CHAPITRE XV

CHAPITRE XV

Tyorann Kâhltzar passait une très, très mauvaise journée.

Assis à une table de sa taverne, il se tenait immobile, les mains croisées, le dos raide, le visage sombre et grave. Son regard noir s'enfonçait d'un seul trait dans la table de bois sec, creusée de profondes fissures, morsures inévitables du temps qui s'égrainait encore et encore.

Qui s'écoulait sans le mener nulle part. Sans l'avancer d'un pouce.

Tyorann poussa un grognement et, d'un geste brusque, il balaya le verre de vin posé devant lui. Un mois de battue l'avait ramené bredouille et hors de lui dans le ventre de la Cité Close, un roi de pacotille qui agitait son sceptre dans l'obscurité des entrailles de la terre, un empire de roches creuses et de créatures rampantes.

Pour la troisième fois, Devaleinath lui avait échappé. Pourtant, tout avait été parfait, cette fois-ci. Calculé, réfléchi, encore et encore et encore. Il les avait capturés, il avait réduit son adversaire à accepter sa proposition, il l'avait presque, presque défait… Alors comment ? Où était la faille ? Cette fille… Cette satanée gamine, cette sorcière qui connaissait les secrets de l'alchimie ! C'était elle, bien sûr. Il avait eu tort de sous-estimer ses pouvoirs. Comment s'appelait-elle, déjà ?

- Alya… Il fit rouler le nom sur sa langue, comme pour l'essayer. Alya, fille de l'enfer, je te jure que tu me le payeras.

Il se leva avec lenteur et arpenta la salle de long en large.

Rien. Pas la moindre piste. Tous ces enfants de putain avaient disparu comme par miracle une fois pénétrés dans la forêt. Maudits soient les pleutres qui les avaient laissés fuir ! Maudites soient les superstitions ridicules qui les avaient tenus à l'écart, qui avaient permis à ses ennemis de se dérober à leur châtiment !

- Devaleinath, murmura-t-il entre ses dents, sois certain que je te retrouverai où que tu sois, dussé-je trois fois retourner ce monde ! Quelque soit l'endroit où tu te terres, je suivrai ta trace. Tu pourrais vivre à jamais caché comme un chien que je viendrai t'arracher à ta tanière ! Un jour, tu devras baisser ta garde… Et ce jour-là, je serai derrière toi.

Il abattit son poing sur la table la plus proche en poussant un juron. Tyorann Kâhltzar n'aimait pas que l'on se moquât de lui. Ces enfants allaient comprendre ce qu'il en coûtait de lui cracher au visage. À pas lents et lourds, il retourna s'asseoir et reprit sa morne contemplation, s'abîmant dans son seul réconfort : la réflexion. Il ne se lassait jamais d'imaginer ce qu'il ferait subir à Devaleinath quand il le retrouverait. Il n'était plus question de duel, cette fois. Oh, non, le gamin avait perdu cette chance et quand il le prendrait, il lui ferait amèrement regretter d'avoir jamais eu l'audace de voir le jour.

- Je couperai chacun de tes doigts, souffla-t-il avec une tendresse incongrue. Je t'arracherai les yeux, les dents et la langue… Puis, encore vif, je t'ouvrirai la poitrine pour t'en prendre le cœur.

Voilà des pensées qui le faisaient encore vibrer. Avec toujours cette pointe de regret qui accompagnait la haine de plus en plus farouche qu'il nourrissait à l'égard de ce garçon qui lui avait pris jusqu'à son visage. L'humiliation n'avait pas pu lui faire oublier le combat. Devaleinath était un grand guerrier. Il aurait pu être l'un des plus illustres d'Yménor, sans doute. Au lieu de quoi il errait à travers le continent, toujours fuyant. Malheureux, vraiment. S'il n'y avait pas eu si longtemps que Tyorann avait renoncé à ressentir la moindre compassion, il aurait pu l'en plaindre. Mais l'heure, certainement, n'était pas à la miséricorde. Ils approchaient. Qu'étaient-Ils, il n'en avait pas idée. Mais Ils portaient la fin avec Eux. Il lui fallait les retrouver. Le retrouver. Maudit chacal qui lui avait ravi sa propriété sous ses yeux !

Il ne vous appartient pas ! Ce n'est pas une chose !

Tyorann laissa échapper un long rire grave et sans joie. Le pauvre garçon… L'amour embrumait son esprit mieux que n'importe quel alcool. Mais Devaleinath n'avait jamais rien compris. Ce n'était qu'un pauvre enfant, naïf et arrogant qui avait cru pouvoir, à lui seul, défier toutes les lois de ce monde. Il n'avait pas la plus petite idée de ce qu'il avait emmené avec lui.

- Et toi, Adraé, Tu l'as poussé à sa perte de tout ton cœur… Amusant, je ne pensais pas que tu savais t'en servir. Tu as eu terriblement tort de t'y essayer, tu n'étais pas fait pour cela, en aucune manière. Je ne te demandais que ton corps et lui, il voulait ton âme. Et tu la lui as offerte, insensé ! Tu t'es tellement donné à lui que vous avez cru que ce serait suffisant. Mais personne, même pas toi, mon ange, ne peut échapper à la force du sang. Tu l'entends déjà qui t'appelle, n'est-ce pas ? Son heure viendra bientôt, très bientôt…

- La solitude ne te fait pas grand bien, Tyorann, intervint une voix moqueuse dans son dos. Te voilà plongé dans un nouveau monologue !

L'homme releva la tête et se retourna pour accueillir son invitée. La duchesse de Siem Reap se tenait dans l'encadrement de la porte, ses fourrures argentées enroulées autour de ses épaules comme autant de serpents. Ses yeux trop clairs balayèrent la salle déserte du Niobé avec dédain.

- Miléna. Crois bien que ta visite m'enchante, mais je ne pensais pas te revoir si tôt. Ton mari n'était-il pas de retour en ville ?

- Non, il est parti pour le Pays de Cyrr, le pauvre homme, dit-elle d'une voix suintante de sarcasmes. S'amuser avec les Humaines du fleuve lui paraît sans doute plus important que de s'occuper de sa femme.

- Tu n'as jamais eu besoin de personne pour prendre soin de toi, ma chère.

- Peut-être pas. C'est une simple question de principes. Si tu savais comme les servantes se répandent en commérages…

- Tu m'en vois navré, soupira Tyorann en lui offrant sa main pour l'inviter à prendre place à la table. Comment est-il possible qu'il soit toujours en vie ?

Les yeux de la duchesse étincelèrent comme des lames de couteaux redoutablement aiguisées. Un sourire malicieux s'épanouit délicatement sur ses lèvres.

- Je m'emploie à y remédier.

- Je serais plus qu'heureux de te prêter main-forte, proposa plaisamment Tyorann. Je suis stupéfait qu'aucun de tes amants n'ait été assez galant pour t'offrir son aide.

- Oh, ils l'ont fait, éluda-t-elle avec un petit geste d'impatience. Seulement, le moment est mal choisi. Pas assez d'instabilité politique. On me soupçonnerait. Mais je te promets que si je dois m'adresser à quelqu'un…

Elle prit la main du guerrier dans la sienne.

- … Ce sera à toi.

Tyorann lui offrit son plus beau sourire.

- Vous m'en voyez ravi, duchesse. J'ai grand besoin d'un peu de… Détente.

- Aah… Dans ce cas, je suis la personne la plus compétente…

Elle déposa ses longs doigts sur le genou de Tyorann.

- Je n'en doute pas.

Il embrassa délicatement les phalanges offertes. Son bras tendu s'enroula avec douceur autour de la taille de sa maîtresse et il se pencha sur elle pour humer l'odeur qui se dégageait de sa chevelure. Elle sentait bon. La peau de son cou était lisse et chaude, les courbes de ses hanches ondulaient gracieusement sous ses caresses… Alors pourquoi ? Pourquoi ne parvenait-il pas à oublier ?

Parce qu'Adraé sentait encore meilleur ? parce que sa peau…

Il se raidit entre les bras de Miléna.

- Je te sens terriblement tendu, Tyorann. Qu'y a-t-il ?

Il poussa un grognement étouffé. Iraient-ils jusqu'à pourrir la moindre racine de son existence ? Jusqu'à le priver du réconfort du corps de cette femme qui s'offrait si complaisamment ?

- Des problèmes… personnels, expliqua-t-il, laconique.

Elle se détacha de lui, la mâchoire crispée.

- Quoi encore ?

Tyorann dégagea une mèche de son front moite et regarda longuement ses poings serrés.

- Ils ne les ont pas retrouvés, lâcha-t-il enfin.

La duchesse laissa échapper une exclamation de colère méprisante.

