PROLOGUE

Bonjour bonjour,

Alors, pour une raison parfaitement inconnue, le site a effacé l'intégralité de mes histoires. Je reposte donc Lundi, malheureusement sans mes commentaires et mes édifiantes réponses (mais avec peut-être un peu moins de fautes) et je profite de cette occasion pour confirmer à mes éventuels lecteurs restants que cette histoire n'est pas terminée et que j'écris toujours la suite ! Juste très très lentement… Désolée.

PROLOGUE

Lundi. Elle aurait dû savoir que tout cela ne pouvait arriver qu'un lundi. C'était toujours le pire jour de la semaine. Bien sûr, comme toute collégienne normale, elle détestait les lundis. Ces jours invariablement gris, même en été, même quand le soleil brillait, qui mettaient fin au week-end salvateur... Et puis, ce lundi-là avait déjà mal commencé, avant même qu'elle ne quitte son lit. Une inondation dans les toilettes. Sa sœur qui hurlait parce que son maquillage était humide et, bien sûr, l'inévitable glissade à l'entrée dans la salle de bain.

"Une délicieuse journée s'annonce!" Avait-elle songé en essorant sa chemise trempée.

Vaine tentative.

À peine était-elle sorti de chez elle que le camion des éboueurs l'éclaboussait généreusement d'une flaque de pluie grise et visqueuse.

"Sombre lundi..." Et voilà ; elle venait de parvenir à ce qu'elle croyait être l'apothéose de son infortune : arriver en cours de physique avec un quart d'heure de retard et une chanson dont elle avait oublié les paroles lui trottant dans la tête. Merveilleux. Une heure plus tard, comme elle écoutait d'une oreille légèrement distraite son professeur de français faire l'éloge du point-virgule, elle autorisa son esprit à se détacher de cette matinée sinistre. Si elle avait pu savoir alors...

- Hé oh, Alya ! Qu'est-ce que tu fais, tu rêves?

Rêver. C'était bien une des seules choses qu'Alya Desrousseaux savait faire à merveille. Elle se retourna vers le visage anxieux de Prune, sa meilleure amie (et accessoirement la seule qu'elle ait jamais eue), qui semblait réellement attendre une réponse. Alya soupira.

Le cours s'acheva sans que Prune ne se soit départie de son regard inquiet.

"Quel crampon celle-là!" pensa Alya avec irritation comme son amie trottinait derrière elle en l'accablant de questions. Il n'était pas dans ses habitudes d'être désagréable, ni même d'avoir des pensées désagréables, mais ce matin-là, elle se sentait particulièrement maussade. Et elle pressentait, avec une certaine justesse, qu'elle n'était pas encore au bout de ses peines. À peine avait-elle pris place dans la salle de permanence qu'elle crut voir une lueur d'espoir briller à travers la brume de ce début de semaine. Jonathan Luthi, capitaine de l'équipe de football, cancre renommé et, bien évidemment, point de convergence de tous les regards féminins depuis la sixième jusqu'à la troisième. Un véritable aimant à filles, celui-là. Ne faisant aucunement exception à la règle, Alya soupirait après lui depuis plusieurs mois déjà.

Aux yeux de tous ses proches, Alya Desrousseaux n'était pas une étudiante particulière. Elle n'était ni véritablement douée, ni réellement mauvaise. Elle ne faisait preuve d'aucun talent, intellectuel ou physique, qui puisse la faire sortir de l'ordinaire. Alya Desrousseaux était une jeune fille, dérivant doucement vers ses quinze ans, au milieu de son ultime année de collège, qui n'avait pour elle que sa faculté exceptionnelle d'imagination. Alya était de ces filles qu'on oublie sitôt après les avoir vues, mais dont le visage rappelle toujours vaguement quelqu'un, de celles dont les professeurs oublient systématiquement le nom et dont les préoccupations majeures se trouvent être les capitaines de football et les régimes draconiens que proposent les magazines. Pourtant elle n'était pas que cela. Mais elle n'avait jamais voulu l'admettre. Avouer que les revues féminines l'ennuyaient, qu'elle se moquait bien que le chocolat la fît prendre du poids et qu'elle utilisait en cachette le maquillage de sa sœur ? Jamais ! Elle était déjà si seule... Prune mise à part, elle n'avait aucune amie. Les gens se moquaient de ses habits trop grands et de ses allergies. Les adultes ne faisaient jamais attention à elle. Elle faisait tout pourtant, pour qu'on la remarque, elle écoutait les mêmes musiques bruyantes et incompréhensibles, allait voir les mêmes films et se rendait aux mêmes endroits. Mais le regard des gens semblait toujours passer à travers elle. Et elle ne supportait pas d'être différente. Elle avait même voulu être pom-pom girl durant les matchs de football pour attirer l'attention sur elle, mais elle n'avait réussi qu'à se faire une entorse.

En parlant de football... Elle sentit son cœur défaillir lorsque Jonathan prit place à quelques tables de la sienne. Il lui adressa un vague sourire légèrement niais qui fit fondre le cœur de la jeune fille.

"Il m'a regardée, il m'a regardée, il m'a reg..."

- Oh ben ça ! s'écria Prune tout haut. C'est pas le type qui te fait craquer?

Théoriquement, Alya était contre le meurtre. Mais chacun sait que la pratique est souvent aussi éloignée de la théorie que pouvait l'être le cerveau de Prune de sa tête. Les joues d'Alya s'enflammèrent.

- Ben quoi? Demanda Prune, hébétée.

Alya se concentra avec application sur ses mains et tenta de ne pas imaginer combien la tête de Prune pourrait être ravissante si elle l'écrasait sur la table.

- Prune ! Chuchota-t-elle. Tu ne peux pas être plus discrète, pour une fois?

- Euh... désolée. Je me disais juste... c'est le bal du centenaire le mois prochain non? Et c'est aujourd'hui le dernier jour pour trouver un partenaire?

- Et alors? Demanda Alya en se retournant vers Jonathan.

- Alors... Tu n'as pas de cavalier, n'est-ce pas?

- Non, tu sais bien, répondit Alya avec impatience.

- Justement, dit Prune en souriant.

- Prune, où veux-tu en venir?

- Demande lui de t'accompagner ! Répondit Prune sur le ton de l'évidence.

Ce fut au tour d'Alya d'être hébétée.

- Quoi? Qu'est-ce que tu racontes?

- Avec un peu de chance, il n'est pas encore pris.

- Tu es folle ou quoi?! S'exclama Alya en écarquillant les yeux. Il ne voudra jamais m'accompagner !

- Qu'est-ce que tu en sais?

- C'est évident ! Et puis…Je n'oserais jamais lui demander...

- Oh, Alya, fit Prune en levant les yeux au ciel, il faut que tu te bouges ! Alors quand il passera près de nous tu l'arrêteras et tu lui demanderas, d'accord?

Alya n'eut pas le temps de répondre. Jonathan s'était levé de sa chaise et s'avançait vers elles. Le cœur de la jeune fille s'emballa aussitôt.

- S-salut, bégaya-t-elle, son visage aussi rouge que ses cheveux.

- Salut, répondit Jonathan.

- Ah, justement! le coupa Prune et Alya regretta amèrement de vivre dans un pays où la strangulation était un crime. Alya voulait te demander un truc...

Jonathan tourna son regard vide vers elle.

- Euh...je...je voulais juste savoir, euh...enfin, si tu...

- Ah, te voilà, Johnny !

Alya aurait pu reconnaître cette voix entre mille. Florence Heline, assurément la plus insupportable créature qui ait jamais foulé le sol de ce collège. Alya se sentit rougir. Florence était vraiment très belle. Ses longs cheveux d'un beau brun doré tombaient gracieusement sur ses épaules menues et ondulaient jusqu'au bas de dos. Ses yeux d'un bleu profond, frangés de cils sombres lui donnaient un air innocent et une candeur illusoire. Sans parler de son corps qui attirait bien des œillades, malgré son jeune âge. Alya savait qu'elle n'était pas belle. Peut-être assez jolie, mignonne, comme elle avait l'habitude de l'entendre, mais pas belle. Elle ressemblait encore beaucoup à une enfant. Ses cheveux d'un roux sombre et brillant étaient attachés en un chignon serré sur sa nuque. Ses grands yeux brun vert, malgré les verres de contacts qu'elle portait, semblaient éternellement troubles, quant à ses vêtements austères, ils soulignaient peines ses formes sous développées. Petite et maigre, elle n'était pas de taille face à Florence.

- Alors, Johnny, toujours d'accord pour être mon cavalier, minauda-t-elle en se coulant derrière lui. J'espère que tu n'as pas changé d'avis, poursuivit-elle, en donnant à son visage une expression sincèrement inquiète.

- Euh...non, répondit Jonathan d'un air un peu abruti.

Le monde avait pris une couleur rouge sang sous les yeux d'Alya. Sa bouche s'ouvrit, mais aucun son n'en sorti.

