auteur de Feu-Naître-Ange... La jeune femme s'était fait connaître du grand public en présentant son livre en avril dernier...".

Des images d'archives la montraient dans une librairie en train d'arranger elle-même ses exemplaires sur un présentoir, tout en souriant aux clients qui venaient lui poser des questions. Tout à coup, Steve recracha la bière qu'il avait dans la bouche. Il venait de remarquer un détail, un détail accablant !

Il inspecta son porte-monnaie à la hâte. Il devait lui rester juste assez pour ce qu'il avait à acheter. Il allait se dépêcher d'aller au magasin, puis il se rendrait à Flying Papers Street, pour voir Susan. Il posa le prix de la boisson sur le comptoir, et se rua hors du bar.

Ils arrivèrent tous les deux à peu près en même temps, à peu près aussi essoufflés l'un que l'autre. Le visage de Susan radia de bonheur à la vue de Steve.

Ils étaient tranquilles ici. Les volets des bâtiments étaient fermés. Les gens évitaient le coin, car la semaine dernière, on y avait retrouvé le cadavre d'un flic poignardé. Et à La Cité, les cadavres de flics ne couraient pas les rues (aucun cadavre de flic ne court les rues, à part dans les romans allumés de Stephen King, remarquera le lecteur réfractaire aux effets de style), alors les endroits où il y en avait étaient catalogués comme particulièrement malsains.

Assis sur des poubelles, ils discutaient de tout et de rien, tous deux désireux de retarder le moment où l'on parlerait d'Outway. Steve fumait une cigarette, les rubans dessinés par les bouffées voltigeaient de plus en plus haut jusqu'à ce que le ciel les engloutisse. Une brise légère venait se perdre dans l'impasse et passait ses caresses entre leurs vêtements.

"Mon Dieu, que ce vent est doux !", s'exclama Anna Grayn au milieu d'un sourire.

Mon Dieu ? Je croyais que vous étiez athée, commenta-t-il.

Quand je dis Mon Dieu, c'est façon de parler... Comment pouvez-vous être sûr que je suis athée ?".

Il sortit un petit livre de sa veste trouée. Le titre était inscrit en majuscules rouges, le dessin de la couverture représentait une fenêtre ouverte sur la nuit, où trois étoiles brillaient comme si leur vie en dépendaient. "J'ai feuilleté vot' bouquin sur le ch'min. Vous y dites que Dieu n'existe pas."

La première stupeur dissipée, Susan trouva la force de répondre : "Tout à fait. La Bible n'a pas plus de validité que les mythes grecs. Beaucoup de prétendus miracles peuvent être expliqués rationnellement. Ainsi, la pêche miraculeuse soi-disant permise par le Christ... Elle n'est en fait due qu'à une exceptionnelle concentration de poissons au niveau de la cuvette où les pêcheurs ont jeté leurs filets sur le conseil de Jésus. Certains attribuent une immense clairvoyance au Messie. J'estime néanmoins que cette pêche n'est que le fruit du hasard, et la rumeur populaire a amplifié l'anecdote, confiant tout le mérite à cet insignifiant fils de charpentier de Nazareth. Les autres événements apparemment surnaturels ne sont peut-être que le fruit des mensonges des Apôtres et de leurs successeurs. Des légendes, des superstitions, des erreurs d'interprétation. On sait maintenant que Bernadette Soubirous n'a jamais vu la Vierge Marie à Lourdes, mais une de ses camarades déguisée pour lui jouer un tour.

En conclusion, ce n'est jamais l'action de Dieu qui préserve l'humanité de la Fatalité, mais bien la foi en Dieu. Rien ne prouve son existence, et surtout pas les verbiages de Descartes ou les Agnus Dei des Papes.

De toute façon, je le répète, l'important n'est pas que Dieu existe mais que les hommes continuent à croire qu'il existe, sinon ce sera le Suicide planétaire. C'est le Pari de Pascal.

C'est faux. J'ai la preuve de l'existence de Dieu.

Qu'est-ce que vous racontez ?

L'autre jour, j'avais bu deux millilitres d'un coup, parce que j'avais encore plus le cafard que d'habitude. Je traînais dans j'sais plus quelle rue. Des gosses jouaient sur le trottoir, à se poursuivre, je crois. Ils criaient très fort. Deux-trois gonzesses discutaient, p'têt' de la mort du Prince Charles-Henri de la Monarchie de Machin-Chouette, enfin ce qui intéresse les femmes du coin. Un vieux moustachu roupillait sur un banc. Oh, puis il y avait aussi des hommes dans les voitures, partout. Ils cherchaient un boulot, comment vivre, ils posaient des questions à ton ciel soi-disant vide. Sans recevoir de réponse. Soudain, depuis au moins la moitié d'entre eux, il a bondi une... une aura. C'était invisible, pourtant dans mon c?ur je sentais que d'après la texture, la couleur aurait été proche du blanc, enfin tout ça, ça foisonnait d'ondes, de rayons, ça flashait de partout, ça chantait des psaumes qui sont ni d'not' langue ni d'not'voix, une ascension de poitrines, ou plutôt des départs dans le ventre... non... dans les mains. Il y avait comme un raz-de-marée au-dessus de nous... Ça descendait dans un roulis orageux, ça balayait tout ! Je sentais une sanctification dans les moindres interstices de ces gens, une bonté indestructible. Des... Des étincelles pulsaient sans cesse hors de moi, l'air était électrisé de grâce ; je crois que dans un élan ça s'est soulevé et après la Vierge Marie a pleuré dans ma tête, de ses larmes universelles. Je sens toujours ses cheveux qui me rentrent dans les yeux... Et puis, je me suis mis à genoux au milieu de la rue et j'ai prié.

Ça a dû s'arrêter, Dieu en avait peut-être marre de papoter avec moi, car les gens m'ont regardé d'un drôle d'air et ils m'ont forcé à me relever.".

Susan restait bouche bée.

Tu es le deuxième Messie après Mark Haden-Douglas ! Viens, viens en moi me prêter tes Songes de Délivrance...

Elle finit par se ressaisir.

"Euh, Steve...", prononça-t-elle.

Elle ouvrit la main droite, d'où fusèrent soudain deux rais de cristal.

"J'ai acheté deux doses", mentit-elle.

Steve en attrapa une dans sa main estropiée. Son ?il derrière le verre était distendu par la réverbérance du fluide. Un volume d'un millilitre était dérisoire. Toutefois, l'épaisseur du verre du flacon permettait d'impressionnantes mouvances imaginaires de la taille du liquide. Son vert très foncé grinçait à travers la fiole pour mordre à même les peaux de Steve et de Susan. L'essence prophétique remuait sereinement, sauf les quelques fois où d'inquiétants mouvements de convection spontanée l'agitaient, lui conférant presque une volonté propre. Aux lèvres de Steve naquit un sourire sans signification définie. Le couvercle du flacon était solidement fixé : apparemment, on désirait empêcher toute perte de produit, y compris par évaporation ou par ruissellement. Il fallait d'ailleurs un tournevis adapté pour ouvrir le récipient ; c'était impossible à la main.

Il tenait la fiole vers Susan et s'enquit :

"Pourquoi t'en prends pas ? T'aurais tout en direct, au lieu de te fier au langage douteux d'un pauv' paumé à moitié fou.".

Elle frissonna.

Ses lèvres fines remuèrent en contestation pitoyable : "Non... Non... Je suis pas sûre de pouvoir sentir aussi bien que vous. Et puis il faudrait tout recommencer à zéro... Je...

- Ouais. Et en plus, t'as p't'êt' pas envie qu'ton gosse ait une mère toxico.". La figure de Susan devint mortuaire. "Ça t'épate que je sois au courant, hein ?, gronda-t-il. Je t'ai vue à la télé. T'étais enceinte, et pas qu'un peu. Vu la grosseur de ton ventre, l'enfant devait être trop âgé pour que t'aies le droit d'avorter. T'es donc maman.

C'est... un garçon, précisa-t-elle.

Comment y s'appelle ?

Trevor. Il est né début mai, un tout petit peu prématuré, d'une semaine ou deux, j'm'en souviens plus. J'arrive pas à comprendre comment il peut être aussi beau.

Et ça t'ennuie pas de l'avoir laissé sur le carreau depuis fin juillet ?

Euh... Il est pas abandonné ! Il est chez une nourrice !

Ouais. C'est bien c'que j'pensais. T'en as rien à foutre. Tout c'qui t'intéresse, c'est tes bouquins de barjos. Ton p'tit Trevor, il peut crever !

Mais bon sang, il est en sécurité !, geignit-elle. J'allais quand même pas l'emmener avec moi à Grey Hills ! Pour de toute façon ne pas avoir le temps de m'en occuper, pour prendre le risque de le récupérer un beau matin dans un caniveau de ce quartier de cinglés ?

Cherche pas d'excuse. T'avais pas à l'emm'ner, mais t'avais pas non plus à t'casser d'chez toi.

Oh, oui, tu peux jouer les moralisateurs... Tu t'es vachement bien occupé de ta fille, toi. C'est sûrement pour ça qu'elle est en pensionnat !

N'aborde pas les sujets qui fâchent, dit-il d'une voix déchue. Quand j'suis rentré du boulot, ce jour-là, et qu'y'avait Juliet dans la cuisine... Elle avait choisi l'endroit-là parce que le lustre était solide, elle savait qu'y s'pét'rait pas sous l'poids d'son corps suspendu à une corde par le cou. Et puis Bérénice, qu'était arrivée trop tard, était dans un coin, elle chialait... Juliet faisait une de ces grimaces, elle avait l'air de m'accuser de l'avoir pas aimée, d'avoir pas su la consoler quand elle avait ses crises de déprime inexplicables, quand elle disait que ça servait à rien de vivre puisqu'on était qu'un soupir dans l'Univers Eternel, et qu'en plus ce qu'y avait après était tellement chouette. Moi, j'l'engueulais : Qu'est-c'que t'en sais ? Y'a plein de choses pour lesquelles i faut s'battre ! Et puis la vie, c'est la seule chose dont on est sûr. Comment tu peux t'imaginer qu'après, c'est mieux ? T'as aucune preuve ! Personne peut savoir s'il y a vraiment une connerie de Paradis une fois qu'tu t'seras fait sauter la cervelle ! Si tu résistes pas pour toi, fais-le pour moi, et pour Bérénice !