- Alors tu en es encore là ! Siffla-t-elle, son visage pâli par la fureur. À courir après ce gamin qui a eu l'audace de survivre à un duel avec toi et cette… créature, avec laquelle tu jouais ? Mais qu'est-ce qui te prend ? Ces quatre années n'ont donc pas atténué toute cette rancœur ridicule ?

Il se leva violemment, les dents serrées, les artères pulsant au rythme de sa rage, soudain ravivée.

- Tu ne peux pas comprendre ! Ce n'est pas affaire de femme !

- Pas affaire de femme, grinça-t-elle en rejetant sa tête en arrière. Oui, tu les oublies bien vite, les femmes, quand tu veux te lancer dans tes poursuites et tes combats si mâles… Mais ce que tu es aujourd'hui, tu me le dois. Tu t'en souviens, n'est-ce pas ?

- Oui, grommela-t-il, tu ne me le laisserais jamais oublier, n'est-ce pas ?

- Jamais. Et j'en ai plus qu'assez de cette obsession malsaine que tu nourris pour ces deux enfants, tu en deviens fou, Tyorann !

Il se détourna brusquement et passa derrière le bar. Il avait besoin de quelque chose de plus fort que le vin. La duchesse se tenait immobile, l'observant attentivement de ses yeux d'oiseau de proie. Il soupira.

- Tu as peut-être raison. Mais je refuse de le laisser s'en tirer à bon compte.

- À bon compte ? se moqua-t-elle en se renversant sur sa chaise. Si tu appelles "bon compte" errer sans but depuis des années à travers le monde… C'est bien cela non ? Ils n'ont jamais pu s'établir nulle part.

- Pas que je sache, grogna Tyorann tout en songeant que, peut-être, Devaleinath avait enfin arrêté de courir pour disparaître aux côtés d'un clan quelconque.

- Tu n'as pas essayé à Yménor ? Demanda la duchesse, radoucie. Ce garçon était bien un Arcator, il doit venir d'Isthil, il y a sans doute de la famille.

- Devaleinath a rompu avec son clan. Il est très improbable qu'il commette l'imprudence d'y revenir. Et puis, par les temps qui courent, même Devaleinath ne serait pas assez fou pour se rendre à Isthil…

- Tu veux dire…

- Oui. Il semblerait que tout soit terminé, à présent.

La duchesse resta un moment silencieuse. Finalement, elle se leva à son tour et vint rejoindre son amant. Premier signe de l'armistice, qu'il accueillit de bon gré. Pourtant, alors qu'il la prenait dans ses bras, les mots de Miléna résonnèrent à nouveau dans sa tête. Et si, en dépit du danger, Devaleinath était bel et bien parti chercher de l'aide à Yménor ? Peut-être espérait-il que son ancien clan l'accepterait assez longtemps pour qu'il puisse s'établir à Shra'ada en toute tranquillité ? Non, impossible, pas après ce qui était arrivé ces derniers jours…

- Je vais envoyer des hommes, murmura-t-il.

- Où donc ? Ronronna la duchesse.

- À Isthil.

- Oh Tyorann, sois raisonnable… Personne n'acceptera d'aller à Isthil.

- Je n'en suis pas si sûr… Mais nous avons assez parlé de cela, n'est-ce pas ? Pourquoi… Ne pas monter ?

Elle passa ses mains sur la fourrure qui bordait son cou.

- C'est une invitation qui ne se refuse pas, répondit-elle en souriant.

***

- J'ai mal aux pieds, gémit Alya en clopinant lamentablement derrière Adraé. Est-ce qu'Yménor est encore loin ? Est-ce qu'on pourra s'asseoir chez le procureur ?

- Le Gouverneur, corrigea Dev pour la quatrième fois. Et nous sommes un peu plus près qu'il y a dix minutes, la dernière fois que tu as posé la question.

Elle marmonna quelque chose d'incompréhensible en se demandant pourquoi faire partie des sauveurs du monde impliquait autant de marche à pied. Le soleil déclinait déjà et autour d'eux, la forêt semblait se faire de plus en plus épaisse. Dev, Adraé et les deux Elfes marchaient toujours d'un pas décidé, pas incommodés le moins du monde par la terre trop meuble, les feuilles qui fouettaient le visage et les vicieuses racines qui dardaient leurs tubercules entre les jambes des voyageurs imprudents. Elle eut par contre la joie de voir que Cléo n'avait pas l'air très à l'aise, lui non plus. Depuis quelque temps, elle avait remarqué qu'il ralentissait le pas en inspirant longuement. Comme quoi, elle n'était plus le seul boulet du groupe. Elle s'apprêtait même à lui lancer une remarque désagréable quand, parvenue à sa hauteur, elle aperçut la sueur qui trempait son front. Les épaules légèrement courbées, une main crispée sur son ventre, il semblait avoir de plus en plus de mal à respirer.

- Euh… Est-ce que ça va ? Hasarda Alya.

Comme elle n'obtenait pas de réponse, elle approcha une main timide du bras du jeune garçon.

- Cléo, qu'est-ce que…

Il bondit au moment même où les doigts d'Alya effleurèrent son poignet. Il braqua sur elle des yeux de chat sauvage à l'affût, les mâchoires serrées sur une douleur contenue.

- Ça va, dit-il sèchement. Je suis juste… Ça va.

L'étrange regard qu'Adraé lui lança alors n'échappa pas à la jeune fille. Un regard si perçant qu'il paraissait traverser le pauvre garçon de part en part.

- Je crois qu'il faudrait mieux s'arrêter, Dev.

- Quoi ? S'étonna-t-il, parfaitement oublieux de tout ce qui l'entourait, mais nous sommes presque arrivés…

- Ça fait trois heures que tu répètes ça, protesta Alya, plus inquiète de l'état de Cléo que de celui de ses pieds, nous on est vannés !

- Vannés ? répéta-t-il en haussant un sourcil.

- Oui, vannés, exténués, épuisés, morts, fourbus, tout ce que tu voudras si tu veux bien faire une pause !

- La ville n'est plus si loin, intervint Astel. Si la femme-enfant veut se reposer, nous pouvons nous arrêter.

Alya hocha la tête avec reconnaissance. Dev haussa les épaules et laissa tomber son sac. Cléo fit un effort manifeste pour se tenir droit puis se laissa glisser doucement sur le sol. Adraé s'installa aussitôt à ses côtés.

- Tiens, dit-il en lui tendant la gourde d'un air absent.

Cléo lui lança un drôle de regard, mais il la prit sans rien dire. Pourquoi pâlissait-il ainsi ? On aurait dit qu'il était plus en proie à une soudaine angoisse intérieure qu'à un mal physique, mais Alya connaissait un certain nombre de troubles qui produisaient cet effet pour les avoir souvent expérimentés. S'ils n'avaient pas été couverts par les arbres depuis des heures, elle aurait diagnostiqué une insolation.

- Bon, dans combien de temps on arrive, en vrai ? Demanda-t-elle à Dev.

- Bientôt…

Elle retint le râle d'irritation qui lui brûlait la gorge.

- C'est à une lieue d'ici, compléta Athalie, magnanime.

- Merci, appuya Alya en lançant un regard mauvais au jeune homme.

Bon, la bonne nouvelle était qu'ils approchaient réellement. La mauvaise était que Cléo n'avait pas l'air en état de repartir de sitôt. Elle devinait qu'il ne souhaitait que s'allonger par terre et laisser passer son malaise. Pour l'heure, il se contentait de rester immobile, raide comme la justice, comme s'il espérait qu'on ne remarquerait pas son état.

Quelle fierté, pensa-t-elle, à la fois admirative et exaspérée. Si j'en avais la moitié, je serais morte depuis longtemps…

- Je pense, intervint Astel, qu'il sera plus sage de nous séparer en quittant Yménor.

Un léger silence suivit ses paroles. Tout le monde se tourna vers lui.

- Pourquoi ? Interrogea Alya, curieusement appréhensive.

L'elfe fixa sur elle ses grands yeux noirs liquides.

- Parce que les Terres Profondes seront dangereuses pour vous. Nous ne savons pas quel est l'état de nos troupes, ni même si les Immosthops ont résisté aux attaques de l'Empire. Vous ne devez pas oublier que les Souterrains ne sont pas tous vos alliés. D'autre part, ni ma sœur ni moi ne tenons à traverser les Khalans.

Le royaume des Elfes Blancs. Évidemment.

- Alors… Vous comptez vous rendre seuls à Saloth Sirial ? S'inquiéta Dev.

- Exact, approuva Athalie. Nous serons plus rapides si…

Elle jeta à Alya un regard que la jeune fille jugea insultant.