- Oh, je suis désolée, dit Florence d'un air faussement contrit, tu allais dire quelque chose?

- Euh...je...j'allais...

- C'est très intéressant, l'interrompit brusquement Florence. Tu viens Johnny, d'ici demain elle parviendra sans doute à faire une phrase complète.

Elle lui lança un regard méprisant.

- Enfin, peut-être...

Elle s'éloigna, "Johnny" sur ses talons. La moitié de la salle s'était tournée vers eux et chuchotait à présent à voix basse.

Pas de doute, ce serait vraiment une très, très mauvaise journée.

Tremblante de rage, humiliée, et affreusement déçue, Alya se leva d'un bon et quitta la permanence. Elle espérait vraiment que Prune ne la suivrait pas. Étonnamment, celle-ci eu le tact de la laisser seule. Furieuse, Alya déambula dans les couloirs, envoyant occasionnellement son pieds dans un mur ou un radiateur qui, malgré son acharnement, restaient parfaitement impassibles. Cette garce venait de lui voler son cavalier!

Sa journée n'alla pas en s'arrangeant, loin de là. À peine croyait-elle avoir exorcisé sa colère que leur charmante professeur de mathématiques leur imposait un devoir surprise. Enfin, au cours de l'après midi, elle apprit que l'on colportait des rumeurs sur elle et un certain Mathieu, d'un an son cadet qui semblait avoir un goût particulier pour le jaune fluo et les mantes religieuses. C'en était trop. Elle crut que le ciel allait s'écrouler sur elle. Pourquoi s'était-elle levé ce matin, déjà? À la sortie des cours il lui restait un goût amère et terreux dans la bouche. Sa vie était brisée. Il n'était pas question qu'elle remette les pieds dans ce collège, ça, sûrement pas! Au bord des larmes, elle traversa la rue, sous la pluie battante.

"Bien sûr, un jour pareil il ne pouvait que pleuvoir !"

Elle s'ébroua comme un animal devant son palier. Elle poussa la porte et pénétra dans son appartement. La lumière était éteinte. Étrange, son père devrait pourtant être là... Elle posa son sac sur le sol et se dirigea vers le salon.

C'est alors que des bruits insolites attirèrent son attention. Ils venaient de la chambre de ses parents. Intriguée, elle se dirigea vers la dernière pièce du couloir. Arrivée devant la porte, elle s'immobilisa soudain. Il n'y avait pas d'erreur possible. Les bruits qu'elle avait entendus étaient ceux d'un couple en train de faire l'amour. Les joues en feu, Alya recula doucement. Elle n'avait jamais entendu ses parents auparavant. D'ailleurs elle n'avait jamais imaginé qu'ils faisaient encore ce genre de choses. Mais comme elle rebroussait chemin le plus silencieusement possible, quelque chose la frappa. Le matin même, sa mère l'avait prévenue qu'elle ne rentrerait que pour le dîner, car elle devait se rendre à un important séminaire sur les moules. La mère d'Alya était biologiste et depuis quelque temps, s'intéressait de très près aux crustacés. Alya resta immobile un instant.

C'est alors qu'elle aperçut le manteau. Un manteau de femme qui, cependant, n'appartenait certainement pas à sa mère. C'était une magnifique veste en fourrure dont les reflets argentés semblaient lui faire signe dans l'obscurité.

Pour la plupart des gens, ç'eût probablement était assez. Mais Alya n'était pas la plupart des gens. Sans plus réfléchir, elle revint sur ses pas et se hâta vers la chambre. Puis, sans hésiter, elle poussa violemment la porte. Tout d'abord elle ne vit rien. Puis, peu à peu, ses yeux s'habituèrent à la pénombre, éclairée d'une seule et unique bougie, de la pièce. Elle entendit une exclamation étouffée et des bruits de tissus froissés. Sa main jaillit et appuya sur l'interrupteur. Son père était bien là, au lit, il la regardait visiblement très surpris. La mâchoire d'Alya pendait lamentablement. Au côté de son père, aussi nue que lui, se trouvait une jeune femme d'une trentaine d'années aux cheveux blonds et aux courbes généreuses.

Tous les trois se regardaient, muets, incapables de faire un geste.

- Alya, murmura enfin son père, Alya...Ce n'est pas ce que tu crois, ma chérie...

- Eh bien c'est très bien imité, fit sèchement Alya dont les yeux commençaient à piquer.

Et sans attendre, elle tourna les talons et se précipita vers la porte d'entrée. Elle dévala les escaliers, les larmes roulant sur ses joues, et déboucha dans la rue, sous le ciel glacé qui se déversait toujours avec fracas sur cet après-midi de janvier. Alya courut, courut sans voir où elle allait, sans s'arrêter pour reprendre son souffle.

" Papa...comment, comment as-tu pu? Que vais-je faire? Dois-je en parler? À maman? Si je le fais, qu'arrivera-t-il? Tu nous quitteras? Et cette femme, cette femme, est-ce que tu l'aimes? Tu l'aimes plus que nous?" Les pensées tourbillonnaient dans sa tête, se heurtaient au reste de ses souvenirs, elle ressentit à nouveau son humiliation, sa colère son chagrin.

"J'en ai assez, assez, assez! Pourquoi rien ne se passe jamais comme je le veux? Pourquoi papa a-t-il fait une chose pareille? Pourquoi personne ne veut me connaître, Pourquoi n'ai-je pas d'amis? pourquoi, pourquoi..." Elle avançait toujours, sans un seul regard devant elle.

"J'en ai marre de cette ville, de ce pays, de cette planète! Je donnerais n'importe quoi pour changer de vie! Pour être dans un endroit totalement différent... Ah, comme je voudrais pouvoir partir, ne jamais revenir! être enfin utile à quelque chose, si seulement..."

Aveuglée par la pluie et les larmes, elle ne vit pas le feu tourner au rouge. Elle ne remarqua pas davantage le camion qui fonçait vers elle et dont les essuie-glaces étaient manifestement en panne. Lorsque ses yeux se tournèrent vers l'immense bolide il n'était plus qu'à quelques mètres d'elle.

"Je déteste le lundi!" Eut-elle le temps de penser, avant que le monde entier ne vire au noir.

OoO

CHAPITRE I

Sa tête lui faisait mal. Ses membres étaient lourds. Elle bougea légèrement son cou engourdi. Ses paupières frémirent. Doucement, elles se soulevèrent à nouveau. La lumière était si forte qu'elle crut que ses yeux brûlaient. Elle les referma aussitôt. Elle était couchée sur le sol. Un sol terreux, parsemé de graviers. Pas particulièrement confortable. Elle revit l'image du camion, imprimée derrière ses paupières closes. Tout était arrivé si vite...Elle se souvenait à peine de ce qu'elle faisait au moment de l'impact. L'impact? Les yeux toujours fermés, Alya ramena son bras à elle et tâta doucement son corps endolori. Rien de cassé. Même pas de bleus...Juste ses drôles de courbatures, dans le dos. C'était bien ce qu'elle pensait. Il n'y avait pas eu d'impact. Le camion ne l'avait pas touchée. Elle rouvrit les yeux. À nouveau, la lumière l'éblouit et elle dut se protéger les yeux de son bras. Curieux, autant de lumière pour un jour aussi gris. Elle cilla plusieurs fois. Cessa de respirer. Cilla encore. Se frotta les yeux.

La rue, les immeubles, le ciel grisâtre avaient disparu. Un soleil de plomb brûlait au-dessus d'un paysage désolé, qui avait peu de chance d'être la place de la République, vers laquelle elle se dirigeait il y avait à peine quelques instants.

Oui, mais combien de temps? L'adrénaline fusa dans son corps. Peut-être cela faisait-il des jours qu'elle était dans le coma, comme dans ce film qu'elle avait vu, et... Et un gentil passant avait voulu l'emmener à l'hôpital, mais comme il était fermé, le passant, qui habitait le Sahara, avait préféré la ramener chez lui, puis l'avait finalement abandonnée dans cette espèce de terrain désertique parsemé de rochers et de buissons piquants. Cela tombait sous le sens. C'était certainement un rêve. Alya se releva péniblement scrutant les alentours.

Une pensée alarmante l'envahit alors. Et si elle n'avait pas survécu à cet accident? Si elle avait bel et bien était renversée et qu'elle était à présent morte?

Terrifiée, elle plaqua ses mains sur son visage et avança en titubant parmi les herbes mortes qui lui griffaient les genoux. La moitié de son jean était déchirée. Sa chemise était pleine de poussière et de terre et ses cheveux n'étaient qu'une crinière emmêlée et crasseuse. Hagarde, elle continua sa progression, sans avoir la moindre idée d'où elle allait ni d'où elle se trouvait. Ce n'était certes pas le paradis. Elle espérait qu'il ne s'agissait pas de l'Enfer non plus, mais redoutait malgré elle de voir surgir à tout moment un démon cracheur de feu, la menaçant de sa fourche pointue.