Mélancolie aggravée, y m'sortaient, les psys. Tout c'qui f'saient, c'était d'la bourrer d'médicaments qui l'assommaient toute la journée... J'les ai vite supprimés. J'préférais une femme consciente qui s'rait pas à l'abri d'elle-même qu'un légume en sécurité. Voilà c'que ça a donné... J'me suis mis à mi-temps pour m'occuper d'Bérénice. J'arrêtais pas de r'penser à Juliet. J'suis d'venu copain avec un collègue assez trash. Y m'am'nait à des soirées. On buvait comme des trous, et puis on fumait des pets. Parfois, y'avait d'l'ecstasy. Alors, la musique, elle pesait des tonnes joyeuses, j'dev'nais la musique, j'étais bien... L'collègue, y répétait qu'la réalité, c'était tout juste valable pour gagner sa vie mais qu'pour être heureux, y fallait autre chose. Une fois, j'étais vraiment mal. Bérénice avait chopé la méningite et elle avait failli y passer. Alors l'collègue m'a présenté le Borgne, y m'a donné d'la poudre gratis. C'était magnifique, Juliet revivait, elle m'embrassait, Bérénice était plus malade... Deux semaines après, j'recois une lettre de licenciement. La sécurité sociale était payée par l'entreprise et y'avait une visite médicale mensuelle. Y avaient repéré l'héro dans une prise de sang. Mon dossier m'a suivi comme mon ombre, j'ai jamais r'trouvé d'travail. Au bout de deux mois, l'Association du Refuge Bleu, qui est parrainée par l'Etat, est venue chercher Bérénice. Pour qu'elle ait une éducation convenable qui ferait d'elle une bonne chrétienne et une bonne citoyenne. Bande de cons ! Si on m'avait pas r'tiré Béré, j'aurais pas r'pris d'héro !

Maint'nant, me voilà...

Je... suis désolée, bredouilla Susan... Je ne sais plus où me mettre...

Eh, sors pas l'mouchoir ! Tu pouvais pas t'en douter ! Et puis, tout c'qui t'est arrivé, c'est d'ma faute. T'as raison, j'suis encore plus égoïste et inconséquent que toi !".

Il la regarda, fit semblant de ne pas remarquer les glaciers tout juste pétrifiés sur ses joues.

"Allez, fit-il. J'sens qu't'attends qu'ça. J'vais t'faire plaisir : j'vais la prendre, cette foutue dose !

T'es... T'es pas obligé.

Si... Si... De toute façon, j'en ai b'soin !, insista-t-il.

Le... Le Borgne m'a donné un tournevis.

Pas la peine, j'en ai déjà un !".

Il dévissa donc consciencieusement le couvercle du flacon. A l'intérieur, le fluide semblait trépigner d'impatience. Puis il avala le contenu d'un seul trait. Son visage s'empourpra aussitôt, ses traits se convulsèrent. Il repassa ses lèvres sur le minuscule flacon, en baissant la tête en arrière pour ne rien perdre de la mixture.

"Qu'est-ce que ça fait ?, demanda-t-elle.

Ouah ! C'est plus fort que du whisky de contrebande !".

Il secoua la tête.

"Ça commence toujours ainsi... J'sens des choses qui gigotent dans mon cerveau. Ce sont mes organes symbiotiques qui s'éveillent... C'est... bordéliquement dur à traduire... Des parties du crâne qui s'épanouissent comme des roses, ou des fractales. Des stylets reconstruisent l'espace dans mes yeux. J'aperçois... les êtres qui se déplacent dans les espaces non euclidiens. J'ai mal au ventre... Ce sont les ondes radio qui tressaillent et fouaillent. Et cette envie de vomir, c'est les infrasons qui me rentrent par la nuque... Je sens sous mes doigts les vers aériens à la poursuite d'une âme damnée.

Viens, Susan, y faut marcher. On ressent plus de choses. Et les impressions sont différentes selon les endroits, les densités de vie. En plus, j'aime pas c'te coin. Y'a l'esprit du flic abattu qui s'trimballe et qui essaye de m'envoyer ses crochets mentaux. Y m'écharpe la tronche, cet abruti. Viens, tirons-nous.".

Ils rôdèrent parmi les rues de Grey Hills, les petites boutiques. Steve s'extasiait devant les bijoux en toc des joailleries environnantes, car il percevait leurs feux prismatiques sur une gamme surétendue de longueur d'onde, les pierres hérissées de rayons lui paraissaient les soupirs de la Mère Terre. Il refusait de regarder le soleil car l'étendue des radiations, leur ampleur, leur magnitude, et la quantité des langages qu'elle transportaient risquait de le rendre à jamais aveugle et idiot. Quand il levait la tête, il prenait garde de ne fixer que le Nord ou le Sud, où les interférences précipitées des ondes s'annulaient presque en gerbes de matière inconcevable.

En quittant Happy Avenue, ils manquèrent de se perdre dans une foule de gens qui se pressaient à l'entrée d'un supermarché pour une offre promotionnelle. Un monsieur ventru à l'avant de la queue les excitait : " Dépêchez-vous, dépêchez-vous ! Grande remise sur les aspirateurs ! Achetez avant l'écoulement complet des stocks. C'eest à preendree oou ààà laaisseer, éécoouuuteez... ". La voix du bonimenteur se contractait et se dilatait démesurément dans les tympans de Steve, sa tessiture devenait complètement monstrueuse, une cavalcade gluante de sons enchevêtrés, une avalanche presque palpable de mots en ébullition. Les clients dans la queue se poussaient, leurs abominables auras de vie inentravée bousculaient Steve, et à leur tour, ils s'écriaient : " J'éétaais laaà aavaant... Laaisseez -mooi paasseer... ", leurs bouches vomissaient des complaintes visqueuses, enflées de brames répugnants, aux réverbérations néfastes, tout cela cognait, en tumulte protoplasmique, en écoulement putride... "Partons ! Partons !, supplia Steve. Leurs voix !"

Susan réussit à le traîner hors de portée. "Elles..., poursuivit-il, elles sont infectées par ces souillures de l'inconscient, par les collisions répulsives qui apparaissent dans les foyers d'agressivité !". "Ça va mieux ?", demanda-t-elle. Soudain, sa voix devint une ascension, des accents de lin, et des rémanences suaves d'époques révolues, elle monta en vagues encensées pour baigner Steve de sa bienveillance, de son calme velouté. La voix de Susan n'était rien d'autre qu'un ch?ur mystique, une injonction divine, Steve y sentit même un instant les altérations de l'air qui se produisent au passage des anges... "Parlez, parlez !", chanta-t-il. "Ne vous arrêtez jamais ! La voix de tant d'hommes est corrompue par les anomalies de l'atmosphère, et vous êtes presque la seule à la garder intacte, plus réelle que la Vérité, grandie ! Ne vous arrêtez jamais de parler car vous êtes bénie, vous êtes immunisée !", finit-il, les larmes aux yeux.

Malgré tout, il nageait dans la voix de la jeune femme un air étrange qui devait survivre d'une civilisation antique, disparue bien avant l'avènement de La Cité.

Steve implora Susan pour stationner au moins une demi-heure devant un couple de jumeaux qui jouaient à se lancer une balle car, affirmait-il, les ectoplasmes fantomatiques qui se propageaient sur la trajectoire de la balle, sa teinte bleue dardant un toucher presque caressant ("Oh ! Les splendides câlins du bleu !, clamait-il. Mon préféré est le bleu roi. Le bleu turquoise est trop grossier, et le bleu nuit trop incisif."), les murmures génétiques qui se faisaient écho d'un jumeau à l'autre, en se servant des jambes de Steve comme émetteur, tout cela constituait un spectacle d'une magie sidérale.

Au détour de Celebration Street, le bus 14 les croisa pour déposer des voyageurs à l'arrêt n° 105 situé à quelques pas d'eux. A son arrivée, Steve s'écria : " Nom de Dieu ! Les Excarnés !". Il lui empoigna le bras, et courut à perdre haleine en sens inverse, heurtant ceux qui attendaient le bus, traversant les routes à l'aveuglette, hors des passages cloutés. Sa main droite serrait frénétiquement celle de Susan, si bien qu'elle ne pouvait le lâcher quand elle voulait se soustraire à un péril. Elle faillit être emboutie par une Spider Traveldance et une autre fois, emportée par la course de Steve, elle ne put éviter un lampadaire qu'elle reçut en plein visage.

Quand il jugea que leur fuite les avaient portés assez loin, il stoppa pour reprendre son souffle. A moitié assommée, Susan l'interrogea : "Qu'est-ce... qui vous a pris ?".

Tout en respirant bruyamment, adossé contre un mur, il répondit : "Les... Les Excarnés. Y'en avait tout un régiment là-dedans, suspendus aux cervelles des voyageurs ! I... I allaient me localiser, y allaient m'enlever vers leur repaire transdimensionnel !".

Il voyagea pendant toute l'après-midi. En même temps, il lui rapportait ses impressions, plus précises que jamais, annonçait-il. Heureusement, elle avait prévu assez de cassettes pour son magnétophone. En quelques heures, il lui révéla plus de vérités sur le Cosmos - la somme des réalités, des présences internes et externes -, qu'elle en avait apprises au cours de ses trente années d'existence terrestre, et de ses vies antérieures et postérieures de limon, de quark, de vide intergalactique et d'impulsion-rêve.