- … nous ne sommes pas ralentis, acheva-t-elle

Alya pensa un moment à s'insurger, mais abandonna vite cette idée. Athalie avait raison, à quoi bon lui demander de le prouver ? Elle n'allait pas se rendre encore plus ridicule qu'elle ne l'était déjà. Surtout pas devant quelqu'un qui attendait la première occasion pour se moquer d'elle. Elle se tourna vers Cléo. Il n'avait pas l'air en état de se moquer de qui que ce soit, mais elle n'eut pas le cœur de lui demander comment il se sentait. Il se donnait tellement de mal pour masquer sa faiblesse…

- Très bien, céda Dev, si vous l'avez décidé…

- Vous avez laissé votre royaume à l'abandon ? demanda alors Cléo d'une voix légèrement tremblante.

Athalie eut un petit rire, comme une cascade d'eau froide.

- Non, Homme-enfant, dit-elle avec son sourire en forme d'énigme. Nous avons une… régence.

- Ah oui ? s'étonna Adraé. Vous confiez Saloth Sirial aux mains de régents ? Avec tant d'instabilité… Vous ne craignez pas une révolte ?

Alya sentait que ces discussions politiques allaient l'ennuyer. Elle se pencha pour ramasser la gourde aux pieds de Cléo. Elle se demanda un instant s'il était prudent de boire au même goulot qu'un malade potentiel, puis jugea que sa soif était à calmer avant ses angoisses existentielles.

- Oh, non, rassura Athalie. Il est très peu probable que nous soyons trahis.

- Qui est à la tête des Assilihens ? demanda Dev en étendant ses jambes.

- Yéna d'Isac Uradan, répondit-elle. Notre fille.

Alya faillit s'étrangler avec l'eau de la gourde.

Leur… Fille ?

- Vous… avez un enfant ? Balbutia-t-elle, les mains serrées autour de l'outre.

Elle essaya d'imaginer Athalie portant dans ses bras un nouveau né. La vision envoya un long frisson se perdre quelque part dans sa moelle épinière.

- Neuf, corrigea Astel. Yéna est l'aînée.

- Neuf ! S'écria Alya, ne songeant même plus à l'irrévérence qu'elle commettait sans doute. Comment Athalie pouvait-elle avoir été neuf fois mère ?

- Oui, assura l'elfe en souriant. Pour vous, les Hommes, c'est un grand nombre, n'est-ce pas ? C'est très peu pour nous. Athalie ne pouvait pas se permettre de donner trop souvent naissance.

La curiosité l'emporta sur la stupéfaction.

- Combien de temps dure une grossesse pour une elfe ?

- Alya ! Coupa Dev en lui faisant les yeux ronds d'indignation qu'il réservait d'ordinaire à Adraé.

Athalie se remit à rire. Elle eut soudain l'air très jeune, presque aussi jeune qu'Alya et celle-ci se demanda à quel âge ses compagnons souterrains avaient cessé de changer.

- Une gestation dure treize cycles lunaires, répondit-elle sans s'outrager. 420 jours.

- Oooh ! S'exclama la jeune fille. C'est long !

- Effectivement, concéda Athalie. Voilà pourquoi, en tant que souveraine et guerrière, procréer demeurait une charge.

Tu as quand même trouvé le temps de le faire neuf fois, songea Alya.

- Quel âge à votre fille ? questionna-t-elle encore, sentant croître la gêne de Dev à sa droite.

- 1156 ans répondit Astel.

- Ah… Murmura Athalie avec une sorte de nostalgie dans la voix, l'année des premières croisades…

- Ah oui ? ironisa Alya, vous étiez très jeunes quand vous l'avez eu…

- Relativement. Notre père régnait encore sur les Immosthops, à l'époque où ils étaient encore esclaves de l'Empire. Yéna est née avant qu'Athalie ne monte sur le trône et ne proclame l'indépendance des territoires Assilihens. Elle aurait pu être contestée en tant qu'héritière légitime, puisqu'elle avait été conçue avant le début du règne mais elle a su se faire admettre…

Il eut un sourire presque affectueux et Alya trembla en l'imaginant père d'une joyeuse famille. Vraiment, pouvait-on grandir normalement avec des parents comme ceux-ci ? Elle se demanda brièvement si la consanguinité représentait également un problème chez les elfes, mais décida de garder sa question pour elle, cette fois-ci. Elle opta pour une demande plus générale :

- C'est donc toujours l'aîné qui succède ?

- C'est cela, répondit Astel.

- Mais… Est-ce que vous n'êtes pas jumeaux ?

- Ah… C'est exact. Mais Athalie est née la première. La couronne lui revient de droit, je ne suis que son prince.

- Mon prince, répéta Athalie en lui embrassant la main.

Ils se sourirent un long moment et Alya se sentit mal à l'aise à son tour. Ces deux-là… Étaient trop étranges pour elle. Elle était toutefois curieuse de savoir à quoi pouvait bien ressembler la fameuse Yéna. Elle jeta un œil aux deux elfes. D'accord, il n'y avait pas beaucoup de choix. Elle se retourna vers Cléo. Il avait l'air de se porter un peu mieux. Ses yeux clairs brillaient à nouveau de leur cynisme habituel.

- Quoi ? fit-il sèchement en rencontrant le regard d'Alya.

- Rien, répondit-elle avec perfidie, je me demandais simplement si tu te sentais mieux, maintenant ?

Il rosit légèrement, mais se contenta de hausser les épaules.

- Si tout le monde est reposé, s'exclama Dev dont l'entrain fatiguait la jeune fille, je propose qu'on reparte ! Allez, Alya, Athalie a dit qu'il n'y avait plus qu'une lieue…

- Si on me donnait un centime chaque fois que j'entends ça…

- Quoi ?

- Rien…

Au fur et à mesure qu'ils progressaient à travers les arbres, la forêt se faisait moins dense. Toutefois, les pieds d'Alya criaient plus que jamais grâce et, au bout de près d'une heure, elle se décida à en référer à Dev.

- Une lieue, une lieue, maugréa-t-elle avec mauvaise humeur. On ne peut pas faire confiance aux hommes…

Elle s'approcha subrepticement et s'apprêtait à se plaindre à grands cris lorsqu'elle entrevit le visage du jeune homme. Dev était pâle et crispé, ses yeux levés vers le ciel. Elle crut d'abord que la perspective de retrouver une nouvelle fois son village natal l'angoissait. C'est à cet instant qu'elle vit la fumée. Noire et moite, elle s'enroulait par-delà les cimes des arbres pour aller tacher de suie le ciel blanc et bleu. Elle n'était pas très épaisse, mais Alya sentit un mauvais pressentiment parasiter son esprit.

- Ça… Commença-t-elle. Qu'est-ce que c'est ?

- Je ne sais pas, répondit Dev d'une voix tendue. On dirait un incendie.

- Ce n'est peut-être pas très prudent d'y aller, remarqua Cléo à voix basse.

Dev ne répondit pas. Il se contenta d'accélérer le pas; comme ils avançaient, une odeur grasse de bois et de chairs brûlées enveloppa Alya. Une odeur de cuisine sale, de plat oublié sur le feu. Elle sentit une peur sourde se répandre dans ses membres, quelque chose qui lui ordonnait de faire demi-tour et de s'éloigner au plus vite.

Vous allez tous mourir.

S'enfuir. S'enfuir avant qu'il ne soit trop tard, avant d'avoir vu…

La lisière des bois se dessina à une centaine de mètres devant eux. Alya songea que trois minutes auparavant, cette vision l'aurait emplie d'allégresse, mais à présent elle lui nouait les entrailles. Dev dut manifestement faire preuve d'un contrôle absolu pour ne pas se mettre à courir dès qu'il aperçut la silhouette diffuse de sa ville. Il allait déjà si vite qu'Alya peinait à le suivre. Que craignait-il ?

- Dev…

La voix d'Adraé avait quelque chose de douloureux qu'elle ne lui avait jamais entendu. Les remparts d'Yménor apparurent soudain entre les troncs noueux, légèrement en dessous d'eux. Un instant, Alya sentit un intense soulagement la submerger. La ville était bien là, calme et forte. Peut-être qu'une cheminée mal ramonée… Ou bien une maison qui avait pris feu ?

Alors, Isthil lui apparut dans sa totalité, avec ses murailles de pierres blanches, ses tours fumantes et son ciel noirci.

- Oh, Seigneur…

Stupéfaite, la jeune fille se figea sur place. La ville n'était même plus en flammes. Un brouillard de cendres froides flottait tout autour d'Yménor, alourdissant l'air d'un voile endeuilli, un linceul de poussière grise. Quelques minces filets de fumée noire s'échappaient encore des ruines silencieuses, brasiers que plus personne ne se souciait d'éteindre.