Tout à coup, des bruits parvinrent à ses oreilles. Des bruits de bouteilles, des éclats de voix et de rire, quelques notes de musique. Alya regarda frénétiquement autour d'elle. Elle aperçut alors, à travers la broussaille, une vieille bâtisse, qui semblait prête à s'écrouler. Il y avait sûrement quelqu'un ! Il pourrait peut-être l'aider... Son esprit objecta avec exactitude que si elle était déjà morte, personne ne pouvait plus grand chose pour elle. C'était très étrange. Cette idée ne lui semblait même pas absurde. Mais où qu'elle soit, il lui fallait du secours. Elle courut presque jusqu'à la porte, trébuchant et butant contre la caillasse. Mais au moment d'y pénétrer, elle s'immobilisa. Devant elle, deux larges pans de bois battants dissimulaient à moitié une salle dont elle ne pouvait distinguer que la lumière jaunâtre et la fumée qui se condensait au plafond. Elle avait déjà vu ce genre de choses. Dans un western. Cet endroit ressemblait parfaitement à...un saloon.

Un saloon?! Mais dans quel genre d'Enfer se trouvait-elle donc pour pouvoir trouver un saloon sur son chemin? Allait-il être rempli de squelettes grimaçants ou d'horribles démons poilus et difformes? Etait-ce un piège, tendu par le diable lui-même? Malgré sa terreur, Alya se demanda vaguement si Lucifer serait réellement pourvu d'une queue rouge et pointue. Un détail existentiel qui l'avait longuement perturbée au cours de sa petite enfance. Frissonnante, la jeune fille poussa la porte. Si elle était bien morte, comme elle le pensait, elle devait le savoir le plus rapidement possible. Elle retint son souffle. La lumière vacillante lui donnait mal au crâne. Elle jeta un œil timide autour d'elle. C'était bien un saloon, aucun doute là-dessus. Certainement, ces hommes qui buvaient et riaient grassement ressemblaient davantage à des cow-boys qu'à des diablotins, mais elle avait lu trop de livres d'héroïque-fantaisie pour ne pas se méfier.

Elle remarqua que les conversations s'étaient légèrement troublées à son entrée. Cependant elle avança doucement vers le milieu du saloon, jetant un regard suspicieux sur les gens et les choses qui l'entouraient. Elle eut tôt fait de remarquer qu'elle était la seule femme présente, ce qui pouvait expliquer les œillades appuyées de certains des... cow-boys attablés. D'une démarche incertaine, elle se dirigea vers une table située près d'une fenêtre.

- Vous êtes perdue, Mademoiselle? Demanda une voix chaude et polie derrière elle.

Alya fit volte-face. La silhouette qui lui avait adressé ces paroles était plongée dans l'ombre, assise à une table de bois.

- Suis-je morte? Demanda-t-elle sans hésitation.

Un silence surpris suivit ses paroles.

- Euh... Je ne crois pas, répondit la voix. Je pense que vous devez être plus au courant que moi...

Son visage se découpa alors dans la lumière. Les mots moururent dans la gorge d'Alya. Quel visage ! Son interlocuteur était un jeune homme, au teint coloré et aux cheveux châtain clair, noués en queue-de-cheval. Ses grands yeux en amandes avaient la couleur de la glace et tous les vents d'hiver semblaient y souffler. Malgré cela, il émanait de sa belle figure ovale une chaleur irradiante, presque surnaturelle.

- E-Êtes vous en démon? Demanda Alya, dont le pouls s'était dangereusement accéléré. Elle se retint d'ajouter 'difforme et poilu', préférant ne pas froisser l'étrange garçon. D'ailleurs, d'après ce qu'elle avait pu voir, il n'avait rien de difforme.

Le jeune homme sourit. Son sourire illumina ses traits de telle façon que toute trace de froideur dans ses yeux disparut.

- Non, répondit-il, mais j'en connais quelques-uns, si vous voulez, je vous les présenterai...

- Mais…où...où sommes nous? balbutia Alya.

- À quelques kilomètres au Sud d'Yménor, répondit le jeune homme qui n'était pas un démon.

- Yméquoi?

- Yménor, répéta-t-il en levant les sourcils. La capitale de Shra'ada... Vous n'êtes pas d'ici, n'est-ce pas?

- Je... je ne crois pas, murmura Alya que sa migraine reprenait.

Si elle était bien vivante, où pouvait-elle être? Elle n'avait jamais entendu les noms que venait de prononcer ce garçon. Elle pensa à nouveau au gentil passant arabe. Après tout, ce n'était plus aussi invraisemblable que tout à l'heure. Mais soudain, un détail la frappa. Cet homme parlait sa langue. Et il n'avait pas particulièrement l'air Africain. Pourtant les noms des villes n'étaient sûrement pas européens...

- Dans quel pays sommes nous? demanda-t-elle soudain.

Le jeune homme l'observa attentivement essayant peut-être de déceler le moindre signe indiquant qu'elle se moquait de lui.

- Nous sommes à Shra'ada, je vous l'ai dit il y a un instant... Vous ne vous sentez pas bien? Tenez asseyez-vous...

Il désigna la chaise en face lui.

Alya rougit légèrement. Malgré tout, elle n'oubliait pas qu'elle était en compagnie d'un garçon comme elle en avait rarement vu... Tout à coup, ses dernières paroles pénétrèrent son esprit. Shra'ada? Ç'aurait bien pu être une région, mais un pays? Elle n'avait jamais été particulièrement douée en géographie, mais elle était certaine de n'avoir jamais entendu parler d'un état qui portait ce nom...

- Je...je suis désolée de vous ennuyer, mais... Où est Shradada?

- Shra'ada, corrigea le jeune homme. Mais enfin, d'où venez-vous?

- D'Ellecie, répondit-elle simplement.

Ce fut autour du jeune homme d'avoir l'air surpris.

- D'où ça? Demanda-t-il?

- De France, précisa-t-elle.

- Je ne connais pas cet endroit.

- Vous-vous ne connaissez pas la France?! Fit Alya en écarquillant les yeux.

- Jamais entendu parlé.

- Mais ce n'est pas possible...Vous-vous moquez de moi...

Il haussa les épaules.

- Je suis toujours sérieux. Avec les étrangers en tout cas. Vous ne connaissez pas mon pays, moi je ne connais pas le vôtre...

- Mais...mais...

Tout à coup un éclair de lucidité traversa son esprit.

- Et les États-Unis? Vous connaissez?

Il secoua la tête.

- L'Angleterre? L'Italie? L'Egypte? Le Japon? La Chine?

Il lui sourit à nouveau.

- Vous devez venir d'une province très éloignée... Je ne connais aucun des noms que vous me citez. Habitez-vous dans le Sud?

- Non... Plutôt le Nord, répondit-elle d'une voix blanche.

- Oh vraiment? Fit-il avec un air songeur. Mon ami vient du Nord, lui aussi... Peut-être connaît-il ces endroits.

Alya posa ses mains sur ses tempes et entreprit de les masser consciencieusement. Était-ce une plaisanterie? Ça n'en avait pas l'air. Mais alors quoi? Ce n'était quand même pas... Elle eut un petit rire à cette pensée. Elle pouvait croire qu'elle rêvait, même qu'elle était morte, mais ça...ça non. Elle se souvenait d'une histoire où il arrivait exactement la même chose. Elle était une grande lectrice de science-fiction et de Fantaisie, mais de là à imaginer...Pourtant, à présent que l'idée lui était venue, elle semblait s'insinuer en elle, se répandre... Et si elle avait changé de monde? Elle avait lu plusieurs livres de ce genre... Mais non, voyons, quelle idée! C'était de fiction dont elle parlait ! Des choses qui n'existaient pas! Ce jeune homme, peut-être avait-il trop bu? Ou se moquait-il tout simplement d'elle? C'était sûrement cela. Et elle allait le prendre à son propre piège.

- Si vous ne connaissez pas mon pays, comment pouvez-vous parler ma langue? Hein?

Elle était fière d'elle. Il serait obligé de lui avouer ce qui se passait à présent.

Mais le jeune homme ne fit rien de tel.

- Je ne parle pas votre langue, protesta-t-il. C'est vous qui parlez la mienne!

Alya resta abasourdie. Il n'allait quand même pas essayer de lui faire croire qu'elle parlait une autre langue ! Elle était encore plus mauvaise en langues qu'en géographie.

- Enfin, disons plutôt que c'est ma langue parce que je suis né à Yménor... Mais c'est une langue universelle.

- Comment ça, universelle? Demanda Alya en fronçant les sourcils.

- Le Chaksoba ! Dit-il comme s'il s'était agi de l'évidence même. Tout le monde, enfin presque tout le monde le parle.

- Je n'ai jamais entendu parler de ce langage, dit sèchement Alya. Et je ne le parle certainement pas. Écoutez, tout ça n'est pas drôle, je suis perdue et je dois rentrer chez moi, s'il vous plaît, je ne vous demande pas de...