Plus jamais elle ne se permettrait de songer à certains chiffres, à cause de l'énigmatique et redoutable champ magnétique que cela génère. Par contre, elle tâcherait de se procurer ces fruits âcres qui poussent uniquement sur quelques îles du Pacifique, si elle voulait avoir des sensations olfactives en rêve, ce que l'esprit humain non assisté ne pouvait permettre.

Le trip de Steve touchait à sa fin. Il proposa d'aller au squat d'Hardground Place, où se rassemblaient tous les buveurs d'Outway de l'arrondissement, parce qu' "à plusieurs, l'Outway se déchaîne, on a l'impression d'être partout à la fois, et de ressentir et de penser ce que ressentent et pensent chacun des participants.".

Sept buveurs s'étaient donné rendez-vous. L'un d'eux, Forrest Tetburns, un petit homme gras aux lunettes rondes, à la barbe négligée, était un biologiste renommé. Une autre, Cibyll Mc Alliston, jeune femme aux longs cheveux très bruns, à la classe impeccable, était conseillère financière pour le compte de la Société Citoyenne des Chantiers Navals. Certains consultaient des ouvrages mathématiques d'Evariste Gallois, d'Henri Poincaré et d'autres génies plus méconnus tels que Bruce Dentelger, et le géomètre hindou Brâhni Witnonhek. Un esprit moins ouvert aurait de la peine à détecter la moindre poésie dans ces formules. Néanmoins, à la vue des transformées de Fourier, des matrices cubiques et des fonctions paradoxales, ceux-ci proclamaient que cette science était la clé de l'Au- delà et que le monde était résolu.

Ils contèrent à Susan leurs trajets parmi les bouleversements d'énergie négative, leurs conservations avec des mentalités vivant hors de l'espace et du temps, leur horreur face à la menace des Chancres, dérivés des Excarnés capables de plier toute âme animale à leur volonté. Cependant, toutes les fabuleuses errances de ces personnes érudites et éclairées étaient bien médiocres par rapport aux quelques mots de Tom Hofftag, ce jeune orphelin sans éducation, qui renfermaient tout l'effroi que les puissances de l'Inconnu pourraient jamais inspirer à l'espèce humaine.

Avant de s'endormir d'un coup, Cibyll Mc Alliston hurla : "Nous sommes des conquistadores !". Forrest Tetburns, quant à lui, marmonnait des phrases inintelligibles. Une fois, en s'adressant à Susan, il lança cette imprécation : "Par Dieu ! Qu'est-ce qui se faufile entre les hélices de votre ADN ?".

Outway avait décimé les barrières physiques de Steve. Ses yeux étaient violacés de cernes. Malgré l'insistance de Susan, il ne tarda pas à sombrer lui aussi dans un sommeil proche du coma. Il était allongé sur des sacs de toiles éventrés, d'où s'échappaient des aliments pour bovins en fines et silencieuses coulées. Susan était couchée sur lui, elle parcourait du regard les formes incertaines des autres dormeurs, les murs décrépis, le plafond dégouttelant de crasse. Le jour des réverbères quittant peu à peu les fenêtres sales, les décors s'anéantirent un à un, les laissant bientôt tous deux seuls sous la clarté lunaire.

Elle se hasarda un moment auprès de la chaleur de Steve, et quand elle fut bien sûre que son corps endormi ne réagissait pas, elle commença à parler, le regard perdu dans les rêves de Steve, à l'intention de son inconscient et des rares astres perchés dans le ciel profond qui pourraient l'écouter :

"Dire que je voulais simplement... écrire un livre, qui se serait appelé Voyage(s) Blanc(s), et finalement, c'est toi qui écris ma vie. Maintenant, je suis assurée d'avoir raison. Tu n'as jamais pu, toi, pauvre, marginal, inculte, imaginer tout ce que tu m'as raconté. Tes expériences dépassent l'invention, et tu m'en caches encore. Pour me préserver, ou pour te préserver.

Tous mes idéaux sont rassemblés en toi, maigre ange recroquevillé dans la nuit. Grâce à toi, j'ai recouvré ma dignité, j'ai la fierté, l'exaltation, qu'Einstein et Copernic ont dû ressentir avant moi. J'ignore si c'est te respecter que de te mettre en mots comme on veut mettre le Cosmos en équations. Mais c'est tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu persistes au-delà de la mort.

Tu es ma thérapie, mon Graal, ma fin.

Et puis, tout ce que je n'ose pas dire, car je suis à demi-folle. Et puis... J'ai peur que tu m'entendes."

Tu es ma revanche.

Sur ce soir-là. Ce soir de l'année de mes dix-huit ans.

Ce soir obscur où assise en face de mes parents, comme tous les soirs, je mangeais en silence.

Du b?uf bourguignon. Je ne me souviens plus des légumes.

La table ronde à peine éclairée par le lustre, de cette lumière tamisée que mon père affectionnait, et qui reposait les yeux de ma mère.

Tous deux en face de Susan, comme pour compléter une trinité.

A droite, Sarah Weldings, femme un peu sèche mais d'une grande beauté, se tenait fort droite, attentive à la moindre requête du père et de la fille. Elle s'efforçait de ne pas ouvrir grands ses yeux de faïence fragile. Le blond cendré de ses cheveux songeait sur sa nuque, puis se relevait en chignon, délicats entrelacs de tresses où passaient avec harmonie les quelques rayons envolés vers le reste de la pièce.

A gauche, Peter Weldings, écrivain à succès, avalait lentement. Son visage aux traits toujours un peu trop fermés, ses gestes amples et lourds, l'austérité de ses cheveux poivre et sel inspiraient respect et crainte à la fois. Et pourtant... Il lançait souvent dans sa tête une prodigieuse machine à rêves, il montait derrière son mutisme une déferlante de spectacles où vivaient et mouraient tant de fantastiques personnages, des contes et des pays érigés de nulle part, où Susan s'était aventurée en enfance, pour ne retenir de son père que l'image d'un héros, d'un modèle.

Au milieu d'une bouchée de viande, il demanda à Susan :

" Au fait, comment ça se passe à la Fac ?

Très bien, papa. J'ai des amis.

Tu es bien classée ?

Je dois être dans les premiers de la promo.

C'est bien, c'est... très bien. Et qu'est-ce que vous étudiez en ce moment ?

Leibniz, Saint-Augustin.

Ah... Euh... C'est bien.".

Il marqua un silence. Sarah leur demanda si c'était assez salé, Susan répondit oui, merci.

" Je suis fier, tu sais, reprit-il. Moi, je suis parti de rien. J'ai fait des petits boulots, j'arrivais des fois à faire paraître des petites histoires dans des magazines, des journaux... Et puis j'ai rencontré Tormal ; tu sais, mon premier éditeur. Bon, le public a suivi, j'ai eu de la chance. Mais c'était encore la bonne époque. Les gens aimaient lire. Ils gaspillaient pas trop leur argent dans des disques ou dans des places de ciné. (Il ressassait bien cette petite autobiographie pour la centième fois).

Seulement, je crois qu'y manquait toujours quelque chose. Je sais que c'est stupide, mais j'ai toujours envié les écrivains qu'on invitait dans les émissions littéraires. On risquait pas de parler de moi à l'Académie, ou au Literature Institute. J'avais pas fait d'études, je pouvais pas leur pondre des grandes belles phrases cul-cul la praline qui vous font gagner des prix... Mais des fois, j'aurais bien aimé. Et puis, les littéreux, des fois quand ils font de bons dialogues, on les réclame pour faire scénaristes au cinéma. Et là, ils touchent.

Toi, t'as de la chance. Tu peux faire la fac de lettres, et avec un an d'avance, s'il vous plaît. T'as du Q.I., ça doit venir de ta mère ("Vous reprenez des légumes ?", interrompit cette dernière. "Non, maman, merci"). Tu vas écrire c'qu'y veulent, ces présentateurs littéraires. Une bonne histoire pour le public, avec un amour impossible, des trahisons, de la loyauté, des coups de théâtre... Et puis pour les émissions, des trucs à la Saint-Germain...

Saint-Augustin, papa.

Oui, Saint-Augustin. Enfin bref, de la philosophie, des beaux mots qui veulent pas dire grand-chose, des belles descriptions, et puis tant qu'on y est, de la psychologie !

Oui, papa.

Je veux dire, avec ça, tu vas cartonner. Pour tes premiers bouquins, je t'aiderai. Je veux pas que tu connaisses la galère comme moi. Tu n'as le droit de faire que des best-sellers...

En effet, ce serait bien...

Au fait, tu as commencé à écrire un roman ? Parce qu'il faudra que tu me montres ! Je t'aiderai, ma petite...

Non, papa, j'ai rien fait. Je suis les cours, pour le moment.

Pourquoi tu nous mens ?

Papa...

Je voulais pas le dire, mais vu qu'on peut pas te faire confiance... Quand t'étais à la fac, j'ai vu un brouillon dans ta chambre. Penses-tu, j'étais tellement pressé de voir ce que faisait ma fillette... Je me suis permis de feuilleter.

Ah... C'est quand même pas très poli.

C'était pas caché, c'était sur ton bureau.

Ouais, d'accord... Puisque c'est fait, qu'est-ce que... tu en penses ?

Bon, c'est très, très bien écrit. On voit que tu as du vocabulaire, et de la culture... Mais... Enfin, tu me comprends. Tu comptes pas écrire ce genre de trucs toute ta vie ?

Pourquoi pas ?

Je veux dire... Je veux bien croire que c'est des lubies de débutants. Un peu comme... je sais pas... Faire de la poésie par exemple !

Pas du tout, papa...