- C'est…

Elle vit à peine Dev s'élancer tant il fut rapide. Il dévala la pente d'herbe brunie à une vitesse incroyable, sautant par-dessus les roches qui se dressaient sur son chemin. Alya sentit ses jambes se décoller toutes seules du sol où elles étaient si bien ancrées pour lui emboîter le pas, suivie de près par les quatre autres. Elle aurait voulu crier à Dev de revenir, de ne pas entrer dans cette ville déjà morte, de ne pas risquer sa vie pour ce qui n'était plus, mais elle n'en trouva pas la force.

Les quelques édifices qu'ils apercevaient par-delà les remparts semblaient tomber en morceaux. On eût dit qu'une simple bourrasque les eût renversés pour toujours. Les arbres aux alentours s'étaient racornis sous la morsure du feu et ils se tordaient à présent comme les doigts noirs d'une monstrueuse créature. Le vent sifflait à travers la ville dévastée, troublant la quiétude absolue des lieux. Ce silence…

Mais où sont-ils tous ?

Dev avait atteint la grande porte close. Il leva le bras pour y frapper, mais lorsque son poing s'abattit sur le lourd battant de bois, celui-ci s'entrouvrit avec un gémissement sinistre. Le jeune homme demeura un long moment figé, contemplant avec une horreur stupéfaite l'entrebâillement de la porte. Son hésitation permit à ses amis de le rejoindre. Les yeux d'Alya la démangeaient. Les cendres âcres lui picotaient les paupières, ses mains et ses genoux tremblaient irrépressiblement. Elle regarda le visage livide de son ami, l'expression indéfinissable qui marquait ses traits et elle faillit éclater en sanglots.

Personne ne parla. Alors, avec une lenteur presque irréelle, Dev poussa sur la porte blanche. Isthil se découpa à travers le rectangle étroit de l'embrasure.

C'était un spectacle auquel rien, durant ses quinze années d'existence, n'avait préparé Alya Desrousseaux. Elle pénétra derrière Dev dans l'enclos ravagé, comme détachée de son corps. Il lui semblait faire ses premiers pas dans l'antichambre de l'enfer. Devant d'elle, un désert de charbon et de poussière l'attendait. Cet endroit n'avait plus rien à voir avec celui qu'elle avait visité un mois plus tôt. Elle avait peine à reconnaître dans ses ruelles vides les avenues fourmillantes qu'elle avait traversées, dans ces monticules de pierres carbonisées et de poutres brisées les splendides constructions, les fontaines d'ivoire, les tours de marbres qui faisaient la fierté et la richesse d'Yménor. Les dernières flammes mouraient autour d'eux ou s'en allaient avec le vent qui les arrachait par lambeaux de leurs prises dévorées.

Le cœur d'Alya battait comme un tambour malade à ses oreilles comme elle se remplissait de ce qu'elle voyait. Une cadence lente et sourde, anesthésiée de l'intérieur qui se répercutait jusqu'au bout de ses doigts. Elle s'avança lentement parmi les décombres, silencieuse. La ville était vide. Complètement vide. Les yeux levés vers la grande arche tombée, elle buta contre quelque chose. Roide et froid, le cadavre reposait face contre terre, sa nuque brisée formant un angle déroutant avec le reste de son corps. Alya dut s'enfoncer un poing dans la bouche pour ne pas vomir. Il y en avait d'autres, beaucoup d'autres. Les corps jalonnaient les rues, à moitié ensevelis sous les maisons écroulées. Certains avaient dû mourir victimes du feu, ou pris sous les éboulements. Mais d'autres portaient indéniablement les marques des lames qui les avaient transpercés.

Des membres éparpillés jonchaient le sol comme Alya progressait, entourée de ses quatre compagnons qui, pas plus qu'elle, ne pouvaient proférer une parole. De longues traînées brunâtres couraient à travers la poussière et souillaient les murs qui tenaient encore debout. Du sang. Du vieux sang qui exhalait une odeur épaisse et capiteuse mêlée à celle que dégageaient les corps en décomposition, presque sucrée, horriblement écœurante. Alya sentit son cœur lui remonter dans la gorge. À côté d'elle, Cléo semblait aussi mal en point. Le spectacle macabre s'étendait à perte de vue : pas une habitation, pas un puit n'avait été épargné. Jamais elle n'avait assisté à un tel carnage. On eût dit qu'un cyclone avait avalé la ville pour n'en recracher que la dépouille. Mais les cyclones n'avaient pas d'épées.

Qui… ? Pourquoi ? Dev n'a jamais dit qu'Yménor était en guerre ! qu'est-ce qui s'est passé ici ? Qu'est-il arrivé pendant ces quelques semaines où nous étions au loin ?

Alya, qui tentait d'avancer sans regarder à ses pieds, trébucha à nouveau. Le corps d'une jeune fille était étendu en travers de sa route. Avec un petit cri aigu, elle roula sur le côté, loin des yeux vacants et de la bouche ouverte d'où suintait encore un liquide noir et nauséabond. Autour de sa tête était répandue une mixture blanchâtre et grumeleuse qui lui évoqua vaguement du riz au lait. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Seigneur, cette fille… Malgré l'intense répulsion qu'elle lui inspirait, la jeune fille se pencha légèrement sur la morte. Oui, c'était bien elle, c'était la fille qu'ils avaient rencontrée sur le chemin de la maison de Dev, il y avait un mois de cela. Comment s'appelait-elle déjà ?

- Kyô, murmura Adraé qui, apparemment, se souvenait de son nom.

Il aida Alya à se remettre sur pieds. Elle tremblait de la tête aux pieds, incapable de se calmer.

- Où… Où est Dev ? Demanda-t-elle finalement.

Elle balaya plusieurs fois les alentours du regard : pas de traces de Dev.

- Chez lui, je pense, répondit tristement Adraé. Allons-y.

Chez lui.

Les mots firent écho dans la tête vide de la jeune fille. Ils étaient dans la ville de Dev. C'était ses amis, ses professeurs, ses voisins qui gisaient sur le sol, la gorge et le ventre ouverts. Le cadavre à ses pieds était celui d'une fille qu'il avait dû bien connaître. Alya sentit tout à coup ses genoux faiblir. C'était tout le passé de son ami qui s'étendait devant eux, ravagé.

- Impossible, souffla Cléo qui n'avait pas ouvert la bouche depuis qu'ils étaient entrés, sans doute pour éviter de rendre son déjeuner. C'est impossible… Ça ne peut pas être Yménor.

Mais c'était Yménor, la cité blanche, la ville souveraine, le phare du continent, la capitale des capitales, Yménor qui n'était plus que cendres. Yménor qui était morte. Elle ne pouvait plus offrir aux voyageurs que le singulier spectacle de sa dépouille.

Un vent humide et froid vint siffler à leurs oreilles, soulevant un nuage de poussière et une vague de cette odeur rance qui flottait sur la ville. Alya suivit Adraé sans rien dire. Elle n'était même plus capable de penser, elle ne voulait pas croire qu'elle voyait sur sa route ces cadavres mutilés de femmes et d'enfants, ces bêtes égorgées, ces ruines qui bordaient chacune des rues où ils s'aventuraient. Elle ne voulait pas croire qu'elle était encore à même de marcher et de respirer, qu'elle pouvait évoluer dans cette puanteur, dans cette mort qui dégoulinait des murs dévastés.

Qui avait bien pu faire une chose pareille ? Qui avait pu attaquer l'une des plus grandes et des plus riches villes de cet univers ? Comment Isthil, la circonscription des guerriers, le cœur d'Yménor avait-il pu tomber ? Les Arcators avaient-ils vidé les lieux ? Avaient-ils abandonné leur cité pour fuir leurs mystérieux attaquants ? Comment tout ici pouvait être aussi vide ?

- C'est là, dit tout à coup Adraé.

En effet, Alya reconnut péniblement le manoir auquel ils s'étaient rendus, il y avait si peu de temps. Les colonnes qui soutenaient le perron s'étaient écroulées, les obligeant à escalader un monceau de pierres pour atteindre la porte d'entrée. Le toit avait presque entièrement brûlé et les fenêtres étaient toutes en miettes. Les murs immaculés étaient aussi noirs que le charbon.

- Ils n'ont rien laissé, murmura Athalie derrière elle.

Le visage de l'elfe, si impassible à l'accoutumée, avait une expression incrédule qui serra encore davantage le cœur d'Alya. Peut-être que les habitants d'Isthil n'avaient rien vu venir. Elle jeta un coup d'œil à un corps qui gisait à quelques mètres de là.

Ils allaient mourir et ils ne le savaient pas.

Adraé était déjà entré. Elle hésita longtemps sur le seuil. Elle savait déjà qu'elle ne voulait pas savoir ce qui se trouvait de l'autre côté de la porte défoncée. Cependant, mue par un instinct qu'elle ne pouvait s'expliquer, elle pénétra dans le salon sombre.