- Vous venez du Nord, c'est cela? L'interrompit-il.

Alya soupira. Cette ridicule conversation commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs.

- Oui, c'est...c'est ça...

- Alors, je peux peut-être vous aider... Nous allons vers le Nord, également, je peux vous emmener jusqu'à la prochaine ville...

- "Nous"? Répéta-t-elle.

Mais le jeune homme n'eut pas le temps de répondre. Un bruit retentit à l'autre bout de la salle. Alya aperçut une table renversée et deux hommes qui s'empoignaient par le col. Une vraie bande dessinée, songea-t-elle. Sauf qu'elle n'avait jamais vu Lucky Luke léviter. Elle poussa un petit cri de surprise lorsque les deux hommes (bien que le terme ne fût probablement pas approprié) s'élevèrent doucement dans les airs, sans cesser de se donner des coups de poings et de pieds. Elle faillit défaillir quand l'un d'entre eux cracha une longue flamme bleutée vers son adversaire.

- Oh, Seigneur, murmura-t-elle Seigneur...

- Ne vous inquiétez pas, la rassura le jeune homme avec un air détaché. Les Carcoras sont des démons de bas étages... Ils ne sont pas dangereux.

Incapable de proférer le moindre son, Alya porta la main à sa gorge, les yeux exorbités. Était-ce une hallucination?

- Ils...ils...balbutia-t-elle.

- Un simple désaccord aux cartes, j'imagine, fit-il en souriant.

Alya était trop ébranlée pour lui répondre. Était-ce réellement...des démons? Dans ce cas était-il possible qu'elle soit...Ailleurs? Mais c'était fou, complètement fou !

- Au fait, reprit le jeune homme, je ne vous ai pas demandé votre nom...

- A-Alya...murmura-t-elle sans quitter l'étrange combat des yeux.

- Je m'appelle Devaleinath Fragr'hâad Suor, poursuivit le jeune homme toujours aussi posément.

- C-comment? Demanda Alya en tournant les yeux vers lui.

- Devaleinath Fragr'hâad Suor, répéta-t-il plus lentement.

- De-Develaineth...Graf... tenta de prononcer la jeune fille, confuse.

À son grand soulagement, il se mit à rire. Et son rire avait les mêmes chaudes couleurs que son sourire.

- Appelez-moi Dev, c'est ce que tout le monde fait...

- Alors... Nous sommes, nous sommes... Alya tremblait. Dans un autre monde?

Dev parut étonné.

- Un autre monde? Il sourit. À moins que vous ne veniez d'Ailleurs, je ne crois pas.

Il ne croit pas si bien dire… Songea Alya, une grosse boule dans la gorge. Comment allait-elle rentrer chez elle? Le pouvait-elle seulement?

- Voulez-vous que nous vous déposions à Yménor ? Vous trouverez certainement quelqu'un pour vous indiquer la route à prendre pour rentrer chez vous.

La vision d'Alya était trouble. Sa tête tournait, des vertiges élançaient ses membres. Elle se sentait si faible, si incrédule qu'elle en oubliait d'être effrayée et de sangloter. Elle passa ses mains sur son visage, dans ses cheveux.

Elle trouverait un moyen de rentrer chez elle. Tout cela ne serait bientôt qu'un mauvais souvenir.

Elle était encore loin de se douter que là où elle se trouvait, les lundis étaient perpétuels et qu'elle ne reverrait pas sa ville, ses parents, ni son collège de sitôt.

Elle s'éclaircit la gorge. Dev allait la prendre pour une folle si elle lui racontait son histoire. Il lui fallait de l'aide. Après tout, pourquoi ne pas le suivre? Peut-être trouverait-elle quelqu'un pour l'aider dans la ville où il se rendait.

- Vous...Vous partez vers le Nord? Demanda-t-elle avec maladresse.

- Vers l'Est, en fait. Nous faisons simplement une halte à Yménor.

- Et...combien êtes-vous? S'enquit la jeune fille, soucieuse de mieux le connaître.

Elle ne pouvait détacher les yeux de son visage. Il était vraiment beau...Et plaisant aussi. Poli, serviable, il lui offrait son aide... Pourquoi n'existait-il pas de garçons comme cela, là d'où elle venait? Une idée traversa soudain son esprit. Et s'il n'était pas humain? Après tout, comment être sûre? Il lui avait pourtant assuré qu'il n'était pas un démon, mais...

- Nous serons trois, si vous vous joignez à nous.

Elle sursauta légèrement.

- Ah... euh, je ne voudrais pas être une charge pour vous...

- Au contraire, dit-il de sa voix chaude, J'ai rarement l'occasion de rencontrer des gens qui viennent d'aussi loin. Ce serait un plaisir de vous accompagner à Yménor.

Alya rougit furieusement et détacha son regard de celui de Dev. Elle se gifla mentalement. Elle était au milieu de nulle part, probablement dans un monde différent du sien, entourée de démons et de cow-boys, sans la moindre idée de la façon de regagner sa ville et elle arrivait encore à penser aux garçons. À quatorze ans, elle n'avait jamais eu de petit ami, et était déjà terrorisée à l'idée de finir vieille fille.

- Nous devons partir ce soir même, poursuivit Dev. J'espère que ça vous convient?

- Euh...Oui, oui, parfaitement.

Dev sourit à nouveau.

- Bien, Je vais retourner à l'auberge, chercher les chevaux.

Les chevaux? Pensa-t-elle, horrifiée. Je vais devoir monter sur un cheval?!

- Vous m'accompagnez? S'enquit-il. Nous partirons plus vite, ainsi.

Elle hocha la tête.

Il se leva et Alya en fit autant. Elle remarqua qu'il était grand et mince bien qu'on le devinât athlétique sous sa longue cape noire

Une cape?

et son large pantalon. Il était étrangement vêtu. Sa chemise bleu couvrait son torse, mais pas ses bras, ce qui parut étonnant à Alya. Pourquoi porter une cape s'il ne faisait pas froid? Son pantalon gris était maculé de terre et de hautes bottes noires cloutées remontaient presque jusqu'à ses genoux. Vraiment un accoutrement inhabituel.

- Vous trouverez sûrement un sujet de conversation avec Adraé, si vous venez du Nord…

- Qui cela? Demanda-t-elle en le suivant à l'extérieur du bar.

- Adraé, répondit évasivement Dev. C'est mon compagnon.

C'est un nom de fille…Songea Alya. Et un nom plutôt étrange. Quoique assez joli. Plus simple à retenir que celui de Dev…

- Il est né là-bas? Demanda Alya, plus pour faire la conversation que pour autre chose.

Ils avançaient à travers les buissons toujours plus touffus vers une petite maison peinte, étrangement insolite dans ce paysage sec et brûlé.

- Oui, répondit Dev.

Mais il ne poursuivit pas le sujet plus avant. Alya remarqua une lueur étrange au fond de son regard, comme… Une inquiétude soudaine.

Dev essuya ses bottes terreuses sur le vieux paillasson jeté dans un coin du perron et Alya l'imita timidement. Puis il poussa la porte et pénétra à l'intérieur de l'auberge, Alya à sa suite.

Une odeur de sable et de chanvre régnait dans la pièce. Celle-ci était tapissée de tissus colorés, assortis avec mauvais goût, mais qui donnaient néanmoins une apparence conviviale à la pièce. Dev se dirigea vers les escaliers, probablement pour récupérer ses affaires dans sa chambre.

C'est alors qu'Alya entendit des exclamations et des rires provenant d'une autre pièce. Dev dut les entendre également car il s'immobilisa au pied des marches. Ces bruits étaient assez semblables à ceux qui venaient du saloon, mais mirent Alya bizarrement mal à l'aise. Il y eut une voix, plus forte que les autres, puis un éclat de rire général. Quelqu'un dut alors ouvrir une fenêtre ou entrebâiller la porte car les sons qui suivirent lui parvinrent beaucoup plus nettement. Il y eut un bruit sec et mat, comme une gifle violente et en silence immédiat dans le vacarme des voix mêlées.

- Gardez vos mains où elles se trouvent ! Siffla quelqu'un.

Une chaise renversée.

- Tu vas me le payer !

- Oh non ! Murmura Dev en levant les yeux au ciel.

Il se précipita vers la porte et l'ouvrit à la volée.

Alya se déplaça, afin de voir ce qui se passait. Il y avait une dizaine d'hommes, entre deux âges, réunis dans une petite pièce mal éclairée. Et quelque chose disait à Alya qu'ils ne jouaient pas aux dominos. Elle s'approcha encore, jusqu'à l'embrasure de la porte. Mais les hommes ne lui prêtèrent aucune intention. Tous les regards convergeaient sur Dev. Les yeux d'Alya parcoururent la salle. Une table était renversée, séparant un homme gigantesque aux cheveux grisonnants et au cou de taureau d'une autre silhouette, beaucoup plus petite et plus frêle, encore plongée dans l'ombre.