Bon, à la rigueur, je veux bien que t'écrives ça pour ton plaisir, mais pour exister, il faut autre chose, plus terre à terre. Plus compréhensible, aussi.

Pourquoi...

Ah, tu dois être trop jeune, ma pauvre... Hein, j'ai raison, Sarah ! Ça plaît pas au public, ce genre de littérature.

Je ne sais pas, Peter, je n'ai pas lu. Tu dois t'y connaître mieux que moi.

Tiens, Susan, d'ailleurs, c'est quoi en fait comme genre de littérature ?

De la métaphysique.

Ça te fait inviter dans les émissions au moins, ce bidule ? Peut-être que ça remplacerait le public, à vrai dire.

Non. Ou du moins, pas dans les émissions que les gens regardent.

Je vois, c'est des machins à la Saint-Grégoire. Qu'on t'a fait rentrer dans la tête à l'Université.

Non, papa, ça vient de moi. Moi toute seule.

Mais voyons, Susan, des trucs pareils, ça sert à rien !

Si, ça sert à quelque chose. Ça intéresse des gens.

Qui ça ? Sûrement pas assez pour te permettre de vivre.

Il s'agit bien de ça ! Ce sont des questions essentielles qui sont traitées dans mon bouquin !

Quelles questions ? Pas celles qu'on a l'habitude de se poser, en tout cas.

Si, des questions que tout le monde finira par se poser. Et qui feront avancer le monde.

Bien évidemment...

Bien évidemment quoi ? Ce qui est sûr, c'est que tu te les poses pas, ces questions !, fulmina-t-elle. C'est pourtant important. Tu te crois fort, et t'en es bien content. Voilà l'erreur. Tu me rappelles ceux qui se sont convulsés d'effroi, ceux qui ont crié au mensonge, à l'hérésie, à la trahison, quand Galilée leur a dit que la Terre tournait autour du Soleil, quand Nietzche leur a dit que Dieu était mort, quand Darwin leur a dit que l'homme descendait du singe, quand Freud leur a dit que l'homme n'était pas maître de ses actes. Moi, je pense qu'il est bon que l'homme se reconnaisse faible et dépouillé devant le Cosmos. Il cherchera alors à devenir meilleur. Et ce n'est pas fini. Nous lui ferons découvrir qu'il est l'espèce la plus inférieure de la Terre, et il en relèvera la tête. Il bâtira une nouvelle ère, plus juste, plus mesurée. Il verra enfin sa barbarie et décidera d'en sortir, pour son salut. L'homme a besoin d'une nouvelle religion, la religion de la Vérité.

Parce que tu crois que la Vérité, elle est dans tes délires littéraires ? Dans tes emboutissages de mots sans cohérence ? Regarde autour de toi ! Le monde fonctionne autrement !

Bien sûr, bien sûr. Et qu'est-ce que tu en penses, toi, maman ? Donne ton avis...

- Ma chérie, si ton père dit ça - répondit-elle de sa voix aigre-douce, terrifiée par la perte de sa neutralité -, c'est que c'est vrai. Lui qui se donne tant de mal pour toi ! Et en plus, il a plus l'expérience de la vie... C'est ça... Une vie de grandes et belles certitudes. D'a priori et d'étiquetage minutieux. Comme si mon père connaissait la nature humaine, et la Nature en général... Ça n'est pas comme dans ses histoires de pirates et ses romans policiers !

Susan !, cria Sarah. Ne parle pas sur ce ton à ton père !

Je lui parle comme je veux ! Des gens comme lui, qui haïssent la relativité des choses, ils veulent recevoir des vérités bien carrées, mais pas de leur voisin, hein, d'en haut, des gens compétents. L'Eglise décrétera soudain que tel acte est péché, et Père répétera : ceci est immoral. L'Etat décrétera soudain que tel acte est illégal, et Père répétera : ceci est mauvais. Mais un étranger lui dira qu'il est incorrect d'empêcher sa fille de s'exprimer librement, et il lui rira au nez, il le traitera d'insolent pour prétendre savoir mieux comment élever sa fille que lui ! Tu sais, mon cher père, que c'est en s'appuyant sur des gens comme toi, en les manipulant, en utilisant leurs traditions qu'on a reformulées à son avantage, qu'on construit des régimes totalitaires !

Ecoute, Susan, coupa Peter, tu dis n'importe quoi.

C'est vous qui dites n'importe quoi !

Susan, ma petite Susan, lança Sarah. Si tu ne te sens pas bien, mal dans ta peau, il faut nous le dire. Monsieur Walter, le psychologue, pourra te soigner...

Ça y est, les psychologues ! La psychanalyse, c'est la police !".

Peter estompa sa voix pour rassurer Susan : "Susan, nous ne sommes pas tes ennemis.". Il se rapprocha d'elle : "Il faut que tu comprennes... que tu es folle ! Aucune personne équilibrée ne réagirait comme ça. Nous voulons juste t'aider... Folle, folle, folle !, s'époumona-t-elle. C'est vous qui êtes fous, totalement aveuglés par l'obscurantisme, attachés à votre sécurité mentale, fermés à tout progrès. La philosophie, et la métaphysique, ne sont pas folie. Elles sont la Raison. Un jour, le peuple y aura accès, et se réveillera.

Maintenant, tu vas nous faire la Révolution ! Au cas où tu ne serais pas au courant, on est en démocratie ! La plus parfaite démocratie de la planète. Nous sommes libres !

Libres, d'accord... Libres de penser et de s'exprimer, mais on ne nous donne pas les moyens de se faire entendre des autres.

Allez, tu as gagné !, explosa-t-il. Ecris-les, tes bouquins ! Mais tu t'en mordras les doigts ! Compte pas sur moi pour t'assister. Et quand t'en auras marre que tous les éditeurs te claquent la porte au nez, tu comprendras peut-être qu'il faut revenir aux choses sérieuses !

Pourquoi ?, pleurnichait-elle. Pourquoi vous voulez pas que j'écrives ça ?

- Parce que ces choses, acheva-t-il, ça ne s'écrit pas. Ça se tait."

La nuit même, Susan empila quelques affaires au hasard dans un sac de voyage, ne prenant de soin que pour les quelques feuilles où étaient griffonnées l'ébauche d'E carne vivent. Elle ne revint jamais.

Son père fut loin d'avoir eu tort. Elle fut des années à gagner moins qu'une serveuse de restaurant, presque en fait jusqu'à la parution de Feu- Naître-Ange et son succès uniquement dû aux absurdes caprices de la mode. Il eut également raison sur un autre point. Les psychologues de la Cellule Sociale Citoyenne ne tardèrent pas à lui rendre visite. Ses livres l'envoyèrent une première fois derrière ces murs blancs. On lui avait alors fait ingurgiter assez d'antidépresseurs, d'anxiolytiques et de neuroleptiques pour assommer un troupeau de b?ufs. Elle fit tout pour conserver son sang-froid devant les agressions de toutes sortes dont elle était la victime : gavage médicamenteux, proximité des autres malades, brimades des infirmiers.

Hélas, trop souvent elle ne put tenir. Ses crises de rage furent dévastatrices. Une fois, elle mordit le bras d'un docteur jusqu'au sang. Les douches froides, la camisole de force qui s'ensuivaient ne faisaient que creuser sa détresse devant la bêtise des hommes et l'absurdité des principes de la Solidarité Psychologique Gouvernementale. Qu'il était facile de considérer tous les déviants et les marginaux comme psychotiques et sous prétexte de les soigner, de les expurger de toute leur force de révolte ! Le pire était les entrevues avec Zaccharie Williams. Il réfutait une à une toutes ses théories, en démontait soigneusement le raisonnement pour arriver invariablement à la même conclusion : "aucune preuve". Et il avait cette manière si digne de lui démontrer, en des termes scientifiques et neutres, comme des insultes déguisées, qu'elle était la seule au monde à avoir ce style d'opinions, qu'elles échappaient à toute norme humaine et que par déduction, elle était une aliénée mentale. Combien de fois est-il parvenu à la faire douter de la validité de sa métaphysique ! Le système a gagné quand il est arrivé à persuader tout le monde que vous êtes fou, y compris vous-même !

Elle mit du temps à trouver la parade. A mimer le conformisme, l'orthodoxie de pensée. A reconnaître (officiellement) que ses livres n'étaient que compilations de réflexions désordonnées, à accepter le traitement, à se plier aux interrogatoires, à laisser les psychiatres la violer intérieurement, explorer son enfance, les tréfonds de ses fantasmes et de ses frustrations. A force de jouer le jeu, à force d'auto-critiques et de confessions, on la remit en liberté. Et elle recommença à écrire ses livres. Tout en s'efforçant bien de raconter qu'il n'y avait là qu'effet de style et non conviction réelle. Cela d'abord devant la presse. Cependant, elle eut une fois le malheur d'en parler à son père, avec qui elle avait renoué le contact. Un mois plus tard, elle se retrouvait en face de Williams pour la deuxième fois. Alors à sa sortie, elle se jura de tout garder pour elle. Ses livres seraient destinés aux générations futures, à des sociétés plus ouvertes. (Plus ouvertes que la plus parfaite démocratie de la planète ?) Aussi n'osa-t-elle pas être franche avec Mark Haden- Douglas.

Mark...

Hélas, Mark avait été perdu, sans avoir eu le temps de lui transférer toute son essence. Il était le plus grand, l'Unique.

Mais il lui restait Steve. Steve avait du potentiel...

Un vacarme endiablé retentit au-dehors. Un haut-parleur crachota : "Police! Délégation du Citizen Narcotics Defence Office ! Rendez-vous sans résistance !".