Elle n'avait jamais vu un tel sinistre. Les tables, les chaises, les coffres, tout avait été brûlé, renversé, éventré. Un tapis de cendres couvrait le sol, les tapisseries carbonisées s'accrochaient désespérément à ce qui restait des murs, le plafond délabré, noirci, tombait en morceaux. Et au milieu de cet enfer privé, Dev était agenouillé, les mains noires de suie, le visage blanc de givre.

Le corps d'un homme était étendu près de lui. Âge mûr, cheveux grisonnants, nez et menton proéminents. Alya ne se rendit compte qu'elle pleurait que lorsque les larmes vinrent s'écraser sur sa gorge. Le regard de Dev était hagard, vidé de quelque chose qu'elle ne l'aurait jamais cru capable de perdre. Il effleura le front du mort d'un geste lourd, étrangement décalé. Ses doigts s'attardèrent sur les paupières closes et les lèvres bleuies. Il n'était pas trop abîmé. La blessure fatale lui avait été portée à la poitrine, mais la jeune fille en compta deux autres au ventre. Son visage était sévère mais calme, comme si la mort l'avait surpris dans un froncement de sourcils. Mais ce n'était pas le cas. Sa main droite était encore refermée sur le pommeau de son épée, teintée de sang.

- Il est seul, murmura Dev comme s'il se parlait à lui-même. Les autres ne sont pas là.

- Les autres ? répéta Alya d'une voix brisée.

Pourquoi ses larmes ne s'arrêtaient-elles pas ?

- Ma mère. Ma nourrice.

Son regard sembla s'éteindre un peu plus.

- Peut-être qu'elles ont pu s'enfuir, dit-il, presque songeur. Il est resté pour leur permettre de partir. Il les a sauvées.

Il leva les yeux vers la jeune fille.

- Je n'aurais jamais cru qu'il ferait une chose pareille. C'était… C'était un homme qui…

Les larmes inondèrent ses joues d'un seul coup. Il ravala un sanglot et serra la tête du cadavre contre ses genoux, s'accrochant aux cheveux parsemés de cendres.

- Père… Je vous demande…

Le reste de sa phrase fut noyé dans un gémissement de douleur. Alya, pétrifiée, contemplait la scène depuis l'autre côté de la pièce, sa propre poitrine serrée de sanglots retenus. Astel, Athalie et Cléo étaient encore sur le seuil, muets. Adraé se tenait le plus près de Dev, mais pas plus que les autres il ne fit un geste pour le toucher. Silencieux cortège, ils l'entouraient tous les cinq, si proches et soudain à des milliers d'années-lumière. Dev venait de passer de l'autre côté de la vie.

Alya devrait souvent, par la suite, se demander combien de temps il restèrent enracinés, immobiles et froids dans la maison en ruines. Le mort paraissait pâlir encore, comme un souvenir des vieux murs et les meubles brisés autour de lui semblaient renversés depuis toujours. Puis, Dev releva la tête et son regard se ralluma comme si l'on venait d'y jeter de l'huile. Il écarquilla ses yeux encore baignés de larmes.

- Adda, souffla-t-il.

En moins d'une seconde, il était à nouveau sur pieds. Il manqua de renverser Alya dans sa hâte et la jeune fille eut tout juste le temps de s'écarter de son chemin alors qu'il se ruait vers la porte. Tous sortirent après lui. Il courait déjà vers la rivière, vers le pont autrefois réservé aux chars et désormais désert.

- Non, murmura Adraé derrière elle.

Elle sentit sa main qui agrippait son épaule.

- Il ne faut pas le laisser y aller, dit-il avec une horreur grandissante. Il ne doit pas voir, il faut faire… quelque chose.

- Il n'y a rien à faire, chuchota-t-elle pour masquer les tremblements de sa voix. S'il y a encore une chance que…

- Il n'y a aucune chance. Tu ne vois donc pas ? Ils n'ont épargné personne !

- Où… Où va-t-il ? soudain Cléo dont le visage était si pâle qu'Alya fut surprise de le voir encore conscient.

Personne ne répondit. Astel et Athalie échangèrent un regard entendu et emboîtèrent le pas au jeune homme. Les trois autres les regardèrent s'éloigner sans bouger. Une douleur sourde remontait lentement des jambes aux épaules d'Alya. Il lui semblait soudain que toutes les blessures qu'on lui avait infligées, péniblement cicatrisées ces dernières semaines, s'étaient rouvertes en même temps. Elle sentit Adraé lui prendre le poignet et la tirer en avant.

- Viens.

- On ne devrait peut-être pas…

- Il ne faut pas qu'il soit seul.

Ils coururent le long du pont de pierre sans prendre le temps de se retourner. Alya pensa confusément que le malaise de Cléo ne devait pas aller en s'améliorant dans cette ville brûlante, transformée en fosse commune.

La fragile tonnelle de métal tenait toujours, recouverte de fleurs noires et de branches racornies qui s'élançaient vers eux comme des doigts déformés par l'arthrite. La maison était debout, encore. Elle ne semblait pas avoir subi d'assaut aussi cruel que celle de Dev, mais il n'y avait aucun doute possible. Ils étaient passés par là. Le gémissement qui s'éleva de la demeure effaça leurs derniers doutes. Adraé porta les mais à son visage.

- Dev…

- Non ! Hurla la voix rauque du jeune homme depuis l'intérieur des murs.

La porte béait comme une plaie ouverte. Des sanglots étouffés leur parvenaient avec le vent poussiéreux et se perdaient entre les arbres. Alya s'avança en chancelant vers l'entrée.

N'entre pas, n'entre pas, n'entre pas, n'entre pas nentrepasnentrepasnentre -

- Ce n'est pas vrai ! Criait Dev. Ça ne peut pas être vrai !

Ses deux mains étaient plongées dans les cheveux soyeux d'Adda Yaggor. La poitrine de la jeune femme était baignée d'un liquide sombre et poisseux qui avait envahi son corsage bleu et éclaboussé jusqu'à son jupon. On lui avait tranché la gorge.

À droite de la porte, le corps d'un homme recroquevillé sur lui-même attira le regard d'Alya. Sa tête avait roulé à plus d'un mètre de ses épaules et son visage conservait une expression légèrement surprise. Il serrait entre ses bras le cadavre de la petite fille qui, quelques semaines auparavant, était venue leur ouvrir la porte.

Alya pénétra au cœur du carnage d'un pas incertain. Elle contempla Dev en silence, incapable de détourner les yeux, bien que douloureusement consciente de l'indécence de son regard sur le spectacle de ces morts qui n'étaient pas les siens.

C'est alors qu'elle vit le berceau. Un berceau de bois blanc, soigneusement poussé dans un coin de la pièce. Elle jeta un coup d'œil au corps inerte de la femme. À son ventre vide. Elle pensa qu'elle aurait pu trouver un meilleur moment pour accoucher. Mais le bébé… Peut-être qu'ils n'avaient pas remarqué le bébé ! si jamais… Elle trébucha, l'estomac serré, en se frayant un chemin jusqu'au couffin. N'était-il pas intact ? L'enfant ne pleurait pas, bien sûr, mais il devait dormir. Il ne faisait pas de bruit parce qu'il avait peur. Mais elle ne venait pas lui faire de mal. Tout irait bien, à présent, ils allaient le sauver, ils en sauveraient au moins un.

Elle n'était plus qu'à un pas. posant ses deux mains sur les bords du berceau, elle se pencha lentement. Pas assez lentement, cependant. Trop vite pour entendre à temps sa raison qui reprenait vie et qui hurlait dans sa tête.

Ne regarde pas ! Ne regarde pas, ne regardepasneregardepas !

Elle regarda.

Juste une seconde.

Elle pressa ses doigts contre sa bouche pour retenir tout ce qui aurait voulu en sortir et son corps fut pris d'une convulsion si violente qu'elle fut projetée en arrière. Sans plus réfléchir, elle se précipita dehors. La tête lui tournait avec une telle force qu'elle peinait à rester debout. Elle s'appuya contre le mur extérieur et se plia en deux pour vomir. Presque aussitôt, elle vit Cléo faire de même, de l'autre côté de la porte. La sueur inondait son visage qui avait pris une teinte chlorophyllienne. Alya transpirait également et le goût de la bile dans sa bouche menaçait de lui faire à nouveau rendre sa gorge.

Le soleil tapait fort sur sa nuque. Il lui sembla bientôt que le monde entier avait pris une nuance rougeâtre, sanguine et poisseuse qui coulait devant ses yeux. Elle se surprit à murmurer des mots incohérents, une ébauche de prière qu'elle croyait avoir oubliée depuis longtemps. Les paroles se bousculaient dans sa bouche dans un effort désespéré de sens qu'elles ne parvenaient pas à trouver. Elle s'entendit au loin prononcer les mots requiem eternam puis de profundis clamavi ad te. Elle tourna les yeux vers le ciel poussiéreux, vers la réponse qui ne viendrait pas. Elle rouvrit la bouche mais seul un faible gémissement en sortit.