- Qu'est-ce que tu veux, toi? Lança-t-il en direction de Dev qui l'observait en silence.

- Méfiez-vous, fit alors une autre voix, qu'Alya supposa appartenir à la silhouette. Il est très susceptible, vous savez…

La forme s'avança alors, sortant de la pénombre. Alya eut le souffle coupé. Elle crut qu'elle ne pourrait plus jamais respirer à nouveau. Si, lorsqu'elle avait vu le visage de Dev, elle l'avait trouvé exceptionnellement séduisant, elle ne savait que dire de celui-ci. Ce garçon n'était certainement pas humain. On lui avait bien souvent répété que la perfection n'était pas humaine. Dire qu'il était beau semblait presque insultant. Il était… Elle ne connaissait aucun mot pour le dire. Il était légèrement plus petit que Dev et plus mince encore. Ces épaules étaient étroites, ses jambes longues et fines et sa voix chaude et basse, comme celle d'une femme. Mais c'était son visage qui stupéfia Alya le plus. Ses cheveux étaient d'un noir de jais, comme elle n'en avait encore jamais vu auparavant, et tombaient en mèches éparses, légèrement ondulées, sur son front et ses oreilles. Sa peau pâle était presque translucide et ses yeux, ses yeux ! Ils brillaient comme deux âtres immenses, projetant une ombre dorée sur son visage. Ils avaient la couleur des flammes. Oranges, rouges, ambrés, sans cesse changeants, ses iris semblaient plonger au cœur de son âme. Et ses lèvres, tous ses traits avaient une finesse presque féminine, qui lui donnait un air de fragilité et de vulnérabilité, comme un chaton, contrastant brillamment avec son regard incendié.

Alya ne ressentit même pas la pointe de chaleur qui lui était montée aux joues lorsqu'elle avait rencontré Dev. Aucune gêne, pas le moindre gloussement, de ceux qui viennent aux filles lorsqu'elles observent de beaux garçons. Cela lui aurait paru parfaitement déplacé. Elle ne ressentait qu'une stupeur et une admiration sans égales. Aucune concupiscence. Ce qui n'était apparemment pas le cas du colosse qui jetait à Dev un regard de bœuf abruti. Celui-ci, les bras croisés, le visage calme, inspectait avec application les hommes qui l'entouraient.

- Excusez-moi, fit-il d'une voix mesurée, j'ai l'impression d'interrompre quelque chose…

Le colosse renifla et fit craquer ses jointures.

- Ouais, gronda-t-il en grimaçant. Tu ferais mieux de dégager !

Ceci dit, il se retourna vers le garçon et fit un pas dans sa direction.

Alya ne vit même pas Dev se déplacer. Tout alla si vite, qu'elle ne perçut qu'un tourbillon de couleurs, un sifflement étrange et un cri rauque. Dev avait saisi un objet qui ressemblait à une épée

Une épée? Mais d'où sort-il une épée?

et le pointait à présent sur la gorge du colosse. Ainsi tenu à distance, l'homme recula, serrant les poings. Alya jeta un coup d'œil au reste des hommes. Certains avaient déjà sorti leurs propres armes.

- Un Arcator, hein? Murmura l'homme en souriant froidement à Dev.

La pointe de l'épée était toujours à quelques centimètres de son cou, mais sa confiance semblait revenir. Désemparée, Alya contemplait la scène, impuissante. Malgré son avantage sur le colosse, Dev ne semblait pas en très bonne posture.

- Mais que crois-tu pouvoir faire? Se moqua-t-il. Nous sommes neuf ici, neuf contre un ! ce ne sera même pas drôle !

Alya remarqua que le garçon aux yeux de braise reculait doucement, avec une grâce féline et une prudence infinie.

- Très bien, répliqua Dev. Vous nous laissez partir et…Je vous laisse la vie sauve.

Le sourire du colosse s'élargit.

- Bien sûr, on va vous laisser partir…Ricana-t-il. Dans quelques instants.

Alya poussa un cri en apercevant un des hommes se jeter sur Dev, un poignard à la main. Celui-ci fit volte-face, décrivant un arc de cercle avec son épée, qui alla frapper l'homme en pleine poitrine. Il s'écroula sans un cri. Le colosse s'écarta et rejoignit ses compagnons qui, déjà, s'avançaient, menaçants, brandissant leurs glaives et leurs lames étincelantes. Dev regarda de droite à gauche. Aucune brèche. Il allait falloir se battre. Soudain, comme l'inquiétante légion se rapprochait, le feu qui crépitait dans la cheminée entre Dev et les hommes se mit à ronfler. Les flammes se dégagèrent de l'âtre, léchant le mur de pierre qui les retenait prisonnières, puis, perdant leur couleur dorée, elle se teintèrent d'un rouge sanglant, tout en s'élevant à la rencontre des hommes.

- Des esprits du feu ! Cria l'un d'eux. Il faut fuir !

Il y eut alors un vacarme assourdissant, et tous se ruèrent dehors, trébuchant les uns sur les autres.

Fascinée, Alya ne pouvait détacher son regard des flammes qui dansaient dans la pièce. Elle ne s'indigna même pas d'avoir vu un homme mourir devant elle, et ne se demanda pas comment le corps avait fait pour disparaître complètement en quelques instants. À ce stade, rien ne lui paraissait anormal. C'était un roman. Exactement un roman, et dans un livre, tout pouvait arriver. Elle entendit la porte claquer et, presque instantanément, les flammes se consumèrent et disparurent. Dev lâcha son épée et soupira en passant une main dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Puis, il se retourna vers l'étrange garçon qui se tenait au fond de la pièce.

- Avant que tu ne dises quoi que ce soit, s'empressa de déclarer celui-ci comme Dev ouvrait la bouche, je tiens à t'assurer que ce n'était pas ma faute.

- Bien sûr, répliqua sarcastiquement Dev. Ça n'est jamais ta faute!

Il leva les yeux au ciel en soupirant de plus belle.

- Je ne t'avais pas dit de rester en haut? Je ne t'avais pas prévenu que les clans d'Yménor étaient dangereux? Pourquoi ne m'écoutes-tu jamais?

- Mais je ne suis même pas sorti ! Protesta le garçon.

- Je t'avais demandé d'attendre une demi-heure ! Continua Dev. Juste une demi-heure !

- Alors je suis supposé rester enfermé? Demanda-t-il froidement. Tu as l'intention de me barricader dans la chambre la prochaine fois?

- Mais il ne s'agit pas de ça ! s'écria Dev qui avait manifestement complètement oublié la présence d'Alya. Écoute Adraé, je sais que ce n'est pas juste, mais pour l'instant on ne peut pas faire autrement. Tu sais que ça aurait pu être bien pire ! Ils auraient pu nous faire repérer ! tu as besoin de protection et…

- Arrête de me traiter comme un enfant ! Cracha Adraé, une infime rougeur sur ses pommettes pâles. Tu n'as pas à m'interdire quoi que ce soit !

- Ah oui ? Répliqua Dev sur le même ton. Et qu'est-ce que tu aurais fait si je n'étais pas arrivé? Très impressionnant ton petit tour de magie, mais tu n'aurais jamais pu te concentrer assez si…

- Tu crois vraiment que je suis incapable de me débrouiller tout seul? S'écria Adraé.

- Oui ! Le ton montait. Tu es complètement inconscient? Tu ne pouvais rien faire contre eux ! Tu ne crois pas que nous avons assez de problèmes pour que tu t'abstiennes d'en créer d'autres?

- Je n'ai pas besoin de tes conseils, merci !

- Je me demande comment tu ferais sans mes conseils !

- Je te jure que je maîtrisais la situation !

- Tu maîtrisais la situation ? Répéta Dev avec une colère froide. Quand cela? Quand il a renversé cette table et qu'il était prêt à se jeter sur toi, avec huit autres cinglés à sa suite? Tu maîtrisais la situation à ce moment-là?

Adraé ne répondit pas.

- Ça t'aurait fait plaisir qu'ils te violent ? Demanda méchamment Dev. Qu'ils te frappent ? Ça te manque tellement?

Alya, toujours muette dans l'embrasure de la porte, ne vit pas la main d'Adraé se détacher de son flanc pour gifler Dev à la volée, peut-être plus brutalement encore qu'il n'avait giflé le colosse. Les yeux du jeune homme flamboyaient plus que jamais. Dev resta un instant immobile au milieu de la pièce, effleurant sa joue du bout des doigts. Puis il fit volte-face pour rattraper Adraé qui s'éloignait en direction de la porte.

- Adraé, attends !

Alya se pencha légèrement en avant car les deux garçons étaient sortis de son champ de vision. Dev saisit le poignet de son ami.

- Je…je suis désolé, pardonne- moi.

Adraé leva vers lui son regard toujours brûlant et essaya de se dégager, mais Dev le tint fermement.

