Rêves d'été

Chapitre 1

La voiture quitta la route et s'engagea dans un chemin de campagne rocailleux. Au travers de la vitre, Jonathan fixait le ciel azur d'un regard ennuyé. C'était l'une de ces chaudes journées d'été où les autres adolescents sortaient avec leurs amis, jouaient au football, s'amusaient. Jonathan n'avait jamais appartenu à ces "autres". Il était un solitaire ; en fait, il serait plus juste de dire qu'il était condamné à être un solitaire. Rejeté par les autres étudiants, il passait le plus clair de son temps chez lui, s'efforçant de compléter ses devoirs et ses leçons, ou plongé dans la lecture d'un roman où il pouvait découvrir la vie qu'il ne pouvait connaître. Il ne se plaisait pas particulièrement à ce mode de vie et, à vrai dire, il aurait bien échangé ses livres de chimie et de mathématiques contre un seul véritable ami. Bien sûr, il avait quelques camarades de classe avec qui il pouvait discuter à l'école. Mais il ne les affectionnait pas particulièrement. Pourtant, rien ne justifiait qu'il soit ainsi exilé. Jonathan était un garçon intelligent, aimable et drôle. Bien qu'il ne fut pas particulièrement beau, il n'était pas repoussant et possédait même un certain charme. Une épaisse chevelure de cheveux blonds cendrés entourait son mince visage. Des yeux d'un gris argenté se cachaient derrière ses petites lunettes rectangulaires. Sa peau pâle était pale et ses joues parsemées de subtiles taches de rousseur. Il était l'un de ceux que l'on appelle les intélos : un brillant avenir se proposait à lui, il affichait une moyenne de 95 % et plus dans toutes les matières, et semblait toujours avoir le nez dans les livres. Durant les cinq dernières années, il avait fréquenté une école secondaire privée de la Rive Sud de Montréal, et venait de graduer, alors qu'il avait 17 ans.

Le véhicule s'immobilisa devant une grande maison, autour de laquelle s'étendait une végétation luxuriante. Monsieur Labbé se tourna vers Jonathan, affichant un sourire où s'entremêlaient la sympathie et le regret . "Nous y voilà, mon grand. Je ne peux pas rester bien longtemps, je dois me rendre au laboratoire. Tu veux un coup de main avec tes bagages ?" Le garçon acquiesça d'un signe de tête, tout en replaçant d'un geste machinal ses fines lunettes. Il empoigna un vieux sac à dos et sortit de la voiture, alors que son père s'affairait à récupérer le reste des effets personnels de son fils, qui emplissaient la valise arrière de l'auto.

La maison était celle de son oncle François et de sa tante Sandra. Il devait y passer tout l'été, selon les recommandations de ses parents. Ces derniers n'appréciaient guère de le voir bouquiner durant les vacances, et avaient donc décidé de l'y envoyer, et cela se produisait chaque été depuis qu'il avait atteint l'âge de 14 ans. Ainsi pouvait-il profiter de l'air pur de ce pittoresque petit coin de pays, un petit village du Québec, connu sous le nom de Chertsey. La région, peuplée de montagnes, de lacs et de forêts, offrait une paisible atmosphère de solitude. Peu de jeunes habitaient cette région isolée, et il se trouvait de fait aussi isolé qu'à l'habitude.

Aussitôt les valises installées dans la chambre d'amis qu'occuperait Jonathan, Monsieur Labbé entama une brève conversation avec l'oncle François, salua son garçon, puis s'en retourna à la voiture. Jonathan s'étendit sur le lit moelleux qui lui était accordé pour les prochaines semaines, ruminant contre l'ennui qui le saisissait déjà. Des pas s'approchèrent, puis François apparut dans l'entrebâillement de la porte. "Salut, mon gars ! Je viens simplement m'assurer que tu as tout ce qu'il te faut.

- Oui, ça va, répondit poliment le jeune homme. Je vais ranger mes vêtements. Après le souper, j'aimerais aller me promener.

- Bien, pas de problème. Le repas devrait être prêt dans une trentaine de minutes."

Quand l'autre homme eut enfin quitté la pièce, Jonathan resta immobile un instant, puis se mit à la tâche. Au bout de dix minutes, il avait déjà rangé tous ses vêtements dans une petite armoire de chêne. Il saisit l'un des livres qu'il avait apportés avec lui, et se cala dans un fauteuil. Il resta un moment à réfléchir. Comme chaque année, il s'entêtait à espérer passer du bon temps et même se lier d'amitié avec quelques jeunes du coin. Un autre partie de lui tentait de le convaincre que ses espoirs étaient vains ; en quoi cet été pourrait-il être différent ? Pourquoi s'entêtait- il à vouloir changer les choses ? Personne, autre que ses parents, ne s'était véritablement intéressé à lui, et ce n'était certainement pas pour changer de sitôt. Il secoua la tête, chassant ces pensées, et se plongea dans sa lecture.