- Le bébé…

- Non, fit sourdement Cléo à côté d'elle.

- Le bébé… Le bébé… Sanglota-t-elle.

- Tais-toi ! Cria-t-il en plaquant ses mains contre ses oreilles. Tais-toi !

Il vacilla et se laissa choir le long du mur, sur ses genoux. L'odeur écœurante et douceâtre de la mort les enveloppait dans son suaire de sable et de fumées grasses et Alya se demanda comment son estomac pouvait rester en place.

La silhouette de Dev apparut dans l'encadrement de la porte. Son visage était noirci par la poussière et le charbon, sillonné par les méandres qu'avaient tracés ses larmes le long de ses joues. Ses cheveux défaits, ébouriffés, lui donnaient l'air d'un vagabond. Ses vêtements étaient tachés de sang noirâtre.

- Ils sont tous morts, dit-il d'une voix sourde. Comment…

Alya entendit clairement le sanglot qui montait dans sa gorge.

- Comment est-ce possible ? Acheva-t-il faiblement. Qui… Qui a pu…

Il serait sans doute tombé si les bras d'Adraé n'avaient pas entravé sa chute.

- Les Haïkinis, murmura Astel derrière eux.

Alya se retourna, engourdie de la tête aux pieds. Elle sentait son esprit comme à des milliers de kilomètres de son corps, tout à coup détaché de ce spectacle qui ne pouvait être qu'un délire, juste un cauchemar. Juste un cauchemar…

- Cette femme dans la forêt, continua-t-il à voix basse, nous a dit qu'ils avaient envahi la région. C'est pour ça qu'il n'y a pas d'autres corps. Ils emmènent toujours leurs morts.

- C'est impossible, répliqua Cléo, toujours sensiblement vert. Les Haïkinis sont neutres depuis… depuis…

- Les Grands Affrontements, acheva gravement Athalie.

Elle tourna son petit visage vers les ruines d'Yménor, la plus grande et le plus prospère des villes de Shra'ada. Ses yeux noirs, pour la première fois depuis qu'Alya l'avait rencontrée, étaient emprunts de tristesse.

- Ils nous ont précédés. La Mort a déjà retrouvé ses alliés et ils détruiront les nôtres.

- Ils… Ils n'étaient pas tous là, n'est-ce pas ? Demanda Alya d'une toute petite voix. Où sont les autres ? Les guerriers ?

- Partis, sans doute, répondit Astel.

- Alors on peut les retrouver, dit-elle en s'efforçant de croire à l'espoir qu'elle mettait dans ses mots.

Personne ne lui répondit. À quelques pas, Dev respirait douloureusement, cramponné à Adraé.

- Dis-moi quelque chose, supplia-t-il à mi-voix. S'il te plaît…

Mais Adraé ne pouvait rien lui dire. Personne ne le pouvait. Il ne pouvait que lui tenir le visage comme il le faisait déjà, essuyer les larmes, caresser ses cheveux. Alya sentait qu'il brûlait de lui dire que c'était terminé à présent, que tout irait bien et qu'il n'avait plus à s'inquiéter. Mais c'était faux. Rien n'irait bien. Tout venait à peine de commencer et, déjà, le monde leur avait échappé.

Il se passa un certain temps - elle n'aurait su dire combien, peut-être quelques minutes, peut-être plusieurs heures - avant que Dev ne se relève enfin. Il regarda très longtemps la maison d'Adda, tout entourée de fleurs grillées, puis il se tourna vers le grand cadavre d'Isthil, de l'autre côté de la rivière. Un vent léger s'était levé, éparpillant les émanations nauséabondes qui les entouraient. Un vent de printemps doux et tiède qui fit frémir Alya. Elle avait terriblement envie de partir, de fuir le plus loin possible de cette fosse commune et d'effacer de sa mémoire tout ce qu'elle y avait vu. Elle savait aussi que le massacre d'Isthil ne cesserait jamais, tant qu'elle vivrait, de hanter ses rêves. Elle espérait secrètement que quelqu'un allait prendre une décision, qu'un d'entre eux allait les emmener loin d'ici. Mais tous, comme elle, attendaient silencieusement que Dev donne les directives. Cette ville était la sienne. Ces corps étaient ses morts.

- Adraé… Dit-il enfin, après un interminable silence. S'il te plaît… Brûle-la.

Le garçon le regarda très longtemps, les membres tendus, les yeux si grand ouverts qu'ils semblèrent tout à coup lui manger la quasi-totalité du visage.

- Ils doivent recevoir les sacrements murmura Dev. Ou ils seront damnés.

- Mais toute la ville…

- Il n'y a plus de ville. Vas-y. Tu peux le faire, n'est-ce pas ?

Adraé demeura un instant sans bouger, puis il hocha lentement la tête. Il s'agenouilla, tourné vers les murs d'Isthil, les yeux fermés, le front contracté par la concentration. De longues secondes s'écoulèrent en silence. Alors, Alya vit paraître les premières flammes aux sommets des tours à demi détruites. Des flammes blanches et droites comme celles qui étaient apparues pour leur sauver la vie au Bas Delta. Elle espéra qu'elles seraient aussi providentielles aux âmes qu'elles libèreraient ce jour-là.

Le brasier s'étendait rapidement, gagnait les toits des maisons, les arbres morts, les carcasses renversées des chars et des échoppes. Même le sol semblait brûler si bien que, de là où ils étaient, Isthil ne fut bientôt plus qu'une torche immense dont la chaleur était difficilement supportable. Alors, Dev s'agenouilla aux côtés d'Adraé. Joignant ses mains sur son front, il se mit à prier pour le repos des morts.

- Et dans Ta miséricorde puisses-Tu les accueillir en Tes outre-terres. Puisses-Tu leur accorder le repos de la chair et de l'âme et les laver du Péché et du Mal…

À sa droite, Alya vit Cléo imiter ce mouvement. Les yeux clos, il entonna lui aussi sa prière aux morts.

- Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel : Faites briller sur eux la lumière sans fin. Qu'ils reposent dans la paix.

De l'autre côté de leur groupe, Astel et Athalie se recueillaient en leur langage, murmurant un chant funèbre plein des tambours et des échos des cités souterraines. Alya aurait voulu se souvenir d'une prière, retrouver les simples mots qui lui avaient échappés tout à l'heure, mais elle n'y parvint pas. Elle pensa à une chanson avec un renard et un oiseau qui la faisait pleurer quand elle était petite, mais elle était incapable d'en retrouver les paroles. Derrière eux, la maison d'Adda Yaggor disparaissait à son tour dans un grand rayonnement blanc. C'était éblouissant. C'était presque beau.

Plusieurs minutes s'écoulèrent dans le recueillement, parmi les chuchotements du bois qui crépitait au loin. Puis, Adraé poussa un soupir et se laissa choir sur le côté, épuisé par l'effort. Le brasier funéraire n'avait plus besoin de lui, à présent. Dev le prit dans ses bras et posa son visage contre sa poitrine.

- Merci, dit-il tout doucement.

Adraé émit un son sommeilleux et se détendit, sans doute endormi, en tout cas inconscient.

Des cendres venaient à leur rencontre, avec le vent salé du désert.

***

- Quand est-ce qu'il va revenir ? S'inquiéta Alya en se dressant sur la pointe des pieds.

La nuit était tombée depuis plus d'une heure déjà, et Dev ne les avait toujours pas rejoints. Ils s'étaient improvisé un petit campement aux abords de la forêt, raisonnablement loin des restes d'Yménor dont la fumée s'élevait encore à l'horizon. Sitôt qu'ils s'étaient arrêtés, Dev avait disparu entre les arbres en assurant qu'il avait "juste besoin de marcher".

- Ne t'en fait pas, répondit Adraé en rajoutant une petite bûche au mince feu qu'ils avaient allumé. Il a besoin d'être seul.

- Je sais, soupira-t-elle, mais après ce qui s'est passé, il ne devrait pas trop s'éloigner, n'est-ce pas ?

Elle déglutit péniblement à l'idée que les Haïkinis (dont elle ignorait jusqu'à l'apparence) se promenaient peut-être encore dans les bois et qu'ils pouvaient à tout moment les découvrir. Elle jeta un regard à la ronde. Astel et Athalie semblaient plongés dans une profonde méditation, les yeux perdus dans les flammes. Adraé était toujours un peu faible, plus pâle que jamais et sa voix légèrement rauque trahissait l'assurance de ses mots. Cléo se tenait recroquevillé sur lui-même, le regard braqué sur ses pieds. Alya avait l'impression qu'il était encore plus ébranlé qu'elle par le spectacle auquel ils avaient assisté.