- Je ne pensais pas ce que j'ai dit, excuse moi, je ne voulais pas te blesser…

Adraé tira à nouveau sur son poignet, mais Dev l'attira sans peine à lui et entoura sa taille d'un de ses bras.

- Écoute moi, murmura-t-il en enfouissant son visage dans ses cheveux. Je m'inquiète pour toi, c'est tout. Quand je pense à ce qui aurait pu arriver…

Il embrassa le jeune homme sur le front.

- Je voudrais juste que tu sois prudent.

La colère s'étancha peu à peu dans les flammes des yeux d'Adraé. Il posa son front sur l'épaule de Dev.

- Nous allons bientôt partir, continua doucement celui-ci en lui caressant les cheveux. Ça va aller… Tu sais, ce sont juste ces rumeurs… J'ai les nerfs à vif. Le plus vite nous aurons laissé cette terre derrière nous, le mieux ce sera.

Affreusement gênée, Alya tenta de s'éloigner discrètement. Mais elle dut se rendre à l'évidence que le changement d'Univers n'avait pas amélioré ses aptitudes. Elle était aussi silencieuse qu'un chameau en rut. À peine s'était-elle retournée qu'elle entrait en collision avec une commode de laquelle dégringolèrent une série de petits objets qui s'écrasèrent au sol avec un bruit de verre brisé. Elle se mordit la lèvre.

Dans la salle, Dev et Adraé se séparèrent et s'approchèrent de la porte.

- Euh, je…Je suis…Vraiment désolée je n'avais pas vu le…la…

- Qu'est-ce? S'enquit un peu froidement Adraé.

- Ah…euh…C'est… Alya, répondit Dev, visiblement aussi gêné qu'elle. Alya…Voici Adraé.

- Enchanté, lui dit-il sans lui porter la moindre attention.

Dev et Alya avaient les pommettes en feu, mais pas une rougeur n'anima le visage angélique d'Adraé.

- Ou-oui, moi aussi, articula Alya, s'absorbant soudain dans la contemplation de ses pieds.

- J'ai…Hum…J'ai proposé à Alya de nous accompagner… Jusqu'à Yménor.

- Quoi? Adraé sursauta.

- Elle vient du Nord… Elle ne sait pas comment retourner chez elle, alors…

- Du Nord? Le coupa Adraé avec un intérêt nouveau. De quelle région?

- De…De France, répondit Alya avec réticence.

Tout cela ne la mènerait à rien. Il ne pouvait pas connaître.

Adraé haussa un sourcil.

- Une province du Nord? Demanda-t-il avec circonspection.

- Oui, en quelque sorte.

Le garçon semblait prêt à la questionner plus avant, mais elle s'empressa d'ajouter :

- C'est le nom qu'on lui donne dans ma langue.

Adraé ne semblait pas satisfait, mais il n'ajouta rien. Alya sentit une grande détresse l'envahir tout à coup. Pourquoi ne leur expliquait-elle pas? Peut-être qu'ils comprendraient, après tout… Oui, mais peut-être pas. D'un autre côté, ils ne pourraient certainement pas l'aider si elle continuait à se taire. Une toute petite partie d'elle espérait encore se tromper et conservait la force de croire que tout cela avait une explication rationnelle et logique. Si tel était le cas, il fallait qu'elle dise tout, au risque de se faire prendre pour une psychopathe.

Elle ouvrit la bouche, prête à tout raconter, lorsqu'un long hennissement se fit entendre. Aussitôt après, Alya vit l'immense silhouette d'un cheval se découper dans l'entrebâillement de la porte. Elle n'était pas experte, mais il s'agissait certainement d'une très belle bête. Sa robe argentée scintillait dans l'éclat rougeoyant du soleil qui se mourait à l'horizon et sa crinière noire semblait aussi soyeuse que si elle eût été tissée de satin.

Adraé se dirigea vers l'animal d'un pas élastique qui rappela à Alya les danseurs de l'Opéra d'Ellecie où elle s'était rendue tant de fois avec sa mère. Elle refoula les larmes qui lui montèrent aux yeux. Elle ne devait pas pleurer. Pas maintenant. Elle regarda à nouveau le cheval. Adraé s'appliquait à attacher sa bride sur le perron, en lui caressant le museau. Elle distingua un pâle sourire effleurer le visage du garçon. Elle ne put retenir un soupir. Il était encore plus beau quand il souriait. La voix de Dev retentit au premier étage. Les deux jeunes gens se retournèrent. Puis Adraé retraversa la pièce, en direction de l'escalier. Arrivé au pied des marches, il s'arrêta.

- Vous ne venez pas? Demanda-t-il avec étonnement.

Alya fut surprise de son changement subit d'attitude. Plus aucune froideur dans sa voix ou son expression.

- Euh…Je… Bégaya-t-elle sans trop savoir quoi lui répondre.

Adraé sourit à nouveau et Alya se sentit brusquement prise de vertiges.

- C'est en haut, lui dit-il avant de s'engager dans les escaliers.

Elle ne put que le suivre, comme envoûtée par sa voix et ses gestes. Elle sentit son odeur douce et musquée comme elle gravissait les marches dans son sillage.

La chambre était petite, les murs délabrés, le plafond jauni. Ce n'était pas vraiment un hôtel de luxe. Alya laissa son regard courir sur la petite lucarne, la vieille commode, et le lit

Un seul lit…

À baldaquin. Dev était occupé à refermer un vieux sac de toile gris qui contenait apparemment l'ensemble de leurs possessions. Elle jeta un coup d'œil par la petite fenêtre et s'aperçut que la nuit était presque entièrement tombée.

- Oui, le soleil se couche tôt en cette saison, expliqua Dev qui avait intercepté son regard.

- Et…Il ne vaut pas mieux voyager de jour ? Demanda Alya, un peu surprise.

- Non, répondit-il en chargeant le sac sur une de ses épaules. Il y a…

Il hésita, puis finit par hausser les épaules en souriant.

- Je ne vais pas vous ennuyer avec ça.

Alya faillit répliquer que ça ne l'ennuyait pas le moins du monde, mais sa mère lui avait souvent répété que la curiosité était un vilain défaut. Elle répondit donc par un vague sourire.

- Vous avez une monture? S'enquit Dev.

- Euh…Non, murmura Alya, toujours terrifiée à l'idée de monter un cheval.

- Vous n'arrivez quand même pas des régions nordiques à pieds? Fit Adraé, incrédule.

- Eh bien en fait… Si.

Adraé secoua la tête.

- Vous êtes vraiment étrange, déclara-t-il en saisissant une longue étoffe noire, négligemment posée sur une chaise. Il faut être fou pour traverser les Terres Rouges sans cheval…

Dev jeta un regard réprobateur à son ami.

- Ce qu'il essaye de vous dire, reprit-il en s'éclaircissant la gorge, c'est qu'il est rare de voir arriver des étrangers d'aussi loin, seul et sans possessions… Il vous est arrivé quelque chose? Vous avez été détroussée?

- Euh…Oui, oui, c'est ça, s'empressa de répondre Alya. J'ai été volée. Des bandits sur la route.

Elle ne pouvait se résoudre à leur dire la vérité. Dev hocha la tête.

- Il faut être très prudent, par ici.

Il rejeta sa cape sur son dos.

- …Et votre langue? Tout à l'heure vous m'avez dit que je parlais votre langue…

- J'ai…J'ai eu un choc, répondit Alya d'une voix blanche. Je…J'ai oublié beaucoup de choses et…

- Vous avez perdu la mémoire ?

Alya hocha la tête. Voilà qui la tirait provisoirement d'affaire.

- C'est vrai ? Intervint Adraé. Dans ce cas, nous pouvons vous aider. Il y a à Yménor une vieille Guérisseuse, peut-être que…

Il s'interrompit soudain. Alya et Dev écoutèrent attentivement. Des bruits de sabots, foulant la terre, se rapprochaient. Puis s'estompèrent.

- Ce n'est rien, assura Dev en se penchant par la fenêtre. De simples cavaliers.

Alya fronça les sourcils. Que craignait-il? Que les hommes de tout à l'heure ne reviennent?

- Et qu'est-ce que c'est que cet accoutrement, poursuivit Adraé. Je n'ai jamais vu ça.

Alya baissa les yeux en rougissant. Elle portait un jean déchiré, une chemise imprimée de caractères chinois blanchie par la poussière, de vieilles baskets et un blouson de cuire. Bien sûr, cela ne devait pas être très courant dans la région. Elle examina de près la tenue d'Adraé. Il était vêtu d'une longue tunique de lin blanche, serrée à la taille par une lanière de tissu sombre et agrafée à son cou par une attache oblique, à la manière des kimonos. Il venait de passer un manteau noir et léger qui tombait jusqu'à ses chevilles. Pas de doute, ses propres habits devaient être très inhabituels par ici.

- Et là, qu'est-ce que cette écriture? Votre langue? Il fronça le nez. C'est vraiment bizarre.

Dev s'empourpra légèrement.