L'un après l'autre, les dormeurs s'extirpèrent avec peine de leur demi-coma. Susan souleva Steve tant bien que mal. Celui-ci balbutiait, somnolent, son corps mou était un vrai poids mort. Le bois de la porte vola en éclats au fur et à mesure qu'un officier donnait des coups avec la crosse de son fusil. "Steve, dépêchons-nous !", gémit Anna Grayn. Les autres baillaient et agitaient les bras, incapables de saisir la nature de la menace. Avec une force que seule la démence pouvait lui procurer, elle dégagea des sacs d'aliments vers un trou qu'elle avait repéré dans le mur et par où ils pourraient se faufiler. Steve bavait.

Déjà, leurs compagnons d'ivresse se faisaient passer les menottes aux poignets. Plus que deux sacs à retirer...

Un policier se présenta à son niveau, le fusil pointé vers le bas. "Vous êtes en état d'arrestation pour consommations de drogues illicites. Veuillez..."

Anna s'empara de son bras. Il s'engagea une lutte acharnée pour la maîtrise de l'arme à feu. Elle releva le fusil vers le haut. Une détonation figea tout le monde.

Une balle avait fait gicler le plâtre du plafond.

En faisant levier avec le canon, elle fit basculer la crosse dans la mâchoire du flic, qui lâcha prise. Elle lui redonna un violent coup en plein visage, éclaboussant son nez d'une bouillie écarlate. Tout en appuyant le canon contre sa face, elle l'enserra avec son autre bras et prévint le reste de la brigade : "Je sais pas tirer, mais ça n'a pas l'air trop compliqué, et j'ai votre ami pour m'entraîner. Je demande juste de me laisser m'en aller avec cet homme qui m'accompagne, et il n'y aura pas d'effusion de sang inutile !".

"Faites pas les cons, geignit l'otage, c'est qu'des toxicos !".

Les policiers décidèrent de poser silencieusement leur héroïsme à terre. En rasant les murs, parcourant anxieusement l'assistance du regard, elle se rapprocha peu à peu de la sortie. Le fusil tremblait, et à chaque mouvement brusque, le flic poussait un "Ah!" de frayeur incontrôlée. Heureusement, tous les policiers étaient à l'intérieur. Dès qu'elle fut à l'air libre, elle courut à toutes jambes à travers la nuit finissante, traînant Steve qui clopinait et l'otage secoué par des spasmes spectaculaires.

Dès qu'ils furent assez loin, elle rejeta l'officier : "Casse-toi !". Celui-ci ne se fit pas prier. Steve voulait savoir ce qui s'était passé. Elle le gifla si fort qu'il en garda la marque pendant deux heures. Puis elle éclata en sanglots.

Elle était clouée par la fatigue, et avait peur de rentrer seule à New Sleep, aussi l'amena-t-il dans son appartement en HLM de Solidarity Street.

Quand ils arrivèrent, elle grelottait, et les rivières ne s'étaient pas lassées d'irriguer ses joues. Il hésita un court instant. Parmi les viles odeurs de cuisine, entre les pans de tapisserie moisie et arrachée, dans le froid de la pièce mal chauffée, il la prit doucement dans ses bras. Elle posa la tête dans le creux de sa poitrine et arrêta progressivement de pleurer comme il lui murmurait d'être calme, comme il lui signalait sa présence et sa protection. " Ne t'inquiète pas, Susan. Même si les buveurs nous dénonçaient, ils ne connaissent que ton prénom, Anna, qui en plus n'est pas ton vrai prénom, et ton signalement sera faux, puisque tu étais déguisée. Ça va donner un sacré fil à retordre aux enquêteurs. Au fait, Susan... Merci. Je voulais pas aller dans leurs foutus Centres de Désintoxication."

Puis il la laissa s'écrouler sur son lit miteux. Il s'adossa au mur, et la regarda dormir avant de s'assoupir à son tour.

Quand il ouvrit les yeux au matin, le premier spectacle qui s'offrit à lui fut la lente et touchante coulée des cheveux noirs d'Anna Grayn sur son dos, et ses mains qui arrangeaient les mèches en nattes. A ce moment, la vallée de ses reins, sa gorge qui respirait légèrement, son visage blanc dans les égarements du soleil par un carreau, elle était un monument de splendeur.

Mais elle s'appliqua un fond de teint très mat, et cela rompit l'équilibre. Elle avait besoin de retirer de l'argent pour perfectionner son nouveau grimage, elle devait aussi changer de mobylette et aller chercher dans sa chambre d'hôtel une paire de lunettes de rechange pour remplacer les lentilles de contact. Anna Grayn deviendrait Allison.B. Shemberg.

"Nous ne pourrons pas nous revoir de la journée, annonça-t-elle. J'ai trop de choses à faire. On n'a qu'à se donner rendez-vous ici ce soir. A neuf heures, ça te va ?

O.K.".

Elle se dressa d'un coup, remercia Steve de son hospitalité, et quitta l'appartement. Steve n'était plus sous l'effet d'Outway. Le plancher graisseux, les canapés éventrés, les étagères garnies de conserves renversées, les gargouillis indistincts de la radio, tout cela lui fut bientôt insupportable, car la décrépitude de son logis ne faisait que refléter sa propre déchéance.

Quand il descendit l'escalier glissant, il ne parvint pas à se fuir lui-même. Au-dehors, une dépravation identique l'attendait, dans les voitures à la carrosserie défoncée, dans les bandes de jeunes casseurs qui s'échangeaient des joints avant de passer un jour à la poudre, dans les façades sordides des immeubles, dans le dos voûté des habitants. Grey Hills n'était plus que l'élongation de sa propre identité, ce colosse de fer et de ciment se fissurait de toutes parts, se livrait aux pires exactions pour survivre, s'oubliait dans des rêveries équivoques, clamait sa souffrance au milieu de la nuit, sans résultat. Les êtres qui y vivaient comme des parasites n'étaient plus que ses clones, tout aussi ratés que lui, exceptés quelques visages tendus vers le ciel à travers leur suie, quelques âmes innocentes qui méritaient le salut, et qui finalement, constamment offertes à la corruption, à la merci des criminels, succomberaient à leur tour.

Plein de venin, Steve arpentait ces rues maudites. Un instant, il eut envie d'y mettre le feu, ou d'y répandre l'évangile, ou de sauver les justes, ou de chasser les impurs - Seulement, pour cela il aurait dû se chasser en premier -. Il allait le c?ur prêt à éclater de bonté quand un autre sentiment prit le dessus, quand d'autres organes mirent en marche leurs mécanismes pour le ramener à sa première nature : il eut soif.

Et quand Steve Mengan a soif, il boit de la bière.

Et quand Steve Mengan veut boire de la bière, ses pas le poussent sans faute jusqu'à Alcohol Flowers.

A son arrivée, Palnogh le harangua : "Tu tombes bien ! On parle de ta poule à la téloche !

C'est pas ma poule, abruti !

C'est pas grave, regarde quand même !".

Assis à côté du présentateur Matthew Barnes, un minuscule journaliste aux lunettes rondes exposait une théorie fort intrigante :

"... J'ai tout lieu de croire que Feu-Naître-Ange, le prétendu chef- d'?uvre de Susan Weldings, n'est pas un ouvrage de pure fiction et de méditation philosophique. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il est inspiré d'un fait réel dans lequel l'auteur a d'ailleurs été impliqué. Je parle de sa rencontre avec un certain illuminé mystique du nom de Mark Haden-Douglas qui est décédé en août 2000.".

Un minuscule journaliste aux lunettes rondes...

Un minuscule journaliste aux lunettes rondes qui il y a quelques mois, courait après Susan Weldings pour lui poser une question cruciale. Cette question ne pouvait être que : Feu-Naître-Ange évoque-t-il votre ami Mark Haden-Douglas, décédé en août 2000 ?

Mark Haden-Douglas, décédé en août 2000.

Steve n'en pouvait plus d'écarquiller les yeux de la sorte.

Il en omit même de commander la fameuse bière à Palnogh.

Il venait de mettre le doigt dans un énorme truc que Susan lui avait caché, un truc qui mettait en jeu beaucoup de détails inquiétants, et qui expliquait aussi beaucoup de choses. Beaucoup trop de choses pour que Steve puisse s'empêcher d'aller vérifier sur le champ.

Il prit le bus 153 de 10H40 qui fait la navette Sand Plain-Grey Hills- Altown puis quitte La Cité pour gagner Nolton, Stirde, Haymes, Peldstone, Fonsmilgh et enfin Fort Pent, le terminus. Il surmonta de son mieux son épouvante des Excarnés. Comme il était à jeun d'Outway, il ne pouvait pas réellement sentir leur présence, et inversement ceux-ci ne pouvaient le voir et l'attaquer.

Il descendit à Peldstone, sa ville natale.

Peldstone était un de ces bourgs rendus exsangues par l'exode rural. La moitié des habitations étaient livrées à l'abandon, et le Gouvernement avait commencé à mettre en place un chantier de démolition. Dans dix ans, Peldstone serait une zone industrielle de plus, et la totalité de sa population aurait été absorbée par La Cité. Prématurément vieillis par l'alcool et l'isolement, les parents de Steve étaient en maison de repos depuis six ans. Leur intégration avait été facilitée par le Programme National d'Assistance aux Retraités. La maison parentale était un peu à l'écart, aussi Steve n'eut aucun scrupule à sauter par-dessus la barrière de bois mal repeinte : aucun voisin ne viendrait lui demander ce qu'il fabriquait. Deux murs de la demeure étaient dévorés par le lierre qu'on ne taillait plus. Blanches de lichens, les tuiles du toit se détachaient une à une. Certaines avaient heurté le chêneau dans leur chute et avaient provoqué sa rupture par endroits. L'eau en ruisselait pour s'étaler en grosses flaques à intervalles réguliers. Les volets des fenêtres étaient obstinément fermés. Le bois de la porte étant complètement rongé par le capricorne, Steve n'eut guère de peine à l'enfoncer.