- Qu'est-ce qu'on fait ? Demanda-t-elle au bout d'un moment.

Un lourd silence lui répondit. Elle se frotta le front avec le dos de la main dans l'espoir d'atténuer sa migraine.

- Il va falloir continuer vers les Khalans, déclara finalement Astel. Avec un peu de chance, ils n'y seront pas encore.

- Alors vous partez pour les Terres Profondes ? Demanda Alya en serrant ses genoux contre elle.

Astel et Athalie échangèrent un regard sombre.

- Non, répondit gravement Athalie. Il n'est plus question de nous séparer. Nous sommes déjà devancés, nous ne pouvons plus nous permettre d'être décimés. L'expérience nous a enseigné que les groupes sont toujours plus puissants.

La jeune fille sentit un intense sentiment de soulagement envahir sa poitrine. Alors, ils n'étaient pas encore vaincus. Les elfes n'allaient pas les quitter.

- Alors vous entrerez aux Royaumes des Khalans ? Demanda Cléo d'une voix rauque.

C'était la première fois qu'il ouvrait la bouche depuis qu'ils avaient quitté Yménor. Il avait l'air frigorifié, en dépit de la chaleur sourde et grasse qui les enveloppait. Astel hocha la tête. Un très léger tic agita le poignet d'Athalie. Alya revit brusquement un long couloir de pierre, un souterrain obscur, deux enfants qui criaient… Les Khalans devaient être un cauchemar pour ses compagnons.

- Et comment allez-vous avertir les vôtres ? S'enquit Adraé, les yeux vitreux.

- Le message est déjà envoyé, répondit mystérieusement Athalie. Il faudra qu'ils s'en contentent… Jusqu'à ce que nous venions les rejoindre.

- Quand ? Murmura Alya.

- Très vite, répliqua-t-elle en regardant le sol.

Alya sentait ses paupières glisser le long de ses yeux, comme tirées par des kilos de plomb. Sa gorge piquait, sa nuque coinçait, ses membres n'étaient plus qu'un amas de chair inutile. Elle n'avait jamais plus aspiré à dormir, loin des cendres, loin des rêves. Tâtonnant pour trouver un endroit moins inconfortable que les autres, elle s'étendit sur le sol rugueux et s'enroula dans la vieille tenture qui lui servait de couverture. Elle entrevit les elfes se lever, peut-être pour jeter un œil aux bois, pour s'assurer que rien ne viendrait troubler leur sommeil, mais elle n'aurait pas pu en jurer. Presque aussitôt, elle se sentit happer par l'eau noire et visqueuse des songes.

Il n'y avait aucun bruit autour d'elle. Pourtant, elle devinait un grand vent, des cris d'oiseaux. Le paysage était entièrement décoloré, quelque part entre le sépia et le noir et blanc. C'était une tour. Une tour noire. Une tour qui ressemblait à celle de Thanatos, assombrie par la Mort, enfin libérée. Elle était debout, à son sommet, à l'intérieur de son corps. Elle pouvait voir ses cheveux agités par le vent. Elle n'avait pas peur. Elle avait mal, par contre. Il y avait cette douleur lancinante dans son dos et ses chevilles, comme d'habitude, mais elle était bien plus violente qu'à l'ordinaire. Il lui semblait qu'on lui avait planté quelque chose dans le dos, mais elle ne pouvait pas se retourner, elle ne voyait que le devant de la tour, le vide, ses cheveux dans les airs. Elle n'avait pas peur.

Et puis, soudain, Dev apparut dans son champ de vision. Il était blessé. Elle eut l'impression qu'il pleurait, mais elle ne pouvait pas être sûre, il y avait trop de vent, trop de cheveux devant ses yeux qu'elle ne pouvait pas enlever, parce qu'elle ne peut pas bouger, elle est comme paralysée par ce qui la transperce par derrière. Dev a son épée. Il boite. Il a du sang sur ses vêtements et il la regarde - elle croit qu'il la regarde - et il crie quelque chose, mais, vraiment, elle n'entend rien, elle ne peut pas l'entendre. Pourtant, elle pense que ça ressemble à "Ce n'est pas vrai, ça ne peut pas être vrai." Mais peut-être qu'elle l'entend simplement parce que ce sont les mots qu'il a dit il y a quelques heures, devant le corps d'Adda. Où bien l'a-t-elle rêvé, ça aussi ? Elle ne sait plus, ça n'a pas d'importance, elle se sent disparaître, elle le voit crier plus fort, elle voit l'épée, elle ne sait plus, ça n'a jamais eu d'importance, elle savait déjà aucune importance elle disparaît.

Le décor se mit à changer. Elle sentit brusquement la douleur revenir dans son dos, plus réelle, plus concrète. Sa main se leva doucement dans l'obscurité, elle glissa sous elle.

Une pierre. Une satanée pierre sur laquelle je me suis couchée !

Les brumes du songe s'étiolèrent autour d'elle, si bien qu'il lui était impossible de dire si elle dormait encore ou si elle s'éveillait enfin. La vague lueur du feu brûlait légèrement derrière ses paupières à demi closes. Des ombres passaient sur son visage, des voix murmuraient non loin d'elle. Les premiers mots lui parvinrent par bribes, puis, petit à petit, il lui sembla qu'ils prenaient sens.

- …Ment tu le savais ?

- Aucune importance.

- Dis-moi…

- C'est la force de la vie. Elle ne ressemble à aucune autre.

La force… De la vie…

Elle devait certainement dormir. Mais quelque part, dans sa tête, à côté d'elle, les voix - elle n'aurait su dire lesquelles- continuaient.

- Je…

- Ce n'est pas la peine. Ça ne regarde que toi.

- Tu ne vas pas leur dire ?

- Non.

Un silence. Alya se sentait bercée par les crépitements des flammes.

- Mais il faut faire attention. C'est dangereux. Tu le sais ?

- Je le sais. Je n'ai pas le choix.

- Un jour… Tu me diras pourquoi ?

- Un jour, oui.

Puis des froissements de tissus lui parvinrent, des ombres rouges, jaunes et noires s'étendirent au-dessus d'elle et elle se laissa sombrer à nouveau sans savoir ce qu'elle avait entendu, ce qu'elle avait rêvé, ni ce dont elle se souviendrait quand poindraient le jour et l'heure de reprendre la route.

oOo

Le miroir de Sypho rougeoya légèrement. Tyorann se pencha pour mieux voir ce qui s'y dessinait. La voyante murmura quelque chose qui ressemblait à une ancienne incantation et une vive lumière se dégagea de la plaque d'argent. Quelques silhouettes apparurent alors, d'abord très floues puis de plus en plus nettes. Une jeune fille aux cheveux roux et aux membres grêles se redressait péniblement, se dégageant de la vieille couverture qui l'enveloppait. Elle se frotta les yeux avec une moue ensommeillée. Il se souvenait bien d'elle… C'était cette petite sorcière qu'il avait fait l'erreur de prendre pour une paysanne inoffensive. Derrière elle, deux elfes ravivaient un feu mourant à l'aide de petit bois et un garçon au visage enfantin et aux lèvres pincées glanait quelques objets dispersés dans l'herbe. Ceux-là, il ne les avait jamais vus. Lorsque l'un des elfes se déplaça, le profile d'Adraé apparut. Tyorann plissa les yeux. Il était agenouillé et il semblait parler, très probablement à Devaleinath, étendu à ses côtés. Le jeune homme lui sembla très pâle. Leur fuite devait être éprouvante.

- Très bien, murmura-t-il en serrant les dents. Mais où sont-ils ?

Sypho fronça les sourcils et son visage maigre se contracta.

- Une… une forêt, répondit-elle.

- Je le vois bien, répondit l'homme avec mauvaise humeur. Quelle forêt ?

- Je… il y a trop d'arbres. Des arbres partout. Et des cendres…

Elle poussa un petit cri et retira ses mains du miroir. Tyorann soupira. Cette femme était l'oracle le plus réputé des Terres Rouges, mais elle n'avait pas pu les localiser. Le bandeau blanc qui lui couvrait les yeux s'imprégna soudain de pourpre. Le long de ses joues, de minces filets de sang dégoulinèrent comme des larmes.

- Oh… murmura-t-elle en effleurant son visage. Ils sont trop puissants… Ils font obstacle à mes yeux, je ne peux pas voir plus loin.

- Ils ? S'étonna Tyorann. Qui ça ?