- Adraé, lui dit-il en fronçant les sourcils apparemment gêné, Ce n'est pas une façon de parler à une jeune fille…

Adraé lui lança un regard innocent et interrogateur.

- Je n'ai rien dit de mal ! protesta-t-il d'une voix enfantine.

Dev secoua la tête.

- Ne lui en voulez pas, Alya, il n'est pas habitué à recevoir des demoiselles venant d'aussi loin…

- Ce…Ce n'est rien vraiment… Fit-elle en rougissant. Mais je…J'aimerais que vous me tutoyiez… Si ça ne vous dérange pas.

Dev parut surpris et Adraé eut un sourire triomphant.

- Tu vois bien, dit-il à Dev.

- Bien… Répondit Dev en haussant les épaules. Si vous…Si tu veux. Dans ce cas, je préfèrerais que ça soit réciproque.

Alya acquiesça, mal à l'aise.

- Il vaudrait mieux partir, à présent. Yménor est encore loin…

OoO

L'aube était presque levée. A moitié assoupie, Alya aperçut les premiers rayons du soleil perler à travers les nuages et se redressa. Le cheval trottinait toujours, la ballottant de droite à gauche. Heureusement, elle partageait sa monture avec Dev, qui l'avait aidé à surmonter sa frayeur. Ça n'avait pas eu l'air de beaucoup plaire à Adraé.

Alya se frotta les yeux et reprit ses calculs. Depuis une bonne demi-heure, elle avait entrepris de convertir les mesures temporelles qui lui avaient été données. Elle n'était pas trop mauvaise en mathématiques et elle avait estimé que les "révolutions" dont Dev parlait équivalaient environ à 560 jours dans son monde. Il avait été très étonné de la voir ignorer de pareilles choses. Il parlait également d' "années standard" qui semblaient être les mêmes que chez elle, mais qui étaient peu utilisées. Elle était finalement parvenue à calculer l'âge de ses deux compagnons. Adraé devait avoir dix-sept, ou dix-huit ans et Dev approchait de la vingtaine. Elle tentait à présent de convertir son propre âge, mais la fatigue prenait le dessus.

Au cours de la nuit, Dev lui avait beaucoup parlé de la région, et de son peuple. Il faisait partie des Arcators, lui expliqua-t-il avec une certaine fierté. Elle ignorait ce que c'était? Eh bien les Arcators était un peuple de guerriers, dont la plupart avaient quitté les terres centrales de Shra'ada pour s'établir au pied du mont Niobé, au-delà des Collines Rocheuses, à l'Est d'Yménor. Et c'était là-bas qu'ils se rendaient. Et Adraé ? Oh, Adraé venait du Nord, mais il ne vivait pas avec son peuple. Lorsque Alya lui demanda de quel peuple il s'agissait, Dev éluda la question et Adraé changea de sujet. Ni l'un ni l'autre ne semblaient désireux de s'étendre sur le sujet de ses origines et son passé. Plus la nuit avançait, plus Alya redoutait le moment où il leur faudrait se séparer.

Enfin, alors que l'aube s'étendait doucement sur les routes désertes, ils aperçurent les toits de pierres d'Yménor, les clochers étincelants qui s'enfonçaient d'un seul trait dans le ciel et la haute muraille couverte de lierre et de poussière. Elle ressemblait tout à fait à une ville du Moyen Age.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans la ville, Alya remarqua, malgré l'heure matinale, un flot immense de créatures étranges, dont la plus grande partie semblait humanoïde, quoi qu'elle notât que le boucher faisait rôtir ses poulets avec ses mains et que la petite marchande de fleurs qui sillonnait la rue possédait un troisième œil sur le front. Ils croisèrent également, au milieu de la foule pressée des cavaliers en armure chevauchant des animaux étranges et de longues silhouettes noires encapuchonnées.

Alya entendit siffler à plusieurs reprises sur leur passage. Elle se tourna vers Adraé, qui, le visage impassible, le regard absent, ne semblait pas réaliser qu'il était l'objet des exclamations de toutes sortes qui fusaient autour d'eux. Elle jeta un coup d'œil à Dev qui regardait droit devant lui, les lèvres serrées, la mâchoire légèrement crispée. La situation ne semblait pas lui plaire énormément. Ils sortirent bientôt de la cohue et firent halte dans une petite auberge pour déjeuner. Alya se rendit compte qu'elle n'avait pas d'argent. Elle fouilla les poches de sa veste et y trouva quelques pièces jaunes qui ne lui seraient certainement pas utiles. Intrigué, Adraé examina longuement la monnaie et déclara qu'elle avait une drôle de forme. Dev approuva et rassura Alya : ils avaient bien assez d'argent pour eux trois. Confuse, la jeune fille ne put cependant pas protester.

- Comment gagnez-vous votre vie ? Demanda-t-elle, espérant ne pas être indiscrète.

- Ça dépend, répondit Adraé avec détachement.

- De quoi?

- De ce que les gens ont besoin que nous fassions. En général, nous travaillons dans les auberges pour acheter des provisions et payer la chambre.

- Oh, je vois, fit Alya en baissant les yeux.

Elle regarda attentivement Adraé se servir de ses couverts, observa la manière dont il tenait son verre. Quel étrange garçon, vraiment ! Alya ne pouvait s'empêcher de remarquer les contrastes permanents qu'il offrait. Dans sa façon délicate de manipuler les objets, de marcher, dans la mesure de sa voix et dans son vocabulaire, on devinait une éducation et des manières qui s'opposaient à sa franchise brutale et désinvolte, comme celle d'un enfant à qui l'on a pas appris que certaines choses ne se disent et ne se font pas. Il paraissait à la fois très innocent, quand il souriait et qu'il plaisantait, et très grave, dès qu'il se taisait. Il semblait alors se détacher du monde et il ne restait sur son visage qu'une expression absente, et légèrement triste, qui disparaissait aussitôt que Dev lui adressait la parole. Curieux, oui; mais Alya ne le connaissait que depuis une nuit, elle ne pouvait prétendre le comprendre pour le moment. Pourtant, Dev semblait beaucoup moins secret, il était vraiment charmant. À nouveau les joues d'Alya se teintèrent de rouge.

Quelque temps plus tard, ils sortaient de l'auberge. Il y eut un instant de silence.

- Bon, dit Dev, visiblement mal à l'aise. Je…Je crois que nous allons repartir à présent.

Alya hocha la tête, mais une grosse boule s'était formée dans sa gorge.

- Ça...a été un plaisir de te rencontrer, Alya, murmura-t-il. Je suis sûr que tu trouveras quelqu'un pour t'aider ici…

Alya pouvait sentir le mal aise croître dans sa voix. Il devait se sentir coupable de la laisser seule dans cette ville. Elle aurait voulu pouvoir partir avec eux. Mais, sans doute, ils ne pouvaient rien de plus pour elle. Ils lui avaient indiqué la maison de la Guérisseuse. Peut-être cette femme serait-elle en mesure de lui venir en aide?

- Je…Je vous accompagne aux portes si vous voulez… Dit-elle gauchement.

Dev et Adraé hochèrent la tête.

- C'est dommage, que tu ne partes pas vers l'Est, fit Adraé avec sa troublante sincérité. J'aurais aimé que tu me parles de tes terres. Et de l'endroit où l'on t'a fait de tels vêtements.

Alya sourit. Mais alors qu'ils se rapprochaient de la porte de la ville, elle sentait son cœur grossir. Elle se sentait déjà perdue. Elle avait presque l'impression de perdre des amis.

Je voudrais qu'on ne se sépare pas ! Songea-t-elle de toutes ses forces. Je serais à nouveau toute seule… Comment faire pour trouver une seule personne qui croit à mon histoire? Et qui soit capable de m'aider?

Adraé et Dev avaient détaché la bride de leurs chevaux. Dev se retourna vers une Alya tremblante et livide.

- Eh bien je…

Mais il n'acheva pas sa phrase. À une centaine de mètres d'eux, un immense nuage de poussière fonçait tout droit dans leur direction. Alya plissa les yeux. Ce n'était pas un nuage de poussière. C'était un groupe de cavaliers, une dizaine environ, dont les chevaux au galop soulevaient la terre et les cailloux comme du sable.

Alya jeta un coup d'œil à Adraé. Il était encore plus pâle qu'à l'ordinaire et ses grands yeux se dilataient sous l'effet de la terreur.

- Dev ! S'écria-t-il en saisissant le cheval. C'est lui !

D'un bon, Dev l'avait rejoint et l'agrippa par la manche. Mais il était trop tard. Ils n'étaient même pas en selle que trois des cavaliers leur barraient la route. Les six autres s'arrêtèrent à quelques mètres, leurs montures hennissant et s'ébrouant.

Interloquée, Alya fit un pas en arrière, mais elle entra en collision avec un cheval, dont le conducteur lui asséna un violent coup de pied dans le dos. Avec un petit cri de surprise et de douleur elle fut projetée au sol. Lorsqu'elle releva la tête, elle vit un des hommes mettre pied à terre et s'approcher lentement.