Une couche vénérable de poussières, où devaient grouiller des armées de puces, recouvrait le parquet ou le linoléum de chaque pièce. Trop d'années passées sans entretien faisaient craquer les meubles. Lorsque Steve voulut s'asseoir sur une chaise en face de la table de la cuisine, les quatre pattes se cassèrent en même temps pour l'envoyer à terre. Des confitures et d'autres provisions oubliées achevaient de pourrir dans le placard. Chaque chambre avec son lit dégarni et ses commodes vides exprimaient la plus totale des solitudes. A ce moment, Steve regretta beaucoup de ne pas avoir la main calleuse d'un père à serrer, le visage ridé d'une mère à embrasser, tout comme il en aurait eu besoin pour éviter chaque étape de sa décadence. Non, tous deux perfectionnaient leur sénilité devant la télévision, dans quelque minable maison de retraite de La Cité.

Il ramassa un portrait posé sur un buffet. La photo le représentait en compagnie de ses vieux, quand il avait douze ans. Il le laissa tomber, dans un bruit de verre profané.

Il fouilla les armoires. "Même plus une bouteille de gnôle dans c'te bicoque !".

Il se rassit un moment sur une chaise encore à peu près solide, et réfléchit à haute voix : "Où ça peut se trouver, si ça existe encore ? Voyons... Ah oui !". Il remonta au premier étage, dérangeant une nichée de rats dans leurs occupations. Une malle antique reposait dans le couloir séparant sa chambre de celle de ses parents. Il en fit grincer gravement le bois en l'ouvrant. A l'intérieur, des piles invraisemblables de papiers, livres de comptes, vieux livres, albums de photos, se livraient une muette et quasi-immobile bataille pour la conquête de l'espace vital. Steve remercia les rongeurs d'avoir épargné ce reliquaire. Il dégagea prestement les ouvrages sans intérêt, envoyant voltiger toute une masse de feuilles qui retombaient bruyamment sur le sol avec une plainte de passé bafoué.

Il mit la main sur le cahier d'écolier fripé, à l'encre passée dégoulinant par endroits sur le papier. Il le feuilleta fébrilement pour en extirper une feuille volante qui lui fit pousser un cri de triomphe. C'était un devoir d'école primaire. Il lui avait fallu établir son arbre généalogique. Ses parents s'étaient pris au jeu, avaient exhumé leurs archives de famille, appelé les aïeuls encore vivants, ce qui lui avait permis de rassembler des renseignements précis, qui lui avaient valu une excellente note.

La branche maternelle était la plus fournie, car Flora Hewkins, sa grand-mère maternelle, née de père inconnu ( sa mère Louisa avait été violée à l'âge de seize ans ), fascinée par le mystère de ses origines, était une passionnée de généalogie. L'arbre confirmait ses soupçons et ajoutait même des éléments surprenants. Sa mère Judith, née Hewkins, avait pour parents Flora Hewkins, née Wimmsled, et Conrad Hewkins, son grand-père mort de pneumonie un an avant sa naissance. Conrad avait un frère, Mickael, mort d'infarctus la même année, sans enfant, et une s?ur, Catherine, qui de son union avec Jim Haden donna un seul fils, Albert Haden, né en 1928.

Ses parents lui avaient assez parlé de cet Albert Haden, puisqu'avec sa femme Gwen, il était mort en 1974 dans un tragique accident de voiture, laissant un petit orphelin de neuf ans, Mark.

Mark Haden.

Or, on voyait bien sur cet arbre que Gwen Haden était née Douglas. L'hypothèse de l'adoption de Mark par son grand-père Samuel Douglas, veuf depuis deux ans, alors âgé de soixante et onze ans, était peu probable. Mais le frère de Gwen, Simon, qui n'avait pas eu d'enfant de sa femme Daphné, aurait très bien pu prendre en charge le petit, et c'est tout naturellement que le nom de famille de Mark serait devenu Haden-Douglas !

Ami de Susan Weldings, Mark Haden-Douglas, mort dans des circonstances étranges en août 2000, était son petit-cousin !

L'arbre lui révéla une autre coïncidence désagréable : la mère du grand-père maternel de Steve, Conrad, s'appelait Dolores Hewkins, née Nunfold. Ses parents étaient Jacob Nunfold et Dorothy Nunfold, née Sompton. Dolores avait une s?ur, Mary, qui se maria avec un certain Jeremie Douglas. Ils eurent deux fils, George et Samuel, né en 1903, qui était... le grand- père maternel de Mark Haden-Douglas !

Mark et Steve avaient donc pour ancêtre commun Dolores Nunfold et Ronald Hewkins. La particularité de Mark était qu'il était l'arrière- arrière-petit-fils de Jacob Nunfold et de Dorothy Sompton par deux jeux de descendance ! Or, d'après Feu-Naître-Ange, si Mark était bien le personnage de cette fausse fiction, celui-ci devait avoir le malheur de posséder le même don que Steve : sentir les ramifications de la vie terrestre imperceptibles par les autres, et cela sans avoir besoin de prendre de drogue. Il en vint à la conclusion que ce pouvoir provenait soit de Jacob Nunfold, soit de Dorothy Nunfold, et de par sa double hérédité, il était parvenu amplifié chez Mark par rapport à Steve. Non, c'était n'importe quoi !

Quoique...

Car si on n'envisageait pas cette hypothèse, comment expliquer ces corrélations troublantes ? D'autant plus que le frère de son grand-père Conrad, Mickael Hewkins, était mort d'une attaque cardiaque. Maintenant qu'il s'en rappelait, Carl Hewkins, son oncle, avait perdu la raison à la suite d'un accident cérébral, et avait été transféré en maison de repos à La Cité depuis 1989. Ses parents lui avaient souvent dit qu'il était totalement retombé en enfance. Il jouait aux légos et regardait des dessins animés à longueur de journée. Parfois, ils précisaient d'un air songeur que cette régression était volontaire de la part du malade, comme si cette perte d'intelligence le préservait de certaines sphères hostiles.

Steve aurait voulu aller rendre visite à l'oncle Carl, espérant obtenir de précieuses révélations. Hélas, il devait reporter ce projet, car il lui fallait être rentré à Grey Hills avant neuf heures pour donner le change à cette vipère de Susan.

Cette vipère de Susan pensait à Steve, justement. Susan, ou plutôt Allison, dans sa chambre à New Sleep, se disait : "Merde ! En effet, les buveurs de l'entrepôt ne me connaissent pas, mais ils connaissent Steve ! Les flics pourront remonter jusqu'à moi grâce à lui... A moins qu'il n'ait lui aussi donné un faux nom... Il faut que je le voie, tant qu'il en est encore temps !". Avec ses cheveux nattés, ses lunettes de soleil, sa robe rouge à dentelles et son teint bronzé, elle se sentit assez incognito pour avoir l'audace de retourner à Grey Hills. Steve n'était pas dans son HLM. Elle décida de se rendre à Alcohol Flowers.

Dès qu'elle poussa la porte du bar, elle balaya l'intérieur, sans voir aucune trace de Mengan. L'ironie macabre d'Alice Cooper transpirait de la radio, à travers le rock provocateur de la chanson Dead Babies :

Good bye, little baby,

Good bye, little baby,

So long, little baby,

So long, little baby,

Baby, so long !

Peut-être que Palnogh l'avait vu passer... Elle allait lui demander quand elle remarqua qu'un client était en grande conversation avec le patron. Palnogh semblait embarrassé par ses questions. Elle ne voyait l'interrogateur que de dos : un blouson de cuir noir, un pantalon satiné ample de la même non-couleur. Un vaste dos aux larges épaules de lutteur.

Elle surprit alors quelques bribes des paroles de l'étranger :

"Vous êtes sûr que vous n'avez pas revu Susan Weldings depuis ? Vous n'avez aucune idée de l'endroit où elle pourrait être ?

J'vous jure, m'sieur. Elle est v'nue deux fois, et pfuitt ! J'en sais pas plus que vous maint'nant...

Et bien, creusez-vous quand même la tête, au cas où la mémoire vous reviendrait. Je vous conseille de faire un effort...

Bien... Bien sûr, m'sieur...

Voilà pour la vodka orange. Et gardez la monnaie.".

Il ne fallait pas être un génie pour deviner que le montant de la monnaie dépassait allègrement le prix de la consommation.

Qui était ce type ? Un flic, un indic, un détective payé par son père, un agent de Williams ? Que lui voulait-il ? Sûrement pas du bien.

Tout à coup, avant qu'elle ait pu esquisser le moindre mouvement de fuite, il fit volte-face.

Le blouson ouvert à l'avant révélait une musculature développée, dont le jeu souple des saillies à chacun de ses gestes reproduisait les soubresauts d'un fleuve de lave. Une figure aux angles bien soulignés, empreinte par la gravité de quelque destin hors du commun, qui entrefermait naturellement ses yeux et durcissait ses traits. Ses lunettes classiques atténuaient la beauté vorace et insolite de son visage.

L'air tout à fait sûr de lui, il la scanna entièrement d'un regard. Après avoir tiré une dernière bouffée, il écrasa sa cigarette à moitié fumée dans le cendrier.

Susan était pétrifiée.

Il ouvrit la bouche.

Toi enfin, connasse ! Depuis le temps que je te cherchais !

Et bien non. Il se contenta de dire : "Madame...".

Susan allait s'écrouler.

"Vous avez fait tomber votre sac à main."

Allison lui adressa un grand sourire en guise de remerciement, s'empressa de ramasser la lanière de son sac qu'elle avait effectivement lâchée sous l'emprise de l'angoisse, puis s'esquiva sans plus tarder.

Dès qu'elle fut hors de vue, elle enfourcha sa mobylette et partit sur les chapeaux de roues, dans un écran de fumée exhalée par le pot d'échappement.