~

Le souper avait été délicieux. Sandra avait préparé en son honneur le sublime pudding chômeur dont Jonathan raffolait. Rassasié, il déambula le long d'une route poussiéreuse et étroite, puis bifurqua vers la droite, empruntant le court chemin qui menait à la rive du Lac d'argent. Il était déjà près de sept heures trente, mais le soleil était encore haut dans le ciel, étirant les dernières heures de clarté de ce long jour estival. Assis sur un rocher, il portait son regard tout autour, sur les hautes montagnes environnantes, s'efforçant de déceler dans chacune d'elle autre chose que des étendues incalculables de conifères.

Il était tellement absorbé par son observation qu'il n'entendit point le son sourd des pas qui retentirent derrière son dos. Il sursauta alors qu'une main se posa sur son épaule, et se retourna si vivement qu'il en perdit presque l'équilibre. Un grand jeune homme se tenait debout devant lui, l'air hébété, surpris lui-même par une telle réaction. D'une carrure impressionnante, le garçon paraissait posséder une force surprenante, laquelle Jonathan n'avait pas du tout envie d'affronter. À l'école, il avait souvent été la victime des garçons plus populaires et plus forts que lui, qui se plaisaient parfois à lui taper dessus par simple plaisir. Cependant, un seul coup de ce géant aurait suffit à l'envoyer à l'hôpital pour le reste de ses jours. Il recula en silence, terrifié.

À sa grande surprise, l'inconnu sourit gentiment et lui fit un bref signe de la main. "Salut. Je m'appelle Zachary. Toi ?" Sa voix était agréablement rassurante. Baissant sa garde, Jonathan s'avança de quelques pas et salua l'autre homme. "Moi c'est Jonathan." répondit-il timidement.

"Je t'ai fait peur ? continua le plus costaud, un sourire amusé jouant sur ses lèvres.

- Non. Enfin, oui un peu.

- Je suis désolé. Je t'ai remarqué et j'ai pensé que ce serait sympa de venir te saluer. Je t'ai jamais vu ici avant, viens-tu d'emménager ?

- Non. Je suis ici seulement pour l'été, chez mon oncle. Je viens à chaque année. Tu habites ici ?

- Ouais, depuis toujours. C'est surprenant qu'on se soit jamais rencontré avant."

Les heures s'écoulèrent, et les deux jeunes garçons poursuivaient leur conversation. Bientôt, le soleil s'évanouit dans un ciel rougeoyant, derrière les hautes montagnes. La lune débuta son ascension dans les cieux, parsemés de la faible lueur des étoiles. Jonathan pouvait distinguer la silhouette de Zachary qui se découpait sur le décor nocturne. Il n'y avait pas porté beaucoup d'attention au départ, alors qu'il était encore sous le choc de l'inattendue rencontre, mais Zachary était beau. Il le remarquait maintenant, alors que les pâles rayons lunaires jouaient dans ses cheveux foncés et sur sa peau dorée. Le jeune homme était très grand ; il n'était cependant pas aussi énorme que l'avait imaginé Jonathan à première vue. À vrai dire, il était plutôt mince, quoique ses épaules étaient très larges. Il portait une légère camisole blanche, sous laquelle son torse musclé se bombait à chaque respiration.

"Jonathan ?

- Hm... Oui, excuse-moi. J'étais distrait.

- Je te demandais si tu avais prévu quelque chose pour demain."

Jonathan crut pendant un instant que Zachary tentait de lui suggérer de se rencontrer le lendemain. Son c?ur se serra, et durant une fraction de seconde, il oublia comment respirer. Jamais personne ne l'avait invité pour quoi que ce soit ; à vrai dire, il n'avait jamais non plus passé près de trois heures à discuter avec un autre homme de son âge.

"Non, pas vraiment," répondit-il en prenant soin de ne pas regarder Zachary dans les yeux. Une gêne incompréhensible venait d'envahir son corps. Il se sentit rougir et souhaita que l'autre homme ne le remarque pas. Un profond silence s'insinua entre les deux, alors que l'espoir d'entendre Zachary formuler sa demande mourrait tranquillement dans l'esprit de Jonathan.

Enfin, Zachary jeta un coup d'?il à sa montre et se leva. "Il est déjà près de onze heures. Je dois rentrer chez moi." dit-il simplement. Quelque chose sembla le retenir un moment, alors qu'ils échangèrent un long regard. Puis, Jonathan se releva et lui sourit. Jamais auparavant il n'aurait eu le courage de prononcer les mots qui s'apprêtaient à sortir de sa bouche.

"Je dois aussi rentrer. On peut marcher ensemble, si tu veux bien."

Le visage de Zachary sembla s'illuminer, et son sourire s'élargit. Il accepta l'offre avec joie. Ils continuèrent de bavarder un bon moment, alors qu'ils allaient par les chemins de terre, jusqu'à ce que leurs chemins en viennent à se séparer.