Je savais que ça serait une mauvaise journée, je le savais !

Il était très grand, encore plus que Dev, vêtu d'une ample cape grise, d'une cotte de maille, d'un pantalon de toile et du même genre de bottes que celles du jeune homme qui lui faisait face. Alya remarqua également que l'épée attachée à son flanc était très semblable à celle de Dev. Cet homme était un Arcator.

Alya étudia son visage. Sans doute avait-il été assez beau, mais le temps et les batailles avaient laissé leurs marques sur sa figure. Elle était creusée et une longue cicatrice courait le long de sa joue. Ses cheveux d'un blond sale tombaient librement sur ses larges épaules, ce qui rendait sa silhouette plus impressionnante encore. Il se dirigea vers Dev, qui s'était placé devant Adraé, comme s'il avait pu le protéger de ces hommes, armés jusqu'aux dents.

Le grand blond, qui semblait être le chef, s'arrêta à moins de deux mètres de Dev, qui tira aussitôt son épée. L'homme sourit largement et ses yeux noirs s'allumèrent.

- Bonjour, Devaleinath, lui dit-il d'une voix profonde qui résonna longtemps dans la tête d'Alya.

- Tyorann, répondit froidement Dev en hochant la tête.

- Quel dommage de nous retrouver avec une épée entre nous… Continua le dénommé Tyorann avec amusement. Je regretterai toujours de ne pas t'avoir de mon côté…Je sais ce que tu vaux, Devaleinath. Baisse ton arme, tu ne peux rien contre moi.

Mais Dev ne bougea pas. Il continua à fixer Tyorann, ses pupilles dilatées, son visage tendu.

Tyorann secoua la tête, sans se départir de son sourire. Ses yeux balayèrent le cercle qui s'était refermé autour d'eux. Tombèrent sur Alya.

- Ah, s'exclama-t-il, je vois que tu t'es fait une nouvelle amie… Toutefois ton goût n'est plus aussi sûr qu'il ne l'était, mon cher…

- Elle n'a rien à voir là-dedans. Je ne la connais même pas.

- Pour un peu, on te croirait ! S'esclaffa Tyorann. Nous la prendrons aussi, elle pourra toujours être utile à quelque chose…

Son sourire se figea sur son visage et son expression changea. Alya frissonna. Il n'était plus seulement imposant. Il était terrifiant.

- Bien, dit-il lentement, nous avons assez plaisanté. Devaleinath, je crois que tu as quelque chose qui m'appartiens.

Alya vit Dev se raidir et sa main se resserrer autour de son épée.

- Rien ni personne ne t'appartient ici, Tyorann, dit-il d'une voix presque trop calme. Allez-vous en, toi et tes hommes, car aucun de vous ne peut prétendre à quoi que ce soit que nous ayons…

Tyorann éclata de rire. Un rire glacé et sonore qui envoya des frissons le long de la colonne vertébrale d'Alya.

- Comme tu parles bien ! Tu n'as pas changé ! Cela en fait du temps, pourtant ! plus de deux révolutions, n'est-ce pas? Allez, rends-moi ce qui est à moi et peut-être consentirai-je à abréger rapidement tes souffrances…

Dev ne fit pas le moindre mouvement.

- Voyons, dit Tyorann, toujours souriant, Pourquoi faut-il que tu me résistes sans arrêt? Tu m'as volé, Devaleinath, tu sais quel sort je réserve aux voleurs? Restitue-moi ma propriété à présent.

- Recule, siffla Dev en tendant son épée plus haut encore.

Le visage de Tyorann s'assombrit.

- Ce n'est pas un jouet que tu tiens là, petit. Prends garde à ce que tu fais.

- Prends garde à ce que je fais, répondit sèchement Dev, si tu désires garder intacte l'autre moitié de ton visage!

Cette réplique ne plut pas à Tyorann. Il y eut un sifflement aigu, et Alya vit la longue épée de Tyorann étinceler contre celle de Dev, qui tenait toujours le poignet d'Adraé de l'autre main.

- C'est un vieux duel, n'est-ce pas? Voilà deux révolutions que j'attends l'instant où je pourrais l'achever…

- Es-tu si pressé de mourir, Tyorann? Demanda froidement Dev.

- Pas plus que toi, Devaleinath. Il y a longtemps que je désire prendre ma revanche. Cette cicatrice est la marque de ta lâcheté ! tu as pris la fuite en me dérobant, aujourd'hui, tu vas le payer…

Il leva son épée, prêt à commencer le combat. Muette, Alya observait la scène, tout son corps tremblant, imprégné de l'horreur de ce qui allait forcément arriver.

Soudain, elle vit Adraé se dégager de la main de Dev.

- Non ! S'écria-t-il en se plaçant aux côté de son ami.

Dev sursauta et recula d'un pas. Un instant, il perdit Tyorann du regard, ce qui permit à celui-ci de prendre l'avantage avec son arme.

- Mais si, Adraé, répondit-il en souriant. Je suis heureux que tu te manifestes enfin, je croyais que tu avais perdu ta langue…

Adraé ne répondit pas, il se tenait près de Dev, droit et glacé, et son regard soutint celui de Tyorann.

- Ainsi tu me défies? Murmura le guerrier. Tu n'aurais pas dû, Adraé, tu n'aurais jamais dû me défier… Tu voudrais que je l'épargne, n'est-ce pas?

Un sourire hideux déforma sa bouche.

- Tu vas avoir le privilège de le regarder mourir.

Il partit à nouveau de son rire tonitruant.

- Tu n'aurais pas dû partir. Tu n'aurais pas dû le suivre, mon ange. Je n'aime pas que l'on prenne ce qui est à moi…

- Je ne t'appartiens pas ! cracha Adraé. Je ne suis pas un objet !

- C'est ce qu'il t'a dit? Fit Tyorann en souriant. C'est ce qu'il a réussi à te faire croire, pour que tu partes avec lui? Mon pauvre Adraé, tu n'es qu'une chose ! Tu es né pour être utilisé !

Il y eut un éclat aveuglant suivi un bruit de métal. Les épées venaient de se rencontrer. Alya voulut dire quelque chose, mais les mots s'étouffèrent au fond de sa gorge. Elle suivit du regard les deux silhouettes dont les armes s'entrechoquaient bruyamment. Dev était poussé par son adversaire vers les autres cavaliers et bataillait tant bien que mal pour rester au centre du cercle. Alya poussa un cri perçant quand elle aperçut un des hommes lever son arme au-dessus de Dev et lui en asséner un violent coup sur le crâne. Heureusement, la dague avait été retournée et le coup porté avec la poignée. Dev s'écroula sur le sol, assommé. Tyorann s'approcha alors, son épée levée, prêt à frapper le corps inerte à ses pieds. Alya ferma les yeux, retenant un hurlement, comme il levait sa lame, au-dessus de la gorge de Dev.

Il y eut un bruissement d'air, comme un soupir et lorsque Alya ouvrit les yeux, Tyorann s'était immobilisé, son épée à bout de bras. Adraé s'était jeté entre la lame et le corps de Dev. La pointe de l'épée n'était qu'à quelques centimètres de son visage. Son regard flamboyant plongés dans les yeux froids de Tyorann. Celui-ci secoua la tête.

- Comme c'est émouvant…J'en pleurerais presque…

D'un seul geste, il avait, d'une main, rengainé sa dague et de l'autre, saisi Adraé par les cheveux, le tirant à la hauteur de son propre visage.

- Quelle folie, murmura-t-il en caressant sa joue, j'aurais pu t'abîmer, mon ange… Comme ç'aurait été dommage…

Il passa un bras épais autour de la taille si fine d'Adraé qui se débattait dans son étreinte comme un chaton affolé.

- Allons, ne t'énerve pas comme ça… Tes coups ne servent à rien…

Il se retourna vers ses hommes.

- Prenez la fille ! Et embarquez moi ça aussi… Fit-il avec dédain en désignant le corps de Dev du menton. Calme toi, Adraé et cesse de t'agiter comme ça… Tu le reverras bientôt, ne t'en fais pas…

A nouveau il agrippa ses cheveux et renversa sa tête en arrière. Adraé émit un feulement et ses doigts se replièrent comme des griffes.

- Tu sais, murmura Tyorann à son oreille, tu es encore plus beau quand tu te refuses…

Des mains saisirent Alya. Elle tenta de se débattre, mais elle savait déjà qu'il n'y avait aucune fuite possible.

Sombre lundi…

Elle fut jetée en travers d'une selle pendant qu'on lui liait les mains dans le dos. Elle ne vit pas deux autres hommes hisser le corps de Dev sur un second cheval, ni Tyorann attacher les poignets d'Adraé et le traîner jusqu'à sa monture. Elle n'entendit que le garçon crier le nom de son compagnon et le rire de Tyorann emplir l'air avant de sombrer à nouveau dans l'inconscience.