Elle formait un brouillard furieux qui masquait tout derrière lui, puis finissait par se dissoudre en volutes lourdes, et à redessiner patiemment les lignes du décor jusqu'à tracer le visage de Steve. Il recracha un autre nuage de nicotine en suspension. Il entamait sa troisième cigarette en un quart d'heure. Ses doigts jaunis tremblaient sur le filtre de la Marlboro. Quand ses yeux se lassèrent d'errer dans le vide, il cria un grand coup : "Weldings ! Salope ! Tu m'as bien entubé ! Ah, tu n'as pas choisi par hasard !". Il donna un fulgurant coup de poing dans la boîte de conserve qu'il avait ouverte, puis il s'agita en tous sens, distribuant des coups au plâtre des murs, au risque de se briser les jointures des doigts. Il sanglotait, hurlait. Tombé à genoux devant le portrait renversé, il appelait sa mère, puis se dressait vers le plafond et injuriait Dieu.

Arrivé au bout de son espoir, il investit toute sa fièvre à fouiner dans les poches de son manteau jusqu'à en extirper la deuxième dose d'Outway que lui avait donnée Susan, la dernière...

En fait, il ne se souvint pas d'en avoir dévissé le couvercle ni d'en avoir bu le contenu d'un trait comme à son habitude, tout lui parut instantané, et la suite un prolongement logique de la situation.

Il était assis par terre, contre un mur de la cuisine, haletant sans cesse. Son rythme cardiaque subit une accélération forcenée, suivie d'une décélération toute aussi brutale. Le sol était en déséquilibre, secoué par le remous d'un formidable océan qui charriait la maison. Un rire frôla l'échine de la demeure, un rire bien connu de Steve. Ses parents entrèrent et s'installèrent à la table sans le regarder. Joseph, son moustachu de père, déplia un journal. Judith, la mère, lui demanda si un ragoût conviendrait pour dîner. Il acquiesça en grognant. Elle avait mis un tablier bleu à petites fleurs blanches qui contrastaient. Les rides de son visage se ployèrent en sourire à l'intention de Steve : "Ah, tu devrais venir plus souvent, mon petit ! Et comment va Juliet ?

Maman, Juliet est...".

Il voulut se lever, mais ses membres ne lui obéissaient plus. Son corps entier s'engourdissait, comme figé par le tétanos, il ne pouvait que bouger la tête et remuer les lèvres. Hélas, ils n'entendaient pas. Judith ouvrit un placard, disant : "Comme on est trois, il va falloir la grande casserole !". Quand elle retira son bras du meuble, il n'y avait rien dans sa main.

Tout à coup, la moustache de Joseph se rembrunit, de même que les cheveux de Judith. Leurs rides se défirent et leur voix reprit de l'assurance. Leur vêtement changèrent avec leur apparence, en un brusque effet de morphing. Le téléphone sonna. Joseph alla répondre, écouta un instant avant de s'exclamer : "Judith ! Ton cousin Albert et sa femme viennent de mourir en voiture !". Aux pieds de Steve, un garçon de trois ans bégayait une demande d'explications. Trop tard. Ils avaient déjà quitté la place. Steve enfant sautilla à leur suite, disparaissant à son tour.

Le rire candide de tout à l'heure revint à la charge.

Une petite fille descendit de l'escalier. Bérénice souriait à son père, dans sa petite robe rose et son envolée de taches de rousseur aux pommettes, elle s'approcha de lui en acrobaties dénouées de cheveux enfantins, tendant le bras.

"Bérénice !

Papa !"

Elle gambada vers la droite, quitta la cuisine.

"Maman, viens voir, papa y a une surprise pour toi..."

Une silhouette gracile se présenta par la fente de la porte. Coulée dans une robe bon marché qui dormait sur la finesse des ses hanches et de sa taille, une femme s'avança. Son tendre visage était couronné par une écume de cheveux sombres qui repartaient s'allonger sur son cou. Ses traits étaient déjà maigres et ses yeux enlaidis par des cernes croissantes ; toutefois elle était d'une beauté immortelle, de sa beauté avant la chute de son esprit. "Juliet !", cria-t-il, tandis que le bonheur se déversait en lui par crues irretenues.

Steve, mais pas lui, une projection de sa mémoire, robuste et enjoué, se jeta sur elle avec un bouquet de fleurs dans les bras. Juliet prit le bouquet dans une main et la nuque de l'imposteur dans l'autre, pour l'embrasser mieux, longuement, éperdument.

Plaqué à terre, le vrai Steve retournait à son désarroi. A quoi ça rimait de revoir défiler sa vie si on n'en profitait pas, si on vous infligeait le spectacle en différé, par un grotesque ballet de fantômes qui dans leurs étreintes les plus douces ne faisaient que de vous railler, de vous condamner pour n'avoir pas su les perpétuer, les sauver du passé !

D'ailleurs, déjà le faux Steve était aux genoux de Juliet. Elle était assise et courbée, de ses yeux creusés et dénaturés privaient d'un regard tout paysage de sa moindre particule de gaieté. Steve lui serrait les jambes, bredouillait dans son impuissance : "Qu'est-ce qui te prend ? Pourquoi t'es comme ça ? Pourquoi tu refuses d'être heureuse ? Ah ! Je m'disais bien qu'c'était pas normal. Moi, pauv' type, épouser une femme aussi belle, aussi pure ! Y'avait bien un revers de la médaille !". Juliet ne lui prêtait aucune attention. D'après son visage morne, on devinait qu'à l'instar du vrai Steve assis au sol, elle faisait la répétition générale de sa mort.

Depuis qu'il l'avait sortie du placard, la boîte de cassoulet répandait une infecte odeur de légumes crus qui agressait ses narines. Mystérieusement, elle s'estompa avec les relents de moisi de la tapisserie et de l'eau croupie dans l'évier, où nageaient des cafards pris au piège. Le froid d'octobre pourtant féroce déserta lui aussi l'endroit par touches infimes de réchauffement, si bien qu'à la fin toute sensation de température extérieure, froide ou chaude, n'existait plus. Les lamentations du mauvais Steve, la litanie du vent dans les feuilles, le grignotement des rats s'enroulèrent en une même vague résonance qui se détendit en spirale et prit son envol vers ailleurs. Sa vue se troubla en inondation progressive, puis en palettes de couleurs à la Van Gogh, à la Cézanne, à la p'tit gosse qui barbouille son dessin avec des jets de peinture. Le décor entier ne fut plus qu'un gris uniforme et immobile, avant que l'impression même de couleur devienne illusoire, tandis que son toucher se faisait également la malle, d'abord par l'extrémité de ses doigts qui ne sentaient plus le plancher puis ses pieds, ses jambes, la totalité de son corps devenu insensible, suspendu à l'intérieur d'un obsédant vide sensoriel. Complètement affolé, il se vit prisonnier des abysses.

L'asphyxie !

Le rien noyait ses poumons et volait à ses globules rouges leurs dernières gouttes d'oxygène. Il se débattit dans son immobilité, lutta sans fin pour remonter à la surface. Il voulait demander du secours, il savait que s'il se sentait mourir, il était encore vivant et devait donc tout tenter pour repartir en arrière, malgré les flots de trépas qui envahissaient chacune de ses cellules. Il implosait de rage en voyant ses efforts réduits à néant, mais persévérait.

Persévérait !

Il savait sa conscience, son inconscient et son surconscient ligués pour cet ultime conflit, il savait que son cerveau crevait de sueur pour reprendre les manettes en main, et de tous ses muscles, de toute son âme, il voulait assister son esprit dans la reconquête de son corps, mais au fur et à mesure, il fut incapable de déterminer s'il était en mouvement ou non. Un à un, ses organes se débranchèrent du réseau. Une fois, c'était la sensation d'avoir un intestin qui s'estompait, puis celle d'avoir des bras, un torse, une mâchoire, tout lui était arraché dans une apocalypse de douleur incommensurable, si grande qu'elle en devenait nulle, jusqu'au point de non-retour où il ne lui resta que son âme. Il se crut propulsé à une vitesse inconcevable. Ce n'était qu'une intuition puisqu'il n'avait plus ni corps ni système nerveux pour l'éprouver, de même pour ce sentiment d'ascension dans ce non-espace où la direction était abolie. Le torrent d'indicible qui le constituait et l'entourait se fondit en une immensité blanche. Blanche, tout du moins est-ce ainsi que son âme le perçut. Le blanc(s) qui est la somme de toutes les couleurs et finalement de tous les types de perception de l'Univers entier. Il était parti en voyage(s) à travers ce qui n'était plus la substance, ni l'absence de substance. Il était devenu omniscient et omnipotent, mais n'avait nulle part où aller et rien à réaliser. Il comprit alors pourquoi ceux qui rataient leur suicide avaient cette envie folle de recommencer.

Puis une ouverture, un paroxysme, se pratiqua dans son âme, qui aspira tout. Chaque fragment de sa mémoire fut englouti par l'inconscience, il sentit la désagrégation inéluctable de son identité, jusqu'à ce que cette sensation de dépouillement ne soit plus que la seule présente à son esprit, et bientôt cette dernière sensation serait de même annihilée, il y aurait...

Il atteignit enfin l'air libre. Comme un nageur enseveli qui retrouve son souffle alors qu'il n'y avait plus d'espoir, il se réveilla d'une secousse.

Il mit un temps épouvantable à se redresser. Cependant, qu'importait dans quel état il était ? Voilà tout ce qui comptait : il était revenu !

Tout ce qui lui restait était une peur titanesque, la peur de revivre cette expérience (si toutefois revivre était le terme adéquat), la peur du Néant.

La vision avait gaspillé toute l'énergie de la dose. Tant mieux, car sinon il n'aurait pas pu reprendre le bus pour rentrer à La Cité.