- Je… Je ne sais pas ! Il y en a deux parmi eux, deux au moins. Leurs barrières psychiques sont beaucoup trop fortes. Ils ne veulent pas qu'on sache… Ils veulent nous empêcher de passer car ils ne doivent surtout pas être retrouvés.

Il éclata de rire. Sypho se tourna vers lui, son visage souillé arborant une expression indéfinissable.

- Ils n'avaient pourtant pas l'air de s'être aperçu de ta présence, magicienne. Comment auraient-ils pu te chasser ?

- C'est ce qui est étrange, dit-elle d'une voix tremblante. C'est une telle puissance… qu'elle ne nécessite pas même leur conscience.

Elle joignit ses deux mains sur sa poitrine.

- Laissez-les, ils sont dangereux, implora-t-elle en se relevant. Ils pourraient vous détruire.

- Je suis encore bien plus dangereux, répliqua Tyorann d'un ton féroce. Si vous ne pouvez plus m'aider, disparaissez !

La voyante s'éloigna en tremblant, sa longue robe de soie noire déployée autour d'elle comme des ailes de corbeau.

- Personne ne sait l'étendue de leurs pouvoirs, souffla-t-elle avant de passer la porte. Pas même eux…

Elle disparut dans un froissement léger.

Tyorann s'assit lourdement à sa table. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Personne ne semblait à même de retrouver ces insupportables gamins. Ils s'étaient d'ailleurs fait de nouveaux alliés… Il faudrait surtout se méfier des elfes. Pourquoi étaient-ils si difficiles à dénicher ?

Des arbres partout…

Des bruits de pas retentirent de l'autre côté du couloir, dans la taverne.

- Chef ! Cria une voix essoufflée à quelques mètres de lui.

Tyorann grogna en signe d'approbation. Une seconde plus tard, un jeune mercenaire - un de ceux qu'il avait envoyés à Yménor - fit irruption dans la pièce.

- Tu es de retour ? S'étonna-t-il.

- Oui chef… Je veux dire, non chef… En fait… On s'était organisés en relais pour que les choses aillent plus…

- Qu'est-ce que tu as à me dire ?

- Isthil, chef… La ville a brûlé.

Il demeura muet un instant.

- Brûlé ? répéta lentement Tyorann.

- Entièrement. Il n'y a plus que des cendres. Ceux qui étaient là-bas…

Mais Tyorann n'écoutait plus.

Des arbres partout. Et des cendres…

Se pourrait-il…?

Des cendres…

Alors, la bataille d'Isthil était perdue. Les guerriers avaient fui, les assaillants, quels qu'ils soient, avaient détruit la cité. Et Devaleinath était à proximité. Il était donc allé à Yménor, l'imbécile ! Avait-il vraiment cru qu'il pouvait faire quelque chose pour entraver le massacre ? Une bouffée de reconnaissance monta à son visage. Ils étaient tous vivants. Il pourrait donc se venger lui-même… Il pourrait récupérer ce dont il avait tant besoin. Il se leva vivement et congédia son sous-fifre d'un geste sec. Ils montaient. Ils étaient venus du Sud et ils progressaient inlassablement vers lui. Il n'y avait pas qu'Yménor, évidemment. Plus personne ne croyait que les épidémies de fièvre, de mal des fous, de peste qui sévissaient avec rage sur tout le continent était l'effet du hasard. Ils marchaient sur eux, avec leurs armées, leur air infecté, leur poison et leur noirceur. Ils marchaient sur les Territoires, comme autrefois, il y avait si longtemps et il n'était pas possible de les arrêter.

Mais il était possible de se protéger. Et pour cela, il fallait retrouver Devaleinath au plus vite, avant que l'imbécile ne périsse en entraînant tous les autres à sa suite.

- Appelez les Dix-Sept ! Hurla Tyorann en direction de la taverne. Je veux les voir sur le champ !

Un bruit de pas pressés se fit entendre. Le plancher craqua et un faune minuscule se faufila jusqu'à la porte, ses oreilles de chat dressées sur sa tête comme deux girouettes poilues.

- Oui, monsieur ! Piailla la créature avant de disparaître hors de vue.

Tyorann se passa la main sur le visage. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait pas eu recours aux services des Dix-Sept. Leur concours lui coûterait fort cher, il le savait déjà. Qui plus est, les méthodes indélicates de ces guerriers l'avaient toujours irrité. Mais il devait savoir reconnaître l'évidence : seul, il ne parviendrait à rien. Les Dix-Sept comptaient parmi eux les plus réputés Traceurs, les meilleurs sabreurs et les mercenaires les plus acharnés. Il sortit une vieille bouteille de vin de sa caisse, dissimulée sous le bar, se servit une généreuse rasade et se résolut à attendre.

Le message circula vite. Moins de deux heures plus tard, alors qu'il était attablé, ruminant de sombres pensée, la porte s'ouvrit brusquement.

- Kâhltzar ! Tonna une voix derrière lui.

Syngman Tholl venait de pénétrer dans le Niobé.

Tyorann se leva lentement pour aller à sa rencontre. L'homme, le plus grand archer du Nord, l'ancien combattant de Valthek, le vainqueur de la Guerre Rouge se tenait sur le seuil de la taverne, son visage basané couvert de cicatrices, ses cheveux gris sombres soigneusement peignés.

- On m'a appelé en ton nom, dit-il lourdement. Je croyais que tu ne voulais plus faire affaire avec aucun de nous ?

Il eut un sourire de loup et ses yeux de métal étincelèrent.

- Alors, tu as besoin de mon aide ?

- Oui, répondit Tyorann entre ses dents.

Tholl était le plus puissant des Dix-Sept, et celui qu'il exécrait le plus.

- J'ai besoin que tu retrouves quelqu'un. En fait, quelques-uns.

Tholl hocha sa lourde tête avec un sourire incrédule.

- Et tu as besoin de faire appel à moi pour cela ? Ne peux-tu pas envoyer tes larbins du désert ? Nous ne sommes pas de ces pillards à ta solde, Kâhltzar, on ne nous dérange pas pour rien.

- Je ne compte pas faire appel à vous pour rien, Tholl. Je crois même avoir en ma possession de ces choses qui valent la peine qu'on se donne un peu de mal pour les obtenir.

Les yeux de son interlocuteur s'allumèrent brusquement.

- La fille…

- Elle est à toi, si tu remplis la mission que je vais te confier.

Tholl parut réfléchir un instant puis hocha la tête.

- Je t'écoute.

Tyorann traversa la pièce, le vieux bois du sol craquant terriblement sous ses pas.

- Tu te souviens d'eux, dit-il à voix basse. Ce garçon qui travaillait pour moi, le jeune Arcator venu de Centre et l'enfant des nymphes qui vivait ici…

- Ah, oui, cette beauté que tu refusais de prêter… Celui qui s'est enfui ?

- Exact, fit sèchement Tyorann. Je veux que tu me les ramènes. Ils sont dans les forêts de Shra'ada, vers le Nord. Mais ils ne sont pas seuls. Deux elfes les accompagnent et deux humains. Il y a une fille, parmi eux, une petite rousse. Prends garde à elle, elle pourrait être plus dangereuse qu'il n'y paraît. Je la veux vivante, elle aussi. Vous pouvez tuer les autres.

Il s'interrompit un instant et leva les yeux vers l'enseigne moisie qui décorait tristement la devanture. Un sourire balaya fugitivement son visage.

- Non, se reprit-il. En fait, je les veux tous vivants. Dans la mesure du possible, évidemment.

- Tous vivants, répéta Tholl. Mais ce n'est pas notre spécialité…

- Je le sais, murmura Tyorann. Mais pense à ta récompense… Quant aux autres, il y aura pour eux de l'or en abondance. Retrouver ces enfants ne devrait pas être trop difficile pour vous, n'est-ce pas ? Il y a des tâches plus ingrates… Par les temps qui courent.

L'homme approuva d'un signe de tête. Les sourcils froncés, il considéra la proposition de Tyorann pendant quelques instants. Finalement, il hocha sa figure balafrée.

- Fort bien, Kâhltzar. Je m'engage à te ramener vivants ces petits fuyards. Mais n'oublie pas, après tu devras me la donner…

- Oui, confirma-t-il avec irritation. Après tout, je n'en ai jamais eu l'usage…

Tholl rejeta sa cape par-dessus son épaule et offrit un sourire mauvais à Tyorann.

- Est-il nécessaire qu'ils te reviennent… indemnes ?

- Du moment que tu ne les abîmes pas trop

- Je prendrais ces mots comme une autorisation, souffla le guerrier.

Une seconde plus tard, il avait disparu dans un fracas de bois grinçant et un nuage de poussière blanche. Tyorann se remit à sourire en effleurant la surface polie du bar.

- Mon cher Devaleinath… Tu ne sauras très bientôt plus où donner de la tête…