Tout comme il n'aurait pas pu, l'âme décomposée, grimper l'escalier qui conduisait à son appartement, à neuf heures du soir. Susan était déjà en haut. Dès qu'ils furent à l'intérieur, elle s'enquit vite :

"Steve ! Steve ! Les buveurs, tu leur as donné un faux nom ?

Oui, ne t'inquiète pas, Susan, je leur ai dit que je m'appelais Mel Gibson...".

Elle poussa un long soupir de soulagement.

Ne t'inquiète pas, poupée. De toute façon, tu as laissé assez d'empreintes digitales sur les vêtements du flic...

"Ah ! Je suis contente de te revoir, Steve !

Moi aussi... Par contre, pour Mark, je ne sais pas trop..."

Elle blêmit atrocement sous son fond de teint.

"Ma... Mark ?

Oui, Mark Haden-Douglas ! Je crois que tu m'as fait des cachotteries.

Je vois pas en quoi ça t'aurait intéressé de connaître ce raté !

Apparemment, les ratés, ça t'aide à faire de bons bouquins !

Salaud ! Qu'est-ce que tu insinues ?

Je vois qu'tu r'gardes pas assez CNTC !

Tu veux dire... C'est eux qui ont deviné ?

Qu'est-ce que tu crois ? Dans ce pays, tout le monde est surveillé !

Bon, t'as gagné, se renfrogna-t-elle. Ça parle bien de lui. Je vois pas où est le mal.

J'vais t'dire où est l'mal. Le mal est que Mark était un descendant de Jacob et Dorothy Nunfold, un couple de sorciers qui vivaient au XIX° siècle. Et moi aussi. On est petits-cousins. Tu vas pas prétendre que tu l'as pas calculé, ça ! Que tu m'as pas pisté tout spécialement, dans ta quête d'expériences extrasensorielles !

Non... Non..., bégayait-elle sous le choc. Je... Je l'ignorais."

Elle était sincère.

"Bien sûr, c'est ça !, tonna-t-il en faisant mine de vouloir la gifler. T'avais rien prévu ! Tu crois qu'tu vas m'faire gober ça, cousine ?".

Elle était acculée au mur. "Pou... Pourquoi tu m'appelles... cousine ?.

T'as fini d'me prendre pour un con ? Ton p'tit Trevor, j'sais d'où y vient ! Je sais pourquoi tu peux pas m'présenter d'fiancé, pas d'père ! Le père, il est mort ! Ton fils, si j'calcule bien, il a été conçu en août, fin août. Comme par hasard, juste après, on apprend qu'Mark crève d'une crise cardiaque !

Enfoiré ! Qu'est-ce que c'est que ces idées morbides ?"

Là, elle était de mauvaise foi.

"Depuis le début, explosait-il dans sa colère, depuis le début, tu me mènes en bateau ! J'aurais jamais dû t'faire confiance !

Steve... Steve, entama-t-elle. Je savais pas que Mark était de ta famille. Je le jure ! Et... J'ai jamais voulu te faire du mal.

Lâche-moi !".

Elle n'en fit rien. Elle l'enferma dans ses bras, puis bloqua son regard dans le sien et avoua : "Steve... J'ai jamais voulu te faire de mal. Je...

Je t'aime.".

Vaincu, il ne l'empêcha pas d'approcher son visage du sien, il ne recula pas à l'assaut de ses lèvres, accepta la chaleur et la maladresse de ce baiser où, l'espace d'une seconde, s'effacèrent les méandres de la drogue en son crâne, l'abandon de Bérénice et la mort de Juliet. Mais un dernier réflexe d'auto-défense le fit quand même se retirer au bout d'un moment pour ordonner : "Promets-moi... Promets-moi que je reprendrai jamais d'Outway.

Pourquoi ?

Parce que... je viens de prendre ma dernière dose. Et... J'ai contemplé la Mort dans toute son hideuse beauté. Je suis sûr que si j'en reprends, je passe l'arme à gauche. J'arrête tout.

Tu... Tu dis que tu es mort...

Oui... J'ai vu tous les trucs fous qu'on raconte là-dessus. J'ai senti le tunnel. Je veux dire... Une transition. Je crois qu'une seconde après, j'aurais été vraiment mort...

Tu... Tu es allé jusqu'au bout ?, demanda-t-elle, euphorique.

Oui... Maintenant, c'est fini...

Tu... Te rends compte qu'on va peut-être répondre à la plus grande question existentielle de tous les temps ? La vie après la mort !

Tu vois, j'm'en fous bien. J'préfère la vie avant la mort.

Steve... On va écrire quelque chose de plus fort que les Paradis Artificiels, plus fort que le Festin Nu ! Tu n'es pas vraiment... mort ! C'était seulement un simulacre provoqué par la drogue. C'est génial ! Ça signifie que si on rachète une dose au Borgne, tu pourras... savoir ce qu'il y a au bout de cet enculé de tunnel !

Susan !", s'égosilla-t-il, les veines du visage surgonflées. Il brandit le tournevis spécial Outway. " Soit t'y crois à fond, et dans c'cas, je veux pas mourir pour la science. Ou alors tu te prends pas au sérieux, et dans ce cas, je veux encore moins mourir pour un exercice de style !" "C'est fini !". Elle voulut le retenir de jeter l'objet. "Non ! Non !", se plaignit-elle. Steve lui décocha un crochet du gauche en pleine figure et se dégagea. Il lança le tournevis par la fenêtre ouverte. L'outil dansa en l'air le temps d'un précipice de murs lépreux, pour échouer au fond d'un caniveau, où un filet d'eau l'entraîna vers les égouts.

"C'est fini !", répéta-t-il, victorieux.

Susan se relevait péniblement. De longues bavures de sang partaient de son nez et de ses lèvres. Elle avait perdu.

"Je... Je crois que je me suis un peu foulé la cheville. Je peux pas repartir tout de suite.", finit-elle sur un ton pitoyable.

Derrière les carreaux, l'horizon lavait ses fumerolles roses et jaunes, rentrait son soleil enflammé au ventre de la Terre. Puis la nuit diluait tout, petit à petit, obscurcissait de son encre chaque enclave de clarté jusqu'à ne laisser de répit qu'aux fins enclos de lumière sous les réverbères de Grey Hills.

L'un d'eux baignait le faciès ignoble du Borgne, tout en délaissant celui de son interlocuteur.

"Tu as bien travaillé, siffla l'inconnu. Dix doses d'Outway en une semaine, c'est honorable. Ça te fait au bas mot huit cents silvers de chiffre. Et comme promis, en voilà mille six cents de plus pour toi.

Vous êtes quand même un sacré numéro. Vous m'expliquerez un jour pourquoi Outway est la seule drogue qu'on fournit aux dealers gratuitement, et surtout pourquoi en plus, on leur donne une prime pour chaque dose vendue.

T'es pas heureux que ce soit ainsi ?

Si, mais j'aimerais comprendre...

Ne cherche pas à saisir ce qui te dépasse. Ça vaudrait mieux pour toi. Certaines personnes veulent que ça se passe comme ça. Et elles en ont les moyens.

Allez, soyez chic, donnez-moi juste un indice !

E carne vivent, le Borgne !

E carne vivent, voilà l'explication !

E carne vivent..."

L'invocation s'éloigna dans la pénombre avec les pas de son propriétaire.

Elle se perdit en léger flottement d'air, en souffle. La respiration de Steve endormi. A ses côtés, Susan se réveilla. La fenêtre n'ayant pas de volets, leurs deux corps étaient tapissés de pleine lune. Steve était torse nu, splendide torse couturé de cicatrices. Susan avait gardé sa robe rouge à l'espagnole. Après s'être assuré que Steve dormait bien, en respirant lentement, et bruyamment, la bouche ouverte, elle défit patiemment, à l'aide d'une aiguille passée dans ses cheveux, les fils qu'elle avait cousus dans son habit, et sortit de sa poche secrète le flacon d'Outway et le tournevis que lui avaient donnés le Borgne lors de leur deuxième entrevue.

Sa comédie de la soirée avait bien marché. Steve ne se doutait pas qu'elle disposait de ces armes. En s'appliquant à ne faire aucun bruit, elle dévissa le couvercle, vida le contenu du flacon dans la bouche de son amant.

Il se cabra soudain. Susan le secoua, le réveilla. Il voulait recracher, elle lui bloquait la bouche avec les mains. Bientôt, il fut incapable de se débattre. Elle s'accrocha à lui, très fort, plaquée contre lui dans les caresses sauvages de leurs peaux, et commandait : "Raconte ! Raconte !". Les yeux révulsés, il énonça d'abord une série de borborygmes, puis enfin docile, murmura à son oreille, tandis qu'elle continuait à se frotter contre lui, dans le but désespéré d'atteindre la fusion, et ses mains n'avaient de cesse que tracer des chemins dans le dos de Steve, tant que durerait son agonie.

"Raconte, raconte encore plus !"

Alors qu'elle le chevauchait, il se raidissait et se tordait, mais toujours complètement soumis, récitait dans son martyre ses soupirs d'au-delà, et Susan, au comble de l'orgasme, achevait sa victime, se délectait de ses mots comme elle en aurait fait de la plus folle étreinte. Elle devenait déesse, il était l'objet de sa sanctification, lui le pauvre pantin agité de râles ridicules, elle en faisait un archange !

Au c?ur du dortoir assoupi, au milieu des files parallèles de lits, où des ombres de jeunes filles rêvaient en silence, par la lumière parvenue des grands vitraux à travers les longs rideaux, une silhouette somnambule se dressa dans ses draps et cria :

"Papa !".

Susan était sans doute la seule mortelle à détenir ce terrible secret des âges. Elle se sentait élevée au-delà de toute l'humanité.

Et pourtant, son échec était monumental, car elle serait à jamais incapable de retranscrire sa découverte en mots.

Tout n'était que voyage(s) blanc(s).



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